dimanche 17 décembre 2017

Greguerías del domingo, 2


– Les poules s'installent sur leur perchoir comme si elles s'apprêtaient à assister à une représentation du Don Juan avec le coq dans le rôle principal.

– On dirait que le fer à repasser électrique sert le café aux chemises.

– Le crocodile est une valise qui voyage pour son propre compte.

– La lune est une banque de métaphores en faillite.

– Les cornes du taureau cherchent le torero depuis la nuit des temps.

– Il y a des melons qui ont l'air de fromages, mais ce sont des melons.

– Le calamar est le teinturier des poissons en deuil.

– L'horloge qui retarde est une horloge économe.

– Ce qu'il y a de bien avec le ciel c'est qu'il ne peut pas être envahi de fourmis.

– Il est difficile d'imaginer qu'une tête de mort lisse soit un crâne de femme.

– Une poche trouée est le premier symptôme de la péritonite du costume.

– Les armoires à glaces sont comme des confessionnaux qui savent tout de nos chaussettes reprisées.

vendredi 15 décembre 2017

Poule position [replay]



 Je viens, fouillant les entrailles de la bête (je parle de ce blog), de retomber sur le texte ci-après. Comme il m'a fait sourire, que d'autre part je n'ai nulle autre inspiration pour le quart d'heure, que d'encore autre part, il se trouve que deux jardiniers sont actuellement en train de délimiter un enclos grillagé pour Odette et Nana, j'ai décidé de vous le réinfliger. Voici :

Depuis des générations on me fait une réputation de stupidité incurable, au prétexte que j'aurais, paraît-il, une très fâcheuse tendance à traverser les routes devant le mufle des automobiles, au lieu d'attendre benoitement sur le bas-côté qu'elles aient fini de passer. D'abord, je ferai observer que c'est pure calomnie : je traverse très souvent derrière les voitures ; sauf qu'alors personne ne s'en aperçoit. Car quel conducteur, sur un lacet de campagne, s'aviserait de traquer du regard une poule dans son rétroviseur ? D'autre part, je signale tout de même que j'étais là bien avant vos fichues autos et que je ne vois pas pourquoi ce serait forcément à moi de m'adapter à vos lubies et inventions plutôt que l'inverse. Par conséquent, je m'entêterai à traverser rues et routes comme il me chantera. Et tant pis si je continue à vos yeux de passer pour une dinde.

Partant de ce préjugé que rien ne justifie, les humains ont forgé un certain nombre d'expressions destinées à dauber ma sottise, ma maladresse, ma balourdise, etc. Nager comme une poule dans un tonneau de ferraille ou bien se comporter comme une poule mouillée, ou encore rester telle une poule ayant trouvé un couteau, etc. ; autant de lazzis cruels et attentatoires à ma dignité, venant de créatures qui, je le rappelle, n'hésitent pas à dévorer mes enfants lorsqu'ils sont encore à l'état fœtal, ce qui ne dénote pas beaucoup d'intelligence et encore moins de délicatesse. « On ne fait pas d'omelette sans casser les œufs ! », lâchent-ils de ce ton péremptoire qui les rend si horripilants aux animaux de basse-cour ; et ils s'imaginent être quittes avec ce dicton à la con ? Du reste, s'ils étaient aussi malins qu'ils se croient, il y a beau temps qu'ils auraient imaginé pour nous des protections efficaces contre les renards – je dis ça, je ne dis rien.

La vérité qu'il essaient de cacher est que nous sommes, nous autres gallinacés, largement aussi futés qu'eux ; et même davantage, en un certain nombre de circonstances : contre les désagréments de la chair de poule, par exemple, nous avons tout de même été capables d'inventer les plumes, on ne peut pas en dire autant de tout le monde…

D'autre part, je ferai observer que quand mes poussins brisent leur coquille, dans l'heure qui suit ils font preuve d'une réjouissante débrouillardise et sont tout de suite capables de se nourrir et d'organiser seuls leur petite vie à la ferme ; tandis qu'il faut bien vingt ans aux rejetons humains pour parvenir au même résultat, et encore : à condition de ne pas rater leur bac. D'ailleurs, est-on bien sûr que les petits des hommes se transforment finalement en adultes autonomes, comme il arrive chez les poules et aussi chez leurs mâles chatoyants, gueulards et prétentieux, ces avantageux de la crête que l'on appelle des coqs ? De la même manière que les roses tiennent pour immortels les jardiniers, je ne suis pas la seule, ici, à considérer cela comme une pure légende, aucune d'entre nous n'ayant jamais vu un poussin humain devenir exploitant agricole. Mais il vaut mieux que je m'arrête là, je serais capable de m'énerver et ça risquerait de faire monter mes blancs en neige.

Une dernière chose tout de même : les humains se moquent volontiers de nous quand ils nous voient picorer avec ardeur les minuscules cailloux de la cour ; ce serait pour eux la preuve que nous sommes sans cervelle. Je leur répondrai que, quand on arbore des mines d'extase et des regards vides simplement parce que l'on fume de l'herbe, on devrait la mettre un peu en veilleuse sur les petites habitudes des autres. Les gravillons, au moins, sont en vente libre.

lundi 11 décembre 2017

Deux avatars de Michel Houellebecq


Influencé par de pernicieuses lectures (en l'occurrence Élisabeth Lévy dans Causeur), je me suis risqué sur le roman français contemporain ; deux, coup sur coup. Tout d'abord L'Homme surnuméraire de Patrice Jean, puis L'Art des interstices de Pierre Lamalattie. Si je voulais être méchant, je dirais que j'ai eu l'impression de deux marionnettes que Michel Houellebecq aurait fixé au bout de ses mains pour amuser les petits enfants réactionnaires et désabusés ; mais ce serait nettement excessif. Car ce n'est pas que ces deux romans soient mauvais, fort loin de là : si le deuxième est tout de même un peu long pour le propos qui est le sien, le premier propose une mise en abyme plutôt intéressante et habile. On ne s'y ennuie pas, on sourit assez souvent, on déprime à loisir, on ricane à gogo. Le problème est que chaque page de l'un et de l'autre amène leur lecteur, irrépressiblement, à penser à Houellebecq (et aussi, un peu, à Muray, dans le cas de Lamalattie), et que cette comparaison ne tourne jamais à l'avantage de nos avatars. La quatrième de couverture de L'Art des interstices nous affirme que ce roman est écrit dans un “style incomparable”. Je ne voudrais vexer personne, mais j'ai trouvé le style de M. Lamalattie tout à fait comparable ; et là encore, la mise en regard ne tourne pas à son bénéfice ; d'autant moins qu'il n'est pas toujours bien assuré de sa propre langue (il se vautre sur “éponyme”, par exemple, laisse passer des phrases grammaticalement incorrectes ; sans parler de ce moment où l'un des personnages est conduit au commissariat entre deux gendarmes…). Bref, Michel Houellebecq peut être rassuré : ses dauphins ne sont pas sans valeur, mais la couronne et le sceptre ne risquent pas encore de glisser de sa tête et de sa main.

dimanche 10 décembre 2017

Greguerías del domingo


– Lorsque la femme commande une salade de fruits pour deux, elle parachève le péché originel.

– Dans les laboratoires, on entend murmurer les cobayes : « Ce n'est pas avec des ours blancs qu'ils oseraient faire des choses pareilles. »

– Lorsqu'on a affaire à un être particulièrement mauvais, on n'arrive pas à croire qu'il soit issu de la Sainte Famille qui prit place dans l'Arche ; on se dit que quelqu'un a dû s'embarquer comme passager clandestin.

– On ne saura jamais si la crête du coq se veut couronne ou bonnet phrygien.

– Deux œufs au plat dans une assiette ont l'air de frères jumeaux alors qu'ils ne sont même pas cousins au troisième degré.

– La poule est la seule cuisinière capable, avec un peu de maïs sans œuf, de faire un œuf sans maïs.

– Lorsqu'on renverse de la bière sur soi, on a l'impression d'avoir tenu le benjamin de la maison dans ses bras.

– La lune est un petit miroir impertinent avec lequel la voisine facétieuse renvoie le soleil dans les yeux de son voisin accoudé au balcon.

– Le glaçon tinte dans le verre comme un grelot de cristal au cou du whisky.

– Les chiens nous tirent la langue comme s'ils nous prenaient pour des médecins.

– Le poulet est rôti à point lorsqu'il a pris une couleur de violon.

