jeudi 12 septembre 2013

Un bijoutier tue son braqueur… Oui, et alors ?


Les 11 septembre, on ne fait pas que commémorer l'effondrement des tours new-yorkaises où pleurnicher sur le sort de ce pauvre Allende : pendant que chacun déploie ses banderoles ou ranime la flamme devant ses icônes, le petit commerce de proximité continue. À Nice, deux jeunes (forcément, des jeunes : vous avez déjà vu de vieux braqueurs opérer à scooter ?) ont cru bon de venir délester un bijoutier de sa marchandise, après l'avoir plus ou moins molesté et sous la menace d'un fusil à pompe : il faut bien que jeunesse se passe, que frustration s'exprime, que vitalité se défoule. Le commerçant ne l'a pas entendu de cette oreille et, à peine les deux malfrats sortis de son échoppe, il s'en est extrait à son tour, arme au poing, afin de leur notifier sa façon de voir, en quelques crispations brèves de l'index sur la queue de détente. Il a tué le passager et, bien entendu, on commence à lui en faire un peu grief, alors qu'il n'a fait que défendre son bien contre deux petites crapules, dont l'une au moins – le mort – semble avoir été fâcheusement récidiviste, au moins si l'on en juge d'après la savoureuse déclaration de son frère : « Mon frère venait de sortir de prison. Il s’est réinséré, il allait être père de famille, il avait un appartement, il avait tout pour être bien. A mon avis, c’est le choc qu’il allait être papa que ça l’a fait péter un câble, c’est tout ! ».

Je savais la paternité dangereuse, mais à ce point… Quant à la réinsertion, elle semblait effectivement en très bonne voie. Ce sympathique futur papa serait probablement devenu ce que l'on pourrait appeler un multiréinséré, c'est-à-dire une dangereuse canaille.

Mes pensées compatissantes vont ce matin au bijoutier, qui n'a pas fini d'être tracassé pour son si naturel réflexe de défense. Je suppose que le fait d'avoir tiré dans le dos de son agresseur lui sera imputé à charge par ses juges ; ce, bien à tort à mon avis : il y a des gens qui ne méritent pas d'être tués de face.

mercredi 11 septembre 2013

Le fil de la pelote


Ce n'est jamais sans risque que l'on se replonge dans les livres de Léautaud. Il y a d'abord celui de n'en plus vouloir ressortir de longtemps ; mais aussi cet autre, peut-être plus grand, d'en être brusquement catapulté en direction d'autres livres, ceux des écrivains dont il parle. Le nom de Rémy de Gourmont surgit-il ? On se souvient brusquement que l'on est fort loin d'avoir épuisé les mille pages du volume que Bouquins lui a consacré, et que l'on a bien dû acheter, puis parcourir trop vite, à la suite d'une précédente incursion chez Léautaud. On pourrait commencer par relire les Épilogues, afin de se remettre en bouche, puis aller fouiller du côté des Promenades philosophiques… comme ça, pour voir un peu… après tout, ce n'est pas le temps qui nous manque, en ce moment…

Mais déjà Gourmont s'éloigne en pâlissant plus ou moins, Marcel Schwob vient de faire son entrée, à l'occasion de l'une de ces “nécros” dont Léautaud avait le chic. Versatile et volage, rien ne nous semble déjà plus urgent et désirable que d'aller extraire du rayon où il se tapit le gros volume dans lequel Phébus a recueilli ses œuvres il y a justement dix ans. Celui-là non plus, on n'en a pas épuisé les mines, loin s'en faut ! on se sentirait bien comme une dette envers le mort. Là encore, comme pour Gourmont, on pourrait entrer par une pièce un peu familière afin de se donner du cœur : Les Vies imaginaires, ou la Croisade des enfants, ou encore les Spicilèges. Oui, on va certainement faire ça, rapporter les deux volumes au salon pour y grappiller tout à l'aise. Oh ! puis non : le Schwob suffira pour le moment, c'est décidément lui qui fait le plus envie. D'un autre côté, cela coûte quoi donc, d'embarquer Gourmont en même temps ? 

Dans son coin, ravi du tour joué, Paul Léautaud ricane.

mardi 10 septembre 2013

Paul Léautaud ou le plaisir des retrouvailles


Parce que ma dernière villégiature ne m'incitait guère à la lecture, mais qu'on ne peut tout de même pas épuiser tout son temps à remplir des grilles de sudoku, j'ai passé les quatre jours qui viennent de s'écouler, bas-parleurs fichés dans les pavillons, à récouter les entretiens accordés par Paul Léautaud à Robert Mallet ; 38 émissions de la Radiodiffusion française, propagées sur les ondes de novembre 1950 à juillet 1951 : en ces temps, la radio était encore capable de s'honorer elle-même, et sans avoir l'air de trop y penser, qui plus est. 

Lire la transcription de ces échanges, dans le volume paru au Mercure de France du vivant de l'écrivain, voilà qui n'est pas suffisant : il faut vraiment les écouter si l'on veut vraiment les entendre. Très vite, ce qui n'était que radio se révèle aussi théâtre, tout comme Maurice Boissard perçait sous Léautaud. Il faut ne rien perdre de ses rires grinçants, des éclats de cette voix montant en vrille vers les aigus, des coups de canne frappés sur la table pour marteler physiquement, auditivement, ses oukases, des grommellements et des interjections. 

