lundi 18 février 2019

Monte le chauffage et va voter !

Désopilant exercice de “pensée magique” chez Anastase Sarkofrance, qui, en quelques phrases à la fois péremptoires et grisâtres, dont il n'a hélas pas l'apanage, entreprend de nous persuader que notre vote aux prochaines élections (européennes, à ce qu'il semble) ne doit être subordonné qu'à une seule préoccupation : le climat. On ne sait pas, pour en arriver à cette ébouriffante directive, combien de fois il a fait tourner le pendule qui occupe sa tête démeublée, mais sa conclusion est d'autant plus sans appel que, désormais, notre mage post-moderne voit le climat changer à vue d'œil. Par exemple, il trouve “les inondations plus fréquentes”. Dans sa salle de bain ? Personne ne lui a jamais montré, à ce brave halluciné, des photographies de Paris en 1910, ou en d'autres années certes un peu moins impressionnantes mais bien humides tout de même ? Quelqu'un a songé à lui demander depuis combien de décennies il pointait sérieusement toutes les inondations ayant lieu ici ou là ? J'ai noté, moi, que l'Eure qui sortait régulièrement de son lit au moins une fois par saison, ne l'a plus fait depuis plusieurs années, ou en tout cas en des proportions nettement moindres qu'il y a dix ou quinze ans. Mais c'est sans doute mon mauvais esprit qui l'a partiellement asséchée. 

Autre signe qui conforte notre décrypteur de marc de café : “un mois de février étonnamment doux”. Ah, ces hommes de progrès ! qu'il en faut peu pour les étonner ! C'est l'ennui, avec les gens toujours tournés vers l'avenir : ils oublient qu'il gelait encore la semaine dernière. Ils oublient aussi que, des mois de février aussi “étonnamment doux”, on pourrait leur aligner deux douzaines depuis le début du XXe siècle, simplement en ayant la curiosité élémentaire de consulter les archives idoines. Mais il est vrai que, désormais, Anastase ne travaille plus qu'à vue d'œil. Donc, foin des archives et documents divers. 

Raison supplémentaire de bien voter dans quelques semaines : “la disparition progressive des insectes”. On touche là à la fantasmagorie pure, bien entendu : j'en veux pour preuve que, l'été dernier, on ne pouvait pas, ici, dans l'Eure, croiser une personne sans qu'elle se plaigne de la prolifération des mouches ou de la surabondance des moucherons. Pour ne rien dire des guêpes, bourdons, papillons, etc., qui étaient fidèles au rendez-vous annuel dans tous les jardins alentour. Il n'empêche qu'Anastase, lui, a constaté leur “disparition progressive” dans son arrondissement de bobo parisien : trop fort. 

Il y a aussi, pour guider notre main vers l'urne prochaine, “les orages soudain et plus violents”. Car chacun sait que, jusqu'à ces dernières années, les orages avaient toujours été l'exemple même du phénomène lent et progressif – ce qui les rapproche, on le notera, de la disparition des insectes. Quand à leur violence, je ne puis rien dire : je crois bien que, l'été dernier, nous n'en avons pas vu passer plus d'un ou deux : trop peu pour me livrer à de savantes études comparatives. 

Heureusement, Anastase n'est pas sevré de tout espoir puisque la jeunesse, ferment et levain de lendemains chantonnants comme chacun sait, a pris fermement les choses en main. D'abord en créant une association à but non lucratif (il faudrait voir…), Youth for climate, ensuite en décrétant, le 15 mars prochain, une “grève mondiale pour le futur”. Les vieux ronchonneurs grommelleront qu'ils auraient au moins pu, ces jeunes décérébrés, déclencher leur grève pour l'avenir, plutôt que pour le futur, ce qui est s'exprimer en petit-lyonnais. À ceux-là, Anastase et moi répondrons d'une même voix vibrante qu'on ne peut pas batailler sur tous les fronts, sauver en même temps le climat et la syntaxe. Et que le principal est de voter en faveur des partis “les plus radicaux pour lutter contre le réchauffement climatique”, ainsi qu'Anastase l'affirme, dans sa langue qui, elle aussi, semble avoir pris un petit coup de chaleur. 

En clair : votez pour un parti climatisé, voire réfrigéré. L'avenir du futur est à ce prix.

vendredi 15 février 2019

Le style Daudet


Rien de plus savoureux, de plus constamment jubilatoire, surtout lorsqu'on les devine excessifs, que les portraits qui émaillent les Souvenirs de Léon Daudet, dont les différents volumes, parus les uns derrière les autres après la Première Guerre, ont été réunis chez Robert Laffont en un seul gros volume de la collection Bouquins. Bien entendu, comme c'est la règle, c'est dans la démolition plus que dans la louange que le fils d'Alphonse excelle, même si certains hommages qu'il rend ne sont pas dénués d'émotion véritable. Léon tonitrue, raille, persifle, rugit puis éclate de rire, la phrase est charnue, joufflue, rubiconde, joviale, on a envie de lever son verre de bordeaux et de reprendre une tranche du rôti qui passe, en se disant que demain sera un autre jour et qu'on aurait bien tort de se priver. Donnons un court exemple. Je l'extrais du volume intitulé L'Entre-deux-guerres, étant entendu qu'il s'agit de l'entre-deux allant de 1871 à 1914. Il vient de régler son compte à Ferdinand Brunetière, directeur de la Revue des Deux Mondes, avant d'introduire ainsi dans son tableau un nouveau personnage :

« À peine Brunetière ouvrait-il la bouche qu'on entendait, d'un coin du salon Buloz, un glapissement nasillard : « Ahn, ahn, bravo, Brunetière, bravo ! » En même temps, s'avançait un être long, crevard, noir et plat, cravaté de noir, sur un plastron d'habit gondolé, terreur des cercles de conversation et des salles à manger, tueur de mouches, d'auditrices et d'auditeurs, le conférencier mondain Victor Du Bled. »

Suit un rapide et hilarant portrait de cet implacable raseur (surraseur, écrit Daudet), traquant dans tous les coins de salon ses victimes pour déverser sur le malheureux piégé sa filandreuse logorrhée. C'est une simple mise en train, Daudet se chauffe, en vue du clou de son petit spectacle, que voici :

« Un jour, Du Bled, qui court les antichambres comme les poètes crottés couraient les ruelles, eut l'idée baroque de rendre en une fois, à toutes ses victimes, leurs politesses, et l'idée plus baroque encore de me convier à ces agapes. Cela se passait dans un appartement assez grand, mais aplati, où deux cents personnes environ devaient déjeuner par petites tables. Les nains et les naines y tenaient à l'aise, mais les géants comme Costa de Beauregard y trituraient, courbés en deux, les ténébreux aliments que la prodigalité de Du Bled avait alignés dans nos mangeoires. Je reconnus tout aussitôt avec terreur les menus de la Revue des Deux Mondes, ses sauces vénéneuses, ses filets de bœuf à la fois chlorotiques et durs, d'une consistance de talon de facteur rural. La faveur de l'amphirasoirtryon m'avait placé à la même table que Brunetière, dont j'étais séparé par une ravissante et enthousiaste Américaine à tête d'ange géométrique. L'auteur des Motifs d'espérer et des Raisons de croire accablait cette jeune transatlantique des plus extravagants paradoxes, qu'il interrompait pour ingurgiter, en le savourant, l'infernal bordeaux de Du Bled. À un moment, haussant le ton, au milieu de la chaleur étouffante et de la suffocation du plein midi, il expliqua sur l'architecture je ne sais quoi, qui plongea ma voisine dans le ravissement. Elle répétait : « Cella est baô, cella est vouai ; oh, comme cella est baô ! » d'une voix extatique, et plus elle admirait, plus Brunetière s'exaltait. Alentour, les gens, intéressés par ce monologue, se levaient autant que le leur permettait le couvercle de la boîte à Du Bled ; et Du Bled lui-même, d'une voix de goéland, hurlait en entrechoquant ses battoirs : « Ahn, bravo Brunetière ! Ahn, bravo ! » On dut emporter une grosse et noble dame devenue apoplectique, couleur pivoine, et qui rendait le sang par le nez. »

Là-dessus, Daudet enchaîne sur trois ou quatre pages concernant Émile Faguet, pages qui, elles non plus, ne sont pas dans un pot, comme aurait dit Léautaud, qui atteignent même au burlesque pur. Mais on verra une autre fois.

lundi 11 février 2019

Vous n'aurez pas Béhaine !

