lundi 4 janvier 2010

J'aurais voulu que vous soyez là...

... pour voir et entendre l'Irremplaçable, occupée à imiter la voix placide et atone de Roselyne afin de me guider, moi poussant le chariot, dans les allées du Carrefour d'Évreux.

dimanche 3 janvier 2010

Laissez-moi vous présenter Roselyne (provisoirement muette)

Voici donc la nouvelle femme de ma vie (elle ne remplace pas l'ancienne : elle la complète...). Certes, les amoureux des grâces et harmonies féminines lui trouveront sans doute la tronche un peu carrée, mais ils seront bien obligé de reconnaître qu'elle compense largement ce léger handicap par un teint très coloré.

Cet après-midi, l'Irremplaçable et moi avions décidé d'emmener notre nouvelle amie visiter l'abbaye de Jumièges, en Seine-Maritime (car, comme nul n'en ignore, avant l'Eure c'est pas l'Eure, et après l'Eure c'est la Seine-Maritime). Comme je commence à me méfier des entourloupes de la greluche, je ne programme pas directement la destination finale, me doutant qu'elle tiendrait absolument nous faire passer par Rouen, ce que je ne voulais à aucun prix. Je lui indique donc Le Neubourg, afin qu'elle ne flaire pas le piège. Nous partons. Et, comme j'avais embarqué aussi la troisième symphonie de Mahler, celle miraculeusement retrouvée il y a peu, on fait taire sa gueule à Roselyne afin de profiter pleinement du teutonnesque croque-notes.

Elle l'a très probablement mal pris. D'abord, le ciel admirablement pur de ce matin a commencé à se nuager velu. Puis, le brouillard s'en est mêlé, et finalement la neige verglacée : on a failli finir tout schuss, on ne faisait pas les bravaches. Je sais bien que, théoriquement, un GPS ne peut pas modifier le temps qu'il fait. Mais avec un GPS baptisé Roselyne, il vaut mieux s'attendre à tout et en particulier au pire.

Le pire nous attendait quelques kilomètres avant le pont de la Brotonne, au bout de la petite route serpentine et patineuse, laquelle s'arrêtait net au bord de la Seine, où une trentaine de voitures attendaient patiemment que le bac veuille bien revenir de la rive droite. Comme il était déjà pas loin de quatre heures, que le temps était de plus en plus opaque, on a mis les pouces et pris la route du retour. Et, cette fois, low profile : on a humblement prié Roselyne de prendre le chemin le plus commode pour elle – c'était l'autoroute – et on a fermé son clapet à Gustav, de manière à la laisser librement s'exprimer durant le trajet. Tout s'est bien déroulé mais on n'en menait pas large.

samedi 2 janvier 2010

Les vieux copains...

Une des dernières chansons de Léo. Je n'aime pas les derniers disques de Ferré, sauf cette chanson, justement. Je ne mets pas de lien, je n'en cherche même pas : débrouillez-vous, mes drôles...

Les vieux copains... Vous êtes tous (pas tous, je sais...) trop jeunes encore pour savoir de quoi on cause. Les vieux copains, ce sont les vrais amis ; ceux dont on ne pouvait pas se passer plus de deux ou trois jours, quand on avait vingt-cinq ou trente ans.

Et le temps a passé. On s'aime toujours, et même il est possible qu'on s'aime encore plus – enfin, moi, je les aime au moins autant, ces quatre ou cinq connards que vous ne connaissez pas et qui sont mes amis depuis environ 30 ans.

Et puis, silence. On ne se parle plus. Aucun de nous ne sait pourquoi. Je suis absolument certain que Jef, Luc, André, deux ou trois autres, pensent à moi aussi souvent que je pense à eux. Dans ce cas, allez-vous penser, mes très jeunes amis, pourquoi ne pas les appeler ?

En effet, pourquoi ? Qui m'empêche d'appeler Jef, là, maintenant, tout de suite ? Rien. Personne. Sauf une chose : notre âge : je ne veux pas le déranger. Il y a 25 ans, je me foutais de le déranger, évidemment : aujourd'hui, je n'ose plus. Si vous pouvez éviter de vieillir, faites-le. Mais, franchement, j'en doute.

vendredi 1 janvier 2010

Les Bidochon du Plessis prennent une caisse (billet à haute teneur en beaufitude)


Je n'ai pratiquement pas été présent sur ce blog aujourd'hui, et j'adresse mes plus humbles excuses à l'honorable pratique. Mais j'avais une bonne raison : j'étais en séminaire de formation accélérée. Dès potron-minet, je me suis donc installé dans la bidoshow room (communément appelée salon), afin de m'attaquer à la partie théorique de l'épreuve. En guise d'amuse-bouche : technique de pré-sélection de quelques stations de radio sur la machine à sons de la nouvelle voiture, passage en mode CD, exploration des diverses options de spatialisation du son, etc. Puis, le plat de résistance : tenter de comprendre quelque chose au fonctionnement de ce putain de GPS. Le tout avec, en fin de matinée et après moult cafés, une première approche des travaux pratiques : enregistrer des trajets “favoris”, corriger la luminosité, rabattre d'une poignée de décibels son caquet à la madame qui cause dans la boîte – personne fort agréable ma foi, que nous avons baptisée Roselyne parce qu'elle parle tout le temps : comprenne qui doit.

Cet après-midi, premier véritable exercice en temps et espace réels, en mode C.I.E. : Conduite avec Irremplaçable Embarquée, je me permets de le rappeler. La dite Irremplaçable me tannait depuis déjà des mois pour que je l'emmène au Bec-Hellouin (non, Nicolas, laissez tomber : j'ai déjà fait l'astuce foireuse à laquelle vous pensez...). Donc, nous programmîmes la destination et partâmes. Premier bras-de-fer entre Roselyne et moi : comme je ne m'étais pas avisé que le GPS était pré-programmé pour choisir l'itinéraire le plus rapide, Roselyne a voulu à toute force nous diriger vers l'autoroute, ce à quoi je me suis refusé avec une mâle énergie, malgré le côté émollient de sa voix de pétasse indifférente. Le résultat est qu'il a fallu ressortir en catastrophe la carte en papier plié : mon Irremplaçable de plein air ricanait, pas mécontente de sa revanche sur sa rivale de batterie.

