dimanche 19 novembre 2017

Nos dimanches Dávila, 13


– Le  monde moderne n'est pas une calamité définitive. Il y a des dépôts d'armes clandestins.

– Une discipline est scientifique quand elle n'exige pas que celui qui l'exerce soit intelligent. La science est ce que seul un homme intelligent invente, mais que n'importe quel imbécile pratique.

– L'envieux aime à se moquer des riches en demandant à quoi leur sert leur argent : il oublie, ce faisant, qu'il leur sert à provoquer l'envie des envieux.

– Nous ne devons pas écrire comme nous parlons, mais comme nous devrions parler.

– Une nation civilisée ne doit admettre d'être gouvernée que par des sceptiques.

– Les artistes modernes ont tellement l'ambition de se distinguer les uns des autres que cette même ambition les regroupe en une seule espèce.

– Il n'y a pas d'absurdité en laquelle l'homme moderne ne soit capable de croire, pourvu qu'il évite ainsi de croire en Jésus-Christ.

– La grande ambition de l'artiste actuel, c'est que la société le couvre d'opprobre et la presse d'éloges.

– La Révolution française paraît admirable à celui qui la connaît mal, terrible à celui qui la connaît mieux, grotesque à celui qui la connaît bien.

– La récente apparition d'une littérature de professeurs nous a réconciliés avec la littérature des journalistes.

– L'égalitarisme n'est pas respect des droits de ceux qui viennent derrière nous, mais allergie aux droits de ceux qui sont devant nous.

– Un grand écrivain n'est pas celui qui nous paraît grand, mais celui qui nous paraît être, pendant que nous le lisons, le seul grand.

jeudi 16 novembre 2017

Cathédrales en Bern


Un très bel et très roide article de Jérôme “Georges” Vallet.

mardi 14 novembre 2017

Exécution d'un garçon coiffeur par un chauve triomphant

Ygor Y. en villégiature perchée au Plessis-Hébert

Je viens de retomber, à la suite de déambulations qu'il serait vain de reconstituer, sur un magistral texte que, en 2012, ses yeux enfin dessillés, l'ami Ygor Yanka consacrait à Juan Asensio, dont je vous entretenais naguère. Il est certes assez long, mais mérite d'être savouré dans son entier. Si l'on n'en a pas encore assez, on lira aussi avec jubilation et profit le texte que, de son côté, l'excellent Pierre Cormary consacrait au même as de la brillantine, et que Yanka donne en lien dans son propre billet ; lequel se trouve ici.

Si l'on n'en a pas encore assez (bis), je ne peux qu'encourager à se plonger dans la masse des commentaires, et notamment, bien entendu, ceux du shampooineur himself.

dimanche 12 novembre 2017

Nos dimanches Dávila, 12


– Le pauvre n'envie pas chez le riche les possibilités de nobles comportements que la richesse lui procure, mais les abjections qu'elle lui permet.

– Ne médisons pas du nationalisme. Sans la virulence nationaliste il y a beau temps que l'Europe et le monde seraient soumis à un empire technique, rationnel, uniforme. Faisons crédit au nationalisme d'au moins deux siècles de spontanéité spirituelle, de libre expression de l'âme nationale, de riche diversité historique. Le nationalisme aura été le dernier spasme de l'individu avant la mort grisâtre qui l'attend.

– Si stupide que soit un catéchisme, il l'est toujours moins qu'une profession de foi personnelle.

– Les grands écrivains, depuis le romantisme, sont des prisonniers qui secouent frénétiquement les barreaux de la geôle qu'est devenu le monde sans Dieu.

– Vivre avec lucidité une vie calme, simple, discrète, au milieu de livres intelligents, en aimant quelques êtres choisis.

– La phrase doit avoir la dureté de la pierre et le frémissement de la feuille.

– Un peu de patience dans nos relations avec les sots nous évite de sacrifier notre bonne éducation à nos convictions.

– En un siècle où les médias publicitaires divulguent un nombre infini de sottises, l'homme cultivé ne se définit pas par ce qu'il sait, mais par ce qu'il ignore.

– Les aristocraties sont les enfantements normaux de l'histoire, les démocraties en sont les avortements.

– Il ne suffit plus que le citoyen se résigne, l'État moderne exige qu'il soit complice.

– Rien ne donne plus d'aisance au révolutionnaire pour ordonner d'innombrables exécutions que de se savoir opposé à la peine de mort.

– L'indifférence à l'art se trahit par la solennité pompeuse des hommages qu'on aime à lui rendre. Le véritable amour se tait ou sourit.

mercredi 8 novembre 2017

Quand Juan Asensio lève la patte arrière

Je ne découvre qu'aujourd'hui, et par le plus parfait des hasards, le billet que Juan Asensio a bien voulu consacrer à En territoire ennemi, le 18 septembre dernier. En avisant le titre (En territoire ennemi de Didier Goux, Dupont Lajoie de la critique (dite) littéraire), je jubilais d'avance, à la pensée du flot d'ordures et d'imprécations mousseuses qui devait m'attendre ; l'homme est si prévisible, ses bavures (au sens premier) si impeccablement programmées, qu'il ne pouvait en aller autrement. J'étais encore, pour mon plus grand bonheur, très en dessous de la réalité. Ensuite, j'ai nettement eu l'impression, depuis le temps que je n'avais pas essayé de m'enfoncer dans le marécage de sa prose asilaire, que le cas de Juan s'était considérablement aggravé, qu'il faisait désormais du Ansensio au carré. Rien que les proportions de ce palud : sur 33 000 signes au total (ce qui est déjà une preuve patente de dérangement mental, il me semble), il ne commence à être question de moi qu'au bout de 21 000, lesquels forment un magma préambulatoire dont je serais en peine de dire ce qu'il entend signifier. Enfin, on en arrive à mon pauvre bouquin (après un détour par ma personne, évidemment coupable (en vrac) de racisme crématorifère, de front-nationalité endémique, d'ivrognerie perpétuelle, de camusisme aigu, plus deux ou trois autres tares de moindre importance). Là, le tombereau de détritus s'épand comme prévu ; mais d'une manière si outrée, si écumante, avec une sorte d'hystérie de femelle en manque, qu'elle provoque rapidement le rire le plus franc, ce qui n'était probablement pas son but premier. À mesure que la logorrhée se déverse et que le dégorgeoir s'emplit, on a l'impression de voir un dément en crise, martelant des poings et des orteils les parois capitonnées de sa cellule de confinement. On repense irrésistiblement à ce que Léon Daudet disait de la prose de Jean Lorrain : « Le clapotement d'un égout servant de déversoir à un hôpital. »

(Au passage, Asensio me reproche par trois fois de tenir un journal interminable : il me semblait, moi, que c'était justement le propre d'un journal, de ne jamais se terminer, sinon avec la vie de celui qui le tient.)

