mercredi 21 juin 2017

L'esprit des rues ou la jonction des parallèles


Contrairement à ce qu'un vain peuple croit, induit en erreur par une poignée de géomètres péremptoires, il peut arriver que des parallèles se rejoignent pour se fondre l'une dans l'autre, ou au moins se superposer ; c'est notamment le cas lorsque ces parallèles sont des rues. J'ai eu l'occasion de le dire déjà : tous ces romanciers sud-américains que je suis occupé à relire depuis quelques semaines, je les ai découverts, sous l'influence bénéfique de Carlos, autour des années 1975, 1976 : à 20 ans, donc. C'est à ce moment-là que la rue du Sommerard a fait son entrée dans mon existence.

Je l'ai indiqué dans un précédent billet : c'est dans cette rue parisienne, toute proche de la place Maubert, que Julio Cortázar situe la scène centrale de Marelle, cette longue veillée autour du cadavre de Rocamadour, dont tout le monde a compris qu'il était mort, sauf la mère de l'enfant, la Sybille. Si la scène m'avait impressionné à l'époque, le nom de la rue n'avait laissé aucune trace dans ma mémoire. Mais, à quelque temps de là, lisant Cent ans de solitude, j'avais été frappé par le discret coup de chapeau que Gabriel García Márquez rendait à son aîné : vers la fin du roman, l'un des descendants Buendía quitte Macondo pour l'Europe et, arrivant à Paris, nous précise l'auteur, il va vivre “dans cette chambre où mourut Rocamadour”. Je me souviens de la formule, mais pas du tout si le nom de du Sommerard était indiqué. Quoi qu'il en soit, la rue s'était mise à exister pour moi, bien que sans nom : elle était celle qui abritait principalement des errants latinos un peu fantasques, et qui, partant de Marelle, aboutissait à Cent ans de solitude.

Durant l'année scolaire 1978 – 1979, j'ai passé dans un petit appartement qui n'était pas le mien, un certain nombre de soirées essentielles, et qui me sont très tôt apparues telles. Nous étions alors en seconde année au Centre de formation des journalistes, autant dire que la vie prétendue active menaçait sérieusement. Environ une semaine sur deux (mais la mémoire est-elle fidèle ?) André s'arrangeait pour “vendre” à nos Puissances tutélaires un sujet de reportage l'obligeant à se rendre en Alsace, ce qui lui permettait d'aller passer le week-end chez lui, à Strasbourg, aux frais de l'école. Il n'en revenait jamais les mains vides et, en général le mardi matin, avec des mines de conspirateur joyeux, il nous annonçait, à Philippe et à moi, qu'il nous attendrait chez lui le soir même, pour que nous l'aidions à mettre à mal les quelques flacons de riesling rapportés des marches de l'Est.

Je ne tenterai pas de dire en quoi ces soirées, qui se prolongeaient assez avant dans la nuit, comme il se doit, en quoi elles demeurent aujourd'hui d'une importance capitale pour l'individu que cahin-caha je suis finalement devenu : cela ne regarde personne et, surtout, je ne tiens pas trop à me pencher sur ces mystères, peur d'en apercevoir l'insignifiance. Pour ce qui m'occupe aujourd'hui, l'important est que, d'inconnue qu'elle m'était, croyais-je, la rue du Sommerard m'est alors devenue familière, au moins dans la courte partie qui séparait la place Maubert de l'immeuble où était perché l'appartement d'André. Elle n'avait bien entendu rien de commun avec celle dont je n'avais pas retenu le nom et qui continuait de relier la Colombie à l'Argentine sans pour autant sortir de Paris. 

Ce parallélisme strict, ce mutuel dédain ont donc duré un peu plus de trente-cinq ans ; jusqu'à ce que je relise Marelle. et m'aperçoive que c'était bien rue du Sommerard que mourait Rocamadour, peut-être même dans cette même chambre où j'avais, moi, vécu une sorte d'éveil benoîtement alcoolisé. Et, comme si cela ne pouvait suffire, la rue du Sommerard, désormais bien réelle, s'est enrichie il y a quelques jours d'un nouveau détour littéraire, puisque dans L'Ange des ténèbres, Ernesto Sábato y fait loger l'un de ses personnages, lequel n'est autre qu'un certain Ernesto Sabato, qui est en grande partie lui-même, mais sans doute pas complètement dans la mesure où son nom subit un déplacement de son accent tonique, ainsi que l'indique l'absence d'accent.