Retour à la maison, on sent bien qu'on ne quittera pas Léautaud. Pas comme cela, pas tout de suite, pas si aisément. À présent qu'on l'a bien et longuement écouté, il faut le lire ; et l'on reprend In memoriam, puis Passe-Temps, et encore les Mots, propos et anecdotes, cet irremplaçable fourre-tout étincelant d'ironie, pétillant d'intelligence, dans lequel toute l'époque se met à revivre, à reprendre souffle le temps d'une petite centaine de pages. Et l'on se dit, on se le dit parce qu'on le sait, on se dit que ce serait tout de même un long détour et beaucoup d'efforts inutiles que de vouloir contourner le Journal littéraire, à seule fin de prouver je ne sais quelle indépendance de notre esprit. Donc, on en lira quelques années, c'est entendu comme cela. Enfin seulement, on refermera les volets du pavillon de Fontenay (mais y en avait-il, des volets ? C'est là que la lecture du journal va nous être bien utile ! et il faudra encore, après, revenir ici pour préciser), en prenant bien soin de laisser bâiller la porte, afin que les chats et les chiens puissent continuer d'entrer et sortir, comme ils le font silencieusement depuis 57 ans, à la barbe des bonnes gens.



lundi 9 septembre 2013

Ma semaine au Club Meds


Mon unique expérience de séjour en milieu semi-carcéral ensoleillé, encore appelé club de vacances, remonte à une grosse quinzaine d’années, si ma mémoire est bonne ; et je trouve que j’ai fort bien fait d’y retourner voir car, en ce laps de temps, les choses ont étonnamment changé, parfois jusqu’à l’absurde.

Ne voulant pas pousser trop loin la sociabilité estivale, j’avais demandé aux Gentils Organisateurs – désormais appelés collectivement Team Meds, mais j’ai du mal à m’y faire – de me réserver une case individuelle, ce qui avait été fait, pour mon plus grand soulagement. Je retrouvai, à l’intérieur de cette paillotte fonctionnelle, tout ce qui faisait le prix des anciens bungalows : sobriété de la décoration, hygiène rigoureuse, etc., avec en plus une incroyable technologie embarquée, qui faisait désormais ressembler le lit à une couchette de vaisseau spatial, du moins d’après l’idée que je m’en suis toujours fait. L’autre innovation frappante était que les repas étaient désormais servis dans les paillottes et non plus au traditionnel buffet festif (bufestif ?), ce qui avait l’énorme avantage de ne plus devoir fréquenter trois fois par jour des douzaines de crétins mastiquant et hilares. Du reste, on fiche désormais une paix royale au client, ayant compris qu’il ne servait à rien de le submerger d’activités ludiques et souvent bruyantes : aujourd’hui, celui à qui il prendrait fantaisie de passer ses deux premières journées et nuits sans sortir une seule fois de son lit pourrait fort bien le faire, sans susciter le moindre étonnement dans l’équipe de maintenance et d’animation.

Du reste, le personnel aussi a subi en quinze ans d’intéressantes métamorphoses : les Gentilles Organisatrices sont désormais toutes vêtues de blanc ; et, si elles ne picolent plus le soir avec les Grands Corps Malades (c’est ainsi, assez bizarrement, qu’ont été rebaptisés les ex-Gentils Membres), elle ont à cœur de leur révéler l’homme branché qui sommeillait au fond d’eux-mêmes, d’évaluer et de révaluer sans cesse leurs divers potentiels physiques – en un mot, elles sont imprégnées de ce qu’on appellera faute de mieux : la culture de la perf’.

Mais le coup de génie du nouveau Club Meds, outre de rendre aux soirées leur calme naturel, c’est d’avoir instauré la semaine de vacances courant du lundi au lundi, en lieu et place de l’ancienne découpe, du samedi au suivant. Ce décalage permet aux bénéficiaires de rentrer chez eux dans un climat dénué de tension et d’acidité, sur des autoroutes aussi fluides qu’un sang de bébé non fumeur et abstème. C’est une bénédiction car, on s’en souvient, les retours à la maison du week-end représentaient une telle épreuve pour les nerfs des malheureux conducteurs que c’était encore des coups à finir à l’hôpital.
 

lundi 2 septembre 2013

Anesthésie générale


L'été ayant été (ça commence bien…) particulièrement riche en aventures de toutes sortes, le créateur et animateur tout-puissant de ce blog exemplaire a décidé de le plonger dans un coma (non éthylique pour une fois) d'une huitaine de jours, afin de prendre lui aussi une semaine de vacances en milieu fermé. Fermés, les commentaires le seront également durant la période, car je connais mes lecteurs et leur esprit facétieux.

vendredi 30 août 2013

La trompe de l'éléphant


Ce qui est énervant, chez les snobs d'extrême-droite à tendance néo-nazie, c'est cette posture qui consiste à prendre tout film français pour une daube, sauf s'il date de l'époque du muet avec image tremblotante : je m'inscris en faux, personnellement. Le diptyque d'Yves Robert (Éléphant et Paradis), écrit par Dabadie, me semble être l'exemple de ce que pouvait être le bon cinéma français, à l'époque où il devait gagner ses sous lui-même, et donc plaire au public payant plutôt qu'aux commissions de racket d'État, et où, de fait, en y embauchait de vrais acteurs plutôt que Romain Duris, Bruno Putzulu, Natacha Régnier ou Marion Cotillard – liste hélas non limitative.

