Retour de Levallois, je me suis arrêté à Pacy, mais à une autre époque que celle de la photo, que j'aurais adoré connaître – mon côté passéiste indécrottable. J'ai acheté cinq bières (mais je ne vous dirai pas lesquelles : on ne va pas retomber dans les discussions d'hier) chez l'épicier divers, et une baguette tradition chez le boulanger pas divers.
Là-dessus, je retourne vers ma voiture, pressé d'aller goûter à mes achats (moins la baguette). Entre la quincaillerie et la poste, je repère la semi-clodo en jogging qui est presque toujours là. Comme toutes ses semblables, il est mal aisé de lui donner un âge. Du reste, je ne pense pas qu'elle soit vraiment clodo (pardon : SDF). Mais enfin, on sent bien que, même si elle dispose d'un trou pour dormir, l'essentiel de sa vie se passe dans les rues de Pacy-sur-Eure. Elle a ce teint plombé des filles qui on bu leur dernier verre d'eau au moment de leur puberté, et encore. C'est bien simple : on dirait Nicolas déguisé en fille (te fâche pas, Gros, je déconne !).
Nous n'avons jamais échangé un mot. Or, là, au moment où je passe à sa hauteur, elle me dit : « On a fait ses courses pour son dîner ? », en exhibant des gencives violacées et des dents à peine visibles. Je me contente d'un sourire pour réponse et, la dépassant, je me plais à imaginer le dîner en question : mes cinq bières versées dans un saladier, et y trempant mes mouillettes. Juste ensuite, je me fais la réflexion que cette femme ne doit pas être si clodo que je le pense, car je ne l'ai jamais vu réclamer la pièce à qui que ce soit, en tout cas pas à moi. Le plus souvent, elle est là, dans la rue principale, même pas assise – juste là, immobile, silencieuse, le regard un peu ailleurs.
Je vais pour fermer sur moi-même la portière de ma voiture lorsque : « Pardon, Monsieur... ». Je la rouvre, elle est là. « Vous n'auriez pas deux euros ? » (De ce ton qui serre le cœur , trop humble, trop préparé au refus, qu'ont les gens qui sollicitent.) Et aussitôt, constatant le luxe insolent de votre serviteur : « Ou quatre, si vous pouvez... ». De cette même voix lointaine et désabusée qui attend le "non". Je lui ai donné trois euros. Non pour couper la poire en deux, mais parce que j'avais trois euros à portée de main. On s'est mutuellement souhaité une bonne soirée.
Pour la suite, j'avoue avoir été coupable d'une mauvaise pensée. De cette mauvaise pensée : « Maintenant que j'ai donné la première pièce, va-t-elle se précipiter sur moi à chaque fois qu'elle me verra ? » Et quand bien même ?
Si ça se trouve, elle s'appelle Violette, ou Virginie, ou Patricia. Elle a sans doute été une jeune fille, et peut-être fort belle. On peut imaginer que j'ai été son prince charmant sur le retour, durant trois secondes, le temps que les pièces passent de ma main à la sienne.
Là-dessus, je retourne vers ma voiture, pressé d'aller goûter à mes achats (moins la baguette). Entre la quincaillerie et la poste, je repère la semi-clodo en jogging qui est presque toujours là. Comme toutes ses semblables, il est mal aisé de lui donner un âge. Du reste, je ne pense pas qu'elle soit vraiment clodo (pardon : SDF). Mais enfin, on sent bien que, même si elle dispose d'un trou pour dormir, l'essentiel de sa vie se passe dans les rues de Pacy-sur-Eure. Elle a ce teint plombé des filles qui on bu leur dernier verre d'eau au moment de leur puberté, et encore. C'est bien simple : on dirait Nicolas déguisé en fille (te fâche pas, Gros, je déconne !).
Nous n'avons jamais échangé un mot. Or, là, au moment où je passe à sa hauteur, elle me dit : « On a fait ses courses pour son dîner ? », en exhibant des gencives violacées et des dents à peine visibles. Je me contente d'un sourire pour réponse et, la dépassant, je me plais à imaginer le dîner en question : mes cinq bières versées dans un saladier, et y trempant mes mouillettes. Juste ensuite, je me fais la réflexion que cette femme ne doit pas être si clodo que je le pense, car je ne l'ai jamais vu réclamer la pièce à qui que ce soit, en tout cas pas à moi. Le plus souvent, elle est là, dans la rue principale, même pas assise – juste là, immobile, silencieuse, le regard un peu ailleurs.
Je vais pour fermer sur moi-même la portière de ma voiture lorsque : « Pardon, Monsieur... ». Je la rouvre, elle est là. « Vous n'auriez pas deux euros ? » (De ce ton qui serre le cœur , trop humble, trop préparé au refus, qu'ont les gens qui sollicitent.) Et aussitôt, constatant le luxe insolent de votre serviteur : « Ou quatre, si vous pouvez... ». De cette même voix lointaine et désabusée qui attend le "non". Je lui ai donné trois euros. Non pour couper la poire en deux, mais parce que j'avais trois euros à portée de main. On s'est mutuellement souhaité une bonne soirée.
Pour la suite, j'avoue avoir été coupable d'une mauvaise pensée. De cette mauvaise pensée : « Maintenant que j'ai donné la première pièce, va-t-elle se précipiter sur moi à chaque fois qu'elle me verra ? » Et quand bien même ?