Je m'aperçois que j'ai peut-être été trop assuré de moi-même en affirmant que les parallèles s'étaient finalement rejointes : il est possible, au fond, qu'elles soient restée étrangères l'une à l'autre, mais que, par le simple effet de l'éloignement du temps, la rue du Sommerard réelle, physique, parisienne indubitablement, ait à son tour disparu dans l'imaginaire, tout en restant inconfondable avec celle de mes trois exilés magnifiques.

samedi 17 juin 2017

Une idée intéressante


Pour qualifier une idée d'intéressante, il faut qu'elle n'émane pas de soi – ou alors on est un cuistre. Celle qui va suivre ne peut pas non plus être dite d'Ernesto Sábato, dans la mesure où elle est placée dans la bouche de l'un des personnages de son premier et bref roman, Le Tunnel ; personnage est d'ailleurs encore trop dire : l'importance de ce Hunter est plutôt celle d'un catalyseur. Quoi qu'il en soit, la voici : « Ma théorie, expliqua-t-il, est la suivante : le roman policier représente au XXe siècle ce que représentait le roman de chevalerie à l'époque de Cervantès. Mieux, je crois qu'on pourrait faire quelque chose d'équivalent à Don Quichotte : une satire du roman policier. Imaginez un individu qui a passé sa vie à lire des romans policiers et dont la forme de folie consiste à croire désormais que le monde fonctionne comme un roman de Nicholas Blake ou d'Ellery Queen. Imaginez que ce pauvre type se consacre finalement à découvrir des crimes et à procéder dans la vie réelle comme procède un détective dans un de ces romans. Je crois qu'on pourrait faire quelque chose qui serait à la fois amusant, tragique, symbolique, satirique et beau. »

L'auteur partage-t-il ce point de vue de son personnage ? On ne sait. Ce qui est piquant, c'est que le roman commence exactement comme un roman policier, mais dynamité avant même d'avoir pris vie. Voici la première phrase : « Il suffira de dire que je suis Juan Pablo Castel, le peintre qui a tué Maria Iribarne : je suppose que le procès est resté dans toutes les mémoires et qu'il n'est pas nécessaire d'en dire plus sur ma personne. » Ce que moyennant, le narrateur ne va plus, ensuite, parler que de lui durant cent quarante pages ; un peu, parfois, à la manière dont parle aussi le narrateur du Sous-Sol de Dostoïevski : la similitude des deux titres ne saurait être fortuite. 

Maintenant, puisque je vous tiens, et qu'il est toujours difficile de quitter une si galante compagnie, je vous livre une autre réflexion du narrateur, du peintre assassin, trouvée trois ou quatre pages après la première et n'ayant rien à voir avec elle : « […] en passe de mourir de faim on accepte n'importe quoi, sans poser de conditions : mais ensuite, une fois que les besoins les plus impérieux ont été satisfaits, on commence à se plaindre, et sans cesse davantage, des défauts et des inconvénients de la nourriture. J'ai vu ces dernières années des immigrants qui arrivaient avec l'humilité de ceux qui ont échappé aux camps de concentration ; ils acceptaient n'importe quoi pour vivre et s'acquittaient avec joie des travaux les plus humiliants : mais il est assez étrange qu'il ne suffise pas à un homme d'avoir échappé à la torture et à la mort pour vivre content : dès qu'il commence à acquérir une nouvelle assurance, l'orgueil, la vanité et la prétention, qui apparemment avaient été annihilés pour toujours, se mettent à réapparaître en lui comme des animaux qui se seraient enfuis sous le coup de la peur ; et, d'une certaine façon, à réapparaître avec plus d'agressivité, comme s'ils avaient honte d'être auparavant tombés si bas. Il n'est pas difficile de comprendre qu'en de telles circonstances on puisse assister à des actes d'ingratitude et que certains oublient jusqu'à leurs bienfaiteurs. »

Il semble aller de soi que, si dans une contrée quelconque, une frange agissante de la population autochtone persuadait dès leur arrivée ces immigrants qu'ils sont traités de manière honteuse et qu'ils ne doivent surtout pas voir des bienfaiteurs là où ne sont que des exploiteurs les tenant pour à peine plus que des animaux, il va de soi que, dans ce cas, les réactions hostiles des arrivants seraient beaucoup plus rapides à survenir et sans doute décuplées. – Heureusement, un tel pays n'existe pas.

jeudi 15 juin 2017

Lire Sábato, ça me dit !


