lundi 31 mars 2008

Je m'enfonce

Tout à l'heure, passant juste devant le chenil où Swann se trouve (là, je pense "emprisonné", ce qui est idiot), j'ai vraiment failli m'arrêter pour le récupérer. Qu'en aurais-je fais demain ? Et mercredi ? Voilà... Donc, j'ai continué ma route, en sachant qu'il était là, à une dizaine de mètres de cette route où je passais. Lui-même n'en savait rien, il ne reconnaissait pas le bruit du moteur de ma voiture passant si près de lui. Moi, oui. Je savais qu'il était là, bien traité évidemment, mais sans moi qui passais si près.

Ensuite, j'ai pensé à autre chose. C'est à dire à rien. Arrivant à la maison, il n'y avait pas de chien. Aucun. Maison morte. Je me suis - comme prévu - rapatrié dans la Case. J'ai branché l'ordinateur, mis de la musique (Brahms), me suis servi un verre, me suis assis dans un fauteuil de plein air (mais à l'intérieur). Et, l'absence de Swann aidant, je me suis mis à penser à Balblec - et encore maintenant. Je sais bien qu'il est idiot de penser à un chien mort. Mais ce n'est pas un chien mort.

Juste Balbec.

J'ai du mal...

Con, probablement, je n'en ai jamais réellement douté, et ça fera plaisir à l'autre épouvantail momentanément gardois. Il n'empêche que, depuis ce matin, j'ai passé peu de temps à penser à autre chose qu'à Swann dans le petit enclos où je l'ai laissé vers neuf heures. Et ça m'ennuie un peu d'être aussi pleurnichard...

L'Irremplaçable est une pétasse alzheimerisée (et je pèse mes maux au plus juste)

Tous les mecs le savent : pour une femme qui se barre du domicile conjugal, tout est simple, lumineux, évident, concernant le malheureux encouillé qui reste sur le sable. Ainsi, dans mon cas : « Voyons, tu as un merveilleux Monoprix à cent mètres de ton bureau, regorgeant de bouffe enchanteresse, que le monde entier nous envie : de quoi te plains-tu ? »

Oh ! mais de rien, de rien ! D'ailleurs, j'en reviens. D'abord, le magasin en question était à environ un kilomètre et demi. Ensuite, ce n'était pas un Monoprix regorgeant de sublimes nourritures, raffinées à s'en pisser dessus, mais un "G 20" vendant des trucs bas de gamme et à peine frais aux salauds de pauvres. Enfin, comme on est lundi, c'était fermé.

Pour le coup, je me suis retrouvé au Franprix de la place Georges-Pompidou (déjà, hein...) où j'ai acheté des trucs à peine becquetables. De plus, j'ai failli latter la gueule d'un Indien maigrichon, lequel a essayé de me faire croire qu'une caisse était fermée, alors que, la seconde suivante, il y accueillait une femme (ni jeune ni très jolie, en plus) avec un grand sourire faux cul de Levantin suifeux.

(Oui, je sais que les Indiens ne sont pas des Levantins, mais je suis chez moi, je dis ce que je veux.)

Tout cela à cause de l'Irremplaçable, qui doit être écroulée dans un confortable canapé, cependant que je suis coincé à Levallois, à vous raconter d'insignifiantes conneries. Et continuant de flipper en imaginant Swann pleurant après son ignoble maître dans sa cage grillagée.

Franchement, il y a des jours...

En vrac

Bon, rentrant d'un déjeuner tardif, je me retrouve avec 18 commentaires (minimum). Comme j'ai du boulot, je réponds collectivement : FUCK ! (smiley ! smiley !)

Sensiblerie ? Peut-être, oui...

Ce matin, vers huit heures et demie, les carreleurs ont débarqué en force (c'est une image : ils étaient un). Rassurez-vous, c'était prévu, on n'a pas été pris de court. Comme ce brave garçon (qui ressemble étonnamment à l'acteur Michael Keaton jeune) nous refait la terrasse, cela signifie que la maison principale est inaccessible pendant quatre ou cinq jours. Le plan arrêté est donc le suivant : Catherine a embarqué Bergotte en direction de la Franche-Comté, comme on peut le vérifier ici.

De mon côté, je me suis rapatrié dans la Case, avec ma cafetière et mon micro-ondes. Plus des fringues propres, afin de ne pas empuantir tout Levallois dans les jours qui viennent. Bref, pendant que l'Irremplaçable va se goinfrer de cuisses de grenouilles fraîches, de saucisses de Morteau et de quelques fromages à déguster à genoux, pour moi ce sera cantine le midi (Au mieux Ambiance d'à côté, s'il m'arrive de craquer tel ou tel jour) et junk food le soir ; comprenez : saucisses de Strasbourg trempées froides dans le pot de moutarde - la routine.

J'en arrive au vrai sujet de ce message (oui, oui, je sais : on s'emmerde un peu, chez moi...). En partant pour Levallois, j'ai déposé Swann au chenil le plus proche de chez nous, où il restera jusqu'à samedi matin. J'ai dû l'accompagner jusqu'à son petit enclos individuel, où il refusait d'aller sans moi. Puis, lui tourner le dos et m'éloigner, en l'entendant japper et "pleurer" derrière moi. Ensuite, j'ai passé le reste du trajet à me dire que je venais de l'abandonner ; ou, en tout cas, que c'est ce qu'il devait penser, lui.

En plus de ça, à cause du chemin outrageusement boueux conduisant à la prison canine, j'ai à moitié ruiné mes pompes, amoureusement cirées d'hier.

Il y a des semaines qui commencent bien...

dimanche 30 mars 2008

Le Néo japonesque

Ça s'appelait comme cela. C'était un établissement furieusement hybride, qui avait posé ses assises à l'entrée de la rue Montorgueil (côté gauche quand on a les Halles dans le dos), au mitan des années quatre-vingts. À cette époque, il n'y avait, hors la rue Sainte-Anne, à peu près pas de restaurant japonais dans Paris, et les bouffeurs de sushis passaient pour des originaux, contrairement à aujourd'hui, où il sont devenus les moutons bêlants de la modernité festive.

Le Néo-japonesque avait été ouvert par un Français de souche assez con (rien que la coupe de cheveux, vous auriez ri), retour du Japon où il avait effectué son service civil, appris la langue et épousé une native - six à sept fois plus intelligente et cultivée que lui : je suppose que le côté exotique de notre ami lui avait brouillé l'entendement affectif et sexuel - au point qu'elle semblait tout à fait heureuse avec ce semi-mongolien de modèle assez courant par chez nous.

L'originalité (indéniable) de l'endroit était qu'on y faisait restaurant japonais au rez-de-chaussée (régenté par un ressortissant hongrois à l'humour ravageur, se foutant ouvertement de la bouffe qu'il était payé pour servir), et boîte de nuit au sous-sol. Durant deux ou trois ans, je me suis empiffré de riz au poisson à l'étage de rue, et sévèrement alcoolisé dix-huit marches en dessous.

Un soir (ou était-ce u-u-u-une nuit ?), une jeune femme atterrissant au tabouret de bar voisin du mien m'a dit, avec un charmant sourire que je revois encore, que j'avais "un mignon petit nez".

Elle était plutôt jolie, si mes souvenirs alcoolisés sont exacts, bien plus en tout cas que ce qu'il m'était raisonnablement permis d'espérer en ce genre de lieu. Ce doit sûrement être pour cela que je l'ai envoyée chier avec une réplique d'une bêtise et d'une brutalité qui me fait encore plus ou moins honte aujourd'hui. Elle a compris à quel genre de connard elle avait affaire et s'est éloignée sans faire d'histoire.

En réalité, ce long détour était juste pour vous dire que, depuis deux ou trois mois, le "mignon petit nez" auquel, durant une minute ou deux, cette inconnue a paru être sensible, est en train de se tuméfier merveilleusement, de devenir un archétype de pif d'ivrogne. Et que, bizarrement, j'en conçois un plaisir certain.

Il me semble que si, par miracle, je suis encore vivant d'ici une dizaine d'années, je réaliserai enfin mon rêve d'adolescence : avoir au milieu du visage un tubercule rubescent proche de celui du regretté Robert Dalban.

Le Tonton flingueur est en marche : rien ne pourra plus l'arrêter.


[Je dois préciser que, m'étant brouillé avec la patron de cette hybride gargote, je me suis fait un plaisir de lui laisser un impayé d'environ trois mille francs, ce qui, à l'époque, représentait un nombre de bières assez considérable, Nicolas me comprendra (et j'ai pensé à mettre le lien, ne venez pas me casser les couilles - ni le nez).]

Je chercherai un autre jour...

Dans Blog-it Express, ma fonction préférée est "Cherchez un membre." Pour l'instant, je n'en ai pas encore eu l'utilité et continue de me montrer rétif à l'injonction. Mais sait-on ce que l'avenir nous réserve ?

samedi 29 mars 2008

On n'a pas vigilé le moins du monde

Ça fait tout de même même du bien : passer trois heures à table, au haut de la Montagne Sainte-Geneviève, sans prononcer une seule fois le nom de Nicolas Sarkozy - pour la simple raison, je crois, que ni mes deux convives, ni moi-même n'en avions rien à battre. Bref, on a parlé de tout et de rien, on n'a pas vigilé le moins du monde (sauf sur le niveau du pichet de sauvignon, parce qu'il ne faut quand même pas déconner avec l'essentiel).

Nous fûmes rejoints par une jeune femme sur les coups de deux heures, nous étions en terrasse, pouvions fumer, que nous manquait-il ? Rien. À un moment, j'ai tout de même évoqué mes amis vigilants, l'un de mes commensaux a demandé : " Ah ? ce sont ceux qui arborent sur leur blog un gros oeil exophtalmique, genre Chantal Sébire ?"

J'ai dit oui, on s'est marré, on a repris un pichet.

Un dimanche entier dans les arbres

« Je m'en vais dans le champ avec un jeune pommier à planter.
« Je le pose par terre, je le tourne, je regarde ses branches à peine ébauchées prendre leur place dans l'espace qui les entoure.
« Un arbre a besoin de deux choses : du substance sous terre et de beauté extérieure. Ce sont des créatures concrètes mais poussées par une force d'élégance. La beauté qui leur est nécessaire, c'est du vent, de la lumière, des grillons, des fourmis et une visée d'étoiles vers lesquelles pointer la formule des branches.
« Le moteur qui pousse la lymphe vers le haut dans les arbres, c'est la beauté, car seule la beauté dans la nature s'oppose à la gravité.
« Sans beauté, l'arbre ne veut pas. C'est pourquoi je m'arrête à un endroit du champ et je lui demande : "Ici, tu veux ?"
« Je n'attends pas de réponse, de signe dans la main qui tient son tronc, mais j'aime dire un mot à l'arbre. Lui sent les bords, les horizons et cherche l'endroit exact pour pousser.
« Un arbre écoute les comètes, les planètes, les amas et les essaims. Il sent les tempêtes sur le soleil et les cigales sur lui avec une attention de veilleur. Un arbre est une alliance entre le proche et le lointain parfait. »

Erri De Luca, Trois chevaux.

vendredi 28 mars 2008

Message désagréable, incorrect et tombant probablement sous le coup des lois

Il va de soi que tout le monde se fout que j'aie mis près de deux heures pour rallier Le Plessis-Hébert, partant de Levallois. Je vous comprends : vos petits problèmes personnels, je m'en contre-pignole tout autant. Néanmoins, dans mes pérégrinations circum-autoroutières, j'ai vécu des expériences intéressantes - au moins une : je sais où se trouve l'enfer, pour l'avoir traversé (et en être ressorti, ce qui n'est pas donné à tout le monde).