Le hasard des zappings étant ce qu'il est, et mon sommeil aussi, j'ai revu hier, assez tard, Un éléphant, ça trompe énormément. Pour la quatrième ou cinquième fois, je ne saurais dire : les années s'entassent et la mémoire perd un peu le fil, même quand il est question d"éléphant. Scénario limpide, coulant, allant-de-soi, que j'aurais été fier d'avoir écrit ; content, au moins. Cela étant dit, après ces trois ou quatre ou cinq visions, une scène me demeure obscure. 

Elle concerne le personnage le plus intéressant du quatuor, celui joué par Claude Brasseur. Il est le pédé du groupe. Mais, justement, il n'est pas le pédé du groupe. Je me demande si, dans le cinéma français, il n'est pas le premier exemple de personnage qui se trouve être accessoirement homosexuel. (Je rappelle que le film date de 1976.) Rien ne le sépare ni ne le différencie des trois autres ; et, lorsque son homosexualité fait irruption – aux trois quarts du film – dans l'histoire, elle ne change rigoureusement rien, et il n'est même pas possible de déterminer si ses trois amis étaient déjà au courant ou s'ils le découvrent en même temps que nous, spectateurs.

Peut-être le subodoraient-ils, encore une fois comme nous. Car des indices sont semés dès le début, mais si discrets que le “Français moyen” peut parfaitement choisir de ne pas s'en apercevoir, ainsi qu'il en allait dans la vie d'alors, où la revendication n'était pas l'alpha et l'oméga des rapports entre les êtres, où chacun avait encore droit à sa part d'ombre. Claude Brasseur, on le sent (on le sent rétrospectivement, quand le film est fini), a choisi de ne pas se cacher ni s'afficher : il laisse faire les choses. De même, au spectateur, durant la première heure, est laissé le choix entre la découverte et l'ignorance. Les indices sont là : lorsque les mousquetaires se retrouvent sur le court de tennis [photo], Brasseur est le seul à arborer une tenue fantaisiste ; même chose lors d'un dîner de garçons, un peu plus loin dans le film ; et lorsque Rochefort décide de renouveler sa garde-robe, c'est à lui qu'il fait appel, et Brasseur l'emmène chez un tailleur, qui est visiblement son ami. Ces indices, on peut ne pas les voir, ils sont suffisamment discrets pour n'être pas signifiants. Mais alors, arrive la scène de la “révélation”, et elle reste (elle me reste) à peu près inintelligible, en tout cas énigmatique.

Nous sommes au mariage de Marthe Villalonga, mère de Guy Bedos (quelques scènes réjouissantes entre eux deux, mais assez anecdotiques).  Scène d'extérieur. Claude Brasseur avise, dans l'herbe, une gourmette frappée au prénom d'Éric. Il la ramasse, la brandit au-dessus de sa tête et, les yeux à la ronde, interroge : « À qui ? » Une voix hors champ répond : « À moi… » C'est celle de Pierre Malet, bel ange blond aux yeux d'azur. La courte scène qui s'ensuit révèle l'homosexualité de Brasseur.

Un peu plus tard dans le film, les mousquetaires sont attablés à la terrasse d'un bistrot de campagne, je ne sais plus trop pourquoi (comme quoi, on a beau voir les films cinq fois…). Soudain, se dirige vers eux un quinquagénaire un peu trop bien habillé et coiffé, flanqué d'un lévrier afghan, ou quelque chien de ce genre. Brasseur se tend : manifestement il sait qui est cet homme et il appréhende plus ou moins la confrontation qu'il pressent. Le quinqua balance sur la table la gourmette “Éric”, en laissant tomber d'un ton rageur et méprisant : « Pauvre conne ! » Puis, il retourne à sa voiture de sport décapotée (bagnole de pédé…) avec son lévrier et, avant de démarrer en trombe, jette sur la route une valise qui, sous le choc, s'ouvre et dégueule les vêtements qu'elle contenait. À table, Claude Brasseur a un petit rire en demi-teinte, les autres s'entre-regardent en silence ; même le “beauf à grande gueule”, Victor Lanoux, reste interdit.

Cette scène me demeure énigmatique, donc. La gourmette, ramassée dans l'herbe, pourquoi le “rival“ la balance-t-il à la figure de Brasseur, comme s'il s'agissait d'un cadeau fait par celui-ci à Pierre Malet ? D'où sort la valise qu'il jette hors de sa voiture ? Pourquoi, cinq minutes plus tard, voit-on Brasseur, en larmes, sembler faire ses bagages comme s'il s'apprêtait à quitter son propre appartement ?