Dans Héros et Tombes, superbe et étrange roman d'Ernesto Sábato (et avec l'accent s'il vous plaît !), l'un des personnages déclare ceci, à propos de la Suisse : « La première fois que je m'étais rendu dans ce pays, j'avais tout de suite eu le sentiment que les ménagères balayaient le pays tous les matins de fond en comble, et naturellement jetaient la poussière sur l'Italie. » On peut en sourire, mais on aurait tort d'attribuer le mot à l'auteur : il n'appartient qu'à Fernando Vidal Olmos, le narrateur de la troisième partie du roman. Les Olmos sont une grande famille de Buenos Aires, qui a donné à l'Argentine des héros de la révolution et des fous ; Fernando Vidal fait à l'évidence partie de la seconde catégorie, lui qui passe le plus clair de son existence, chaque jour, à traquer la gigantesque société secrète et toute-puissante des aveugles ; cette partie, un gros quart des 530 pages du livre, a d'ailleurs pour titre : Rapport sur les aveugles. Elle est d'une grande drôlerie et d'une férocité au moins égale. C'est surtout un tour de force littéraire car rien n'est plus difficile à maîtriser – et plus casse-gueule – que les personnages délirants, rien plus délicat que de les rendre en apparence cohérents et sensés : c'est ce que fait magistralement l'Argentin (je périphrase comme une bête pour éviter de récrire son nom, ce qui m'obligerait à retourner dans le fucking clavier espagnol). Lors d'une conversation ébouriffante avec la concierge de l'immeuble qu'il surveille de près (un aveugle de fraîche date réside au septième étage et va forcément être bientôt contacté par les grands maîtres de l'Organisation…), Fernando Vilar se livre à une démolition du progressisme étonnante de modernité, comme diraient mes ex-confrères en journalie. 

Les deux premières parties du roman racontent une histoire d'amour entre deux très jeunes gens, dont l'élément féminin, Alejandra, est une jeune fille assez bizarre, qui fait elle aussi partie de la famille Olmos ; on apprend dès la première page qu'elle s'est suicidée en se faisant brûler vive dans la maison familiale. Durant ces 250 premières pages, il n'est nullement question de Fernando Vidal, même s'il est cité deux ou trois fois. Je suppose que la quatrième et dernière partie va se charger de réunir et d'unifier les deux récits. Mais, en fait, je ne suis sûr de rien.

mardi 13 juin 2017

Encore un qui a manqué la dernière marche

Ernesto Sabato, 24 juin 1911 – 30 avril 2011.

On finirait par croire qu'ils le font exprès, tous ces candidats au centenariat qui se précipitent dans leur tombe alors que la ligne d'arrivée est à deux pas, avec l'air affolé d'un candidat qui, après avoir bûché ses matières durant des mois, finit par s'enfuir à toutes jambes au moment de franchir le seuil de la salle des examens.

À part ça, Ernesto Sabato est un écrivain argentin, l'un de ceux qui, pour d'obscures raisons, m'avaient totalement échappé lors de mon immersion sud-américaine du milieu des années soixante-dix. Il est notamment l'auteur d'une trilogie romanesque, dite “de Buenos Aires” : Le Tunnel, puis Héros et Tombes, et enfin L'Ange des ténèbres. À la suite d'une probable mais peu explicable panne de cerveau, je viens, ce matin, d'entrer dans ce triptyque par son panneau central : n'en ayant lu qu'une quarantaine de pages, je n'en dirai rien aujourd'hui, sinon que j'ai envie de poursuivre.

Je me posais une question : alors que l'on connaît plusieurs écrivains chimistes (Primo Levi, Italo Svevo…), y eut-il des écrivains physiciens, en dehors de notre Portègne ? Car physicien, Sabato le fut pleinement : dans l'immédiat avant-guerre, à Paris (il faudrait aussi se demander s'il existe un seul écrivain sud-américain qui n'ait pas vécu à Paris), il partageait son temps entre ses travaux à l'Institut Curie (le jour) et les facéties montparnassiennes des surréalistes canal historique (la nuit). Il a ensuite poursuivi ses travaux sur la relativité à l'université de La Plata, où il était professeur, avant d'opter définitivement pour la littérature, en 1945 – excellente date pour tout remettre à plat. Bien des années plus tard, atteint d'une grave maladie oculaire, il cessera d'écrire pour se consacrer désormais à la peinture, car chacun sait qu'un aveugle est beaucoup plus à l'aise face à une toile que devant un clavier, ainsi que l'a illustré, de ce côté-ci de l'océan, notre irremplaçable Jean-Edern. Il n'empêche que, ces yeux devenus inutiles, il aurait pu les fermer deux mois plus tard et entrer ainsi dans notre petit panthéon, déjà si peu fréquenté.

samedi 10 juin 2017

Les cheveux de Babeth

Ami lecteur, une Élisabeth G. est cachée dans cette photographie : sauras-tu la trouver ?