– Il devrait exister des jumelles olfactives pour percevoir le parfum des jardins lointains.

vendredi 8 décembre 2017

Les “greguerías” de Ramón Gómez de la Serna


Je ne sais pas si, par chez nous, on lit beaucoup l'Espagnol Ramón Gómez de la Serna ; moi, en tout cas, je le fais depuis hier. Deux livres en “panachage” : un roman d'abord, La Femme d'ambre, et ensuite les greguerías. Qu'est-ce qu'une greguería ? Si l'on en croit Valery Larbaud, qui possédait de nombreux dictionnaires, le mot signifie tout à la fois cri confus, clameur indiscernable, brouhaha, criaillerie, ramage, jacasserie, mais sans qu'aucun de ces mots français ne rende pleinement les nuances de l'original castillan. C'est pourquoi l'éditeur (Cent Pages), sagement, a choisi de conserver celui-ci en titre. Mais de quoi s'agit-il ? D'une phrase, ou plutôt d'une affirmation, parfois saugrenue mais pas toujours. Rendons la parole à Valery Larbaud : « La greguería est spontanée, inarticulée, irrépressible, plus physiologique peut-être qu'intellectuelle, ineffablement intime. » Nous voilà bien avancés… Mais alors, comment doit-on se comporter lorsqu'on tombe sur l'une d'elles ? Larbaud : « L'important, la seule chose nécessaire, c'est de savoir l'accueillir, c'est de ne pas la refouler, de ne pas la mépriser, de l'exprimer aussi complètement, d'aussi près que possible, avec tout ce qu'elle contient d'expérience, de prescience, de rappels, d'échos, de prolongements, de vie fragile et passagère. » Bien, bien… Présente-t-elle des dangers, des étocs cachés vicieusement sous la surface ? Larbaud : « Bien des lecteurs dont l'éducation littéraire est achevée considèrent avec stupeur les greguerías. Ils ne comprennent pas de “quelle façon elles sont une surprise”. Ils y cherchent d'instinct une “maxime”, une “pensée”, une épigramme. Ils s'attendent à y trouver de “l'esprit”, un bon mot, une réflexion morale ayant un caractère universel et permanent. Ils cherchent la “pointe”. Et comme ils ne trouvent rien de tout cela, la greguería leur paraît un défi au bon sens, une naïve platitude, le comble du trivial, la chose, entre toutes, qui ne valait pas la peine d'être écrite. »

C'est pour toutes ces raisons, qui n'en sont pas, que j'ai unanimement décidé tout seul de mettre fin aux davilanas du dimanche pour, dès après-demain, vous proposer à la place des greguerías. Elles seront elles aussi livrées en bottes de douze, et leur choix dépendra uniquement de mon bon plaisir du moment. Pour vous mettre en appétit – ou vous le couper radicalement –, en voici une première :

L'épine dorsale est une canne que nous avalons à la naissance.

jeudi 7 décembre 2017

Un curé fou et argentin


Connaissez-vous Leonardo Castellani ? Probablement pas ; moi-même j'ignorais son existence il y a encore quelques jours. Argentin, né dans ce pays en 1899 et mort dans sa capitale en 1981, il était prêtre, théologien, romancier, poète et polémiste féroce. En plus de sa langue natale, il parlait couramment le français, l'italien, l'allemand, l'anglais, plus un peu d'hébreu et de portugais ; bien entendu, il lisait couramment le grec et le latin. Il était jésuite, mais si encombrant et remuant, si volontiers sarcastique envers ses maîtres, que la Compagnie a fini par le chasser de son giron. Il a écrit et publié plusieurs dizaines de livres, dans tous les genres, sans compter les milliers d'articles donnés aux journaux et revues. Jusqu'à présent, rien, rigoureusement rien de lui n'était disponible en français (à part La catharsis catholique dans les exercices spirituels d’Ignace de Loyola, sa thèse de philosophie qui, rédigée à Paris, le fut directement en notre langue). C'est pourquoi il faut rendre à Érick Audouard l'hommage qu'il mérite, pour avoir traduit ce choix de textes de celui que ses ennemis – et Dieu sait s'il en avait – avaient surnommé le curé fou ; hommage que partagera Pierre-Guillaume de Roux qui a édité Le Verbe dans le sang.

Leonardo ne mâchait ni ses mots ni sa pensée. Il fait souvent penser à une sorte de Quichotte furibond qui, au lieu d'une lance, brandirait la Croix. Sa verve est aiguë, et c'est un pourfendeur de premier ordre, surtout quand il s'attaque aux statues les plus solides, que ce soit celles de Rousseau, de Hobbes, de H.G. Wells et même, suprême audace, la plus indéboulonnable de toutes pour un Argentin : celle de Sa Majesté Jorge Luis Borges. Mais toutes ses polémiques, toute cette alacrité critique se ramèneraient à peu de chose sil elles n'étaient constamment arc-boutées sur une foi exigeante, sur un sens et des impératifs moraux trempés dans le même acier que sa plume. Une lecture à la fois revigorante et réjouissante, donc, notamment dans les portraits qu'il brosse d'un certain nombre d'écrivains. Même lorsqu'il les admire, sa lucidité et son recul font qu'il ne ferme jamais les yeux sur leurs côtés médiocres ou déplaisants, si jamais il lui semble qu'ils en ont. C'est notamment le cas pour Léon Bloy, dont il dit qu'il mendiait sur ses grands chevaux. Il n'y a guère que G.K Chesterton pour trouver entièrement grâce à ses yeux. En revanche, Anatole France ressort en lambeaux de l'article qu'il lui consacre dès les années 30. On souhaite que d'autres traductions suivent, mais on se rend bien compte que l'espoir reste  faible : le curé fou n'est guère dans l'esprit du temps. Par exemple ceci : « On peut être nationaliste sans avoir de foi chrétienne, par simple bon sens. Répétons-le, l'attachement que nous éprouvons pour la terre de nos pères est naturel, et l'amour de la patrie, tel qu'il a été façonné par notre civilisation, est une réalité, non une utopie. Il ne peut exister de patriotisme universel qui ne soit au bout du compte une adoration de l'homme par lui-même (de l'homme-Dieu ou de l'homme-contre-Dieu). Et tant qu'il y aura des hommes, il ne pourra cesser d'exister un patriotisme argentin, français, anglais, etc. Nous défendons la nécessité de la nation. Pour nous, une nation est un regroupement naturel d'êtres humains déterminés par des impératifs spirituels, culturels, historiques et géographiques irrévocables. »

Merci bien, Monsieur le curé, merci bien.

lundi 4 décembre 2017

Ma Dora à moi


Depuis ce matin – j'écris dimanche midi – je repense à Dora. Nous nous sommes côtoyés, elle et moi, en 1971 et 1972, durant les neuf mois et demi que dure une année scolaire ; nous étions en classe de seconde C, au lycée de Châteaudun, qui ne s'appelait pas encore Émile-Zola, mais simplement Civry, du nom de la rue qui longeait sa façade. C'est d'ailleurs pendant que j'y étais élève qu'à la suite d'une sorte de référendum interne il avait pris son nom actuel. Ce choix avait un peu excité la verve de notre professeur de français : M. Tournier (Jean-Christophe) trouvait que ces Beaucerons n'étaient vraiment pas rancuniers, après l'image que Zola avait donnée d'eux dans La Terre. Mais revenons à Dora.

Je ne crois pas qu'elle me plaisait particulièrement ; qu'elle provoquait cet alliage d'attendrissement rêveur et de brusque excitation par quoi se manifeste l'éveil amoureux chez les mâles de 15 ans. Mais je me souviens que je trouvais son sourire très doux, timide, vacillant, presque apeuré. Aussi qu'elle portait des lunettes, aux verres probablement assez épais, et parfois des pantalons de velours à larges côtes comme on les faisait à cette époque. Je veux pour preuve de ma relative indifférence envers elle le fait que j'ai oublié son nom et son prénom véritable.

C'est une règle qu'avait instituée notre professeur d'allemand (seconde langue) de cette année-là : pour ne pas que nos noms à consonance française créent des hiatus pénibles à son oreille lorsqu'il s'adressait à l'un de nous en allemand, il nous avait à tous attribué un prénom germanique, en le choisissant de même initiale que notre nom de famille ; c'est ainsi que, neuf mois et demi durant, et trois heures par semaine, je fus Günter. Et mon inconnue au sourire vacillant devint Dora.  Je n'ai pas souvent pensé à elle, ces quarante-cinq dernières années ; si elle a resurgi tout à l'heure, peu après l'aube, c'est que j'ai commencé à lire la Dora Bruder de Patrick Modiano, autre fantôme, celui-là perdu rapidement dans le brouillard d'une nuit métallique balayée du faisceau des projecteurs à vocation létale. J'espère que ma Dora à moi, modianesque en ceci que son véritable nom m'échappera toujours, a connu une existence plus douce. Et je me demande s'il lui arrive de repenser à ce Günter de la classe d'allemand, dont le nom de famille commençait par un G.


