dimanche 9 août 2020

Un chantier essentiel : la retitration de survie



Trop de livres infestent encore nos bibliothèques qui comportent le mot “noir” dans leur titre, risquant ainsi, s'ils venaient à atterrir entre les doigts de notre belle jeunesse biodégradable – et malheureusement renouvelable – de faire basculer ces chères têtes blondes du côté lepénien de la Force. Il est donc urgent d'ouvrir ce chantier essentiel, celui que nous nommerons : la retitration de survie. Si tout le monde s'y met avec abnégation, courage et persévérance, tout devrait être épuré, passé à l'étamine, dénoirifié, d'ici la rentrée – si rentrée il y a. Pour donner l'exemple, et susciter d'autres vocations, je propose dès maintenant trois néotitres :

– Stendhal : L'Insoumis et le Migrant

– Louis Guilloux : Le Sang désoxygéné.

– Marguerite Yourcenar : L'Œuvre au racisé

J'y ajouterai, pour faire bonne mesure et pour justifier ma photographie d'illustration :

– Agatha Christie : Dix Petites Victimes du colonialisme

Allez-y, mes bien aimé-e-s lecteur-trice-s, c'est à vous…

mardi 4 août 2020

Le roi des Frank


J'ai dit déjà à quel point me plaisait la façon particulière, celle d'un gros chat feignant la somnolence, qu'avait Bernard Frank de lancer ses brusques coups de griffes, avant de rétracter celles-ci en patte de velours, comme si rien ne s'était passé, comme si on l'avait rêvée, cette brusque détente de la patte, comme si était un innocent artifice de maquillage cette estafilade qui apparaît maintenant sur la joue de sa victime stupéfaite, presque incrédule. Il est temps d'en donner un exemple.

Je le tire de sa chronique du Matin de Paris datée du 20 mars 1984, soit du lendemain de mon vingt-huitième anniversaire. Le Matin des livres paraissant dans le numéro du mardi, j'en déduis que cet anniversaire était survenu un lundi et, ayant donc été célébré à Paris plutôt qu'à La Ferté chez mes parents, que je devais traîner une jolie gueule de bois – ce qui explique que je n'aie pas eu connaissance de la chronique de Frank le lendemain : je n'étais sans doute pas levé à l'heure des journaux, bien heureux si j'étais déjà couché. Heureusement que les livres sont là pour jouer les séances de rattrapage.

Donc, ce jour-là,  Frank consacre une partie de sa page au Larousse gastronomique, un pavé de 1142 pages (395 F) établi sous la direction de Robert J. Courtine, que Frank ne semble pas trop porter dans son cœur. Les moins jeunes de mes lecteurs se souviennent probablement que Courtine signait “La Reynière” ses critiques gastronomiques dans Le Monde. Les encore moins jeunes, ou mieux renseignés, se rappellent aussi que, sous le pseudonyme de Jean-Louis Vannier, ce même Courtine avait publié, durant l'Occupation, de nombreux articles dans différents journaux dont le philosémitisme n'était pas le trait saillant. On en parlait peu voire pas du tout, dans les années quatre-vingt : son entrée au Monde avait valu à Courtine une sorte de retour de virginité. Ce silence vertueux, on sent qu'il agace les dents de Frank. Va-t-il se conduire en butor ? Foncer en pachyderme dans la fragile porcelaine vichyssoise ? Ce serait contraire à ses habitudes, à son “protocole d'attaque”. Il va procéder tout en douceur, presque en ronronnant, et comprenne qui pourra ou voudra. 

L'affaire tient en quelques lignes. On commence donc, de manière attendu, à parler du dictionnaire gastronomique qui vient de paraître. En toute innocence. Sauf que, évoquant le déjeuner offert pour le lancement de l'ouvrage, il fait entendre un premier, et très discret, appel de son thème. Notant que l'on a servi aux convive un château lacroix-paty, Frank glisse cette parenthèse : « (Paty ? Paty de Clam, nous sommes en pleine affaire Dreyfus !) » Nous y voilà presque, la tonalité est donnée. Mais, aussitôt après, dans les dix ou quinze lignes qui suivent, la chronique reprend sur un mode strictement gastronomique. Comme si de rien n'était.

Le thème revient à la fin du paragraphe suivant, toujours en ppp, comme notent les musiciens. Il se termine ainsi, ce paragraphe (c'est moi qui souligne, évidemment) : « Les encyclopédies ne cherchent pas la vérité, elles la gardent. Et puis pour Courtine, ce livre est un peu son bâton de maréchal. »

Et c'est à cet instant précis que la patte se détend et que les griffes déployées rencontrent l'épiderme de la victime. Car voici comment Bernard Frank enchaîne le paragraphe suivant, où il va se mettre à parler d'un tout autre livre (c'est toujours moi qui souligne) : « Puisque nous parlons de Pétain et de l'Occupation, je ne peux que vous conseiller, etc. »

Ce “puisque”, cette simple conjonction, c'est elle, la méchante estafilade, elle qui fait gicler les gouttes de sang. Lacération faite, le matou Frank rentre les griffes et, s'étirant et bâillant, se met à parler d'un livre de Jean Guitton, sans plus se préoccuper de Courtine.

Il n'a rien à se reprocher, rien ne s'est produit. Emporté par son imagination, le lecteur se sera fait tout seul des idées…

dimanche 2 août 2020

Être de gauche, c'était aussi ça…


Voici ce qu'écrivait Bernard Frank, écrivain de gauche (atypique, je vous l'accorde…) et néanmoins savoureux, dans sa chronique du 31 juillet 1981, publiée dans Le Matin de Paris, éphémère quotidien plus ou moins gouvernemental, id est socialiste. Socialiste de l'époque, c'est-à-dire tendance collectiviste, ascendant banqueroute. Et donc :

« De réformes en réformes en trente ans – pour ne pas remonter au déluge – on a détruit l'enseignement. Il faudrait tout changer. Tout. Une réaction totale. Ce n'est pas vrai que nos chers petits travaillent trop. Oui, ils sont peut-être plus vifs et alors ? En vrac : grec et latin dès la sixième. Les langues vivantes s'apprennent à l'étranger ou dans des instituts spécialisés. Retour à l'histoire. L'enchantement d'une histoire continue même si l'on doit devenir plombier ou électronicien. Pas la peine de commenter Boris Vian ou des articles de journaux – même les miens – en classe. Se souvenir qu'il y a un temps limité pour la mémoire, pour l'exercice de la mémoire et que si on le laisse passer, c'est foutu. Suppression des ligues de parents d'élèves de droite ou de gauche. L'école est un club d'où les parents doivent être exclus. Trouver des professeurs qui essaient d'apprendre le français, l'orthographe aux professeurs chargés de l'enseigner, etc. »

Il paraît aller de soi que quiconque, aujourd'hui, oserait ce genre de “programme” serait immédiatement enseveli sous les épithètes infamantes, accusé de faire le jeu de Marine Le Pen, des super-riches, du fascisme larvé, du racisme rampant, du dérèglement climatique, du petit Chinois, du sionisme et de Donald Trump – j'en oublie sans doute quelques-uns de moindre envergure. À plus forte raison si ce risque-tout suicidaire était Grande Plume dans une feuille sénestre, comme c'était le cas de notre Frank. Et ce n'est pas sans un certain accablement que l'on imagine, transposant cette situation, un lecteur de l'an 2060 découvrant quelque éditorial ou tribune de notre année 2020 et s'éberluant de la liberté de ton et d'esprit qui était alors en vogue, comparé à sa propre époque. Car, évidemment, s'il est stupide de dire que “c'était mieux avant”, il est néanmoins raisonnable de penser que “ce sera pire après”.

En guise de bonus sur le gâteau – il faut rajeunir les expressions moisies ! –, une petite devinette : quel personnage français et fort connu a, à la même époque, tout début des années quatre-vingt, prononcé les quelques phrases que voici :

« Il s'était développé à l'époque [en 1968] une mode selon laquelle tout ce qui avait existé auparavant n'avait aucune valeur… chaque génération était maîtresse absolue de ses choix et il fallait couper la longue chaîne qui unissait les hommes à travers les âges. C'était cela qui était considéré comme révolutionnaire. Pour ma part, je pense le contraire. Je crois qu'il ne peut y avoir de changements profonds dans une société qui ne soient reliés à une longue progression. Les forces de l'avenir sont contenues dans les actions du passé. Il est stupide de tourner le dos à la richesse de l'expérience. »

Réponse sera donnée demain, en fin d'après-midi.

samedi 1 août 2020

Cap au nord


Le lac Michigan nous vit souvent en juillet.

vendredi 31 juillet 2020

La joie des poissons aux temps diluviens


« Quant à moi, j'ai pour eux un sentiment qui ressemble au respect, et qui naît de la persuasion intime où je suis que ce sont des créatures évidemment antédiluviennes ; car le grand cataclysme qui noya nos grands-oncles vers le XVIIIe siècle de la création du monde ne fut pour les poissons qu'un temps de joie, de conquête, de festivité. »

C'est par ce paragraphe que Brillat-Savarin clôt le sixième chapitre (Du poisson) de la sixième “Méditation” de sa Physiologie du goût. Le suivant et septième est consacré à la truffe, laquelle pourtant, se marie fort mal avec le poisson. Il commence ainsi :

« Qui dit truffe prononce un grand mot qui réveille des souvenirs érotiques et gourmands chez le sexe portant jupes, et des souvenirs gourmands et érotiques chez le sexe portant barbe. Cette duplication honorable vient de ce que cet éminent tubercule passe non seulement pour délicieux au goût, mais encore parce qu'on croit qu'il élève une puissance dont l'exercice est accompagné des plus doux plaisirs. »

Pourquoi prendre la peine de bricoler un billet avec ces brimborions ?

