vendredi 29 novembre 2013

Il ne sait pas

Mon père, ma mère et moi…

L'autoroute devient soudain très longue ; on ne sait même pas si on va retrouver le chemin et rentrer chez soi. On a vu auparavant ce visage, coiffé d'un bonnet incongru  ; ce personnage vaguement familier, assis au bord de son lit. A-t-il souri en nous voyant ? On n'est pas très sûr. Mais alors, qu'est-ce qu'on était content, de le trouver assis ! C'était comme une promesse, presque une résurrection, à laquelle personne ne croyait ! Mais tout de même : assis…

Tout s'est écroulé rapidement, on aurait dû s'en douter. Assis ? il ne savait même pas pourquoi. Se recoucher ? Incapable de le faire seul. Mais comment le toucher, cet homme ? Le traiter comme un enfant ? Pencher son oreille vers ses borborygmes ? Avancer la main vers sa peau de Ramsès ? Comment faire ça ? Le recoucher, donc. Remballer ces baguettes chinoises qui lui servent désormais de jambes sous les couvertures. L'entendre.

« J'ai mal… »  Et, ensuite : « Je suis mal… » Quoi faire, face à ce regard vide qui ne semble pas vous reconnaître ? Mais qui, peut-être… J'ai mal, ou je suis mal ? Comment savoir ? Il ressemble tout de même à un père qu'on a eu, cet homme décharné !  Lorsqu'il ferme les yeux, il a terriblement l'air de son futur cadavre, c'est sûr, mais enfin, il vit, apparemment.

Et il se plaint, il ne fait que cela : « J'ai mal… »  Et juste après : « Je suis mal… » Bien sûr qu'il est mal, puisqu'il va mourir. Et on lui dit quoi ? Rien. En tout cas, moi, rien. Je ressors de cette chambre, il y a du grand vent dehors, et des cris de mouettes, c'est très bien, ça me sèche les trucs qui m'empêchent de conduire et de ramener la voiture et Catherine à la maison.

J'y arrive, finalement. C'est très pénible, Catherine se tait, moi aussi. Et l'autoroute qu'on connaît par cœur devient soudain très longue, très bruyante, pleine de phares qui donnent envie de s'arrêter sur le bas-côté. J'ai tellement l'impression de crisper mes mâchoires que, quand j'arrive à la maison, j'ai en en effet les mâchoires toutes crispées.

Après ça, on prend un petit apéro, pendant que les chiens ronflent dans leurs paniers, et on parle de mon père.

jeudi 28 novembre 2013

mercredi 27 novembre 2013

Comment économiser 2500 euros sans se fatiguer


L'affaire est on ne peut plus simple, mais il faut tout de même savoir qu'elle nécessitera une mise à fonds perdus de 9,41 €. Voici comment procéder :

Avec votre Irremplaçable Épouse, vous décidez, un soir, que vous avez bien mérité d'aller, en amoureux, passer quatre jours à Amsterdam au printemps prochain, dans un hôtel si possible luxueux.

Vous vous précipitez sur votre clavier et, en un clic, commandez sur Amazon le Guide du Routard consacré à la cité batave en question : c'est la mise de fonds dont nous parlions en commençant. Puis, vous attendez patiemment que la factrice vous livre l'objet.

Lorsqu'il arrive, vous prenez une bonne demi-journée pour le lire, cocher les hôtels qui vous semblent dignes de vos nuits, les restaurants à la hauteur de vos exigences gustatives, ainsi que quelques musées pour l'alibi culturel. Ensuite, vous passez le petit livre à l'Épouse.

C'est elle qui, carte Visa en main, va se charger de réserver vos quatre nuitées, en faisant bien attention à deux choses primordiales : choisir, parmi votre propre sélection d'hôtels, le plus cher, et veiller à ce qu'il y ait une clause d'annulation sans frais.

Ensuite, elle vérifiera que les réservations pour le Thalys – en première classe, est-il besoin de le préciser ? – ne seront ouvertes que le 31 décembre à minuit, pour un départ prévu le 31 mars. 

Maintenant, il n'y a plus qu'à laisser le temps et votre aboulie se combiner en le précipité adéquat : cela prend généralement un à deux mois. Au bout de ce temps, en principe, toujours un soir, vous devriez entendre l'Épouse vous demander soudain, l'air de n'y pas toucher : « Tu as toujours envie d'aller à Amsterdam ? » Naturellement, elle connaît déjà votre réponse, surtout dans la mesure où, à l'origine, c'est elle qui s'est mise en tête cette lubie. 

Une virile réponse et cinq minutes plus tard, elle a annulé la réservation de l'hôtel et, compte tenu de vos goûts dispendieux, vous calculez ce que ce non-voyage va vous faire économiser d'argent. Verdict : entre deux mille et deux mille cinq cents euros. – Ne me remerciez pas.

(Pour ceux d'entre vous qui auraient besoin d'économiser davantage, entre huit et dix mille euros par exemple, il est loisible de se livrer à la même opération, mais en remplaçant les quatre jours hollandais par une semaine au Danieli ou au Gritti de Venise.)

lundi 25 novembre 2013

Les Tontons : addendum nécrologique


Je viens de m'amuser, si l'on peut dire, à recenser les survivants du film dont nous parlions ce matin. Comme attendu, ils sont peu nombreux. Ne nous attardons pas sur Ventura, Blier, Blanche, Dalban et Lefebvre (lequel fut longtemps le dernier survivant “de la cuisine”) : à moins de débarquer de Somalie-Inférieure, tout le monde sait qu'ils sont morts.