Mon idée première était, après ce prologue si peu asensoïdal dans sa concision, de composer un petit florilège des éructations les plus drolatiques du forcené. Je me suis donc astreint à relire entièrement ce long pensum boursouflé de graisse jaune pour y trouver mes perles. Or, de perles point. Il n'y a même pas ça : juste un flot épais qui s'écoule entre deux rives désertes. Rien à y repêcher, même dans le genre grand-guignol. Pour les téméraires qui aimeraient se faire une idée, c'est ici que ça fermente.

Où ça devient vertigineux, c'est lorsqu'on s'aperçoit que, ayant compris dès les premières pages qu'il avait entre les mains un livre situé bien au-dessous du nul, Asensio s'est tout de même astreint à le lire jusqu'à la dernière, texte après texte, qui plus est en prenant des notes. Il ferait presque peur, ce grand garçon-là. 

Les étonnements de Guillaume Francœur


C'est un nom qui évoquait à peine. Longtemps j'ai su qu'avait vécu un homme du nom d'André Fraigneau, mais rien de plus : j'eusse été incapable de citer le titre de l'un de ses romans, je n'aurais même pas osé affirmer qu'il en avait écrit. J'ai déjà oublié par quel biais, il y a quelques semaines, deux pas plus, il a repassé dans le bon sens la ligne de démarcation entre indifférence et intérêt. Aussitôt, comme il m'arrive de plus en plus fréquemment avec les écrivains morts que je n'ai jamais lus, il m'est apparu qu'il me fallait réparer cela de toute urgence ; que c'était comme un devoir qui m'incombait ; que, sans moi, sans une lecture même rapide, nonchalante, interrompue, une âme allait continuer d'errer dans ces limbes particulières que l'on appelle généralement des bibliothèques. J'ai donc acheté Les Étonnements de Guillaume Francœur, livre qui regroupe trois romans assez courts formant trilogie. J'ai tout de suite lu le premier, L'Irrésistible, et j'ai su que je venais de rencontrer un superbe écrivain, à la langue à la fois drue et sinueuse, dont les phrases paraissent nimbées de cette lumière particulière à l'adolescence, où se mêlent intimement une avidité joyeuse d'être au monde et un sérieux millénaire. On sent bien que ce Guillaume-là doit tout à son créateur, en est le double écrit, et que nous lisons ce qu'on appelle un roman d'initiation, moins sucré que Le Grand Meaulnes et moins ennuyeux que les interminables Deux Étendards de Rebatet. Pour explorer d'autres facettes, j'ai voulu lire aussi les articles et portraits que ce chroniqueur infatigable – et qui, comme on dit, “connaissait tout le monde” – a donné aux journaux et aux revues durant l'essentiel de sa vie ; lecture savoureuse là encore, regard particulier, éclairage tout personnel, langue d'écrivain.

Mais alors, pourquoi fréquente-t-on si peu André Fraigneau, malgré la tentative de résurrection que lui ont offerte, dans les premières années de l'après-guerre, ces croisés littéraires qui se nommaient Déon, Nimier ou encore Jacques Laurent ? Eh bien, parce qu'il y avait eu la guerre, précisément ; et que, en 1941, André Fraigneau a eu l'inopportune idée d'accepter l'invitation à La Croisière s'amuse du Dr Goebbels. Tête peu politisée, pas idéologue pour un sou, Fraigneau semble avoir accepté ce voyage en Allemagne pour des raisons similaires à celles de Marcel Jouhandeau, qui en était aussi : tous ces jeunes Teutons, dans leurs superbes uniformes noirs, lui étaient d'un irrésistible attrait. Il s'en est suivi, comme bien l'on pense, de drastiques mesures d'isolement, prises par le comité d'épuration des lettres, fermement tenu par les communistes avec l'épaulement de quelques supplétifs catholiques zélés, ces petits censeurs à la croix de bois.  Sans doute que, s'il avait été plus roublard, plus doué pour les relations publiques, Fraigneau aurait pu, après quelques années purgatives, s'offrir une seconde carrière, à la Morand ou à la Chardonne. Mais cela aurait été trop demander à cet élégant qui pratiquait volontiers l'art du retrait, semble-t-il : après s'être beaucoup et superbement étonné, Guillaume Francœur devait être un peu las. Il attendait son heure ; il m'attendait, moi à la suite de quelques autres, plus anciens, fidèles, fervents.

mardi 7 novembre 2017

La vie chez les Goux, c'est le pied


En revanche, le bien-être du jeune chien peut engendrer à la longue une certaine ankylose chez le vieil humain ; d'où le peu d'élégance des poses qu'il se voit contraint de prendre, après une heure de perte de contrôle de son pied droit.

lundi 6 novembre 2017

Apollinaire en mai


L'élasticité du temps, sa plasticité, demeure un fait étonnant. (J'ai l'air un peu de découvrir la lune tout à trac, mais c'est que connaître l'existence d'un phénomène est une chose, et que l'éprouver en est une autre.) Pour un homme de, mettons, soixante-dix ans, le demi-siècle qui vient de s'écouler est presque quantité négligeable : quand il songe à ses vingt ans, il lui semble qu'il vient à peine d'en claquer la porte derrière son dos ; peut-être même la sent-il entrebâillée encore. Mais dès que l'on envisage la même durée dans des époques où nous n'étions pas, dans les incertains d'un passé sépia, alors les décennies prennent des allures de siècles. Imagine-t-on, par exemple, que si Guillaume Apollinaire avait vaincu sa grippe ibérique et vécu aussi longtemps qu'un Marcel Jouhandeau, il aurait pu arpenter certaines rues partiellement dépavées de Paris (J'erre à travers mon beau Paris / Sans avoir le cœur d'y mourir) durant les plus fortes nuits de mai 68 ? Le mugissement des sirènes de police lui eût alors couvert le bêlement des ponts ; ce qui, peut-être, lui aurait confirmé la justesse de sa vision passée : À la fin tu es las de ce monde ancien. Et il serait passé, du petit pas incertain et peureux de son âge, s'éloignant lentement sur le bord de la Seine, un livre ancien sous le bras.

dimanche 5 novembre 2017

Nos dimanches Dávila, 11


– Dans un régime démocratique, les politiques sont les condensateurs de l'imbécillité.

– Pour juger notre époque, il suffit de se rappeler que ses moralistes sont les sociologues.

– Heureux les révolutionnaires qui n'assistent pas au triomphe de la révolution.

– Avant de se moquer de l'astronomie de Hegel, le scientiste devrait imaginer le sourire de Hegel s'il l'entendait parler de philosophie.

– L'historien qui traite les époques comme de simples étapes de développement convertit celle qu'il étudie en pur prologue de son temps ou en préhistoire de ce qu'il souhaite.

– Il y a des écrivains avec lesquels nous n'avons pas la moindre idée en commun, mais en qui pourtant nous pressentons un frère ; et d'autres qui suscitent à la fois notre assentiment et notre antipathie.

– Rien n'est plus mesquin que de ne pas reconnaître combien nous avons rencontré d'êtres supérieurs à nous. L'inégalité est l'expérience d'une âme bien née.