Je crois que je n'éluciderai jamais ces questions, que cette scène me restera toujours opaque. En même temps, je n'y vois pas d'inconvénient : cette ombre dans laquelle Brasseur est toujours plus ou moins enveloppé – au moins dans le premier des deux films –, je la lui accorde volontiers.

jeudi 29 août 2013

Juillet fut très chouette


Ce n'est pas moi qui le dis, c'est dans le journal

mercredi 28 août 2013

La question qui me taraude


Comment peut-on s'intéresser sérieusement, plus de trois minutes par mois (et à plus forte raison pendant les mois sans r), à la question des retraites ? Quelle sorte de fromage fondu faut-il avoir à l'intérieur du crâne pour, à 25 ou 30 ans, commencer à trembler d'une indignation que la trouille multiplie, sous prétexte que, peut-être, on devra travailler jusqu'à 65 ou 67 ans au lieu de 62 ? À 57 ans, je n'ai encore jamais cherché à savoir quelle quantité d'argent me sera mensuellement allouée lorsque viendra le temps béni de me retirer de ce barnum. Parce que je m'en fous à peu près, et parce qu'il finira forcément par se trouver un quelconque fonctionnaire ou assimilé pour me le dire de lui-même et spontanément. La somme sera sans doute décevante : on s'en arrangera ; on jouera à devenir économes. Mais penser à ma retraite… ça, non, désolé, je ne peux pas.

mardi 27 août 2013

Jardins de Plieux


Quelle soudaine bouffée de souvenir dans cette photo que publiait hier Renaud Camus dans sa Chronologie ! En août 2009, nous ne montions guère au jardin haut, en partie pour inciter les chiens à ne pas aller d'eux-mêmes y massacrer les petits buis fraîchement plantés. Mais, après huit heures, lorsque les visites étaient officiellement terminées et que la chaleur daignait desserrer un peu sa griffe, nous venions nous installer, avec ou sans hôtes de passage, autour de la petite ronde en fer que nous avions transportée au pied du muret séparant les deux jardins, avec une bouteille de Tariquet ; et c'est cette façade que nous avions sous les yeux, nous la regardions sombrer avec lenteur dans le soir. Lorsque la nuit venait, nous remontions dans la salle des Pierres où les chauves-souris venaient nous donner leur bal silencieux, telles des fantômes de Viennoises sur un très vieux parquet. Et dans le dégradé bleu orange du couchant,  la branche de l'arbre mort conférait à la fenêtre donnant au nord une grâce précise de dessin japonais.

La daube française conserve sa fraîcheur


Il y a un moment, après avoir pris connaissance, entre les pages du magazine idoine, des films que nous proposaient pour ce soir les diverses chaînes mises à notre disposition, Catherine a, comme elle le fait presque chaque jour, poussé un long soupir de désespérance. Puis elle a dit : « C'est terrible, j'ai l'impression qu'il y a de plus en plus plus de films français… » Je lui ai alors expliqué qu'il s'agissait là, très probablement, d'une simple illusion d'optique, provoquée par le fait que, si nous visionnons très volontiers des œuvres américaines, britanniques, italiennes à l'occasion, japonaises, coréennes, voire espagnoles ou russes, nous fuyions comme la vérole les pellicules hexagonales, à moins qu'elles n'affichent leurs cinquante ans de cave. « Si bien que, ai-je conclu (parce qu'enfin, on n'allait pas non plus passer la journée là-dessus, d'autant que la pluie s'était mise à tomber dru et qu'il s'agissait d'aller dépendre le linge), la télévision reprogrammant toujours les mêmes films sans désemparer, les productions étrangères, le plus souvent déjà vues lors d'un précédent passage, prennent des allures de réchauffé et que notre œil ne les remarque même plus lorsqu'elles reviennent en plat du jour ; tandis que la daube française, religieusement ingoûtée, conserve toute sa fraîcheur. » Elle m'a alors lancé un long regard crépitant d'une admiration difficilement contenue.

dimanche 25 août 2013

Le spectre des Lombards


« […] Le monde continuait de s'abîmer entre la peste et la guerre. On n'en finissait pas. Un immense bégaiement de malheur et de violence emplissait le siècle et le ciel. L'histoire des hommes était celle du blé sous le fléau. Que voulait Dieu, et de quelle faute punissait-il ses créatures ?

» L'empire de Constantinople, occupé à combattre au loin les Avars et les Perses, avait besoin de l'impôt italien et ne lâchait pas prise. Pour écraser à la fin l'impétueux Totila, il avait fait appel à d'autres mercenaires, les Lombards, venus de la Baltique et, pour la plupart, adorateurs du dieu Odin. Certains disaient même que le vieux général Narsès, mécontent de ce qu'il estimait être l'ingratitude impériale, leur avait délibérément offert l'Italie. Ce qui est sûr, c'est que plus de cent mille hommes, femmes et enfants s'étaient répandus dans la plaine du Pô, dans l'Ombrie, dans le Latium ; pas un instant ils ne songeaient à repartir, et l'on était bien loin, avec eux, d'un Théodoric à Ravenne ou d'un Clovis dans les Gaules, ces barbares avisés qui avaient su composer, tant bien que mal, avec les vieilles lois de l'Empire.