Finalement, on arrive au Bec-Hellouin, le ciel s'étant miraculeusement (ou pas, d'ailleurs) dégagé peu après notre départ du Plessis (Dans... trois cents mètres, tournez à... droite). Première constatation amusante : pénétrant dans l'enceinte de l'abbaye (qui n'est pas une bonniche de moinillons engrossée par le prieur), nous nous avisons en même temps, Catherine et moi, que nous sommes déjà venus ici mais que nous l'avions parfaitement oublié. Deuxième constatation : la fière tour qui se dresse en avant de l'église est toute emmaillotée d'échafaudages, défigurée, pratiquement invisible. Mais en fait, on s'en fout, dans la mesure où le vrai but de cette sortie était de batifoler avec Roselyne, tout en écoutant des cantates de Bach. (Bach se laissant interrompre par une greluche vous signalant le rond-point que vous auriez très bien vu sans elle : il faut avoir vécu jusqu'au début du XXIe siècle pour connaître une expérience de ce calibre.)

Au retour, afin de corser encore l'affaire, j'ai jonglé avec les régulateur et limiteur de vitesse, ce qui fait qu'on s'est traîné à des allures de papy-casquette (le mot composé papy-casquette reste invariable : on l'oublie trop souvent). Là où Roselyne a vraiment failli s'énerver, c'est lorsque, au lieu de tourner à droite vers le Plessis, au sortir de la RN 13, j'ai pris à gauche pour aller chercher du ravitaillement liquide chez l'épicier divers : on la sentait prête à toutes les bassesses pour que je consente à faire demi-tour. Mais l'enjeu était trop important, je n'ai pas cédé. Finalement elle s'est tue, après que j'ai eu trouvé la touche appropriée à son mutisme.


Addendum : La semaine dernière, je vous avais détaillé notre menu de réveillon de Noël, mais sans illustration. Aujourd'hui, vous avez droit à la photo de ce que l'Irremplaçable nous a servi hier soir afin de colmater les brèches ouvertes par le pouilly-fuissé et le chablis, mais je ne vous dirai pas ce que c'est, parce que j'ai la flemme de m'en souvenir. De toute façon je n'ai pas le temps : il faut que j'aille faire prendre son bain à Roselyne, pendant que Catherine prépare le risotto.

jeudi 31 décembre 2009

Réveillon sans paroles, sans musique, sans rien

À Olivier Deprez

Ça a débuté comme ça. L'homme est arrivé du travail, vers six heures et demie. Les chiens ont témoigné de leur joie, la femme aussi mais à sa manière propre. Ensuite, on a débouché une bouteille de pouilly-fuissé, en écoutant Ella Fitzgerald avec Louis Armstrong, puis (passant au chablis), Armstrong tout seul. Là, l'Irremplaçable a sorti ce qu'elle avait préparé pour ce fameux “apéro dînatoire” (billet détaillé demain, avec photo).

À neuf heures moins le quart, notre réveillon était d'une certaine manière terminé – quoiqu'il nous restât une bouteille presque inentamée de chablis. Et tout cela tombait bien puisque la télévision transmettait deux films de Chaplin : La Ruée vers l'or pour commencer, The Kid, pour suivre.

Parenthèse courte : je hais les connards qui président aux destinées d'Arte, chaîne cloaquale pseudo-culturelle, dont j'espère qu'elle va rapidement crever dans d'atroces souffrances. En dehors du fait qu'ils passent tous leurs films étrangers en version doublée (dans l'espoir je suppose d'attirer trois crétins incultes supplémentaires, lesquels ne viennent évidemment jamais puisque existe TF1), pourquoi a-t-il fallu que, de La Ruée, ils nous passent cette version insupportable, doublée par Chaplin lui-même je ne sais quand, plutôt que le film original ? Sales cons ! Petites bites ! Noix vomiques ! En tout cas, ces raclures de bidet culturel nous ont au moins permis cette expérience : regarder La Ruée vers l'or vraiment muette : sans paroles, sans musique, sans rien, comme aurait dit Céline. Avec juste un retour rapide au son pour la “danse des petits pains” qui l'exigeait. Néanmoins, rancœur et pulsion de violence.

Mais, enfin, juste après, le Kid. Vu dix fois, comme vous je suppose. Le plus grand film de l'histoire. Sinon le plus grand, en tout cas le plus parfait. Pas une image à ôter, vraiment pas une. Le côté “Victor Hugo” de Chaplin parfaitement maîtrisé, contrairement à ce qui se passe dans d'autres films postérieurs (Les Feux de la rampe notamment, mais même, aussi, Les Lumières de la ville) – en quoi il est un artiste bien supérieur à Hugo, justement.

Et puis, l'avantage de revoir ces films pour la dixième fois (dix fois au moins : je me souviens, à la période de Noël 1964, sur la chaîne unique d'alors, d'une série de films, la première fois où je les ai vus, qui s'appelait : “Charlot a 75 ans” : oui, mes bons enfants, je vivais déjà alors que Chaplin était de deux ans plus jeune que mon père aujourd'hui...) – l'avantage, disais-je, est que l'on peut s'évader de ce qu'on nous montre au centre de l'écran, pour baguenauder sur ses périphéries. Noter par exemple que les femmes, chez Chaplin, sauf si elles sont assignées aux rôles d'amoureuse ou de victime, sont toujours d'odieuses mégères. Mais s'apercevoir aussitôt que les hommes ne sont pas mieux traités : en dehors de Chaplin lui-même, et des inamovibles flics (grands, jeunes, athlétiques, sûrs d'eux-mêmes et dominateurs comme dirait l'autre), ils sont tous laids, bedonnants, barbus, affligés de mimiques outrées, de gestes saccadés – ils font presque penser aux zombis de Romero, suscitant, comme eux, aussi bien le rire que le dégoût ou la pitié ; la pitié coiffant, résumant, fondant les deux autres sentiments.