– Sur une foule de problèmes triviaux, l'attitude intelligente n'est pas d'avoir des opinions intelligentes, mais de ne pas avoir d'opinion.

– Au milieu de l'oppressante et ténébreuse bâtisse du monde, le cloître est le seul espace ouvert à l'air et au soleil.

– La passion égalitaire est une perversion du sens critique : une atrophie de la faculté de distinguer.

– La “culture” n'est pas tant la religion des athées que celle des incultes.

– L'idée du “libre développement de la personnalité” paraît admirable tant qu'on n'est pas tombé sur des individus dont la personnalité s'est librement développée.

vendredi 3 novembre 2017

Très portrait

Il n'est pas mal du tout, le livre que Claude Arnaud consacre au portrait en tant que genre littéraire. Ce très gros volume (900 pages dans la collection Bouquins) rassemble plusieurs centaines de portraits, aussi bien de personnages réels que de héros de romans ; sans oublier les autoportraits, ce sous-continent qu'on aurait tort de négliger. Il ne s'agit pas d'une anthologie à proprement parler, c'est-à-dire d'une juxtaposition chronologique de textes, mais plutôt d'une longue promenade, avec ses tours et détours, entre des massifs multiples, au cœur desquels on jette un coup d'œil en passant, quitte à y revenir ensuite, par un autre chemin. On y retrouve évidemment les grands maîtres du genre, à commencer par le Zeus de cet Olympe, à savoir le duc de Saint-Simon, qui a bien voulu poser pour l'illustration de ce modeste billet ; mais aussi celui de La Rochefoucauld, ces dames de l'hôtel de Rambouillet, la Grande Mademoiselle et la duchesse de Longueville, Châteaubriand et Huysmans, Barbey d'Aurevilly et Léon Daudet, Cingria et Cioran – impossible de citer tout le monde. Le seul reproche que l'on pourrait faire à Claude Arnaud – en dehors de ce titre aussi malencontreux qu'inélégant : Portraits crachés –, c'est d'être un peu moins écrivain que ce qu'il proclame, et de ne pas toujours résister au plaisir puéril de se présenter à l'avant-scène plutôt que de demeurer en coulisses pour y régler son ballet. (On pourrait aussi se gausser de ses engagements de jeunesse – c'est un homme de mon âge – dans le trotskisme et le maoïsme, mais ce serait peu charitable et hors sujet.) Au demeurant, ce serait probablement une erreur de se plonger dans son ouvrage pour n'en plus émerger qu'à la dernière page : c'est là un livre qui se picore, à moments perdus, quand on commence à en avoir un peu assez de ne croiser que son pauvre soi-même dans les miroirs.

jeudi 2 novembre 2017

Léon-Paul 1er, roi de Paris

Léon-Paul Fargue, Paris 1876 – Paris 1947.

Il appartient à cette génération, aux efflorescences nombreuses et brillantes, qui vit le jour chez nous autour de 1870 : Claudel, Maurras et Alain en 1868, Gide l'année suivante, Proust et Valéry en 1871, Léautaud un an plus tard, Jarry et Péguy en 1873 ; et quelques autres encore, qui restent tapis pour le moment. Parce qu'il devait déjà être une sorte de flâneur in utero, Fargue a lambiné jusqu'en 1876 ; puis, il est devenu l'un des plus savoureux écrivains du premier XXe siècle : premier par la chronologie, ce qui va de soi, mais premier aussi par sa richesse littéraire.

Fargue est un écrivain pour amoureux de la littérature, pour soupirants de la phrase, chevaliers servants de la langue française. Après de brillantes études, servies par d'aussi prestigieux professeurs que Mallarmé et Bergson, alors que sa famille le voit franchir en gloire les portes de la rue d'Ulm, il choisit de faire carrière dans l'oisiveté ; il va parfaitement y réussir : si le mot bistrologue devait être créé, ce serait pour nul autre que lui. Il y promène durant un demi-siècle sa nonchalance et son appétit, seul ou en compagnie de frères de tablée qui ont pour nom Jarry et Debussy, Picasso et Ravel, Auric et Morand. Il devient aussi l'un des piliers de la maison d'Adrienne Monnier, évoquée ici voilà quelques semaines. 

Et il écrit des livres, qui ne ressemblent à rien sauf à lui. Des rêveries où le saugrenu barre soudain son chemin à la nostalgie, lorsqu'elle devient envahissante et menace de se faire cafard ; mais la nostalgie contourne et revient à la page suivante, sous une autre forme, ondoyante, souriante, au filigrane triste. J'avais prévu plus ou moins de recopier un de ses paragraphes, mais j'ai soudain la flemme : l'insidieuse influence de Léon-Paul, probablement. Vous n'aurez qu'à y aller voir vous-mêmes, en vous procurant l'un ou l'autre de ses courts volumes, dont les pages débordent de partout. Commencez donc par Le Piéton de Paris ou par Méandres. Encore mieux : par les deux.

mercredi 1 novembre 2017

Le lancinant tic-tac des journaux du soir


De plus en plus nous me faisons penser à un groupe de promeneurs longeant un canal par un beau jour d'hiver : arrêtés au milieu du lé, ils observent, avec une anxiété d'autant plus rassurante qu'elle est à demi feinte, les six ou sept canards qui barbotent devant eux, à œil gauche, en se demandant gravement si l'eau semi-dormante ne risque pas d'être trop froide pour leur duvet ; ce qui les dispense de voir, à œil droit, l'enfant qui se débat pour tenter d'échapper à la noyade. Ils mettent un soin particulier à ne pas tourner la tête, car alors il faudrait bien que l'un d'eux, au moins un, se décide à entrer dans l'eau glacée pour tenter de sauver le bambin qui se violace déjà.

L'image est sortie toute vêtue d'une phrase de Méandres, son meilleur livre peut-être, enchâssée en un texte où, au milieu des années quarante, Léon-Paul Fargue évoque la nonchalance de l'avant-guerre et la fausse sécurité qui allait avec. Il écrit : « Je ne tiens pas à réfléchir trop avant, même si le journal du soir fait un tic-tac de sonnette d'alarme. »

lundi 30 octobre 2017

Information essentielle voire précieuse


L'arrivée au Plessis du jeune Charlus a eu pour seconde conséquence (la première étant la hausse brutale de notre budget Sopalin, en raison des nombreuses déjections à éponger sans délai) la réactivation de ce blog admirable et néanmoins conjoint qu'est La meute des gâteux, sur lequel trois billets ont déjà été consacrés à la nouvelle star. Pour ceux que cela intéresse ou amuse, pour les atteints de gâtisme canin, il se trouve en lien au haut de la colonne de gauche du présent bar à vain.

