Mars 2013
Il y a 2 semaines
« De grâce, éloignez-vous madame. Il dort. »
L'impression que la musique des siècles nous ayant précédés était là pour creuser l'homme (cavatine), descendre en lui, en nous. Alors que celle de notre siècle (le XXe) nous aurait plus ou moins délaissés pour explorer des mondes, et nous les offrir ; des mondes qui semblent futurs (je pense à Michaël Lévinas, écouté tout-à-l'heure) et d'autres d'avant l'homme (je perds l'adjectif correspondant), à quoi m'a toujours fait penser la musique de Scelsi, avec ses grognements telluriques, ses pesanteurs dinosauriennes.
Sans doute sous l'influence de la lecture (terminée ce matin) du Journal de Gérard Pesson, je récoutais tout à l'heure (en essuyant la vaisselle...) ses Béatitudes – que l'on peut découvrir ici. Et me frappait à nouveau la difficulté que semble éprouver cette musique à s'extraire du silence, lequel tient pour elle à la fois de la matrice et de la gangue. Ces notes qui paraissent être le fruit, ou plutôt le reste d'un déchirement, celui d'un tissu musical dont on ignorera tout, se plaignent à voix exténuée (aux cordes le plus souvent) des efforts presque mortels qu'elles doivent fournir pour s'extraire de ce trou noir originel, et parfois ont un bref cri de rage (au piano), qui est un mouvement de révolte vite étouffé. En ce sens, et malgré sa ténuité, sa discrétion (au sens approximatif et sans doute abusif de ma part où Lévi-Strauss parle de quantité discrète), cette musique peut être dite forcenée, prise qu'elle est, vis-à-vis du silence dans une perpétuelle oscillation protestation/soumission, une résignation traversée d'éclairs. Le silence lui est une prison, et c'est par là que l'on peut parler véritablement, dans ce cas, de cellules mélodiques. C'est également cet enfermement du son qui me fait penser, presque à chaque audition, à l'Atlas de Michel-Ange, exposé à la Galleria dell'Accademia de Florence, qui agrippe à deux mains le bloc de pierre dont il cherche désespérément à extraire sa tête. Mais si, dans le cas du sculpteur, cet effet est produit par le non finito de l'œuvre, chez Gérard Pesson on semble avoir affaire, à l'inverse mais pour un résultat étrangement proche, à une musique “pas encore commencée”, fœtale, limbique – et, tout comme l'esclave de pierre, d'une force décuplée pour cette raison même.
Ce matin, dans ma boîtamel, le petit mot d'une amie, professeur de français depuis... Ouf ! restons galant et disons depuis un certain temps. Comme je sais avoir quelques enseignants parmi mes lecteurs, je verse cette pièce au dossier – c'est la fin de son message, auquel je n'ai pas touché, à part l'anonymisation de la ville qu'elle cite :
Nous étions occupés à déjeuner d'un très complaisant tajine de poulet aux citrons confits, parsemé de fines ciselures de coriandre fraîche – à une heure quasiment ibérique, vu le changement d'horaire imbécile –, lorsque l'Irremplaçable s'est mise tout soudain à pester contre les Japonais et je ne sais plus quelle peuplade annexe, qui venaient de refuser les limitations de la pêche au thon rouge. « À quoi ça sert que l'on instaure des quotas si ceux qui en pêchent le plus refusent de signer l'accord ? », tempêta-t-elle en substance. Je lui fis alors observer, tout en reprenant une louchette de semoule, que ceci expliquait sans doute cela. Et que si demain se tenait une conférence mondiale en vue d'interdire le fromage au lait cru, ces mêmes Japonais voteraient alors tout ce qu'on voudrait, d'une seule main et le sourire aux lèvres.
Eh bien, si, justement, j'oublie, connard que nul n'a autorisé à me tutoyer ! Car l'Irremplaçable et moi avons tout uniment décidé, au saut du lit, comme ça, d'entrer en résistance temporelle – temporelle mais temporaire, tout de même. Dans la mesure où nous nous sommes levés tard – neuf heures, d'après le temps d'avant –, il a été décrété dans le cercle conjugal que nous ne passerions à l'heure d'été qu'en milieu d'après-midi, approximativement au moment du goûter. D'ici là, qu'on se le dise : les Goux sont toujours à l'heure d'hi(v)er. Inutile donc de les chercher dans le monde réel : ils n'y sont pour personne.