Cela s'appelle Les Mureaux. C'est situé entre nulle part et ma réserve à vin, mais plus près de nulle part. Ça se présente comme suit : cinq barres de HLM pourries, un centre commercial, sept barres de HLM pourries, une pizzeria éclairée aux néons et déserte, huit barres de HLM, un garage, neuf bar... etc.

Comme pour franchir le feu tricolore dont deux cents mètres vous séparent vous le voyez passer onze fois au vert (et autant au rouge, forcément), vous avez tout le temps d'observer la population de l'endroit. C'est très simple : pas un Français (je veux dire un blanc : je vous avais prévenu qu'on allait être désagréable) ; ou alors, ils sont planqués je ne sais où. Mais pas un, franchement, j'ai bien observé, et sans idée préconçue.

Les Mureaux, c'est le croisement de la Casbah d'Alger, sans le charme ni les parfums, avec un village africain privé des cases et des vieux sages ridés qui palabrent (déblatèrent des conneries, en français de France) autour de l'arbre multicentenaire - d'ailleurs, il n'y a aucun arbre. Il n'y a pas de vieux nègres non plus, du reste, en tout cas pas à huit heures du soir. Pas davantage de chèvres dans les rues, et les jeunes enfants, quand on en croise un, n'ont même pas de mouches dans les yeux, ce qui est un comble : l'éventuel touriste est frustré.

On n'est nulle part, c'est-à-dire, précisément, en enfer. Enfer pour eux, enfer pour nous, enfer pour tout le monde : le monde de demain, celui que nos braves élites appellent de leur voeux. Ils n'ont d'ailleurs pas besoin de l'appeler, il est déjà là : il vous suffit d'y aller voir.


Par chance, il restait une bouteille de chablis au Plessis, et un peu de terrine de sanglier : clin d'oeil de l'ancienne France.

Racines de ciel

« Cultiver des arbres donne beaucoup de satisfaction.
« Un arbre ressemble à un peuple, plus qu'à une personne. Il s'implante avec effort, il s'enracine en secret. S'il résiste, alors commencent les générations de feuilles.
« Alors, tout autour, la terre l'accueille et le pousse vers le haut.
« La terre a un désir de hauteur, de ciel. elle pousse les continents à la collision pour dresser des crêtes.
« Elle se frotte autour des racines pour se répandre dans l'air par le bois.
« Et si elle est faite de désert, elle s'élève en poussière. La poussière est une voile, elle émigre, elle franchit la mer. Le sirocco l'apporte d'Afrique, elle vole des épices aux marchés et en assaisonne la pluie. »

Erri De Luca, Trois chevaux.

jeudi 27 mars 2008

Les morts, les pauvres morts

Mon bon Bergouze, inutile de te fâcher : ce n'est pas moi qui te réveille de ton sommeil immobile (je le suppose tel, en tout cas, sinon, ça fout un peu la trouille, même si c'est toi : les morts, aussi familiers soient-ils, finissent par nous devenir étranges, sais-tu ?). Il se trouve que, voici une dizaine de minutes, Catherine m'a fait savoir que notre absence de dialogue - l'interruption de notre babillage - la chagrinait quelque peu.

Fort bien. Moi aussi, d'une certaine manière. Mais tu comprendras sans doute qu'il puisse m'arriver d'être fatigué de cette conversation univoque. Fatigué, pas trop, du reste. Un peu frissonnant, parfois, ça, oui.

(Pardon, le nez me coule, je m'interromps : tu te souviens que le nez coule, parfois, lorsqu'il n'est pas que d'os ? Ce sont les dysfonctionnements du corps qui nous retiennent vivants, à partir d'un certain âge - et tu n'as pas connu cette époque bénie des maladies anodines, des douleurs insouciantes, des tourments bénins : on passera bientôt dans un autre âge, ne nous envie pas trop.)

Tu as déjà deviné que je n'ai rien de particulier à te dire. L'envie d'entendre résonner le son de ma propre voix sur le clavier et, va savoir, la tienne me répondre d'une manière ou d'une autre. Tu ne réponds jamais, c'est sagesse de ta part, probablement.

Pourtant, j'ai pensé à toi, hier, en inscrivant ici même mon extrait quotidien d'Erri De Luca, celui concernant l'élan blasphématoire du maçon athée enterrant sa fille unique de dix ans. Je ne t'ai jamais dit cela, et peut-être ne le sais-tu pas (j'ignore moi-même comment l'information circule, où tu es, et si si cela vous intéresse vraiment). J'ai moi aussi blasphémé le ciel, auquel je ne crois toujours pas, malgré quelques efforts bien vains, à l'époque où tu te tordais sur un lit du pavillon Moïana de l'hôpital Saint-Antoine.

Ivre comme un porc, les yeux injectés de douleur et d'alcool, j'ai éructé en direction des étoiles invisibles du boulevard Vincent-Auriol - je m'y revois parfaitement, l'alcool dans l'estomac et le sang, la douleur dans les membres - rien bien sûr par rapport à celle qui te clouait.

Quelques jours plus tard, ou plus tôt - quelle importance ? -, je suis (j'étais) entré dans cette église de l'avenue Ledru-Rollin (je crois...) qui était ta paroisse. Et j'ai essayé de prier. Tu es mieux placé que quiconque pour savoir que ça n'a rien donné. Ma prière a dû être à l'image du reste de ma vie sans toi, j'en ai peur : on ne baise pas Dieu aussi facilement, ça se saurait...

J'ai dû encore, avant ce 17 novembre 1985, me vautrer plusieurs fois dans l'ordure, pensant naïvement que me rouler dans le caniveau pourrait te tirer de l'ornière ; il n'en a rien été. Tu es sorti de ma vie (et de la tienne, ce qui est autrement ennuyeux), d'une manière que, l'âge étant, j'ai alors jugée (il me semble) scandaleuse et injuste. J'avais tort, bien entendu : il n'y a, en ce domaine, ni justice ni injustice - la mort est hors champ, et la tienne principalement.

Ce soir, il fait nuit - comme très souvent le soir, tu te souviens ? -, nous sommes nombreux, l'heure venue, à penser à vous, nos morts, certains que je connais, d'autres, plus nombreux infiniment, que j'ignore. Nous sommes assis sous l'ombre de Baudelaire qui, je le crois - si je ne dois croire à rien d'autre -, existe à la fois parmi vous et au milieu de nous :

Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs,
Et quand Octobre souffle, émondeur des vieux arbres,
Son vent mélancolique à l'entour de leurs marbres,
Certes, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,
A dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps,
Tandis que, dévorés de noires songeries,
Sans compagnon de lit, sans bonnes causeries,
Vieux squelettes gelés travaillés par le ver,
Ils sentent s'égoutter les neiges de l'hiver
Et le siècle couler, sans qu'amis ni famille
Remplacent les lambeaux qui pendent à leur grille.

Pulvérisons ensemble les idées reçues

On entend souvent dire autour de soi que le pâté fait grossir : c'est faux. Contrairement à ce qu'un vain peuple pense, le pâté est parfaitement diététique. C'est la patéine qui fait grossir, nuance. Si vous avez soin de choisir du pâté dépatéiné, Mesdames, vous conserverez votre silhouette de jeune fille, tout en ayant le plaisir délicat de bâfrer du matin au soir comme d'ignobles truies.

Non, non, je vous en prie : pas de merci entre nous...

Bonne nouvelle (surtout pour Zoridae-la-miro)

Cédant à mes sanglotantes suppliques, La Nouvelle Lettre du jeudi change de corps !

(Changer de lit changer de corps
À quoi bon ?)

Livres suicidés

« Je lis des vieux livres parce que les pages tournées de nombreuses fois et marquées par les doigts ont plus de poids pour les yeux, parce que chaque exemplaire d'un livre peut appartenir à plusieurs vies. Les livres devraient rester sans surveillance dans les endroits publics pour se déplacer avec les passants qui les emporteraient un moment avec eux, puis ils devraient mourir comme eux, usés par les malheurs, contaminés, noyés en tombant d'un pont avec les suicidés, fourrés dans un poêle l'hiver, déchirés par les enfants pour en faire des petits bateaux, bref ils devraient mourir n'importe comment sauf d'ennui et de propriété privée, condamnés à vie à l'étagère. »

Erri De Luca, Trois chevaux.

mercredi 26 mars 2008

Tenez-vous-le pour dit !

Encore un texte superbe sur ce blog, que vous devriez bien ranger parmi vos "favoris", parce que je ne vais tout de même pas vous faire le lien tous les jours.

(Merde, quoi...)

Les coïncidences de l'Art

Comme je le disais hier à l'excellent Martin Lothar, j'ai toujours été stupéfié par la coïncidence qui fait que le fameux tableau L'Angélus de Millet ait été réalisé par un peintre qui s'appelait lui aussi Millet.

Le tu de la douleur

Nous avons épuisé la Première heure et ceci est donc la dernière Aurore biblique. Mais, comme je n'ai pas envie de quitter Erri De Luca aussi rapidement, l'aurore deviendra profane à compter de demain matin...


« L'hébreu de l'Ancien Testament avait un rapport intime et jaloux avec Dieu, ils échangeaient un "tu" plein de sentiments bouillants. Ce "tu" s'est estompé dans nos rapports, la force de ce pronom personnel qui préside à l'amour est tombée.

« La dernière fois que ce tu m'a fait sursauter, ce fut pendant que j'accompagnais à sa sépulture, avec un petit groupe, une fillette de dix ans morte d'un cancer. Dans le frottement des pas du petit cortège s'éleva tout à coup le cri terrible du père de cette fille unique, un maçon, un de mes compagnons de travail. Il cria : "Tortionnaire, tu l'as torturée pendant un an, tu me dégoûtes", il cria directement ses blasphèmes vers le ciel, regardant en l'air, puis crachant par terre, lui, l'athée de toujours. C'était le "tu" d'un homme à Dieu, un tu antique qui venait des hurlements des prophètes et qui, après un long sommeil, se cabrait à mes oreilles dans un souffle de douleur pure. Ce tu était si fort qu'il démontrait l'existence de Dieu, du moins en cette heure-là, en cet homme-là. Je crois que Dieu ne s'offense pas des cris de l'homme, s'ils ont le tu dans leur douleur. »

(Erri de Luca, Première heure.)

mardi 25 mars 2008

Des pouces, des pieds et une verge

Il y a moins de dix minutes, chacun aux prises avec une assiette de pâtes aux tomates séchées, arrosées d'huile piquante et saupoudrées de parmesan fraîchement râpé, nous devisions, l'Irremplaçable et moi, sur les mérites comparés du système métrique et de l'ancien échafaudage de mesures, toujours plus ou moins en vigueur aux États-Unis.

Je lui disais à quel point, pour pratique qu'il soit, le système métrique me semblait rigide, triste, grisâtre, soviétique avant l'heure pour tout avouer, comparé à cette valse de pouces, de pieds, de galons, de milles, etc., qui, non contents de ne s'accorder entre eux que très légèrement, avaient en plus cette grâce de changer d'une région à l'autre. Je voyais là (car je reste un réactionnaire vigilant même en mangeant des pâtes) l'image tristement parfaite de la Révolution française, laquelle me semble être une des pires catastrophes qui soient tombées sur ce malheureux pays (sans parler, bien sûr, de celle qui advient actuellement sous nos yeux aveugles).

