lundi 29 février 2016

S'avouer vaincu



Il faut parfois savoir se retirer du combat, lorsqu'on le sent par trop inégal, et se replier sur des bases même pas préparées à l'avance : c'est ce que nous allons faire dès demain matin et pour deux jours. Nous pensions être de taille à affronter le bloody peintre en bâtiment qui s'est mis dans l'idée qu'il lui fallait absolument, cette semaine, repeindre certains plafonds de la maison principale. Ayant débarrassé la plupart des meubles, cadres, bibelots, etc, pour les entasser ailleurs, hors des pulsions prédatrices de l'homme aux rouleaux (arriver jusqu'à mon lit est, depuis deux jours, une entreprise des plus délicates), nous nous jugions suffisamment forts pour survivre durant cinq jours dans la Case. Il n'en fut rien. Dès le milieu de la matinée, cependant que notre apocalyptique cavalier commençait à répandre dans la maison ruine, désolation et pestilence, nous avons décidé de fuir vers ces finis terrae normandes que constitue la pointe du Cotentin. J'ai choisi Barfleur pour la photographie, mais c'est à Valognes que nous établirons nos quartiers, dans cet hôtel. Retour mercredi soir si tout se passe comme prévu. Normalement, il devrait pleuvoir.

vendredi 26 février 2016

lundi 22 février 2016

À titre personnel


Des circonstances extérieures particulières, qui deviendront explicites fin mars quand on lira le journal de ce mois-ci, m'ont conduit à reprendre le dernier roman paru d'Eugène Nicole, celui qui s'appelle Le Démon rassembleur. J'avais tenté, naguère, d'en dire tout le bien que j'en pensais ; puis, ma mémoire étant devenue ce qu'elle est, en tout cas la partie d'elle dévolue à la littérature, je m'étais empressé d'en tout oublier. Et c'est – phénomène un peu surprenant d'auto-alimentation – la lecture du billet que je viens de mettre en lien, oublié lui aussi, qui m'a donné envie de relire le livre dont il traitait. Nicole a placé cinq phrases en exergue, dont celle-ci, de Dany Lafferière, en premier : 

                                     Quand on a le titre, le plus gros de l'ouvrage est fait.
                                     Mais il faut quand même écrire le livre.

C'est exactement ce qu'il m'aurait fallu pour ouvrir le Chef-d'œuvre, dont on pourrait difficilement mieux et plus complètement circonscrire l'existence ; mais, bien sûr, j'avais également oublié ces quelques mots liminaires. D'un autre côté, m'en serais-je souvenu que la frustration eût été bien pénible, dans la mesure où je n'aurais probablement pas osé passer après Nicole en en faisant une sorte d'exergue au carré. Finalement, tout est bien.

dimanche 21 février 2016

L'appel de Jack London


Par quel enchaînement de circonstances, aussi stupide que néfaste, ai-je dû attendre le mois de février 2016 pour lire quelque chose de Jack London ? Et encore, sans Michel Desgranges, mon infatigable génie littéraire (qu'on ne trouve pas dans une lampe magique mais, plus généralement, dans son salon ou autour d'une table garnie de victuailles diverses), je serais encore aujourd'hui plongé dans cette dommageable ignorance. Car c'est bien lui, mon génie, qui m'a incité, la semaine dernière à lire Profession : écrivain, ensemble d'articles, de lettres, etc., de London, tournant autour de son expérience littéraire, aussi bien en tant que lecteur que comme auteur, que viennent de publier les Belles Lettres. J'ai été emballé, intéressé, amusé par la première partie du livre, celle dans laquelle London traite, avec un humour volontiers sarcastique, des “ficelles” du métier, des écueils et des bévues qui attendent l'écrivain débutant, etc. J'avoue que la suite, la partie purement critique, m'a moins convaincu. 