Hier soir, en gros réactionnaire aviné (désolé mais embierré n'existe pas) qu'il est, Nicolas a publié un billet destiné à fustiger ce témoignage d'époques géologiques fort anciennes que le langage courant désigne sous le nom d'Élisabeth Guigou, sous prétexte qu'on a pu la voir les cheveux dissimulés sous un foulard, haranguant un groupe d'adeptes de la religion la plus tolérante et peaceful que le monde ait jamais connue. Ne pas être d'accord avec l'infiniment glorieux habitant du Kremlin-Bicêtre m'est chose habituelle, mais pas à front renversé comme c'est le cas aujourd'hui.

Il me semble en effet que Mme Guigou a parfaitement eu raison de se voiler la chevelure en cette occasion. (Après tant d'année à se vautrer dans le socialisme le plus nocif et obtus, elle aurait également pu se voiler la face, mais c'est un autre sujet.) Lorsque l'on se rend chez les gens, que l'on pénètre chez eux, à plus forte raison si c'est pour leur tenir des discours visant à solliciter leur aide, la plus élémentaire des courtoisies me paraît être de respecter leurs coutumes, ou au moins de ne pas choquer leurs esprits en bravant stupidement leurs interdits s'ils en ont. Si une femme trouve insupportable de camoufler sa chevelure, il lui reste la solution de ne pas mettre les pieds dans une mosquée, laquelle n'est pas un espace public à ma connaissance. Si elle tient vraiment à y entrer, alors elle devra se plier à la coutume de ses hôtes : à Rome, fais comme les Romains, ainsi qu'aime à le répéter ce brave Zemmour. De même, si d'aventure je devais me rendre demain à la synagogue, c'est sans rechigner que je m'affublerais le chef d'une kippa, si on me demandait de le faire. Et si j'étais amené à inviter à déjeuner, dimanche prochain,  un couple de naturistes, je ne trouverais rien de bizarre à ce qu'ils se vêtent avant d'entrer chez moi.

On m'objectera peut-être que tout cela est bel et bon, mais que, de leur côté, tous nos pittoresques allogènes passent leur temps à ne pas respecter le principe que je viens d'énoncer. Raison de plus : quand on a la chance d'être né romain, on en accepte les devoirs et l'on continue de se comporter comme tel, aussi fortes que puissent être les tentations contraires. En se souvenant qu'aucun précepte n'a jamais dit : à Rome, fais comme les barbares.

jeudi 8 juin 2017

Élodie l'artiste, ou le monde allant verre


Si je dis qu'Élodie est une véritable artiste du verre, certains esprits tordus ne manqueront pas d'en déduire qu'elle doit boire autant que son beau-père : il n'en est rien. Cela signifie simplement que, sous son regard et entre ses mains, ce matériau prend des formes, des couleurs et des reflets qu'on ne lui soupçonnait pas forcément. Du reste, le verre n'est pas seul à se plier à sa fantaisie créatrice. Pour s'en rendre compte, le mieux est d'aller visiter son tout nouveau site (attention, certaines peintures peuvent ne pas être tout à fait sèches : gare aux basques de vos beaux habits).

Quant aux plus vérolés de modernité parmi les lecteurs de ce blog, ils peuvent aussi la rejoindre sur Figurelivre.

Là-dessus, je vais tout de même aller prendre un verre.

mercredi 7 juin 2017

L'abstentiomètre au maximum


Dimanche prochain, je ne sortirai pas de chez moi ; sauf si on a oublié de remonter suffisamment de pain samedi, mais ça m'étonnerait. Je me contenterai de cuver gentiment le vin que j'aurai bu la veille, au déjeuner, avec l'ami Rémi, et me tiendrai éloigné de l'urne ; et de même ferai-je le dimanche suivant, si toutefois, comme il est possible, nous ne sommes pas affligé de notre prochain député dès le premier tour.