C'est alors que, me prenant un peu de court (si je puis dire), l'Irremplaçable m'a fait observer que, dans les mesures encore en vigueur aux Amériques, si un pouce avait à peu près la taille de l'appendice humain portant ce nom, et même chose pour le pied, une verge équivalait à presque un mètre. Elle a ajouté que les Québécois n'utilisaient jamais le mot "verge" lorsqu'ils voulaient parler du pénis.

On comprend à peu près pourquoi.

El est avec nous

« Immanuel veut dire : El est avec nous. El est l'abréviation d'Elohim, un des noms de Dieu de l'Ancien Testament. Immanuel est un nom qui a fait beaucoup de chemin avant sa transcription dans le registre de l'état civil. Bien des gens s'appellent Emmanuel ou Emmanuelle. Mais dans toute l'Écriture sainte personne n'a osé confier ce nom à un être humain. Il est resté sans porteurs. C'est aussi un nom qui a fait fausse route. Les nazis l'utilisèrent pour leur slogan : "Gott mit uns", "Dieu avec nous", traduction d'Immanu El. Ils le crièrent et le prétendirent, mais Dieu n'était pas avec eux, même si, pendant un temps suffisant pour exterminer des millions de personnes, il a semblé que Dieu n'était avec personne. Alors, tandis que les bourreaux s'enivraient de l'erreur de croire Dieu avec eux, les victimes répétaient la question de David au psaume 22 : "Eli, Eli, lama azavtàni", "Mon El, Mon El, pourquoi m'as-tu abandonné ?" Entre cette phrase et l'Immanu El, entre l'étonnement de l'abandon et la certitude d'un Dieu près de soi, s'échelonnent toutes les positions de la personne de foi. Chacune d'elles, au moins une fois dans sa vie, a fait l'expérience personnelle des deux phrases. »

(Erri De Luca, Première heure.)

lundi 24 mars 2008

À propos de Hobbes, du rire obligatoire et autres mélancolies annexes

Je vous recommande vivement d'aller lire ce très beau texte...

Repas de noces

Tout est parti d'un défi lancé dans les commentaires de ce billet-ci. Le gant a été relevé aussitôt et renvoyé façon boomerang. J'ai pour principe, je l'ai dit ici ou ailleurs, de ne jamais participer aux blogoconcours pour lesquels on me sollicite. Mais comme on ne m'a rien demandé pour celui-ci, je m'invite donc à la table : le statut de troll suppose quelques obligations...


Je sais bien que nous ne sommes que tous les deux et que tu avais rêvé d'autre chose, ma tendre épousée. Peut-être pas un banquet dans les règles anciennes, mais un peu de solennité autour des agapes. Des rires, des interpellations d'un bout de la grande table à l'autre, des plaisanteries mâles, de moins en moins fines à mesure que les flacons s'éclusent, des rires de femmes. Et surtout le défilé apprêté et interminable des plats - ceux mêmes que tu m'avais décrits, un soir de pluie fine, qui furent servis au mariage de l'une de tes tantes, lorsque tu étais enfant : les timbales de fruits de mer, les vol-au-vent financière, le saumon entier pris dans sa banquise au madère, la poule sauce ivoire et la pièce montée qui vous empoisse les doigts, les lèvres et le regard.

Je sais tout cela, mais ce n'est pas une raison pour ne rien manger, ma promise accordée ! Tu n'as même pas touché au champagne, dont les bulles n'en finissent pas de monter vers toi, ton visage immobile et pâle, tes yeux noirs fixés sur moi. Ne compte pas me gâcher la fête, en me regardant de cette façon obstinée ! Un homme qui se respecte doit manger un peu plus que de raison, le jour de son mariage, et boire de même, s'il ne veut pas se montrer ensuite trop impressionnable, flancher devant la barrière de la robe blanche.

Tu sais bien pourtant, tu le sais : j'ai fait tout ce que j'ai pu pour que la noce soit nombreuse et bruyante. Regarde autour de toi, tourne la tête, tu vois bien : la table a été dressée selon les canons de l'art, les assiettes luisent et les verres scintillent sous les deux lustres. Que pouvais-je faire de plus ? Est-ce ma faute si aucun invité n'a été capable de comprendre l'intensité de mon amour pour toi ? Si pas un n'a osé franchir le seuil de cette grande salle, dont j'avais fait obturer les fenêtres afin de la hisser à la dignité d'un temple ? Ils se sont enfuis comme des couards, en piaillant. Ils se sont égaillés à travers le parc fouetté d'embruns avec la vélocité d'un jet d'hirondelles.

Mais ce n'est grave, tu vois : je reste. Allons, mange un peu. Trempe tes lèvres pâles dans le vin : il a été créé pour rendre leurs couleurs aux jeunes mariées, tempérer leurs frayeurs au seuil de l'éternité. - Cela ne fait rien, je boirai pour nous deux, comme je vivrai pour toi et moi, d'un seul corps et d'un seul souffle.

Non, attends ! Il faut que tout soit parfait quand ils reviendront. Car ils vont revenir, nos invités de la noce, je le sais bien, je ne suis pas fou. Il faut qu'ils restent muets devant toi, que ta beauté les frappe d'épouvante. Je vais me lever, m'approcher de toi, mais ne crains rien : le moment n'est pas encore venu, ma déflorable. Doucement, je vais retirer le couteau, et tu ne crieras pas.

Je n'aurais pas supporté de t'entendre crier, même d'allégresse ou de plaisir ; c'est en partie pour cela...

Je vais le faire glisser délicatement, afin de ne pas déchirer tes dentelles, et le poser à la droite de ton assiette vide et blanche, comme toi - à sa place naturelle.

Puis, je retournerai m'asseoir et je terminerai le chaud-froid de homard, à petites bouchées précautionneuses, en les attendant.

Les rouges ruisseaux de Canaan

« Le vigneron, c'est Dieu et la vigne, Israël, plante apportée d'Égypte et installée en terre de Canaan. Dieu la cultive au rythme du renouvellement des patriarches et des saisons. Il a construit au centre une tour qui est certainement la loi du Sinaï. Et tout cela n'a pas suffi, écrit Isaïe. Mais quelles grappes voulait-il de cette plante, le vigneron ? Il voulait beaucoup, il voulait et veut une vendange de saints. Dans leur prière quotidienne, appelée shemà-écoute, les Juifs répètent, pour ne jamais l'oublier, l'absolue prétention de Dieu sur eux : "Afin que vous vous souveniez de tous mes commandements et que vous soyez saints." C'est ce qui est écrit dans le livre que nous appelons Nombres et que les Juifs intitulent "Bemidbàr" : "Soyez saints". Il ne se contente pas de moins : où qu'ils se trouvent, ils sont tenus de se transmettre, d'une génération à l'autre, l'irremplaçable fardeau de la sainteté. »

(Erri De Luca, Première heure.)

dimanche 23 mars 2008

La mélancolie Nathaniel

À M. Dorham, pour Billie...


Être un génie n'est agréable pour personne, je ne souhaiterais pas cela à mon pire ennemi. Si, en plus, vous être nègre, jazzman, new-yorkais (d'adoption ou de souche, on s'en fout pour le quart d'heure) et que vous devez traverser les années quarante, ce peut devenir un entonnoir triste, un goulet de perdition. (On me dira qu'il y eut des façons encore plus pénibles de traverser les années quarante, ailleurs : je répondrais que ce n'est pas mon propos du jour.)

Nathaniel Cole reste l'un des quatre ou cinq plus grands pianistes du jazz "pré-be bop", si j'ose m'exprimer ainsi. Un soir où, à son clavier, il se mit à fredonner, le patron de la boîte qui avait engagé son trio a été très net : "Tu es ici pour jouer du piano, pas pour roucouler comme un pédé !" (Traduction très libre de ma part...).

Pourtant, en plus d'être l'un des plus grands pianistes de jazz de l'histoire, Nathaniel, rebaptisé Nat King (là, ça commençait à sentir mauvais) en est devenu aussi l'une des plus sublimes voix mâles (avec Louis Armstrong : complétez la liste selon vos goût personnels). Il est devenu connu, puis célèbre, très demandé, coqueluchisé - et c'est là que les demi-teintes ont envahi le paysage de Harlem.

Comme n'importe quel néophyte imbécile, le premier disque de Nathaniel Cole (pardonnez-moi mais j'ai horreur des diminutifs, et tout autant des surnoms machinaux) que je me suis procuré s'appelait The very best of : j'aurais dû me méfier. En ce domaine, le Best est souvent une assurance de soupe ; le Very best, de soupe tiédasse.

[Pause : pour ceux qui auraient envie d'écouter vraiment Nat King Cole, je recommande vivement le double CD N°2 publié par Frémeaux & associés, dans leur collection The quintessence, dirigée par Alain Gerber...]

Or, non. Chez Cole, c'est pire. Cette compilation de 25 titres mélange sans la moindre vergogne le meilleur et le pitoyable. Le meilleur, ce sont les titres enregistrés par son trio (piano - guitare - basse, faut-il le rappeler ?) : Unforgettable, Route 66, Sweet Lorraine, Walkin' my baby back home, For sentimental reasons, et quelques autres. La voix y est d'une élégance insurpassable, Nathaniel chante et joue sans se préoccuper le moins du monde de vous ou de moi.

Le pitoyable, ce sont ces adaptations violonisées et chorisées de stupidités vaguement latinos (latinas ?), comme Quizas, quizas, quizas, Cachito, Vaya con Dios. On souffre. Pour lui. Pour nous. Pour le lien ébauché dans Nature boy. Ce qui fait peut-être le plus mal, c'est que Nathaniel parvient à sauver des lambeaux d'élégance, dans cette diarrhée verte, à garder la tête hors de la sanie ; mais au prix d'efforts et de renoncements qui vous feront les dents grinçantes si vous vous y aventurez.

Par chance, pour ne pas totalement désespérer, le disque se termine par une version publique de I wish your love, dans lequel Nathaniel Cole rejoint Charles Trenet au sommet d'un escalier dont les producteurs de cette forfaiture n'ont même pas aperçu la première marche. Ou, s'ils se sont avisés de son existence, c'est parce qu'ils venaient d'y buter.

Aujourd'hui, j'invente un proverbe québécois

Neige à Pâques...

Tabarnâk !



Photos de la maison de Jacquelin, prises par lui-même il y a quelques jours...

samedi 22 mars 2008

Le prophète, le prêtre et le juge

« Amaleq représente depuis lors le nom des guets-apens contre le peuple hébreu, lorsqu'il sera loin de sa terre, dispersé dans des exils qui sont une extension du désert du Sinaï.

« Sur la colline de la bataille a pris forme un grand symbole de ce qui est nécessaire à un peuple pour survivre : un prophète, un prêtre et un juge. Un homme au grand prestige personnel, un chef religieux et un administrateur de la justice. À l'ombre de cette triade, un peuple renforce ses propres fibres et apprend à s'engager seul dans le monde, à se désaccoutumer du miracle continuel de Dieu. La victoire sur Amaleq n'est pas un de ses prodiges. Mais l'unité d'un peuple s'est formée sous la direction de ses organes suprêmes et de là lui est venu le droit d'exister parmi les nations. »

(Erri De Luca, Première heure.)