Plus inattendue, la disparition, en 1995, à 52 ans, de Sabine Sinjen (Patricia, dans le film), dont j'ignorais qu'elle fût allemande et qu'elle eût été doublée par Valérie Lagrange. Mort également, le porte-flingue des Volfoni, Mac Ronay (Germain Sauvard, à la ville), que je me souviens avoir vu à la télévision, dans les années soixante-dix, dans son numéro de magicien muet et drolatique ; mais lui c'est normal, puisqu'il était né en 1913. Horst Frank (le fourgueur de pastis pédé) a lui aussi quitté ce monde, en 1999, à l'âge de 70 ans : décidément, on meurt jeune, chez les acteurs outre-rhénans.

En fait, parmi les personnages de premier plan, il ne reste plus que Claude Rich, 84 ans, et Venantino Venantini (le tueur attitré de la maison), 83 ans : le comédien italien résiste mieux que son voisin septentrional. Et qui se souvient que Venantini campa l'un des palefreniers de la course de chars, dans le Ben-Hur de William Wyler ? Pas moi, en tout cas.

On ne devrait jamais quitter Montauban


De Georges Méliès à Guillaume Canet, en passant par Abel Gance, Jean Renoir ou Josiane Balasko, le cinéma français a engendré un certain nombre de chefs-d'œuvre, sur lesquels il est inutile de revenir tant ils sont indiscutables. Ils ont tous, plus ou moins, un air de famille. Ce même cinéma français a aussi donné naissance à quelques rares bijoux qui ne lui appartiennent pas en propre, et même le contredisent radicalement. C'est en particulier le cas de Drôle de drame, revu il y a trois ou quatre jours, et des Tontons flingueurs, sur quoi nous sommes tombés ce soir par hasard, alors qu'il n'était programmé nulle part.

Le film de Carné est une sorte de boule de nonsense, servi par des acteurs qui ne prennent même pas la peine de se demander ce qu'il fichent à bord de cet ovni : même Jean-Louis Barrault semble en état de grâce, ce qui n'est pas un mince exploit, si l'on veut bien se souvenir de la profonde nullité de cet acteur. Tout le monde, là-dedans, semble saisi par une sorte d'ébriété créatrice naturelle.

Venons-en à Lautner et Audiard. Leur film est sans doute encore plus étonnant, dans la mesure où il ne paraît même pas avoir conscience d'être fou ; fou au sens propre : aliéné ; conçu et réalisé entièrement à l'intérieur d'un asile, comme L'Impossible Monsieur Bébé d'Howard Hawks – lequel, d'ailleurs, n'est pas non plus un film américain. Et surtout parce que, aux yeux des spectateurs distraits, il parvient depuis trois ou quatre décennies à se faire passer pour l'archétype du film français, dans la mesure où, à l'inverse de celui de Carné, il n'affiche pas d'entrée sa loufoquerie ; au contraire, il semble se plier très docilement à tous les codes du film-de-gangsters, mais c'est évidemment pour les dynamiter les uns après les autres, sans toutefois sortir du cadre qu'il s'est imposé, ce qui lui donne cette puissance de feu irrésistible. Le seul regret que l'on pourrait avoir, et il me rempoigne à chaque nouvelle vision, c'est que Lautner n'ait pas embauché Mireille Darc pour jouer le rôle de la jeune fille par qui tout arrive.

Ce n'est pas non plus un plaisir à bouder, que de se souvenir qu'à sa sortie tous les critiques sérieux ont tordu le nez devant ce film, qui fut qualifié de franchouillard, alors qu'il est tout sauf précisément cela.

dimanche 24 novembre 2013

Les socialistes, ces catholiques sans Dieu


Le Concile de Trente, qui, ouvert en 1545, ne durera pas moins de dix-huit ans (mais avec des pauses…), est la réponse de l'Église catholique à la Réforme de Luther et Calvin. Il s'agit d'un durcissement de ses positions et d'une contre-offensive, que l'on appellera d'ailleurs la Contre-Réforme. Il est intéressant de voir les lignes de forces qui s'en dégagent, à savoir essentiellement les tabous contre le profit, la prohibition, voire la diabolisation, de l'usure, le refus de la nouveauté et de la modernité, la prétention au monopole de la vérité ainsi qu'une grande défiance envers la liberté individuelle – c'est-à-dire à peu près tout ce qui caractérise aujourd'hui les socialistes et leurs sympathisants. On m'objectera sans doute que l'assimilation ne vaut pas pour ce qui concerne le refus de la nouveauté et de la modernité, puisque, justement, les gens de gauche se proclament les champions de ces deux increvables mamelles. Tout dépend de quoi on parle. Dès qu'il s'agit de petits hochets sociétaux, de bibelots d'inanité législative ayant pour effet de couper un peu plus l'homme de lui-même, de l'arracher à l'épaisseur des siècles, alors oui, en effet, les progressistes sont enragés de nouveauté, possédés de modernité. Mais ce sont les mêmes qui, dans un champ plus général, s'accrochent comme des désespérés à ces notions de droite et de gauche, quand ce n'est pas à l'intangible lutte des classes, ces vieilles lunes fourbues nées au milieu du XIXe siècle et prenant déjà la poussière à la fin de la Seconde Guerre mondiale, qui a jeté tout cela à bas sans qu'ils s'en avisent.