On voit aussi que seul Chaplin est autorisé à se mouvoir pleinement dans le cadre : les “méchants” s'y essaient mais ils y sont irrémédiablement englués, repoussés et frappés par ses bords, cependant que les femmes (pas les mégères bien sûr) y restent immobiles, telles des cariatides ou des flambeaux (et on pense aux Sept épées d'Apollinaire).

Et puisque l'on s'est placé, dès le titre, sous le patronage de Céline, on voit bien aussi, ou plutôt, modestement, on tente de discerner les fils de nylon invisibles qui rattachent Charles à Louis-Ferdinand, on repère des parentés dans le regard, des acidités communes dans la notation. Et, surtout, un goût semblable pour l'exagération qui mène tout droit au burlesque, voire à la bouffonnerie pure.

Juste après, on se demande si ce ne serait pas précisément la marque du génie, cette manière de ne pas reculer devant l'éclat de rire, cette façon de rajouter une tarte à la crème, puis dix, juste aussitôt la première lancée ; quand un “bon faiseur” s'y refuserait absolument parce que ç'a déjà été fait, la tarte à la crème.

On se dit qu'on ne doit pas être totalement égaré, parce qu'un Proust (qui n'a jamais, à ma connaissance, parlé de Chaplin, même dans sa correspondance) ne répugne pas au burlesque, au guignol (les cuirs à répétition du maître d'hôtel de Balbec – le Grand Hôtel étant déjà, en soi, un théâtre de Guignol), à l'exagération pour-le-plaisir.

Il y a aussi que ces films (je reviens à Chaplin), que l'on a vus dix fois, que l'on croit connaître de fond en comble, demeurent énigmatiques, opaques ; ne demeurent en fait en lumière que telle ou telle scène, vues et revues : le reste se dérobe à la lumière, se renfonce dans l'inconscient du spectateur peut-être, d'une projection à l'autre. si bien que, pensant reparcourir un chemin bien balisé, le digérant du 31 décembre se retrouve entraîné dans un territoire presque inconnu dont seules quelques clairières lui disent vaguement quelque chose. Et alors, même la moustache, le melon et la badine prennent des airs un peu effrayants, toujours changeants, pas saisissables par le commun des.

Le voyageur de la Saint-Sylvestre éprouve alors le besoin de noter tout cela, et il le fait, ce qui le mène tout doucement à minuit. Là, il rend les armes, abdique toute individualité, renonce toute transcendance et finit par souhaiter à chaque passant égaré une prochaine année aussi supportable que possible.

mercredi 30 décembre 2009

Les Bidochon ont un nouveau char à bœufs (grande saga, part one)

C'est Élodie, la fille aînée de l'Irremplaçable, qui, voilà bien 15 ans, nous avait bidochonnés lors de notre première acquisition de téléphone portable, nous surprenant un matin nous appelant de la cuisine au salon pour vérifier que cet étrange petit engin fonctionnait bel et bien.

Il fonctionnait en effet, le téléphone fixe avait sonné contre toute attente lorsque Catherine en avait composé le numéro, et j'avais été émerveillé d'entendre à mon oreille gauche (je suis gaucher, c'est un réflexe) la voix si proche de la femme de ma vie qui, au même moment, se trouvait à au moins huit mètres cinquante de moi : grand moment, vertigineuse plongée dans le XXIe siècle s'annonçant alors.

Aujourd'hui, le Bidochon mâle, glorieux représentant de l'espèce, a parcouru 160 km avec sa nouvelle tomobile, bourrée (mais elle seule...) de gadgets qui le font se sentir parfaitement imbécile mais profondément satisfait de l'époque qui l'a vu naître. Le Bidochon mâle s'est notamment émerveillé que sa voiture puisse faire ce que, depuis trente ans, il accomplissait sans même y penser, à savoir se maintenir à 100 km/h sur une autoroute parfaitement plane et ne présentant pas le moindre obstacle. Il a eu également un roucoulement de caudillo de basse-cour lorsque, la pluie s'avivant, les balais d'essuie-glace ont intensifié leur va-et-vient stupide, comme Papa le fait dans Maman lorsqu'il sait que l'heure de “son” RER approche – et qu'être en retard au boulot c'est devenu la galère, à cause de Robert Musnachob, le nouveau chef magasinier qui se croit tout permis et se voit déjà patron de la boîte ; même qu'il pourrait bien le devenir, un jour, surtout si le cancer de M. Chagnon (Albert, le fils du dir. gé.) est plus grave qu'on ne veut bien nous le dire. Enfin bref : le syndicat s'en occupe.

Il y a aussi les phares, ces deux gros yeux de con : ils s'allument tout seuls dans le parking, et ils s'éteignent dès qu'on émerge dans la rue. Sauf si on émerge de nuit : là, ils restent allumés. Et puis, tous les biiip ! : la voiture des Bidochon passe son temps à avertir Didier Bidochon qu'il est sur le point de faire une grosse connerie – c'est un peu dévirilisant, à la longue.

Il reste une montagne à gravir, une Sainte-Victoire à maîtriser : le GPS. Grand Problème sans Solution. Didier Bidochon a bien compris que là était la bête tapie, le monstre à réduire, le Fafner à tronçonner façon puzzle. Il sait qu'il n'y arrivera pas tout seul – du reste il n'essaiera pas. Unique espoir : la C.I.E, Conduite avec Irremplaçable Embarquée. Les Bidochon comptent s'y lancer dès vendredi, s'ils sont remis de jeudi soir : ce sera, peut-être, le deuxième volet de cette saga, pleine de breur et de furuit.

Avis de publication

Le journal de novembre est disponible dans tous les bons kiosques...


Rajout de mercredi après-midi : dès le départ, je m'étais dit que je ne souhaitais pas avoir de commentaires concernant le journal, je les avais donc interdits sur l'autre blog... sans penser qu'ils allaient, du coup, se transporter ici, dans l'annonce de publication ! Je viens donc de les supprimer ici également – mais en laissant ceux déjà faits par égards pour leurs auteurs.