Ce fut néanmoins suffisant pour me donner le désir de pénétrer au cœur de l'œuvre, et je commandai aussi sec Martin Eden ainsi que L'Appel de la forêt. Le second étant fort court, et racontant une histoire de chiens, c'est par lui que j'ai commencé hier matin… et fini l'après-midi même : roman remarquable, où l'allégorie est renforcée par le fait que l'auteur connaît véritablement ce monde des chiens de traîneau dont il parle, que ceux-ci ne lui sont pas un simple prétexte. Catherine, quand elle l'aura lu, va l'envoyer à Gaston, son petit-fils. Mais même s'il est un enfant intelligent, éveillé et apparemment pris par le goût de la lecture, j'ai peur que ses huit ans soient encore trop peu nombreux pour lui faire aimer ce livre. Mais au fond, qu'en sais-je ? Il me semble bien me souvenir que, lorsqu'on est enfant, on n'est pas vraiment dérangé, dans les livres qu'on lit, par les parties qu'on ne comprend pas ; il y a, de ce point de vue, une sorte de fatalisme de l'enfance, période où l'on est plus ou moins habitué au fait que beaucoup de choses nous échappent, que c'est normal, qu'il n'y a pas lieu de s'en mettre martel en tête, que de toute façon on comprendra quand on sera grand. Et puis, je pense que c'est aux enfants eux-même de faire le tri dans les livres qui se présentent à eux, et certainement pas aux adultes qui les entourent et prétendent les gouverner. À peine fini celui-ci, je me suis plongé dans Martin Eden qui, dès les premières pages (les seules lues à cette heure) semble d'une toute autre facture, et pas du tout “pour enfants”. Il me semble y entendre comme un écho de Thomas Hardy, celui de Jude l'obscur. On verra si la suite de la lecture confirme cette impression – mais je crois que oui : après tout, le nom même d'Eden implique bien l'idée d'une chute.

mardi 16 février 2016

La réalité dépasse ma fiction



L'Amiral Woland m'a fait parvenir la vidéo ci-dessus, en me disant qu'elle lui faisait penser au Chef-d'œuvre de Michel Houellebecq. Les huit personnes et demie ayant lu le roman en question pourront vérifier à quel point son rapprochement est judicieux.

Judicieux et savoureux. Car enfin, ce n'est pas pour me vanter, mais je vais finir par passer pour visionnaire, au moins auprès de moi-même et de ma famille proche. Il y a une semaine, alors qu'un lecteur venait de me reprocher d'avoir forcé le trait en imaginant un couple de jeunes lesbiennes adhérentes du Front national, une enquête sondagière nous apprenait que les couples homosexuels votaient davantage pour ce parti que les hétérosexuels. Et voici que, maintenant, les Finlandais se mettent à créer des “commandos paillasses” comme de simples Cussimontains de souche : avouez qu'il y a de quoi prendre le melon.

samedi 13 février 2016

Journal du Chef-d'œuvre


En même temps que je commençais l'écriture du Chef-d'œuvre de Michel Houellebecq, le 15 novembre 2014, je décidais de tenir une sorte de “journal parallèle”, à qui, dans mon esprit, devait être dévolu tout ce qui concernait le travail désormais en cours : réflexions sur ce travail lui-même, ébauches d'idées éventuellement surgissantes, doutes, petites satisfactions, etc. Je l'ai abandonné à la fin de février, lorsque je me suis mis, insensiblement, à parler du roman dans le journal “normal”. Je me suis dit, ce matin, que ces notes prises durant trois mois et demi, pourraient peut-être intéresser les sept ou huit personnes ayant lu le roman dont il est question ; pour les autres, je pense qu'il est tout à fait inutile d'y aller voir. Enfin, bref, voici.

mercredi 10 février 2016

L'égalité c'est l'esclavage, disait Gustave

Ce n'est pas rien, de reprendre à son début la très-volumineuse correspondance de Flaubert ; c'est s'embarquer pour un long cours de cinq volumes de Pléiade, en sachant que l'on va affronter une tempête quasi continuelle, des éclairs tonnant n'en formant plus qu'un seul, une infinie procession de ronchonnements, de vociférations, de grincements des dents ; sans compter les longs gémissements de douleur que lui arrache la moindre phrase à écrire. Surtout, à cette relecture, on sait que l'on va s'acheminer inexorablement, à mesure que le temps file, vers un rétrécissement de l'univers allant de pair avec un gonflement de la tristesse, à regarder la fortune fondre et les amis disparaître ; mais sans que jamais ne faiblisse un instant la volonté roide du créateur, ni la fureur du contempteur d'époque. Un extrait, pour voir :