Article très intriguant, tombé de la plume de Léon Daudet et recueilli dans le volume Écrivains & Artistes édité par Séguier, que j'ai refeuilleté ces jours derniers. Il est du 17 novembre 1928 et commence ainsi : « Trois noms dominent le roman contemporain : Marcel Proust, Bernanos, René Béhaine. » Quoi ? qu'ois-je ? Proust, bien sûr ! Bernanos, tant que vous voudrez, beau Daudet ! Mais Béhaine, mon bon Léon ? Béhaine, vraiment ? Il existerait un écrivain nommé René Béhaine et on me l'aurait celé ? Un écrivain que vous placez en outre sur le même podium que les deux autres ? Je sais bien que vous maniez plus facilement qu'un autre l'exagération et l'hyperbole – comme lorsque vous nous glissez en hypocrite votre cher Frédéric Mistral à égalité de génie entre… Virgile et Dante, rien de moins ! –, mais tout de même, là, votre Béhaine brandi, vous m'interloquâtes, je ne crains pas de vous l'avouer. 

Renseignements un peu pris, j'ai pu constater que je n'étais sans doute pas seul à barboter dans cette ignorance, puisque, en fait de photos, on ne trouve rien d'autre chez Ternette que le méchant portrait ci-à gauche, et que,  pour l'œuvre, il faut se rabattre sur des occasions exténuées, remontant  presque toutes à avant le Déluge – je veux parler de ma naissance. Ne reculant devant aucune audace ni dépense folle, j'ai placé dans mon petit carquois d'Amazone un roman primesautièrement intitulé La Moisson des morts, lequel a eu l'air tout surpris de se trouver dérangé d'un long sommeil qu'il devait s'imaginer éternel.  Il va de soi que je vous tiendrai scrupuleusement au fait des suites de cet acte téméraire, lorsque le livre sera arrivé ici, et lu. S'il arrive, car une partie de moi continue de penser que Léon s'est moqué et que jamais ne parut en ce monde de Béhaine pour y moissonner les morts ; du reste, il me semble bien entendre d'ici les échos tonitruant d'un concert de rires dans l'empyrée : c'est Daudet qui me daube à la table divine, et Bernanos qui pouffe sur son prie-dieu.

dimanche 3 février 2019

Le Cénotaphe de Newton


Terminé aux aurores, un peu avant elles, même, Le Cénotaphe de Newton, de M. Dominique Pagnier ; roman vaste, ondoyant, divers, profus, labyrinthique, que je serais bien en peine de résumer s'il me fallait le faire – mais quel intérêt de résumer un roman ? Le cénotaphe de Newton (illustration choisie) est un projet de monument dû au grand architecte classique Étienne-Louis Boullée (1728 – 1799), qui circule dans tous le roman de M. Pagnier. Il y circule ou il l'englobe ? Lui confère son unité ou le diffracte à l'infini ? Il est son axe de rotation ou son point fixe  ? Difficile à dire, plus encore à soutenir sans doute. En tout cas, nous sommes là devant – ou plutôt dans – un roman à la construction implacable, presque diabolique de précision, mais qui se laisse difficilement voir, tant est intense le tournoiement des lieux, des époques et des gens par lequel le lecteur est emporté. On y parcourt l'Europe entière, mais surtout sa partie septentrionale, et de préférence germano-austro-russe, ce qui n'exclut nullement quelques incursions plus furtives dans l'Espagne de la Guerre civile, la Champagne actuelle ou le Paris de la Révolution. On est aussi, et presque sans cesse, d'un paragraphe à l'autre, transporté dans toutes les époques du XXe siècle, dont sont privilégiés certains “nœuds”, pour parler comme Soljénitsyne : le déclenchement de la Révolution d'Octobre, l'édification du mur de Berlin, le moment de son effondrement, la fin des années soixante, le milieu des années quatre-vingt, et encore quelques autres… On plonge dans les archives de la Stasi est-allemande, à la recherche des traces de la dynastie Arius, cependant que, simultanément, nous voyons vivre ses  membres sur plusieurs générations, s'allier à d'autres familles, se marier, divorcer, mourir, avoir des enfants qui eux-mêmes, etc. Et tous sont liés d'une façon ou d'une autre, réunis puis séparés par les hoquets de l'histoire, portés ou submergés, ou les deux successivement, par les vagues totalitaires qui se répandent sur l'Europe ; et le miracle est que le lecteur ne se perd jamais dans ce dédale, ou alors très fugitivement, durant un paragraphe ou deux, et qu'il se trouve rapidement comme faisant lui aussi partie de cette famille unique et tentaculaire, dont certains membres s'efforcent à un oubli impossible, quand d'autres à l'inverse fouillent sans fin le passé, en grattent les traces les plus infimes à la recherche d'une origine, d'une cohérence, d'une explication qui leur échappe toujours, à commencer par le narrateur français, celui qui rend compte, celui qui dit “je”, mais qui est, tout autant que les autres, pris dans le maelström commun. Au bout du compte,  le lecteur se demande si ce gigantesque kaléidoscope historico-biographique n'est pas le cénotaphe de Newton lui-même, à l'intérieur duquel il se serait retrouvé pris sans avoir jamais eu vraiment conscience d'y être entré. Et sans savoir, une fois le livre refermé, s'il parviendra à en sortir – c'est-à-dire à commencer un autre livre, comme si rien de tout cela n'était advenu.

vendredi 1 février 2019

Janvier sur la colline


On comprendra l'illustration en lisant le journal de janvier.

Pour ceux qui ne verraient pas le rapport, 

aucun remboursement n'est prévu.

mardi 29 janvier 2019

Féministes, mes sœurs de combat, réveillez-vous !


Déjà qu'il ne semble guère régner une parité scrupuleuse chez nos vaillants piquets de ronds-points, parmi lesquels on rencontre nettement plus de moustachus couperosés que de souriantes ennichonnées, il faut encore que le vocabulaire rabaisse un peu plus nos sœurs de combat fluo, en les amalgamant dans un masculinisme de piètre aloi. Gilet jaune, Huguette ? Gilet jaune aussi, Priscilla ? Gilet jaune encore Marie-Blandine ? Au même titre, exactement, que Fernand, Kevin et Charles-Gontrand ? Certainement pas ! 

Je somme donc mes ex-confrères de la presse, qu'elle soit torchonnée ou bafouillée, d'adopter dès ce matin l'expression : Gilète jaune. Afin de rendre justice à toutes ces héroïques piquètes de ronds-points (qu'on se gardera de confondre avec les piquettes qui s'y consomment plus ou moins en douce) : les comptes rendus dominicaux de leurs exploits y gagneront en vérité, même s'ils en deviennent forcément un peu plus rasoirs.

dimanche 27 janvier 2019

La devanture de Monsieur Angelo


Il y avait un des Charlots qui s'appelait comme ça : Rinaldi ; mais le nôtre n'en est évidemment pas un : il siège à l'Académie. Il a écrit un certain nombre de romans dont je me suis fait la promesse, jadis, de ne jamais lire une ligne, du jour où j'ai découvert sa réponse à un journaliste en mal en d'inspiration et de talent, qui avait demandé à un certain nombre de plumitifs locaux dans quelle tenue ils écrivaient ; réponse de l'Angelo : « En costume, gilet et cravate, par respect pour la langue française. » Avec le recul, je me demande si ce n'était pas de l'humour ; toujours est-il que, à ce jour, ma promesse a été tenue.