(Il va de soi que j'ai toujours une adresse mail privée...)

mardi 29 décembre 2009

Un petit mystère balzacien

C'est une question que je m'étais posée dès ma première lecture de La Comédie humaine, il y a un peu plus de vingt-cinq ans. Comme je n'en ai jamais trouvé la réponse, elle s'est transformée en énigme, laquelle a resurgi devant moi, intact, lorsque j'ai repris Illusions perdues et, depuis hier soir, Splendeurs et misères des courtisanes.

Balzac, il va sans dire, maîtrise parfaitement les règles de l'élision de la particule dans les noms de famille qui en comportent une ; aussi bien que Proust, ce qui n'est pas rien. Je rappelle brièvement la règle en question, afin d'être sûr qu'on me comprenne. Lorsqu'on ôte à un nom d'aristocrate (vrai ou faux, peu importe) son titre et son prénom pour ne donner que son patronyme, la particule de saute également, sauf si le nom ne comporte qu'une syllabe, ou deux dont la seconde est muette. Toutes les autres particules (d', du, des) sont inamovibles. Ainsi, le comte de Chambord sera-t-il appelé Chambord, mais Albert de Mun ou Joseph de Maistre resteront de Mun et de Maistre. Il existe quelques exceptions dues à l'usage (on dit couramment les Orléans pour désigner la famille d'Orléans, et toujours Sade alors que de Sade semblerait plus logique), “mais ce n'est pas le sujet”, comme dirait Nicolas.

Balzac, donc, maîtrise parfaitement ces règles : le duc de Grandlieu et celui de Réthoré sont appelés tout naturellement Grandlieu et Réthoré, cependant que Daniel d'Arthez, Maxime de Trailles, Ferdinand du Tillet et le comte des Lupeaulx restent d'Arthez, de Trailles, du Tillet et des Lupeaulx, conformément à ce qui doit être. Il y a pourtant une exception, cœur de mon énigme.

Henri de Marsay, le dandy le plus fameux de La Comédie humaine après Rastignac, est systématiquement appelé de Marsay, alors que la règle voudrait un simple Marsay. Pourquoi ? Pourquoi cette unique entorse, et en faveur de ce personnage précis ? Voilà mon énigme. Un moment je me suis dit qu'il fallait peut-être chercher la réponse du côté de ses origines à demi britanniques (de Marsay est le fils naturel de lord Dudley) mais ça ne me paraît guère tenir la route.

Alors voilà : s'il se trouvait qu'un éminent et cultivé balzacien vînt à passer en ces parages, je serais très honoré (oui, ça va : je l'ai fait exprès !) qu'il prît la peine de me fournir, sinon une réponse, du moins une hypothèse...

lundi 28 décembre 2009

Le Plessis des blogs a été une complète réussite !

Pour une première, vraiment... Jamais les organisateurs de ce premier Plessis des blogs ne se seraient attendus à un tel triomphe : on s'y est bousculé comme des malades, songez ! Et aucun détail n'avait été négligé pour que la soirée fût parfaite, ainsi que'en attestent le stagiaire boutonneux dépêché sur place par l'AFP et la semi-vierge épilée de Reuter.

Les invités, fascistement triés sur l'extrême-haut du volet, étaient accueillis par la puissance invitante en majesté : Didier Goux soi-même dans son grand uniforme d'obergrupenführer, et rasé de près, quasi à l'os, maxillaire tendu à envahir la Pologne, oreille wagnérienne en diable, sourire antisémite mais néanmoins bienveillant aux porteurs de cartons. Dès leur entrée, les invités les plus prestigieux étaient pris en photo (on ne sait jamais, ça peut resservir) par l'épouse du Maître, pressée néanmoins de retourner en cuisine, comme toute bonne épouse traditionnelle se doit de le faire.

Ce premier Plessis des blogs accueillit des blogueurs aussi brillants que la taulière de Un jour une photo, certaine de son talent supérieur malgré ses airs bonasses, prête à écraser les ovaires de la moindre suceuse amateur jetant les yeux sur son obergrupen à maxillaire mussolinien. Survint également – déjà bien entamé et plus de première jeunesse – une sorte de sanglier des Ardennes, mais privé de défenses et de molaires, qui s'auto-brailla phacochère en bâtiment, sans que personne ne comprenne ce qu'il voulait dire par “en bâtiment” : les plus glorieux éléments de la jeune milice assurant le service d'ordre (tous merveilleusement blonds, grands, découplés comme des statues grecques, sourire et regard scrupuleusement absents) finirent par le reconduire aux portes, après qu'il eut fourré son groin bourgeonnant sous deux ou trois jupes de jeunes femmes issues de la diversité, dont personne ne sut jamais au prix de quelles bassesses elles avaient pu s'introduire dans cette soirée bien sous tous rapports.

Nous eûmes aussi une sorte de bébé attardé, indolent et gras, qui s'était taillé un début de blogo-réputation en sanglotant sur son enfance misérable du XXe siècle et en poussant des cocoricos éraillés parce qu'il prétendait connaître un écrivain que personne ne lit et dont tous les gens qui comptent ignorent le nom. Il commençait à devenir pénible lorsqu'il s'est effondré sur place, victime des deux bouteilles de boisson anisée qu'il venait d'ingurgiter – personne n'a songé à le relever, par chance.

Ceux de la meute étaient venus aussi. Ils cachaient bien leur jeu, ces trois, couchés qu'ils étaient aux pieds des invités de marque. Cependant, merveille de l'instinct, chaque fois qu'un sans-carton se pointait à la porte des cuisines, venu à la nage par les égouts, avec ses petits yeux de chien battu, ils se précipitaient et taillaient à grand renfort de canines joyeuses dans les mollets niakoués, bougnoules, nègres, youpins, et autres métèques périphériques. On leur ôtait évidemment le morceau de la gueule, ayant à cœur de garder leur appétit intact et n'ayant pas trop suivi la traçabilité de la viande en question.

