C'est ce qui s'appelle se prendre dans ses propres filets. Un jour, vous décidez d'ouvrir un blog – idée qui, en soi, aurait dû suffire à vous alarmer sur votre santé mentale. Dans la foulée, vous choisissez de le faire sous votre nom véritable et de laisser les commentaires ouverts et totalement libres, sauf si certains devaient vous expédier dans l'un des culs de basse fosse que Modernœud creuse à plaisir. En réalité, vous n'avez rien choisi du tout, les deux choses se sont imposées à vous de manière tout à fait spontanée et naturelle – vous n'y avez même pas pensé, en fait ; et d'autant moins, dans le cas de la seconde proposition, que vous étiez fortement persuadé n'avoir jamais de commentateurs, ou alors vraiment très peu. En tout cas pas prou. Sauf qu'ils ont débarqué, les commentateurs. Pas par wagons, mais tout de même. Pour les neuf dixièmes d'entre eux, vous n'avez qu'à vous en féliciter, ou au moins vous en réjouir. Demeurent les dix pour cent.
Ceux-ci se divisent encore en deux. D'abord les trolls authentiques et assumés ; on s'en débarrasse en fin de compte assez facilement et sans même avoir à sortir le chevalet de torture du grenier. Il reste les autres, ceux qui commencent par vous laisser une phrase ou deux par jour, généralement en rapport avec le sujet de votre billet, et que vous accueillez sans méfiance car ils ne disent pas que des sottises, et même en profèrent assez peu. Généralement il s'agit de personnes n'ayant pas elles-mêmes de blog, ai-je cru remarquer.
Puis, leur babillage s'intensifie et s'éparpille tout à la fois, menace de virer à la logorrhée. Désormais, se sentant chez vous comme chez eux, si le sujet du jour ne les inspire pas plus que cela, ils ne se gênent pas pour parler d'autre chose – et entre eux de préférence. Bientôt, lorsque vous vous levez matin, vous les retrouvez là, au milieu de votre salon, poursuivant leur petite conversation de la veille, les pieds sur la table basse. Certains s'étonnent que vous n'ayez pas encore mis le café en route. Un peu plus tard ils vous signaleront sans trop de précautions oratoires qu'il est déjà passé midi et qu'il commencerait à faire faim…
Légèrement agacé de cette présence continuelle et encombrante – ils semblent vissés au canapé que vous aimeriez bien, de temps en temps, offrir à vos hôtes de simple passage –, vous vous permettez deux trois fines allusions destinées à leur faire comprendre que vous n'auriez rien contre un peu de calme et d'espace, pensant être tout à fait clair. Lettre morte.
À partir de là, vous devrez vous résigner à l'un ou l'autre des palliatifs que vous aviez rejetés au départ de cette belle aventure : activer la si mal nommée modération des commentaires, voire radicalement fermer ceux-ci, comme le fit tout à l'heure l'ami Georges dans sa grande sagesse – mais aucune n'est pleinement satisfaisante, bien entendu. Si vous avez la chance d'avoir une Irremplaçable à domicile, vous pouvez aussi la laisser monter au front afin de ventiler les fâcheux façon puzzle : elle fait cela très bien.
Il restera que vos squatteurs auront réussi à vous faire faire ce que vous ne vouliez pas, à vous contraindre. Et il n'est pas interdit de penser que certains iront encore s'offrir la posture du martyr de la liberté d'expression ou ironiseront sur votre “reniement”, alors même que ce seront eux, au bout du compte, qui vous y auront poussé.