» Ceux-là étaient des fauves. Leur seule vue inspirait une étrange terreur, avec leurs cheveux rasés jusqu'à l'occiput, et qui pendaient au-devant plus bas que leurs bajoues ; il y avait là quelque chose d'inquiétant, de contraire à l'ordinaire et naturelle façon de présenter aux autres son visage. Leur férocité était sans limites. Ils laissaient derrière eux des flammes, des charniers et des mutilations. L'Italie, après cette nouvelle tempête, demeurait comme une fille de ferme secouée, battue, bondée de semences et rendue folle ; elle ne savait plus à qui elle était. […] »

François Taillandier, L'Écriture du monde, Stock, pp. 142-143.

samedi 24 août 2013

La maladie de la bière


Je ne saurais dire exactement pourquoi, mais La Comète, repaire de gauchistes alcooliques situé au Kremlin-Bicêtre, est un bar qui incite à le quitter sans payer ce qu'on y a bu puis, parfois, vomi. Je sais de quoi je parle : ça m'est arrivé une ou deux fois, si j'ai bonne mémoire (mais on a rarement bonne mémoire quand on quitte La Comète) ; dans ces cas-là, la principale attraction du lieu (une attraction frisée et présentant des couches adipeuses excessives) paie à votre place et vous la remboursez la fois d'après : un peu comme ça se faisait dans la vraie vie et dans la France d'avant. Cela, c'est la race des non-payeurs épongiformes et oublieux : parvenus à l'étiage des 2,5 g, ils se disent soudain : « C'est bon, chuis blindé, faut qu'j'rentre… » Et ils partent sans se retourner, tel Wayne à la toute fin d'un film de Ford. Généralement, ce sont des hommes, il faut bien l'avouer – ce n'est pas à notre honneur, mes frères.

Mais, dernièrement, une nouvelle race a fait son apparition, dirait-on : la buveuse honteuse, vindicative et procédurière. La semi-pochetronne bien en cour (voir notre photo) qui considère que c'est déjà un grand honneur qu'elle fait à cette piétaille de gauche que de venir les visiter, qu'elle ne va pas en plus payer la bière qu'elle vient de discrètement roter sans écailler son rouge à lips. Comme il lui arrive régulièrement de se frotter à l'alpaga d'un ministre ou d'un autre (voire d'un Premier : notre photo, toujours), elle n'imagine même pas que les raclures populacières à qui elle a offert la condescendance de sa présence auront le front de lui réclamer la menue monnaie de la lumière progressiste qu'elle est venue dispenser sur ce coin de banlieue, un soir. D'après ce que j'ai pu lire ici ou là, pourtant, certains ont ce front.

Évidemment, que des gauchistes survivant grâce au RMI (ou au RSA ? À PSA ? BMW ? Mince, je m'embrouille…) se fassent escroquer par une bobo à foufoune parfumée Saint Laurent ne me gêne nullement, on s'en doute : ils n'ont qu'à passer leurs soirées avec des filles saines et normales, de celles qui sucent sans façon et reboivent un coup juste après, pour chasser l'arrière-goût.

Mais tout de même : quand des botoxées de gouvernement menacent de mettre en branle les tribunaux (mettre en branle : vocation profonde, et non sans retombées) pour quelques piécettes qui leur sont réclamées, je me demande s'il n'y aurait pas là matière à distribution de quelques beignes primairement viriles.

Si l'on suit Philippe Muray, ces cyborgs à peine femelles ont troqué l'envie du pénis contre l'envie du pénal : elles n'auront ni l'un ni l'autre, je vous le garantis.

jeudi 22 août 2013

La vraie vie du baron Metastaße Von Scanner



Le jeune baron Von Scanner (1917 – 2005) vint au monde en Bavière, ce qui n'est pas donné à tout le monde, juste avant la guerre de 14, à laquelle il échappa en raison de son jeune âge. Il en conçut, durant toute son enfance, une frustration sourde : le casque à pointe l'attirait, le fracas des combats et le silence des morts également – on le disait généralement, notamment Friedrich Glockengumpen, son percepteur acnéique et pédé rentré, très en avance pour son âge. En avance, il le fut pour son adhésion au parti nazi, puisqu'il n'avait que 18 ans lorsque la commotion de ces parades en uniformes lui fit prendre sa carte. Peu de temps après, il rejeta violemment son père, à qui il reprocha, en des termes que nous ne rapporterons pas ici, de lui avoir donné ce prénom de Metastaße, par référence déliquescente à un pseudo-poète d'un siècle oublié et décadent. Il se rebaptisa lui-même Ernst, par déférence envers Röhm, dont il admirait le côté guerrier, la moustache hitlérienne, et cette énorme bite qui circulait sur certaines photos que l'on se passait de main en main, à une époque.

Lorsque le vieux baron Dietrich Von Scanner mourut, en 1938, d'une fistule particulièrement pénible et lente à le tuer, Metastaße comprit qu'il lui revenait de relever sa maison, laquelle, tout de même, avait été distinguée par Frédéric, le grand Hohenstaufen, juste après je ne sais plus quelle reconquête de la Sicile. C'est à ce moment qu'il opta pour les études de médecine, le Reich tout neuf voyant d'un bon œil, et se montrant généreux en bourses pour eux, les jeunes espoirs de la chirurgie de demain.