Enfin, nous bûmes et festoyâmes durant près d'une heure, refîmes le monde, qui nous le rendit bien, imaginûmes des scénarios impossibles, conspuïmes le monde tel qu'il semble être, rebuâmes une petite goutte, dévorîmes les filets de maquereau fumé et les petites rattes du Touquet, traînûmes dans la boue de nos ricanements les pires vertueux de l'époque, et nous énervîmes très fort contre les aberrations de la télé-satellite qui nous interdisait d'accéder à Arte – chaîne de merde néanmoins – sur laquelle nous souhaitassions revoir Les Feux de la rampe du divin Chaplin – de quoi reprender un ultassime alcoverre.

Splendeurs et misères des plumitifs de presse

Cette fois encore, je me délecte et me pourlèche de cette deuxième partie des Illusions perdues, dans laquelle je suis plongé depuis hier. Le tourbillon des déplacements, l'enchaînement étourdissant des scènes, l'ivresse que l'on sent chez l'auteur à faire circuler les personnages, à ramener sur le devant tous les noms déjà utilisés ailleurs – et tout cela sans jamais perdre de vue l'implacable mécanique qui va broyer ce petit con de Rubempré, l'inexorable de sa pitoyable tragédie, tout cela fait du livre – en cette partie tout au moins – un chef-d'œuvre d'intelligence et de cruauté. Il se peut que l'on soit là à l'acmé du roman – je veux dire : du genre romanesque, tel qu'il est né au XVIe siècle et se meurt sous nos yeux. Sans parler bien entendu du démontage sans pitié auquel se livre Balzac, de la presse bien entendu – et personne n'a été ni ne sera plus cruel, parce que plus juste, que lui en ce domaine –, mais aussi de l'édition et de la librairie : c'est à faire peur. Ces Illusions perdues, sont quelque chose comme le tombeau – aux allures de fosse commune – de tous les prétendants et prétendus journalistes, les plumitifs à vendre, folliculaires à louer et à louanges, passés, présents et, on doit le supposer, à venir.

Je disais plus haut “ce petit con de Rubempré”, parce que j'ai toujours détesté, voire méprisé Lucien Chardon (je lui rends son vrai nom pour l'humilier un peu...). Et je n'ai jamais compris Oscar Wilde qui, alors qu'on lui demandait de citer la plus grande tristesse de sa vie, répondait : «La mort de Lucien de Rubempré. » À chaque fois que j'ai lu Splendeurs et misères, j'ai au contraire éprouvé une joie féroce à voir enfin écrasé ce petit cafard, égoïste, fat, pusillanime et, au bout du compte, dénué du moindre talent.

Enfin, on se dit qu'un Balzac d'aujourd'hui, qui aurait le front, l'inconscience, l'héroïsme de se livrer à une telle charge furieuse contre la Sainte Trinité Presse-Édition-Librairie, et même s'il avait le génie pour le faire, celui-là serait un homme mort dès le lendemain de la parution de son livre, à supposer qu'il ait pu trouver un éditeur assez fou pour se faire hara-kiri en public. Une chape de silence distrait s'abattrait mollement sur lui, et il n'en serait plus question. Mais je crois que, même au XIXe siècle, toute complexion moins formidable que celle de Balzac y aurait également été anéantie.

dimanche 27 décembre 2009

Comment Balzac vient de me faire gagner 1500 euros (nets)

Je ne sais plus trop pourquoi on a pris un apéro. Laissez-moi le temps... Ah, oui : l'Irremplaçable a eu envie d'écouter un poème d'Aragon musiqué et chanté par Ferré. Or, à partir de six heures du soir, après la bouffe des chiens, chez nous, qui dit musique dit verre d'alcool. Or, il n'y avait rien. Je suis donc redescendu à Pacy chercher deux ou trois choses à licher. Mes Arabes (dans leur épicerie à porte ouverte, gelée) m'accueillent comme un ami (un client), tout se passe au mieux, comme d'habitude : j'aime beaucoup ces deux hommes.

Je reviens donc avec de quoi boire. Et nous nous mettons à causer...

On commence à parler, brièvement, de ce qu'elle lit, elle : Des choses cachées depuis la fondation du monde. Je suis fou de joie que Catherine se soit plongée dans René Girard (et dans Dostoïevski, grâce à Girard).

Moi, pendant ce temps, j'ai eu envie de relire la deuxième partie des Illusions perdues, grâce à Philippe Muray, qui en parle bellement dans ses Exorcismes intellectuels II.

Et, du coup, à Catherine qui a lu une vingtaine de volumes de Balzac, mais s'est arrêtée juste à l'orée de l'œuvre majeure – de l'une des œuvres majeures (pour lire autre chose que je l'ai pressée de découvrir : je suis parfois pénible...) –, je réaffirme qu'il est nécessaire de lire Illusions perdues, ainsi que sa suite, Splendeurs et misères des courtisanes. Là-dessus, on se ressert un verre (on n'est pas des premiers communiants) et je lui raconte un peu de quoi causent les Splendeurs et misères des courtisanes. Et je lui apprends l'existence du policier génial, proche de faire tomber Vautrin, dont le nom est CORENTIN.

Corentin, comme le héros des BM. Et, bien entendu, si le héros des BM s'appelle Corentin, c'est parce que Balzac : l'inventeur de la collection était tout sauf un crétin inculte, n'est-ce pas...

Là-dessus, on démarre, on dérape. (J'espère que le créateur de la BM ne me lira pas.) Je dis à Catherine à quel point NOTRE Corentin a été raté, dès le départ (Alain Delon avec des cheveux frisés : ça existe dans un film idiot, c'est totalement absurde). Comment j'ai essayé, lorsque le créateur s'est retiré, d'enrichir un peu l'affaire. Je lui dis surtout que, depuis que le créateur a disparu, j'ai tenté de “réenclencher le temps”. Ainsi, dis-je, il serait temps que les jumelles d'Aimé Brichot (personnage récurrent totalement raté depuis le début) accèdent enfin à l'adolescence, depuis 25 ans qu'elles existent.

