mercredi 8 août 2018

Merci Bernard ou les grandes invasions Frank


Elles pensaient à quoi, les têtes pensantes de la maison Flammarion, en ce dernier trimestre de 1999 (l'achevé d'imprimer du livre dont je parle est d'octobre) ? Était-ce la perspective de basculer bientôt dans un millénaire inconnu qui leur gelait à ce point la matière grise, à ces vénérables éditeurs ? L'idée qu'ils ne lui survivraient probablement pas, et déjà bien beau s'ils parvenaient à traverser sans dommages irréversibles le petit siècle qui profitait de l'occasion pour pointer lui aussi son déroulé d'inconnu et d'inquiétant ? Toujours est-il.

La première aberration est d'avoir intitulé Romans le gros volume (collection “Mille et une pages”) de 1600 pages qu'ils consacraient cette année-là à Bernard Frank (sans “c” avant le “k” : il y tenait), alors que, sur les sept livres collectés, deux seulement méritent ce qualificatif – et ils ne sont pas, mais pas du tout, ce que l'on peut y trouver de mieux. Ensuite, comment n'a-t-il sauté à l'esprit de personne qu'on ne pouvait pas proposer à la convoitise générale un volume pareillement composé sans la moindre table des matières permettant de s'y retrouver un tant soit peu ? Or, je vous l'assure : j'ai retourné l'objet dans tous les sens, inspecté les rectos, scruté les versos, sans trouver trace de cette fichue table, dont l'absence oblige le lecteur vagabond, celui qui n'a pas envie de l'ordre chronologique proposé, à tourner des dizaines de pages avant d'espérer atteindre enfin le début du livre qu'il souhaite lire – c'est franchement agaçant, et certainement pas pardonnable.

Mais ça vaut la peine. Replonger dans les textes de Bernard Frank est un plaisir, et même un bonheur, allons jusque-là, qui ne semble pas devoir s'éventer avec le temps et les relectures ; on se demande même s'ils ne prendraient pas davantage de corps entre deux, comme si les plus ou moins longues stations en rayonnage valaient des années de cave. Et j'en arrive à n'être plus trop capable de discerner quels sentiments m'inspirent ceux qui ignorent tout de cette prose caressante et féroce, féline pour tout dire : font-ils envie ou bien pitié ? comme bêlait l'autre ; envie des jouissances qui les attendent le jour où ils s'y mettront, pitié des cruelles privations qu'ils s'infligent en se confinant dans leur ignorance. Mais, après tout, qu'ils se débrouillent. 

Si l'on venait me demander (mais qui y songerait ?) par quel livre commencer, par quel côté aborder la planète Frank, je crois qu'après mainte hésitation, je conseillerais ses chroniques journalistiques ; lesquelles, des années cinquante jusqu'à la fin de sa vie, ont été recueillies en plusieurs volumes. Et, pour être plus précis, je dirigerais sans doute le demandeur vers celles des années 1981 – 1985, publiées à l'époque par Le Matin de Paris, journal platement socialiste qui gagnait à n'être pas connu – sauf pour Frank, précisément ; et aussi parce que, sis rue Hérold comme le restaurant Big Buddah où je tenais mes assises, il m'a permis de connaître un certain nombre de joyeux lurons à carte de presse, et même de leur gagner des tournées d'apéros à la belote de comptoir et au 421. Il devait me sembler, alors, que fréquenter le personnel des cuisines me dispensait de goûter à leur plat, et je crois bien n'avoir pas ouvert le quotidien voisin plus de deux ou trois fois durant l'entièreté de son existence. Si bien que j'ignorais tout des chroniques que Frank y publiait hebdomadairement : on est souvent très con, à 25 ans ; et la belote de comptoir n'arrange rien, ni les mélanges apéritifs. 

Quoi qu'il en soit, ces précieuses chroniques matutinales ont été réunies par Grasset en 2002, sous le titre Vingt ans avant. Je vous encourage vivement à ce saut en arrière, vous m'en remercierez.

30 commentaires:

  1. Je vous encourage vivement à ce saut en arrière, vous m'en remercierez.

    Comme souvent, faut bien l'avouer.

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  2. Quant à moi je viens de me lancer dans la lecture d'un livre bien sombre :
    «Kaputt» de Malaparte.
    Pas vraiment le genre d'ouvrage frivole qu'on lit sur une plage de Brégançon.

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    1. J'ai essayé (au moins deux fois) de lire Malaparte : rien à faire…

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  3. Gabriel Fouquet8 août 2018 à 18:50

    "Outrageusement intelligent" aurait-dit Nourissier de La Panoplie Littéraire. C'était toujours, ou presque, l'impression que me laissaient ses chroniques. Toute flagornerie mise à part, je retrouve parfois (et même souvent) cette intelligence sarcastique dans les billets de Didier Goux. Désolé.

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  4. Meteo Frank vous a mis en alerte jaune ou orange pour les outrages ?

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  5. Je dois vous dire, Parrain, que la jalousie me ronge ! Alors que vous avez accepté
    ce commentaire sur Kaputt, vous avez refusé le mien, sur César Franck (avec un C avant le K) !

