lundi 17 juillet 2017

Pensée bidon


Comme la vie serait simple et tranquille, si on la cantonnait dans l'enfance ! Le matin on va au lait, le soir on va au lit ; entre les deux on fait du vélo.

dimanche 16 juillet 2017

Les nuages qui passent… là-bas…


L'azur est une sorte de barque renversée. Sur son fond défilent des îles frangées, des continents mouvants, des mammifères marins, des enclumes à demi fondues, des visages malades et patients. Au moment où j'allume la deuxième cigarette, l'Espagne se sépare de l'Alaska, poussant devant elle un Portugal dubitatif et frileux, vers le Kamtchatka qui semble s'en foutre, tout à son attirance de l'Est qui l'aspire à goulées régulières. L'Alaska ne l'entend pas de cette oreille, et ses côtes mâchouillées se muent en un profil de rocker agressif, à la banane ostentatoire. La péninsule ibérique prend le large, mais le rocker devient une sorte de goule, dont l'œil est braqué sur Valence et qui avance sa lippe pour aspirer la Catalogne, tandis que l'Asie glacée file au large. La côte des Asturies se morcelle, se convulse, l'Andalousie se tord sous la succion, la Sibérie s'éloigne sans se déformer, et l'Espagne revient vers l'extrême nord de l'Amérique. Un peu plus tard, un éléphant de mer s'adoucit en main ouverte et s'apprête, devenu Dieu, à tendre son index nonchalant vers un Adam invisible, dont le bleu est peut-être l'élément naturel. Enfin tout se défait, et l'on pourrait sans doute en concevoir une espèce de frayeur, si on restait assis là.

vendredi 14 juillet 2017

Perec mis en pièces

La Vie mode d'emploi porte sous son titre la mention : Romans, au pluriel. De fait, le livre grouille littéralement d'histoires, comme la gamelle du chat le fait d'asticots quand vous avez oublié de la vider avant de partir pour les Deux-Sèvres en profitant du long week-end du 15 août. Un index, proposé en annexe, en recense 107, et il est bien spécifié qu'il n'est nullement exhaustif. Mais la plus importante est celle qui court durant tout le roman et lui sert en quelque sorte de second axe central, le premier étant bien entendu la cage d'escalier de l'immeuble sis 11 rue Simon-Crubellier, Paris 17°. Le protagoniste en est le propriétaire du grand appartement du 3° étage gauche (quand on regarde la façade ouverte de l'immeuble), Percival Bartlebooth, dont le nom est évidemment une synthèse du Barnabooth de Valery Larbaud et du Bartleby d'Herman Melville.

Le Bartlebooth de Perec a, dès l'âge de 20 ans, imaginé ce qu'allait être le grand œuvre de toute sa vie, conçu de telle manière qu'il devra l'occuper pendant cinquante ans et que, à la fin, il n'en reste absolument rien. La première phase dure dix ans, pendant lesquels, lui qui n'a aucune aptitude pour le dessin, prend une leçon par jour pour apprendre à maîtriser l'aquarelle. À l'issue de cette décennie, il part sillonner le monde durant vingt ans, escorté par son fidèle domestique Smautf, le Passepartout de ce Phileas Fogg. Sur les cinq continents, Bartlebooth va peindre cinq cents aquarelles de cinq cents ports différents. Dès que l'une est terminée, elle est envoyée à Winckler (6° étage droite de l'immeuble), lequel est chargé d'en faire un puzzle de 750 pièces découpées à la main ; les dites pièces étant ensuite rangées dans une boîte, laquelle va rejoindre les autres dans le coffre d'une banque.

(Il va de soi que je simplifie à l'excès : dans le roman, tout, absolument tout est spécifié, depuis la marque et la qualité du papier utilisé comme support par Bartlebooth, jusqu'au nom de la banque et aux caractéristiques du coffre, en passant par mille autres choses de la plus haute importance.)

Quand Bartlebooth et Smautf réintègrent l'immeuble de la rue Simon-Crubellier, trente années ont donc passé – nous sommes à peu près au milieu des années cinquante. Il reste à accomplir la dernière partie de l'œuvre : durant encore vingt ans, à raison de deux par mois approximativement, Bartlebooth va reconstituer ses cinq cents puzzles. Dès que l'un est terminé, il est confié à un autre occupant de l'immeuble, un chimiste, lequel fait d'abord disparaître toutes les découpes du bois (la qualité et la nature du bois sont bien entendu spécifiées par Perec), puis décolle la feuille de papier, qui est donc redevenu simple aquarelle. Il ne reste plus à Bartlebooth qu'à expédier chacune d'elles à l'endroit du monde où elle a été exécutée par lui ; là, la feuille est plongée dans un une solution (évidemment donnée avec toutes ses caractéristiques) dont elle ressort parfaitement blanche, avant d'être réexpédiée à Bartlebooth. 