Comme ça…

lundi 27 juillet 2020

La Gôchunie est de retour (alleluiah) !


Ah ! ça fait tout de même plaisir, cette sympathique et soudaine émulsion idéologique ! Oui, nous y sommes presque, c'est une affaire de semaines, peut-être d'heures : en mettant un Joffrin à son immobilisme, la gauche, notre gauche, la gauche française va de nouveau s'unir autour de son tout récent pivot autoproclamé et foncer vers l'avenir sans même attendre le futur. 

Évidemment, on entend déjà quelques esprits chagrins, et à gauche même, se lamenter qu'il ne faudrait pas confondre un ramassis de guignols ravagés de post-modernitude avec une véritable union de la gauche, comme ont su, jadis, en réaliser une ces grands hommes d'État que furent François Mitterrand et Georges Marchais – sans même évoquer le regretté Robert Fabre, que le monde oubliait régulièrement de nous envier même de son vivant. Mais enfin, le Programme commun, ça c'était du sérieux, de l'acier sans paille, de l'or vierge d'alliage ! Du moins, c'est le souvenir que certains octogénaires en gardent sans doute, et dont ils entretiennent pieusement le souvenir dans le confort feutré des EHPAD…

Le hasard a voulu que je tombe justement sur un paragraphe concernant Mitterrand et son fameux Programme. Je l'ai trouvé à la page 368 des mémoires de ce mauvais esprit de Jean-François Revel, Le Voleur dans la maison vide (1997, Plon). Il aurait été égoïste de ma part de ne point vous en faire profiter. C'est un peu long, mais bien divertissant, vous verrez. Le voici donc :

« Dans Un prince des affaires (1996, Grasset), portrait biographique d'un grand capitaine d'industrie, Ambroise Roux, l'auteur, Anne de Caumont, raconte un déjeuner organisé par Laurence et Pierre Soudet chez eux en mars 1977, pour faire se rencontrer le plus influent des patrons français et le Premier secrétaire du Parti socialiste. De l'avis général, l'alliance socialo-communiste allait gagner les élections législatives l'année suivante. Les deux hommes ne se connaissaient  pas. Ambroise Roux raconta plus tard que, posant à François Mitterrand, durant ce déjeuner, plusieurs questions sur des articles du Programme commun de la gauche qui lui paraissaient “extravagants”, il s'aperçut que le chef socialiste ignorait le contenu dudit programme. J'avais fait la même découverte en décembre 1972, par hasard également chez Laurence et Pierre Soudet, qui avaient bien voulu organiser chez eux le dîner destiné à préparer mon entretien avec Mitterrand pour L'Express. […] Le propos d'Ambroise Roux révèle qu'entre 1973 et 1977, Mitterrand n'avait toujours pas pris le temps de lire ce programme commun, bien qu'il l'eût cosigné, ne de s'enquérir des objections élevées contre ce texte par les économistes et les entrepreneurs, tant était inébranlable son indifférence aux idées. Ses mimiques de cabotin politique ne s'étaient pas non plus modifiées. Ambroise Roux ayant cité quelques absurdités du funeste programme, Mitterrand foudroie un Soudet penaud (il en avait été l'un des rédacteurs) et lui demande : « Est-ce vrai ? On a écrit de telles conneries dans le Programme commun ? » L'interrogation et l'aveu d'ignorance équivalaient à rejeter les “conneries” sur ses collaborateurs. De même, en 1972, je m'étais gaussé d'un article du Programme commun qui attribuait la pollution de l'environnement au seul système capitaliste et j'avais rappelé à Mitterrand ce fait notoire que la pollution était mille fois pire dans les pays communistes. Il partegea ma gaieté jusqu'au fou rire et, m'arrachant le livre des mains pour bien vérifier le passage, il s'écria : « Non ? Pas possible ? Ils ont écrit cette ânerie ? » “Ils”… Toujours les autres. L'autocrate irresponsable que Mitterrand deviendrait durant ses deux présidences se peignait là déjà tout entier. »

J'ajoute que les vingt ou vingt-cinq pages que Revel consacre, dans ces mémoires, à Mitterrand et à ses rapports personnels avec lui forment un fort savoureux cocktail de férocité et de drôlerie parfaitement dosées. Et l'on se demande si, toujours de ce monde, il aurait été capable de tracer plus de deux ou trois maigrelets paragraphes à propos de Laurent Joffrin.

samedi 25 juillet 2020

Information frappante


J'apprends que M. Castex, apparemment Premier ministre, entend prendre des mesures pour, je cite, “faire cesser les violences du quotidien”. Diable ! Voilà qui fait peur ! J'ignorais qu'un quotidien pût être capable de violence, moi ! Et puis, il faudrait peut-être nous dire lequel : Le Figaro ? Libération ? Encore un autre ? Il conviendrait aussi, de nous préciser si les quotidiens régionaux sont plus enclins à la brutalité que les nationaux, ou l'inverse. Et qu'en est-il des quotidiens étrangers ? Die Welt est-il une sombre brute ? Le Times un immonde tortionnaire ? La Stampa une mégère sadique ? Et d'abord, en dehors de ce que les journalistes appellent des “coups éditoriaux” (et les patrons de presse des “coûts éditoriaux”), quelles violences se perpètrent entre ces grandes pages fleurant si bon l'encre fraîche et les pensées convenues ? Une violence frontalement physique ? Ou au contraire insidieusement psychologique ? Une violence raciale ? Sexiste ? C'est un abîme qui s'entrouvre sous nos pieds, pauvres ignorants que nous étions de ce qui nous menaçait chaque jour au détour du présentoir !

Dans l'attente de plus amples précisions sur ce spectre effrayant, une chose est certaine : à chaque fois que s'encadrera dans mon champ de vision immédiat un kiosque ou une maison de la presse, je me ferai un devoir de respecter les gestes barrières, seul moyen, m'est avis, d'éviter peut-être les pulsions de violence des quotidiens qui y guettent leurs proies inconscientes. Et que n'apaise même pas la douce bénévolence des hebdomadaires et des mensuels qui somnolent à côté d'eux.

vendredi 17 juillet 2020

Et comme L'Espérance est violente…


Le titre du recueil de chroniques gastro-œnologiques de Jim Harrison, qui illustrait le précédent billet de ce distingué blog, ce titre n'est pas très bon. Le livre original s'appelait A Really Big Lunch, et je ne vois pas bien l'intérêt d'avoir vulgarisé ce lunch en gueuleton. Du reste, le traducteur attitré de Harrison, Brice Matthieussent, ne se montre pas toujours digne d'éloges inconditionnels. Je ne parle pas de sa connaissance de la langue anglaise,  dont je ne puis évidemment pas juger, mais de son aptitude à manier la française sans trébucher dans certaines de ses fondrières dissimulées. 

Toujours est-il que ce gueuleton du titre fait référence à un déjeuner qui eut réellement lieu, le 17 novembre 2003, au restaurant “L'Espérance” de Marc Meneau, à Saint-Père-sous-Vézelay. C'est un repas qui ferait passer Gargantua pour un pâle zombi végan et les orgies romaines pour de simples séminaires de diététique minceur.

Le repas en question – mais le terme même de “repas” semble ici totalement inadéquat, impuissant à prendre en charge la réalité de la chose – avait été organisé par Gérard Oberlé, écrivain alsaco-bourguignon que je vous invite pressamment à  lire, et grand ami de Jim Harrison. Il comptait 12 convives, comme une Cène monstrueuse pour laquelle, prudemment, le Christ se serait fait excuser. D'après les estimations de Harrison, qui lui consacre une quinzaine de pages, il a dû coûter environ le même prix qu'un break Volvo neuf – ce qui ne nous avance guère si on ne connaît pas les tarifs pratiqués par Volvo aux États-Unis. 

Toujours d'après Harrison, ce déjeuner (préparé, donc, par toute l'équipe de Marc Meneau, soit quarante personnes) a duré environ douze heures. C'est bien le moins en effet, puisqu'il était composé de 37 plats, groupés en quatre “services”. Un menu dont je vous donnerais volontiers le déroulé précis et détaillé, si j'étais un peu moins paresseux ; après tout, vous n'avez qu'à acheter le livre de Jim et vous l'aurez. Il ne s'agissait pas de n'importe quels plats : Oberlé avait bien travaillé. Mais je cède la parole à Harrison pour un bref instant :

« Ce déjeuner de trente-sept plats […] était fondé sur les recettes de grands cuisiniers et essayistes gastronomiques du passé (parmi eux, le maréchal * de Richelieu, Nicolas de Bonnefons, Pierre de Lune, Massaliot, La Varenne, Marin, Grimod de La Reynière, Brillat-Savarin, Mercier, La Chapelle, Menon et Carême), et il s'inspira de dix-sept manuels de cuisine publiés entre 1654 et 1823. »

On voit que l'alibi historico-culturel de cette bâfrerie d'anthologie se trouva pleinement respecté. Du reste, Jim Harrison proteste que ce ne fut nullement un excès puisqu'il souligne volontiers que, durant ces douze heures, et pour faire glisser ces trente-sept plats, ne furent proposés aux apôtres que dix-neuf vins : on n'est pas plus sobre en effet.