Principal candidat en lice : Bruno Le Maire, nanti des trois anti-handicaps suivants : il est le député sortant, il est porté par la vague “En marche”, il est ministre. Il sera donc facilement réélu sans moi ; ce qui tombe à merveille, dans la mesure où je ne puis me résoudre à accorder ma voix à ce monsieur, et pas davantage à voter contre lui, par une sorte de souci de cohérence, n'estimant pas bon que le nouveau président n'ait pas une majorité à sa disposition. De toute façon, même si je voulais lui barrer la route avec mes petits bras aux muscles fatigués, il n'est pas un candidat, pas un parti pour lesquels je puisse voter.

À moins… À moins d'opter pour une posture résolument surréaliste, en accordant ma voix au Parti Égalité Justice, dont le candidat et son suppléant sont, chez nous, particulièrement attirants : Remzi Sekerci, 50 ans, et Papa Demba N'Diaye, 62 ans. Le premier se présente comme chef d'entreprise (sans plus de précision…), le second est “travailleur social” : une sorte de grand-frère, donc, ayant l'âge d'être grand-père. Le côté savoureux de cette doublette est que, si par hasard Remzi en venait à être élu, ses administrés – dont votre serviteur – se trouveraient représentés par un député dont il leur serait impossible d'écrire le nom, puisque celui-ci commence par un “S cédille”, lettre que, après avoir retourné mon clavier en tous sens, je ne suis pas parvenu à y trouver. [Rajout du 8 juin : ça y est, je sais :  Ş !]

La cerise sur le loukoum, c'est que ces gens ont poussé le raffinement jusqu'à installer la permanence ébroïcienne de leur micro-parti d'avenir (n'en doutons pas, hélas) rue Aimé-Césaire. Pour faire couleur locale, sans doute.

lundi 5 juin 2017

Il m'arrive parfois d'Espagne


En dehors de la paella valencienne – laquelle, contrairement à ce qu'un vain peuple pense, doit être vierge de tout produit de la mer –, des glorieuses et théâtrales mises à mort de taureaux, du flamenco andalou et de l'art de rejeter les envahisseurs arabes à la mer, l'Espagne s'est fait une spécialité moins connue, celle des écrivains manchots. Le plus illustre est bien évidemment Miguel de Cervantès Saavedra, surnommé “le manchot de Lépante” ; mais il faut bien reconnaître que l'appellation frise le mensonger, puisque, à la bataille en question (où, là encore, il s'agissait de coller la pâtée aux mahométans), il ne perdit que l'usage de sa main gauche.

Ramón del Valle-Inclán, en revanche, était un manchot tout ce qu'il y a de plus sortable. C'est en 1899, à Madrid, lors d'une rixe de pochetrons avec un autre écrivain, qu'il fut blessé, puis gangrené et finalement amputé du bras gauche. C'est donc de la main droite, suppose-t-on, qu'un quart de siècle plus tard il écrivit ce qui demeure dans l'histoire des lettres espagnoles comme le coup d'envoi d'un fructueux courant de la littérature sud-américaine : celui des portraits de dictateurs sanguinaires et comiques ; courant qui, ensuite, donnera naissance à des romans aussi inégalement savoureux que Monsieur le président d'Asturias, L'Automne du patriarche de Márquez, La Fête au bouc de Vargas Llosa ou encore le somptueux Recours de la méthode de Carpentier – et il est probable que j'en oublie. Le roman de Valle-Inclán s'intitule quant à lui Tirano Banderas. Il est construit en chapitres très courts, distribués en sept parties, elles-mêmes divisées en trois “livres” (sauf la quatrième qui en comporte sept) ; le tout ne représente que deux cent cinquante pages en format “poche”. Cette fragmentation extrême donne un rythme très vif aux différentes scènes et accentue le côté grimaçant des portraits qui sont donnés, à commencer par celui de Santos Banderas, le tyran du titre : on se trouve devant une sorte de farandole d'épouvantails, animée par une langue vivement colorée et à l'ironie cinglante, pour ne pas dire cruelle. C'est Guignol, Gnafron et le gendarme, mais qui termineraient chaque représentation en sang, par suite des édits capricieux et des brutales disgrâces de leur caudillo tropical.