Du Concile de Trente, ils ont aussi conservé un évangile, appelé Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, auquel chacun est tenu de faire acte d'allégeance préalable, sous peine de se trouver disqualifié, anathémisé, avant même d'avoir ouvert la bouche. D'après certains – mais ils doivent pécher par excès de pessimisme –, il serait déjà question de réactiver la Sainte Inquisition et d'envisager de nouveaux barbecues de sorcières, qui ne furent jamais plus en vogue qu'à l'époque de notre concile. Pendant ce temps, luthériens et calvinistes du septentrion continuent de prospérer à notre barbe, en ricanant discrètement.

(Ce billet m'a été plus ou moins inspiré par la lecture de La Société de confiance, d'Alain Peyrefitte, publié par Odile Jacob, et que je me permets de recommander à Vos Honorables Sagacités.)

samedi 23 novembre 2013

Abdelhakim démasqué


On nous a fait croire que Jean-Luc Delarue était mort, et c'était faux ! Il a disparu volontairement pour se convertir à l'islam, acheter un flingue et dézinguer les malfaisants de Libération. A-t-il eu raison ? Ça se discute.

vendredi 22 novembre 2013

Ces filles qu'on a connues


Elles ont presque toutes resurgi, c'est le miracle Google. Nous sommes la première génération de l'humanité à qui sa jeunesse peut à tout moment revenir en pleine face. Par les Copains d'avant, les Regrets éternels, les Pleurnicheries inutiles, les Souvenirs douloureux – que sais-je ? Avant notre monde, les morts le restaient, ç'avait un côté rassurant. De nos jours, les témoins malencontreux de votre passé rejaillissent et vous sautent à la gueule sans prévenir plus que ça.

Et principalement les filles, évidemment. Elles tapent votre nom dans Google, elles vous retrouvent ; elles tapent le leur : pareil. C'est ce qui est arrivé à Brigitte Bichoux, dont j'avais parlé et dit le nom, par exemple. Quelques mois auparavant, j'avais reçu un mail de Nadine Meauxsoone, qui a illuminé mes deux dernières années de lycée et dont je n'ai jamais parlé, je crois bien. Je lui ai aussitôt répondu, quelques lignes, à la fois ravi et très tremblotant, pour des raisons qui ne regardent personne qu'elle et moi. Et hop ! elle a redisparu aussi sec. Mon dernier souvenir d'elle, comme je le racontais à Catherine tout à l'heure, c'était vers 1978, sur la RN 20, à hauteur de La Source, à peu près : la voiture conduite par son Graziani de mari a doublé la mienne, on s'est reconnu au passage, elle m'a souri pour la dernière fois et a agité dans ma direction la main de son nourrisson, qui doit donc avoir aujourd'hui, bon an, mal an, le triple d'âge de Marie-Paule Debard.

On remonte dans ma vie : cette Marie-Paule (Debard ? Debars ? Debar ? Putain d'Adèle, je ne sais plus !) nous contraint à revenir en Algérie, c'est-à-dire à une sorte de paradis initial, dans lequel, pourtant, il m'est arrivé d'être malheureux comme les pierres, à cause de Marie-Paule, bien qu'elle n'y ait été pour rien, la pauvre.

Et Nadine Lanternier. (Il m'est arrivé d'être abonné aux Nadine, à une époque de ma vie.) Nadine Lanternier, donc. Celle-là, pour l'instant, Google est impuissant à me la rendre – mais il est vrai que je ne demande rien à Google. En tout cas, elle est la seule dont je sais qu'elle ne m'a pas oublié et qu'elle ne m'oubliera jamais, “de sa vie, du monde”.

il m'arrive de penser à cette Nadine-là. Pas très souvent, évidemment : le temps est inexorable. Mais enfin, de temps en temps, certains soirs. Et je sais qu'il lui arrive exactement la même chose, pas forcément les mêmes soirs. Nadine Lanternier et moi sommes liés à jamais, alors que nous nous sommes si peu connus ; quand on y songe… mais on ne doit même pas y penser de la même façon.

Maintenant que j'en parle, j'aimerais bien, tout de même, savoir quel souvenir elle a conservé de moi, cette Nadine…

jeudi 21 novembre 2013

Et soudain, Abdelhakim Dekhar…


Depuis deux jours, la blogosphère progresseuse faisait retentir les cuivres de la solidarité avec ces martyrs de la liberté durable et de la conscience citoyenne que sont les journalistes de Libération ; on n'a pas entendu de « nous sommes tous des Demorand allemands ! », ni de « Ich bin ein Serge July ! », mais l'esprit était celui-là. Et on bouillonnait d'impatience dans l'espoir d'une arrestation rapide du flingueur de-type-européen-et-à-cheveux-courts, donc probablement d'extrême droite identitaire, anti-mariage guignol et planquant un bonnet rouge dans sa poche ; on en salivait d'avance.

Ce matin, le ministre de l'Intérieur a eu des accents à la Carnot pour féliciter ses troupes, dont l'exploit a consisté, rappelons-le, à cueillir un type qui dormait dans sa voiture, après qu'une bonne âme leur eut gentiment indiqué l'endroit où ils pourraient le trouver – ce qui est en effet un exploit digne de figurer sur les tablettes de la République. On ouvre la portière, toutes armes pointées, et, là, catastrophe : Abdelhakim Dehkar, musulman dûment estampillé d'extrême gauche – fin du beau rêve.