J'ai cru pouvoir y faire une entorse – à peine une entorse : une foulure, une vague luxation –, en achetant Service de presse, le volumineux recueil de ses chroniques littéraires de L'Express, parue entre 1976 et 1998, dont je viens d'avaler les deux cent cinquante premières pages, ce qui m'a conduit jusqu'en 1985, année où le socialisme mitterrandien continuait à faire rage, mais où la démence sociétale ne s'exprimait encore qu'à bas bruit. Que peut-on dire de M. Angelo Rinaldi ? On peut déjà dire qu'il n'est pas Bernard Frank, et que ce n'est pas la phrase ampoulée, parfois embarrassée d'elle-même, de ces chroniques, ce genre “m'as-tu-vu-quand-j'écris”, qui va me donner envie de rompre ma promesse et de me précipiter vers ses romans. Le lecteur, souvent impatienté, a envie de lui dire et redire : « Angelo, arrête de te tenir aussi droit, desserre-moi cette maudite cravate et tâche d'écrire simplement ce que tu as à nous dire ! »

Car voici un homme qui a des choses à nous dire ; c'est même pour cela que, passé le premier agacement devant ses paragraphes qui abusent du droit d'être profus, on persiste dans sa lecture, qu'on savoure avec une délectation grandissante ces petits gâteaux qu'il nous sert, un peu trop surchargés en arabesques de chantilly mais de haute saveur. M. Rinaldi sait lire, il connaît les bons auteurs ; plus amusant, il sait aussi très bien reconnaître les mauvais, les poussés du col, les gonflés à l'hélium. Et, bien entendu, il nous met aisément dans sa poche, dès lors qu'il se trouve d'accord avec nous pour saluer celui-ci ou piétiner celui-là ; ce qui, à la grande satisfaction vaniteuse du lecteur, se produit relativement souvent.

La lecture de ces chroniques, qui furent hebdomadaires puisque leur support l'était, leur lecture a cependant un effet collatéral pouvant à la longue s'avérer économiquement dommageable :  M. Rinaldi étant largement plus cultivé qu'on l'est soi-même (mais c'est normal, il est aussi nettement plus vieux : on a encore le temps de se rattraper, on l'aura à l'usure…), ce sont des légions (ou plus modestement des cohortes) d'écrivains jamais lus, voire tout à fait inconnus, qui déboulent d'entre les pages, se transformant aussitôt en irrésistibles tentations d'achat. Comment ? Vous dites ? Purdy ? James Purdy ? Un Américain ? Romancier ? Ah ! mais il me le faut  ! Comment ai-je pu vivre aussi longtemps sans lire Les Œuvres d'Eustace de James Purdy ? C'est à n'y pas croire… Et Edmund Wilson donc ! Pourquoi diable personne ne m'a-t-il jamais enjoint d'ouvrir ses Mémoires du comté d'Hécate ? Réparons l'oubli, réparons ! Et il y a les grands anciens qui reparaissent, les perruqués et les poudrés. Quoi ? Qu'apprends-je ? Le cardinal de Bernis, que l'on vient tout juste de croiser chez Casanova, il aurait écrit des mémoires et on ne m'aurait rien dit ? Pareil pour l'abbé de Choisy ? C'est un peu fort, tout de même ! Allez, hop : tout le monde dans le panier Amazon ! et on se serre un peu, pour ceux qui ne vont pas manquer d'arriver ensuite.

Le résultat est que son osier ventru gémit de partout, à ce bon panier Amazon. Ils ont vu trop petit, les dirigeants de la méchante firme capitaliste, avec leur panier : je réclame d'urgence une cantine Amazon ! Une brouette Amazon ! Que dis-je : une benne Amazon ! Heureusement, on peut le vider régulièrement, ce panier en voie d'explosion ; il y a deux manières pour cela. La première consiste à acheter ce qu'on y a déposé au fur et à mesure des nouveaux arrivages ; la seconde, à faire glisser les livres convoités vers ce que nous nommerons le garde-meuble Amazon, et qu'ils appellent, eux : “mettre de côté”. On ne me croira peut-être pas, mais comme je suis un homme de grande raison, depuis hier je ne cesse de mettre de côté ; c'est évidemment pour mieux dépenser plus tard, lorsque la bienveillante Carte dorée aura sauté de ce mois-ci dans le suivant. À moins que, d'ici là, l'envie me soit passée et que je décide de renvoyer à M. Rinaldi ses invendus.

dimanche 20 janvier 2019

Le général et son armée

Gueorgui Vladimov, écrivain russe, 1931 – 2003.

L'essentiel du roman de Gueorgui Vladimov, auquel j'ai emprunté son titre, se déroule en vingt-quatre heures environ – peut-être un peu plus –, à la fin de 1943. À la première page, une jeep quitte les bords du Dniepr, avec quatre hommes à son bord : outre le chauffeur, il y a le général, son aide de camp et son ordonnance. Lorsque, 450 pages plus loin, arrivés en vue de Moscou, tel Moïse découvrant Chanaan, ils feront demi-tour pour revenir à leur point de départ, scellant ainsi leur quadruple destin, ils n'atteindront pas Kiev, qui vient tout juste d'être libérée de l'occupant allemand par un général rival du nôtre. De nos jours, si l'on en croit Google Maps, le trajet Kiev – Moscou s'effectue en dix heures et sept minutes. Durant ce temps, par un jeu de flash-back admirablement agencés, on aura suivi, seuls ou ensemble, les quatre occupants de la jeep, de la guerre civile des années vingt, à la défense de Moscou en 1941, en passant bien sûr, et c'est le cœur du récit, par les efforts faits, les manœuvres entreprises, les stratégies mises en place, pour reprendre Kiev – qui, du reste, ne s'appelle pas ainsi dans le roman. 

Le pivot de l'histoire est bien entendu Foti Ivanovitch Kobrissov, général en titre et du titre, commandant la 38e armée soviétique. Personnage à demi-fictif, entouré d'autres qui le sont autant que lui, mais aussi d'acteurs bien réels : Joukov, Khrouchtchev, Beria, Staline, Vlassov, Guderian (scène superbe que celle où l'on voit le général allemand signer l'ordre de retraite de son armée, à Iasnaïa Poliana où il est cantonné, sur le bureau même de Tolstoï). Vlassov aussi, Vlassov surtout est saisi par le romancier dans toute sa complexité, héros de l'Armée rouge devenu traître à sa patrie (avoir tenté de comprendre un tel personnage et de le peindre sous des couleurs vraies sera violemment reproché à Vladimov, lors de la sortie de son roman en 1995, par tous les esprits binaires, les adeptes du “noir ou blanc”).

Malgré ce que je viens de dire, Le Général et son armée n'est pas un roman historique ; ou pas seulement ; ou pas d'abord. C'est le parcours d'un homme, son destin, les déchirements de sa conscience entre son dévouement à sa patrie russe, et donc à ses dirigeants de l'heure, et sa liberté de jugement, son attachement à des valeurs humaines réputées périmées, comme la dignité ou l'attention aux souffrances d'autrui.