J'irai faire des selfies sur vos tombes


Parce que, de Chateaubriand et de Saint-Malo, 
il fut question en septembre.

dimanche 29 octobre 2017

Charlus is well and alive and toutes ces sortes de choses


Première sortie dans le jardin, pour se dégourdir les pattes après le voyage initiatique à bord de la caisse à chat, véhicule forcément un peu humiliant pour un chien de haute race et de lignée ancienne. Puis, présentation à Sa Majesté Golo 1er : en sujet docile et connaissant les préséances voulues par l'étiquette, c'est le nouvel arrivant qui a fait le premier pas. L'entretien a été bref, relativement frisquet, mais aucune rupture des relations diplomatiques n'a été à déplorer.


Nos dimanches Dávila, 10


– L'adhésion  au communisme est le rite qui permet à l'intellectuel bourgeois d'exorciser sa mauvaise conscience sans abjurer sa condition de bourgeois.

– Les incertitudes du maître sont les certitudes du disciple.

– En tout réactionnaire, c'est Platon qui ressuscite.

– Le problème fondamental de toute ancienne colonie : celui de la servitude intellectuelle, de la tradition mesquine, de la spiritualité subalterne, de la civilisation inauthentique, de l'imitation honteuse et obligée ; ce problème a, en ce qui me concerne, été résolu avec la plus grande simplicité : ma patrie, c'est le catholicisme.

– Même entre des égalitaristes fanatiques, la plus brève rencontre rétablit les inégalités humaines.

– Aujourd'hui le riche vit sa richesse avec une avidité de pauvre enrichi et le pauvre sa pauvreté avec une rancœur de riche dépossédé. La richesse a perdu ses vertus propres et la pauvreté les siennes.

– Les esthétiques “modernistes” ont été inventées par des écrivains réactionnaires : Balzac, Baudelaire, Eliot.

– L'éducation primaire est venue à bout de la culture populaire ; l'éducation universitaire est en train de venir à bout de la culture.

– Il est facile d'apprécier ce qui est ancien, ou moderne ; mais apprécier ce qui est démodé, c'est le triomphe du goût authentique.

– Malgré sa fureur contre le christianisme, le lignage de Nietzsche est incertain. Nietzsche est un Saül dont s'empare la démence sur le chemin de Damas.

– L'homme tend à exercer la totalité de ses pouvoirs. L'impossible lui paraît la seule limitation possible. Néanmoins, le civilisé est celui qui, pour diverses raisons, se refuse à faire tout ce qui est possible.

– Le gauchiste hurle à la mort de la liberté quand ses victimes refusent de financer leur propre assassinat.

mercredi 25 octobre 2017

Une veine de cocu


J'ai trouvé l'anecdote dans le Journal d'un attaché d'ambassade de Paul Morand, reçu ce matin et commencé dans la salle d'attente levalloisienne du Dr D., l'oto-rhino-laryngologiste de Catherine. Le journal commence à l'été 1916 et court jusqu'en décembre de l'année suivante. Morand raconte que le général Mangin a trouvé dans son courrier, un matin, une lettre ainsi conçue : « Mon général, j'ai besoin de trois jours de permission pour aller chez moi : je suis cocu. » Sur la missive en question, l'officier d'ordonnance avait crayonné : « Quinze jours de prison. » Le général avait alors barré cette lapidaire sentence pour écrire à la place : « Six jours de permission. » Et l'on dira après cela que le haut commandement était inhumain ! Évidemment, ce qui restreint un peu la portée de l'histoire (avec une toute petite h), c'est que Morand dit la tenir d'Anna de Noailles qui, si elle n'était pas la sublime enfant chérie des muses qu'elle pensait être, était tout de même une affabulatrice de première bourre.

D'autre part, pendant que je vous tiens, Morand signale, en octobre 1916, que le nouveau ministre russe des Affaires étrangères s'appelle Protopopov ; ce qui est presque trop beau.

mardi 24 octobre 2017

Les vies retrouvées de Marcel Proust


Est-il nécessaire de lire une biographie de Marcel Proust ? Est-ce enrichissant pour celui que l'œuvre a séduit ? Est-ce pertinent ? Les opinions, à ce sujet, sont nettement tranchées. Écartons d'emblée ceux qui pensent qu'il n'est jamais intéressant de lire une biographie d'écrivain ; que son œuvre est là et qu'elle doit, dans tous les cas, se suffire à elle-même : c'était, en gros, l'opinion de Flaubert… et celle de Proust lui-même, au moins en théorie car, en pratique, la correspondance nous montre qu'il ne dédaignait pas toujours ces “à côté” que sont les biographies, même s'il affectait officiellement de les mépriser.

Dans son cas, celui de Proust, le problème est rendu plus aigu dans la mesure où À la recherche du temps perdu est une œuvre très largement autobiographique ; c'est ce qui rend si abrupts les avis : d'un côté, ceux qui disent que Proust ayant déjà raconté sa vie dans son livre, il est parfaitement vain de la faire doublonner par le livre d'un tiers, lequel aura forcément un talent infiniment moindre ; et, de l'autre, ceux qui objectent que, justement parce que l'œuvre de Proust est à ce point nourrie de sa propre existence, il sera fort éclairant de pointer les différences entre les deux, afin de mieux saisir les processus de transmutation permettant, partant de l'une, d'aboutir à l'autre. – Je me rangerais plutôt parmi ceux-ci.

Mais quelle biographie ? Pour ne pas rallonger inconsidérément ce billet, ce qui risquerait d'endormir tout le monde (d'ailleurs, si quelqu'un pouvait se dévouer pour réveiller Nicolas…), nous nous limiterons aux trois plus complètes, celles qui s'assument entièrement comme biographies : nous en demandons pardon à Léon Pierre-Quint (le pionnier : son livre sur Proust a été publié en 1925, soit à peine trois ans après la mort de son modèle), André Maurois, Maurice Bardèche et quelques autres que ma mémoire a laissés s'échapper. Nous nous concentrerons (pas trop, pas trop…) donc sur George D. Painter, Jean-Yves Tadié et Ghislain de Diesbach.

La biographie en deux volumes (à l'origine : on la trouve aujourd'hui en un seul) de Painter, la plus ancienne des trois (1966 – 1968), est loin d'être sans mérite. Mais d'une part le distingué Anglais est un peu pénible, avec cette obstination de vouloir à tout prix que Proust ait eu des aventures féminines, ce qui ne tient pas debout, et d'autre part, ses explications de ceci ou de cela sont vraiment trop entachées de psychanalyse pour être recevables : partant d'un sujet riche, ondoyant, complexe, elles n'aboutissent qu'à des pauvretés, soit évidentes, soit absurdes. D'autre part, à l'époque, de très nombreuses lettres de Proust n'avaient pas encore été retrouvées et collectées par Philip Kolb, qui en a depuis assuré l'édition chez Plon : Painter ne pouvait donc travailler qu'à partir d'une trame fortement lacunaire.