Aux déserts que l'Histoire accable

Moi, comme famille, j'ai droit à ceci :


Également à cela :

Après, on s'étonnera que je picole...

Car nous voulons la nuance encor

Sur un blog plutôt gratiné, je trouve cette merveilleuse définition de Lionel Jospin :

« Mon opinion est faite, Lionel Jospin est un grand homme d'Etat du XXe siècle et rien d'autre. »

C'est moi qui souligne, mais était-il besoin ?

Et le vin de ta vigne

« Siracide parle de lui-même avec sincérité comme du dernier venu en disant : "Quant à moi, le dernier, j'ai été celui qui grappille derrière les vendangeurs." Chacun de nous, quand il feuillette les Saintes Écritures, est le dernier venu de ses lecteurs ; chacun de nous passe entre les lignes comme entre les vignes déjà dépouillées, qui ne nous appartiennent pas, mais auxquelles nous sommes admis, car, en tant que derniers, nous sommes les plus pauvres. Et pourtant, un reste de sagesse est encore à portée de la main de qui parcourt attentivement les passages que les vendangeurs et les générations précédentes ont parcourus. Au dernier lecteur aussi, il est donné de trouver le fruit resté, afin de pouvoir ajouter sa note au bout du commentaire infini. Alors, nous pourrons nous rendre compte, avec l'étonnement qui fut celui de Siracide, que la récolte a été abondante et nous pourrons dire avec lui : "Comme le vendangeur, moi aussi qui suis un lent grappilleur, j'ai rempli la cuve." »

(Erri De Luca, Première heure.)

vendredi 21 mars 2008

Autre anniversaire

Le 19 mars 1998, outre que de fêter mon 42e anniversaire, nous avions fait un aller-retour en Haute-Normandie (nous vivions alors dans l'Orne), pour aller y chercher un chiot bouvier bernois de deux mois. Nous aurions donc dû fêter ses dix années de présence à nos côtés, avant-hier, s'il n'était mort depuis déjà un an et demi. J'y ai songé quelques jours avant, j'y repense aujourd'hui. Mais je n'ai eu aucune pensée pour Balbec le 19 mars, tout imbu de moi-même que je devais être.


Nous sommes un troupeau sans mémoire...



Photos de l'Irremplaçable

Construire, dit-il

À Juan, in memoriam


« Être maçon était un métier estimable, un titre honorifique même. Le prophète Isaïe le prouve lorsqu'il écrit à propos d'un homme juste : "Et je t'appellerai maçon de brèche, celui qui répare les chemins pour vivre" (Is 58, 2). Et lorsque Dieu cherche un homme valeureux, comme il est écrit dans le livre du prophète Ézéchiel, il dit : "Et j'ai cherché parmi eux un homme qui répare un mur et qui se tienne fermement dans la brèche devant moi pour veiller sur le pays sans trembler : et je ne l'ai pas trouvé" (Éz 22, 30).

« Pour savoir ensuite comment étaient considérés les outils du métier, rien n'égale le chapitre 28 d'Isaïe dans lequel Dieu, après avoir lui-même posé une pierre d'angle à Jérusalem, dit : "Et je mettrai un jugement pour corde et de la justice pour fil à plomb" (Is 28, 17). Voilà : dans l'Écriture sainte, construire est important au point que ce verbe en hébreu donne vie au mot ben, "fils". »

(Erri De Luca, Première heure.)

jeudi 20 mars 2008

L'envie soudaine de distribuer des mandales

S'il est une chose que je déteste par-dessus tout, dans la blogosphère, ce sont les connards malfaisants qui, lorsque vous débarquez par hasard dans leur bouge, se croient obligés de vous imposer leur musique de merde, alors que vous êtes en train, vous, d'écouter de la musique.

52 + 1

En fait, c'était rien que des menteries. Non, pas tout à fait tout de même : je suis réellement né le 19 mars 1956, à sept heures du soir (je crois que je ne pourrai jamais réellement m'entendre avec des gens nés le matin : toute cette première journée perdue avant l'apéro...). Néanmoins, nous avions décidé, l'Irremplaçable et moi, que, cette année, ma soirée d'anniversaire tomberait le 20 mars, soit aujourd'hui.

Why, my brothers and sisters ? En raison de la journée pourravo-sinique d'hier, et parce que la soirée d'aujourd'hui coïncidait avec la fin prévue du BM en cours (pour les inquiets de nature : oui, il est bouclé...). Donc, ce soir, deux bouteilles de Chablis premier cru (il m'en reste une demie pour après vous...) et un plateau de fromages, sur lequel :

- un demi-livarot (Normandie oblige),
- un demi-chaource (pas trouvé de raison convaincante, hors de la fantaisie laitière de l'Irremplaçable...),
- une part de bleu d'Auvergne (que l'on soupçonnait de vouloir s'accoupler avec le chablis ; et, de fait, la copulation gustative fut intense),
- un triangle de Cantal (avec beaucoup de croûte comme j'aime : les gens qui ôtent la croûte du fromage, je les conchie jusqu'à la sept fois septième génération).

Et, en plus, un demi-poil saugrenu, j'ai reçu ceci en cadeau :

Photo de l'Irremplaçable


Pourquoi un globe terrestre (qui s'allume, en plus) ? Parce qu'il y a trois ou quatre jours nous regardions à la télévision un film au cours duquel, au hasard d'un plan de quatre secondes un tiers, est apparu un globe terrestre (et non une "mappemonde" comme disent les incultes nourris au fromage pasteurisé et noyés d'eau minérale) sur le coin d'un bureau.

- Tiens ! ai-je marmonné (je marmonne volontiers, lorsque je suis devant un écran lumineux où de petits personnages s'agitent), j'aimerais bien, un jour, avoir un globe sur le coin de mon bureau !

Voilà l'explication, toute simple, lumineuse, évidente. Je suis donc ce soir parfaitement heureux, en paix avec moi-même, hormis cette question lancinante : que serait-il advenu de moi si, en place du globe, le bureau de ce film dont j'ai tout oublié déjà s'était orné d'un buste de Staline ou d'un god clignotant ?

Il est des choses auxquelles il est préférable de ne point trop penser. Surtout un soir d'anniversaire-plus-un.

Vendu à la découpe

Méchant coup de froid chez le Brigadier...

Que tombent ces vagues de briques

« Je suis devenu un maçon qui lit les Saintes Écritures. Les Saintes Écritures sont pleines de maçons. Presque aucun livre de l'Ancien Testament n'est dépourvu du verbe banà, "construire". J'ai étudié l'hébreu ancien afin de pouvoir lire ces pages dans leur langue maternelle. Ce fut un petit effort tant de fois récompensé par le bonheur de parvenir à comprendre cette écriture. Comprendre quoi ? Rien de plus que la lettre toute nue. Quant à ses sens infinis, je ne les ai même pas effleurés avec mes maigres moyens de lecteur. »

(Erri De Luca, Première heure.)

mercredi 19 mars 2008

52 !

Aujourd'hui, à l'occasion de mon anniversaire, l'Irremplaçable m'a littéralement comblé de cadeaux, tous plus inattendus les uns que les autres, et ce tout au long de cette merveilleuse journée du 19 mars.

D'abord, j'ai eu le droit de conduire la voiture jusqu'à Levallois-Perret, un plaisir qui ne m'est accordé que dans les très grandes occasions : d'emblée, on faisait dans le solennel et l'inoubliable.

Une fois là-bas, j'ai eu la magnifique surprise de devoir attendre l'Irremplaçable pendant trois quarts d'heure, dans le hall de l'immeuble où je travaille, alors que je suis en vacances. Se trouver sur son lieu de turbin en sachant qu'on peut en sortir à tout un moment : une idée de cadeau qu'une épouse vraiment éprise peut seule avoir. Je barbotais déjà en pleine félicité, mais ce n'était qu'un début.

Ensuite, comme la Foire du Trône n'est pas encore ouverte, j'ai eu droit, à défaut de manège, à un demi-tour de Périphérique. Cadeau hélas décevant : ça roulait. Heureusement, après, nous nous sommes lancés, avec de grands éclats de rire juvéniles, dans ce jeu que j'ai toujours adoré (et elle le sait, la rouée !) : Comment trouver une place de stationnement dans le quartier chinois du 13e arrondissement. Comme elle est parfaite, l'Irremplaçable m'a laissé gagner.

Je la croyais arrivée au bout de ses générosités amoureuses : point ! D'elle-même, elle a tendrement insisté pour que ce soit moi qui pilote le Caddie dans les allées étroites, sales et surpeuplées du supermarché des Frères Tang (dont l'un vient d'ailleurs régulièrement sur ce blog), et moi encore qui me charge du sac de riz Basmati de trente kilos jusqu'à la voiture.

Tous ces bonheurs nous avaient ouvert l'appétit, on le concevra et nous sommes allés nous offrir un mirifique balthazar dans une gargote sino-vietnamienne de l'avenue d'Ivry (le Hawaï, que je vous recommande : on y déguste la meilleure soupe tonkinoise (phò) du quartier et les nems sont à tomber).

Nous étions à un jet de pierres du QG de Nicolas ; malheureusement, il était bien trop tôt pour aller tirer des plans des bières sur La Comète...

Le trajet du retour fut un pur enchantement, bien que, pour la beauté de cette inoubliable journée, j'eusse apprécié un peu plus d'embouteillages sur l'A 13. Mais même une Irremplaçable ne peut pas penser à tout.

Bien, il me faut vous laisser : je vais naître dans peu de temps, à exactement sept heures, et je tiens fermement à être bourré avant. Histoire de passer au moins mal ce moment si lourd de dérisoires conséquences.


Rajout de huit heures moins dix : J'ai découvert un bourgogne dont j'ignorais l'existence, le Saint-Aubin. Je vous le recommande : je lui ai vu le fond du cul. Ensuite, tagliatelles franco-italo-espagnoles : l'ail nouveau était de France, les pâtes et le Parmesan frais d'Italie, et le lomo de cerdo qui remplaçait la pancetta était ibère à n'en plus pouvoir. Voilà comment je comprends le métissage.

Dust to dust

« Enfin, j'ai appris dans les Saintes Écritures que le néant ne sera pas notre destin, notre version définitive, car nous serons effectivement réduits en poussière, mais nous ne régresserons pas au-delà de cette consistance. Nous résisterons en poussière, dans la matière impalpable qui nous préservera du néant. À l'état de poussière, le moindre souffle de vent nous soulèvera et la plus petite goutte d'eau ranimera en nous la vie et la fera grouiller à nouveau, pour toujours, leolàm en hébreu, qui signifie pour toute la durée du monde. »

(Erri De Luca, Première heure.)


[Je suis à Paris pour la journée, d'où mon absence de réactions à vos divers commentaires, que j'ai tout juste eu le temps de lire avant de partir...]

mardi 18 mars 2008

Un coup dans les plumes

Photo de l'Irremplaçable

Tout à l'heure, sous le soleil déclinant, levant la tête de mon clavier et la tournant vers le jardin des voisins "de derrière", j'avise notre habituel couple de tourterelles. Elles sont serrées l'une contre l'autre, sur le sommet d'une branche courbe, et se donnent des becs - ce qui, dans leur cas, ne relève pas du seul québéquisme.