Le lendemain soir, pour son dernier dîner parisien avant de reprendre l'avion pour Chicago (car il était venu du Michigan uniquement pour ce déjeuner oberlesque), Jim Harrison se montra presque ascétique :

« […] Peter et moi avons dîné chez Thoumieux, ma vieille adresse de secours, à côté des Invalides. Nous avons bu un simple Gigondas et j'ai commandé deux plats de légumes, avant de craquer au dernier moment et d'ajouter un confit de canard. Les longs vols sont physiquement épuisants et une alimentation judicieuse est le fondement d'une vie saine. »

Je crois n'avoir rien à ajouter à cette sage conclusion.

* En français dans le texte original.

jeudi 16 juillet 2020

Lectures de sortie de table

Voilà bien un recueil de chroniques gastro-œnologiques dont je déconseillerais vivement la lecture entre onze heures et midi et demie, ainsi qu'entre six heures et demie et huit heures du soir : la puissance des évocations culinaires de l'ogre du Michigan, jointe aux tiraillements naissants, ou renaissants, de votre propre estomac, risquerait fort de vous  faire jaillir incontinent de votre fauteuil et vous précipiter vers placard ou frigo pour y avaler n'importe quoi en trop grande quantité : vous vous y couperiez l'appétit, ce qui serait fort dommage, et peu respectueux de la personne qui, en ce moment même, s'affaire à préparer votre prochain repas.

En revanche, à toutes les autres heures du jour ou de la nuit, c'est une lecture hautement recommandable, aussi savoureuse et gouleyante qu'il se doit vu son thème, où la richesse des plats et des crus évoqués – et même invoqués – n'empêche jamais un certain enjouement sautillant, capricant, de l'écriture. Mais, de même que tout homme de bien, au sortir de son déjeuner, ne pose qu'une seule question, la seule qui vaille : « Et pour le dîner, il y a quoi ? », de même ici, le lecteur à la fois repu et mis en appétit, se demande, en proie à un léger vertige : « Après ça, que lire ? »

Évidemment, il pourrait toujours accompagner sa digestion avec l'un des piliers de la gastronomie littéraire qui attendent sans broncher sur la desserte et sont tellement incorruptibles par le temps que leur emballage cartonné ne présente pas la moindre date de péremption : Saint-Simon ? Plutarque ? Montaigne ? Voire ces Guerres de Vendée d'Émile Gabory, achetées sous l'influence du Gabier d'Alvaro Mutis, commencées dans l'enthousiasme puis abandonnées et mise en sursis à la première escarmouche bocagière ? Mais on sent bien que, tout savoureux qu'ils fussent, ils se raccorderaient mal au Gueuleton dont on sort tout juste. On a beau avoir son label grand écrivain, n'est pas post-prandial qui veut ! Non, décidément, il y faudrait autre chose…

Et bien sûr on trouve, guidé par Harrison lui-même qui l'évoque à deux ou trois reprises : Brillat-Savarin. Cette Physiologie du goût dont les trente Méditations sont autant de parodies virevoltantes et badines. La voici bien, la lecture parfaite d'après-agapes harrisonniennes ! Et l'on passe allègrement outre l'avis de Baudelaire, qui qualifiait ce livre de “faux chef-d'œuvre”. Mais c'était, nous rappelle Jean-François Revel dans son introduction, parce qu'il trouvait que Brillat-Savarin y faisait une place vraiment trop chiche au vin – reproche qu'il ne pourrait décemment faire à Jim Harrison.

À toute chose il faut un contrepoids ; et la nourriture ne serait rien sans l'appétit, ni le vin sans la soif. Il fallait donc, aux légèretés et aux volutes de Brillat-Savarin, proposer un contrebalancement efficace, quelque chose de plus roide et métallique qui procure une autre sorte d'euphorie, en quelque sorte curative de celle de la table. C'est-à-dire, on l'a déjà compris, celle de l'autel. Dans ce rôle, Du Pape de Joseph de Maistre a semblé être le meilleur choix et a donc été adopté. 

On verra bien, à l'usage, comment se marieront les saveurs, se combineront les ivresses.

samedi 11 juillet 2020

Les ennemis de nos ennemis de nos ennemis…


« Les ennemis de nos ennemis sont nos amis » : non, pas forcément. Il n'y a qu'en mathématique que moins par moins équivaut à plus.

Par exemple, vu les formes que prennent de nos jours les soi-disant luttes prétendument antiracistes, il me paraît légitime d'être soi-même “anti-antiraciste”. Devient-on raciste pour autant ? Évidemment non. On peut l'être en sus, mais ça n'est pas du tout une obligation, une conséquence naturelle de l'anti-antiracisme.  Parce qu'enfin…

Les racistes sont des gens un peu sots qui s'imaginent que leur naissance, le simple fait de s'être extrait de tel utérus plutôt que de tel autre, leur confère une supériorité intangible et immuable sur le voisin moins chanceux. C'est d'autant plus puéril que, si le voisin en question est lui-même raciste, il pense la même chose exactement, mais à rebours. On s'en voudrait donc de les suivre, l'un et l'autre, sur ce terrain-là. 

Mais on ne devient pas antiraciste pour autant, estimant que nos deux lascars ont parfaitement le droit de penser ce qu'ils veulent (ou ce qu'ils peuvent) et même d'exprimer à voix haute leur supériorité fantasmatique. (Je dis “supériorité” car on remarquera qu'aucun raciste, nulle part, en aucune contrée du globe, n'a jamais exprimé son credo en terme d'infériorité personnelle…)

Du reste, on reconnaîtrait volontiers ce même droit d'existence et d'expression aux antiracistes constitués en meutes, si ces derniers n'avaient pas pour unique activité de coller des étiquettes flétrissantes sur tous les fronts qui ne se courbent pas assez vite devant eux, et d'exiger que soient infligés à ceux qui oseraient regimber “le bâillon pour la bouche et pour la main le clou”.

Voilà des gens qui affirment la parfaite égalité de naissance entre tous les hommes… mais qui tiennent à être les seuls à pouvoir la proclamer devant les micros. Comme toutes les têtes se valent, j'exige de n'en plus voir qu'une !

lundi 6 juillet 2020

La balade de Jim


Le diptyque – et voilà un mot que je ne serai jamais capable d'écrire sans hésitation, au point d'aller chaque fois en vérifier l'orthographe ; je me demande quel masochisme me pousse à l'utiliser encore –, le diptyque, donc, formé par Dalva et sa suite, La Route du retour, est d'une construction complexe, touffue – un écheveau familial voire dynastique –, et pourtant sinueuse et limpide à l'image de ces rivières que, dans les romans de Jim Harrison, on ne cesse de descendre, de remonter, de franchir, à la nage ou à gué. Et je suis une nouvelle fois frappé de ce que, dans ces immenses paysages qui surgissent comme naturellement d'entre les pages, la plupart des personnages, à mesure que la vie les martèle et les burine, se mettent à ressembler de plus en plus à des coyotes qui tenteraient de se transformer en statues, en statues de coyotes, à se minéraliser pour se fondre encore davantage dans ce creuset naturel qui tout à la fois les a engendrés et ne cesse de les repousser vers les autres hommes, ceux qui s'agitent. 

De là vient au lecteur des envies fortes d'expéditions au Nebraska ou au Montana, des projets de bivouac dans la péninsule nord du Michigan ; équipées qui semblent d'autant plus désirables que l'on sait bien qu'elles resteront lettre morte.

mercredi 1 juillet 2020

En Pologne, c'est-à-dire nulle part


C'est donc nulle part que nous avons passé 
une partie de ce mois de juin

lundi 29 juin 2020

Omar Sy pour ce moment

Nelson Mandela (à g. sur notre photo) et Hô Chi Minh (à d.).

Les heureux abonnés à Netflix, dont je fais partie, devraient bientôt voir apparaître sur leurs écrans une nouvelle série consacrée à Arsène Lupin. Avec Omar Sy dans le rôle-titre. Quoi de plus normal, de plus naturel, de plus allant-de-soi ? Mais s'arrêter si vite dans un si bon chemin serait bien décevant : il importe, et urgemment, de continuer à déconstruire, à décloisonner, à désenclaver, à décoiffer, à décaler…

C'est pourquoi j'attends avec trémulante impatience et gourmandise vive le biopic qui sera bientôt consacré à Nelson Mandela avec Gérard Depardieu en vedette, ainsi que la saga retraçant la glorieuse vie de Hô Chi Minh, lequel sera bien sûr interprété par Isabelle Adjani. Car on ne voit vraiment pas au nom de quel antédiluvien préjugé le rôle de l'oncle Hô devrait à tout prix revenir à un homme. Pour bien faire, ces deux films devront être tournés entièrement en décors naturels. Et au Groenland, car, surtout depuis qu'ont été supprimés entractes et ouvreuses, les Esquimaux restent, à ce jour, scandaleusement sous-représentés dans nos salles de cinéma.

dimanche 28 juin 2020

Terreur dans le train fantôme



Enfant, j'adorais les fêtes foraines. Ensuite ça m'a passé, mais enfant j'adorais. Avec une nette prédilection pour deux attractions entre toutes : les autos tamponneuses et, surtout, le train fantôme. Passons sur les premières et intéressons-nous au second. 