« Cette manie du rabaissement dont je parle est profondément française, pays de l'égalité et de l'anti-liberté. Car on déteste la liberté dans notre chère patrie. L'idéal de l'état, selon les socialistes, n'est-il pas une espèce de vaste monstre absorbant en lui toute action individuelle, toute personnalité, toute pensée, et qui dirigera tout, fera tout ? Une tyrannie sacerdotale est au fond de ces cœurs étroits : « Il faut tout régler, tout refaire, reconstituer sur d'autres bases », etc. Il n'est pas de sottises ni de vices qui ne trouve son compte à ses rêves. Je trouve que l'homme, maintenant, est plus fanatique que jamais. Mais de lui.  […] L'infaillibilité du suffrage universel est prête à devenir un dogme qui va succéder à celui de l'infaillibilité du pape. – La force du bras, le droit du nombre, le respect de la foule a succédé à l'autorité du nom, au droit divin, à la suprématie de l'esprit. La conscience humaine ne protestait pas dans l'antiquité. […] Mais voilà maintenant, qu'épuisée de tant de fatigues, elle paraît prête à s'endormir dans un hébétement sensuel, comme une putain sortant du bal masqué, qui sommeille à demi dans un fiacre, trouve les coussins doux tant elle est saoule, et se rassure en voyant dans la rue les gendarmes avec leurs sabres qui la protègent des gamins dont les huées l'insulteraient. […] Qu'est-ce donc que l'égalité si ce n'est pas la négation de toute liberté, de toute supériorité et de la Nature elle-même ? L'égalité c'est l'esclavage. »

Lettre à Louise Colet (fragments), 15-16 mai 1852.

samedi 6 février 2016

La femme surgie des replis du temps


Occupé à un article concernant une certaine comédienne de télévision disparue (je veux dire : disparue des écrans, mais heureusement pour elle vivante), je me débattais au milieu d'une documentation pléthorique, lorsque, bienveillant îlot dans cette mer démontée, je tombai sur un article de France Dimanche, daté du premier mars 2002. En ayant extrait tout ce qui pouvait m'être utile, je laisse filer mes yeux vers le bas de l'ultime colonne ; j'y découvre la signature d'une certaine Odette de Cocherel. Le prénom étant éminemment proustien, et comme d'autre part Catherine et moi vivions alors à Houlbec-Cocherel (qui, cinq siècle et demi après avoir vu du Guesclin triompher des Anglo-Navarrais, eut le privilège d'accueillir Aristide Briand, qui y est enterré), il est raisonnable de penser que, vers l'an quarante-cinquième de mon âge, je fus, sans doute très fugacement, cette Odette-là, reléguée ensuite au fond de l'entrepôt des avatars perdus.

vendredi 5 février 2016

Trop de notes, Monsieur Mozart !


Marcel Proust ayant fini par mourir, je suis passé de sa Correspondance à celle de Gustave Flaubert, lue déjà entre 1982 et 2007, à mesure que paraissait l'un ou l'autre des cinq volumes de la Pléiade qui la contiennent. Me voici rendu au début du deuxième tome, dont la majeure partie est constituée par les lettres à Louise Colet, écrites durant l'élaboration de Madame Bovary. Les diverses éditions de la Pléiade récentes (moins de quarante ans, en très gros) souffrent souvent d'une pléthore de notes, dans lesquelles ne s'étale à peu près rien d'autre que la cuistrerie de leurs auteurs qui, telles des verrues ou des boules de gui, aiment à croître aux dépens de leurs malheureux hôtes. M. Jean Bruneau, le maître d'œuvre de l'édition Flaubert, présente, lui, la particularité peu courante de se rendre importun à force de modestie : quand ses camarades d'appareil (critique) tiennent à avoir un avis sur toute chose et à le faire longuement savoir dans leurs excroissances éditoriales, M. Bruneau se donne régulièrement le scrupule de nous informer qu'il ne sait rien, interrompant ainsi notre lecture pour nous laisser ignorants comme devant. Un exemple ? Fort bien. 