Rajout de quelques heures plus tard : alors que j'étais retourné à la lecture du roman de Modiano, le véritable prénom de ma Dora a refait surface d'un coup : elle s'appelait Blandine ; ce dont je lui sais gré, aucun autre prénom ne pouvant mieux s'accorder avec son sourire qui me reste.

dimanche 3 décembre 2017

Nos dimanches Dávila, 15


– Devant une pensée adverse, la pensée réactionnaire ne se bloque pas dans un rejet indigné. Elle essaie, au contraire, de l'assimiler, confiante en sa capacité de se nourrir de sucs vénéneux.

– Limitons notre ambition à pratiquer contre le monde moderne un sabotage spirituel méthodique.

– Le conformisme obsolète est un scandale pour le conformisme en vigueur.

– Les prises de position révolutionnaires de la jeunesse moderne sont des preuves irréfutables de ses aptitudes à la carrière administrative. Les révolutions sont de parfaites couveuses à bureaucrates.

– Après une conversation avec quelqu'un de “bien moderne” nous constatons que l'humanité s'est dégagée des “siècles de foi” pour aller s'embourber dans les siècles de crédulité.

– Ayant promulgué le dogme de l'innocence originelle, la démocratie conclut que le coupable du crime n'est pas l'assassin qui convoite, mais la victime qui a excité sa convoitise.

– La crucifixion, selon le christianisme d'aujourd'hui, ne fut qu'une lamentable erreur judiciaire. La faculté de percevoir la mystérieuse nécessité de l'horreur a disparu avec le théâtre grec et les autels chrétiens.

– La plus grande faute du monde moderne n'est pas d'avoir incendié les châteaux, mais d'avoir rasé les chaumières. Ce qu'on voit s'effacer, au fil du XIXe siècle, c'est la dignité des humbles.

– N'espérons pas que la civilisation renaisse, tant que l'homme ne se sentira pas humilié de se consacrer corps et âme à des tâches économiques.

– Comment supporter ce monde moderne si nous ne commencions pas à percevoir une lointaine rumeur d'agonie ?

– La littérature ressuscitera quand on renoncera à “changer le monde”.

– La ferveur du culte que le démocrate rend à l'humanité n'a d'égale que la froideur par laquelle il manifeste son manque de respect pour l'individu. Le réactionnaire, lui, dédaigne l'homme, sans trouver aucun individu méprisable.

vendredi 1 décembre 2017

La preuve par le chien


La famille G., du Plessis-H., s'est agrandie en octobre

mercredi 29 novembre 2017

Si je n'étais pas anglais…


C'est un court dialogue que l'on trouve quelque part chez Jules Verne, qui m'a beaucoup frappé quand je l'ai lu, il doit y avoir un peu plus de cinquante ans ; il met en scène un Français et un Anglais. Le premier, pour faire l'aimable, dit : « Si je n'étais pas français, je voudrais être anglais ! » Et l'autre, imperturbable comme tout sujet britannique doit l'être dans un roman de Verne, lui répond : « Moi, si je n'étais pas anglais, je voudrais être anglais. »

Quand je dis que cet échange se rencontre quelque part chez Jules Verne, c'est que je ne parviens pas à me souvenir avec certitude de quel Anglais il s'agit – bien que je sois sûr que c'est lui le personnage principal du roman où l'on trouve ce dialogue. Je balance entre Phileas Fogg et le capitaine Hatteras. En réalité, je penche assez fortement du côté Hatteras, mais sans parvenir à une certitude qui serait pourtant bien rassurante : je ne saurais dire pourquoi, mais je vois finalement assez mal Phileas Fogg avoir ce type d'échange avec Passepartout ; ça ne cadre pas avec l'image que j'ai d'eux, mais il est vrai que cette image est bien floue, n'ayant pas lu Le Tour du monde en 80 jours depuis environ un demi-siècle. Car je dois vous avouer une chose : Jules Verne m'emmerde profondément.

lundi 27 novembre 2017

… et il s'est éteint absolument comme une lumière où il n'y a plus rien.

Si Roger Stéphane n'avait fait que cela dans toute son existence, il faudrait tout de même lui rendre grâce. Son portrait de Marcel Proust date de 1961, il dure environ 55 minutes. On y voit et entend, vivants, des gens qui, depuis, sont à leur tout entrés dans la grande bibliothèque silencieuse de l'histoire : François Mauriac, Jacques de Lacretelle, Jean Cocteau (qui raconte visiblement n'importe quoi, comme s'il inventait à mesure ; et notamment la fameuse histoire des nouilles froides, qui fera bondir d'indignation Céleste Albaret, dans ses propres mémoires), Paul Morand et Madame, la princesse Soutzo, Emmanuel Berl, Daniel Halévy (le camarade du lycée Condorcet qui, à près de 90 ans, en paraît 20 de moins et qui devait mourir quelques mois après l'enregistrement). Et puis, bien sûr, Céleste. J'ai beau chercher, je ne parviens pas à trouver quelque chose dont je pourrais dire qu'elle me donne une impression de tristesse aussi poignante, aussi irrémédiable que le récit des dernières heures de Marcel Proust par Céleste Albaret.

Prenez une heure de votre temps, aujourd'hui ou plus tard, que vous soyez ou non un familier de l'écrivain et de son œuvre, pour regarder ce document qui fait honneur à ceux qui l'ont conçu et mené à bien.

(Rajout du 29 novembre : un commentateur avisé vient de me signaler que ma version de cette émission était non seulement “pourrie” mais incomplète. Je l'ai donc aussitôt remplacée par celle que l'on peut voir désormais, proposée par ses soins.)

dimanche 26 novembre 2017

Nos dimanches Dávila, 14


– Persuadés d'avoir rendez-vous avec une idée dans un palais, nous nous réveillons le plus souvent avec un lieu commun dans un lupanar.

– Mettre en rage l'homme typiquement moderne est le signe irréfutable qu'on a visé juste.

– Notre société tient à avoir des dirigeants élus pour que le hasard de la naissance ou le caprice du monarque ne viennent pas tout à coup livrer le pouvoir à un homme intelligent.

– L'amour de la pauvreté est chrétien, mais l'adulation du pauvre est une pure et simple technique de recrutement électoral.

– “Avoir le courage de s'accepter” est l'une des nombreuses formules modernes qui tâchent à occulter la bassesse de l'homme en appelant difficile ce qui est facile. L'esprit moderne affirme que rien ne demande plus d'efforts à l'homme que de céder à son animalité.

– De nos jours, les cohortes disciplinées des “rebelles” défilent au milieu des ovations frénétiques de la foule et sous la protection des autorités civiles et ecclésiastiques, tandis que les “conformistes”, persécutés, s'enfuient pour aller conspirer en des lieux solitaires.

– Les opinions révolutionnaires ouvrent la seule carrière, dans la société actuelle, qui assure une position sociale respectable, lucrative et paisible.

– Cela fait deux siècles que le peuple a sur le dos non seulement ceux qui l'exploitent, mais aussi ses libérateurs. Son dos s'est courbé sous ce double poids.

– N'ayant pas obtenu que les hommes pratiquent ce qu'elle enseigne, l'Église actuelle a décidé d'enseigner ce qu'ils pratiquent.

– Les gens de gauche ne sont pas les représentants des pauvres, mais les délégués des idées pauvres.

– Dans des sociétés où tous se croient égaux, l'inévitable supériorité de quelques-uns fait que les autres se sentent des ratés. Inversement, dans des sociétés où l'inégalité est la norme, chacun s'installe dans sa différence, sans ressentir le besoin, ni concevoir la possibilité, de se comparer aux autres. Seule une structure hiérarchique a des égards envers les médiocres et les humbles.

– Mes frères ? Oui. – Mes égaux ? Non. Parce qu'on a des petits frères et des grands frères.

vendredi 24 novembre 2017

Rémi Usseil et son grand jeu de miroirs temporels

De même qu'un triptyque ne saurait se contenter de deux panneaux, ni un trépied d'une paire de jambes, il était bien normal qu'après Berthe au grand pied puis Les Enfances de Charlemagne, Rémi Usseil nous offrît le troisième volet d'une œuvre que l'on pressentait dès l'origine trilogale. Avec Rolandin, nous ne sortons pas de la famille carolingienne. Le point de départ est aussi simple qu'éternel : Gisèle, la sœur de Charlemagne, et l'avantageux Milon, duc d'Anjou, sont amoureux l'un de l'autre, mais le roi de France s'oppose à leurs épousailles : on se croirait dans un livret d'opéra romantique (George Bernard Shaw, je crois que c'est lui, disait : « Un opéra, c'est un ténor et une soprano qui veulent coucher ensemble, et un baryton qui les en empêche. »). Sauf que, ici, malgré tous ses prestige et autorité, le baryton se fait flouer : Gisèle et Milon jouent malgré lui – et un peu malgré eux – à la bête à deux dos, puis sont contraints de fuir vers l'Italie pour échapper à la colère du futur empereur. C'est aux abords de la ville de Sutre, emprès Viterbe, que Gisèle met au monde le fruit de ses amours pécheresses avec Milon : Roland, le futur héros de Roncevaux, très vite sobriqué Rolandin. Ce sont les premières années du chevalier en devenir que nous conte Rémi Usseil.