En ce moment même, un peu partout en France, de petits groupes de rebelloïdes énervés battent la semelle devant les mairies, les préfectures, les palais de Justice, les Quick hallal et les édicules Rambuteau. Car, aujourd'hui, c'est le... c'est le... On vous l'a seriné cent fois, bordel ! C'est le NO SARKOZY DAY ! À l'heure où nous causons tranquillement, la colossale statue de notre petit Ceaucescu à nous en est à vaciller sur son socle. La hideuse dictature qui se profilait reflue déjà devant cette marée humaine de trois cent cinquante résistants-de-la-première-heure qui, montés de la mine et descendus des collines, envahissent nos rues de leur colère moirée. (Pourquoi moirée ? Parce que !)
Très éclairante discussion, chez l'honorable Mathieu, suite à son billet du jour. On y part de la fameuse phrase d'Éric Zemmour quant à à la surreprésentation des noirs et des Arabes parmi les (petits) trafiquants de drogue en France. Bon. Naturellement, pas plus chez Mathieu que nulle part ailleurs, il ne s'agit de nier la réalité du fait énoncé, qui crève les yeux. Non, il s'agit de botter en touche, d'ouvrir le parapluie, tout en reprochant à ceux qui voient la pluie tomber d'avoir de trop bons yeux et d'attirer l'attention de ceux qui préfèrent garder fermés les leurs. Comme le dit, en commentaire, l'excellent Manuel : « Quand on répète dix fois une connerie, les gens finissent par y croire. » Ce qui est problématique – et Manuel l'a bien vu, je pense – c'est que son axiome marche aussi, et encore mieux, avec la réalité. Mais revenons à l'argumentation de Mathieu.
Il y a aussi que Daudet est vraiment charmant. Pas seulement lui : son écriture, les histoires qu'il raconte, ces façons enveloppantes de sa phrase, les séductions de son Midi, ainsi que la grâce de ses descriptions – salons parisiens, paysages provençaux ou autres...
La nuit sera-t-elle noire et blanche, comme l'annonçait Gérard de Nerval juste avant de se pendre rue de la Vieille-Lanterne, ou blanche et noire comme le soutient Joseph Vebret, au titre de son dernier roman ? Peu importe, le patronnage est là, affirmé dès l'entrée : il y en aura d'autres, et d'aussi illustres, affirmés avec la même force, dont celui de Cesare Pavese qui, lui-même, lui plus que tout autre, a connu le dur Métier de vivre – et c'est encore une vie qui s'achève à une quelconque grille d'une quelconque Vieille-Lanterne métaphorique, ce n'est pas un hasard.
Réjouissez-vous, camarades, l'affaire est presque faite ! Elle bruissait çà et là depuis quelques jours, Le Point la confirme : Éric Zemmour aurait déjà un pied en dehors du Figaro et l'autre sur une banane trop mûre. Il était temps, il était plus que temps ! Il fallait que se taise absolument cet olibrius, acharné à décrire un réel que chacun peut voir mais dont il est bienséant de ne pas parler. Un peu de pudeur, bordel ! Par exemple, que les vendeurs de drogues diverses le soient très majoritairement aussi, divers, est une chose que toute personne ayant fumé au moins un joint dans sa vie sait pertinemment (c'est comme un enseignant socialiste, un cheminot en grève ou un humoriste dérangeant : ça coule de source) : à quoi bon aller le dire tout fort sur Canal +, hein ? C'est du dérapage ! De la provoc qui refoule du goulot ! Pas de ça chez nous.
Comme je ne suis pas particulièrement masochiste, même si je lis des blogs progressistes, il va de soi que je ne me suis pas infligé la soirée électorale télévisée d'hier : contempler une assemblée de clowns de différentes couleurs (mais en fait tous à peu près de la même : c'est un simple phénomène d'irisation sur les marges) venant rejouer les souverains poncifs en majesté, merci bien.
« Ça y est, il recommence à s'acharner sur cette malheureuse ! », vont soupirer les bonnes âmes. Eh bien non, pas du tout. Si je vous invite à aller lire le dernier billet de Céleste, c'est sans l'ombre d'une arrière-pensée perverse et moqueuse à son endroit, dans la mesure où le fait divers qu'elle prend pour base de ses habituelles déplorations trahit effectivement, s'il est avéré, une solide et “crasse” bêtise.
Résumé de l'épisode précédent : après une vague branlette dans un cinéma porno, la douce fiancée s'apprête à devenir Mme Goux devant les hommes...
Résumé de l'épisode précédent : Et Janina de me demander si, par hasard, dans mes relations, je ne verrais pas quelqu'un susceptible de lui rendre le service de l'épouser. Je m'entends alors répondre : « Ben, si... Moi ! »
Elle se prénommait Janina et portait un nom emphatiquement polonais, que je préfère ne pas dévoiler ici, vu la teneur hautement scabreuse du petit récit qui va suivre. Janina est devenue Madame Goux en 1985 et l'est restée jusqu'en 1993, si j'ai bonne mémoire. Flash back.