Passons à Jean-Yves Tadié. Qui est-il ? Un universitaire, agrégé de lettres, né en 1936. Il est surtout l'homme qui a accompli l'exploit de faire passer le roman proustien de trois volumes moyens de La Pléiade à quatre gros volumes de la même collection : c'est dire si, entre les années cinquante et les années quatre-vingt, l'appareil critique a furieusement métastasé. Il a le grand mérite, cependant, d'être un universitaire non jargonneur, c'est-à-dire que son épais volume est écrit en français de tous les jours. Mais, bien entendu, comme il est en quelque sorte the spécialiste de Proust en France, il passe beaucoup trop de temps à parler de l'œuvre, à la décortiquer, l'observer sous tous les éclairages possibles, alors que ce qu'on demande à une biographie c'est avant tout de nous raconter la vie du personnage pris pour cible, ce qui ne semble pas passionner beaucoup M. Tadié. De plus, le résultat donne plus l'impression d'un vaste fourre-tout que d'un livre vraiment construit, pensé, écrit.

Reste donc Ghislain de Diesbach, qui échappe à tous ces défauts. Non seulement il sait sa langue, comme on disait jadis et jusqu'à naguère, mais il connaît admirablement la société de cette époque, et particulièrement ce qu'il est convenu d'appeler le monde. Il a l'art des enchaînements habiles, il est pétri d'un humour fin et toujours discret, lequel ne s'exprime jamais mieux que dans les nombreux “médaillons” qu'il donne à lire, chaque fois qu'apparaît dans son récit un personnage destiné à jouer un rôle plus ou moins important dans la vie de son personnage éponyme (pas fâché de pouvoir le placer à bon escient, celui-là, tiens !) : s'il n'atteint pas à la virtuosité rageuse de Saint-Simon, ni à la vachardise tonitruante de Léon Daudet, ses portraits sont tout de même constamment savoureux. D'autre part, il se concentre principalement sur la vie de son modèle, sans pour autant négliger l'œuvre, ce qui n'aurait pas de sens, mais en sachant toujours étager ses plans, ne pas tout mettre à l'avant-scène, ce qui lui permet d'éviter le côté “fourre-tout” que j'ai relevé chez Tadié.

Bref, si l'un ou l'autre des quatre lecteurs qui n'ont pas encore fui ce blog était pris de l'envie de lire une biographie de Marcel Proust, c'est sans hésiter, et même avec une certaine chaleur, celle de M. de Diesbach que je lui recommanderais. D'un autre côté, personne ne m'a rien demandé.

dimanche 22 octobre 2017

Nos dimanches Dávila, 9


– Les préjugés ont ceci de bon, qu'ils préservent des idées stupides.

– Établir une loi scientifique donne moins de satisfaction que de découvrir une évidence qui la détruit.

– Pour la défense de la liberté, il suffit d'un soldat ; l'égalité, pour s'imposer, a besoin d'un escadron de policiers.

– La société industrielle est condamnée au progrès forcé à perpétuité.

– Démagogie est un mot qu'emploient les démocrates quand la démocratie leur fait peur.

– La liberté est plus florissante parmi de mauvaises lois que parmi des lois nouvelles. 

– Chaque nouvelle génération accuse les précédentes de n'avoir pas racheté l'homme. Mais après y avoir échoué à son tour, l'abjection avec laquelle la nouvelle génération s'adapte au monde est proportionnelle à la véhémence de ses invectives.

– Le penseur progressiste ne se préoccupe ni du chemin, ni du but, mais seulement de la rapidité du voyage.

– L'intelligence est attirée par l'imbécillité comme les corps vers le centre de la terre.

– Est bien élevé l'homme qui s'excuse d'user de ses droits.

– L'angoisse devant le crépuscule de la civilisation est une affliction réactionnaire. Le démocrate ne peut gémir sur la disparition de ce qu'il ignore.

– Le moderne se refuse à entendre le réactionnaire, non que ses objections lui paraissent irrecevables, mais parce qu'elles ne lui sont pas intelligibles.

vendredi 20 octobre 2017

Les préjugés ne sont jamais reconnaissants


Et je tombe sur cette fin de paragraphe, dans le tonique petit livre que Jean-François Revel consacrait à Proust à la fin des années cinquante, dont nous ferions bien de la méditer davantage : « L'intolérance, par définition, ne compte pas sur des arguments, des “échanges d'idées” avec ses adversaires pour s'imposer, mais sur des positions de force, les seules sur lesquelles elle puisse s'appuyer et qu'elle puisse élargir. S'imaginer que si on évite de la brusquer elle va s'apaiser d'elle-même, c'est s'incliner devant un besoin d'expansion par définition insatiable puisque non fondé en droit ni en raison. Cette naïve tactique est un suicide : les préjugés ne sont jamais reconnaissants. »

Lignes dédiées, comme il se doit, à tous les bêlants vous-n'aurez-pas-ma-hainistes qui nous encombrent le paysage.

jeudi 19 octobre 2017

Enfin quelqu'un qui ne se moque pas du monde…

Danielle D., 1er mai 1917 – 17 octobre 2017.

Une centenaire sérieuse, comme on les aime : 
ni pas assez, ni trop d'années.

lundi 16 octobre 2017

Chez les Guermantes à sauts et à gambades


Je me souviens que, lors de la première visite que j'y fis, vers 1981 ou 82, la maison de la tante Léonie, à Illiers, m'avait frappé par ceci que tout y semblait étriqué : le salon, la cuisine, les couloirs, le fameux escalier conduisant aux chambres : tout était anormalement petit. Il m'avait fallu quelques heures ensuite pour comprendre la raison de ce curieux phénomène : je venais de voir, avec mes yeux d'adulte, une maison dont je m'étais en quelque sorte approprié le souvenir d'enfance de Proust ; dès lors, ce rétrécissement devenait un phénomène normal et bien connu, à ceci près que, par une alchimie presque inquiétante, Proust avait réussi à substituer sa mémoire à la mienne ; ou, mieux, à me l'infuser.

Pourquoi revenir aujourd'hui sur cette anecdote ancienne ? Parce qu'une brusque pulsion m'a fait rouvrir hier Le Côté de Guermantes. Pourquoi cette partie-là plutôt qu'une autre ? D'abord parce que, dans les dernières pages que j'ai lues des Cahiers de la Petite Dame, elle note que Gide est occupé à relire ce volume. Donc, pourquoi pas moi ? Ensuite parce que c'est l'avantage de relire Proust plutôt que de le lire : on peut y entrer par la porte que l'on veut, on retrouve toujours son chemin une fois à l'intérieur. Enfin, n'ayant pas très envie d'une lecture linéaire, mais plutôt de passer sans ordre d'un carré à l'autre de cette gigantesque marelle, de procéder à sauts et à gambades, je souhaitais surtout repiquer à ce que je persiste à trouver de meilleur dans La Recherche, à savoir ces matinées, ces soirées, ces raouts, où se retrouvent la plupart des grandes figures du roman, et où Proust est à mon avis à son plus haut ; à son plus réjouissant en tout cas. (En ce sens, il peut rappeler Dostoïevski, lequel, dans ses grands romans, n'est jamais aussi à son aise que quand il a réussi à enfermer tous ses personnages dans un salon afin d'observer et décrire ce qui va se passer entre eux. – Laissons là le parallèle.) Or, c'est bien cette troisième partie de l'œuvre qui est la plus “mondaine”, avec la visite à Mme de Villeparisis – qui s'étend sur une grosse centaine de pages de Pléiade… – et la découverte du salon de la duchesse de Guermantes. Jamais peut-être Proust n'est aussi profond que quand il s'amuse et griffe ; or, ici, il s'amuse beaucoup, et ses égratignures prennent souvent des allures de lacérations. Mais il y a, en contrepoint discret, des tonalités plus graves. Par exemple, quand au détour d'une page, pas plus, on voit tout l'égoïsme et la dureté de Robert de Saint-Loup vis-à-vis de sa mère, qui ne l'a pas vu depuis des mois, ce fils unique, et qui est tout de même quittée par lui après moins d'une heure de conversation contrainte. À ce moment, parce qu'une vraie douleur affleure, il n'est pas difficile de comprendre que le fade Saint-Loup s'est effacé et que, troquant la plume contre le marteau et les clous, c'est lui-même que Proust supplicie sur la croix du remords.

