Tout est parti d'un défi lancé dans les commentaires de ce billet-ci. Le gant a été relevé aussitôt et renvoyé façon boomerang. J'ai pour principe, je l'ai dit ici ou ailleurs, de ne jamais participer aux blogoconcours pour lesquels on me sollicite. Mais comme on ne m'a rien demandé pour celui-ci, je m'invite donc à la table : le statut de troll suppose quelques obligations...
Je sais bien que nous ne sommes que tous les deux et que tu avais rêvé d'autre chose, ma tendre épousée. Peut-être pas un banquet dans les règles anciennes, mais un peu de solennité autour des agapes. Des rires, des interpellations d'un bout de la grande table à l'autre, des plaisanteries mâles, de moins en moins fines à mesure que les flacons s'éclusent, des rires de femmes. Et surtout le défilé apprêté et interminable des plats - ceux mêmes que tu m'avais décrits, un soir de pluie fine, qui furent servis au mariage de l'une de tes tantes, lorsque tu étais enfant : les timbales de fruits de mer, les vol-au-vent financière, le saumon entier pris dans sa banquise au madère, la poule sauce ivoire et la pièce montée qui vous empoisse les doigts, les lèvres et le regard.
Je sais tout cela, mais ce n'est pas une raison pour ne rien manger, ma promise accordée ! Tu n'as même pas touché au champagne, dont les bulles n'en finissent pas de monter vers toi, ton visage immobile et pâle, tes yeux noirs fixés sur moi. Ne compte pas me gâcher la fête, en me regardant de cette façon obstinée ! Un homme qui se respecte doit manger un peu plus que de raison, le jour de son mariage, et boire de même, s'il ne veut pas se montrer ensuite trop impressionnable, flancher devant la barrière de la robe blanche.
Tu sais bien pourtant, tu le sais : j'ai fait tout ce que j'ai pu pour que la noce soit nombreuse et bruyante. Regarde autour de toi, tourne la tête, tu vois bien : la table a été dressée selon les canons de l'art, les assiettes luisent et les verres scintillent sous les deux lustres. Que pouvais-je faire de plus ? Est-ce ma faute si aucun invité n'a été capable de comprendre l'intensité de mon amour pour toi ? Si pas un n'a osé franchir le seuil de cette grande salle, dont j'avais fait obturer les fenêtres afin de la hisser à la dignité d'un temple ? Ils se sont enfuis comme des couards, en piaillant. Ils se sont égaillés à travers le parc fouetté d'embruns avec la vélocité d'un jet d'hirondelles.
Mais ce n'est grave, tu vois : je reste. Allons, mange un peu. Trempe tes lèvres pâles dans le vin : il a été créé pour rendre leurs couleurs aux jeunes mariées, tempérer leurs frayeurs au seuil de l'éternité. - Cela ne fait rien, je boirai pour nous deux, comme je vivrai pour toi et moi, d'un seul corps et d'un seul souffle.
Non, attends ! Il faut que tout soit parfait quand ils reviendront. Car ils vont revenir, nos invités de la noce, je le sais bien, je ne suis pas fou. Il faut qu'ils restent muets devant toi, que ta beauté les frappe d'épouvante. Je vais me lever, m'approcher de toi, mais ne crains rien : le moment n'est pas encore venu, ma déflorable. Doucement, je vais retirer le couteau, et tu ne crieras pas.
Je n'aurais pas supporté de t'entendre crier, même d'allégresse ou de plaisir ; c'est en partie pour cela...
Je vais le faire glisser délicatement, afin de ne pas déchirer tes dentelles, et le poser à la droite de ton assiette vide et blanche, comme toi - à sa place naturelle.
Puis, je retournerai m'asseoir et je terminerai le chaud-froid de homard, à petites bouchées précautionneuses, en les attendant.
Je sais bien que nous ne sommes que tous les deux et que tu avais rêvé d'autre chose, ma tendre épousée. Peut-être pas un banquet dans les règles anciennes, mais un peu de solennité autour des agapes. Des rires, des interpellations d'un bout de la grande table à l'autre, des plaisanteries mâles, de moins en moins fines à mesure que les flacons s'éclusent, des rires de femmes. Et surtout le défilé apprêté et interminable des plats - ceux mêmes que tu m'avais décrits, un soir de pluie fine, qui furent servis au mariage de l'une de tes tantes, lorsque tu étais enfant : les timbales de fruits de mer, les vol-au-vent financière, le saumon entier pris dans sa banquise au madère, la poule sauce ivoire et la pièce montée qui vous empoisse les doigts, les lèvres et le regard.
Je sais tout cela, mais ce n'est pas une raison pour ne rien manger, ma promise accordée ! Tu n'as même pas touché au champagne, dont les bulles n'en finissent pas de monter vers toi, ton visage immobile et pâle, tes yeux noirs fixés sur moi. Ne compte pas me gâcher la fête, en me regardant de cette façon obstinée ! Un homme qui se respecte doit manger un peu plus que de raison, le jour de son mariage, et boire de même, s'il ne veut pas se montrer ensuite trop impressionnable, flancher devant la barrière de la robe blanche.
Tu sais bien pourtant, tu le sais : j'ai fait tout ce que j'ai pu pour que la noce soit nombreuse et bruyante. Regarde autour de toi, tourne la tête, tu vois bien : la table a été dressée selon les canons de l'art, les assiettes luisent et les verres scintillent sous les deux lustres. Que pouvais-je faire de plus ? Est-ce ma faute si aucun invité n'a été capable de comprendre l'intensité de mon amour pour toi ? Si pas un n'a osé franchir le seuil de cette grande salle, dont j'avais fait obturer les fenêtres afin de la hisser à la dignité d'un temple ? Ils se sont enfuis comme des couards, en piaillant. Ils se sont égaillés à travers le parc fouetté d'embruns avec la vélocité d'un jet d'hirondelles.
Mais ce n'est grave, tu vois : je reste. Allons, mange un peu. Trempe tes lèvres pâles dans le vin : il a été créé pour rendre leurs couleurs aux jeunes mariées, tempérer leurs frayeurs au seuil de l'éternité. - Cela ne fait rien, je boirai pour nous deux, comme je vivrai pour toi et moi, d'un seul corps et d'un seul souffle.
Non, attends ! Il faut que tout soit parfait quand ils reviendront. Car ils vont revenir, nos invités de la noce, je le sais bien, je ne suis pas fou. Il faut qu'ils restent muets devant toi, que ta beauté les frappe d'épouvante. Je vais me lever, m'approcher de toi, mais ne crains rien : le moment n'est pas encore venu, ma déflorable. Doucement, je vais retirer le couteau, et tu ne crieras pas.
Je n'aurais pas supporté de t'entendre crier, même d'allégresse ou de plaisir ; c'est en partie pour cela...
Je vais le faire glisser délicatement, afin de ne pas déchirer tes dentelles, et le poser à la droite de ton assiette vide et blanche, comme toi - à sa place naturelle.
Puis, je retournerai m'asseoir et je terminerai le chaud-froid de homard, à petites bouchées précautionneuses, en les attendant.