Il n'en reste pas moins que c'est aussi un roman de guerre, un roman d'action à la trame serrée, un tableau du second conflit mondial qui, par sa vérité et sa force, rappelle beaucoup l'Août 14 de Soljénitsyne. Du reste, lorsque le roman le plus connu de Vladimov (Le Fidèle Rouslan) fut publié dans le samizdat, à la fin des années soixante, beaucoup de lecteurs crurent que Soljénitsyne en était l'auteur. Et, en 2004, dans la revue Novy Mir, l'auteur de La Roue rouge a rendu un vibrant hommage à celui du Général et son armée, l'inscrivant sans hésiter dans la grande histoire de la littérature russe. Une place qu'à mon sens, le roman à peine refermé, Gueorgui Vladimov mérite pleinement.

mercredi 16 janvier 2019

2018, l'odyssée de Spacey


Je suis depuis quelques jours occupé à préparer l'édition matérielle de mon journal 2018, afin, comme chaque année, de l'apporter à ma mère, en excellent fils que je suis. L'édition supposait une relecture complète (et c'en avait besoin…) ; c'est au courant de celle-ci que je viens de retomber sur ce que j'écrivais le 9 novembre – jour, comme chacun s'en souvient, de la mort de Charles de Gaulle, mais ce n'est pas notre propos –, soit ceci :

« Hier soir, nous nous sommes, Catherine, moi et le chien, confortablement installés devant l'écran plat pour regarder, sur Netflix, la sixième et dernière saison de House of cards, dont nous ignorions tout. Gros choc : celui provoqué par l'absence de Kevin Spacey, dont le personnage est censé être mort brusquement entre les saisons 5 et 6. Évidemment, j'ai tout de suite subodoré que cette mort était liée à la chasse aux sorcières dont est victime l'acteur depuis qu'il a été accusé de tentative de viol par je ne sais plus quel comédien inconnu (au moins de moi). Passer de la subodoration à la certitude ne m'a pas pris plus de quelques minutes, et j'ai décidé de boycotter cette ultime saison. Par principe, de même que je suis résolu à ne plus jamais regarder le moindre film du répugnant Ridley Scott, lequel n'a pas hésité à effacer Spacey du film qu'il venait de terminer pour le remplacer par un autre acteur. La résolution me fut d'autant plus facile que je me suis mis tout de suite à prendre en grippe Mme Robin Wright – que j'aimais pourtant beaucoup, au moins dans cette série –, dont j'estime qu'elle aurait dû, en ayant sans doute les moyens, se solidariser de son coéquipier disgracié. Par exemple en mettant la propre participation à l'ultime saison dans la balance. Enfin, la décision fut rendue encore plus aisée par le fait que les deux épisodes que nous avons vus tout de même étaient prodigieusement nuls. »

Eh bien, je tiens à dire que ma résolution n'a pas vacillé, qu'elle s'est même renforcée, et qu'il est moins question que jamais que je puisse, un jour ou l'autre, regarder à nouveau un film réalisé par le sinistre personnage sus-évoqué ; même chose pour Mme Wright, ce qui m'est un sacrifice un peu plus grand, persistant à la trouver aussi bonne actrice que séduisante femme. Me roidissant, me radicalisant, m'extrêmisant, j'ai depuis inclus dans cette petite fatwa à usage strictement personnelle le nommé Christopher Plummer, qui a accepté de remplacer Kevin Spacey dans toutes les scènes du film dont l'autre scélérat l'avait proprement et soviétiquement effacé.

D'après la rumeur qui bruit, en apprenant ce boycott de ma part, le micro-Scott aurait éclaté de rire, puis repris une portion de frites pour finir son burger ; ce qui est un peu vexant pour moi, mais tant pis : je tiendrai bon.

vendredi 11 janvier 2019

Dressons haut le bûcher de l'Aznavour !

Et le monstre a encore l'odieux cynisme de sourire !

Elles attendent quoi, nos sœurs féministes, pour organiser un gigantesque auto-da-fé, un magnifique feu de révolte, d'indignation et de dégoût, dans lequel se consumeront à jamais les disques de l'ignoble Arménien, dont le nom sera rayé à tout jamais de la mémoire de l'humanité ? Car c'est bel et bien un monstre qui, durant des décennies, sous couvert de chanter l'amour, n'a eu de cesse de magnifier l'esclavage et la violence dont l'homme a écrasé la femme depuis la plus haute antiquité, et même sans doute avant (mais on manque de documentation). Songez que des radios n'hésitent toujours pas à programmer sur leurs ondes des ignominies telles que Trousse-Chemise ou Donne tes 16 ans ou encore Tu t'laisses aller. Des titres qui sont toujours en vente libre ! Or, il suffit de les écouter vraiment pour que saute aux oreilles et aux cerveaux leur répugnante idéologie féminophobe. Prenons la première des trois citées : il s'agit de rien de moins que de la glorification d'un viol sur mineure. Quasiment d'entrée (c'est moi qui souligne) :

On s'était baigné à la découverte
La mer était verte
Tu l'étais un peu

Lorsqu'une jeune fille est verte, malgré l'air vivifiant et iodé de l'Atlantique, c'est évidemment qu'elle est malade. Cela va-t-il pousser le mâle à renoncer à ses odieuses visées ? Que nenni ! Tout est prévu, manigancé, ourdi : il ne sursoira pas. Cette pauvre fille verte, il faut commencer par anihiler sa pauvre volonté. Il a tout prévu :

On était parti la fleur à l'oreille
Avec deux bouteilles
De vrai muscadet

Deux bouteilles pour deux ? Le doute n'est hélas pas permis : le prédateur va saouler sa victime malade ! Ensuite, lorsqu'il l'aurait transformée en une pauvre loque à peine humaine, il ne lui restera plus qu'à accomplir l'irrémédiable, ce crime dont il n'hésite pas à se vanter (c'est encore moi qui souligne) :

Et j'ai renversé à Trousse-Chemise
Malgré tes prières
À corps défendant
Et j'ai renversé le vin de nos verres
Ta robe légère
Et tes 17 ans

L'affaire est donc claire, le dossier indéfendable : il y a bien eu viol sur une malheureuse fille mineure (en plus d'être saoule et verte). Et viol brutal, puisque perpétré au milieu des débris de verres.

Mais 17 ans, pour cet assassin d'innocence, c'est sans doute déjà trop âgé ! Le voilà qui s'attaque, dans la deuxième chanson, à des gamines encore plus jeunes… et surtout impubères (c'est toujours moi qui souligne) :

Viens donne tes 16 ans
Au bonheur qui prend forme
Pour que ton corps d'enfant
Peu à peu se transforme

Ce “bonheur”, on ne devine que trop bien quelle forme turgide il est en train de prendre ! Quant au corps juvénile de la victime, il est sûr qu'il va rapidement se transformer, une fois qu'elle aura un polichinelle illégitime dans le tiroir !

Mais on se demande si le comble du cynisme n'est pas atteint dans la dernière chanson de cette infernale trilogie. Il n'est même pas utile de citer exactement les vers ignobles qui l'émaillent, chacun les a, hélas, en mémoire. Dissimulée sous une musique doucereuse, il s'agit tout de même de l'histoire d'un mari rentrant tard et ivre chez lui, où l'attend son épouse, probablement en se rongeant les sangs, sachant qu'il quitte son bureau à six heures et qu'il est déjà dix heures moins le quart. Ce rustre va-t-il au moins faire profil bas ? Point ! Précédé de forts relents de vinasse et de transpiration macérée, il va avoir la tranquille audace de reprocher à la pauvre délaissée de s'être transformée en grosse vache imbaisable. Transformation terrifiante, qui n'a pris, nous informe-t-il avec une abjecte complaisance, que cinq ans : c'est assez dire les souffrances que la triste martyre a dû endurer de la part de ce sac à vin. On sent bien qu'elle ne sait plus qui elle est, à deux doigts du nervous breakdown, au point de se promener chez elle en chaussures et peignoir mal fermé, ce qui ne va guère ensemble. Et, pour finir, le soûlographe titubant retombe dans ses vieilles ornières pédophiles (c'est moi qui souligne) :

Essaie de te montrer gentille
Redeviens la petite fille
Qui m'a donné tant de bonheur

Mes sœurs de combat, mes sœurs je vous le dis : il est plus que temps d'abattre cette funeste idole, ce ricanant témoin d'un passé de ténèbres dont nous ne voulons plus. Et ne chipotez pas sur les bidons d'essence.

vendredi 4 janvier 2019

Comme chien et chat


Il arrive assez fréquemment, comme ici, que Charlus et Cosmos s'offrent une petite sieste rapprochée ; cela ne peut marcher que si l'initiative vient du chat, on ne sait trop pourquoi. De même, Charlus passe la plupart de ses nuits sur le canapé du second salon, collé contre Golo, l'autre chat (lequel est, en ce moment même, lové sur le fauteuil dont on aperçoit un bras au bord droit de la photo). Mais jamais on ne verra les deux chats venir se coucher l'un contre l'autre ; de fait, ils ne font guère que se tolérer mutuellement, et encore : jamais de trop près ; Charlus est en quelque sorte leur trait d'union. Le chat est un animal qui s'entend en général fort bien avec les représentants des autres espèces vivantes, dès lors qu'il ne les regarde pas comme des proies, mais qui semble toujours avoir un certain mal à supporter la promiscuité de ses congénères.