Mais, très vite, cette authentique souffrance est repoussée à l'arrière-plan, tandis que reviennent sur le devant de la scène valser les pantins, s'agiter les marionnettes et poser les baudruches que Proust manipule avec la dextérité d'un démiurge à la fois cruel et bienveillant ; un alliage en apparence paradoxal mais que l'on devrait pouvoir, en y regardant de près, retrouver chez tous les grands romanciers.

dimanche 15 octobre 2017

Nos dimanches Dávila, 8


– Contrairement à l'art d'autres époques, l'art actuel est inintelligible sans l'esthétique doctrinaire qui l'étaye.

– Être jeune, c'est craindre qu'on nous juge stupide ; mûrir, c'est craindre de l'être.

– Les succès obtenus excitent moins la jalousie que les succès mérités.

– La violence ne suffit pas pour détruire une civilisation. Chaque civilisation meurt de notre indifférence devant les valeurs particulières sur lesquelles elle est fondée.

– Appeler sociaux les problèmes qui dépendent de la nature même de l'homme n'a qu'une utilité : faire croire que nous pouvons les résoudre.

– Le mystère m'inquiète moins que la présomptueuse tentative de l'exclure au moyen d'explications stupides.

– Critiquer le bourgeois est doublement applaudi : par les marxistes, qui nous jugent intelligents parce que nous corroborons leurs préjugés ; et par les bourgeois, qui nous jugent lucides parce qu'ils pensent à leurs voisins.

– Les livres ne sont pas des outils de perfectionnement, mais des barricades contre l'ennui.

– Penser que seules importent les choses importantes est un symptôme de barbarie.

– Ce qui était populaire est devenu vulgaire quand le peuple a renoncé à copier naïvement la culture aristocratique pour acheter la culture “populaire” que lui fabrique la bourgeoisie.

– Le nivellement est le substitut barbare de l'ordre.

– Le progressiste gagne toujours et le réactionnaire a toujours raison. Avoir raison en politique ne consiste pas à occuper le devant de la scène, mais à annoncer dès le premier acte les cadavres du cinquième.

vendredi 13 octobre 2017

J'erre à travers mon beau Paris


Pourquoi certains noms de rues, lorsqu'ils surgissent inopinément d'entre les pages d'un livre, produisent-ils sur le lecteur, c'est-à-dire sur moi, un effet comparable à un courant électrique de faible intensité que l'on enverrait soudain entre peau et mémoire ? À la seconde même où le nom apparaît, tout le reste de la phrase où il est enchâssé disparaît pour ne plus laisser subsister que lui : cette rue, on la connaît ; un lambeau de notre vie y est resté accroché, mais lequel ? Et quand ? Le plus souvent, quand le phénomène se produit, je sais aussitôt s'il s'agit d'une résonance littéraire ou de quelque chose de plus intime. Mais il est fort rare que je sois capable d'aller plus avant ; ou plus profond, comme on voudra. Par exemple, voilà quelques jours, la rue Servandoni m'a sauté aux yeux – j'ai déjà oublié d'où elle jaillissait ; du Journal de Gide, peut-être bien –, et j'ai su tout de suite qu'elle ressortissait à la littérature. J'ai cru un moment qu'elle me venait de Balzac, mais il est possible que je fasse une confusion phonétique avec sa nouvelle qui a pour titre Massimilla Doni. C'est un effet mystérieux, mais qui perdure : depuis quatre ou cinq jours, si je me répète ces deux mots, rue Servandoni, la petite décharge mémorielle revient me titiller les lobes ; mais sans qu'aucune lumière plus vaste n'en découle. Tout à l'heure, c'est en relisant le début du Piéton de Paris de Léon-Paul Fargue que le phénomène s'est produit à nouveau ; avec la rue des Vinaigriers. Cette fois encore, j'ai su tout de suite dans quel compartiment la classer : celui de mon existence personnelle. J'ai eu à faire, il y a sans doute longtemps, dans cette rue rectiligne qui relie Magenta au canal ; ou bien j'ai connu quelqu'un qui y logeait ; ou s'y tenait un restaurant de quartier fréquenté deux ou trois fois, encore que le quartier n'était pas de mes familiers. Le plus irritant est de continuer à pelleter ses souvenirs, sachant qu'on ne trouvera probablement rien, que la rue des Vinaigriers gardera l'opacité du songe. Et sans doute celle de Servandoni aussi.

jeudi 12 octobre 2017

Charlus, nouvel avatar


Le coup de téléphone d'un ami breton, Yann S., hier en milieu d'après-midi, a servi de déclencheur. Comme il s'étonnait que nous n'ayons pas encore songé à accueillir un nouveau chien, après les hécatombes précédentes, je lui ai laissé entendre que ce vide canin me manquait parfois. À peine avions-nous raccroché que Catherine, chez qui ce manque est permanent, avait déjà déniché deux ou trois éleveurs sis dans notre département ; dont un, près de Pont-Audemer, qui fait commerce de cockers et dont – comme ça se trouve – la dernière portée était toute réservée à l'exception d'un petit mâle d'environ six semaines. Rendez-vous fut aussitôt pris pour ce matin et, à onze heures et demie, nous quittions ce brave homme, béats propriétaires d'un futur Charlus, dont on espère qu'il aura plus longue vie que le précédent, qui n'eut même pas le temps de connaître les délices capouanes de la vie au Plessis. Nous irons le chercher dans les derniers jours du mois, lorsqu'il sera totalement sevré. D'ici là, nous prierons – Catherine surtout – pour qu'il ne sente pas poindre en lui une irrésistible vocation de chasseur de poules ; et pour que Golo lui fasse bon accueil.