« Tiens ! me dis-je in petto, on dirait que la saison des amours va bientôt commencer...»

Effectivement, elle commence exactement quarante secondes plus tard, lorsque Monsieur grimpe allègrement sur Madame, laquelle ne fait nullement semblant d'avoir la migraine. L'affaire (rapidement) terminée, le tourtereau descend de sa belle et se remet à lui donner des becs que l'on suppose tendres. Au lieu de se retourner vers le mur et de s'endormir, comme n'importe quel mâle ordinairement constitué.

Drôles d'oiseaux.

On n'échappe pas à la malédiction

M'autorisant une courte pause, à fins de restauration, dans la rédaction échevelée de mes turpitudes mondaino-brigadières, je jette par réflexe un rapide regard à ma page d'accueil pour connaître le nombre de mes visiteurs matutinaux. Le compteur me répond : 69.

Rien à dire, c'est cohérent.

Lecture au saut du lit

« Je raconte cette histoire du tu dans le livre de Job, car il est pour moi la profonde différence entre ceux qui croient et les autres. Celui qui croit tutoie Dieu, s'adresse à lui en parvenant à trouver en lui le sens, le hurlement ou le murmure, le lieu, église ou maison ou air libre, l'heure, pour se détourner de lui-même et se placer vers son propre orient. À la lettre, l'orient est le lieu où reconnaître sa propre origine, où éprouver une appartenance et un lien avec le reste du monde créé. Celui qui comme moi ne croit pas peut en parler, car il le lit dans les Saintes Écritures, le rencontre autour de lui dans la vie des autres, des croyants, mais garde la distance abyssale de la troisième personne, qui n'est pas seulement un éloignement mais une séparation. »

(Erri De Luca, Première heure, Rivages poche.)

lundi 17 mars 2008

Troll et buses

Pardon de revenir sur le sujet, je crois utile (mais non, mais non...) de noter deux ou trois petites choses. Si j'ai bien compris, lors du Pléistocène de la Blogosphère, un troll était un individu anonyme qui venait inonder un blog donné de messages injurieux. Ensuite, me semble-t-il, tout comme sapiens est devenu sapiens sapiens et festivus a muté en festivus festivus, homo trollensis a évolué. Il porte aujourd'hui le simple nom de contradicteur.

Est considéré comme un troll un individu signant de son nom réel, ou d'un pseudonyme invariant, qui se permet non seulement de n'être pas toujours béatement d'accord avec le seigneur et maître du temple sacré où il vient imprudemment de pénétrer, mais se permet en outre de le faire savoir, au moyen de deux ou trois arguments, hâtivement bricolés ou, au contraire, mûrement réfléchis : ça dépend de la qualité du troll, elle-même directement liée - je l'ai observé - au niveau intellectuel de votre blog. Plus le maître est con, plus le chien est fidèle.

L'argument le plus souvent invoqué pour foutre le troll (contradicteur : ne perdez pas cela de vue) à la porte est toujours, et en gros, le suivant : « Après tout, c'blog, c'est chez moi, et j'vois pas pourquoi j'me laiss'rais emmerder par des cons qui pensent pas comm'moi. I peuvent aller ailleurs s'i sont pas contents.» On me dira que l'argument se soutient, je répondrai tout net : non.

Transportons-nous un court instant dans la vraie vie (je sais, l'épreuve est pénible). J'ai invité quatre personne à dîner chez moi. Autour de la table, une discussion s'engage comme c'est la coutume (surtout après la troisième de Sancerre). Soudain, une divergence se fait jour entre l'un de mes hôtes et moi. Peut-être même que le ton monte, allez savoir. Vais-je lui asséner qu'ici c'est chez moi et qu'il est tenu de boire la moindre de mes banalités comme une coupe de nectar, de savourer longuement mes lieux communs comme autant de grains d'ambroisie, sous peine de se faire jeter sur le paillasson ? Évidemment, non. Et vous non plus, s'il se trouve. Alors pourquoi vous croyez-vous autorisés à vous comporter comme des crétins mal élevés, sitôt que vous vous trouvez devant votre clavier ? Tentons un début d'amorce d'explication.

J'ai cru remarquer que les obsédés des trolls (contradicteurs) se rencontrent plus souvent à gauche qu'ailleurs, et même que n ulle part (car des tas de gens ne sont finalement nulle part, il faudrait le savoir). Je ne parle pas des personnes ayant par ailleurs des idées de gauche, ce qu'il est possible d'admettre, mais des gens-de-gauche professionnels, si je puis dire. De ceux qui sont incapables de parler d'autre chose, qui sont entièrement régis, façonnés, constitués par cette illusoire appartenance. En un mot, des militants - encartés ou non, actifs ou en chambre : c'est exactement la même chose.

Pourquoi se fâchent-ils au moindre trollage (contradiction) ? Parce qu'ils sont eux-mêmes leur propre et principal trollage (contradiction). La moindre objection, même soulevée en passant et sur le mode léger, devient alors une grenade dégoupillée qui menace de tout faire sauter en leur laissant les tripes à l'air. Pis : dans l'explosion, on risque de s'apercevoir qu'en fait de tripes, c'est une botte de paille qui leur bourre la panse.

Si je fais remarquer - exemple entre mille -, à l'une de ces belles âmes, qu'il me paraît difficile d'affirmer péremptoirement que "les races ça existe pas, c'est une invention des fachisses" et en même temps, de s'extasier sur les charmes du métissage, que cela met au jour une contradiction difficilement soluble, que voulez-vous qu'il me réponde ?

Rien (moi-même, je serais bien en peine). Il a dit cela sans y penser, une sorte de psittacisme télévisuel, un truc lu cent fois dans Libération, que sais-je ? Ce qu'il prend pour le fin du fin de la subversion idéologique se révèle être une simple et pauvre aporie, il le sent, il s'énerve, bafouille, ne dit rien.

Et me voilà transformé en troll.

Le lendemain, le même âne couronné affirmera doctement que les membres de telle fraction de la population nouvellement importée (vous avez remarqué l'art de la circonvolution ?) sont des Français comme n'importe quels autres, et, la seconde suivante, revendiquera hautement pour eux le droit de vivre "selon leurs coutumes" et d'être "fiers de leurs origines" (être fier de ses origines, dans lesquelles on n'est absolument pour rien : c'est assez dire le bas-fond de sottise dans lequel on barbote). Pareillement, il trouvera parfaitement cohérent, naturel, voire "merveilleux" que ces mêmes gens, parlant de vous ou de moi, disent : "vous autres, les Français".

Si je lui fais remarquer qu'il y a peut-être là une infime contradiction, me voilà intronisé troll-en-chef.

Je l'ai dit : il y aurait mille exemples de cette bouillie conceptuelle - prémâchée par d'autres, qui plus est. J'ai choisi ces deux, parce qu'ils font partie de ceux qui portent à ébullition les belles âmes, les pures consciences, les corps célestes de l'idéologie dominante, les rebelles éthérés, les révolutionnaires azuréens, et que j'ai moi aussi mon côté espiègle.

Finalement, bien sûr, le troll (contradicteur) se retire, conscient de l'inutilité de ses tentatives. Si jamais il s'obstine, le taulier dont il a malencontreusement souillé le comptoir flambant propre a toujours une ultime ressource. Il se tourne vers l'État et réclame une loi écrabouille-troll .

Généralement il l'obtient.

Ce qui prouve bien qu'il avait raison : vous êtes un troll.

Derrière la glace sans tain...

Une lesbienne dévergondée fait son numéro chez le Brigadier...

Réponse à Mme Irène Delse

Mon message d'hier faisait part de la censure (pardon : de la modération...) dont j'avais été l'objet sur le blog d'une personne se disant éditrice. Cette dernière a pris la peine de venir réagir à mon billet, et il m'a semblé que ses propos méritaient à leur tour un commentaire de ma part. Le voici :


Madame,

moi, c'est votre étonnement, réel ou feint, qui m'étonne. D'abord, vous mélangez absolument tout. Tenir des propos antisémites tombe sous le coup de la loi (ce que, même en tant que philosémite sincère, je déplore, mais là n'est pas la question), en revanche, dénoncer l'antisémitisme là où il s'exprime (et encore davantage s'il agit) n'en est évidemment pas un. De même, qualifier un pays de dictature n'en est pas un non plus (sinon, toute la gauche serait en prison depuis belle lurette).

D'autre part, est-ce moi ou la quasi totalité des dictatures islamiques (voyez : je suis persistant dans l'erreur) en question qui a officiellement appelé au boycott du Salon du livre parisien, afin de protester contre la présence d'Israël, pays dont ils ne font pas mystère, pour la plupart, de vouloir encore et toujours la destruction ?

Et je ne vois guère le moyen de nier que, au-delà de l'islam proprement dit, l'antisémitisme le plus virulent est bel et bien le principal ciment unificateur des régimes féodaux qui entourent - je devrais dire : qui cernent - Israël, seule démocratie de cette région du monde, au grand dam de nos petits "antisionistes" européens et altermondialistes.

Comme je suis consciencieux, j'irai lire plus avant votre blog, que je n'ai fait que survoler en effet. Je reconnais que vous "ne mâchez pas vos mots" (vous devez garder vos dents pour déchiqueter les miens, avec une prédilection marquée pour les voyelles...), mais, pour le peu que j'aie pu en voir, vos cibles sont de celles, convenues, désignées, institutionnelles dirais-je, que l'on peut mastiquer sans prendre le moindre risque, et même sous les applaudissements de la foule des belles et grandes âmes - soit, en gros, le public des émissions de Ruquier et d'Ardisson.

Un autre commentateur, juste après vous, me prie de ne pas trop m'acharner sur les "petits éditeurs", ainsi qu'il convient donc de les nommer, tous très méritants et courageux, comme il se doit, face aux hydres assoiffées du sang des auteurs que sont, j'imagine, Gallimard, Le Seuil, etc., pour ne point parler d'Hachette bien entendu.

Soit. Applaudissons donc. Mais exprimons néanmoins certaines timides réserves à l'encontre de personnes, ou d'institutions, qui font preuve d'un tel empressement pour se mettre à couvert des lois (qu'ils ont eux-mêmes, la plupart du temps, réclamées à cor et à cri), avant même que celles-ci ne se soient avisées de leur existence. Il est à craindre que, le jour où un manuscrit réellement "courageux" arrivera jusqu'à vos comités de lectures, ce soit la loi, la sacro-sainte loi, invisible mais partout présente, qui décide de sa publication ou de son autodafé.

Et si, par malheur, l'un de ces manuscrits impies échappait à votre vigilance pénale, vous auriez toujours, derrière vous, le filet de sécurité constitué par un nombre grandissant de "petits libraires" (eux aussi très méritants et courageux, face à, etc. : vous saurez bien compléter vous-même), pour empêcher l'ouvrage tendancieux d'être diffusé et donc lu : ces "frères d'armes" ont déjà fait la preuve de leur redoutable efficacité en ce domaine, avec les livres de Renaud Camus et de quelques autres.

Enfin, Madame, je vous prie instamment de ne pas prendre ce qui précède en mauvaise part : vous avez déjà compris qu'il ne peut s'agir que des émanations fétides d'un esprit aigri.