Depuis,  c'est un merveilleux silence d'automne qui circule entre les rangs des solidaires tous terrains. Je m'attendais tout de même à quelques admonestations timides, de murmurantes injonctions à ne rien amalgamer, comme c'est la règle dans ce genre de cas ; mais non, même pas : le silence, le renoncement, la lassitude, les épaules qui s'affaissent. Les plus découragés en sont arrivés à parler de football, c'est dire le degré de fatigue de nos sauveurs de démocratie.

On aurait presque l'impression qu'ils ont oublié qu'un type a tout de même pris une balle, parce qu'il a eu la malchance de traverser au mauvais moment le hall d'un journal ridicule et indigne. Peut-être pensent-ils (oui, déjà à ce stade la phrase est amusante), peut-être pensent-ils qu'une bastos révolutionnaire fait moins mal que sa sœur nauséabonde ? Qu'elle évite gentiment de toucher les organes vitaux par amour de l'humanité écrasée ? Allez savoir : le grand silence des lendemains de traque autorise toutes les suppositions.

mercredi 20 novembre 2013

La véritable valeur du maréchal Joukov

Repos, camarade !
Se trouvera-t-il, parmi les visiteurs de ce blog, dont le tenancier reconnaît sa profonde ignardise en matière de commerce, quelque brillant économiste pour me tirer du gouffre de ténébreuses conjectures dans quoi je patauge depuis deux jours ? Alléché par je ne sais plus quelle présentation flatteuse – sur Causeur, je crois bien –, je suis allé commander ce livre sur le site d'Amazon, cette entreprise sept fois maudite qui fait tant pour l'exploitation des galériens post-modernes. Comme on peut le constater ici, l'ouvrage est paru en septembre dernier, il est donc disponible partout. Amazon en demande le prix de 26,60 €, le port étant offert comme il se doit ; bien. 

Nous passerons rapidement sur la gaminerie de ces dix vendeurs qui proposent leur exemplaire neuf contre la somme hautement attractive de 26,59 € : si vous commandez auprès d'eux, non seulement le livre vous reviendra plus cher, en raison des 2,99 € de frais d'envoi, mais en outre on vous aura pris ouvertement pour un con, capable de se réjouir d'une fausse économie d'un centime. Ce qui a creusé le gouffre dont je parlais en commençant, ce sont les trois extraterrestres qui proposent leurs volumes d'occasion (mais “comme neufs” tout de même…) contre 56 voire 69 €. Pour un livre, insistons bien, que le moins adapté d'entre nous peut trouver facilement et où il veut en échange d'une somme deux à trois fois moindre. Ma question est donc les suivantes (c'est fait exprès, laissez…) : premièrement, quel raisonnement a pu pousser ces mousquetaires de la distribution à choisir un tarif aussi absurde ? Et, secondairement, à quel genre d'olibrius espèrent-ils persuader de les acquérir ?

La seule explication qui me soit venue consiste en un solide alliage d'appât du lucre et de sottise profonde. Mais je suis presque certain qu'il y a autre chose…

Camus en verve (et en imperméable)


« […] Et certes le malheureux garde des Sceaux a été confronté à des abominations de bêtise, de bassesse et de méchanceté — l’In-nocence a été parmi les premiers à les dénoncer sans réserve. Mais, même sur ce point qui ne fait pas débat (au moins parmi les gens que je connais), les antiracistes, si attachés à la plus rigoureuse logique scientifique, prétendent-ils, pour expliquer que les races n’existent pas (scientifiquement), se montrent tout à coup d’un laxisme syllogistique incomparable.  

» Ainsi, comparer Mme Taubira à une guenon, c’est « l’expulser de son humanité » — fort bien. Mais si l’on avait dit, et je crois bien qu’on l’a dit, qu’elle avait défendu sa loi (sur le mariage homosexuel) comme une lionne, ou en véritable lionne, personne n’y aurait rien trouvé à redire. Pourtant la ministre n’en aurait pas moins été « expulsée de son humanité » : mais si c’est vers les lions, ça va. C’est une fameuse discrimination raciste à l’encontre des singes. »

Renaud Camus, Journal, lundi 18 novembre 2013.

mardi 19 novembre 2013

Anacoluthe

Dans deux heures d'ici, je serai assis sur une chaise de plastique, dans une sorte de corridor d'attente, essayant de lire les mémoires du comte de Tilly en attendant d'être reçu par la dame-qui-sent-bon, installée derrière son petit bureau équipé d'un ordinateur ancien modèle. Lorsqu'elle consentira enfin à me faire entrer dans son cagibi – avec probablement une grosse demi-heure de retard, il convient de s'y préparer puis d'endurer, et le comte sera là pour y aider –, ce sera pour me dire à quel âge précisément je pourrai envisager de prendre ma retraite, et combien de picaillons tomberont alors dans ma flasque escarcelle.