Si ça se trouve, elle s'appelle Violette, ou Virginie, ou Patricia. Elle a sans doute été une jeune fille, et peut-être fort belle. On peut imaginer que j'ai été son prince charmant sur le retour, durant trois secondes, le temps que les pièces passent de ma main à la sienne.
j ' adore!!!
RépondreSupprimerJe ne sais pas pour vous, mais je suis parfois embarrassé de penser à l'espèce de loterie que représentent mes humeurs, à l'égard ces personnes… Je passe mon chemin, ou bien je trouve la pièce, voire j'anticipe la demande…
RépondreSupprimerj'ai habité Ezy sur Eure à un moment..j'aime bien ce coin....
RépondreSupprimerLe Coucou : Anticiper ? Certainement pas. Celui qui donne fait un effort, mais il faut aussi que celui qui demande en fasse un. Sinon, je donne à tout le monde, au premier qui demande. Mais, évidemment, j'ai la chance de vivre à la campagne : je ne suis pas sollicité trente fois par jour...
RépondreSupprimerBoutfil : en effet, c'est pas loin !
Ça me rappelle, allez savoir pourquoi, ce film de Blier, Mon Homme. Une pute (Anouck Grimberg) passe devant un clodo (Gérard Lanvin) qui lui dit : « Vous auriez pas une p'tite pièce ? » Et elle de lui répondre : « Ah ben non j'ai pas de petites pièces moi, j'ai que des gros billets. » Et après il la baise.
RépondreSupprimerVoilà.
Beuche : merci de planter la zone entre l'Irremplaçable et moi !
RépondreSupprimerPervers !
RépondreSupprimer3 euros pour abuser d'une jeune femme en détresse,
on voit bien que vous n'êtes pas de gauche!
vous auriez dû faire prêtre!
Ce soir la vérification de mots c'est "fimet",
allez savoir pourquoi!
J'aimais bien Annoul Grimberg...
RépondreSupprimerAvec un "k", c'est mieux...
RépondreSupprimer"te fâche pas, Gros, je déconne !"
RépondreSupprimerHé ho ! Depuis quand on se tutoie ?
Tiens ! J'ai lu la suite du billet.
RépondreSupprimerC'est décevant : vous auriez bon fond.
Dans l'un de vos précédents billets je disais que les droits de l'homme étaient la nouvelle religion, qu'ils étaient imprégnés de christianisme tout en ayant éliminé Dieu.
RépondreSupprimerLe Pélicastre jouisseur reprend cette idée et la développe avec talent.
Votre geste charitable est tout à fait chrétien.
Le saviez vous?
Tonnégrande : c'est l'amour à prix cassés.
RépondreSupprimerNicolas : ça m'est venu comme ça...
Fredi : j'assume !
Dorham : quoi qu'e' vient faire là, la Grimberg ? Ah, oui : le film de Blier !
RépondreSupprimerLes six partitas par Andras Schiff, ça vous intéresse ? Demain soir au TCE. J’ai une place pour vous, si vous répondez vite.
RépondreSupprimerGrand merci d'avoir pensé à moi, mais malheureusement, nous serons de sortie demain...
RépondreSupprimerYapadsouci
RépondreSupprimerVous n'auriez pas cent euros ? Ou deux cents dollars ?
RépondreSupprimerMoi c'est de 800 euros que j'aurais besoin. Si quelqu'un peut me les envoyer assez rapidement…
RépondreSupprimerJ'aime bien ce billet. Je donne aussi quand on me le demande, sauf quand je viens dans la capitale...
RépondreSupprimerChaque fois que je croise un SDF, je ne peux m'empêcher d'imaginer ce qui l'a mené à cette vie-là. Parfois, je suis bouleversée par une rencontre, comme il y a un an, lorsqu'un homme est tombé sur la route devant ma voiture: http://pensecris.blogspot.com/2009/01/sdf.html
Bonjour,
RépondreSupprimerVotre analyse est subtile, tant sur le fond que sur la forme.
Cette personne est tout simplement rongée par ses démons, ni soumise ni clodo.
Elle est dans la déchéance malheureuse, livrée à elle même dans la errance qui rythme son quotidien.
Dans une ville où tout le monde connaît son voisin, c'est plutôt la tristesse qui m'anime de voir cette femme abandonnée par les siens.
Encore combien de temps ?
Avenir : Je vois cette personne quasiment à chaque fois que je descends à Pacy (en venant du Plessis-Hébert, on descend effectivement...), et ce depuis dix ans que je vis ici. Presque toujours seule, le plus souvent immobile, désœuvrée, le regard vide. Ce qui m'a surpris, il y a quelques jours, c'est que jamais encore je ne l'avais vue mendier.
RépondreSupprimerEn dehors de cela, je ne sais absolument pas qui elle est ni quelle peut-être sa vie, bien entendu.
Avec 10 millions de citoyens de seconde zone, la bourgeoisie littéraire va devoir cracher. A croire que ça va chier vu que certains découvrent à la bonne heure une part de réalité à proximité. Le travail du négatif me semble bien fatigué. Fallait oser. Y'en a même un qui se dit « embarrassé » et « passe son chemin » quand il « n' anticipe pas la demande » - la bonne blague.
RépondreSupprimer