mercredi 8 juin 2022

Coule, Raoul

Raoul Ponchon, 1848 – 1937.

 Rien de tel qu'un natif de La Roche-sur-Yon pour vous mitonner un authentique Parisien. C'est ce qui est arrivé à Raoul Ponchon, qui a passé l'essentiel de sa vie dans les rues et dans les troquets de la Rive gauche, entre la révolution qui l'a vu naître et une guerre mondiale à quoi il a échappé de justesse. Cette longue existence a été presque entièrement consacrée à vider et à écrire des verres et des vers ; la seconde de ces activités, qu'il pratiquait dans les journaux et les revues de l'époque, lui permettant de satisfaire à la première, en compagnie d'amis choisis, tels que Jean Richepin, Paul Bourget, Forain, et d'autres du même capiteux tonneau. Comme poète de comptoir, il fut apprécié par Verlaine, puis par Apollinaire, ce qui n'est pas si mal – et amplement mérité.

Ponchon était si occupé à déambuler de zincs en arrière-salles qu'il attendit d'avoir 72 ans – et quelque pressant besoin d'argent (qui donc a dit : « L'argent liquide est fait pour être bu. » ? Ne sais plus…) pour réunir quelques-uns de ses poèmes afin de les faire éditer en recueil : ce fut La Muse au cabaret, judicieusement réédité à la fin du XXe siècle par Grasset dans ses fameux Cahiers rouges, et qu'il est facile de se procurer – je puis en témoigner, pour l'avoir fait récemment – moyennant le prix d'un ballon de sancerre ou de pouilly fumé. Trois autres Muse verront le jour après sa mort : la Vagabonde, la Frondeuse et la Gaillarde, qu'on doit pouvoir trouver également.

Sur ses très vieux jours, en 1924, ses amis se coaliseront pour le faire élire à l'Académie Goncourt, afin qu'il bénéficie de la petite rente accrochée à son fauteuil. Comme il est bon garçon, il les et se laissera faire ; ce qui ne l'empêchera pas de mourir à l'hôpital comme le plus anonyme des pochards – ou des pochtrons si l'on tient à faire rimer son patronyme.

Piéton de Paris à l'instar de Léon-Paul Fargue, Ponchon fut amoureux comme lui  des deux ou trois quartiers qu'il a arpentés, du café de Cluny à son “bouillon” favori de la rue Racine, sans compter les quelques étapes intermédiaires qu'il avait garde de négliger. Mais ce Parisien d'élection avait aussi ses dégoûts et ses mépris, comme le montre ce quatrain, que je vous gardais en réserve (du patron) pour ma conclusion ; en guise, si l'on veut, de dernier-pour-la-route :

                                             

                                                   Je hais les tours de Saint-Sulpice

                                                  Quand je les rencontre

                                                  Je pisse

                                                 Contre

14 commentaires:

  1. Comme il est bon garçon, il les et se laissera faire

    Il les quoi ? 🤔
    Et il leur reprochait quoi au tours de Saint-Sulpice ?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Eh bien : il les (et se) laissera faire !

      Supprimer
    2. Pour les tours, je ne sais pas…

      Supprimer
    3. Mais non, mais non : une simple mise en facteur commun ! Rien que de très banal…

      Supprimer
  2. callaval@hotmail.fr8 juin 2022 à 19:10

    "une guerre mondiale à quoi il a échappé de justesse" ... Je me demandais (j'ai parfois des idées sottes) si "à laquelle" n'aurait pas été plus approprié...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Les deux sont correctes. "À quoi" est sans doute plus rare, et donc, de ce fait même, flatte davantage mon impénitent snobisme langagier.

      Supprimer
  3. Je trouve qu'attendre d'avoir 72 avant de se mettre à publier quelque chose est une mesure sage.
    Mais, j'y pense, après s'être soulagé sur les tours de Saint Sulpice, peut-être lui prenait il l'envie d'aller s'en jeter un au café Caron qui n'étaient qu'à quelques encablures (au coin de la rue des Saints Pères et de la rue de l'Université) pour rejoindre Huysmans qui y passait pas mal de temps et qui y a croqué quelques personnages dans "Les habitués de café" dans les dernières années du XIXème.
    Plutôt que de lire l'édition récente de Grasset, si la lecture sur un écran ne vous rebute pas, je vous conseille ceci https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k319264h/f243.item pour retrouver d'autres piétons de Paris.

    La Dive

    RépondreSupprimer
  4. Raoul Pochetron ? Toujours est-il que c'est beau : mourir à 88 ans en passant sa vie au bistro...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je savais que vous apprécieriez le tour de force !

      Cela dit, il faut aussi se faire élire chez les Goncourt et devenir officier de la Légion d'honneur…

      Supprimer
  5. Raoul Pochetron n'arrive pas à la cheville d'Hector Poivrot, le célèbre détective-oenologue qui a résolu avec brio l'affaire Xavier Dupont de Ligonnès ou XDDL, grace aux talents de medium de sa soeur Cassandre.
    Vlad l'Enfumeur

    RépondreSupprimer
  6. un modèle pour nous tous.

    RépondreSupprimer

La boutique est rouverte… mais les anonymes continueront d'en être impitoyablement expulsés, sans sommation ni motif.