Metastaße Von Scanner déchanta assez vite. Lorsqu'il fut nommé médecin-chef du camp de Treblinka, il comprit presque tout suite que la chirurgie outrancièrement intrusive telle que la pratiquait un peu plus loin son camarade d'université, Josef Mengele, était vouée à l'échec. Von Scanner reconnaissait qu'il était intéressant et instructif de séparer des frères siamois à vif, mais il voyait bien que ça ne menait à rien, d'un strict point de vue médical. Malgré les consignes aboyées de Heinrich Himmler, son saint patron à lunettes, il prit sur lui – car la science l'exigeait – de ne plus découper les siamois, mais de les envoyer au four tels que la nature aberrante les avait créés. Il s'en sentit beaucoup mieux.

Lorsque la clinique de Treblinka fut brusquement fermée, sur ordre suprême et pour des raisons de politique assez incompréhensibles, Von Scanner se retrouva marri, craignit la disgrâce, trembla pour Else, sa femme, et pour Tennis et Elbo, leurs deux enfants, crut que l'Allemagne allait s'écrouler ; connaissant le régime qu'il servait, il se vit mort et s'y résigna. Or, errance de l'administration, au lieu de l'éviscérer dans une arrière-cour de la gestapo, on lui confia la direction d'un laboratoire secondaire de Düsseldorf, ce qui l'humilia et le rassura tout à la fois.

À ce moment, et on peut le comprendre, la période était rude, le baron avait tout à fait perdu de vue le fait que sa famille avait surgi de l'anonymat à l'époque du Hohenstaufen : il songeait à survivre au régime en place et, croyez-moi, ce n'était pas si facile. En plus, ses enfants étaient entrés dans l'adolescence et avaient tendance à raconter n'importe quoi à voix trop haute. Malgré les éclatantes victoires sur le font de l'est, qui remplissaient chaque jour les communiqués, il lui semblait qu'il allait devenir urgent de trouver un moyen de se tirer de ce merdier vociférant qu'était le IIIème Reich. Il comprit très vite qu'il n'avait qu'une seule alternative : disparaître dans les pampas lointaines, ou devenir un génie.

C'est alors, poussé au cerveau par la trouille, dans les bombes russes et alliées ensevelissant Berlin, que le baron Metastaße Von Scanner eut l'illumination. Mengele, ce génie, s'était trompé : l'avenir était à l'observation externe. il fallait se diriger vers l'étude du corps humain de l'extérieur. Ce qui, en plus, aurait l'énorme avantage de ne plus impliquer la vivisection de tous ces juifs qui encombraient les parloirs, et dont le baron sentait bien qu'elle n'était pas très populaire.

Il commença à y réfléchir, dans les fracas d'avril ; il prit quelques notes, à propos d'un appareil circulaire dans lequel on introduirait le corps entier du malade pour le découper tranche à tranche, mais sans lui faire de mal (lors de leur dernière entrevue, le baron s'ouvrit à Josef Mengele de son idée ; celui-ci le regarda comme s'il était fou et courut tout aussitôt voir si son billet pour Montevideo était prêt) : on le prendrait en photo tranche à tranche et on verrait bien ce qui se passerait, là-dedans, de pas normal.

Le baron Metastaße Von Scanner ne vit jamais l'invention qui porte finalement son nom. Le lendemain du suicide d'Hitler – qu'il ignora –, trois nègres américains armés et en uniforme pénétrèrent dans sa chambre. Il se leva pour les accueillir, avec cette raideur prussienne qui était celle de son enfance. Pensant qu'il était animé de mauvaises intentions, ou ne pensant rien du tout, les trois nègres tirèrent en même temps.

Le scanner devrait attendre encore un peu.

mercredi 21 août 2013

Désarroi d'Elstir


C'est le deuxième soir qu'il fait cela, et au même moment. Quand le soleil tend à disparaître, puis disparaît effectivement, Elstir quitte la maison pour aller s'allonger juste devant le portail, tourné vers l'église, c'est-à-dire dans la direction par laquelle nous arrivons généralement. Il prend cette pose magnifique qui m'inspire toujours un certain respect pour lui et tendrait presque à me faire croire à la transmigration des âmes : couché sur le ventre, les deux pattes avant allongées bien parallèlement devant lui, et la tête redressée avec une certaine fierté dédaigneuse. Ses yeux sont fixés sur la rue, il attend. Sans imatience notable, mais avec une certaine intensité. Au bout d'un moment, il semble se résigner à ne pas voir arriver Catherine et laisse retomber son museau sur ses pattes. Mais au moindre bruit, qu'il est seul à percevoir, il reprend sa pose de sphinx inquiet et vigilant, gardien dérisoire d'une énigme à laquelle il ne peut rien comprendre. Je ne peux même pas lui expliquer que je vais ramener demain sa maîtresse, d'autant moins que l'humain que je suis n'a guère plus que lui de certitudes sur le sujet de ce retour bercailleux. Lorsque la nuit tombe tout à fait il rentre, mais on comprend qu'il ne va dormir que d'un œil, gardant l'autre pour une arrivée possible, miraculeuse, stroboscopée par le même gyrophare bleu qui a signé le départ.

