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| Me r'garde pas comme ça, merde… |
Je crois avoir raison de penser qu'il n'existe pas de passerelle
entre ces deux catégories de personnes passant leur vie avec les mots et
les phrases : écrivain et écrivain en bâtiment. Néanmoins, je bute sur
un roc aux dimensions phénoménales : Balzac. Exemple unique a contrario, énorme dans les deux sens, exception qui confirme-etc.
Durant
environ quatre ans, de 1822 à 1825 approximativement, Balzac n'a été
rien d'autre que cela : un écrivain en bâtiment ; et des plus médiocres,
des plus vautrés (Vautrin ?) si je me réfère à ce que j'ai pu en lire.
Cet écrivain de second rayon, ce romancier-pour-filles, ce rejeton de
bourgeois qu'est Stefan Zweig n'a pas, dans sa biographie, par ailleurs
précieuse, de mots assez flétrisseurs pour le Balzac de ces années-là :
il réagit comme une chaisière se piquant de délicatesse et qui reproche
: « ta bite a un goût ! », au fort des Halles qui vient de lui
présenter innocemment et gaillardement la sienne. Et, en effet, les
écrits de Balzac (qui signe alors Saint-Aubin…), à cette époque, ont
indubitablement un goût. Sweig a raison : il s'enfonce. En principe, il ne devrait jamais en ressortir. Là où Zweig est innocent (au sens moderne de trisomique),
c'est qu'il garde le Balzac d'après en ligne de mire et qu'il juge le
Balzac-en-bâtiment d'après celui que, tout tranquillement, il a trouvé
relié plein cuir dans la bibliothèque de Papa. Il ne voit ni le mystère,
ni le miracle.
Le miracle m'est apparu ce matin, lorsque j'ai repris la nouvelle intitulé Adieu, que l'on m'avait, voilà quelques jours, sommé de relire.
Elle est en effet parfaite. Et elle date de février 1830. Or, un an et
demi plus tôt, Balzac n'avait encore rien écrit de mieux que les
méchants romans d'Horace de Saint-Aubin, qui tiennent à peu près le
milieu entre Harlequin et Brigade mondaine, en moins bien dans les deux cas. Entre 1829, date des Chouans,
et la fin de 1831, ce même homme va écrire près d'une vingtaine de
romans ou nouvelles qui, tous, figurent aujourd'hui en bonne place dans La Comédie Humaine.
Que s'est-il passé ? Comment Saint-Aubin est devenu Balzac sans la
moindre transition connue ? Quelle puissance a transformé le pousseur de
brouette en architecte ?
Y réfléchissant, et trouvant
qu'il était un exemple unique, il m'a semblé qu'on ne pourrait pas
m'opposer de contradiction à cette unicité. Puis, évidemment, le nom de Simenon a surgi.
Balzac et Simenon sont faciles à associer, en raison de l'abondance de
leur production et aussi d'une certaine ressemblance dans la manière d'émerger au grand jour. C'est du
reste ce qui permet de dire beaucoup de sottises à leur endroit. Même
Marcel Aymé a trouvé le moyen de dire deux grosses conneries en une
seule phrase, courte qui plus est : « Simenon, c'est Balzac sans les
longueurs. »
D'une part il n'y a aucune longueur chez Balzac, à moins d'admettre que l'on est tout à fait fermé à Balzac. Comment apprécier Eugénie Grandet sans la description minutieuse de Saumur qui l'ouvre ? Comprendre Beatrix sans celle de Guérande ?
Voir Lucien Chardon et Mme de Bargeton sans Angoulême ? Ursule Mirouët
si l'on ignore tout de Nemours ? Etc. D'autre part, on peut
difficilement imaginer deux romanciers plus éloignés l'un de l'autre que
Balzac et Simenon : celui-ci, de son propre aveu, cherche à atteindre
“l'homme nu” ; celui-là ne conçoit l'homme que social ; Simenon cherche à
atteindre l'invariant, Balzac ne s'intéresse qu'à ce qui est mouvant,
pris dans la société et les intérêts du moment.
Il
n'empêche que, vus de l'extérieur, en effet, Balzac et Simenon ont des
points communs, des similitudes de “parcours”. Et notamment le fait que
tous les deux ont commencé leur vie en se cachant derrière des
pseudonymes afin d'écrire des choses indignes de ce qu'ils allaient
devenir, dans le seul but de gagner l'argent dont ils avaient besoin (ce
qui est la définition même de l'écrivain en bâtiment).
La différence est que Simenon voulait devenir écrivain, et qu'il a, dès le début, considéré son bâtimanat
comme des gammes, un entraînement en vue de ce qu'il ferait plus tard.
De la même manière, l'invention de Maigret était, dans
son esprit, le simple passage à la marche supérieure, destinée à être
abandonnée dès qu'il se sentirait capable de se hisser sur la marche suivante.
(Et, en effet, il tente de tuer Maigret, ou au moins de le coller à la
retraite, dès le milieu des années trente, lorsqu'il pense, à juste
titre, être capable de passer à autre chose : il n'y reviendra que
pendant l'Occupation, parce qu'il faut bouffer, ce qui est une manière
de redevenir “en bâtiment” mais à un niveau supérieur).
Rien
de semblable chez Balzac. Il se passe quatre ou cinq ans, entre la mort
de Horace de Saint-Aubin et la naissance d'Honoré de Balzac, durant
lesquelles Honoré Balzac ne pense à rien moins qu'à la littérature, son
objectif (qui le suivra toute sa vie) étant juste de gagner de l'argent :
il devient éditeur, puis imprimeur, puis encore autre chose, se plante
partout et, du coup, parce qu'il n'a pas mieux à sa disposition, revient à l'écriture.
Là, 1829, il devient Honoré de Balzac. On ne peut pas imaginer plus
grande distance entre lui et Horace de Saint-Aubin : il bâclait des murs
de cuisine, il pose les pinceaux ; il les reprend, c'est la Naissance de Vénus.