Cet excentrique – je ne trouve pas de mot mieux approprié, même s'il est faible – est tout près de mener à bien son projet (transformer, en cinquante ans, cinq cents feuilles blanches en cinq cents feuilles blanches), lorsque deux impondérables se produisent, peu avant le “présent” du livre, lequel se situe le 23 juin 1975, aux alentours de huit heures du soir – ce qui n'est pas le pire moment pour envisager un petit apéritif, histoire de se remettre du solstice et d'attendre confortablement la Saint-Jean.

mardi 11 juillet 2017

Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ?


Son étagère n'est qu'à une cinquantaine de centimètres du sol, pourtant, l'autre jour, mes yeux sont tombés sur Georges Perec ; je veux dire : sur les trois ou quatre volumes que je possède de lui. L'affaire aurait pu en rester là, mais il se trouve que j'ai extrait de l'alignement Penser/Classer ; que j'ai ensuite relu avec plaisir, sans trop m'occuper de la mine pincée d'Anthony Trollope, dont je venais de suspendre, assez grossièrement il faut bien le dire, la lecture de ses Tours de Barchester. Le mince volume avalé, j'ai poursuivi avec Espèces d'espaces ; dans le même élan, j'ai commandé un livre déjà lu, il y a longtemps, Les Choses, et deux que je ne connaissais pas, sinon par bribes : Je me souviens et W ou le souvenir d'enfance. Leur lecture m'a occupé ces deux derniers jours. Les Choses est un roman nettement supérieur au souvenir qui m'en était resté, à la fois cafardeux et d'une réjouissante drôlerie ; quant  à W, c'est l'un des livres les  plus douloureux que j'aie lus depuis longtemps [et je ne suis pas du tout assuré de ce subjonctif-là…]. Comme je n'étais pas encore rassasié, qu'au contraire je sentais mon appétit croître, je viens de commander La Disparition, ce fameux roman lipogrammatique dont je m'étais toujours tenu éloigné, sans bien savoir pourquoi ; et, en attendant qu'il arrive, j'ai rouvert l'énorme pavé que constitue La Vie mode d'emploi.

Voilà où nous en sommes.

dimanche 9 juillet 2017

Foire à rien


J'en veux beaucoup aux différents édiles héberto-plessiens d'avoir dévolu le terrain de football – où, de mémoire d'homme, onc le moindre match ne fut disputé – à ce qu'il est convenu d'appeler la foire à tout, et qui, l'expérience l'a souventes fois montré, n'est généralement qu'une foire à rien ; on se demande d'ailleurs à la suite de quel raisonnement tortueux des gens en apparence normaux (je le sais : ils passent actuellement devant mon portail, bras ballants à l'aller, chargés au retour vers les voitures) sont prêts à payer – des sommes modestes, certes : la foire à tout est essentiellement une distraction de va-nu-pied – pour acquérir des objets qu'ils auront ensuite à charge d'aller déposer à la déchetterie de Saint-Aquilin, lorsqu'ils auront eu tout loisir de constater que le hideux bougeoir à douze branches ou le grand miroir dédoré et piqué de rouille ne peut vraiment trouver aucune place dans leur gourbi, déjà fort encombré de monstruosités diverses. 

Quoi qu'il en soit, n'ayant rien contre les réjouissances populacières, du moment qu'elles laissent à l'honnête homme toute latitude de les ignorer, j'eusse préféré que celle-ci ne se déroulât point au dit terrain de football, lequel est essentiellement accessible par la rue de l'Église. Je rends néanmoins grâce au Tout-Puissant de ce que personne n'ait encore eu la funeste idée de la sonoriser.

samedi 8 juillet 2017

Je suis un garçon sensible et délicat


Chaque année, la saison que nous traversons actuellement me voit repartir au combat, le même toujours, perdu d'avance mais obstinément mené. Assis dans le fauteuil du salon, on peut me voir un livre à la main droite et, dans l'autre, un carré de plastique grillagé muni d'un long manche plus ou moins flexible : une tapette à mouches. Car musca domestica est mon ennemi. Je le dis sans haine mais avec une froide détermination : toutes celles qui ont le front de venir se poser sur l'une ou l'autre partie de mon anatomie lisante s'expose à un coup violent, la tapette fondant du ciel comme la foudre divine. Mon taux de réussite ne dépasse guère cinquante pour cent, car la mouche est plus fine qu'on ne le croit généralement. Ce qui me sépare de la brute sadique est ceci : lorsque je vois l'un de ces petits diptères effectuer, après coup porté, un gracieux vol plané et choir sur le parquet, je ne reprends pas illico ma lecture, mais me penche sur l'animal pour vérifier que la mort a été instantanée. Si la bête se trouve sur le dos et agite furieusement ses paires de pattes, un second coup de tapette, asséné avec plus de délicatesse que le premier, il me semble, vient mettre fin à ses souffrances.