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    1. Mais non, je n'ai rien refusé du tout ! Votre commentaire, je l'attends toujours…

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    2. Oh, il était très simple et se résumait pratiquement à ce seul lien :

      https://www.youtube.com/watch?v=6VAwFGTa5rs

      que vous accepterez sans doute d'activer - pour vous faire pardonner - puisque vous savez que je suis inapte à le faire !

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  6. Eh bien, écoutant les conseils que personne ne songerait à vous demander, je viens de me mettre en situation d'acquérir chez votre fournisseur préféré, "Vingt ans avant".
    Mais gare à vous, Parrain, si je n'avais pas à vous en remercier !

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  7. A mon tour d'y aller de mon conseil, et si me laissais aller à mon tempérament, j'oserais même dire que c'est un ordre !
    Procurez-vous le Valeurs Actuelles de cette semaine (N°4263-4264), où figure Fabrice Luchini en couverture, et délectez-vous du long entretien qu'il accorde à Laurent Dandrieu.
    Vous m'en remercierez !

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    1. Je l'ai lu mercredi soir (abonnement "en ligne"…). Je l'ai trouvé à la fois très bien (par rapport aux pauvretés de la plupart des autres acteurs) et un peu décevant (Lucchini "ronronne" un peu).

      Ce qui m'amuse, là-dedans, c'est que les deux meilleurs acteurs français, et d'assez loin, Depardieu et Lucchini, sont tous les deux de fieffés réacs, contrairement à la meute des sous-doués qui jappent derrière eux.

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    2. "Un peu décevant" ! Allez-y, dites-nous donc quelles sont les réponses qui vous ont déçu ! Quand soi-même on "ronronne" pas mal, il est normal de pouvoir détecter immédiatement, le moindre ronronnement !
      Il me semble cependant un peu réducteur de classer Luchini (que j'ai du mal aussi à n'écrire qu'avec un seul C) parmi ceux que vous appelez "fieffés réacs" ! Est-ce qu'un "fieffé réac" dirait : "Ce qui est épouvantable avec la droite, c'est quand elle assume l'égoïsme de classe, et le mépris du populo..." ou bien mettriez-vous cette phrase dans la case "ronronnements" ?

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    3. Mettons qu'il ne dit rien ici qu'il n'ait déjà dit avant et ailleurs…

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    4. Bon, ça va pour cette fois : après tout, Luchini n'est pas un de mes familiers. D'autant que ce "mettons" - un peu paresseux, tout de même - arrange tout !
      Tout, c'est-à-dire l'impression qu'on s'attaquait à la valeur de ce que disait celui que j'admirais !

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  8. Un bon mec de droite, juste réac, doit savoir manier la langue du centre gauche… Sinon on le prend pas au sérieux. Et on le classe droite + ou un machin comme ça...

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  9. C'est bizarre : je n'ai lu de Bernard Frank que les chroniques qu'il tenait dans le Nouvel OBS, et en avais gardé le souvenir d'un type qui parlait banalement de tout et de rien, et qui ne devait ce privilège qu'au fait d'être l'ami d'une petite bande bien placée (Sagan, etc.)

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    1. Cela tient sans doute au fait que, malgré la multitude de vos qualités, vous n'avez absolument pas la "tripe" littéraire. Enfin, il me semble.

      (Et Frank ne doit rien du tout à Sagan, mais, à ses débuts, vers 1951 ou 52, plutôt tout à Sartre.)

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    2. J'avoue ne pas savoir lire avec mes tripes...

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    3. N'est pas Céline qui veut...
      Pour ma part, je sèche toujours sur Barthes et les devoirs de vacances.

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    4. Fait livrer "Vingt ans avant" suivant votre conseil et m'en trouve bien déçu. En fait une chronique gastronomico-parisiano-littéraire de l'époque. On en lit cent pages par curiosité et puis les Hussards, le cousins du chef de rang de tel restaurant, les changements d'éditeurs ou de collections, ça finit par barber grave. Rien ne vaudra jamais Jean Cau "Croquis de mémoire" si l'on veut capter l'esprit d'une époque à travers un bon écrivain.

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    5. @ Didier Goux
      Je répète que je ne connais de Frank que ses rubriques dans le NO des derniers temps de sa vie, qui me semblent dépourvues de tout intérêt;rubriques qui donnent l'impression de lui avoir été confiées par copinage, comme celles des considérations sur les programmes de télévision à Françoise Giroud dans le même hebdomadaire.
      Et je maindiens que Françoise Sagan l'a introduit dans le milieu littéraire avant Sartre !

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  10. Merci Parrain !
    J'ai reçu "Vingt ans avant" hier au soir. J'ai l'horrible manie de lire au petit déjeuner - les pages des mes V.A. en sont toutes collées de confiture - mais là c'est avec un certain respect et un éloignement raisonnable du café et des tartines que j'ai ouvert LE livre.
    Pour moi, un bon livre doit pouvoir être comparé à une boîte de chocolats dans laquelle chaque chocolat pioché un peu au hasard, se révèle être délicieux !
    Tous les chocolats que j'ai choisis de lire ce matin étaient de cette sorte.
    Et tous, à un moment ou à un autre, m'ont de surcroît, fait penser à vous. Ainsi à la page 172 : "Bref, si les Amiel, les Kierkegaard, les Gide se font rares, c'est la faute à France-Dimanche ou à Match!"
    Je crois que je n'ai pas fini de me régaler !