mardi 10 octobre 2017

Si j'ai quitté les rangs des plus de deux cents livres…


Perdre de son appétit en prenant de l'âge, phénomène paraît-il courant, présente un avantage évident pour les gens qui ont tendance à s'échapper par le haut de la norme pondérale communément admise ; il ne se dévoile d'ailleurs que progressivement. Un beau jour, montant sur le pèse-personne – ou le pèse-gens, pour parler comme Hugo Mélenchon – par distraction, et alors que l'on a depuis longtemps cessé de se préoccuper des calories que l'on absorbe, un beau jour, donc, on constate qu'on a fini de s'alourdir ; peut-être même aurait-on lâché en route deux ou trois kilogrammes. Mais oui, c'est certain : on se promenait depuis belle lurette entre 105 et 110, et voici que l'aiguille rouge s'arrête sur 104 ! Enfin : un “bon” 104 tout de même…

D'autres années passent, trois ou quatre, on est de plus en plus vite rassasié ; on s'en réjouirait plutôt. Un beau jour ( pas le même que tout à l'heure : un autre, plus récent), on décide sans l'avoir aucunement prémédité de mettre un peu d'ordre dans son alimentation, d'en supprimer les excès les plus diététiquement provocateurs (du genre : suppression du beurre avec le pâté, pas plus d'une tablette de chocolat fourré par soirée télé, etc.). Là-dessus arrive l'automne, on remise les pantalons d'été pour sortir de leur housse protectrice ceux des saisons fraîches. Et que constate-t-on, mi-incrédule, mi-inquiet du prodige ? Qu'ils ont tous considérablement élargi durant leur séjour à l'ombre. Du bout du gros orteil on approche de soi le pèse-gens, qui n'a pas servi depuis des mois. L'incrédulité fait sans barguigner place à la stupeur : la barre fatidique des 100 kg s'est considérablement déportée vers la droite, l'aiguille rouge est fixée sur 94 kg et refuse d'en bouger, à moins de prendre le chat dans ses bras. Du coup, l'épouse de l'ancien gros s'en alarmerait presque : on ne l'a jamais, en 27 ans, habituée à ce qu'un changement de poids se fasse dans le sens de la décrue. Il est donc bienvenu de lui citer la suite de la chanson déjà utilisée pour le titre de ce billet :

Mais je n'ai pas encore, non, non, non, trois fois non
Ce mal mystérieux dont on cache le nom.

Personnellement, cette légèreté nouvelle fait que je me réjouis, depuis quelque temps, à penser que mes futurs croque-mort risqueront beaucoup moins la luxation et le tour de rein, le jour prochain où ils auront pour tâche de soulever et d'enfourner ma bière.

lundi 9 octobre 2017

Que le communisme rend con : le cas Gide


Il y a évidemment un gros trou noir dans le journal d'André Gide ; il recouvre – partiellement, par chance – les années 1931 à 1936, c'est-à-dire celles où il dépose son intelligence pour s'agenouiller plus commodément devant la Russie de Staline. Au fil des pages, le malaise va croissant, provoquant même une sorte d'oppression physique, à voir cet homme passer, d'un paragraphe à l'autre, de l'esprit d'analyse le plus fin, de l'examen le plus honnête de soi, à une stupidité idéologique qui laisse sans voix. On me dira que c'est “d'époque”, compréhensible, explicable ; qu'à ce moment-là de l'histoire, on ne pouvait pas savoir. J'en demande bien pardon : dès les années vingt, et encore davantage dans la décennie suivante, celui qui voulait savoir savait. Bien entendu, je ne parle pas du troupeau qui s'entassait dans les cellules des quartiers populaciers, qui, au mieux, ne connaissait la Russie qu'à travers la propagande de L'Humanité. Mais tout intellectuel, tout homme capable de lire des livres, des revues, des journaux, pouvait savoir qui étaient Victor Serge, Voline et d'autres, prendre connaissance de leurs écrits et, partant, éviter de répéter à propos de la Russie les bobards du comité central. Et l'on éprouve une certaine tristesse à voir un esprit tel que Gide devenir l'un des englués volontaires de cette fange sanguine. Bien sûr, le lecteur sait depuis longtemps que le communisme rend con (pour le dire sans fioritures superflues) ; bien sûr il sait que dans une centaine de pages environ va arriver l'admirable sursaut du Retour d'URSS, qui lui permettra de laver la mémoire de Gide à grande eau ; mais tout de même : ces années trente restent d'une lecture éprouvante.

D'un autre côté, ce qui incline ce même lecteur à modérer la dureté de sa condamnation, c'est qu'il n'est nullement assuré si lui-même, vivant dans ces années-là, n'eût pas succombé aux mêmes sirènes. Il se modère d'autant plus qu'il ne voudrait pour rien au monde ressembler à ces petits progressistes infatués qui, aujourd'hui, tiennent pour assuré, pour allant de soi, qu'ils auraient été du bon côté si le sort les avait fait avoir 25 ou 30 ans en mai 40. Héroïques comme ils se voient dans les miroirs de leurs écrans en veille, ils auraient même réussi l'exploit de se retrouver simultanément à Londres chez de Gaulle et dans les maquis du Vercors ou de Corrèze, tout en sauvant des dizaines de Juifs de la zone nord. Ce qui, évidemment, laisse peu de temps pour lire des livres, surtout ceux qui s'opposent à la glorieuse révolution prolétarienne.

Restons-en là pour aujourd'hui. Lors de notre prochaine conférence, nous examinerons les rapports en demi-teintes que Gide entretenait avec Marcel Proust et son œuvre.

dimanche 8 octobre 2017

Nos dimanches Dávila, 7


– Après toute révolution le révolutionnaire professe que la véritable révolution sera celle de demain. Le révolutionnaire explique que la révolution d'hier a été trahie par un misérable.

– Ceux qui excusent leur abjection en se prétendant “victimes des circonstances” sont des socialistes doctrinaires. Le socialisme est la philosophie de la culpabilité des autres.

– Ceux qui défendent la réalité telle qu'elle est luttent pour un but concret : un privilège, une structure sociale, un bien incarné ; par contre, celui qui combat pour un programme abstrait peut croire qu'il prend la défense de l'universalité. L'homme de gauche se croit généreux parce que ses fins sont fumeuses.

– Les phrases sont des petits cailloux que jette l'écrivain dans l'âme du lecteur. Le diamètre des ondes concentriques qu'ils engendrent dépend des dimensions du bassin.

– Invoquer la beauté d'une chose en sa faveur irrite l'âme plébéienne.

– La religion n'est pas née d'un besoin urgent d'assurer la solidarité sociale, pas plus que les cathédrales n'ont été construites dans le dessein de favoriser le tourisme.

– Plus les problèmes sont graves, plus grand est le nombre d'incapables auxquels la démocratie fait appel pour les résoudre.

– Spasmes de vanité blessée, ou de cupidité flouée, les doctrines démocratiques inventent les maux qu'elles dénoncent pour justifier le bien qu'elles proclament.

– Dans la société médiévale la société est l'État ; dans la société bourgeoise État et société s'affrontent ; dans la société communiste l'État est la société.