Qu'y a-t-il de plus délicieux que de se faire très peur, tout en sachant qu'on ne risque rien ? Ou disons : presque rien.  Car, bien sûr, les esprits chagrins, les longues figures, les rabat-joie de profession vous feront gravement remarquer que le wagonnet où vous avez pris place peut fort bien – un boulon mal serré – sortir de ses rails dans le virage, ou que la sorcière en carton peut se désolidariser de sa paroi au moment où vous passez par là et vous tomber sur l'occiput. Mais enfin, on sait tous que c'est rarissime, que le risque est à peu près nul, statistiquement. Et, du coup, le délicieux et infantile frisson de la peur sans objet réel conserve toute son efficacité. Si on s'écoutait, à peine descendu du wagonnet, on reprendrait un jeton pour un tour supplémentaire…

Ainsi en va-t-il du petit Chinois. Nous sommes, depuis plusieurs mois, sanglés dans des voiturettes sans aucune autonomie, qui parcourent sur leurs rails une baraque foraine de dimensions planétaires, toute pleine de monstres aux yeux clignotants, de hauts-parleurs dégorgeant cris et grognements, de fausses toiles d'araignée qui font hurler les filles et sursauter les gars quand elles frôlent leurs fronts. Et l'on s'offre des venettes bibliques avec d'autant plus d'enthousiasme que l'on sait bien qu'à l'arrivée, on descendra de son wagonnet exactement dans l'état où on y était monté. 

À ce moment de retour au plein soleil, vaguement frustrés de voir leur terreur s'évanouir, certains exigent aussitôt de pouvoir faire un tour supplémentaire. D'autres, un peu honteux de ce qu'on les ait entendus bramer de terreur pour des figurines de carton, s'éloignent aussi vite et discrètement que possible, déjà tout prêts à jurer que jamais ils n'ont mis les pieds dans une attraction aussi kitsch, tout juste assez bonne pour des enfants pas très malins.

Quelques-uns, enfin, se disent que si vraiment on avait voulu courir un risque véritable, même minuscule, de se faire bousculer en vrai, on aurait mieux fait de prendre un billet pour les autos tamponneuses.

samedi 27 juin 2020

La cuculisation par le petit Chinois


Je suis plutôt amusé par la coïncidence qui m'a fait relire Ferdydurke justement ces temps-ci. On se souvient que, au début du roman, le narrateur est un homme de trente ans qui, par suite de l'intervention autoritaire d'un professeur, se retrouve “ré-infantilisé”, ramené à l'époque de la puberté, de l'immaturité, et conduit dans une école presque manu militari par ce même professeur. École dans laquelle il est perçu par les élèves comme s'il avait réellement 13 ou 14 ans, exactement comme eux. 

Or, c'est aussi à un processus d'infantilisation – de cuculisation, pour employer un terme gombrowiczien – que nous assistons, petit Chinois aidant. Le maître ou la maîtresse ont ordonné aux enfants de strictement rester sous le préau durant toute la récréation, parce qu'il se pourrait bien qu'il pleuve. Et aussi de ne pas fourrager dans leur nez avec leurs doigts. Bientôt, c'est le scandale parmi la marmaille : voilà-t-y pas que celui-ci est allé se poster au milieu de la cour et regarde le ciel d'un air ironique, comme s'il mettait les nuages au défi de  mouiller sa tignasse ? Et cet autre, là ? A-t-il pas réussi à introduire deux de ses doigts dans chacune de ses narines, avec un petit ricanement d'aise ? 

De terreur, les enfants sages se mettent à courir partout, se cognent les uns aux autres en couinant, craignant que le courroux des Grandes Personnes ne retombe sur eux tous, eux si sages, eux si impeccablement préaulisés. Les plus conscients des dangers qui menacent toute la communauté écolière envisagent déjà d'aller dénoncer les provocateurs à la maîtresse. Ils vont le faire, ah oui ! ils donneront les noms, les détails et tout ! Ils le feront dès, dès, dès… dès qu'une Grande Personne leur dira qu'ils peuvent sortir de sous le préau. 

En attendant, ils s'écrasent les orteils et regardent avec une envie hébétée celui qui sautille dehors et les doigts de l'autre qui fourragent des narines.

mercredi 24 juin 2020

Witold cousu de blogueurs


Au centre de Ferdydurke, premier roman de Gombrowicz, on trouve la question de l'immaturité, de l'inachèvement de l'individu censément adulte, de sa recherche désespérée d'une Forme qui soit vraiment sienne, et aussi son attirance secrète vers l'imperfection, le pas-encore-défini. Dit comme cela, évidemment, ça semble annoncer un livre rébarbatif et obscur… or il n'en est rien, c'est même tout l'inverse : Ferdydurke est d'une cocasserie souvent irrésistible, et s'il peut paraître parfois obscur, ce serait plutôt en raison de sa très grande clarté, laquelle peut éblouir les pupilles qui accommodent mal. Bref.

Le relisant, je suis tombé sur un paragraphe (page 310 du volume Quarto de Gallimard) qui m'a immédiatement fait plonger non dans l'immaturité mais dans un monde qui m'est tout de même plus familier que la Pologne de 1935 : celui des blogueurs ; de vous, de moi et de ces multiples autres dont je tiens à demeurer dans une saine ignorance. À dire vrai, il s'étend, ce paragraphe, bien au-delà de ce petit univers aussi étriqué et braillard qu'une cour d'école (tout le début de Ferdydurke se passe dans une école…), mais il me fallait bien un pépiant appeau à lecteurs, n'est-ce pas ?

Un dernier mot, pour ceux qui s'étonneraient de la bizarrerie de mon titre. Il fait allusion à deux chapitres de Ferdydurke, qui sont en réalité de courtes nouvelles enchâssées dans le roman, et qui ont pour titres respectifs (dans la traduction française) : Philidor cousu d'enfants et Philibert cousu d'enfants *. Et maintenant, le paragraphe. La scène se passe dans une salle de classe, entre un cours ébouriffant sur la poésie polonaise et un autre de latin, qui ne le sera pas moins. Voici donc mes blogueurs-avant-la-lettre :

« On échangeait des mots de plus en plus compliqués. Il apparut que chaque parti politique avait farci les têtes avec un type de garçon particulier. De plus, chaque théoricien les bourrait de ses propres goûts et idéaux, alors qu'elles étaient déjà bourrées de films, de journaux et de romans populaires.

« C'est ainsi que les divers spécimens d'Adolescent, de Gaillard, de Komsomol, de sportsman, de petit jeune homme, de voyou, d'esthète, de raisonneur, de sceptique, se mesurèrent sur le champ de bataille et se crachèrent dessus, fous de rage, en contrepoint de gémissements et d'exclamations : – Ce que tu es naïf ! Non, c'est toi le naïf ! En fait, tous ces idéaux, sans exception, étaient extrêmement étroits, petits, gauches et vains. Les élèves les sortaient dans l'ardeur de la dispute et reculaient aussitôt comme des catapultes, effrayés de ce qu'ils avaient sorti et incapables de retirer leurs paroles maladroites. Ayant perdu tout contact avec la vie et le réel, accablés par toutes sortes de courants, de fractions et de tendances, traités pédagogiquement et entourés de fausseté, c'est la fausseté qu'ils essayaient d'exprimer ! Imbibés de cette sottise, ils se montraient faux dans leurs émotions, affreux dans leur lyrisme, insupportables dans leur sentimentalisme, malhabiles dans leur ironie et leurs plaisanteries, prétentieux dans leurs élans, repoussants dans leurs faiblesses. Ainsi allait le monde. Le monde allait ainsi. Traités avec artifice, pouvaient-ils ne pas être artificiels ? Et étant artificiels, pouvaient-ils parler sans se couvrir de honte ? Donc leur terrible impuissance montait dans l'air alourdi, la réalité se transformait encore en un monde idéal et seul Kopyra ne se laissait pas prendre au jeu : il avait jeté sa lime à ongles et regardait négligemment ses jambes… »

Voilà donc la suprême leçon, mes bien chers frères internétiques : jetons tout de go nos limes à ongles, et regardons-nous les jambes.


* Dans la traduction plus récente que je lis, le mot “cousu” a été remplacé par “doublé”. Mais j'ai préféré reprendre celui de la première version, d'abord parce que je le trouve plus savoureux dans son étrangeté même, et ensuite parce que cette traduction était en grande partie due à Gombrowicz lui-même.

mardi 23 juin 2020

Ouvriers déments et paysans z'asilaires

Witold et Rita Gombrowicz, chez eux, à Vence, en 1967.

