mardi 21 mai 2019

Un petit blanc sec, Chinon rien…


Revenus sains et saufs !

(Pour plus de détails, patienter jusqu'au journal de mai…)

jeudi 16 mai 2019

L'accent d'Émile


Lorsqu'il eut acheté, à Medan, le pavillon qu'il allait plus tard flanquer de deux tours disharmonieuses au possible, Émile Zola se dépêcha d'y convier les membres de son petit cénacle littéraire ; nous sommes vers 1878. L'un d'eux – était-ce Céard ? Hennique ? Alexis ? Un autre encore ? –, l'un d'eux fit observer au maître qu'il n'était guère facile ni élégant à prononcer, ce nom de Meuh-dan. Se prenant fugitivement pour Victor Hugo, sa bête noire, son grand faiseur d'ombre, Zola, en guise de réponse, fit dans le superbe et le prophétique : « Qu'à cela ne tienne : nous lui mettrons un accent aigu, qui passera dans l'histoire ! » Et, de fait, c'est ce qui arriva, comme chacun peut aller s'en convaincre sur Mappy ou ViaMichelin. Il reste toutefois un petit sujet d'étonnement, que je suis bien aise de pouvoir partager ici avec le plus grand nombre : pourquoi reprocher son meuh à Medan ? Il me semble pourtant qu'en ces années-là, moins d'une décennie après la débâcle de 1870, les Céard et les Hennique avaient bien dû s'accoutumer à entendre parler abondamment de Sedan. Laquelle cité des confins, n'ayant jamais reçu Zola pour l'un de ses enfants, a donc échappé au péril de devenir Sédan – ce dont je me félicite régulièrement, comme bien l'on pense.

samedi 11 mai 2019

Tant va la cruche à l'eau…


Grand éclat de rire sardonique, en apprenant que la consternante Fred Vargas s'était trouvé une nouvelle noble cause à défendre, sur le mode : « Si la terre se réchauffe encore d'un degré, on va tous mourir dans d'atroces souffrances, et les petits oiseaux aussi. ». En un sens, que ce soit cette pie grièche qui le piaille a quelque chose de réconfortant : n'est-ce pas elle qui, déjà, avait pondu un bel opuscule afin de nous persuader de la totale innocence du multi-assassin Cesare Battisti ? Tant va la cruche à l'eau qu'à la fin… elle continue de jacter. Alors qu'un minimum de pudeur, ou simplement de sens du ridicule, aurait dû fermement l'inciter à suturer son claque-sottise au moins jusqu'au siècle prochain : pars vite et reviens tard, eh, Freddasse !

mercredi 8 mai 2019

Tours et musarderies balzaco-rabelaisiens


Hier après-midi, me prit tel un coup de sang – ou comme une envie de pisser, si l'on veut faire populo –, l'irrépressible désir d'aller sans retard visiter La Devinière, pour des raisons faciles à deviner, justement. L'expédition aurait pu tenir dans la journée, la rabelaisienne demeure n'étant qu'à 273 km de notre chaumine. Mais je m'avisai bientôt que, à une lieue de là, se trouvait le château de Saché, haut lieu balzacien s'il en est, ainsi que celui d'Azay-le-Rideau, qu'il eût été dommage de négliger, ce nonobstant que ja le visitâmes en notre jeunesse motocyclée. Tous ces plaisants séjours rayonnant autour de la bonne ville de Chinon, point n'était envisageable de tourner le dos à icelle, et non plus de ne pas faire étape à Vendôme qui se trouve  sur le chemin de Normandie à Touraine. Il fallait donc prévoir confortable relais lès nos divers points de curiosité. Nous résolûmes de demander table et asile aux aimables seigneurs du château de Marçay, nom très-balzacien pour peu que l'on remplace le ç par une s. C'est ainsi que nous serons tourangeaux et chinonais, ainsi que fugitivement vendômois,  les 18 et 19 de ce mois de mai. Que la nouvelle vole dès ores de place en place et à son de trompe.

mercredi 1 mai 2019

Le mois de la jungle


C'était en avril, comme un poisson saumâtre…

dimanche 28 avril 2019

Céline selon Matthieu

Matthieu Galey, 1934 – 1986.