Un peu comme moi, en somme.

Giacomo sapiens, mais pas souvent


J'ai tourné la dernière page du deuxième volume des mémoires de Casanova hier, vers dix heures du matin ; en me désespérant de cette solution de continuité dans la vie du plus fréquentable des Vénitiens – mais pas souvent des plus sages ! – qu'allait m'imposer la nonchalance des vendeurs, ou le foutoir régnant à la Poste, voire quelque autre raison plus ou moins occulte ; et qui faisait que le troisième et dernier tome refusait obstinément d'arriver jusqu'ici, depuis des semaines qu'il était commandé. Tome que la factrice déposa entre mes mains, dans le même temps que ses vœux, environ trois quarts d'heure plus tard.

Après ça, il va encore se trouver de gros obtus dans mon genre pour mettre en doute l'existence des anges gardiens. Que leur faudrait-il de plus, pourtant ?

mardi 1 janvier 2019

Ma maison de papier


Le rapport entre cette photo et le journal de décembre ?

Vous allez trouver, je vous fais confiance…

lundi 24 décembre 2018

Concordances, conjonctions & coïncidences


Consultant l'une après l'autre leurs deux fiches Wiki, je constate que Michel Houellebecq est apparu en ce monde quatre jours après que Paul Léautaud en fut sorti, le 22 février 1956. Ayant quelque difficulté à croire en la métempsycose, je ne vois absolument pas ce que je pourrais tirer de cette presque coïncidence, de ce chassé-croisé, même si je crois discerner assez bien ce qu'il peut y avoir de tropismes léautaldiens dans l'âme houellebecquienne.

Je note aussi que le romancier a choisi de publier son dernier livre le 4 janvier prochain (il est, bien sûr, déjà commandé…), soit deux jours après le 86ème anniversaire de ma mère ; ce qui peut bien sûr n'être là encore qu'une coïncidence, mais rien n'est certain : on deviendrait fou à moins.

lundi 17 décembre 2018

Menus plaisirs de l'avenir radieux


À mesure qu'il s'enfonce dans son œuvre, le lecteur de Soljénitsyne s'avise bientôt que le Père Ubu de Jarry n'était qu'un gamin timide, une sorte de débutant de la dictature, de stagiaire en tyrannie, qui aurait fait sourire de pitié condescendante n'importe quel dirigeant soviétique. C'est principalement au sein des tribunaux que les Ubu communistes expriment leur quintessence. Soljénitsyne, dans un chapitre intitulé En guise de politiques, en donne de nombreux exemples. J'en ai extrait quelques-uns pour votre édification : de quoi vous faire réviser radicalement votre jugement si vous pensiez que les juges sont gens estimables, ou vous conforter si, comme il semble naturel, vous les considérez comme faisant partie de la lie de l'humanité. Voici donc :

– Un tailleur, mettant de côté une aiguille, la pique au mur dans un journal affiché, pour ne pas la perdre, et atteint l'œil de Kaganovitch *. Vu par un client. Article 58, dix ans (terrorisme).

– Une vendeuse, réceptionnant de la marchandise auprès d'un expéditionnaire, l'enregistre, faute de mieux, sur une feuille de papier journal. Le nombre de morceaux de savon s'inscrit sur le front du camarade Staline. Article 58, dix ans.

– Un conducteur de tracteur de la MTS ** de Znamensk, pour les tenir chauds, garnit un de ses méchants brodequins d'un tract électoral pour les élections au Soviet suprême, une femme de ménage s'aperçoit qu'il lui en manque un (elle en avait la responsabilité) et découvre qui l'a pris. KRA, propagande contre-révolutionnaire, dix ans.

– Un charpentier sourd-muet, oui, même lui, attrape un temps de peine pour propagande contre-révolutionnaire ! De quelle façon ? Il est en train de planchéier au club. La grande salle a été entièrement vidée, plus un clou, plus un crochet. Le temps qu'il travaille, il jette sa veste et sa casquette sur le buste de Lénine. Quelqu'un passe la tête et l'aperçoit. Article 58, dix ans.

– La marmaille se dissipe au club du kolkhoze, bataille, le frottement des dos arrache du mur je ne sais quelle affiche. Les deux aînés sont condamnés au titre du 58 (en vertu d'un décret de 1935, les enfants sont responsables en matière criminelle à partir de l'âge de douze ans !). Les parents sont bons aussi, c'est eux qui ont appris à leurs gosses à faire ça, eux qui les ont envoyés là en douce.

– Un petit écolier tchouvache de seize ans fait une faute en écrivant un slogan – en russe, qui n'est pas sa langue maternelle – sur le journal mural. Article 58, cinq ans.

– À la comptabilité d'un sovkhoze, on avait accroché ce slogan : « La vie est devenue meilleure, la vie est devenue plus gaie. Staline. » Et quelqu'un, au crayon rouge, avait ajouté “pour” : c'est-à-dire que la vie était devenue plus gaie pour Staline. Sans se donner la peine de rechercher le coupable, on coffre toute la comptabilité.

Et ainsi de suite : seule la flemme m'empêche de recopier d'autres ubuades, toutes plus ébouriffantes les unes que les autres.


* Lazare Kaganovitch : responsable de l'organisation de la grande famine ukrainienne ayant fait entre 2,5 et 5 millions de morts, en 1932 et 1933. Reconnu coupable de génocide en 2010 (à titre posthume évidemment…).

** MTS : Station de machines et tracteurs.

mardi 11 décembre 2018

Le grain plus fort que les meules


Il aurait eu 100 ans ce jour.

Le monde sait-il encore ce qu'il lui doit ?

L'a-t-il jamais vraiment su ?

On verra dans un siècle.

vendredi 7 décembre 2018

Nathalie a bien travaillé


Ce fut l'un des plus gros succès de la chanson française, en cette belle année 1964 : Nathalie, de l'immortel Gilbert Bécaud. Les âmes naïves de cette époque y ont vu l'histoire d'une brève mais flamboyante passion, vécue au cœur de la Russie éternelle.

Alors qu'il ne s'agissait que d'une coucherie programmée par les Organes, entre un Occidental un peu niais et un indicateur du KGB.

N'importe quelle personne ayant une connaissance même très approximative de l'URSS vous le confirmera sans une ombre d'hésitation : tout guide ou interprète amené à être en contact avec des étrangers, spécialement des Occidentaux, travaillait obligatoirement pour le KGB ; pas forcément comme membre à part entière, en tant que salarié, mais au minimum comme informateur “bénévole” (et légèrement contraint). 

Cela posé, entrons un peu dans le détail, en suivant vers à vers ce merveilleux texte, tombé de la plume de Pierre Delanoë (lequel n'avait rien à voir avec le Bertrand de sinistre mémoire). La ballade commence ainsi :

La Place rouge était vide
Devant moi marchait Nathalie
Il avait un joli nom mon guide
Nathalie

Déjà, premier étonnement : pourquoi le guide marche-t-il devant le brave petit Français à qui il est censé fournir des explications sur ce qu'il découvre ? La réponse va de soi : cette Nathalie-là cherche d'emblée, par le spectacle de ses jambes et les ondulations de sa croupe, à émoustiller sa proie et, ce faisant, à amoindrir ses défenses intellectuelles.