C'est à ce genre de petits détails que l'on peut constater que jeunesse est bien loin, et que le temps léger s'est enfui sans nous en apercevoir.

lundi 18 novembre 2013

Les roquets étaient restés au chenil…

… à l'occasion de cet entretien qu'Alain Finkielkraut a accordé il y a quelques jours à Philippe Bilger. Il y revient notamment sur les raisons qui le conduisent à se jeter régulièrement dans l'arène télévisuelle, et sur la manière dont il s'y prépare. L'échange se termine sur une évocation de Charles Péguy. Ce qui est bien.


samedi 16 novembre 2013

Heureusement, les blogueurs de gauche ne sont pas paranoïaques


Dans son dernier billet, le toujours réjouissant Babelouest écrit ceci, avec un imperturbable sérieux : « Il existe un lobby informel mais puissant, très malthusianiste, qui considère la population du monde comme beaucoup trop abondante et œuvre en sous-main pour la ramener à moins du dixième de ce qu'elle est : ce sont des paroles échangées entre ses membres devant des oreilles attentives qui, par recoupement, révèlent ce complot implicite. Les guerres, les épidémies, vraies et non traitées, ou fausses , mais donnant prétexte à des vaccinations plus que hasardeuses, les pénuries de nourriture artificielles par rétention, tout concourt insidieusement à ce résultat. »

Ce vieil et infatigable serpent de mer du vaccin-qui-tue-les-petits-nenfants, j'ai bien dû le voir resurgir cinq ou six fois, depuis que je suis en âge de m'intéresser à la démence des hommes. Les propagateurs de ces âneries trouvaient chaque fois une poignée d'imbéciles pour les croire et décider de ne pas faire vacciner leurs diverses progénitures, lesquelles avaient ensuite tout loisir de devenir poliomyélitiques, tétaneux ou variolés, puis de mourir dans d'atroces souffrances ou de végéter dans leur petite chaise à roulettes. Mais enfin, en dehors de cela, le délire restait bon enfant, si je puis dire ; on se contentait de nous expliquer doctement que cette gigantesque arnaque était perpétrée froidement par les grands laboratoires pharmaceutiques anglo-américains (voire judéo-anglo-américains), lesquels sont tous dirigés, comme nul n'en ignore, par d'anciens nazis même pas repentis et célébrant la Saint-Hitler tous les ans – l'affaire tournait gentiment quelques semaines avant de s'évaporer, cependant que les personnes vaccinées s'obstinaient à se porter comme des charmes. (Le charme est l'un des seuls arbres, en tout cas sous nos latitudes, à être immunisé contre toutes les maladies qui affectent les autres essences : d'où l'expression – fin de la digression.)

Cette fois, on évolue dans le grandiose. Cette société secrète invisible mais partout présente, qui a décidé d'éliminer 90 % de la population terrestre, et qui a un plan tout prêt pour cela, c'est du Roland Emmerich sous acide. Il n'y manque plus qu'un Godzilla bourré de virus, bactéries et autres souches microbiennes, venant se faire exploser la tripaille en plein cœur de Central Park. À mon humble avis, ce doit déjà être eux qui ont simulé une attaque contre les tours jumelles en s'arrangeant pour mettre ça sur le dos des pauvres Arabes. Et ils seraient mouillés dans l'affaire de Pearl Harbour que je n'en serais pas autrement surpris non plus.

(On notera que cette puissance mystérieuse se propose de mettre en œuvre la disparition d'environ cinq ou six milliards d'individus, et de le faire, d'après notre ami, insidieusement. C'est dire s'ils sont forts.)

vendredi 15 novembre 2013

Vieux chien pénible


C'est bien de toi que je parle, et de personne d'autre : que l'on ne se méprenne. Tu as été le plus fort, le plus brillant de poil, le plus doux et le plus magnanime aussi : j'ai l'impression, parfois, d'avoir des souvenirs de toi remontant avant ta naissance. En vérité, il semble difficile d'imaginer un chien réunissant plus de qualités que toi. Tu pouvais faire peur, tu faisais jouer tes muscles, mais tous ceux qui partageaient ta vie savaient bien qui tu étais : on croyait à ta force et on faisait plus ou moins semblant d'être effrayé de toi : on respectait les règles que tu avais édictées – non : dont tu avais hérité. Tu n'y croyais pas toi-même : avoue-le, maintenant que tout cela a passé ! Tu faisais semblant d'être féroce, tu grondais presque sur commande.

Tu as été fort longtemps (je veux dire : fort, longtemps – le poids des virgules), au point qu'on était sûr que rien ne changerait jamais. Même adulte comme je le suis ou suis censé l'être, je ployais devant toi, je m'inclinais devant ta puissance et j'étais content de le faire : lorsque tu montrais les dents, je voyais un sourire, mais j'en étais tout de même très impressionné – rassuré, aussi. Et puis, et puis… très rapidement, tu es devenu ce que tu es aujourd'hui, et pour peu de temps sans doute : un vieux chien pénible, triste et contemplatif, une merveilleuse mécanique rouillée, un ancien vivant pelé, faisant sous lui, mais avec suffisamment de bonté encore pour tolérer les bonds des plus jeunes, que l'on essaie d'écarter de toi, parce qu'ils peuvent te faire mal sans le vouloir ni le savoir. Les chiens ne sont pas seuls responsables : nous aussi, on peut te faire mal sans le vouloir. Comme tu n'es pas doué de parole, en tout cas de la nôtre, on essaie de se fier à tes regards, très malaisément déchiffrables.

Ton arrière-train se bloque, ton poil blanchit et disparaît, tu te mets à gémir des exigences que personne ne comprend – on fait un peu semblant de comprendre, mais alors, sans aucun succès : on le voit bien à tes regards. Du coup, tu deviens le chien le plus important de la  maison, bâtard que tu es ! Tu n'en sais rien, en rond dans ton panier, mais on ne cesse de penser à toi, du matin au lendemain. Au moment où on te quitte, le soir, on se demande si on va te retrouver vivant – et on vibre bizarrement et désagréablement de cela.