Du coup, une idée point, évidemment. Les jumelles Brichot, Rose et Colette. Une se retrouvant témoin de ce qui arrive à une amie (un peu plus agée mais pas trop). Un serial killer éminemment sexuel qui a déjà massacré deux ou trois filles. Il en massacre une autre, au chapitre I et sous les yeux d'une de mes jumelles. Qu'il capture à la fin du chapitre premier, parce qu'elle l'a vu déployer son protocole macabre.

Plus tard, dans le livre, ne sachant pas que sa "prisonnière" est une jumelle, il croisera l'autre. Pensant devenir fou, il essaiera de la kidnapper à son tour. Elle lui échappera. Puis ira raconter ce qui vient de lui arriver à son père (flic, héros de la BM : suivez, merde...).

Or, son père, plongé dans l'enquête initiale, en sera écarté à partir du moment où l'une de ses filles sera impliquée. Sauf que que, sachant, par son autre fille, des choses que la police ne sait pas, il va tenter de mener sa propre enquête...

(Tout cela n'est pas un billet : juste des notes à ne pas oublier...)

Ce qui est amusant, finalement, si on replonge au fin fond de cette discussion, c'est qu'elle est partie de Philippe Muray – auteur de nombreux BM...


Carburant : Cidre et whisky pour l'Irremplaçable ; pastis pour moi.

Environnement sonore : œuvres pour piano de Szymanowski.

Azouz Begag, clown citoyen, durable (hélas !)... et raciste.

« Dans 10 ans, on sera entouré de Chinois, alors il faudra que l’on se serre les coudes, les Français, les Arabes et les Africains, afin de protéger notre identité. »

Grâce au pantin médiatique le plus désarticulé de sa génération – malgré une concurrence féroce –, nous savons désormais à quoi doivent ressembler, vont ressembler, ressemblent déjà notre vie et notre avenir : à un sketch de Coluche. Vous vous souvenez ? « Mais qu'est-ce que c'est que ces noirs qui viennent bouffer le pain de nos Arabes ? » On en est là, d'après mister be gag. Avec désormais le Chinois dans le rôle du méchant envahisseur. Pratique, le Chinois : comme il ne proteste ni ne pleurniche jamais, on peut y aller de la matraque avec enthousiasme.

En tout cas, une chose est certaine, pour ce qui me concerne : la perspective de devoir me serrer les coudes avec Azouz m'a définitivement guéri du désir d'en avoir, des coudes. Je saurai m'en passer, je crois.

samedi 26 décembre 2009

Oh, comme est calme ce matin !

Et voilà, c'est fini. On a bien festoyé, bu encore davantage, on s'est purgé de ses humeurs, on s'est couché la conscience apaisée. Ce matin, on s'est levé avant même l'apparition du jour et on a vu le soleil se lever, imperturbable. Puis, les deux chardonnerets sont arrivés ensemble à la mangeoire et on a été bien rassuré de les savoir encore vivants. Ils sont restés là assez longtemps, affichant un tranquille mépris pour les chiens qui sautillaient en grognant façon pitbull à deux mètres sous eux. Alors, on s'est dit qu'on était désormais tranquille pour un an et que les jours avaient commencé à rallonger. On s'est resservi une tasse de café. Pour accompagner la première cigarette.

vendredi 25 décembre 2009

Glorieuses épiphanies d'une décennie expirante

Alors, donc. Alors voilà. Alors, il paraît qu'il se trouve encore des crétins pour aimer ce protestant à manche à balai dans le cul. Qui a symbolisé la décennie disparaissant (lui-même étant mort, par chance).

Ce gros connard trotskyste à œil en bille de verre a, il faut l'admettre, symbolisé les années 90 On n'a rien vécu de pire que ces années-là. Il nous a tout inventé, ce con : le pacs, la parité, la féminisation des noms de métier ou de rien, la traque des discours anti-homos et anti-féministes, etc. Bref, une merde, puante, absolue. Il lui est arrivé, au protestant, ce qu'il méritait : viré, comme un sale con qu'il est. Et, maintenant, on va passer en revue ce qui s'est passé de merveilleux, dans la décennie passée, la sienne. Un simple tiercé, plus un ou deux advenants sans intérêt, éventuellement...

1) 21 avril 2002 : Le bonheur absolu, dès le début de la décennie. La gueule ravagée des partisans du Bien, les larmes qui coulent sur ces petites joues roses de militantes socialistes, leurs voix erratiques (ils sont le bien, bordel !), ensuite la grande quinzaine anti-le Pen, tous ces petits Jean-Moulin grotesques qui finissent par aller voter piteusement Chirac : une merveille. Non, là, je piurrais en rajouter, tartiner des feuillets sur ce moment magique, où le peuple reprend le contrôle sur les petits fonctionnaires, les petits profs, envoient chier tout le monde : vraiment, quel bonheur, vous ne pouvez pas savoir !

2) Le referendum sur l'Europe. La France et la Hollande qui disent NON. Il va de soi que, quelle que soit la question, à propos de l'Europe, il faut répondre NON : on l'a fait. Les petits valets poudrés, les July, les Ockrent, les UMP, les socialistes, tous les oui-oui, et encore tous les autres, nous vomissent, découvrent leur vrai visage. On s'en fout : on s'est bien marré. Votre Europe, mes drôles, on n'en veut pas. Ni aujourd'hui, ni jamais. On a tort ? C'est sûr ! Mais on vous emmerde ! Profond, très profond, les socialistes, les UMP, les écolos, tous : on vous emmerde.

3) Quelques jours plus tard, encore plus jouissif : L'ignoble Delanoë se prend une méga baffe dans sa gueule insupportable : pas de J.O. pour Paris en 2012 ! Merveilleux ! La ville pourrie de ce connard pourri restera ce qu'elle est : une grosse merde pour rollers pédés, une piste cyclable pour Oh!91 déjantés, le vague souvenir d'une ancienne vraie ville.