Remarque annexe : le troisième vers trahit son époque, avec ce genre masculin incongru : aujourd'hui, un parolier scrupuleusement paritaire écrirait sans coup férir quelque chose comme : Elle avait un joli nom ma guidesse ; ce qui empêcherait la Place rouge d'être vide, à cause de la rime. Mais poursuivons. Que fait Nathalie, par ce beau dimanche enneigé (c'est dit dans le deuxième couplet) ? Fait-elle à son aimable touriste un bref historique des monuments qu'il voit ? Non point :

Elle parlait en phrases sobres
De la révolution d'octobre

Nous y sommes : après avoir fait tomber les “défenses immunitaires” du pigeon qu'on lui a confié, en tortillant des hanches devant lui, elle commence sans tarder son bourrage de crâne idéologique. Cependant, comme ils ne se connaissent pas encore bien, elle y va piano, “en phrases sobres” : ce résidu de l'aliénation bourgeoise ne bande encore qu'à moitié, il pourrait regimber. Il va donc falloir passer à la vitesse supérieure, en sollicitant tous ses sens et en amoindrissant encore une lucidité déjà bien vacillante. C'est en effet ce à quoi s'emploie notre sémillante Kagébiste, après avoir sacrifié au rite innocent du chocolat de chez Pouchkine, dont on se demande ce qu'il vient ficher là, sinon rimer avec le tombeau de Lénine. (J'imagine qu'ils auraient pu tout aussi bien aller prendre le thé chez Lermontov, après avoir vu le tombeau d'Oulianov.) Donc, Nathalie enclenche le turbo :

Dans sa chambre à l´université
Une bande d´étudiants
L'attendait impatiemment
On a ri, on a beaucoup parlé
Ils voulaient tout savoir 

Des étudiants ? Des vrais ? Difficile à croire : sachant mieux que personne que leur “amie” Nathalie est en liaison avec le KGB de par son travail de guide-interprète, comment auraient-il la naïveté invraisemblable, pour ne pas dire l'inconscience, de rencontrer un Occidental en sa présence ? Le plus probable est donc que, eux aussi, sont en lien direct avec les Organes, c'est-à-dire le KGB ou l'une de ses annexes. C'est d'ailleurs ce que semble vouloir nous faire comprendre le dernier des vers que l'on vient de citer : Ils voulaient tout savoir. Ben voyons… Nous avons du reste une preuve supplémentaire, et encore plus probante, de l'appartenance de ces “étudiants” aux Organes, quelques vers plus loin :

Et puis ils ont débouché
En riant à l´avance
Du champagne de France 
Et l'on a dansé

QUI, dans un pays communiste digne de ce nom, a la possibilité de se procurer du “champagne de France” ? N'importe quel Russe ayant connu l'Union soviétique vous répondra. Si nous avions affaire à de simples étudiants, ils se torchonneraient à la vodka frelatée en avalant quelques rondelles de concombre, et s'écrouleraient demi-morts au bout d'une petite heure. Donc, là encore, nous sommes en présence d'indicateurs – volontaires ou contraints, peu importe – qui tentent de saouler leur gibier, afin de “tout savoir”. Mais comme leur pêche aux renseignements ne doit pas être entièrement satisfaisante, on décide soudain d'abattre l'atout maître :

Et quand la chambre fut vide
Tous les amis étaient partis
Je suis resté seul avec mon guide
Nathalie

Plus question de phrases sobres
Ni de révolution d´octobre
On n´en était plus là 

 En effet, il est temps d'en finir : Nathalie devient Mata-Hari et, comme on l'y a sans doute fortement encouragée dans les locaux de la Loubianka, elle paie de sa personne, malgré le peu de désir que lui inspire sans doute ce pauvre Français puant l'alcool et la vieille transpiration (il a bu et dansé, je vous le rappelle), espérant recueillir, après la turlute caucasienne et la brouette biélorusse, d'ultimes confidences sur l'oreiller. Quant à Gilbert (appelons-le ainsi : je trouve que Bécaud avait ce sourire à la fois niais et fat qui convient tout à fait à son personnage), quant à Gilbert, donc, sûr que son charme naturel a suffi à mettre sur le dos sa petite colombe des steppes, il n'en doute pas une seconde :

Que ma vie me semble vide
Mais je sais qu´un jour à Paris
C'est moi qui lui servirai de guide
Nathalie, Nathalie

Car, bien entendu, à l'ère khrouchtchevo-brejnevienne, toutes les étudiantes soviétiques obtenaient leur visa pour Paris sur un simple claquement de doigts. Il aura déjà bien de la chance, ce pauvre Gilbert, si ses ébats avec cette redoutable pouffiasse n'ont pas été filmés et s'il ne se retrouve pas, victime d'un impeccable chantage, obligé de trahir son pays, au risque d'aller ensuite croupir dans les geôles de la République gaulliforme.

Mais le disque s'est fort bien vendu : on était d'indécrottables romantiques, en 1964.

jeudi 6 décembre 2018

Gilles et John


Est-ce que je “soutiens” les gilets jaunes (les Gilles et John, comme dit l'autre…) ? Oui, indubitablement, et de plus en plus, à mesure que dure le mouvement. Éprouvé-je même un élan de sympathie envers eux ? Une certaine forme de solidarité (toute passive, malgré tout) ? Encore oui. Mais mon soutien est-il d'un excellent aloi ? D'un métal sans la moindre paille ? Pas sûr. Car, ces gens, tels qu'on peut les voir sur internet et, je suppose, à la télévision, il faudrait me payer cher pour me voir fraterniser vraiment avec eux, avec leurs personnes, et rien que l'idée que je pourrais avoir à les fréquenter suffit à provoquer chez moi une fugace sensation d'ennui, voire d'accablement. Il est vrai, pour tempérer le côté désagréable de ce que je viens de dire, il est vrai que, l'âge augmentant, je me sens de moins en moins en moins apte à toute fraternisation, quel que soit le frère putatif. Les gilets jaunes représentent certainement la “vraie France” (c'est-à-dire, soyons clair, celle qui agonise sous nos yeux), mais qu'on me permette, même si j'en suis indubitablement issu, de me tenir nonchalamment en lisière d'elle.

mardi 4 décembre 2018

Le poids de la sardine


Il est des interrogations fort anodines qui, pourtant, font entrevoir des abîmes dès lors qu'on se penche sur elles. Ainsi, sur le fond de certaine boîte de sardines dont il m'arrive de faire l'emplette, est portée la double inscription suivante :

– Poids net : 135 g.
– Poids de poisson : 102 g.

Déjà la faille se laisse pressentir, au moment où le consommateur se dit qu'il est impossible que les quatre ou cinq sardines alignées tête-bêche dans la boîte atteignent toujours le poids indiqué, vaguement inquiétant dans sa précision même. Dans les jours ou les semaines qui suivent cette première observation, l'acheteur se surprend à inspecter l'intérieur de chaque boîte d'un œil inquisiteur, tâchant de voir si, par hasard, quelque employé de la conserverie, payé uniquement dans ce but, peut-être émargeant à un budget secret, n'aurait pas, çà ou là, rogné une ou deux minuscules parcelles de poisson afin de parvenir à ces fatidiques 102 grammes ; parcelles qui, songe-t-il soudain, et son trouble s'en accroît, ainsi que sa suspicion, pourraient aussi bien avoir été ajoutées. Mais non, rien ; rien que d'honnêtes sardines, ne présentant aucune trace de mutilations pratiquées à des fins pondérales.

Voyant son inquiétude monter inexorablement, l'épouse de notre déboussolé piscivore propose une explication dictée par la charité : « Peut-être que 102 g représente le poids minimal de sardines que chaque boîte doit contenir ? » L'homme en ressent un soulagement très net, mais hélas fugitif. Car aussitôt surgit une seconde question : s'il s'agit bel et bien d'un poids “plancher”, pourquoi ne pas avoir arrondi à 100 grammes ? Pourquoi ces 102 grammes ?

C'est l'instant précis où l'abîme s'entrouvre.

samedi 1 décembre 2018

Le mois d'Alexandre S.