Didier Goux


[Rajout : aux dernières nouvelles, Mme Delse ne serait pas éditrice, mais auteure (avec le "e" final, oui, oui...), ce qui ne change pas grand-chose à ce qui est dit plus haut, mais me rend encore plus perplexe, pour ne pas dire triste.]

dimanche 16 mars 2008

Je suis très mondain, ma biche

Même le dimanche, le Brigadier ne fait pas relâche...

Trollage : j'obtiens ma deuxième étoile !

Après avoir été "banni" d'un salon pullulant de petites Cauzettes accoutrées en kapos de baraquements - première étoile -, me voici à présent censuré dans un commentaire, ce qui me vaut, j'estime, la deuxième distinction évoquée dans le titre.

Visitant hier le blog d'une dame-de-gauche pour la première fois, vaguement éditrice si j'ai bien compris, je parcours deux ou trois articles par lesquels notre exploitante de papier imprimé chante les vertus et les délices du Salon du livre sur tous les tons de la gamme. Sans faire la plus légère allusion à ce qui a créé une retentissante polémique autour du salon en question. Pour le coup, légèrement étonné, croyant à une étourderie, j'y vais de mon petit commentaire. (Allez-y, je vous attends...)

Commentaire que je retrouve donc, il y a quelques minutes, dans l'état où vous venez de le lire et assorti de la docte leçon qui le suit. C'est ce qui s'appelle de la modération, paraît-il. Le passage caviardé disait : ses boycotts antisémites des dictatures arabes - rien de plus, rien de moins. Voilà donc qui est suffisant, de nos jours, pour être censuré au nom de la sacro-sainte "incitation à la haine raciale".

Je trouve cette Dame Irène rien moins qu'irénique. Mais réjouissons-nous : elle a réussi à vendre trois ou quatre livres. Sans mécontenter personne.

Il y a des jours où Dieu existe

Hier, il fallait absolument que je tonde la pelouse, laquelle s'était mise à pousser comme un adolescent précoce en plein ravage de puberté. J'avais décidé de le faire entre six et sept heures, après ma journée d'écriture. Finalement, prévoyant mon manque de courage à cette heure tardive, j'ai avancé la corvée à quatre heures et demie. À peine avais-je eu le temps de ranger la tondeuse, le travail achevé, qu'arrivant de l'ouest la pluie s'est mise à tomber. Elle n'a pas cessé depuis.

Comme dirait l'excellent Martin Lothar, les Bretons ont encore dû oublier de fermer la porte...

samedi 15 mars 2008

Comme on se retrouve !

L'autre jour, sans trop savoir comment j'étais arrivé là, je me suis retrouvé dûment matriculé, quasiment sans l'avoir voulu, et donc membre de plein droit d'un machin qui s'appelle Copains d'avant. Un site pour retrouver, entre autres, les ceusses qu'on-a-été-à-l'école-avec, et qu'on n'aimait pas assez pour conserver leurs adresses et numéros de téléphone. Bon.

Puisqu'un membre se doit d'être actif, toujours, sauf dispense spéciale, j'ai commencé à parcourir les listes d'anciens élèves des divers bahuts où j'ai trollé, entre douze et dix-neuf ans (oui, j'ai redoublé une fois et je vous emmerde ! c'est sûrement parce qu'un pédophile m'avait tripoté et que j'ai refoulé grave le truc). J'en ai retrouvé quelques-uns, pas beaucoup, dont un, ce matin, connu lorsque je vivais en Algérie, en 1969 et 1970, donc. Appelons-le Paul T., puisque son prénom est Paul et que son nom commence par un T.

Paul T. n'était pas fils de militaire comme le commun des mortels, mais, si je puis dire, colon de souche. Paul T., d'un an et demi (je crois) mon aîné, et moi avions un point commun important : nous étions tous deux très sensibles aux pleins et aux déliés complaisamment exposés par la sirène locale, Marie-Paule. Nous avions en outre une différence essentielle : cependant que je choisissais (?) de m'enfermer dans le silence et l'indifférence jouée, mon Paul sautait directement, à pieds joints mais à mains bien ouvertes, sur le petit maillot deux-pièces de la demoiselle. Laquelle l'agréa sans la moindre difficulté, car Paul T., en plus d'être entreprenant, était plutôt bien de sa personne. Et puis, elle a dû trouver que Paul & Marie-Paule, ça le faisait, comme on ne disait pas alors. Le petit côté "chanteurs folk", peut-être...

Leur idylle affichée a duré l'éternité : au moins quatre ou cinq mois. Durant lesquels j'ai expérimenté le rôle souvent ingrat de tiers mimétique, confident bifrons, reconnaissant des miettes que l'on m'accordait avec sourire et gentillesse. Lorsqu'ils ont "cassé", selon la terminologie de l'époque, il était trop tard pour lancer sur le marché un duo Didier & Marie-Paule, qui, de toute façon, malsonnait allègrement.

Et puis, qu'aurais-je bien pu faire ? En raison de cette amitié quémandée, j'avais désormais les deux mains prises. Ce qui n'était pas si grave : Marie-Paule en a rapidement trouvé d'autres, plus libres.



Pas grave, au contraire

Voilà plusieurs jours que mon compteur de visites m'annonce (avec une certaine fierté un peu ridicule) que j'ai un lecteur au Bénin, pays où je ne me sais pas connaître quiconque. Un admirateur inconnu et discret ? Un spam de brousse ? Une sombre princesse des forêts, envoûtante et cruelle ? C'est à en perdre son wolof...

vendredi 14 mars 2008

Froid dure

« Comme le monde paraît irrévocablement changé lorsque ceux qu'on a aimés sont morts !... C'est toujours le dernier jour de l'été indien. Nous sommes prisonniers du froid et il n'y a plus aucune porte pour se mettre à l'abri.»

(Jim Harrison, La Route du retour.)

jeudi 13 mars 2008

22 euros économisés

À l'instant même, désirant descendre fumer une cigarette sous la pluie (je suppose qu'il fait plein soleil au Kremlin-Bicêtre, puisque la gauche y est triomphante, mais à Levallois-Perret, il pleut...), je me retrouve attendant l'ascenseur avec une jeune femme blonde, pas si jeune que ça. Je lui fais compliment du bijou en argent qu'elle porte en pendentif, entre ses seins dramatiquement absents, et lui demande si, en effet, il est bien en argent. Elle me répond :

- Oui, et âprement négocié ! Je l'ai acheté à Dubrovnik. Il en voulait soixante euros, je l'ai eu pour trente-huit !

Comme je n'avais pas la moindre érection (la donzelle ne m'inspirant guère), je n'ai pas eu à débander, ce qui est toujours ça.


Réplique sub-dorsale

Revenant de chez le marchand de journaux de la place Georges-Pompidou (Levallois-Perret, France), je croise une jeune femme brune d'environ trente ans, tenant en laisse un magnifique chien noir à poils mi-longs (pas patal pour deux sous). Dès qu'ils m'ont dépassé, je dis (à mi-voix, mais audible) : "Suberbe !", tout en me retournant pour revoir l'animal.

il se trouve que la brune, non seulement se retourne aussi, mais me virgule un sourire charmant et me demande : - C'est pour mon chien que vous dites ça ?

Moi (pris d'inspiration, et d'un ton parfaitement respectueux) : - Non, Mademoiselle, c'est pour votre cul ( ce qui était faux, mais, bon : il ne coûte rien de faire plaisir)...

Elle n'a rien répliqué, et a eu l'air surpris. Mais pas mécontent ni choqué.

Nom d'un chien

J'aime beaucoup les chiens patauds. J'ai néanmoins un peu de mal à admettre qu'un chien singulier puisse l'être. En conséquence, ce matin, dans ma petite tomobile, à peu près entre Gargenville et Poissy, j'ai donné naissance à l'adjectif patal. Je vous demanderai de ne point l'utiliser pour le moment : il est encore en rodage et il reste quelques petits réglages à effectuer. Dès qu'il sera parfaitement au point, je vous le ferai savoir.

mercredi 12 mars 2008

On vit (et je pèse mon mot) une époque merveilleuse

Traversant la salle de la maquette, mes yeux sont attirés par un livre, une de ces merdes que l'on reçoit constamment en service de presse (merci du service, vraiment...). Son titre ?

Parlez-nous d'amour

Son sous-titre ?

Deux regards sur le couple, le désir et la sexualité

Ses auteurs (car ils sont deux, c'est tout le sel de l'affaire) ?

Le père Patrice Gourrier, diplômé en théologie et en droit canon, et... Brigitte Lahaie, ex-psychopompe cinématographique appointée, reconvertie en dame-pipi à Ici-Paris, et juste canon, contrairement au premier cité.

Je n'ai rien à ajouter de particulier.

Incipit

«On oublie volontiers qu'en moyenne nous mourons sept fois plus lentement que nos chiens.»

(Jim Harrison, La Route du retour.)

Conseil aux jeunes filles

«Si tu fermes les yeux, n'ouvre pas la bouche.»

(Louis Scutenaire, Mes inscriptions.)

mardi 11 mars 2008

J'adore les militants (de tous bords)



« Les sots croient que plaisanter, c'est ne pas être sérieux, et qu'un jeu de mots n'est pas une réponse. Pourquoi cette conviction chez eux ? C'est qu'il est de leur intérêt qu'il en soit ainsi. C'est raison d'État, il y va de leur existence. »


(Paul Valéry, cité par Louis Scutenaire, Mes inscriptions, éditions Allia.)

Monsieur 220 volts

En mémoire du regretté regrettable Claude François...

lundi 10 mars 2008

Quelqu'un sait où est l'hépatoum ?

À M. Balmeyer et à son adorable araignée...


« La semaine dernière, j'ai été invité à un véritable critérium culinaire en quatre épreuves comportant chacune six ou sept défis, entendez quatre services de six à sept plats illustrant les fastes de la cuisine française du XVIIIe siècle, depuis Louis XIV jusqu'à Grimod de La Reynière. Dix heures à table ! Nous étions une quinzaine d'amis, douze bons garçons et deux femmes bien entraînées, et personne n'a jeté la serviette avant la fin des quatre rounds. Je regrette de n'avoir pu tester votre endurance devant ce défilé de veloutés de pigeons, de galantines de volaille, d'omelettes aux oursins façon Louis XV, de brochets piqués, de cochons de lait, de terrines chaudes de lièvre, de suprêmes de perdreaux glacés, de pigeons joyeux, de canards sauvages, d'écrevisses, de lièvres en musette, de gâteaux de Savoie, et j'en passe. Tout cela était idoinement arrosé par les meilleurs flacons de Champagne, de Bourgogne, de Bordeaux et de Hongrie et animé par des conversations de table aussi doctes que les dialogues épulaires d'Érasme, car les convives étaient lettrés. »

(Gérard Oberlé, La Vie est ainsi fête.)

Avis d'ouverture

Et de trois ! Afin de désengorger la maison-mère, et le bungalow étant inadapté, je viens de créer un troisième blog, qui servira d'entrepôt pour les extraits de mes Brigade mondaine qu'il me plaît de mettre en ligne. On pourra le trouver en empruntant ce chemin, ou bien en passant par le lien à droite.

Et, justement, il y a un nouvel extrait...


[Note au grand webmestre, Jacquelin Premier : si tu as du temps à perdre, tu peux, as usual, élargir la colonne de lecture, insérer la liste des derniers commentaires et réfléchir à une photo d'ouverture ayant plus ou moins rapport avec le sujet (cela peut évoquer la police, l'érotisme, que sais-je encore...). Comme on l'a fait pour le bungalow, j'adapterai ensuite les couleurs du blog à la photo que nous aurons retenue. Enfin, la routine, quoi... Bonne chasse !]