– Seuls les lieux communs sont adaptés aux circonstances émouvantes. Une chanson idiote exprime mieux une grande douleur qu'un beau vers. L'intelligence est une activité réservée aux êtres impassibles.

– Qui ne tourne pas le dos au monde actuel se déshonore.

– La culture n'occupera jamais les loisirs des travailleurs, parce qu'elle est le travail exclusif de l'homme de loisir.

vendredi 6 octobre 2017

Un grand saut dans le Gide


Par quelle voie plus ou moins tortueuse ai-je abouti au journal de Gide ? Voilà ce que je ne saurais plus dire ; toujours est-il que j'y déambule avec plaisir depuis deux jours. Mais ce plaisir n'est pas exempt de frustrations ; et elle fut terrible celle que, ce matin, je ressentis en lisant les trois lignes tracées par Gide à l'aube du 26 février 1916 : « Achevé la soirée chez Marcel Proust (que je n'avais pas revu depuis 92). Je me promettais de raconter longuement cette visite ; mais je n'y ai plus cœur ce matin. » A-t-on le droit de me faire un coup pareil ? Une telle cruauté mentale est-elle acceptable ?

Heureusement, les compensations sont nombreuses ; notamment, bien sûr, lorsque le lecteur peut s'offrir, au prix d'un anachronisme séculaire, la joie enfantine de se payer un peu la tête de ses propres contemporains. Restons en 1916 ; le 29 octobre, Gide écrit : « Les journaux m'exaspèrent, dont l'optimisme pleutre et suranné semble toujours croire que le triomphe consiste à ne pas consentir à s'apercevoir des coups que l'on reçoit. » Phrase que, tout naturellement, je dédie à nos modernes et farauds vous-n'aurez-pas-ma-hainistes, idolâtres de nounours en peluche et de bougies colorées.

jeudi 5 octobre 2017

Un nouveau billet, disent-ils…


Des voix commencent donc à s'élever, ci et là, pour protester contre la léthargie de ce blog, ou plutôt contre celle de son animateur qui, d'après eux, n'animerait plus grand-chose. D'aucuns vont jusqu'à l'ironie, annonçant le moment proche où ne se succèderont ici que de mornes dimanches Dávila, qui ne seront plus séparés par rien les uns des autres. Je reconnais le bien-fondé de la moquerie, sinon celui de l'alarme. Mais enfin, de quoi voudrait-on que je parlasse, moi que plus rien ou presque n'intéresse de ce monde, et qui, par conséquent, emplis mes journées de pages imprimées et de rien d'autre ? J'ai admis, une bonne fois, que le monde aimable que j'ai connu (aimable surtout en ceci qu'il ne cherchait pas à le paraître, ni n'enduisait ses conflits et ses heurts de guimauve afin de les rendre désirables aux enfants), j'ai admis qu'il était entré dans une irréversible agonie : voudrait-on que je me penchasse sur les modalités de celle-ci ? que j'en scrutasse les petits progrès quotidiens ? que je tinsse à jour la feuille de température du cadavre promis ? Merci bien ! je ne tiens pas à me faire le chroniqueur de cette euthanasie : c'est déjà bien assez d'en avoir pris mon parti, sans perdre pour cela ma légendaire bonne humeur ni ce petit ton moqueur et mutin qui me va si bien. Je suis rentré dans mes livres et ne compte plus en sortir ; sinon les pieds devant.

dimanche 1 octobre 2017

Nos dimanches Dávila, 6


– Nous ne devons nous fier qu'aux vertus du riche. Le moindre gain à la loterie fait disparaître celle du pauvre.

– Le barbare se contente de détruire ; le touriste profane.

– L'adulte intelligent est celui en lequel perdure l'enfant et meurt le jeune homme.

– À la tyrannie de nos supérieurs il ne nous est pas impossible de résister ; mais la tyrannie de nos égaux est irrésistible.

– Avec qui n'est pas un peu lassé de tout, il ne vaut pas la peine de dialoguer.

– La sexualité, si l'on en croit certaines confidences, tiendrait plus du châtiment que du mécanisme de reproduction.

– La vieillesse du jeune rebelle, comme celle des reines de beauté, n'est pas exempte de pathétique.

– La séparation de l'Église et de l'État peut convenir à l'Église, mais elle est funeste à l'État parce qu'elle le livre au pur machiavélisme.

– La prolifération des parasites est appelée croissance du secteur tertiaire de l'économie.

– Ceux qui nous confient douter de l'immortalité de l'âme ont l'air de croire que nous tenons à ce que leur âme soit immortelle.

– Celui qui ne croit pas aux miracles croit à des balivernes.

– Aussi longtemps qu'on ne le prend pas au sérieux, celui qui dit la vérité peut survivre dans une démocratie. Ensuite, la ciguë.

samedi 30 septembre 2017

Les fantasmes d'Alexandra


Ce pourrait être le titre du Brigade mondaine que j'ai oublié d'écrire ; elle aurait d'ailleurs été plutôt amusante à imaginer, cette héroïne soudain submergée par des pulsions qu'elle reste la seule à croire relever de la politique, de l'engagement, de la responsabilité citoyenne, etc., alors que, dans cette affaire, seules les glandes et les hormones semblent avoir la parole et n'entendent pas la déléguer à qui ou quoi que ce soit d'autre qu'elles. J'ai découvert cette étrange Alexandra il y a déjà quelques mois – fort heureusement elle écrit peu –, à peu près au moment où une énorme vague de désir la submergeait, dont l'objet – que dis-je : le luminaire, le phare, l'astre, à la fois la source et le delta – n'est autre que l'homuncule socialiste illustrant ce billet. Sur le moment, je me suis demandé si je n'avais pas affaire à un canular. Puis, je me suis rendu compte que non : c'était trop beau, trop gros, trop pur de tout alliage ; moi-même, si je décidais d'ouvrir un blog de ce genre, pour m'amuser un peu, je n'oserais pas aller si loin dans ma prétendue idolâtrie, peur d'être trop tôt démasqué. Donc, Alexandra est réelle. On l'imagine assez vivant seule, ou en tout cas sans homme, ayant déjà abordé aux rives incertaines de l'âge critique (mais, finalement, existe-t-il chez les femmes un âge qui ne soit pas critique ? Il faudrait examiner cela). On ne sait trop à quelle cause attribuer un raz-de-marée adulatoire aussi violent : image enfouie du père qui resurgit ? Ménopause chaotique ? Bref retour d'ovulation ? Abus de lectures bovaryennes ? Qu'importe, au fond. Ce qui compte, ce sont les purs diamants qu'engendre cet amour impossible, cette adoration sans mélange d'une humble prêtresse vibrante en sa génuflexion. Je vous livre le dernier paru, mais il en est trois ou quatre autres à dégager de leurs gangues : il suffit de s'enfoncer un peu dans les différentes veines de cette mine.

jeudi 28 septembre 2017

Poule position


Odette et Nana perchent à la maison depuis août.