Ce fut en novembre, comme la révolution d'octobre.

lundi 26 novembre 2018

Les Juifs, le Russe et moi


C'est ma lecture du moment ; un moment qui risque de durer un moment, puisque l'ensemble des deux tomes compte environ 1200 pages bien tassées : quand je disais que les Russes ne savaient jamais s'arrêter, dès lors qu'on leur avait mis plume à la main… Qu'en dire ? En fait, pas grand-chose, dans la mesure où j'ai à peine dépassé la moitié du premier volume et que, donc, je vais seulement aborder tout à l'heure l'année 1905 (Potemkine, Odessa, le landau dans l'escalier, pitoussa…). Et puis, je dois dire que, dans ma hâte d'en arriver à la seconde partie (les Juifs pendant la tyrannie communiste), j'ai eu tendance à lire les deux cents premières pages, celles qui traitent de la “préhistoire” du sujet, un peu au galop. Ce qui frappe d'emblée, tout comme dans L'Archipel ou dans le peu que j'ai lu de La Roue rouge, c'est l'incroyable abondance de la documentation que l'auteur parvient à maîtriser, la largeur panoramique de sa vision. Étonnante aussi sa justification préambulatoire, lorsqu'il dit que, ce sujet important et épineux, il aurait nettement préféré le voir traiter par d'autres que lui, plus qualifiés ou simplement plus jeunes ; mais comme personne ne s'y mettait…

Lorsque j'en a assez des pogroms et de l'agitation révolutionnaire, je vais prendre un petit bain de Russie à l'ancienne en lisant quelques pages de La Maison de Matriona : on y mange assez mal, mais, hormis les galopades de souris sous les papiers peints de l'isba, les nuits y sont fort tranquilles.

jeudi 22 novembre 2018

Pur bonheur du soir vaut petit billet anodin (mais parfumé)


Nous sommes, lorsque la saison y convient, d'impénitents lapeurs de soupe (ce qui donne sapeurs de loupe, pour les amateurs de contrepet, mais c'est rigoureusement sans intérêt). Ce soir, Catherine s'était risquée sur une recette jamais encore essayée en nos murs, à base de bouillon de poulet (maison, il va de soi), de bière, de poireaux, de pommes de terre et de munster. Non seulement c'était délicieux – je me suis servi sans barguigner une seconde assiettée –, mais le mélange constituait à lui seul un repas complet, le tout sans avoir à mâcher une seule fois. Du bonheur pur.

dimanche 18 novembre 2018

La roue de l'infortune, ou la fête au nœud-nœud


Mes bons amis, ceci n'est rien de moins qu'un appel au peuple, pour ne pas dire aux foules.  Plongé jusqu'aux oreilles dans un cycle de lectures aussi soljénitsynien qu'infernal, ainsi qu'on s'en est peut-être rendu compte au vu des précédents billets, j'ai décidé de faire une seconde tentative du côté de La Roue rouge, cette épopée héroïco-monstrueuse en huit volumes de près de mille pages chaque que le Russe a consacrée à la catastrophe qui s'est abattue sur son malheureux pays en 1917. La première, de tentative, s'était, je dois l'avouer, soldée par une noyade complète après cent ou deux cents pages, je ne sais plus trop. Mais, depuis hier que je suis à nouveau plongé dans le premier “nœud”, à savoir Août 14, il me semble que, cette fois,  je vais pouvoir me risquer vers le grand large, au lieu de couler piteusement dès la sortie du port. Si tel est bien le cas, il va me falloir acheter les sept volumes correspondant aux trois “nœuds” suivants, à savoir :

Novembre seize : un volume,
Mars dix-sept : quatre volumes,
Avril dix-sept : deux volumes.

Pas de problème pour les deux derniers nœuds, qui sont toujours “en vente libre”, donc pas trop chers. En revanche, avec l'absence de conscience professionnelle qui caractérise désormais la quasi-totalité des “grands” éditeurs, Fayard a laissé s'épuiser Novembre seize sans prendre la peine d'en faire un nouveau tirage. Résultat hélas prévisible de cette carence : on ne trouve plus le volume à moins de cent euros ; ce que je juge un peu saumâtre.

Ma question est donc la suivante : y en aurait-il un, parmi vous, estimés compagnons de blogoroute, qui, possédant cet ouvrage (ou connaissant quelqu'un qui…), serait près à me le céder, sinon à vil prix, du moins en échange d'une somme plus raisonnable que celle qui vient d'être citée ?

N'hésitez pas à en parler autour de vous…

jeudi 15 novembre 2018

If, ou les longues vacances d'Edmond Dantès


Dans Le Premier Cercle – superbe “roman russe” au sens classique du terme, j'y reviendrai peut-être –, le zek Gleb Nerjine est à l'évidence le double d'Alexandre Soljénitsyne. Un dimanche soir, entre la page 538 et 539 de l'édition “Pavillons Poche” de Robert Laffont, le voici qui s'approche du châlit où un autre détenu, Abramson, est occupé à lire le fameux roman d'un Alexandre antérieur, j'ai nommé Dumas. Et Nerjine dit ceci : 

« J'ai eu l'occasion en prison de relire Monte-Cristo, sans toutefois aller jusqu'au bout. J'ai remarqué que Dumas, malgré ses efforts pour créer une ambiance d'horreur, peint son château d'If comme une prison franchement paternaliste. Sans parler de menus et gracieux détails, comme l'évacuation quotidienne des tinettes, qu'il omet en bon péquin qui ne saurait penser à tout, vous êtes-vous jamais demandé pourquoi Dantès parvient à s'échapper ? C'est parce que pendant des années il n'y avait pas eu de fouilles dans les cellules, alors qu'elles s'imposent une fois par semaine : du coup sa galerie demeure inaperçue. Ensuite, ce sont les mêmes matons qui restent de quart alors que, comme la Loubianka nous l'a bien montré, il convient de les relayer toutes les deux heures, afin que chaque surveillant tâche de surprendre l'autre en flagrant délit de négligence. Dans ce château d'If, il se passe des journées entières sans que personne ne pénètre dans les cellules ou y jette un coup d'œil. Pas même de judas aux portes – ce château d'If n'est pas une prison, c'est “mer et loisirs” ! On accepte qu'une casserole de métal traîne dans une cellule et c'est ce qui permet à Dantès de piocher le sol. Enfin on vous coud un mort dans un sac en toute confiance, sans le brûler au fer rouge à la morgue ni le percer d'un coup de baïonnette au poste de garde. Au lieu d'appuyer sur les effets lugubres, Dumas aurait mieux fait d'observer un minimum de méthode. »

Où il est démontré, donc, que le régime socialiste est un réel progrès par rapport à la monarchie, au moins sous son aspect carcéral. Certains d'entre vous, mes bons et loyaux co-détenus de ce blog, ont peut-être tiqué en lisant le début de l'intervention de Nerjine : « Quand j'étais en prison… », alors que, juste avant, j'ai parlé de zek et de détenu. Incohérence ? Non pas. (Et on change de paragraphe, pour respirer un peu.)

Le Premier Cercle se déroule presque entièrement, non dans un camp sibérien, ni même dans une prison classique, du type Boutyrki ou Léfortovo, mais dans une charachka. Les charachkas sont des laboratoires secrets, faisant partie intégrante de l'archipel du goulag, où sont enfermés les scientifiques que le NKVD a pris ; afin que, même privés de liberté, ils puissent continuer d'œuvrer (gratuitement, il va sans dire) à l'édification de l'avenir radieux et à l'apothéose de la classe ouvrière : Soljénitsyne a passé quatre ans dans l'une d'elles. Les mathématiciens, physiciens, chimistes, techniciens, etc., qui y sont enfermés ont une vie nettement plus facile que les infortunés condamnés aux camps “ordinaires”. C'est pourquoi Nerjine parle du temps où il était en prison comme différent de celui qu'il vit maintenant : parce que la charachka n'est que le premier cercle de l'enfer concentrationnaire créé par le pouvoir communiste dès 1918. 