Rajout de six heures moins le quart : et pour le même prix, un deuxième extrait en ligne...

Opéra bouffe

« Le plus féérique de ces entremets médiévaux reste le fameux Voeu du faisan, un festin historique de la Cour de Philippe le Bon, organisé à Lille en 1454. Au cours de ce gala, fut présenté un gigantesque pâté en croûte monté sur roues. Lorsqu'on souleva le couvercle, apparut un orchestre de vingt-huit musiciens. Une façon spectaculaire et musicale de réunir les deux sens du mot farce. »

(Gérard Oberlé, La Vie est ainsi fête.)

Servez-la

Petit dialogue express, ce matin, au rayon "charcuterie" du Super U de Pacy-sur-Eure :

L'Irremplaçable : - Bonjour, est-ce que vous avez des merguez ?

La vendeuse (surprise) : - Ah, mais non, Madame : c'est pas la saison !


Voilà.

dimanche 9 mars 2008

Là j'ai ri

À la demande générale de trois personnes, voici la suite du texte republié ici même il y a deux jours. Il est le dernier de la série Généalogie. Fin d'enfance ou faim d'enfance, comme on voudra.



samedi 7 avril 2007


Le Petit Maillot de Marie-Paule




Lorsqu'on débouche sur la passerelle, la première chose qui frappe, c'est l'odeur – odeur jamais sentie, indéchiffrable, qui vous tapisse immédiatement l'intérieur des naseaux ; et vous savez dans la seconde qu'elle y est pour toujours. De quoi est-elle faite ? Qui l'exhale ? – Qui ou quoi ? La végétation ? Les hommes ? La terre sèche du djebel tout proche ? Les parfums de femmes ? Tout cela mélangé ?

On ne le saura pas. Après deux ou trois jours, on ne la sent plus, bien sûr, mais elle est logée dans la mémoire, prête à rejaillir à tout moment, c'est certain.

De toute façon, le petit Didier s'en fiche un peu des parfums de l'Algérie, au moment où il descend de l'avion qui l'a amené de la base d'Orléans-Bricy, à celle de Bou-Sfer, à une vingtaine de kilomètres à l'ouest d'Oran. Il a d'autres soucis en tête, intimement mêlés à sa joie de retrouver ses parents, et Philippe, et Isabelle.

Vous vous souvenez qu'on l'a laissé, ce foutu gamin, en train de franchir les grilles du collège militaire de Saint-Cyr, sans espoir de retour. Deux ou trois mois plus tôt, Daniel ayant été muté là-bas, toute la famille s'était donc envolée pour l'Algérie. Ne me demandez pas pourquoi, sept ans après l'indépendance, il restait une base militaire française sur le sol algérien : je n'en sais rien et ne veux même pas le savoir.

Donc, dans les derniers jours de juin, le coeur sans doute un peu lourd de quitter cet endroit où viennent de se dérouler deux ans de sa vie, l'ex-sergent-major virtuel est conduit à la base aérienne d'Orléans. Voyage qui l'excite assez car c'est le premier qu'il va effectuer en avion (il a eu droit à un rapide baptême de l'air, quelques années plus tôt, mais on va dire que ça ne compte pas).

Pas de chance, le voilà embarqué dans un Transal (je ne sais même pas comment ça s'écrit, c'est vous dire), gros avion servant au transport de fret. Les rares passagers sont donc installés sur d'étiques sièges en grosse toile, dos à la carlingue. Les quelques hublots sont situés à un mètre cinquante du sol, il règne un vacarme d'enfer : toute la poésie du voyage.

Déjà, le petit Didier ne vomit pas son quatre-heures pendant le vol, on peut s'estimer heureux.

Et, finalement, le voici arrivé. Tout en marchant vers les bâtiments d'accueil, et cherchant à apercevoir ses parents parmi les petites silhouettes qu'il distingue, il se demande comment il va être reçu par eux. Il ne faut quand même pas oublier qu'il vient de se faire lourder d'un établissement de prestige auquel ses parents tenaient beaucoup.

[On imagine assez les rêves de Daniel, certains soirs. Après de solides études, son fils intégrait Coëtquidan ou Salon-de-Provence, sortait major de sa promotion, devenait un brillant officier, terminait général, peut-être même chef d'état-major – l'accomplissement d'une vie. Au lieu de ça...]

Je suis assez surpris d'être très chaleureusement accueilli et que, du nain, il ne soit point parlé. Tout le monde semble faire comme si. C'est une impression assez étrange, pas très agréable finalement : je ne sais pas trop comment me comporter. Suis-je censé annoncer la nouvelle moi-même ? Avec courage, je choisis le silence. Si tout le monde fait comme si, pas de raison que je me comporte autrement.

La lettre officielle annonçant mon exclusion définitive arrivera deux ou trois semaines plus tard. Là, on ne fera plus comme si (surtout mon père : dans sa jeunesse, il n'étaitt pas très bon, dans le « comme si », et notamment en cas de renvoi de Saint-Cyr...).

Mais le petit Didier s'en moque un peu, désormais. Car, en l'espace de quelques semaines, il se produit chez lui quelque chose de stupéfiant (à ses yeux en tout cas) : une rétro-métamorphose. Comprenez que le charmant papillon se transforme soudain en une énorme et gigantesque chenille velue.

On appelle ça la puberté, à ce qu'il paraît. Moi, je veux bien, mais je trouve qu'ils auraient pu prévenir.

Les poils qui se mettent à pousser un peu partout, la bite qui s'allonge démesurément (enfin : aux yeux de l'enfant, hein ! parce qu'au bout du compte...), la voix qui se met à fluctuer d'une octave à l'autre sans avertir, les vêtements qui rétrécissent de façon incompréhensible : tout cela, encore, on pourrait s'en arranger assez bien.

Seulement, il y a le reste, l'immense reste. Pratiquement d'un jour sur l'autre – rappelez-vous –, les autres enfants perdent d'un coup tout leur intérêt. En revanche, les grandes filles en acquièrent un, et pas marginal le moins du monde. Justement, en voici une qui s'approche.

Elle s'appelle Marie-Paule, Marie-Paule Debard. Pour l'instant, elle traverse le terrain vague qui sépare de la plage d'Aïn-el-Turck la cité où sont logés les militaires français. Elle s'est certainement baignée, ses cheveux blonds sont encore humides.

Elle est arrivée de France environ cinq ou six semaines après moi. Est-ce que je suis tombé amoureux tout de suite, « au premier regard », comme dans les romans pour dactylos ? Je ne sais plus. Très vite, en tout cas.

Les élans du coeur, et surtout les transports de la chair, étaient facilités par le fait que, durant ce premier été algérien, la petite bande de jeunes adolescents à laquelle je m'étais facilement agrégé, a passé le plus clair de son temps sur la plage – donc, pratiquement à poil.

Et je me souviens avec une netteté presque cruelle à quel point le petit maillot deux-pièces jaune de Marie-Paule s'accordait parfaitement aux rondeurs qu'il était censé dérober à nos regards.

À la minute où le sentiment amoureux m'est tombé dessus, il a été rejoint par un autre, beaucoup moins enivrant : la certitude de l'échec. Ou plutôt, l'inutilité de tout ce que je pourrais entreprendre. J'avais treize ans et demi, elle en avait presque quinze, les quatre ou cinq autres garçons de cette petite bande réunie par les hasards des affectations paternelles en avaient seize : avec quelles armes aurais-je pu lutter ? Avec quoi briller ?

Je me suis tu. Ç'a duré un an et demi. On est devenu très bons copains, Marie-Paule et moi – mais surtout elle.

Par sa seule présence, sur la petite plage d'Aïn-el-Turck, dans son petit maillot de bain jaune, elle a achevé de tuer le petit Didier, sans le savoir. L'enfance était derrière nous, et on lui a même claqué la porte au nez.

Dans les derniers jours de décembre 1970, lorsque la base militaire a été démantelée, en moins d'une semaine et dans l'affolement général, tous les Français sont repartis en même temps, ou presque. J'ai dit au revoir à Marie-Paule simplement, sur un ton dégagé, sobre, viril.

C'est normal : on était très bons copains.

Patrick, à table !

« Je vous promets une lettre entière sur les grillons, solistes à deux archets qui modulent dans leurs terriers et ne dédaignent pas de poursuivre leur concert dans les foyers des maisons amies quand vient la froidure. Chaque hiver, plusieurs grillons dodus s'installent sous la niche à bois de l'âtre de mon salon. Je leur prodigue les bouts coupés de mes cigares et quelques miettes de ma table. Le soir, ils quittent leur retiro et se promènent en liberté sur les tapis. J'ai essayé de les distinguer et de leur coller des noms. Devant la difficulté à les reconnaître, j'ai décidé de tous les appeler Patrick.
Tiens, un grillon ! s'étonne parfois un citadin convié devant mon feu pour un pommard d'après-dîner.
Oui, t'inquiète, je le connais, c'est Patrick. »

(Gérard Oberlé, La Vie est ainsi fête, Grasset)

vendredi 7 mars 2008

Le bon Goux triomphe à Indianapolis


Jules Goux était le cousin germain de Maurice Goux, notre grand-père commun, à l'Irremplaçable et moi. Il est question de lui (Maurice, pas Jules) dans un chapitre de la généalogie.

Avec une hérédité aussi lourde, on s'étonnera que je perde des points de permis à cause des radars...

Je viens de le relire...

Relisant rapidement les textes qui composent ma Généalogie, je me suis dit que celui-ci pourrait peut-être faire sourire quelques-uns d'entre vous. C'est l'avant-dernier de la série : la suite-et-fin demain, si le succès de masse a été au rendez-vous...



vendredi 30 mars 2007


Le Cadet de Saint-Cyr



Mai 1969, communion solennelle en la chapelle royale du château de Versailles. J'y suis...




Le premier juillet 1966, d'une main qu'on se plaît à imaginer ferme, le général de Gaulle, président de la République française, réélu six mois plus tôt pour un second septennat, paraphe le document officiel par lequel la France se retire de l'organisation militaire de l'OTAN – sans se douter un seul instant, on le suppose, de l'ouragan qu'il vient de déclencher dans l'existence du petit Didier (lequel s'en doute encore moins).

Je sais bien qu'on ne peut pas prévoir toutes les conséquences de ses actes, surtout quand on est très occupé et très vieux, mais quand même, il aurait pu faire un peu attention.

Pour l'instant, en ce premier juillet, la famille Goux s'apprête à partir passer un mois de vacances dans une maison de location, au coeur d'un hameau dépendant de Vic-le-Comte, en Auvergne. Depuis la petite cour, bordée par un muret de pierre, on a, le soir, une magnifique vue du soleil se couchant derrière le Puy-de-Dôme.

En dehors de cet aspect chromo, il s'agit d'une location « années soixante », n'est-ce pas : pas de salle de bain, et les toilettes sont dans la grange attenante. Le soir, quand on ouvre brusquement la porte de celle-ci et qu'on allume simultanément la lumière, on voit trois ou quatre rats se débiner en catastrophe. La France rurale était encore un peu rude, en ces temps.

Mais ce n'est pas du tout de cela que je devais parler. Arrêtez-moi, s'il vous plaît, quand vous voyez que je barre en sucette...