Dans le journal de Matthieu Galey, que je relis depuis deux jours avec un vif plaisir, je tombe tout à  l'heure sur cette entrée de novembre 1955 : « Fini Voyage au bout de la nuit. Je suinte de tristesse ; l'humanité entière me dégoûte et moi-même avec, quel bouquin ! Ce qui m'étonne le plus, cachées parmi les points de suspension, c'est d'y trouver soudain des envolées à la Chateaubriand, pleines, compactes, comme des gemmes dans une gangue d'argot. » 

C'est tout à fait exact : dans ce premier roman, Céline reste encore accroché par bien des fils à la langue classique de l'écrivain ; ce n'est qu'à partir de Mort à crédit, et surtout de Guignol's Band, qu'il larguera définitivement les amarres. De même, ici, il respecte encore plus ou moins le pacte balzacien du réalisme, du possible, du crédible. Ensuite, en pratiquant sans cesse cette “montée aux extrêmes” qui est peut-être sa marque de fabrique, il s'en séparera radicalement. Rien n'est plus éloigné, en effet, de Céline que cette volonté d'être cru, ce souci d'être vraisemblable, qui, à des degrés divers, anime tous les romanciers avant lui, au moins depuis Balzac. C'est comme s'il refermait une longue – et riche – parenthèse, pour renouer avec le roman picaresque, avec le Cyrano des États de la lune, avec le Cervantès du Quichotte. Et cela, grâce à cette façon qu'il a, partant d'une situation presque anodine,  de monter en vrille à une vitesse folle, et surtout de continuer à monter après la frontière invisible où n'importe quel autre écrivain se serait arrêté.

Ce qui me surprend un peu, dans la notation de Galey, c'est cette mention des points de suspension, lesquels, dans Voyage au bout de la nuit, sont encore très discrets, sinon rares. Il aurait écrit cela en 1932 ou 1933, quand aucun autre roman célinien n'était encore paru, soit. Mais, là, en 1955, il pouvait avoir eu connaissance de Mort à Crédit, ainsi, surtout, que de Guignol's Band et de Féerie pour une autre fois, livres dans lesquels les points de suspension prolifèrent effectivement, telles des chenilles processionnaires en rut.

Il est vrai qu'il n'avait alors que 21 ans : un âge où l'on ne peut pas avoir tout lu, même si la culture de ce Galey-là est déjà fort impressionnante et diverse, à peine sorti du lycée. Divers et variés aussi les gens célèbres, ou appelés à le devenir bientôt, qu'il ne cesse de rencontrer, et de portraiturer avec une cocasserie qui n'est jamais cruelle. Bref : pour qui s'intéresserait aux “potins littéraires” des années cinquante à quatre-vingt (mais Dieu sait qu'il n'y a pas que cela dans ces mille pages), voilà un journal très recommandable, et pétillant comme un Moët.

On notera par ailleurs que, homosexuel, Matthieu Galey est mort dans la seconde moitié des années quatre-vingt, non du sida mais d'une sclérose latérale amyotrophique, ce qui est pousser un peu loin le besoin de se singulariser. Lui-même, d'ailleurs, relève dans son journal la paradoxale ironie de son sort : « La moitié de notre tout petit Paris est sans doute persuadée que je crève du sida. » 

jeudi 18 avril 2019

Oh ! punaises…


On nous annonce à grand son de trompes que “les abeilles des ruches de Notre-Dame de Paris sont sauvées”. C'est en effet une grande et heureuse nouvelle, dont la Chrétienté tout entière doit je suppose se réjouir (ainsi que ces abrutis d'écolos, pour une fois main dans la main avec les catholiques : l'histoire a parfois de ces ironies…), et moi avec elle bien entendu. Une question demeure malgré tout en suspens, avec une acuité qui ne va pas tarder à devenir angoissante : qu'en est-il des punaises de la sacristie ?

mercredi 17 avril 2019

… et consumimur igni


Je ne sais pas si j'ai toujours été un monstre froid de nature, un cœur de pierre, une gargouille hâtivement incarnée, ou si je suis en train, l'âge aidant, de virer au légume trop longtemps bouilli, mais il me faut reconnaître que l'incendie qui a endommagé Notre-Dame ne soulève en moi qu'une infinitésimale émotion, pour ne pas dire moins. J'ai beau essayer d'en être touché, convoquer les siècles passés, les grandes heures du moyen âge, faire donner les Te Deum et les Dies irae, etc., rien à faire : je demeure désespérément serein, ou pour mieux dire : amorphe. En fait, je suis beaucoup plus sensible aux âneries convenues qui éclosent un peu partout à propos de cet incendie.