Dantès et son ami Faria peuvent donc bien aller se rhabiller, avec leurs petites journées de babillage tranquille : dans leur dos, les zeks se tapent sur les cuisses.

mercredi 14 novembre 2018

11 avril 75, addendum


Puisque je donnais, il y a quelques jours, mon sentiment sur le numéro d'Apostrophes consacré à Soljénitsyne, le moins que je pouvais faire était de le compléter par celui du grand Russe lui-même. On le trouve (p. 156) dans Le Grain tombé entre les meules, qui est la première des deux parties de ses mémoires intitulés Esquisses d'exil ; lesquelles font suite à un tout premier volume, Le Chêne et le Veau : c'est précisément pour la parution française de ce livre-ci que Soljénitsyne se trouvait à l'émission de Pivot. Voici donc ce qu'il en dit :

« Il se trouva qu'avant d'aller à la télévision, j'avais eu une journée très dure : des rendez-vous dans l'après-midi, tout le temps sur mes jambes, de la marche à pied dans Paris, des heures à tirer quelque part en attendant le début tardif de l'émission, gros mal de tête – c'est sans énergie que j'entrai dans l'immense studio qui ressemblait à des coulisses de cirque. Des centaines de gens, brouhaha, confusion. C'est dans cette bousculade qu'on nous fit asseoir tous les sept à une table, le socialiste tendu comme un arc, Jean Daniel, du Nouvel Observateur, en face de l'homme de droite, Jean d'Ormesson, qui semblait distrait, pas mobilisé pour le débat ; les autres poussaient chacun son idée. La tête baissée, j'assistai sans intérêt et même avec désespoir à leur controverse, fatigué par leurs empoignades comiques, repoussant parce qu'il le fallait bien les attaques du socialiste et résigné à ne jamais déboucher sur un véritable entretien. Mais ma participation fut, en fait, étonnamment réussie, toutes les opinions concordèrent sur ce point. Mon calme et mon ironie sans espoir furent justement perçus comme la manière la plus digne de représenter la Russie. […] »

On peut signaler, en outre que, du point de vue de Soljénitsyne, ce mois d'avril était particulièrement meurtrier, dans la mesure où, suite au retrait américain (considéré par lui au pire comme une lâcheté, au mieux comme un aveuglement suicidaire), le Vietnam du Sud était en train de tomber aux mains des armées communistes du Nord, dont il allait ensuite subir le joug implacable, joug dont l'auteur de L'Archipel du goulag venait, lui, de se dégager tout juste.

dimanche 11 novembre 2018

La perception du temps


Dans Une journée d'Ivan Denissovitch (page 84 de l'édition 10/18), on peut lire ceci : « Choukhov [tel est le nom du personnage éponyme] l'avait remarqué qui sait des fois : les journées, au camp, ça file sans qu'on s'en aperçoive. C'est le total de la peine qui n'a jamais l'air de bouger, comme si ça n'arrivait pas à raccourcir. »

Or, je me souviens fort bien que, quelque part (dans ses Récits de la Kolyma ? Oui, probablement), Varlam Chalamov affirme tout juste l'inverse, à savoir que, au goulag, les journées sont interminables, mais que les années, elles, passent très vite.  Qui a tort ? Et qui, raison ? Est-il possible que deux hommes, placés dans des conditions effroyablement similaires, aient des perceptions du temps diamétralement opposées ? Quel mystère plane ici ?

Il y a en tout cas un point sur lequel les deux écrivains se rejoignent tout à fait : le zek ne doit pas perdre son temps à penser à ce qu'il fera après le camp, puisqu'il est à peu près sûr que, quelques mois avant la date de sa libération, on s'arrangera pour lui coller dix années supplémentaires.

C'est l'inattendu et incongru point commun entre les bagnes communistes et les cheveux d'Éléonor : quand y en a plus, y en a encore.

mercredi 7 novembre 2018

Je me suis souvenu du 11 avril 1975


Il aura fallu près de sept cents pages à Alexandre Issaïévitch Soljénitsyne pour se faire expulser d'URSS, mais enfin, ça y est : depuis ce matin, entre six et sept, le voici en Europe de l'Ouest. Et parce que l'épisode est très brièvement évoqué, je me suis souvenu de l'avoir vu en direct à la télévision française, lors de son passage à Apostrophes du 11 avril 1975 (j'avais bien entendu oublié la date, mais j'aurais en effet situé la chose cette année-là, ou peut-être à la fin de 1974). 

Je me suis souvenu surtout de la honte ressentie alors par le jeune homme que j'étais, en voyant Jean d'Ormesson et Jean Daniel, invités là on se demande encore pourquoi, se mettre à se chamailler comme des gamins et… mais non, l'image est encore trop noble pour eux, en la circonstance : ils étaient, ces deux pontes des lettres et du journalisme, telles deux punaises minuscules se livrant à un simulacre de combat d'antennes, sans s'apercevoir qu'ils se trouvaient juste sous la semelle d'un géant, qui aurait pu les écraser dans la seconde (mais alors : quelle humeur visqueuse aurions-nous vu se répandre ?), mais qui s'est contenté, durant le temps que dura cette picrocholine escarmouche parisienne, d'observer les deux blattes sans rien dire, avec un sourire où le mépris le disputait à l'indulgence et à la pitié, le tout rehaussé quand même par un pétillement d'ironie. Je me souviens aussi qu'à un moment, sans doute un peu gêné de l'exhibition de ses cafardeux invités, Pivot a tenté de vaguement s'excuser pour eux auprès du colosse russe impassible. Et que celui-ci lui a répondu quelque chose comme : « Ce n'est rien, j'ai l'habitude de ce genre de choses… » À moins, bien sûr, que ma mémoire ne me trahisse.

Je me souviens finalement que, quelques années plus tard, consacrant un autre numéro d'Apostrophes à Soljénitsyne dans sa maison du Vermont, Pivot eut la prudente sagesse de n'emmener avec lui ni d'Ormesson, ni Daniel, ni personne. On finit toujours par s'habituer plus ou moins aux parasites chitineux qui galopent dans la cuisine et nichent dans les placards à provisions ; mais de là à les emporter avec soi en voyage, il y a des limites.

dimanche 4 novembre 2018

Alexandre a six ans


La photo dont il était question hier…

samedi 3 novembre 2018

Le fusil à bouchon de Soljénitsyne


Je demande humblement pardon à la factrice pour le poids du livre qu'elle a dû, ce matin, transporter jusqu'ici. C'est la biographie de Soljénitsyne écrite par Mme Lioudmila Saraskina ; elle compte plus d'onze cents pages et est agrémentée de trois “cahiers photos” qui l'alourdissent encore : les Russes, mâles ou femelles, quand ils commencent à écrire, ils ne savent plus s'arrêter. On nous dit, en quat' de couv', que l'auteur a eu accès aux archives personnelles de Soljénitsyne (c'est bien le moins), lequel lui a également accordé de nombreux entretiens. J'ai lu aussi, je ne sais plus où, que l'écrivain avait eu le temps, avant sa mort, de lire le travail de sa biographe et de l'approuver. C'est à double tranchant : cela peut signifier que la courageuse Lioudmila a produit un travail scrupuleux, au plus près de la vérité de l'homme ; cependant, le nihil obstat de son personnage pourrait tout aussi bien trahir une certaine complaisance de l'auteur vis-à-vis de lui (je laisse dans l'ombre ce qui te gêne, je glorifie ce à quoi tu tiens). Mais enfin, accordons-lui le bénéfice du doute, la bénévolence d'avant lecture.

J'ai dit que le volume renfermait de nombreuses photographies, réparties en trois cahiers qui sont autant d'époques : l'enfance et la jeunesse, les années de déportation, la gloire. Le tout premier de ces clichés est saisissant. C'est manifestement le travail d'un photographe professionnel, il représente Alexandre âgé de six ans. Le crâne de l'enfant est soigneusement rasé, le regard est droit, le demi-sourire assuré ; il est vêtu d'une chemise rayée ressemblant à une veste de zek et il tient fermement entre ses mains un fusil à bouchon.