Heureusement, tu n'es qu'un chien, et on tente de se consoler avec ça. Si tu faisais partie de notre espèce, l'affaire serait autrement délicate. On n'oserait même pas écrire une ligne.

jeudi 14 novembre 2013

La nuit


Certaines nuits, en leur début surtout, semblent devoir être plus noires que d'autres ; ou plus épaisses : on ne sait trop comment dire, parce que ça ne s'est encore jamais produit. C'est d'une seconde sur l'autre, à table ou ailleurs. Peut-être – allez savoir – à cause du goéland de Dieppe ; ou parce qu'on a été dérangé dans la routine de l'existence, un tant soit peu ; ou encore parce qu'une image a traversé le ciel, votre esprit, celle d'un homme allongé sur un lit inconnu, indéfinissable, non identifiable, un pur matelas étranger, vaguement hostile, dans une pièce aux angles étranges, semblable à toutes les autres qui la bordent : devant, derrière, à droite, à gauche, au-dessus, en dessous, avec les mêmes pas dans le couloir, et ces lumières qui ne s'éteignent jamais, et la petite sonnette de plastique que l'on peut presser quand on veut, pour ramener la vie à soi, un moment, un visage inconnu et souriant, et fatigué.

Entre deux bouchées, on y pense ; la faim se coupe mais on finit tout de même son assiette, pour n'alarmer personne et continuer de camper dans le monde assuré des vivants. L'image grossit, prend du relief, on croit entendre le souffle de l'homme allongé, son regard absent vous perce le front, on voudrait lui arracher le triste bonnet qui tente de masquer l'absence des cheveux, et dont sa main, régulièrement, mécaniquement, essaie de dégager l'emprise.

« Ça va ? », entendez-vous alors. « Ça va… », vous entendez-vous répondre. Et l'on se lève de table. Mais la nuit reste noire sur Dieppe, supposez-vous, et un reproche point de n'y être pas. Oh ! il ne vous gêne pas très longtemps, ce reproche ! Vous vous contentez rapidement d'être où vous êtes, dans un silence campagnard et habituel, vous tentez de contourner le noir et de faire se clore les paupières de l'homme allongé : c'est si reposant, le sommeil des autres ! Ce mot même, sommeil, règle tout, vous affranchit de vos manquements probables, de votre absence, de vos sourires faux. Mais vous vous en dédouanez en quelques minutes, du bout des doigts, par ces lignes qui semblent se tracer toutes seules, dans un silence désinvolte, qui essaie d'être tel – et n'y parvient que péniblement, avec des sourires fatigués.

Tout paraît s'être immobilisé, à l'image de celui qui ne bouge plus et fait seulement semblant de regarder. En réalité, c'est seulement maintenant que tout se met à bouger, et d'une manière pénible : avant, dans un passé incroyablement lointain, toute chose était figée dans une immobilité ensoleillée, jeune et bienheureuse.

mercredi 13 novembre 2013

La grande misère du peuple de France

Photo de Catherine G.

Un an et demi de socialisme seulement, et les goélands hauts-normands en sont déjà réduits à fouiller les poubelles de l'hôpital de Dieppe…

Blogueur de gauche traquant le fascisme, le racisme, la scarlatine, etc.


Grâce à tous les bons petits soldats de la République-en-danger-arrête-c'est-vachement-grave, les Max-la-menace nazis de Minute vont pouvoir vendre quelques exemplaires supplémentaires de leur follicule. Cela étant, il faudrait peut-être songer à prévoir des points “ravitaillement-antifascisme-santé” pour nos sonneux d'tocsin : on n'est encore que mercredi et ils ont déjà dû sauver deux fois la démocratie depuis le début de la semaine – des claquages sont à craindre d'ici samedi.

mardi 12 novembre 2013

Koltchak : 1 ; Didier Goux : 0

Didier G. se demandant s'il va trouver le courage de bouger ses miches pour aller écrire un billet

Je méditais, hier, de trousser un petit billet ironique à propos du 11 novembre, des cérémonies que ce jour entraîne et surtout de la profonde cocasserie de cette indignation surjouée (Modernœud semble avoir conservé une vraie nostalgie du cinéma muet et de ses outrances dramatiques ; ce qui, en l'occurrence, collait avec le sujet et l'époque) qui a empoigné tout soudain, pour quelques sifflets épars, la gauche cardiaque dans son ensemble, et notamment sa branche blogarienne. J'aurais daubé sur l'inconséquence drolatique de ces anti-militaristes, pacifistes, contempteurs de toute guerre, vitupérateurs des patriotismes, qui, pour défendre leur culbuto tricolorisé, ont cru devoir en appeler au grand silence des tranchées et au respect des tombés au champ d'honneur, trémoliser en mémoire des combattants, vibrillonner au pied du drapeau déployé. Nul n'a osé crier Debout, les morts !, tel Victor Francen devant la caméra d'Abel Gance, mais on sentait que ça leur titillait méchamment la fibre. 

Et puis, une non-chose en entraînant une autre, une semi-gueule de bois servant d'excuse passe-partout, j'ai laissé filer la journée sans rien faire. L'envie m'a vaguement repris ce matin ; et puis, joie et bonheur, je me suis aperçu que l'excellent Koltchak avait eu plus de courage que moi et venait de publier le billet que je comptais faire : qu'il en soit remercié. À ce qu'il écrit, j'aurais sans doute ajouté un petit paragraphe destiné à m'amuser de ces gens qui, le dimanche, s'offusquent de ce qu'on puissse comparer un ministre à un singe femelle, et qui, le lundi, assimilent avec légèreté et bonne humeur des manifestants à des rats. Il faut croire qu'il y a des animaux sortables et d'autres non. Ou bien des humains intouchables et d'autres piétinables à volonté.