La France qui sort de l'OTAN, cela veut dire, entre autres dégâts collatéraux, la fermeture des bases militaires françaises implantées sur le sol allemand – et par conséquent celle de Lahr, qui va bientôt devoir subir une invasion canadienne : puisque base il y a, il faut bien mettre des militaires dedans, vous êtes d'accord ? À ce compte-là, les Canadiens tiendront aussi bien l'emploi que d'autres.

L'affaire ne se fait pas dans la précipitation et le désordre, comme on le verra ailleurs et plus tard : les Français disposent d'un an pour replier les gaules et rapatrier leurs jolis avions de chasse.

Le petit Didier se sent gonflé de perplexité. Vivant ici depuis six ans, c'est-à-dire de toute éternité, il ne savait même pas qu'on pouvait quitter Lahr. Par chance, c'est seulement dans un an – et c'est si long, un an. Déjà, rien que pour atteindre Noël, hein...

C'est après le Nouvel An, au début de l'année 1967, que l'événement se produit. Christiane et Daniel, ne sachant pas où ils vont être catapultés à la rentrée de septembre, décident que le mieux est encore que leur fils aîné, pour son entrée en sixième, devienne interne : ça en fera toujours un qu'on n'aura pas dans les jambes.

Ça, l'internat, c'est le premier étage de la fusée. Le deuxième, c'est qu'un jour, on conduit le petit Didier à Fribourg (Freiburg, en patois local), ou Offenbourg, je ne sais plus, pour y passer le concours d'entrée au collège militaire de Saint-Cyr.

Saint-Cyr-l'École, emprès Versailles, comme dirait Villon, est le village où Madame de Maintenon a fondé la Maison de Saint-Louis, en 1686. Les mêmes bâtiments ont ensuite abrité l'école des officiers de l'armée de terre, avant d'être détruits en 1944, puis reconstruits à l'identique (qu'ils disent...) pour devenir le collège militaire de Saint-Cyr, à partir de 1966. Et ça va comme ça pour les rappels historiques, on n'est pas chez Wikipedia.

Donc, notre jeune héros se retrouve dans une salle de classe, au milieu de cinquante ou soixante jeunes crétins de son âge, à tremper sa plume Sergent-Major dans l'encrier, pour résoudre différents problèmes dont il n'a rien à battre. Mais, comme il est de nature consciencieuse, il s'applique.

Il s'applique si bien que, sur les deux gamins admis finalement à entrer à Saint-Cyr, il y a lui. L'autre s'appelle Yann Duplessis-Kergomar, fils d'officier et outrageusement breton comme on l'aura deviné.

C'est ainsi qu'au mois de septembre 1967, le petit Didier se retrouve projeté par Christiane et Daniel au milieu d'une foule d'enfants inconnus, avec la promesse peu rassurante qu'il ne les reverra pas avant un mois et demi, pour la Toussaint. Avant d'avoir réalisé, il se retrouve dépouillé de ses vêtements civils et revêtu d'habits militaires, ou pseudo militaires. Même le slip et les chaussettes le sont, c'est dire.

Je vais passer deux années scolaires ici.

Ai-je été malheureux ? Pas du tout. Me suis-je bien adapté ? Pas davantage. « Indiscipline » et « mauvais esprit » sont les deux expressions que j'entendrai le plus souvent, tout du moins dès qu'il s'agira de parler de moi. Au point qu'à la fin de la cinquième, les hautes autorités de ce prestigieux établissement, galonnés à n'en plus pouvoir, médaillés comme des généraux soviétiques, prendront la décision de me renvoyer définitivement chez Christiane et Daniel. Mais n'anticipons pas.

À Saint-Cyr, les « petits » – comprenez les élèves de sixième et cinquième – étaient logés dans une annexe moderne, et non dans les bâtiments voulus par la Maintenon, où ils ne se rendaient que pour les cours.

Considérant cette école comme une sorte de « vitrine », l'armée n'était pas chiche en crédits, et le collège disposait d'un luxe d'équipements à peu près inconnus dans les établissements scolaires d'alors, tels que terrain de football, piste d'athlétisme, piscine couverte, etc. Pour les cours, ils étaient forcément d'excellent niveau, puisque nous avions tous été « écrémés » par le concours d'entrée. Mais ce n'est pas le plus intéressant.

Nous avions deux uniformes. Une « tenue de travail », pour tous les jours, qui ressemblait étrangement à un costume chinois de l'époque Mao, et l'uniforme d'apparat, bleu marine, chemise bleue clair, cravate, écusson à la poche de poitrine, tout le toutim. Avec, bien sûr, le béret sur la tête, qu'il fallait ôter avant d'entrer en classe.

Et, pour certains, des galons sur la manche.

Car il y avait des grades, parmi les élèves, directement liés à leur moyenne du trimestre. On était caporal (deux sardines rouges) à plus d'onze de moyenne générale, caporal-chef (deux rouges et une dorée) au-delà d'onze et demi, sergent (une dorée) à partir de douze.

Enfin, il y avait, par classe, un sergent-chef et un sergent-major – un seul de chaque grade. Était sergent-major le premier de la classe, à condition de totaliser plus de quatorze de moyenne ; le deuxième (avec plus de treize) devenait sergent-chef. Et c'est là que le temps a commencé à se gâter pour le petit Didier.

Peu avant les vacances de Noël, il se voit adjuger une moyenne générale de 16,5, ce qui le porte au premier rang de sa classe, mais également au deuxième rang de l'ensemble des cinq classes de sixième (je ne dis pas ça pour me vanter, vous allez comprendre tout de suite). Va-t-il être sergent-major ? Point !

Car ces grades peuvent être minorés en fonction de la discipline dont fait preuve l'élève. Le règlement prévoit que l'on peut le redescendre d'un grade, de deux, voire de trois dans les cas les plus extrêmes.

Le petit Didier doit être un cas extrême, puisqu'il se retrouve caporal-chef en moins de temps qu'il ne faut pour le dire. En est-il blessé ? Oui, forcément. Mais, comme il est dans sa nature de le faire, il plastronne, clame bien haut que, de toute façon, ces grades, c'est n'importe quoi et qu'il n'en a rien à faire – attitude qui ne rehausse pas son prestige personnel auprès de l'encadrement adulte et galonné, on s'en doute.

En revanche, cette dégradation va lui donner le loisir de faire d'intéressantes observations sur la nature humaine.

Car, assez vite, dans cette classe qui se retrouve la seule à ne pas avoir de sergent-major, des murmures de protestation s'élèvent contre ma petite personne. « On » va se plaindre aux autorités compétentes de ce que je « dévalorise » toute la classe, en n'arborant pas les quatre sardines dorées. « On » suggérera même de me transplanter dans une autre, ce qui ne sera pas fait.

Il n'empêche que, durant trois trimestres, ces petits cons devront supporter une vie sans sergent-major, ce qui est très dur, convenons-en aujourd'hui.

Petits cons, peut-être, mais d'excellentes familles pour la plupart. Fils d'officiers supérieurs, de consuls, d'ambassadeurs – comme s'il en pleuvait. Vous pouvez imaginer la fierté de Daniel, adjudant de l'armée de l'air, voyant son fils non seulement admis dans pareil cénacle, mais leur passant devant à tous ?

[À l'inverse, il n'est pas interdit d'imaginer le dépit de tous ces MM. les ambassadeurs, constatant que le glorieux produit de leurs testicules se faisait supplanter, et tout en semant sa zone, qui plus est, par le rejeton d'un... d'un quoi ?... Comment dites-vous ? D'un ad... Un adjudant ? Non, vraiment, ma chère...]

Le problème, c'est que sa joie est tout de même un peu gâchée par ce foutu grade de sergent-major que sa remuante progéniture semble faire exprès de ne pas mériter, à force de dire tout haut ce qu'il ne devrait même pas penser tout bas.

Pour le petit Didier, la vie est en demi-teinte. Le souvenir qui lui reste est plutôt dans les gris. Lumineux dans l'ensemble, mais gris. Pour se désennuyer un peu, il collectionne les PS.

PS : privation de sortie. En langage civil : heures de colle. Une PS vaut deux heures ; deux, quatre ; et trois, six. Trois PS dans le même week-end, ça ne s'est encore jamais vu. Jamais vu ? Il ne faut pas me provoquer...

Un vendredi, à la cérémonie du hisser des couleurs (on y a droit tous les matins, avec le clairon, le salut au drapeau, bien en rangs comme il faut, au garde-à-vous), comme chaque semaine, on annonce publiquement les noms de ceux qui sont punis (« Les p’tits collés du dimanche », comme on chantonne alors, sur un air de l’inénarrable Enrico Macias).

Lorsque l'adjudant préposé à cet office fait suivre mon nom de la mention magique : "trois privations de sortie", je suis aussitôt la cible convergente d'une centaine de regards, certains vaguement admiratifs, d'autres horrifiés par le monstre en quoi je viens subitement de me transformer.

Évidemment, ce n'était pas avec des exploits pareils que je risquais de regagner mes galons de sergent-major.

[Ici, un épisode qui ne me concerne en rien. Il y a, dans ma classe, un élève très silencieux, très effacé, très renfermé, qui se nomme Gilles Barbedette. Ce garçon (que je revois blond et frêle, mais je peux me tromper) a une peur panique de l'eau. Bien entendu, dans le but, j'imagine, de le viriliser, les crétins galonnés qui nous servent de pions lui annoncent un jour que, le lendemain, qu'il le veuille ou non, il faudra bien qu'il aille à la piscine et qu'il nage, comme un homme, nom de Dieu !

Résultat, ce garçon timide, quasi-muet, à la vie sociale ténue (encore une fois, d'après les souvenirs d'un garçon d'onze ans), incapable d'affronter qui que ce soit, choisit de « faire le mur » et, en effet, disparaît le soir même. Il est naturellement repris dans l'heure. La sanction est prévue, sans appel : renvoi immédiat. On ne le reverra jamais.

Des années plus tard, j'ai vu apparaître, dans les journaux, des articles parlant des livres d'un certain Gilles Barbedette (mort depuis). Je me suis souvent demandé s'il s'agissait de « mon » Gilles Barbedette – je n'en ai jamais rien su.]

À la fin de l'année scolaire 1967 - 1968, la question de mon renvoi a été sérieusement examinée. Les autorités sont arrivées à la conclusion qu'il était tout de même délicat de mettre à la porte un élève ayant été trois fois sergent-major, même de façon toute virtuelle, et j'ai rempilé pour un an.

Mes résultats ayant légèrement fléchi en classe de cinquième, en juin 1969, mon cas a été réglé beaucoup plus rapidement : dehors, le sale môme !

Et, comme si le renvoi n'était pas une peine suffisante au regard de ses multiples crimes, le petit Didier fut mis illico dans un avion militaire et expédié dans une colonie pénitentiaire située sur le territoire algérien.

Ce dont il n'a eu qu'à se féliciter, et encore aujourd'hui, ainsi qu'on le verra.



J'ai appris, depuis la rédaction de ce texte, par d'anciens élèves de Saint-Cyr (devenu lycée et non plus collège), que j'y avais commis deux ou trois erreurs de détail (ainsi l'élève renvoyé dont je parle n'était en fait pas dans ma classe). Mais, comme il s'agit d'une réédition "diplomatique", j'ai tout laissé tel quel.