Si j'étais alsacien,
À midi, je vais manger ça, amoureusement (je suppose...) préparé hier par l'Irremplaçable. Et, désormais, tel sera mon lot tous les midis, en tout cas ceux que je passe à Levallois-plage. La petite boîte à étages contenant mon déjeuner nous est arrivée il y a deux semaines directement de Tokyo par porteur spécial et s'appelle un bento. C'est l'avenir du travailleur. Car l'avenir, c'est connu, appartient à ceux qui se lèvent ben tôt.
S'il y a bien une chose dont on est certain qu'elle ne peut pas être, c'est la machine à remonter le temps. Pourquoi ? Simplement parce que si elle devait exister un jour, elle existerait déjà – c'est ce qu'on appelle le paradoxe temporel, réfléchissez-y. En revanche, il n'est nullement interdit d'en rêver.
Eh bien, non ! Je sais parfaitement ce que vous attendez de moi, en pourléchant vos babines violacées d'alcool et déformées par un rictus charognard, je le sais bien, allez ! Vous espérez qu'au milieu du concert de pleureuses dont les vagues lacrymales ont commencé d'engloutir la blogosphère, je sois celui qui piétine le saint laïque, qui déboulonne l'idole incontestable. Eh bien, non, ne comptez pas sur moi, pour une fois.
Ce matin, dans ma boitamel, un copieux message de Nicolas qui, à la suite d'une longue et minutieuse enquête cométale, s'est trouvé en mesure de reconstituer – plus ou moins – le fil des événements d'avant-hier. Il me dit notamment que le patron du rade sidéral se serait excusé auprès de moi. Si c'est bien le cas, et si d'aventure il poussait le masochisme à venir traîner sur ce blog, qu'il daigne donc accepter les miennes en retour, ce afin d'apurer nos comptes – même s'il est très bizarre de ne pas savoir de quoi on s'excuse au juste.
Tout à l'heure, j'ai appris par le billet de Nicolas que l'incident décrit succinctement plus haut (donc plus bas) avait trouvé son origine dans le fait que le taulier de l'abreuvoir où nous stationnions m'avait, à voix haute et intelligible par tous, traité de gros con. Du coup, la vague honte que je ressentais d'être à l'origine de ce barouf s'est aussitôt évaporée.
Les bistrots c'est un peu comme les casinos : on sait bien qu'il serait préférable de ne plus les fréquenter (pour ses finances, pour son foie dans le cas des premiers cités, etc.), mais la tentation reste là et elle est parfois forte. Pour les casinos, c'est simple : il suffit de demander à être interdit d'entrée. Pour les bistrots, cette interdiction officielle n'existant pas, il faut employer de plus considérables moyens – c'est ce que j'ai fait hier soir, à la célèbre Comète du Kremlin-Bicêtre.
Hier soir, quittant ce clavier, j'apprenais par la télévision (ou plus exactement par l'Irremplaçable regardant le journal à la télévision) qu'au Nigéria, profitant de la détente d'un week-end bien mérité, quelques centaines de villageois musulmans s'en étaient allés massacrer quelques centaines de villageois chrétiens, à quelques lieues de là.
Vous l'avez remarqué comme moi (ainsi que disait le professeur Rollin dans la série Palace), on parle beaucoup de la violence scolaire, ces temps derniers – alors, par parenthèses, qu'on ferait mieux de parler de “violence à l'école”, ou encore de “violence des écoliers”, car je ne vois pas du tout ce qu'un coup de surin dans le bide peut avoir de scolaire – mais bref.
Bon, l'excursion en pays d'Avre et d'Iton ne fut qu'à demi-satisfaisante, dans la mesure où le château de Condé (le village de l'Eure, pas le Grand) s'est obstinément dérobé à notre convoitise au moyen de grilles implacablement closes. Mais la maison de Pablo était bien là, une ancienne tannerie posée sur l'un des petits bras de l'Iton ; lesquels, juste en aval, se rejoignent et se rassemblent en une sorte d'étang oblong, qui s'appelle d'ailleurs l'étang – comme quoi.
Nous parlions de Pablo Neruda, il y a quelques jours, ici même. Et, cet après-midi, nous avons rendez-vous avec lui, en sa demeure. Car, en 1971, le poète-ambassadeur s'est offert une maison à Condé-sur-Iton, soit à un jet de fronde de chez nous. Certes, cette Demeure de l'esprit, l'auteur de Residencia en la Tierra y résida fort peu – et sur la terre pas beaucoup davantage, puisqu'il était de retour au Chili dès le début de 1973 – et pour y mourir, au lendemain du golpe pinochétique.