Sous l'œil des barbares


Le nouveau roman de François Taillandier – dont je recommande vivement, par ailleurs, la pentalogie intitulée La Grande Intrigue – s'appelle L'Écriture du monde. Si j'ai bien compris ce que j'ai lu ici et là, il s'agit du premier volet d'une trilogie dont les différentes actions se dérouleront entre la déposition du dernier empereur de Rome, Romulus Augustus (rebaptisé par le peuple Augustulus…), en 476, et l'avènement d'Hugues Capet en 987. Dans ce premier volume, en effet, nous suivons Cassiodore, Romain de vieille souche, intellectuel et homme d'État passé au service du roi ostrogoth Théodoric. Le présent de l'action, si l'on peut parler d'action pour le moment, est daté de 550, Anno Domini. Je n'en ai encore lu que 90 pages, néanmoins je pressens que la retraite prise par Cassiodore dans ses terres italiennes, au moment où s'ouvre le livre, va être moins reposante et méditative que ce qu'il croit – mais je peux être surpris. Du reste, il serait sans doute prudent, avant d'émettre un avis sur le roman, d'en savoir un peu plus sur son personnage principal. Donc, en place d'une critique, un court extrait :

« Il approfondit vers ce temps-là une intuition ancienne, au point qu'elle prit en lui les caractères d'une conviction, et même d'une évidence : il est des intérêts humains trop décisifs pour être subordonnés à l'idiotie politique. Le mot “intérêt” était faible : c'est de l'homme qu'il s'agissait. Le devenir moral d'une société, le sens qu'elle fournit au simple fait de vivre, la place qu'elle attribue aux actes de chacun, les notions qu'elle implante en chaque conscience, les lois par lesquelles elle s'oriente et cherche le salut commun, tout cela requérait d'autres soins que ceux de l'administration et de la guerre, et le cheptel humain avait besoin d'autres bergers que des monarques, des sénateurs, des généraux et des logothètes. »

François Taillandier, L'Écriture du monde, Stock, p. 86.

mardi 20 août 2013

Portrait de Babel


C'est un bon grand-père, on imagine son sourire, on a presque envie de le connaître ; on le ferait, si on avait le temps. On imagine qu'il est en train de terminer une vie tout à fait ordinaire, comme moi ou vous, il a fait des enfants qui l'aiment beaucoup et qui ont plaisir à le venir voir, si ce n'est pas trop souvent et pas trop longtemps.

Parce que, tout de même, avec l'âge et la diminution normale des neurones– c'est un peu moins gênant qu'Alzheimer, vis-à-vis des voisins et des collègues –, grand-père Babel est devenu gauchiste ; il lui restait ça comme issue pour rester jeune à ses propres yeux : il a foncé comme un gamin. Depuis la révélation qu'il a eue, de cette fontaine de jouvence idéologico-gériatrique, il s'esbaudit de tous les combats, il s'y lance, s'y donne, s'y abandonne. 

Ses enfants, normalement et quiètement socialistes, s'inquiètent un peu, donc. Dans la voiture, quand ils vont le visiter, ils en parlent à mi-voix, pour ne pas provoquer d'inutiles discussions avec leurs jeunes héritiers installés à l'arrière de l'Audi achetée d'occasion l'année dernière (mais avec toutes les options), grâce au bon président Hollande qui a permis le déblocage anticipé de l'épargne d'entreprise (qui n'est plus ce qu'elle a été, cependant : salaud de Sarkozy, président des riches).

Les petits-enfants de Babel, eux, c'est autre chose : les dérapages incontrôlés de Papy, ça les amuse plutôt, et même beaucoup. D'abord parce qu'ils l'aiment vraiment ; plus que leurs parents, si ça se trouve. Il est leur véritable enfance, la part irréductible. Et ils sentent confusément qu'ils ne tarderont pas à le perdre, forcément : ils sont, cette troisième génération, suffisamment grandis, pour entrevoir déjà quelle merde est la vie.

À l'arrière de la voiture, ils repassent leur leçon, se morigènent mutuellement, révisent leur gauchisme, celui qui fera plaisir à Papy. S'ils sont consciencieux, ils ont peut-être fait des fiches : l'aéroport de Notre-Dame-des-Landes, l'ignominie planétaire des États-Unis, le caractère diabolique des Juifs et de l'État d'Israël, plus trois ou quatre manies plus innocentes qu'on réactivera au moment de la tarte aux pommes bourrative et imbouffable, avant que Papy ne s'endorme sur sa révolution à cause du petit rouge acheté à son vieux camarade chevelu, producteur de vin alternatif.

Finalement, ils passeront un excellent dimanche. Parce que, tout de même, Papy c'est un sacré mec. Il raconte n'importe quoi, mais alors, quelle santé ! Et tu as vu la tronche de Papa quand il a dit que personne ne devrait avoir droit à plus qu'un trois-pièces dans un HLM d'État ? Putain, trop drôle ! Si Papy était au pouvoir, Papa se retrouverait à transporter les poubelles communautaires !