Mais est-ce bien lui que nous lisons ? Lui appartient-elle vraiment, cette langue admirable, qui semble couler librement, s'engendrer elle-même sans effort, comme les plus grands pianistes parviennent à s'effacer totalement derrière le compositeur auquel ils prêtent leurs doigts et leur esprit ? Cette langue est le résultat d'une alchimie difficile à expliquer. C'est celle que s'est forgée Rémi Usseil, comme il le prouve dans son préambule  – remarquable de tranquille érudition, et d'une modestie si naturelle que le lecteur aurait presque l'impression de savoir de longue date ce qu'il est tout juste en train d'apprendre –, mais éclairée de l'intérieur, enrichie, fécondée par ce parler d'oc oïl [comment ai-je pu commettre une bévue aussi consternante ?] qu'Usseil maîtrise mieux que moi le français inclusif. En un mot : est-ce bien lui qui écrit ce livre que nous lisons ? Il faut répondre : non. D'abord parce qu'il nous prévient d'emblée qu'il ne fait que transcrire le rouleau qu'un docte moine avait écrit en latin, après avoir, passant par Sutre, recueilli les témoignages de ses habitants quant aux hauts faits de l'enfançon Roland. Et ce “il” ne peut encore être Rémi Usseil. Alors qui est-il ? Aucune indication précise ne nous est donnée à son sujet. Est-il un clerc ? Un trouvère ? On l'imagine homme d'un Moyen Âge plus récent que ce qu'il nous conte ; du XIIIe siècle, peut-être ? Ou un peu plus vieux que cela : il n'est pas impossible qu'on l'ait vu passer à la cour d'Aliénor, en Aquitaine… Toujours est-il que je tiens ce narrateur pour la principale création d'Usseil dans cet ouvrage, celle qui lui donne son relief, sa force, son originalité, même par rapport aux deux précédents, où sa présence me semblait moins affirmée, moins libre, moins naturelle, moins vivante. Du coup, voilà : en ouvrant Rolandin, on croit avoir affaire à un livre, et on se retrouve plongé dans un kaléidoscope, un jeu de miroirs temporels dont Usseil, en démiurge, a seul la maîtrise des facettes ; et c'est la multitude de ces reflets qui nous donne cette impression d'une histoire intensément vraie, qui nous permet d'accepter le merveilleux comme s'il allait de soi, qui nous fait redevenir, fugitivement, pâlement, l'un de ces hommes qui croyaient assez fort au Ciel pour bâtir Notre-Dame de Chartres ou partir délivrer le tombeau du Christ.

Est-ce à dire que Rémi Usseil disparaît totalement de son œuvre ? Qu'il s'est dissout entièrement dans ce narrateur à qui il a confié la plume ? Non, il réapparaît, de çà, de là, fort discrètement, tels ces peintres qui se représentaient dans un coin bas de leurs tableaux, simple silhouette au milieu d'un groupe. Il le fait d'une touche si légère que le lecteur pourra fort bien ne pas tenir compte de ces petites lumières qu'il fait clignoter par endroits et qui, elles, arrivent tout droit de notre siècle : c'est sa suprême élégance. Mais comment ne songerait-il pas à lui-même, au moins un peu, lorsque, à la toute fin de sa chanson, il fait ainsi s'exclamer son narrateur : « On doit louer ceux qui s'appliquent à garder en leur remembrance  les hauts faits des prudhommes du passé ! » Puis, parlant de ceux qui méprisent toutes ces “vieilleries”, de Roland, d'Olivier et des autres, il ajoute : « Ceux-là n'ont point mon estime. Ils ont le cœur si pourri et si dégénéré que le récit de nobles exploits du passé ne saurait les émouvoir, de sorte que, n'ayant point de beaux exemples à méditer, ils n'entreprennent jamais rien de grand. Lorsqu'ils meurent, sans avoir rien fait qui vaille la  peine qu'on en parle, ils sont aussitôt oubliés de tous. Mais de Charlemagne et de Roland on se souviendra, tant qu'il y aura de nobles cœurs et de grandes âmes. » Ne peut-on voir là quelque chose comme une leçon donnée aux hommes du XIIIe siècle par l'un de leurs contemporains ? Leçon qui aurait déjà traversé les temps et deviendrait avertissement pour nous, gens du XXIe ?

Je ne vous dirai rien des péripéties qui vous attendent dans Rolandin ; seulement qu'il y est question d'amour, de fidélité, d'honneur, de respect, de lignage, de bravoure, de récompense et de pardon, entre autres choses. Aucun de ces mots, bien sûr, ne figure dans le “glossaire des termes désuets” que Rémi Usseil a établi en fin de volume. Mais il n'est pas impossible que, si on venait à rééditer Rolandin d'ici quelques lustres, il faudrait songer à les y introduire. En attendant ces temps barbares, piquons droit sur l'Italie de Roland !

mardi 21 novembre 2017

L'invention d'un mythe : Al-Andalus


Qui est Serafín Fanjul ? Un historien arabisant et islamologue espagnol, qui semble faire autorité dans son domaine : je vous laisse aller consulter sa courte fiche sur le Wikipédia français. Ce qui nous importe, c'est que vient de paraître en français, réunis en un seul gros volume, les deux livres qu'il a consacrés à ce mythe en grande partie inventé à l'époque romantique, celui d'une Espagne arabisée qui aurait été, avant la lettre, un vrai petit paradis de vivre-ensemble, un parangon de tolérance religieuse, un précipité de bénévolence ; autant d'images d'Épinal que l'on peut encore se faire servir, presque quotidiennement, de nos jours, et avec d'autant plus de force qu'il importe davantage de persuader aux populations autochtones de l'Europe occidentale que des injections toujours augmentées d'islam leur seraient profitables et douces.

Fanjul n'a pas écrit un pamphlet, ni un manifeste, encore moins un tract : toutes choses qui seraient à peu près sans intérêt. Se servant d'une érudition vertigineuse, appuyé sur des sources encyclopédiques, imprégné par une longue et intime connaissance du monde musulman et de la culture arabe, il démonte un par un les arguments – qui confinent assez souvent au délire pur – des historiens et écrivains arabophiles, principalement espagnols (car le politiquement correct fait tout autant rage outre-Pyrénées qu'ici) mais pas seulement. Étudiant aussi bien la toponymie que la musique “folklorique”, l'architecture populaire que les us culinaires, les techniques de céramique que le vêtement, et d'autres champs encore, il met en évidence le peu de traces qu'a laissées l'invasion maure dans le substrat ibérique, goth et romain. Un chapitre entier est consacré au flamenco, dont Fanjul montre qu'il n'a jamais rien eu à voir avec la musique dite “arabo-andalouse”, ne serait-ce que chronologiquement puisqu'il est né plusieurs siècles après que les derniers conquérants eurent repassé le détroit de Gibraltar. Il met surtout en pièces cette fiction bisounoursonne d'une domination toute paternelle, qui n'aurait été que bienveillance envers les chrétiens et les juifs, et cela sans occulter les violences de la Reconquista. Si l'on suit Fanjul sur son terrain, la situation de l'Espagne musulmane faisait nettement moins penser à on ne sait quelle Arcadie qu'à l'apartheid sud-africain.

Dans la brève introduction rédigée pour cette édition francophone, Fanjul note que ses adversaires, ne voulant pas se risquer, ou ne le pouvant pas, à le contrer sur le fond, sur la masse de ses sources et références, sur les enseignements qu'il en tire, a choisi les attaques ad hominem, se contentant de lui coller sur le front toutes ces étiquettes, déjà bien délavées et supposées flétrissantes, qui se terminent généralement en “phobe”. Ce qui n'étonnera personne, de ce côté-ci de la Bidassoa.

dimanche 19 novembre 2017

Nos dimanches Dávila, 13


– Le  monde moderne n'est pas une calamité définitive. Il y a des dépôts d'armes clandestins.

– Une discipline est scientifique quand elle n'exige pas que celui qui l'exerce soit intelligent. La science est ce que seul un homme intelligent invente, mais que n'importe quel imbécile pratique.

– L'envieux aime à se moquer des riches en demandant à quoi leur sert leur argent : il oublie, ce faisant, qu'il leur sert à provoquer l'envie des envieux.

– Nous ne devons pas écrire comme nous parlons, mais comme nous devrions parler.

– Une nation civilisée ne doit admettre d'être gouvernée que par des sceptiques.

– Les artistes modernes ont tellement l'ambition de se distinguer les uns des autres que cette même ambition les regroupe en une seule espèce.