Dans le Journal, que je viens tout juste de terminer, au moins pour la troisième fois, on tombe sur ce paragraphe au tout début de l'année 1959. Ce matin-là, un jeudi (mais il ne faut absolument pas se fier aux jours indiqués par Gombrowicz, qui ne sont que pure fantaisie, rien de plus que des sortes de “pauses respiratoires”), ce matin-là, disais-je avant de m'interrompre grossièrement moi-même, notre Polonais prend son petit déjeuner dans un café du port de Buenos Aires. Des tables voisines lui parviennent plusieurs conversations, si ce terme n'est pas trop noble pour les divers caquetages venant frapper ses oreilles. C'est en tout cas ce qui lui inspire le paragraphe sus-évoqué :

« Nous, l'intelligentsia, nous sommes éclairés par l'idée salutaire que ceux du bas sont très sensés… Nous, certes, nous sommes condamnés à toutes les maladies, manies, folies, mais le bas de l'échelle se porte bien… la base sur laquelle s'appuie l'humanité est quand même normale… Et alors ? Eh bien, le peuple est plus malade, plus dément que nous ! Les paysans sont fous. Les ouvriers sont bons à soigner ! Vous entendez ce qu'ils disent ? Ce sont des propos obscurs et maniaques, bornés, mais pas sainement bornés comme ceux d'un illettré : ce sont des bredouillements de fou qui réclament hôpital et médecin…  Où pourrait être la santé dans ces jurons, ces obscénités qui n'en finissent pas, et rien d'autre, rien que cette vie mécanique d'ivrognes, de déments qui est celle de leur communauté ? Shakespeare avait raison de représenter le bas peuple comme des êtres “exotiques”, c'est-à-dire sans ressemblance réelle avec les hommes. »

Ce sont des tirades de ce genre – il y en a d'autres – qui prouvent à l'évidence que se trompent grossièrement tous ceux qui vont serinant que Gombrowicz était un authentique réactionnaire : jamais un authentique réactionnaire n'oserait proférer de telles énormités ; il aurait bien trop peur de passer pour un authentique réactionnaire, ce qui a toujours été la trouille number one des authentiques réactionnaires.

dimanche 21 juin 2020

De la surpopulation en milieu ferroviaire


Quelques jours après le Nouvel An de 1962, par une chaleur implacable, Witold Gombrowicz quitte Buenos Aires pour Morón, ville dont Wiki nous affirme qu'elle comptait 122 642 habitants en 2001 et qui, apparemment, de semi-campagnarde qu'elle était encore lors de la visite gombrowiczienne, est devenue depuis partie intégrante de ce concentré de laideur morne qu'on appelle la grande banlieue. 

Pour s'y rendre, notre Polonais prend le train, un du genre omnibus. Les wagons sont bondés, il se retrouve debout, tassé, comprimé, promiscuité jusqu'à l'étouffement – ce qui n'est pas de chance pour un asthmatique. Seul l'esprit peut encore trouver à s'ébattre :

« Une anecdote. Des rires. Quelqu'un dit : Fidel ! Dialogue. On ne sait pas qui parle avec qui mais peu à peu, par-dessus nos têtes, s'installe une conversation, toujours la même, celle qu'ils ont apprise par cœur : l'impérialisme, Cuba. Pourquoi le gouvernement ceci, pourquoi le gouvernement cela, et la nécessité de l'ordre. Des opinions contradictoires. divers points de vue. Cependant, à la gare suivante, une vingtaine de personnes s'engouffrent encore, les voix deviennent de plus en plus sourdes, quand nous arrivons à Morón une voix réclame une réforme agraire, une autre la nationalisation de l'industrie, la troisième la liquidation de l'exploitation entre classes, mais ce bavardage se transfome en râles dans des poitrines monstrueusement écrasées. des idées sublimes jaillissent – mais ne serait-ce pas sous la pression des fesses agglutinées ? Une nouvelle gare, et de nouveau l'écrasement, les râles s'amplifient mais la discussion continue.

« Comment se fait-il qu'ils ne soient pas capables de  se rendre compte du fait essentiel – à savoir que, tandis qu'ils discutent, le nombre de gens ne cesse d'augmenter ? Quel démon animé d'une malveillance absolument gratuite les empêche de se rendre compte du nombre ? Dites, à quoi bon les systèmes les plus justes et la répartition des biens la plus équitable si entre-temps la voisine se multiplie par douze, si le crétin du rez-de-chaussée fait six gosses à sa gonzesse et si, au premier étage, on passe de deux à huit locataires ? Sans parler des Noirs, des Asiatiques, des Malais, des Arabes, des Turcs et des Chinois. Des Hindous. Que sont tous vos discours sinon les sornettes d'un idiot qui ignore la dynamique de ses propres organes génitaux ? Que sont-ils sinon le caquetage d'une poule assise sur la plus terrible des bombes – ses œufs ? »

En plus de ça, son séjour dans cette semi-campagne merdique, ni chair, ni poisson, fut en grande partie raté, je suis au regret de vous le dire.

samedi 20 juin 2020

Le dieu totem des scarabées des sables


C'est une implacable tragédie, qui se joue entre les pages 540 et 543 (édition Folio) du Journal de Gombrowicz. Je l'avais déjà évoquée, ici même, il y a fort longtemps, dans la préhistoire de ce blog, mais j'en ai été tellement frappé, retombant dessus, qu'il faut bien que j'y revienne. Nous sommes en 1958, en Argentine, quelque part au bord de l'océan :

« J'étais allongé au soleil, adroitement dissimulé par la petite chaîne de montagnes que forme, au bout de la plage, le sable accumulé par le vent. »

En plus de Witold Gombrowicz, il y a donc des dunes, des broussailles, du soleil, du vent… et des scarabées :

« L'un d'eux, juste à portée de ma main, gisait sur le dos. C'était le vent qui l'avait renversé. Le soleil lui brûlait le ventre, ce qui était sûrement exceptionnellement pénible pour ce ventre habitué à rester toujours à l'ombre. »

Agitant ses six pattes d'une façon dérisoire et inutile, incapable de se “remettre à l'endroit”, le scarabée est promis à une mort rapide, si aucune puissance extérieure n'intervient. Bien entendu, Gombrowicz saisit le scarabée entre deux doigts et, le retournant, lui rend une espérance de vie acceptable. Ce faisant, il vient de pénétrer dans le tunnel de son cauchemar : 

« Sitôt était-ce fait que je vis un peu plus loin un scarabée identique, dans la même position, agitant ses petites pattes. Je n'avais pas envie de bouger… mais pourquoi sauver l'un et pas l'autre ?… Pourquoi celui-là… tandis que celui-ci… ? L'un serait heureux grâce à toi et l'autre devrait souffrir ? Je pris une brindille, tendis la main, le sauvai. »

On devine l'engrenage affreux : à peine a-t-il remis d'aplomb ce deuxième insecte que le “sauveur” en aperçoit un autre un peu plus loin, attendant lui aussi son miracle :

« Devais-je transformer ma sieste en tournée d'ambulance pour scarabées agonisants ? Je m'étais déjà trop habitué à ces scarabées, à leur agitation curieusement impuissante… Mais vous comprendrez sans doute qu'une fois entrepris leur sauvetage, je n'avais plus le droit de l'interrompre à aucun moment. […] Si seulement il avait existé entre lui et ceux que j'avais sauvés auparavant une frontière, quelque chose qui m'aurait autorisé à m'arrêter… Mais justement il n'y avait rien que ces dix centimètres de plus dans le sable, toujours ce même sable, mais “un peu plus loin”, un tout petit peu. Et il agitait ses petites pattes de la même façon ! Alors, regardant autour de moi, je vis, “un peu plus loin” encore, quatre autres scarabées s'agiter, grillant au soleil. Il n'y avait pas à hésiter : moi, le géant, je me levai et je les sauvai, tous. »

Mais que voit alors le géant providentiel, le miraculeux sauveur, sur la pente de la dune voisine ? Eh oui, bien sûr… Et il prend soudain conscience que ces scarabées à l'agonie sont en nombre infini, non seulement sur cette dune, sur cette plage, mais sur toutes les autres, d'un bout à l'autre de la côte argentine. Il commence alors à courir de çà, de là, pour remettre tous ces condamnés sur leurs pattes. Il comprend en même temps toute l'horreur de sa propre situation :

« Le moment allait venir où je me dirais : “Ça suffit” et il y aurait un premier scarabée à n'être pas secouru. Lequel ? Lequel ? Lequel ?  À chaque instant je me disais : “C'est celui-ci”, et je le sauvais. Incapable de me contraindre à cet arbitrage terrible et presque abject. Car pourquoi celui-ci ? Pourquoi lui justement ? »

En effet, le piège paraît sans faille, sans issue, sans espoir : il n'y a pas moyen d'en sortir, aucun raisonnement satisfaisant ne pourrait permettre de lui échapper. Il y faudra donc une sorte d'intervention mystérieuse, d'origine inconnue et inexplicable. C'est pourquoi Gombrowicz ne cherche nullement à l'expliquer :

« Et soudain le mécanisme s'enraya, facilement je coupai court à ma compassion, je m'arrêtai. “Eh bien, rentrons”, pensai-je, indifférent. et je partis. Et le scarabée, celui devant lequel j'avais cessé d'intervenir, resta là à agiter ses petites pattes (cela m'était déjà indifférent, comme si j'étais dégoûté de ce jeu ; je portais en moi mon indifférence comme un corps étranger, sachant qu'elle m'était imposée par les circonstances). »