Au bout du compte, le week-end a été bon pour tout le monde. Les petits-enfants se sont bricolé un ou deux souvenirs supplémentaires pour bientôt, quand Papy aura été bouffé par son crabe prévisible ; la génération intermédiaire a puisé dans la rencontre des raisons plus fortes de voter raisonnablement François Hollande (« Non, parce que, franchement, ton père, il est très gentil, et tu sais que je l'aime beaucoup, mais enfin, là, son côté Lénine en couche Confiance c'est un peu limite, non ? »).

Quant à notre Babel, eh bien je crois qu'on ne peut que l'envier : il a passé la journée avec les trois ou quatre êtres qu'il aime le plus au monde, il est sûr d'avoir bousculé ses petits-enfants, de leur avoir, par ses outrances verbales, prouvé sa jeunesse alors qu'il n'a fait que signer son grand âge. Il espère qu'ils reviendront dans trois semaines comme Geneviève – sa belle-fille qu'il n'aime pas tant que ça, au fond ; mais bon : c'est la mère des petits – le lui a assuré ; mais il sait bien que les excuses sont nombreuses pour différer, il la connaît, et son fils aussi.

Il patientera, il a l'habitude ; pour que le temps passe mieux, il pensera à la révolution imminente. Il fait ça depuis si longtemps, une semaine de plus ou de moins…

La Différence


Le passé a un parfum ; l'avenir, une odeur.

lundi 19 août 2013

L'Automne viendra


Il viendra et sera accueilli comme il le mérite. Nous le saluerons et nous inclinerons devant lui avec une reconnaissance teintée d'un peu d'humilité. Nous aurons soin de laisser un peu pétiller nos yeux, afin qu'il ne se prenne pas trop pour le dieu sauveur, tout de même, l'inca stupide et fat et cruel. Mais le risque est faible : l'automne par nature, par décret de nature, est doux, humide et lentement mordoré, comme une femme découverte.

Il viendra, sois-en sûr, il nous attend ; avec le calme qui est sa marque et qu'il camoufle par pudeur, crainte de n'être pas assez aimé, sous des bourrasques peu sérieuses. L'été sera balayé avant même de se rendre compte de quoi que ce soit, avec ses imprégnations huileuses et malodorantes : l'été est aussi imbécile que ses sectataires, peut-être davantage ; mais cessons de penser à lui : il est plus mort que nous ne le serons jamais. Et revenons à la saison bénie qui s'avance. Déjà le violoncelle point sous la guitare, les accords se font moins souriants ; l'architecture prend le pas sur la mélodie, le sud alangui se rétracte – la pluie nourricière est là, toute proche.

L'automne viendra, c'est écrit ; il n'y a qu'à patienter, serrer les dents, tenir.

dimanche 18 août 2013

Fin de soirée


Quand le ciel s'assombrit, ce n'est pas nécessairement que la nuit vient. Il peut y avoir à cette brusque décrue de la lumière, à quoi on est accoutumé, des raisons nouvelles, des embardées du temps, un dérapage, un ricanement, on ne sait quoi. Il faut bien en tenir compte, regarder le jardin sous cet éclairage bizarre, écouter avec une grande attention l'assourdissement du chant des piafs, scruter les réactions des chiens. Mais cela n'empêchera pas le ciel d'être un peu moins assuré de lui-même, si toutefois on peut en juger, au milieu de l'agitation immobile, rigoureusement, qui s'est emparée de nous, que l'on n'attendait nullement et dont on tente de se moquer, avec ce cynisme gêné aux manches car un peu neuf. On finit par ne plus bouger, rapidement ; on attend le prochain nuage, on se dit que non, quand même, et pourtant il arrive – on le savait.

Quand le ciel s'assombrit, ce n'est pas nécessairement que la nuit vient. Mais parfois oui.

vendredi 16 août 2013

La Visite


Le moment où disparaissent les hôtes, même si leur séjour fut, comme c'est le cas, des plus agréables, ce moment ressemble toujours plus ou moins à un retour à l'ordre ancien, celui que l'on pensait immuable et qui fut bousculé un instant. Pour compenser le (discret) surcroît d'agitation des derniers jours, on se glisse dans une immobilité nonchalante, on a envie de lectures un peu paresseuses et distraites, on se montre plus attentif au lent écoulement du temps, on laisse la maison et son silence se refermer autour de soi comme un cocon. – Même les chiens semblent avoir une qualité de sommeil différente ; ils dorment plus intensément.

Mais en même temps, l'absence reste sensible pendant plusieurs heures après le départ ; à chaque changement de pièce, on cherche machinalement du regard ceux qui y étaient et n'y sont plus. Il y a un vide, de taille et de forme indéfinissable, qui semble refuser de nous lâcher pour se dissoudre ; et c'est un vide de poids. Un peu comme si un invisible bistouri venait de nous retirer un organe et que les autres, autour, se trouvaient tout désemparés de cet espace accru qui leur est offert. Il en restera peut-être une infime cicatrice à l'âme, mais on ne peut pas le savoir à l'avance : certains hôtes sont des praticiens fort habiles.