– Il n'y a pas d'absurdité en laquelle l'homme moderne ne soit capable de croire, pourvu qu'il évite ainsi de croire en Jésus-Christ.

– La grande ambition de l'artiste actuel, c'est que la société le couvre d'opprobre et la presse d'éloges.

– La Révolution française paraît admirable à celui qui la connaît mal, terrible à celui qui la connaît mieux, grotesque à celui qui la connaît bien.

– La récente apparition d'une littérature de professeurs nous a réconciliés avec la littérature des journalistes.

– L'égalitarisme n'est pas respect des droits de ceux qui viennent derrière nous, mais allergie aux droits de ceux qui sont devant nous.

– Un grand écrivain n'est pas celui qui nous paraît grand, mais celui qui nous paraît être, pendant que nous le lisons, le seul grand.

jeudi 16 novembre 2017

Cathédrales en Bern


Un très bel et très roide article de Jérôme “Georges” Vallet.

mardi 14 novembre 2017

Exécution d'un garçon coiffeur par un chauve triomphant

Ygor Y. en villégiature perchée au Plessis-Hébert

Je viens de retomber, à la suite de déambulations qu'il serait vain de reconstituer, sur un magistral texte que, en 2012, ses yeux enfin dessillés, l'ami Ygor Yanka consacrait à Juan Asensio, dont je vous entretenais naguère. Il est certes assez long, mais mérite d'être savouré dans son entier. Si l'on n'en a pas encore assez, on lira aussi avec jubilation et profit le texte que, de son côté, l'excellent Pierre Cormary consacrait au même as de la brillantine, et que Yanka donne en lien dans son propre billet ; lequel se trouve ici.

Si l'on n'en a pas encore assez (bis), je ne peux qu'encourager à se plonger dans la masse des commentaires, et notamment, bien entendu, ceux du shampooineur himself.

dimanche 12 novembre 2017

Nos dimanches Dávila, 12


– Le pauvre n'envie pas chez le riche les possibilités de nobles comportements que la richesse lui procure, mais les abjections qu'elle lui permet.

– Ne médisons pas du nationalisme. Sans la virulence nationaliste il y a beau temps que l'Europe et le monde seraient soumis à un empire technique, rationnel, uniforme. Faisons crédit au nationalisme d'au moins deux siècles de spontanéité spirituelle, de libre expression de l'âme nationale, de riche diversité historique. Le nationalisme aura été le dernier spasme de l'individu avant la mort grisâtre qui l'attend.

– Si stupide que soit un catéchisme, il l'est toujours moins qu'une profession de foi personnelle.

– Les grands écrivains, depuis le romantisme, sont des prisonniers qui secouent frénétiquement les barreaux de la geôle qu'est devenu le monde sans Dieu.

– Vivre avec lucidité une vie calme, simple, discrète, au milieu de livres intelligents, en aimant quelques êtres choisis.

– La phrase doit avoir la dureté de la pierre et le frémissement de la feuille.

– Un peu de patience dans nos relations avec les sots nous évite de sacrifier notre bonne éducation à nos convictions.

– En un siècle où les médias publicitaires divulguent un nombre infini de sottises, l'homme cultivé ne se définit pas par ce qu'il sait, mais par ce qu'il ignore.

– Les aristocraties sont les enfantements normaux de l'histoire, les démocraties en sont les avortements.

– Il ne suffit plus que le citoyen se résigne, l'État moderne exige qu'il soit complice.

– Rien ne donne plus d'aisance au révolutionnaire pour ordonner d'innombrables exécutions que de se savoir opposé à la peine de mort.

– L'indifférence à l'art se trahit par la solennité pompeuse des hommages qu'on aime à lui rendre. Le véritable amour se tait ou sourit.

mercredi 8 novembre 2017

Quand Juan Asensio lève la patte arrière

Je ne découvre qu'aujourd'hui, et par le plus parfait des hasards, le billet que Juan Asensio a bien voulu consacrer à En territoire ennemi, le 18 septembre dernier. En avisant le titre (En territoire ennemi de Didier Goux, Dupont Lajoie de la critique (dite) littéraire), je jubilais d'avance, à la pensée du flot d'ordures et d'imprécations mousseuses qui devait m'attendre ; l'homme est si prévisible, ses bavures (au sens premier) si impeccablement programmées, qu'il ne pouvait en aller autrement. J'étais encore, pour mon plus grand bonheur, très en dessous de la réalité. Ensuite, j'ai nettement eu l'impression, depuis le temps que je n'avais pas essayé de m'enfoncer dans le marécage de sa prose asilaire, que le cas de Juan s'était considérablement aggravé, qu'il faisait désormais du Ansensio au carré. Rien que les proportions de ce palud : sur 33 000 signes au total (ce qui est déjà une preuve patente de dérangement mental, il me semble), il ne commence à être question de moi qu'au bout de 21 000, lesquels forment un magma préambulatoire dont je serais en peine de dire ce qu'il entend signifier. Enfin, on en arrive à mon pauvre bouquin (après un détour par ma personne, évidemment coupable (en vrac) de racisme crématorifère, de front-nationalité endémique, d'ivrognerie perpétuelle, de camusisme aigu, plus deux ou trois autres tares de moindre importance). Là, le tombereau de détritus s'épand comme prévu ; mais d'une manière si outrée, si écumante, avec une sorte d'hystérie de femelle en manque, qu'elle provoque rapidement le rire le plus franc, ce qui n'était probablement pas son but premier. À mesure que la logorrhée se déverse et que le dégorgeoir s'emplit, on a l'impression de voir un dément en crise, martelant des poings et des orteils les parois capitonnées de sa cellule de confinement. On repense irrésistiblement à ce que Léon Daudet disait de la prose de Jean Lorrain : « Le clapotement d'un égout servant de déversoir à un hôpital. »

(Au passage, Asensio me reproche par trois fois de tenir un journal interminable : il me semblait, moi, que c'était justement le propre d'un journal, de ne jamais se terminer, sinon avec la vie de celui qui le tient.)

Mon idée première était, après ce prologue si peu asensoïdal dans sa concision, de composer un petit florilège des éructations les plus drolatiques du forcené. Je me suis donc astreint à relire entièrement ce long pensum boursouflé de graisse jaune pour y trouver mes perles. Or, de perles point. Il n'y a même pas ça : juste un flot épais qui s'écoule entre deux rives désertes. Rien à y repêcher, même dans le genre grand-guignol. Pour les téméraires qui aimeraient se faire une idée, c'est ici que ça fermente.

Où ça devient vertigineux, c'est lorsqu'on s'aperçoit que, ayant compris dès les premières pages qu'il avait entre les mains un livre situé bien au-dessous du nul, Asensio s'est tout de même astreint à le lire jusqu'à la dernière, texte après texte, qui plus est en prenant des notes. Il ferait presque peur, ce grand garçon-là. 

Les étonnements de Guillaume Francœur


C'est un nom qui évoquait à peine. Longtemps j'ai su qu'avait vécu un homme du nom d'André Fraigneau, mais rien de plus : j'eusse été incapable de citer le titre de l'un de ses romans, je n'aurais même pas osé affirmer qu'il en avait écrit. J'ai déjà oublié par quel biais, il y a quelques semaines, deux pas plus, il a repassé dans le bon sens la ligne de démarcation entre indifférence et intérêt. Aussitôt, comme il m'arrive de plus en plus fréquemment avec les écrivains morts que je n'ai jamais lus, il m'est apparu qu'il me fallait réparer cela de toute urgence ; que c'était comme un devoir qui m'incombait ; que, sans moi, sans une lecture même rapide, nonchalante, interrompue, une âme allait continuer d'errer dans ces limbes particulières que l'on appelle généralement des bibliothèques. J'ai donc acheté Les Étonnements de Guillaume Francœur, livre qui regroupe trois romans assez courts formant trilogie. J'ai tout de suite lu le premier, L'Irrésistible, et j'ai su que je venais de rencontrer un superbe écrivain, à la langue à la fois drue et sinueuse, dont les phrases paraissent nimbées de cette lumière particulière à l'adolescence, où se mêlent intimement une avidité joyeuse d'être au monde et un sérieux millénaire. On sent bien que ce Guillaume-là doit tout à son créateur, en est le double écrit, et que nous lisons ce qu'on appelle un roman d'initiation, moins sucré que Le Grand Meaulnes et moins ennuyeux que les interminables Deux Étendards de Rebatet. Pour explorer d'autres facettes, j'ai voulu lire aussi les articles et portraits que ce chroniqueur infatigable – et qui, comme on dit, “connaissait tout le monde” – a donné aux journaux et aux revues durant l'essentiel de sa vie ; lecture savoureuse là encore, regard particulier, éclairage tout personnel, langue d'écrivain.