En attendant, il n'y a plus qu'à lire M. Koltchak.

dimanche 10 novembre 2013

On reste dans la Haute

Ermenouville, Seine-Maritime

On y sera dans trois heures ; et jusqu'à ce soir si tout va bien.

jeudi 7 novembre 2013

Les antiracistes malades de la rage


Je suis presque sûr que, dans la vie réelle, il s'agit d'une jeune femme toute discrète, toute timide, toute gentille. Informez-la que trois imbéciles ont assimilé un ministre femelle à un primate tout aussi femelle, puis installez-la devant un clavier et connectez-la : vous allez aussitôt la voir se muer en une harpie éructante et violâtre, réclamant des procès, exigeant des châtiments, se roulant au sol avec des soubresauts de convulsionnaire parce que les juges tardent à sortir verges, fers et brodequins des armoires à sévices, les bourreaux à s'en servir – c'est très curieux à observer. Elle vous appellera avec des trémolos indignés à partir sur les voies et les chemins pour aller évangéliser vos amis et familles, les contraindre sous les foudres de votre verbe à ployer l'échine devant le nouveau dieu de notre temps d'apocalypse doucereuse. Ce qui est un peu décevant – je le lui ai dit en commentaire, mais il n'est pas sûr qu'elle le publie, ma gentille imprécatrice –, c'est qu'elle ne nous appelle pas à la dénonciation des oncles rétifs, des grands-pères récalcitrants, des cousines goguenardes : cette faiblesse pourrait bien lui être comptée à charge. Il ne faut pas trop lui en vouloir de cette distraction : perdue dans son grand rêve pénal, portée aux nues par le grand souffle des cours d'assise et des tribunaux d'exception, elle s'est laissé distraire par le cliquetis des chaînes qu'elle espère et invoque jusqu'à en oublier ce formidable levier de progressisme que l'on nomme délation. Mais elle va se ressaisir, je le sens ; il suffira de glisser un euro dans la tirelire vide qui lui sert de boîte crânienne : aussitôt, les petits rouages dentus de l'automate antiraciste se remettront à cliqueter et la bête immonde n'aura qu'à bien se tenir.


J'arrête mon Char, je passe au lion…

Quelque part en Haute-Normandie…

Je n'ai strictement rien à dire, encore moins à “partager” ; mais j'en ai plus qu'assez de me retrouver face à face avec le faux poète d'en dessous, chaque fois que je viens faire un tour sur ce blog pour en constater la désolation. Et puis, quoi, j'ai été un peu occupé. D'abord, il m'a fallu ensevelir ce bon M. Gérard sous les douze mille signes nécrologiques réglementaires ; si bien que, m'ayant escroqué de son vivant, il va pourtant réussir à me procurer quelque argent après sa mort – mais beaucoup moins, évidemment. Ensuite, je dois aujourd'hui m'intéresser à je ne sais quel lionceau, sauvé par des humanoïdes d'une mort certaine et devenu depuis une sorte de gros chat domestique, faisant à peu près la taille de deux bouviers bernois et demi. Tenez, d'ailleurs, je vais même vous en donner une photo…


Charmant, non ?

dimanche 3 novembre 2013

René Char ou la baudruche outrelardée


Si François Crouzet, au moment d'écrire son très-réjouissant et très-jubilatoire Contre René Char, a laissé au râtelier ses armes lourdes, c'est parce qu'il savait bien que la destruction d'une baudruche aussi gonflée d'air que sa victime ne nécessiterait pas plus qu'une épingle fine. De fait, en 250 petites pages, voici le grand poète national lardé, relardé – outrelardé ! Ce n'est pas diminuer le talent de l'auteur que de signaler qu'il avait la tâche assez facile : pour ridiculiser René Char (charabias, charlatan, comme le note Crouzet…), il suffit de le citer, pratiquement sans choisir : emphase, amphigouris, boursouflures absconses sont là, presque à chaque vers. Néanmoins, il fallait une grande endurance, peut-être renforcée par un certain masochisme, pour s'appuyer, peut-être encore plus drôles que les poèmes du Provençal imbu de lui-même, les innombrables pages de ses thuriféraires confits en dévotion et rivalisant avec leur idole de préciosité obscure, encore alourdie par le jargon philosophico-universitaire propre à ce type de parasites – eh bien, Crouzet l'a fait pour vous, et il en tire d'indéniables effets comiques.

Le comique se hausse jusqu'au burlesque, lorsque Crouzet “met en scène” quelques vers comme s'il s'agissait de messages codés émanant de Radio-Londres, en nous invitant à les lire comme tels, après avoir reconstitué mentalement cet univers sonore que tout le monde connaît pour l'avoir entendu mille fois : fou-rire nerveux garanti. Essayez donc :

Quand la neige s'endort, la nuit rappelle ses chiens…

Les pluies sauvages favorisent les passants profonds…

L'angle de l'oreiller se moque de la tête…

Vous voyez : vous aussi, vous riez ! Tout ou presque est excellent dans ce petit livre, même si j'y ai malgré tout relevé une erreur grossière. À la page 156, Crouzet écrit : « Tout se passe comme si René Char enfant était tombé dans un vieux traité de tropes comme Astérix dans un bac de potion magique. » Toutes mes excuses, Monsieur Crouzet, mais c'est Obélix qui est tombé dans la marmite à potion, et non son compère. Voilà ce que c'est, de trop lire Char, ce poète tchétchène traduit par un logiciel sud-coréen. Comme je ne suis pas rancunier, je vous laisse tout de même le soin de (presque) conclure ce billet (p. 243) :