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    1. Un mécontent (Jean-Pierre K, ci-dessus) et une satisfaite : le suspense est à son comble…

      Sinon, j'aime aussi beaucoup Cau, bien que le trouvant tout de même moins bon écrivain que Frank (certains de ses Croquis de mémoire sentent un peu l'effort…). Ce qui est amusant, c'est que tous les deux étaient d'irréductibles ennemis, pour une affaire qui remonte à l'époque où Cau était le secrétaire de Sartre et Frank le "jeune espoir" des Temps modernes. Je suppose que vous trouverez ça sur internet.

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    2. J'ai peur que votre satisfaite ne soit qu'une vile simulatrice...
      Je cite de mémoire :
      Quatre-vingt-quinze fois sur cent,
      La femme s'enmerde en lisant,
      Qu'elle le taise ou le confesse,
      C'est pas tous les jours qu'elle apprécie la messe.

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    3. Il n'empêche qu'il manque une syllabe à votre alexandrin terminal…

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    4. Il me semble que ça peut se discuter, mais de toute façon, ce qui compte c'est que ça puisse se chanter sur l'air d'origine. Ou bien ?

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    5. Rassurez-vous, jazzman, je savais que vous alliez accourir, et pourtant je n'ai pas encore eu le temps de dire que j'avais aussi pensé à vous, en lisant ce matin.
      Ainsi page 137 - "Je comptais vous parler d'un Juif amoureux (A Jew in love) de Ben Hecht….J'avais dû lire A Jew in love avant la fin des années quarante, alors que j'étais amoureux fou d'une grande bringue blonde, superbe, et je m'étais identifié avec l'affreux Jo Boshere, le héros de notre livre… : "Jo Boshere - né Abe Nussbaum - était un homme de trente ans, un petit juif à peau noire, à figure de vautour sombre, au corps souple, avec le sens des attitudes."
      Et on lit plus loin : "L'avant-propos de M.R. a une saveur d'époque qui n'est pas sans charme…: "Les juifs, de temps à autre, font des grimaces qui surpassent en juiverie toutes les caricatures de la presse antisémite. Ces expressions juives, où la race se révèle et brûle comme un mal physiologique, sont assez choquantes pour un monde de métis"...
      Alors ces fesses, vous les ai-je déridées, ou bien ?

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    6. Mildred, croyez-vous vraiment que vos extraits pourraient me donner l'impression que ce livre vaut la peine d'être seulement feuilleté ?
      ...sont assez choquantes pour un monde de métis
      Non, sans blague ? C'est avec ce genre de connerie que vous pensez me dérider les fesses ?
      Vous venez d'illustrer à merveille ce vers :
      Elle s'emmerde sans s'en apercevoir.

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  11. Ce matin j'ai ouvert la page 247, le papier s'intitule :"Mort aux vieux !"
    Voilà ce que j'en retiens pour inciter vos lecteurs à acheter le livre :
    L'article commence ainsi : "Quand on a compris qu'un bon livre n'inspire pas toujours un bon papier, on a compris bien des choses… Heureusement que les bons écrivains sont rares, sinon la vie deviendrait impossible pour le type qui écrit chaque semaine dans un journal. Nous sommes préparés au médiocre, non à la littérature…"
    Après il est question- dans l'ordre - d'"un ancien maire de Bordeaux, un Montaigne quelconque…, de Richard Nixon, de Churchill, de De Gaulle, de Khrouchtchev, d'Adenauer, de Nasser, de Mao, de Chou En-Lai, du chah, et de Douglas McArthur. Avec des noms pareils, je tiens mon article, je ne raterai pas la sauce…"
    Mais la sauce va être sérieusement gâtée par un de ces vieux écrivains qui sans doute "exhibent d'une façon obscène leurs charmes flétris", André Chamson, dont le dernier livre ? "la dernière conversation, les propos recueillis", allez savoir, bref, "Un auteur Grasset-Gallimard avec un peu de Plon dans l'aile vers la fin !"
    Suivent des anecdotes sur Malraux :"Chamson était un peu à Malraux de que Massu était à de Gaulle…" Ensuite une anecdote sur Louis Martin-Chauffier, dénoncé à la Gestapo par une lettre où figurait le nom de Brasillach.
    La dernière anecdote concerne Sartre "flanqué de Simone de Beauvoir", il s'agissait pour Sartre de proposer à Chamson "de s'occuper avec lui des Temps Modernes". Sauf que Beauvoir "n'adressait pas la parole à ma femme qui, tout de même était concernée par la conversation."
    "Conclusion :", écrit Frank, et ce sera aussi la conclusion de son papier : "quand le destin du monde en dépend, il est préférable de laisser ses compagnes au vestiaire !"

    Merci Frank et à demain !

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