Mais alors, pourquoi fréquente-t-on si peu André Fraigneau, malgré la tentative de résurrection que lui ont offerte, dans les premières années de l'après-guerre, ces croisés littéraires qui se nommaient Déon, Nimier ou encore Jacques Laurent ? Eh bien, parce qu'il y avait eu la guerre, précisément ; et que, en 1941, André Fraigneau a eu l'inopportune idée d'accepter l'invitation à La Croisière s'amuse du Dr Goebbels. Tête peu politisée, pas idéologue pour un sou, Fraigneau semble avoir accepté ce voyage en Allemagne pour des raisons similaires à celles de Marcel Jouhandeau, qui en était aussi : tous ces jeunes Teutons, dans leurs superbes uniformes noirs, lui étaient d'un irrésistible attrait. Il s'en est suivi, comme bien l'on pense, de drastiques mesures d'isolement, prises par le comité d'épuration des lettres, fermement tenu par les communistes avec l'épaulement de quelques supplétifs catholiques zélés, ces petits censeurs à la croix de bois.  Sans doute que, s'il avait été plus roublard, plus doué pour les relations publiques, Fraigneau aurait pu, après quelques années purgatives, s'offrir une seconde carrière, à la Morand ou à la Chardonne. Mais cela aurait été trop demander à cet élégant qui pratiquait volontiers l'art du retrait, semble-t-il : après s'être beaucoup et superbement étonné, Guillaume Francœur devait être un peu las. Il attendait son heure ; il m'attendait, moi à la suite de quelques autres, plus anciens, fidèles, fervents.

mardi 7 novembre 2017

La vie chez les Goux, c'est le pied


En revanche, le bien-être du jeune chien peut engendrer à la longue une certaine ankylose chez le vieil humain ; d'où le peu d'élégance des poses qu'il se voit contraint de prendre, après une heure de perte de contrôle de son pied droit.

lundi 6 novembre 2017

Apollinaire en mai


L'élasticité du temps, sa plasticité, demeure un fait étonnant. (J'ai l'air un peu de découvrir la lune tout à trac, mais c'est que connaître l'existence d'un phénomène est une chose, et que l'éprouver en est une autre.) Pour un homme de, mettons, soixante-dix ans, le demi-siècle qui vient de s'écouler est presque quantité négligeable : quand il songe à ses vingt ans, il lui semble qu'il vient à peine d'en claquer la porte derrière son dos ; peut-être même la sent-il entrebâillée encore. Mais dès que l'on envisage la même durée dans des époques où nous n'étions pas, dans les incertains d'un passé sépia, alors les décennies prennent des allures de siècles. Imagine-t-on, par exemple, que si Guillaume Apollinaire avait vaincu sa grippe ibérique et vécu aussi longtemps qu'un Marcel Jouhandeau, il aurait pu arpenter certaines rues partiellement dépavées de Paris (J'erre à travers mon beau Paris / Sans avoir le cœur d'y mourir) durant les plus fortes nuits de mai 68 ? Le mugissement des sirènes de police lui eût alors couvert le bêlement des ponts ; ce qui, peut-être, lui aurait confirmé la justesse de sa vision passée : À la fin tu es las de ce monde ancien. Et il serait passé, du petit pas incertain et peureux de son âge, s'éloignant lentement sur le bord de la Seine, un livre ancien sous le bras.

dimanche 5 novembre 2017

Nos dimanches Dávila, 11


– Dans un régime démocratique, les politiques sont les condensateurs de l'imbécillité.

– Pour juger notre époque, il suffit de se rappeler que ses moralistes sont les sociologues.

– Heureux les révolutionnaires qui n'assistent pas au triomphe de la révolution.

– Avant de se moquer de l'astronomie de Hegel, le scientiste devrait imaginer le sourire de Hegel s'il l'entendait parler de philosophie.

– L'historien qui traite les époques comme de simples étapes de développement convertit celle qu'il étudie en pur prologue de son temps ou en préhistoire de ce qu'il souhaite.

– Il y a des écrivains avec lesquels nous n'avons pas la moindre idée en commun, mais en qui pourtant nous pressentons un frère ; et d'autres qui suscitent à la fois notre assentiment et notre antipathie.

– Rien n'est plus mesquin que de ne pas reconnaître combien nous avons rencontré d'êtres supérieurs à nous. L'inégalité est l'expérience d'une âme bien née.

– Sur une foule de problèmes triviaux, l'attitude intelligente n'est pas d'avoir des opinions intelligentes, mais de ne pas avoir d'opinion.

– Au milieu de l'oppressante et ténébreuse bâtisse du monde, le cloître est le seul espace ouvert à l'air et au soleil.

– La passion égalitaire est une perversion du sens critique : une atrophie de la faculté de distinguer.

– La “culture” n'est pas tant la religion des athées que celle des incultes.

– L'idée du “libre développement de la personnalité” paraît admirable tant qu'on n'est pas tombé sur des individus dont la personnalité s'est librement développée.

vendredi 3 novembre 2017

Très portrait

Il n'est pas mal du tout, le livre que Claude Arnaud consacre au portrait en tant que genre littéraire. Ce très gros volume (900 pages dans la collection Bouquins) rassemble plusieurs centaines de portraits, aussi bien de personnages réels que de héros de romans ; sans oublier les autoportraits, ce sous-continent qu'on aurait tort de négliger. Il ne s'agit pas d'une anthologie à proprement parler, c'est-à-dire d'une juxtaposition chronologique de textes, mais plutôt d'une longue promenade, avec ses tours et détours, entre des massifs multiples, au cœur desquels on jette un coup d'œil en passant, quitte à y revenir ensuite, par un autre chemin. On y retrouve évidemment les grands maîtres du genre, à commencer par le Zeus de cet Olympe, à savoir le duc de Saint-Simon, qui a bien voulu poser pour l'illustration de ce modeste billet ; mais aussi celui de La Rochefoucauld, ces dames de l'hôtel de Rambouillet, la Grande Mademoiselle et la duchesse de Longueville, Châteaubriand et Huysmans, Barbey d'Aurevilly et Léon Daudet, Cingria et Cioran – impossible de citer tout le monde. Le seul reproche que l'on pourrait faire à Claude Arnaud – en dehors de ce titre aussi malencontreux qu'inélégant : Portraits crachés –, c'est d'être un peu moins écrivain que ce qu'il proclame, et de ne pas toujours résister au plaisir puéril de se présenter à l'avant-scène plutôt que de demeurer en coulisses pour y régler son ballet. (On pourrait aussi se gausser de ses engagements de jeunesse – c'est un homme de mon âge – dans le trotskisme et le maoïsme, mais ce serait peu charitable et hors sujet.) Au demeurant, ce serait probablement une erreur de se plonger dans son ouvrage pour n'en plus émerger qu'à la dernière page : c'est là un livre qui se picore, à moments perdus, quand on commence à en avoir un peu assez de ne croiser que son pauvre soi-même dans les miroirs.

jeudi 2 novembre 2017

Léon-Paul 1er, roi de Paris

Léon-Paul Fargue, Paris 1876 – Paris 1947.

Il appartient à cette génération, aux efflorescences nombreuses et brillantes, qui vit le jour chez nous autour de 1870 : Claudel, Maurras et Alain en 1868, Gide l'année suivante, Proust et Valéry en 1871, Léautaud un an plus tard, Jarry et Péguy en 1873 ; et quelques autres encore, qui restent tapis pour le moment. Parce qu'il devait déjà être une sorte de flâneur in utero, Fargue a lambiné jusqu'en 1876 ; puis, il est devenu l'un des plus savoureux écrivains du premier XXe siècle : premier par la chronologie, ce qui va de soi, mais premier aussi par sa richesse littéraire.

Fargue est un écrivain pour amoureux de la littérature, pour soupirants de la phrase, chevaliers servants de la langue française. Après de brillantes études, servies par d'aussi prestigieux professeurs que Mallarmé et Bergson, alors que sa famille le voit franchir en gloire les portes de la rue d'Ulm, il choisit de faire carrière dans l'oisiveté ; il va parfaitement y réussir : si le mot bistrologue devait être créé, ce serait pour nul autre que lui. Il y promène durant un demi-siècle sa nonchalance et son appétit, seul ou en compagnie de frères de tablée qui ont pour nom Jarry et Debussy, Picasso et Ravel, Auric et Morand. Il devient aussi l'un des piliers de la maison d'Adrienne Monnier, évoquée ici voilà quelques semaines. 