À propos de caudillo, on notera que, s'étant avisé de mourir en janvier 1936, Valle-Inclán aura eu la chance d'échapper à tout le barnum ibérique de cette année-là. Un homme sage.

vendredi 2 juin 2017

D'Alas, l'univers impitoyable (pas pu me retenir…)


Vargas Llosa a bien raison, qui affirme que La Régente est le meilleur roman espagnol du XIXe siècle. En réalité, mes piètres lumières en cette matière particulière ne me permettent pas d'affirmer que c'est le meilleur, mais c'est en tout cas un excellent roman. S'il n'était déjà pris, Leopoldo Alas aurait pu l'intituler Scènes de la vie de province, puisque c'est de cela qu'il s'agit : la peinture, à la fin du siècle en question, de la “bonne” société (y compris ses domestiques, plus quelques coups de projecteurs sur les pauvres) de Vetusta, une ville de province espagnole dont on nous dit que le modèle serait Oviedo, lieu natal de l'auteur. L'Église y est évidemment très présente, elle est même, dans son ensemble, l'un des pivots de ce roman sans véritable intrigue. Notamment par la personne du Magistral, don Fermin De Pas, on lorgne du côté du Zola de La Conquête de Plassans, avec une brusque embardée, au milieu des 750 pages, vers celui de La Faute de l'abbé Mouret ; mais un Zola qui aurait hérité de l'humour d'un Dickens, avec un brin de cruauté flaubertienne. Par moment, on songe aussi à une sorte de pré-Proust que l'on aurait plongé dans un milieu fortement clérical – et, bien entendu, également anticlérical, l'un n'allant jamais sans l'autre au XIXe. C'est une lecture très agréable, facile et coulant de source, malgré une construction plus subtile qu'il n'y paraît d'abord et mettant en scène un grand nombre de personnages. On pourrait reprocher à Alas un certain statisme dans les caractères qui semblent ne pas devoir évoluer du début jusqu'à la fin ; je dis “semblent” car, venant à peine d'atteindre la mi-roman, il est possible qu'il me réserve quelques surprises. Mais ce sont des caractères bien dessinés, parfaitement individualisés, et baignant constamment dans une sorte d'indulgence malicieuse, qui pourrait bien être la marque de cet écrivain, que je suis fort aise d'avoir découvert.

jeudi 1 juin 2017

Le calvaire hygiénique des pauvres


S'il est une occasion privilégiée pour toucher du doigt l'infinie misère des pauvres, c'est bien lorsqu'on décide de passer deux jours dans un hôtel auquel leurs moyens dérisoires ne leur permettent pas d'accéder – Dieu merci. Entouré de gens possédant tellement de cartes de crédit gold qu'ils en deviennent beaux, on peut, là, savourer toute une ribambelle de micro-luxes dont les pue-la-sueur ne sauraient seulement avoir l'idée, sauf s'ils travaillent dans les dits hôtels en tant que femmes de ménage. C'est ainsi que, à Audrieu, je n'ai pas été long à m'aviser que tous les WC du château étaient équipés d'un abattant et d'une lunette (jusque-là, on demeure dans un égalitarisme de bon aloi) munis d'une sorte de petit vérin invisible leur permettant, après une impulsion humain initiale, de se rabattre tout en douceur sur leur réceptacle naturel, et sans rien demander à personne. Le concept de lutte des classes m'a alors sauté au visage dans toute sa sauvagerie primitive. Alors que les pauvres, avant de quitter leur casemate malodorante doivent se courber – autant dire : s'humilier – pour accompagner jusqu'au bout lunette et rabattant (à la peinture probablement jaunie et écaillée) afin d'éviter le fracas et les fêlures résultant d'une fermeture trop brutale, l'homme aux cartes gold peut se contenter d'un geste nonchalant de l'index ou du majeur, et quitter son mini-palais de marbre véritable avec le sourire mi-satisfait, mi-rêveur de celui qui sait que, dans son dos, le double couvercle est occupé à se rabattre lentement, dans un silence respectueux des pensées qu'a fait naître en lui une défécation parfaitement réussie. Voilà un plaisir dont il est si difficile de se passer que, si je m'étais écouté, je serais bien aller pisser quatre fois par heure ; et, le matin, c'est avec un entrain inconnu que je jaillissais du lit, impatient de retrouver cet admirable serviteur, accueillant et feutré.

C'est pourquoi j'ai vraiment du mal à comprendre quel prurit de dénigrement a saisi Catherine, pour lui faire décréter du ton le plus péremptoire que c'était là “l'invention la plus stupide du siècle”. On était, en cette minute, à la limite du blasphème.

En bonus, histoire de fidéliser le chaland, le très attendu (et vaguement oublié…) Journal d'avril.