L'épisode est terminé, ce qui ne signifie pas qu'il ne laisse aucune trace derrière lui. Gombrowicz y revient quelques jours plus tard, alors qu'il est attablé à une terrasse de café :

« Le Nombre ! Le Nombre ! Capitulant devant le Nombre, j'ai abdiqué justice, morale, humanitarisme. Ils étaient trop nombreux. Oui mais, dites, cela revient à dire que la morale est impossible. Ni plus ni moins. Car la morale doit être la même pour tous, sinon elle devient injustice, voire immoralité. Cet excès quantitatif s'est fixé sur le seul scarabée que je n'ai pas sauvé, devant lequel je me suis arrêté. Pourquoi lui et pas un autre ? Pourquoi a-t-il dû payer pour des millions ? […] Au fil de mes réflexions s'impose à moi l'impression bizarre que je dispose d'une morale limitée… fragmentaire… arbitraire… et injuste ; elle n'est pas de nature compacte mais grenue (je ne sais pas si je m'exprime clairement). »

Nous parlons d'un événement qui a donc eu lieu voilà 72 ans. Ce qui, en “temps scarabée” doit représenter environ 5000 ans. Et il est tout à fait raisonnable de supputer que, depuis cette époque incroyablement reculée, génération après génération, les scarabées des sables continuent d'ériger un peu partout, dans les profondeurs de galeries secrètes, de minuscules totems à l'effigie de Witold Gombrowicz, ce dieu tout puissant, à la fois sauveur de son peuple élu et cruel avec lui, à qui ils rendent, les jours de grandes bourrasques, un culte de latrie craintive, en faisant doucement et à l'unisson striduler leurs élytres.

mercredi 17 juin 2020

De la supériorité des Juifs selon Gombrowicz


« […] Je dirai que le Juif qui exige avec trop d'insistance d'être traité “comme un homme” – comme si rien ne le distinguait des autres – me paraît être un Juif insuffisamment conscient de son état de Juif. C'est là, bien sûr, une exigence juste et combien compréhensible. Et pourtant, elle n'est pas à la mesure de leur réalité. C'est trop simple, trop facile…

« Il me déplaît de voir que des Juifs ne soient pas à la hauteur de leur mission. Combien de fois dans mes conversations, même avec des Juifs pleins de bon sens, ne me suis-je pas heurté avec stupéfaction à une pareille mesquinerie dans l'appréciation de leur destinée ? “Pourquoi donc cette détestation des Juifs ? – Parce qu'ils sont plus doués, qu'ils ont de l'argent, qu'ils font naître de la concurrence…” “Et pourquoi refuse-t-on d'admettre qu'un Juif est un homme comme tout le monde ? – Parce qu'il y a un abus de propagande, de trop nombreux préjugés raciaux, trop peu d'instruction…”

« Lorsque j'entends ces gens me dire que le peuple juif est tout à fait semblable aux autres peuples, c'est un peu comme si j'entendais Michel-Ange déclarer que rien ne le distingue de personne, Chopin demander pour lui-même une “vie normale”, ou bien encore Beethoven assurer qu'il a lui aussi plein droit à l'égalité. Hélas ! ceux à qui fut donné le droit à la supériorité n'ont plus droit à l'égalité.

« Il n'est pas de peuple plus manifestement génial que le peuple juif, et je le dis non seulement parce que les Juifs ont engendré et nourri les plus hautes inspirations dans l'univers, qu'ils ont marqué de leur sceau l'histoire universelle, et qu'un nom juif, à jamais illustre, éclot et naît à toute époque. Mais c'est par sa structure même que le génie juif est manifeste : à l'instar du génie d'un individu, il est intimement lié à la maladie, à la chute, à l'humiliation. Génial parce que malade. Supérieur parce que humilié. Créateur parce que anormal. Ce peuple – de même que Michel-Ange, Chopin et Beethoven – représente une décadence qu'il transcende en création et en progrès. Pour lui, la vie n'est jamais facile, il est en désaccord avec la vie, voilà pourquoi il se transforme et se tourne en culture…

« La haine, le mépris, la peur, l'aversion que ce peuple suscite chez les autres peuples rappellent les sentiments avec lesquels les paysans allemands regardaient le Beethoven malade, sourd, sale et hystérique qui se promenait en gesticulant dans la campagne. Le chemin de croix des Juifs, c'est le chemin de Chopin. L'histoire de ce peuple – comme d'ailleurs toutes les biographies des grands hommes – n'est qu'une secrète provocation : il a le don de provoquer le sort, d'attirer sur sa tête toutes les calamités qui peuvent, peuple élu, l'aider à remplir sa mission. Quelles obscures nécessités furent à l'origine du phénomène ? Nul ne saurait le dire… Mais que ceux qui en demeurent les victimes ne tentent pas d'imaginer fût-ce un instant qu'ils arriveront à se tirer de ces abîmes pour en sortir sur un terrain droit et plat…

«Il est curieux de noter que la vie du plus normal, du plus vulgaire des Juifs est dans une certaine mesure la vie d'un homme éminent : aussi normal et équilibré qu'il soit, et ne se distinguant en rien des autres, il s'affirmera pourtant différent ; il se trouvera, bien malgré lui, toujours en marge. Dès lors, on peut dire que même un Juif moyen est condamné à la grandeur, uniquement parce que Juif. Et pas seulement à la grandeur : condamné à une lutte désespérée, à un duel-suicide contre sa propre forme (en effet, comme Michel-Ange, il ne s'aime pas).

« Aussi, ne croyez pas “réparer” cette épouvante en vous figurant être “comme tout le monde” et en avalant l'idyllique bouillie des sentiments humanitaires. Que le combat pourtant qu'on vous livre puisse être moins vil ! Quant à moi, l'éclat dont vous resplendissez a plus d'une fois illuminé ma route – et je vous dois vraiment beaucoup. »

Witold Gombrowicz, Journal 1954, Folio, pp. 179-181.

mardi 16 juin 2020

Fumeur ou non-fumeur ?

Joseph Roth (au centre) et Soma Morgenstern (à dr.), dans un café parisien, 1938 ou 39.

Joseph Roth et Soma Morgenstern (1890 – 1976) se sont connus à Lemberg (Lvov pour les Russes, Lwow pour les Polonais, Lviv – son nom actuel – pour les Ukrainiens…) en 1909 ou 1910, Morgenstern, dans ses souvenirs, avoue ne pas pouvoir être plus précis. Ils se sont fréquentés jusqu'à l'extrême fin de la vie de Roth, puisque, à partir de 1938 et de l'Anschluss, Morgenstern s'est lui aussi exilé à Paris pour venir occuper une chambre dans le même hôtel de la rue de Tournon que son compatriote et ami. Entre ces deux dates, les deux Galiciens n'ont cessé de se rencontrer, ici ou là, à Berlin ou à Vienne, à Paris ou à Frankfort (ils publiaient l'un comme l'autre des articles dans la Frankfurter Zeitung, plus ou moins remplacée, après la guerre, par la Frankfurter Allgemeine Zeitung).

En dehors d'une trilogie romanesque dont j'ignore encore tout à l'heure où nous sommes, Étincelles dans l'abîme, Soma Morgenstern a aussi écrit un livre dont son ami est la figure centrale : Fuite et fin de Joseph Roth. Livre passionnant et riche ; passionnant en ceci que c'est un portrait nullement hagiographique qu'il donne de Roth, mais au contraire fait de nuances et parfois de contrastes ; riche dans la mesure où, parlant de Roth, il élargit constamment son sujet et brosse un tableau de toute cette vie culturelle berlino-viennoise de l'entre-deux-guerres, qui moussait comme une bière fraîchement tirée. Bref, un livre hautement recommandable pour qui s'intéresse non seulement à Joseph Roth mais à son époque et son milieu.

**********

En 1928, un soir, Roth et Morgenstern se retrouvent à déambuler le long du canal du Danube, en compagnie d'un certain Fuchs, conseiller ministériel de son état, chacun y allant, tour à tour, de son anecdote, historiette, etc. Comme les trois hommes se trouvent passer juste en face du grand quartier juif de Vienne, le dit conseiller s'écrie : « Ici s'impose une histoire juive ! » Roth se lance aussitôt :

« Deux juifs étaient assis ici, sur ce banc, l'un fumeur, l'autre non-fumeur. Le non-fumeur dit à l'autre : “Cessez de fumer tout le temps. Pouah ! Avec ce vent, et comme vous êtes assis, je prends toute votre fumée.” L'autre change de place et dit : “Je suis fumeur, et les fumeurs, ça fume ! – Ça, vous ne ferez pas de vieux os, à continuer de fumer comme vous le faites… – J'ai pourtant déjà soixante-quinze ans…” Le non-fumeur se met en colère : “Peut-être, mais si vous ne fumiez pas, vous en auriez déjà au moins quatre-vingt-cinq !” »

L'histoire m'a fait sourire et, juste après, m'interroger : en quoi était-il nécessaire que les deux protagonistes en fussent des Juifs ? Ne marche-t-elle pas aussi bien avec des Bretons, des Castillans ou des Californiens ?

dimanche 14 juin 2020

Le Quichotte en couleurs : nouvelles du front


Voilà presque deux ans, pendant que je lisais le roman de Cervantès dans l'excellente traduction de Mme Aline Schulman, j'avais commis un petit billet dans lequel je disais entre autres ceci :