Là-dessus, il y a eu la merveilleuse surprise des Suisses renvoyant les minarets dans leurs zones pourries, crasseuses, violentes. Bref : la décennie est finie. La prochaine ne m'inspire aucune espérance particulière. Mais bon, allez savoir. On peut encore sortir les fusils de la paille, les grenades, gnin-gnin-gnin...

Si je ne suis pas mort à la fin de la prochaine décennie, je suis sûr que j'aurai vu des choses amusantes...

Nowel ! (Tentative de description gastronomique.)

Alors, voilà, tout est en voie d'achèvement. Le réveillon déjà n'est plus qu'un souvenir – mais encore vivace pour quelques heures. Ici, ce fut programme minimum : Catherine, Ludovic et moi. Pas de sapin, pas de cadeaux, pas de Minuit chrétien, pas d'heure solennelle. Début des hostilités vers six heures, armistice à neuf heures moins le quart, pour aller une fois de plus regarder Les Lumières de la ville, dont la fin m'a fait pleurer comme un veau, as usual. Entre les deux, pourtant, quelques somptuosités gastronomiques.

L'Irremplaçable, pour cet “apéritif dînatoire” (comme elle aime à dire) avait préparé trois assiettes afin d'éponger les bourgogne blanc que nous achetâmes ensemble il y a peu. Ni elle ni moi n'avons eu l'idée de prendre ces petits jardins à la française en photo, et je puis vous assurer que c'est vraiment dommage. Quand j'y ai enfin songé, chaque assiette ressemblait à un champ de bataille de 14, aux alentours de Verdun : pas photographiable pantoute. Néanmoins, il y avait :

– de petits sandwichs au tarama (tarama de Monoprix, n'ayant rien de commun avec les merdes rose fluo vendu par l'hyper du coin)

– des toasts de foie gras (acheté cru chez Picard et préparé à la maison, devinez par qui) avec une petite confiture d'oignons histoire de corser la plaisanterie

– des œufs de caille en gelée, agrémentés d'œufs de saumon, amoureusement concoctés par qui-vous-savez

- un verre d'eau de tomate (maison aussi, bien entendu), accompagnée de mozzarelle fraîche et pas industrielle pour deux lires.


À midi, ce 25 décembre, après un petit apéritif non-dînatoire (c'est tout de même Nowel, merde !), nous avons eu droit à une pastilla de pigeon marocaine (notre photo), destinée non seulement à nous booster le cholestérol, mais aussi à prouver qu'on est multiculturel à donf. Le tout accompagné par un reliquat de Sancerre rouge qui a bêtement pointé son goulot au moment de passer à table.

Actuellement, j'envisage une petite sieste ; je me demande bien pourquoi.

jeudi 24 décembre 2009

Mahler perdu puis retrouvé

Il souvient peut-être à quelques-uns d'entre vous d'un fort ancien billet, dans lequel je racontais comment j'avais perdu les deux premiers mouvements de la troisième symphonie de Mahler, dirigée par Pierre Boulez. Comme ce disque n'était jamais sorti de mon salon, j'en étais arrivé à la conclusion que je l'avais sans doute rangé dans une mauvaise pochette, et que je le retrouverais un jour – un jour, mais quand ? En attendant, je m'étais bien offert la même œuvre dirigée par Claudio Abbado, mais elle me plaisait moins : je préférais l'espèce de brutalité de Boulez, dans le premier mouvement...

Hier soir, encore sous le choc de constater que j'allais piloter la même voiture que mon ami OH!91, j'ai eu envie d'écouter la Symphonie des chants de deuil, de Gorecki. Je trouve le boîtier sagement rangé à sa place, l'ouvre, en extrait le disque, l'introduit dans son petit logement et...

Et ça ne va pas. La troisième symphonie de Gorecki (oui, c'est une histoire de troisièmes, tout cela) commence par une sorte de “nappe” de cordes jouant pianissimo, dans les graves : là, manifestement, j'entendais autre chose. Autre chose de familier, pourtant. Et, soudain, l'illumination : c'était les mesures initiales du premier mouvement de la troisième de Mahler ! Que je venais de retrouver par le plus grand des hasards, et dont on se demande bien ce qui avait pu me pousser à le ranger dans le boîter du Polonais.

Depuis, Claudio Abbado a tendance à me faire un peu la gueule.

mercredi 23 décembre 2009

Grosse déprime (passagère, je suppose)

Le lisant, je viens de me rendre compte que j'ai acheté, la semaine dernière, la même voiture que OH!91, mon ennemi intime et préféré... C'est rien, laissez, ça va passer...

(Si quelqu'un sait au volant de quoi roule la sublime Céleste, il est prié de NE PAS me le dire : ça va comme ça pour aujourd'hui...)

Vous dites ? Gide ? Vous écrivez ça comment ?

Tout à l'heure, descendant fumer, je m'engouffre dans l'ascenseur à la suite de deux jeunes filles, 15 ou 16 ans pour autant que je puisse en juger. L'une d'elles expliquait à l'autre qu'elle s'était fait reprendre par je ne sais qui, pour avoir dit “par contre” plutôt que “en revanche”. Je lui dis alors, tandis que la cabine s'ébranle, que depuis qu'André Gide en a décrété ainsi, on peut désormais utiliser “par contre”.

Elle : – C'est qui, Gide ? Durant une seconde, je crois à une plaisanterie. Mais non : devant mon silence, son amie réitère la question. Aucune de ces deux filles, qui doivent bien aller au lycée, je suppose, n'avait jamais entendu parler de Gide. Je précise qu'elles avaient l'air plutôt éveillé, s'exprimaient presque correctement, et ont même fait preuve d'une certaine curiosité intellectuelle, puisque, lorsque je leur eus donné le renseignement, l'une d'elles a sorti une espèce d'iPhone de sa poche afin de noter le nom de l'écrivain. Et que, plus tard, sur le parvis, elles m'ont très aimablement remercié de leur avoir appris quelque chose.