Ensuite, environ tous les deux jours, je me munis de la pelle en plastique et de la balayette à manche de bois, pour faire avec elles le tour des pièces de la maison et y ramasser les mouches mortes.

vendredi 7 juillet 2017

Rêvons un peu pour faire passer les grosses chaleurs



À la fin du mois de septembre, ou au début du suivant, nous irons probablement passer quelques jours dans cet aimable pavillon de la grande banlieue clermontoise. Pourquoi une telle annonce, ridiculement prématurée ? Deux raisons : la première est que la vue de cette belle forêt auvergnate m'aidera peut-être à supporter avec davantage de patience le temps imbécilement méditerranéen qui règne depuis quelque semaines sur la Normandie ; la seconde est que j'en ai assez de tomber sur une face de député carnivore à chaque fois que j'ouvre ce blog. Le château de Codignat nous servira donc de cache-misère durant quelques jours.

mercredi 5 juillet 2017

L'info qui ravit


Elle est, dit-on, sortie dans le Canard enchaîné, où je ne l'ai point vue, n'ayant que peu de goût pour les feuilles de ragots. Cependant, elle a été reprise par Atlantico, le journal en ligne aussi doué pour manier la langue française que moi pour être aquarelliste. Plus que la péripétie comico-épique en elle-même, c'est son intitulé qui n'en finit pas de me ravir :

Une députée En Marche aurait mordu un chauffeur de taxi

Député(e) originaire de Seine-Saint-Denis (évidemment…), Mme Laëtitia Avia aurait donc planté ses crocs dans l'épaule de son convoyeur à la suite d'une féroce engueulade entre eux, laquelle avait pour objet une course de 12 €, ce qui en dit long sur la misère en milieu parlementaire. Il aura ensuite fallu près d'une heure de palabres avec les policiers pour que l'élue du peuple accepte enfin de lâcher ses quelques piécettes. Si la dame persiste dans ces mœurs sans doute un peu trop spontanées, les empoignades dans l'Hémicycle pourraient bien, avec elle, devenir très vite incisives.

lundi 3 juillet 2017

Marechal, me voilà


En me réveillant ce matin, je me suis dit que je devrais faire, aujourd'hui, pas séance tenante mais quasi, un billet sur Enrique Vila-Matas, romancier espagnol – et même catalan, ce qui aggrave sensiblement son cas –, dont je viens de lire avec une intense jubilation Paris ne finit jamais. C'était un texte assez délicat à construire et à ne pas rater, car il devait en quelque sorte s'enrouler sur lui-même, en mêlant des événements de ma propre existence à ceux du roman. Mais enfin, j'allais m'y mettre, je le jure…

C'est alors que, un peu plus tard, parcourant distraitement, dans la salle d'attente de la clinique Pasteur, département des échographies, les très décevants mémoires d'Ernesto Sábato (poubelle jaune, direct), Avant la fin, un nom inconnu m'a sauté au visage, celui de Leopoldo Marechal. ¡ Joder ! m'exclamé-je in petto et en silence : qu'est-ce que c'était encore que cet écrivain argentin qui surgissait sans crier gare (sin gritar estación, en patois de là-bas), alors que je n'avais même jamais entendu prononcer son étrange nom ? D'emblée, j'eus envie d'adresser un himmel de protestation comminatoire à Carlos qui, voilà 40 ans, n'avait pas fait correctement son travail de passeur ; je me contins. En lieu et place, je filais droite chez Mme Wiki qui commença par m'apprendre que l'homme avait vécu de 1900 à 1970, qu'il était issu d'une famille paternelle française, avec grand-père communard, que Julio Cortázar l'aimait beaucoup et qu'il avait notamment écrit un volumineux roman au titre curieux : Adán Buenosayres, lequel fut illico commandé, comme bien l'on pense. En réalité, à y réfléchir un peu, ce titre n'a rien de bizarre : il y a des Français qui se prénomment Adam, d'autres dont le patronyme est Paris ; je ne vois donc pas pourquoi un Argentin ne pourrait pas se nommer Adán Buenosayres. (Et je commence à en avoir un peu assez de passer et repasser du clavier français à l'espagnol, simplement pour placer correctement leurs saloperies d'accents toniques.)

Tout cela, malheureusement, ne me dispensera pas de revenir, tôt ou tard, vous parler du livre de Vila-Matas, écrivain raisonnable qui a au moins la délicatesse de nous offrir un patronyme sans accent intempestif. Mais, puisque Paris ne finit jamais, il peut bien attendre encore.