Au tout début du chapitre XXXVI, de nouveaux voyageurs arrivent dans cette auberge de la Manche où le lecteur a l'impression que la moitié de l'Espagne s'est donnée rendez-vous. L'aubergiste les annonce ainsi à Don Quichotte, Sancho Panza et quelques autres personnages (c'est moi qui souligne) : « Il y a quatre hommes à cheval, armés de lances et de boucliers […], et qui portent tous un masque ; au milieu d'eux, il y a une dame vêtue de blanc, et masquée elle aussi ; […] »
Trois paragraphes plus loin, l'un des valets de la petite troupe fournit quelques éclaircissements sur ceux qu'il est chargé de servir ; il dit notamment ceci (c'est toujours moi qui souligne) : « […] ils n'ont pas desserré les dents de tout le voyage. On n'entend que les soupirs et les sanglots de cette pauvre dame, qui nous fait bien pitié. Pour nous, il n'y a pas de doute, on l'emmène contre son gré. À en juger par son habit noir, elle est religieuse ; […] »

Après avoir fait état de ma perplexité, j'ajoutais ce qui vient :

Évidemment, le brave lecteur se perd en conjectures. Il lui semble impossible que l'excellent Miguel de Cervantes Saavedra ait pu commettre, et surtout ne jamais rectifier, une bourde semblable, ni ses éditeurs successifs. Quant à Mme Schulman, il paraît tout aussi improbable qu'elle puisse ignorer la différence entre blanco et negro (la langue castillane est atrocement raciste, comme on peut voir), si tant est que ces deux mots soient bien présents dans le texte originel. Je dis “si tant est” car, me référant à la traduction de César Oudin (1615) que donne la Pléiade, il y est question de l'accoutrement de la supposée religieuse, mais nullement de sa teinte. Le mystère reste donc entier.

En effet, le mystère était entier, et devait le demeurer jusqu'à tout à l'heure, c'est-à-dire jusqu'au moment où, sous le billet originel, est venu s'afficher un nouveau commentaire, posté par Mme Schulman elle-même. Et voici ce qu'elle nous dit :

Cher monsieur, vous avez tout à fait raison, et je suis honteuse de n'avoir pas vu ni corrigé cette incongruité. Le texte espagnol ne donne pas la couleur, il fait seulement référence à la manière dont cette dame est vêtue, elle porte "l'habit", sous entendu, bien évidemment, " de religieuse". Il aurait suffi de laisser le terme "habit" sans y ajouter de couleur, comme l'a fait Cervantès.
Aline Schulman

On se sent tout de même plus léger, non ?

vendredi 12 juin 2020

De la démagogie des faux philanthropes


C'est un sujet qui n'est pas nouveau, puisque Louis-Napoléon Bonaparte l'abordait déjà, dans un article écrit et publié par lui en 1843. Le futur empereur y disait ceci :

« L'ardeur de ces hommes s'accroît toujours en raison directe du carré des distances où se trouvent les objets de leur sympathie. ils sont insensibles à la misère du prolétaire français, au dénuement de l'ouvrier qui habite le même toit qu'eux ; mais aussitôt qu'à nos antipodes quelques iniquités se commettent, oh ! alors leurs passions s'exaltent, l'humanité qui souffre au bout du monde leur paraît bien plus digne de pitié que celle qui languit dans leur propre patrie. »

La citation m'a paru pertinente, à l'heure où, par ici, quelques grappes humaines s'émeuvent bruyamment de ce que, à plusieurs milliers de kilomètres de chez eux, UN homme a été (malencontreusement) tué par UN policier. Et puisque nous sommes en compagnie de Napoléon III, un petit bonus, tiré de l'un de ses livres, Fragments politiques, écrit à peu près à la même époque que l'article sus-cité : 

« Le plus grand ennemi d'une religion est celui qui veut l'imposer. »

Phrase que que nous allons donner comme sujet de méditation à tous nos camarades imams, de banlieue, de province et d'outre-frontières.

lundi 8 juin 2020

GdC, avec un G comme dans Géographie


Le délateur rabique Gauche de Combat, dans sa dernière giclée de fiel, postillonne à propos d'un site internétique belge – peu importe lequel, c'est totalement sans intérêt. Il conclut ses éructations toxiques par cette phrase : « Quoiqu’il en soit, ce sale type n’est définitivement pas un allié dans nos luttes, d’un côté comme de l’autre de la Meuse… » GdC, l'homme qui prend la Meuse pour une frontière, comme d'autres prenaient le Pirée pour un homme, ou la ligne Oder-Neisse pour un rail de coke… en plus de mélanger “quoique” avec “quoi que” – il est vrai que ce sympathique dénonciateur n'est plus à un couac près. 

Ah, ils sont brillants, je vous jure, nos traqueurs de nazis virtuels, nos redresseurs de torts géographomanes, nos petits pères gestap'dur ! 

vendredi 5 juin 2020

Le trou noir du bulletin scolaire


On aura sans doute peine à le croire, tant l'affaire se dilue dans la nuit des temps, mais il m'est arrivé de fréquenter l'école primaire – et je ne sais trop pourquoi j'y repensais tout à l'heure. (En fait, si, je le sais : je venais de lire la première page de la nouvelle de Joseph Roth ayant pour titre Un élève exemplaire.) En ces années soixante, chaque mois, l'élève se voyait remettre solennellement son bulletin de notes, généralement un vendredi après-midi, à charge pour lui de le rapporter le lundi suivant, enrichi de la signature de l'un au moins de ses parents (lesquels, je le rappelle pour mémoire, étaient alors, toujours, un père et une mère). Ce bulletin ressemblait très exactement à celui qui me sert d'illustration.

Avant d'aller plus loin, je dois une mise en garde aux instituteurs de moins de 40 ans, c'est-à-dire ceux que l'on a, je crois, rebaptisés professeurs des écoles, depuis qu'ils fabriquent essentiellement des analphabètes égalitaires et antiphobiques : je vais devoir leur révéler des pratiques d'une violence à peine soutenable, qui risqueraient d'avoir sur leur délicat intellect le même effet traumatisant que la révélation du lynchage des nègres ou des descriptions de tortures médiévales.

La remise du fameux bulletin – moment attendu par toute la classe avec des battements de cœur et des fourmillements d'impatience ou de crainte – se faisait, je l'ai dit, d'une manière solennelle. Solennelle et publique. C'est-à-dire que le maître (quel mot atroce !) ou la maîtresse (vocable déjà plus prometteur…) énonçait à haute voix le nom et le classement de chaque élève, par ordre de moyenne croissante, soit en commençant par le dernier ; lequel se retrouvait ainsi nommément crucifié, ou lardé de flèches comme un saint Sébastien miniature, ou cloué nu au poteau de couleur – bref : stigmatisé.

Malgré ce qu'annoncé plus haut, je n'étais pas un élève exemplaire. Et même si j'étais toujours soit premier, soit deuxième, le chemin de retour à la maison, bulletin dans le cartable, prenait le plus souvent des allures de mini-Golgotha.

Les bulletins étaient fort détaillés, divisés en de nombreuses rubriques : calcul, récitation, dictée, histoire, etc. Les notes s'échelonnaient entre 0 et 10, assorties de leurs décimales médianes. Je ne descendais jamais en dessous de 8,5, sauf en dessin et en gymnastique, mais ça, mon père s'en foutait.

Quand je lui tendais le bulletin cartonné, son œil négligeait absolument toutes les matières où j'avais brillé comme à l'habitude, et pour lesquelles il devait sans doute considérer que je bénéficiais d'une sorte d'abonnement préférentiel à vie, pour descendre se vriller à l'avant-dernière rubrique, celle juste avant la moyenne générale, qui avait pour nom un mot qu'on aurait aussi bien pu me graver au fer à même la peau sans que j'en soufrisse davantage : le mot conduite. Autant dire le trou noir de ma galaxie scolaire.

La conduite, on l'aura compris, était l'équivalent enfantin de la discipline. Ce serait abuser de la litote de dire que je n'y brillais guère : ma note, chaque mois, oscillait lugubrement entre 2 et 4 sur 10, plus souvent 2 que 4. La voix de mon père se faisait tonnante – en tout cas elle tonne dans mon souvenir –, et je me retrouvais immanquablement puni, c'est-à-dire, en pratique, privé de quelque chose qui me faisait envie ou qui aurait normalement dû m'échoir. Je crois que j'aurais accepté d'enthousiasme que l'on me divisât toutes mes autres notes par deux pour pouvoir, en conduite, récolter au moins une fois un 7 ou un 8. Ce qui, bien entendu, ne m'empêchait nullement, dès le lundi suivant, retour en classe, de rendosser mon petit costume d'élève pénible et ramenard.

Et je me demandais, tout à l'heure, s'ils étaient nombreux, les premiers de la classe des temps obscurs, à avoir été systématiquement punis à chacun de leurs bulletins scolaires, pourtant constellés de 9 et de 10, avec éventuellement un ou deux 8,5 felliniens. Malgré cela, et c'est encore une chose qui nous sépare des apprenants d'aujourd'hui, je n'en ai conçu aucun traumatisme, ni n'ai requis les services de la moindre cellule de soutien psychologique.