Admettons que Flaubert écrive à Mme Colet quelque chose comme : « Hier, à Rouen, je suis tombé sur l'Unijambiste, que je n'avais pas vu depuis dix ans. » Ici, un appel de note. Aussitôt, on se précipite en fin de volume, avide d'apprendre qui se cache derrière le sobriquet ; et l'on tombe sur une ligne de M. Bruneau, rédigée à peu près en ces termes : « Je ne sais absolument pas quel personnage Flaubert désigne ainsi. » Ou encore, en cas de citation flaubertienne dans une lettre : « Je n'ai pas pu retrouver à quel poème appartient ce vers. » Les notes de ce types se comptent par nombreuses dizaines – elles ont tendance à m'agacer un peu.

Par un phénomène de compensation bien excusable, on sent M. Bruneau tout heureux, presque frétillant, lorsqu'il est assuré de quelque chose et peut nous en faire part, s'imaginant sans doute que son lecteur, quand il tourne une page, oublie instantanément tout ce pouvaient contenir les précédentes. Ainsi, dans sa lettre à Louise Colet datée du 25 septembre 1852, Flaubert écrit, au milieu d'un paragraphe : « Mais quand est-ce que j'aurai fini ce livre ? » Là, note ; on y va ; et on lit cette précision aussi capitale que laconique : « Madame Bovary ». Or, voilà déjà presque un an que Flaubert transpire “comme cent mille nègres” (l'expression est de lui, désolé…) sur ce roman-là, dont il parle longuement dans chaque lettre qu'il envoie à sa maîtresse. Mais M. Bruneau, lui, sait que son troupeau est parfois distrait, et qu'il se pourrait fort qu'il ait oublié que Flaubert, en 1852, n'écrit ni L'Éducation sentimentale, ni La Légende de saint Julien l'Hospitalier. Il reste au lecteur interrompu la consolation d'imaginer les rugissements de Gustave lui-même, s'il s'était vu infliger un traitement semblable.

mercredi 3 février 2016

Et vive le mariage guignol, ma mère !


Si même les pédés trahissent la cause, alors là, on est vraiment foutu. Par compensation, qu'est-ce qu'on rit de bon cœur ! Une petite étude comme en bidouillent désormais presque quotidiennement les z'instituts qui veulent savoir comment nous pensons, une petite étude, disais-je, vient de montrer que, lors des dernières élections régionales, les couples homosexuels ont davantage voté pour le Front national que les couples normaux. Je me souviens qu'au moment du barnum déclenché par le mariage guignol, certains s'étaient étonnés de la grande et inhabituelle discrétion de Marine Le Pen sur le sujet ; l'étonnement est désormais levé : elle savait déjà, elle, elle avait vu dans sa boule de cristal que ces messieurs de la jaquette et ces dames du débardeur allaient former bientôt le gros de ses troupes ! Et qui donc se retrouve en troisième position, assez loin derrière ? Le parti socialiste, évidemment. Le même qui n'a pas hésité à affronter des hordes de fascistes à poussettes durant des semaines et des mois, pour que ses amis en situation de sexualité différente puissent échanger leurs anneaux devant les maires de France attendris. Tout de même : près de 33 % de votes FN pour les couples homos : il n'y a pas loin d'ici que nos amis progressistes, ulcérés d'une telle ingratitude, ne remettent à la mode, par dépit et vengeance, ce qualificatif de gestapette, qui fleure si bon ses années d'Occupation. Elle va manquer de couleurs, la prochaine gay pride, si tout ce petit monde se pointe en vert-de-gris.

lundi 1 février 2016

Piaf sur La Bruyère


L'expérience est curieuse, et diablement spatio-culturo-temporelle : vous êtes occupé à relire Les Caractères de M. de La Bruyère ; c'est tôt le matin, nul bruit encor. Vous tombez sur cette phrase : « On n'a pas dans le cœur de quoi toujours pleurer, de quoi toujours aimer. » Aussitôt, du silence, monte la voix d'Édith Piaf, qui chante ceci. Vous vous rendez compte que jamais, hormis par le cousinage plaisant de leurs deux noms, vous n'auriez songé à associer l'un de ces personnages avec l'autre. Pourtant, à l'orée des années soixante, un parolier de chansons l'a fait ; sans rien en dire à personne, probablement.