Et il écrit des livres, qui ne ressemblent à rien sauf à lui. Des rêveries où le saugrenu barre soudain son chemin à la nostalgie, lorsqu'elle devient envahissante et menace de se faire cafard ; mais la nostalgie contourne et revient à la page suivante, sous une autre forme, ondoyante, souriante, au filigrane triste. J'avais prévu plus ou moins de recopier un de ses paragraphes, mais j'ai soudain la flemme : l'insidieuse influence de Léon-Paul, probablement. Vous n'aurez qu'à y aller voir vous-mêmes, en vous procurant l'un ou l'autre de ses courts volumes, dont les pages débordent de partout. Commencez donc par Le Piéton de Paris ou par Méandres. Encore mieux : par les deux.

mercredi 1 novembre 2017

Le lancinant tic-tac des journaux du soir


De plus en plus nous me faisons penser à un groupe de promeneurs longeant un canal par un beau jour d'hiver : arrêtés au milieu du lé, ils observent, avec une anxiété d'autant plus rassurante qu'elle est à demi feinte, les six ou sept canards qui barbotent devant eux, à œil gauche, en se demandant gravement si l'eau semi-dormante ne risque pas d'être trop froide pour leur duvet ; ce qui les dispense de voir, à œil droit, l'enfant qui se débat pour tenter d'échapper à la noyade. Ils mettent un soin particulier à ne pas tourner la tête, car alors il faudrait bien que l'un d'eux, au moins un, se décide à entrer dans l'eau glacée pour tenter de sauver le bambin qui se violace déjà.

L'image est sortie toute vêtue d'une phrase de Méandres, son meilleur livre peut-être, enchâssée en un texte où, au milieu des années quarante, Léon-Paul Fargue évoque la nonchalance de l'avant-guerre et la fausse sécurité qui allait avec. Il écrit : « Je ne tiens pas à réfléchir trop avant, même si le journal du soir fait un tic-tac de sonnette d'alarme. »

lundi 30 octobre 2017

Information essentielle voire précieuse


L'arrivée au Plessis du jeune Charlus a eu pour seconde conséquence (la première étant la hausse brutale de notre budget Sopalin, en raison des nombreuses déjections à éponger sans délai) la réactivation de ce blog admirable et néanmoins conjoint qu'est La meute des gâteux, sur lequel trois billets ont déjà été consacrés à la nouvelle star. Pour ceux que cela intéresse ou amuse, pour les atteints de gâtisme canin, il se trouve en lien au haut de la colonne de gauche du présent bar à vain.

J'irai faire des selfies sur vos tombes


Parce que, de Chateaubriand et de Saint-Malo, 
il fut question en septembre.

dimanche 29 octobre 2017

Charlus is well and alive and toutes ces sortes de choses


Première sortie dans le jardin, pour se dégourdir les pattes après le voyage initiatique à bord de la caisse à chat, véhicule forcément un peu humiliant pour un chien de haute race et de lignée ancienne. Puis, présentation à Sa Majesté Golo 1er : en sujet docile et connaissant les préséances voulues par l'étiquette, c'est le nouvel arrivant qui a fait le premier pas. L'entretien a été bref, relativement frisquet, mais aucune rupture des relations diplomatiques n'a été à déplorer.


Nos dimanches Dávila, 10


– L'adhésion  au communisme est le rite qui permet à l'intellectuel bourgeois d'exorciser sa mauvaise conscience sans abjurer sa condition de bourgeois.

– Les incertitudes du maître sont les certitudes du disciple.

– En tout réactionnaire, c'est Platon qui ressuscite.

– Le problème fondamental de toute ancienne colonie : celui de la servitude intellectuelle, de la tradition mesquine, de la spiritualité subalterne, de la civilisation inauthentique, de l'imitation honteuse et obligée ; ce problème a, en ce qui me concerne, été résolu avec la plus grande simplicité : ma patrie, c'est le catholicisme.

– Même entre des égalitaristes fanatiques, la plus brève rencontre rétablit les inégalités humaines.

– Aujourd'hui le riche vit sa richesse avec une avidité de pauvre enrichi et le pauvre sa pauvreté avec une rancœur de riche dépossédé. La richesse a perdu ses vertus propres et la pauvreté les siennes.

– Les esthétiques “modernistes” ont été inventées par des écrivains réactionnaires : Balzac, Baudelaire, Eliot.

– L'éducation primaire est venue à bout de la culture populaire ; l'éducation universitaire est en train de venir à bout de la culture.

– Il est facile d'apprécier ce qui est ancien, ou moderne ; mais apprécier ce qui est démodé, c'est le triomphe du goût authentique.

– Malgré sa fureur contre le christianisme, le lignage de Nietzsche est incertain. Nietzsche est un Saül dont s'empare la démence sur le chemin de Damas.

– L'homme tend à exercer la totalité de ses pouvoirs. L'impossible lui paraît la seule limitation possible. Néanmoins, le civilisé est celui qui, pour diverses raisons, se refuse à faire tout ce qui est possible.

– Le gauchiste hurle à la mort de la liberté quand ses victimes refusent de financer leur propre assassinat.

mercredi 25 octobre 2017

Une veine de cocu


J'ai trouvé l'anecdote dans le Journal d'un attaché d'ambassade de Paul Morand, reçu ce matin et commencé dans la salle d'attente levalloisienne du Dr D., l'oto-rhino-laryngologiste de Catherine. Le journal commence à l'été 1916 et court jusqu'en décembre de l'année suivante. Morand raconte que le général Mangin a trouvé dans son courrier, un matin, une lettre ainsi conçue : « Mon général, j'ai besoin de trois jours de permission pour aller chez moi : je suis cocu. » Sur la missive en question, l'officier d'ordonnance avait crayonné : « Quinze jours de prison. » Le général avait alors barré cette lapidaire sentence pour écrire à la place : « Six jours de permission. » Et l'on dira après cela que le haut commandement était inhumain ! Évidemment, ce qui restreint un peu la portée de l'histoire (avec une toute petite h), c'est que Morand dit la tenir d'Anna de Noailles qui, si elle n'était pas la sublime enfant chérie des muses qu'elle pensait être, était tout de même une affabulatrice de première bourre.

D'autre part, pendant que je vous tiens, Morand signale, en octobre 1916, que le nouveau ministre russe des Affaires étrangères s'appelle Protopopov ; ce qui est presque trop beau.

mardi 24 octobre 2017

Les vies retrouvées de Marcel Proust


Est-il nécessaire de lire une biographie de Marcel Proust ? Est-ce enrichissant pour celui que l'œuvre a séduit ? Est-ce pertinent ? Les opinions, à ce sujet, sont nettement tranchées. Écartons d'emblée ceux qui pensent qu'il n'est jamais intéressant de lire une biographie d'écrivain ; que son œuvre est là et qu'elle doit, dans tous les cas, se suffire à elle-même : c'était, en gros, l'opinion de Flaubert… et celle de Proust lui-même, au moins en théorie car, en pratique, la correspondance nous montre qu'il ne dédaignait pas toujours ces “à côté” que sont les biographies, même s'il affectait officiellement de les mépriser.

Dans son cas, celui de Proust, le problème est rendu plus aigu dans la mesure où À la recherche du temps perdu est une œuvre très largement autobiographique ; c'est ce qui rend si abrupts les avis : d'un côté, ceux qui disent que Proust ayant déjà raconté sa vie dans son livre, il est parfaitement vain de la faire doublonner par le livre d'un tiers, lequel aura forcément un talent infiniment moindre ; et, de l'autre, ceux qui objectent que, justement parce que l'œuvre de Proust est à ce point nourrie de sa propre existence, il sera fort éclairant de pointer les différences entre les deux, afin de mieux saisir les processus de transmutation permettant, partant de l'une, d'aboutir à l'autre. – Je me rangerais plutôt parmi ceux-ci.

Mais quelle biographie ? Pour ne pas rallonger inconsidérément ce billet, ce qui risquerait d'endormir tout le monde (d'ailleurs, si quelqu'un pouvait se dévouer pour réveiller Nicolas…), nous nous limiterons aux trois plus complètes, celles qui s'assument entièrement comme biographies : nous en demandons pardon à Léon Pierre-Quint (le pionnier : son livre sur Proust a été publié en 1925, soit à peine trois ans après la mort de son modèle), André Maurois, Maurice Bardèche et quelques autres que ma mémoire a laissés s'échapper. Nous nous concentrerons (pas trop, pas trop…) donc sur George D. Painter, Jean-Yves Tadié et Ghislain de Diesbach.

La biographie en deux volumes (à l'origine : on la trouve aujourd'hui en un seul) de Painter, la plus ancienne des trois (1966 – 1968), est loin d'être sans mérite. Mais d'une part le distingué Anglais est un peu pénible, avec cette obstination de vouloir à tout prix que Proust ait eu des aventures féminines, ce qui ne tient pas debout, et d'autre part, ses explications de ceci ou de cela sont vraiment trop entachées de psychanalyse pour être recevables : partant d'un sujet riche, ondoyant, complexe, elles n'aboutissent qu'à des pauvretés, soit évidentes, soit absurdes. D'autre part, à l'époque, de très nombreuses lettres de Proust n'avaient pas encore été retrouvées et collectées par Philip Kolb, qui en a depuis assuré l'édition chez Plon : Painter ne pouvait donc travailler qu'à partir d'une trame fortement lacunaire.