On était vraiment des brutes, autant dire.

lundi 1 juin 2020

De l'ingratitude des volatiles


Les jeunes mésanges, bleues et charbonnières, 
nous ont quittés en mai.

(Et, depuis, aucune carte postale, pas un coup de fil, nib de sms, rien…)

vendredi 29 mai 2020

Homoïcide et Zomomos



À Jean S.

Un vieil ami, Charentais d'adoption et dédicataire de ce court billet, m'a fait parvenir une “brève” publiée par la Charente libre le 20 mai dernier. On y apprend la triste conséquence d'un vrai drame de l'amour… ou de la malchance, c'est selon. 

Au sein d'un ménage comme-les-autres (entendez : homosexuel), la discussion s'étant quelque peu échauffée, Papa n°1 aurait tenté d'y mettre fin en tranchant le cou et la carotide de Papa n°2, un jeune homme de 22 ans, mort peu après son arrivée à l'hôpital de Poitiers. Transporté, lui, à la maison d'arrêt d'Angoulême, Papa n°1 a bien entendu été mis en examen pour “tentative d'homicide”. Pour lui, tout ça est de la faute à pas de chance, Papa n°2 ayant, au cours de leur virile empoignade, trouvé malin de tomber gorge la première sur un tesson de verre qui se trouvait là. 

Ce qui a fortement interpelé mon ami Jean, c'est cet emploi du terme passe-partout et non genré d'“homicide”. Et il a mille fois raison, bien sûr ! À l'heure où fleurit, croît et prolifère le si bien venu “féminicide”, il serait tout à fait injuste, discriminant, stigmatisant, que les hommes homos (les zomomos…) n'aient pas droit eux aussi à leur petit vocable privé, dès lors qu'ils décident de s'étriper. 

Mon charentais ami propose donc : homoïcide. Je lui trouve assez belle allure, et propre à donner un certain lustre, dorénavant, aux massacres gayment conjugaux. J'ai cherché si on pouvait trouver mieux… et n'ai rien trouvé de satisfaisant. Gayïcide est imprononçable, bougricide fait trop vieillot et risquerait de n'être point compris des masses. Quant à fioticide, il sent vraiment trop le soufre, de même que tafiolicide. Donc, souhaitons longue et heureuse vie à homoïcide !

Néanmoins, quand il leur prendra l'envie de se foutre sur la gueule, que les papas n°1 et les papas n°2 fassent attention aux tessons qui traînent.

mardi 26 mai 2020

L'autre Roth

Joseph Roth (1894 – 1939),  à d., avec Stefan Zweig, à Ostende, en juillet 1936.

On parle toujours de l'Américain Philip Roth, écrivain que, pour ma part, j'aurais tendance à trouver légèrement surfait. On parle moins de l'Autrichien Joseph Roth, écrivain que, pour ma part, j'aurais tendance à trouver lourdement sous-estimé. C'est lui que je suis occupé à relire depuis deux jours, et je ne compte pas l'abandonner de sitôt, possédant une bonne douzaine de ses livres, au rayon teuton de ma modeste bibliothèque. Mais lire ou relire quoi ? Les relecteurs de Roth n'ont certes pas besoin de mes avis ou conseils, mais les autres, les découvreurs potentiels ? La question est toujours la même : par quoi commencer ? Par où l'attaquer ?

Il importe de savoir que l'on a affaire ici à deux romanciers en un, même si, bien sûr, la frontière entre eux n'est nullement étanche : un Joseph Roth juif et un Joseph Roth austro-hongrois. Leur point commun est que tous deux nous plongent dans des mondes disparus. Le premier dans cette communauté juive de Galicie, c'est-à-dire des confins russo-ukraino-polonais, en gros, que le nazisme a pratiquement fait disparaître de la surface de ces “terres de sang”, pour reprendre l'appellation de l'historien Timothy Snyder ; le second dans cet empire rayonnant loin à partir de Vienne, à quoi la Première Guerre mondiale a porté le coup mortel, et dont Roth a traîné toute sa courte vie la nostalgie douloureuse, puisqu'il considérait que l'empire austro-hongrois était sa véritable terre natale, son pays, son lieu d'enracinement primordial. 

L'idéal, si l'on veut découvrir son univers, est de rendre une visite à chacun de ces deux mondes. Pour ce qui concerne le versant austro-hongrois, je n'ai aucune hésitation à conseiller La Marche de Radetzky, roman qui, en plus d'être son plus connu (il a été adapté à la télévision…) est aussi un de ses deux ou trois meilleurs. C'est aussi l'un des plus amples, puisqu'il embrasse trois générations de Trotta, la famille qui en est à la fois le pivot et le fil. On pourra ensuite en compléter la lecture par celle de La Crypte des capucins, roman postérieur au précédent et qui nous ramène à la famille von Trotta.

En ce qui concerne le versant juif, je n'ai pas davantage d'hésitation : il faut commencer par Job, roman d'un homme simple, livre qui, dans une traduction plus récente, est bizarrement devenu Le Poids de la grâce – et c'est plus sûrement sous ce nouveau nom qu'on le trouvera aujourd'hui. Évocation poignante et dense de la destinée de Mendel Singer et de sa famille, des confins russo-polonais du XIXe siècle jusqu'au New York de la guerre de 14.  

(Quand je parle de “bizarrerie”, je ne veux pas dire que Le Poids de la grâce serait un mauvais titre ; au contraire, il est parfaitement adapté au contenu et à l'esprit du roman. Seulement, si Joseph Roth avait voulu qu'il porte ce nom, eh bien il le lui aurait donné. S'il a préféré Job, roman d'un homme simple – fidèle traduction du titre allemand, que je vous épargne –, je ne vois pas au nom de quel impératif, ou fantaisie, un traducteur et un éditeur se permettent d'en changer.)

Après avoir découvert ces deux romans essentiels, si le désir de lire d'autres livres de Joseph Roth vous point… découvrez cette pure merveille qu'est La Légende du saint buveur. C'est une simple nouvelle d'une cinquantaine de pages, c'est l'ultime texte écrit par Joseph Roth quelques mois avant sa mort, c'est un bijou, c'est un miracle.

samedi 23 mai 2020

Vie et destin d'un grand roman russe

J'ai plusieurs fois parlé ici de Vassili Grossman et de son chef-d'œuvre, Vie et Destin. Le hasard vient de faire que, musant dans les allées virtuelles de Youtube, je suis tombé sur une émission d'Arte consacrée à ce roman et à son auteur. Émission digne d'éloges en tous points, ce qui ne semble pas être si fréquent lorsqu'il s'agit de la chaîne pseudo-culturelle. Que vous ayez lu ou non ce livre majeur du siècle qui fut le nôtre, si vous en avez assez des ressassements covidiens qui sont notre pénible lot ces temps-ci, si vous avez une heure à ne pas perdre, je vous encourage vivement à la passer en compagnie de Vassili Grossman : je serais surpris si, après cela, vous ne vous précipitiez pas sur Vie et Destin. Surpris et un peu triste.


vendredi 22 mai 2020

Brève chronique des temps asilaires


Dans ce qu'on pourrait appeler des Chroniques des temps asilaires, je consigne ceci, que Catherine a lu chez Ternette : en Allemagne, les boîtes de nuit vont pouvoir rouvrir… mais il sera formellement interdit d'y danser.  Dans un semblable esprit, on pourrait laisser rouvrir les bistrots mais y prohiber toute boisson, rouvrir les églises mais gare à celui qui y serait surpris en train de prier, rétablir les maisons closes mais avec une stricte observance des distances de sécurité, etc.

Dans le même genre, Catherine est passée tout à l'heure chez l'horloger-bijoutier de Pacy afin qu'il installe une pile neuve dans le boitier de ma montre. Eh bien, il faudra y retourner demain pour récupérer la montre en question. Pourquoi ce délai absurde ? « Désolé, Madame : c'est le protocole… » Il y a donc, quelque part, dans un ministère inutile, un dérisoire crétin qui a jugé nécessaire que les montres passent désormais vingt-quatre heures dans le tiroir du réparateur avant que d'être rendues à leurs propriétaires. Sinon, gare à la recrudescence du petit Chinois ! 

Et la restitution, elle va s'opérer comment, demain ? L'horloger va me tendre ma montre au bout d'une longue pince métallique, préalablement passée à l'étuvée ? Il va la déposer sur le pas de sa porte et se barricader derrière son rideau de fer avant que j'aie le droit de m'approcher de sa boutique ? Et après quel délai, dûment prévu et homologué en haut lieu, aurai-je latitude de passer la montre à mon poignet sans provoquer l'ire de la maréchaussée aux aguets ?

Dieu sait que je ne suis nullement ennemi d'une existence délicatement saupoudrée d'inattendu, de cocasse, de saugrenu et même de complet absurde. Mais tout est dans le “saupoudrée” : si l'absurde devient la règle, et une règle dont on se sert pour me taper sur les doigts du matin au soir ; si la cocasserie est reçue et acceptée avec un sérieux confinant à la dévotion ; si l'inattendu se mue en prévisible et que le saugrenu se fait obligatoire, il va advenir un moment, pas très éloigné d'ici, où les survivants au petit Chinois vont commencer, du fond de leurs douillettes cellules capitonnées, à regretter amèrement leur immunité et à envier leurs chers et si paisibles morts.