mardi 16 avril 2019

In girum imus nocte…


Notre-Dame de Paris en proie aux flammes : parfait symbole de ce qui nous attend… qui est déjà là… Le Monstre sur le seuil de Lovecraft… On pourrait épiloguer et filer les métaphores à l'infini… Est-il besoin ?

dimanche 14 avril 2019

La peste soit des Céliniens et de leurs gloses !


En “complément de programme” à mes matutinales lectures ou relectures céliniennes, je viens de parcourir deux biographies du personnage, Sa Seigneurie Nauséabond le Magnifique. La première est signée d'un certain Émile Brami et s'intitule Céline à rebours. Je l'ai achetée sur les conseils de l'ami Beboper, conseils que j'aurais été mieux avisé de ne point suivre. Si le livre s'appelle ainsi que je viens de l'annoncer, c'est que son auteur, n'ayant sur Céline rien à dire qui n'ait déjà été écrit cinquante fois, a eu cette idée mirobolante : raconter la vie de son personnage en commençant par la fin et en rembobinant l'écheveau. Cela apporte quoi ? Rien. C'est un truc. Un gimmick. De plus, je n'ai pas trouvé que le livre soit si bien écrit que l'a jugé Beboper. Mais enfin, c'est, de ce point de vue-là, à peu près correct.

Il n'en va pas de même pour le Céline, entre haines et passion de Philippe Alméras, gros volume qui traîne dans ma bibliothèque depuis des lustres et que j'ai repris ces jours-ci. Celui-là est écrit en moldo-valaque universitaire, ce qui rend sa lecture assez pénible. Cela donne des phrases comme celle-ci : « Le terme de séquence que j'ai proposé pour l'analyse des pamphlets leur va d'autant mieux qu'il n'y a pas de solution de continuité du “roman” au “pamphlet” [Chose que, si ma mémoire est bonne, Philippe Muray avait dite avant lui], dans sa neutralité et sa connotation de film, cela bouge constamment et de mal en pis. » Ou comme cette autre : « On a souvent rapproché le sort de Drieu et de Brasillach de celui de Céline. L'un et l'autre ont trouvé des refuges, etc. » L'un et l'autre ? Alors qu'il vient de citer trois noms ? Ça n'a l'air de rien, pris isolément, mais multipliez ce genre de lourdeurs de style et de fautes de langue par cinquante ou cent : l'œil finit par ne plus accrocher à la page, la lecture devient quasiment impossible. D'autant que, pour épaissir son volume, M. Alméras ne répugne pas aux digressions oiseuses. Était-ce bien la peine, par exemple, de nous débobiner la biographie du père d'Elizabeth Craig, maîtresse de Céline à qui Voyage au bout de la nuit est dédié ? Et ce n'est qu'un exemple parmi d'autres. Le livre fut publié par Robert Laffont en 1994, centenaire de la naissance de Céline : un “coup” éditorial, donc. Il se range dans une collection qui s'appelle (s'appelait ?) comiquement Biographies sans masque. Ce qui semble sortir du même tonneau pléonasmique que la vérité sans mentir ou encore un ciel pur sans nuage. À moins que M. Laffont n'ait considéré qu'avant son intervention toutes les biographies n'avaient pour but que de conserver leurs différents masques aux personnages qui en étaient les sujets.

Bref, je le répète : la peste soit des Céliniens et de leurs gloses, que Belzébuth se saisisse à jamais des Brami et des Alméras !

dimanche 7 avril 2019

Les petites notes de la cuistresse

Je sais, j'aurais pas dû…
Je suis occupé à lire Carson McCullers (pardon, Messire Étienne, pardon !), romans et nouvelles, réunis dans un volume de cette très pratique et peu  dispendieuse collection qui s'appelle La Pochotèque. Il n'y aurait aucune critique à lui adresser, à cette collection, hormis son nom disgracieux, si ses dirigeants n'avaient cru bon de faire appel aux funestes services d'une certaine Marie-Christine Lemardeley-Cunci pour établir leur édition de l'Américaine, c'est-à-dire, malheureusement,  de la consteller de notes comme autant de chiures de mouches sur un mur laqué blanc. 