« Soyons juste quand même : par mille et un côtés, René Char, autant qu'il fait bâiller, fait rire, mais rire comme il fait bâiller : à s'en décrocher la mâchoire. Du grand rire ventru de Rabelais, du grand rire de chasse de Molière, du grand rire sadique de Voltaire ; du rire de panse de Léon Daudet, de gorge de Jules Renard, de tête de Léautaud. De tous les rires qu'ont toujours mérité dans ce pays autrefois les cuistres à bonnet, les donneurs de leçons, les imprécateurs, les objurgateurs, les vaticineurs solennels, les prophètes, les gourous, les mages, les vaches sacrées, les ânes à reliques qui prêchent et qui braient, et qui ruent. »

En bref, si l'on devait définir l'œuvre pléthorique et pâteuse de René Char, on pourrait, comme vous le faites judicieusement vous-même, paraphraser Emmanuel Chabrier parlant de certains compositeurs de son époque : « C'est de la poésie que c'est pas la peine. »

samedi 2 novembre 2013

Premier commandement : ami lecteur, aie un ami éditeur

J'étais à peine arrivé chez Michel Desgranges, à midi ce jour (à midi pile ou presque pile : je mets un point d'honneur assez imbécile à n'être jamais en retard à mes rendez-vous, mais pas non plus en avance, ce qui m'a conduit à pousser ma promenade jusqu'à la petite ville suivante et à en revenir à l'allure d'un gastéropode motorisé) ; donc j'étais à peine arrivé – le temps de dire bonjour au chat noir à la queue coupée – que M. Desgranges me fourrait en main un sac plastique assez lourd, historié de la chouette qui nous observe. Il contenait une quinzaine de livres de format identique (on le qualifiera d'étroit), tous appartenant à une collection fondée par Desgranges lui-même lorsqu'il lui prit fantaisie de présider aux destinées des Belles Lettres, maison d'édition qui reste peut-être la seule capable de repérer les grands écrivains vivants (la chouette, ta gueule, c'est mon blog, je raconte ce que je veux, ferme tes yeux, ou essaie de faire un clin d'œil complice). Dans la pile, que j'examinai aussitôt, bien carré dans mon fauteuil à oreilles vert anglais, je tombai sur le premier numéro de cette collection ayant pour nom Iconoclastes. Il était intitulé Je fume, et alors ?, et signé de Jean-Jacques Brochier, valet d'écurie sartrien pour lequel je n'ai jamais eu grande sympathie. Mais enfin, à l'époque, 1990, attiré par ce titre revigorant, je l'avais acheté et lu. Dire qu'il m'avait enthousiasmé serait très exagéré, mais je vais le relire – pour voir, comme on dit au poker, je crois.

D'autres, dans cette quinzaine offerte me titillent bien davantage, et particulièrement celui qui s'appelle Contre René char, dont le nom de l'auteur m'échappe : il est toujours très agréable de savoir que l'on n'est pas seul ; que d'autres, mieux armés que vous, se sont employés à dégonfler ces baudruches si chères aux gens qui ne lisent jamais de poésie, aux incultes qui se laissent piéger par ces versificateurs qui, pour reprendre la formule de Paul Léautaud (à propos d'André Suarès, je crois bien), singent la profondeur. Bien que médiocre lecteur de poésie, j'ai toujours considéré Char comme un singe. Je ne sais évidemment pas ce que renferme ce livre, mais ce sera à coup sûr le premier que j'ouvrirai de la pile.

Je pourrais en citer cinq ou six autres qui me requièrent presque autant, mais les livres sont restés dans la maison principale et je n'ai nulle envie de bouger mon cul pour aller les chercher. Un de Pierre Lemieux, je me souviens, auteur qui se trouve dans la blogroll de Desgranges, son éditeur ; L'Empire du bien de Muray, que je suis presque certain d'avoir déjà lu, mais que je vais évidemment (re)lire ; Ayn Rand, j'irai voir, à petits pas précautionneux, parce que son épais et bourratif roman, La Source vive, m'a semblé tout à fait indigeste – et parce que, en plus, je ne me sens nulle tripe libérale : je revendique le qualificatif de mongaullo-souverainiste, inventé par quelqu'un que je ne fréquente plus, pour des raisons sans intérêt. 

Desgranges et moi-même nous sommes, il y a peu, égratignés gentiment à propos de Sade, qu'il tient pour un moins que rien, et moi pour l'un des quatre ou cinq grands écrivains du XVIIIe siècle, une sorte de trou noir impossible à contourner. Dans son petit panier plastique à tête de chouette hallucinée, il m'a glissé un livre (toujours édité par lui, donc) de Jean-Jacques Pauvert voué au marquis en question. Il est très probable que Pauvert est beaucoup plus proche de moi que de son éditeur dans son appréciation de Sade ; mais il va de soi que, ni pour lui, Desgranges, ni pour moi, cela n'a la moindre importance. Ce qui compte est de savoir, plus ou moins – plus dans son cas, moins dans le mien –, de quoi et de qui on parle.

Bref, j'ai de la lecture, c'est-à-dire un peu de souffle pour prolonger la vie.

vendredi 1 novembre 2013

Salut, patron !

Gérard de Villiers, 1929 – 2013

Bon, si je comprends bien, mes sept mille euros, je peux m'asseoir dessus ?