J'ai un certain nombre d'amis professeurs qui, parfois, lorsqu'ils sont en verve, me dressent un tableau apocalyptique de l'Éduc' Nat' (c'est tout ce que ça mérite, comme nom...) ; il m'arrive de les soupçonner de noircir un peu le tableau, par esprit de vengeance pour ainsi dire. Or, je me suis bel et bien trouvé face à deux filles ayant l'âge d'être en troisième ou en seconde, pas sottes et l'esprit curieux, qui n'avaient jamais entendu prononcer le nom d'André Gide. J'en ai été atterré tout le temps que ma cigarette a mis à se consumer, puis je m'en suis amusé : venant après les deux extraits mis en ligne ici de La Grande Déculturation, ces deux adolescentes, innocentes victimes d'un “corps enseignant” en complète déréliction, m'ont fourni la plus belle et la plus pertinente des illustrations.

En plus, elles étaient souriantes.

mardi 22 décembre 2009

L'écrivain est nu

C'est une formule, évidemment. On dit : «L'écrivain est nu. » C'est pour rire, au départ. Mais au départ de quoi ? Est-ce que l'écrivain est nu, de tout temps, sous tout projecteur, ou bien s'est-il mis à nu de lui-même, pour ne rien avoir de plus à vous demander ? Rien à cacher ? Difficile, hein ?

Admettons : il est écrivain, donc assez mal à l'aise face à votre empire ; admettons également qu'il s'appelle Renaud Camus, ce qui n'a rien de certain, reconnaissons-le ; il a deux ou trois choses à dire, de petites factures à protester – des créances à trois mois.

Vous lui escomptez péniblement quelques phrases – il faut bien qu'il s'occupe, n'est-ce pas ? Des phrases ? De lui ? Vous en voulez ? Allez vous faire foutre, mes drôles ! Trouvez-les donc vous-mêmes ! Disponibles, elles sont ; nombreuses, reliées les unes aux autres, enroulées merveilleusement entre elles, des anneaux de Moebius, des montagnes russes, des luna park – et deux ou trois fantasmes anciens ; très anciens mais agissant encore.

Savez-vous ce qu'est l'intelligence lorsqu'elle se noue au malheur, à la perte irrémédiable, au regret de ce qui n'a peut-être jamais été ? Non ? Moi non plus, en fait. Je crois entrevoir ; je ne compte pas vraiment mais je crois savoir.

Autoportrait au peignoir rouge ? Sans doute. Auteur en arrêt. Derrière, dans les rayons, les futurs livres s'écrivent, on s'est interrompu une seconde ou deux – comme ça, pour rire.

Tu reviendras à Cluny et Saint-Benoit

« En cette débâcle il n'y a d'espoir pour la culture que de nature beckettienne, à la Oh les beaux jours : un espoir contre tout espoir, pure volonté désespérée de continuer pour continuer, de persévérer dans l'être en dépit de toute raison, parce que chaque jour gagné est une éternité, chaque petite victoire une négation du pire, et qu'il n'y a d'alternative qu'entre cette obstination butée et la mort. On a avancé autre part, à propos de l'École – et puisque décidément il semble bien que le système scolaire dans son ensemble, faute d'unité de diagnostic et de volontés suffisamment répandues, et du fait des égoïsmes et des automatismes corporatistes, ne soit pas réformable globalement –, l'idée d'institutions isolées, pionnières, sécessionnistes quoiqu'elles aient vocation à servir d'exemple et d'entraînement, et qui fonctionneraient à partir d'un triple volontariat, celui des professeurs, celui des parents et celui des enfants. S'agissant de la culture en général, des procédures encore plus souples et plus ponctuelles pourraient sans doute être mises en œuvre, simples ententes étroitement circonscrites d'individus isolés (en société postculturelle, être cultivé c'est être nécessairement isolé) pour des buts déterminés, ou bien alliances plus solidement constituées autour d'objectifs plus larges. Le modèle, la référence mythique, la seule forme actuellement concevable d'une lointaine et infime espérance, ce sont les couvents du haut Moyen Âge, où trouvèrent un abri, au milieu de la violence et de la barbarie, et dans l'attente d'hypothétiques temps meilleurs, autant de lambeaux de la civilisation antique qu'il était possible d'en sauver tant bien que mal. Nos couvents à nous, laïques et culturels, ne pourront sans doute pas être réels, car il n'y a plus d'isolement possible sur le territoire entièrement quadrillé, commercialisé, banalisé, aménagé, viabilisé, couvert, de la banlieue universelle. En revanche, et sauf effondrement cataclysmique de ce système-là, il ne tient qu'à nous que de tels sanctuaires soient virtuels, et jamais dans l'histoire de l'humanité le virtuel n'a tenu entre ses lacs tant de réalité et de substance. Nous voyons tous les jours Internet, géniale invention aux usages fourvoyés comme tant d'autres avant elle, servir à la fois d'instrument et de vitrine à la grande déculturation. Il ne tient qu'à nous, à ceux qui le désirent, qu'il soit aussi – il l'est déjà un peu – le moyen d'un sauvetage, l'instrument d'une préservation et le témoin d'une survie.

« À la connaissance, à la pensée, à la littérature, à l'art, au mode poétique d'habiter la terre, n'appartiennent plus désormais que les marges des marges, les failles du système, ses moments de distraction, le territoire éclaté de ses oublis, qui par chance sont assez nombreux. La culture doit aimer comme la plus sûre de ses alliées, en ce réensauvagement du monde qu'inaugure son effacement, la négligence méprisante où elle est tenue. Au creux dangereux de la décivilisation en cours, parmi la violence que fomente de toute part la coïncidence de soi à soi (qui est précisément ce que de toutes ses forces, et de tout son art, elle s'acharnait à prévenir), il lui revient d'exister par surprise, aux heures, aux saisons, dans les cantons et le long des chemins de traverse que les vrais pouvoirs et leurs bandes de sicaires n'auront même pas songé, par dédain de sa faiblesse et par ignorance de ses visages, à débarrasser de ses dernières traces. »

R. Camus, La Grande Déculturation, Fayard, dernières pages.