Passons à Jean-Yves Tadié. Qui est-il ? Un universitaire, agrégé de lettres, né en 1936. Il est surtout l'homme qui a accompli l'exploit de faire passer le roman proustien de trois volumes moyens de La Pléiade à quatre gros volumes de la même collection : c'est dire si, entre les années cinquante et les années quatre-vingt, l'appareil critique a furieusement métastasé. Il a le grand mérite, cependant, d'être un universitaire non jargonneur, c'est-à-dire que son épais volume est écrit en français de tous les jours. Mais, bien entendu, comme il est en quelque sorte the spécialiste de Proust en France, il passe beaucoup trop de temps à parler de l'œuvre, à la décortiquer, l'observer sous tous les éclairages possibles, alors que ce qu'on demande à une biographie c'est avant tout de nous raconter la vie du personnage pris pour cible, ce qui ne semble pas passionner beaucoup M. Tadié. De plus, le résultat donne plus l'impression d'un vaste fourre-tout que d'un livre vraiment construit, pensé, écrit.

Reste donc Ghislain de Diesbach, qui échappe à tous ces défauts. Non seulement il sait sa langue, comme on disait jadis et jusqu'à naguère, mais il connaît admirablement la société de cette époque, et particulièrement ce qu'il est convenu d'appeler le monde. Il a l'art des enchaînements habiles, il est pétri d'un humour fin et toujours discret, lequel ne s'exprime jamais mieux que dans les nombreux “médaillons” qu'il donne à lire, chaque fois qu'apparaît dans son récit un personnage destiné à jouer un rôle plus ou moins important dans la vie de son personnage éponyme (pas fâché de pouvoir le placer à bon escient, celui-là, tiens !) : s'il n'atteint pas à la virtuosité rageuse de Saint-Simon, ni à la vachardise tonitruante de Léon Daudet, ses portraits sont tout de même constamment savoureux. D'autre part, il se concentre principalement sur la vie de son modèle, sans pour autant négliger l'œuvre, ce qui n'aurait pas de sens, mais en sachant toujours étager ses plans, ne pas tout mettre à l'avant-scène, ce qui lui permet d'éviter le côté “fourre-tout” que j'ai relevé chez Tadié.

Bref, si l'un ou l'autre des quatre lecteurs qui n'ont pas encore fui ce blog était pris de l'envie de lire une biographie de Marcel Proust, c'est sans hésiter, et même avec une certaine chaleur, celle de M. de Diesbach que je lui recommanderais. D'un autre côté, personne ne m'a rien demandé.

dimanche 22 octobre 2017

Nos dimanches Dávila, 9


– Les préjugés ont ceci de bon, qu'ils préservent des idées stupides.

– Établir une loi scientifique donne moins de satisfaction que de découvrir une évidence qui la détruit.

– Pour la défense de la liberté, il suffit d'un soldat ; l'égalité, pour s'imposer, a besoin d'un escadron de policiers.

– La société industrielle est condamnée au progrès forcé à perpétuité.

– Démagogie est un mot qu'emploient les démocrates quand la démocratie leur fait peur.

– La liberté est plus florissante parmi de mauvaises lois que parmi des lois nouvelles. 

– Chaque nouvelle génération accuse les précédentes de n'avoir pas racheté l'homme. Mais après y avoir échoué à son tour, l'abjection avec laquelle la nouvelle génération s'adapte au monde est proportionnelle à la véhémence de ses invectives.

– Le penseur progressiste ne se préoccupe ni du chemin, ni du but, mais seulement de la rapidité du voyage.

– L'intelligence est attirée par l'imbécillité comme les corps vers le centre de la terre.

– Est bien élevé l'homme qui s'excuse d'user de ses droits.

– L'angoisse devant le crépuscule de la civilisation est une affliction réactionnaire. Le démocrate ne peut gémir sur la disparition de ce qu'il ignore.

– Le moderne se refuse à entendre le réactionnaire, non que ses objections lui paraissent irrecevables, mais parce qu'elles ne lui sont pas intelligibles.

vendredi 20 octobre 2017

Les préjugés ne sont jamais reconnaissants


Et je tombe sur cette fin de paragraphe, dans le tonique petit livre que Jean-François Revel consacrait à Proust à la fin des années cinquante, dont nous ferions bien de la méditer davantage : « L'intolérance, par définition, ne compte pas sur des arguments, des “échanges d'idées” avec ses adversaires pour s'imposer, mais sur des positions de force, les seules sur lesquelles elle puisse s'appuyer et qu'elle puisse élargir. S'imaginer que si on évite de la brusquer elle va s'apaiser d'elle-même, c'est s'incliner devant un besoin d'expansion par définition insatiable puisque non fondé en droit ni en raison. Cette naïve tactique est un suicide : les préjugés ne sont jamais reconnaissants. »

Lignes dédiées, comme il se doit, à tous les bêlants vous-n'aurez-pas-ma-hainistes qui nous encombrent le paysage.

jeudi 19 octobre 2017

Enfin quelqu'un qui ne se moque pas du monde…

Danielle D., 1er mai 1917 – 17 octobre 2017.

Une centenaire sérieuse, comme on les aime : 
ni pas assez, ni trop d'années.

lundi 16 octobre 2017

Chez les Guermantes à sauts et à gambades


Je me souviens que, lors de la première visite que j'y fis, vers 1981 ou 82, la maison de la tante Léonie, à Illiers, m'avait frappé par ceci que tout y semblait étriqué : le salon, la cuisine, les couloirs, le fameux escalier conduisant aux chambres : tout était anormalement petit. Il m'avait fallu quelques heures ensuite pour comprendre la raison de ce curieux phénomène : je venais de voir, avec mes yeux d'adulte, une maison dont je m'étais en quelque sorte approprié le souvenir d'enfance de Proust ; dès lors, ce rétrécissement devenait un phénomène normal et bien connu, à ceci près que, par une alchimie presque inquiétante, Proust avait réussi à substituer sa mémoire à la mienne ; ou, mieux, à me l'infuser.

Pourquoi revenir aujourd'hui sur cette anecdote ancienne ? Parce qu'une brusque pulsion m'a fait rouvrir hier Le Côté de Guermantes. Pourquoi cette partie-là plutôt qu'une autre ? D'abord parce que, dans les dernières pages que j'ai lues des Cahiers de la Petite Dame, elle note que Gide est occupé à relire ce volume. Donc, pourquoi pas moi ? Ensuite parce que c'est l'avantage de relire Proust plutôt que de le lire : on peut y entrer par la porte que l'on veut, on retrouve toujours son chemin une fois à l'intérieur. Enfin, n'ayant pas très envie d'une lecture linéaire, mais plutôt de passer sans ordre d'un carré à l'autre de cette gigantesque marelle, de procéder à sauts et à gambades, je souhaitais surtout repiquer à ce que je persiste à trouver de meilleur dans La Recherche, à savoir ces matinées, ces soirées, ces raouts, où se retrouvent la plupart des grandes figures du roman, et où Proust est à mon avis à son plus haut ; à son plus réjouissant en tout cas. (En ce sens, il peut rappeler Dostoïevski, lequel, dans ses grands romans, n'est jamais aussi à son aise que quand il a réussi à enfermer tous ses personnages dans un salon afin d'observer et décrire ce qui va se passer entre eux. – Laissons là le parallèle.) Or, c'est bien cette troisième partie de l'œuvre qui est la plus “mondaine”, avec la visite à Mme de Villeparisis – qui s'étend sur une grosse centaine de pages de Pléiade… – et la découverte du salon de la duchesse de Guermantes. Jamais peut-être Proust n'est aussi profond que quand il s'amuse et griffe ; or, ici, il s'amuse beaucoup, et ses égratignures prennent souvent des allures de lacérations. Mais il y a, en contrepoint discret, des tonalités plus graves. Par exemple, quand au détour d'une page, pas plus, on voit tout l'égoïsme et la dureté de Robert de Saint-Loup vis-à-vis de sa mère, qui ne l'a pas vu depuis des mois, ce fils unique, et qui est tout de même quittée par lui après moins d'une heure de conversation contrainte. À ce moment, parce qu'une vraie douleur affleure, il n'est pas difficile de comprendre que le fade Saint-Loup s'est effacé et que, troquant la plume contre le marteau et les clous, c'est lui-même que Proust supplicie sur la croix du remords.

Mais, très vite, cette authentique souffrance est repoussée à l'arrière-plan, tandis que reviennent sur le devant de la scène valser les pantins, s'agiter les marionnettes et poser les baudruches que Proust manipule avec la dextérité d'un démiurge à la fois cruel et bienveillant ; un alliage en apparence paradoxal mais que l'on devrait pouvoir, en y regardant de près, retrouver chez tous les grands romanciers.