J'en ai lu beaucoup, dans ma vie, de ces épais cuistres universitaires qui viennent faire leurs besoins le long des œuvres. Mais des aussi béatement satisfaits d'eux-mêmes, des si gonflés de leur propre vacuité, que Mme Truc-Chose, rarement. Ses notes, par lesquelles elle se garde bien de nous apprendre quoi que ce soit d'utile ou simplement d'intéressant, ne sont que plats et sots commentaires, redondances et fioritures ternes, que l'on dirait destinées à des semi-débiles de classe de seconde dans un département difficile. 

Un exemple ? Après le fragment de phrase suivant : Dieu sait si le gouvernement fédéral a fait assez de mal au Sud, la Mère Poncif place la note suivante : « Par tradition le vieux juge est hostile à toute intervention du gouvernement fédéral dans les affaires du Sud » ; chose que, bien entendu, aucun lecteur n'aurait compris sans la judicieuse intervention de notre cuistresse. Un autre exemple ? À la phrase Mais le cœur des petits enfants est un organe très délicat est accroché la note suivante : « Ici encore le cœur est perçu de manière très physique comme un organe fragile, siège de l'âme et des sentiments. »  Un dernier, allez : dans La Ballade du café triste, McCullers parle à un moment de la douceur rêveuse de la neige. Note de notre mal blanc : « Comme dans Frankie Addams, la neige est associée à la douceur. » 

Je pourrais en citer vingt autres, encore plus stupides. Je suis allé voir qui pouvait bien être cette pauvre baudruche au nom improbable. J'ai été ravi d'apprendre, par sa fiche Wiki, qu'en plus d'être un stérilet universitaire, elle était également l'une des marionnettes politiques de Mme Anne Hidalgo, qui l'avait parachutée en piqué sur Paris à l'occasion de je ne sais plus quelle élection, au cours de laquelle notre ectoplasme notulifère s'était pitoyablement vautré. Carson McCullers et moi en avons ricané avec un charmant ensemble.

Note pour les semi-éveillés : la photographie ne représente pas Carson McCullers…

dimanche 31 mars 2019

Le chevalier Destouches


Il m'a bien occupé durant ce mois de mars.

Et ce n'est pas fini…

mercredi 27 mars 2019

Les loupiotes du Ku Klux Klan


Dans ses lettres, Flannery O'Connor fait preuve d'un humour constant, à la fois souriant et abrupt,  souvent poussé au noir lorsqu'elle veut titiller tel ou tel de ses correspondants. Voici par exemple ce qu'elle écrit, en 1957, à une nouvelle amie, jeune femme qui semble être du genre “progressiste” :

« Je joue avec l'idée qu'à votre prochaine visite un homme de nos forêts, exaspéré par la situation, organisera un petit bûcher sur la pelouse de la mairie, histoire de faire flamber une croix. Mais sans doute est-ce trop espérer, avec la dégénérescence générale qui frappe les traditions. La dernière fois que le Klan a tenu ici une grande réunion, ils ont installé une “croix de feu” portable en face du palais de justice. Il suffisait de la brancher et elle resplendissait de lampes électriques rouges. Quand j'ai vu ça, je me suis dit : “Voilà qui fend le cœur. Il est plus tard que je ne pense.” »

À une autre de ses amies, qui vient de lui faire parvenir une nouvelle qu'elle a écrite, Flannery répond par une lettre de quinze lignes. Dans les deux premières, elle lui affirme qu'elle trouve son texte presque parfait ; puis, dans les treize suivantes, prenant appui sur ce presque, elle le réduit en miettes, mais sur le ton d'une irrésistible gentillesse, ce qui bien sûr est le pire. Cette correspondance est disponible en français sous le titre L'Habitude d'être : lecture hautement recommandable. Mais le mieux est évidemment de choisir d'acheter les Œuvres complètes. Pour conclure sur un sourire :

« Je m'amuse beaucoup en lisant La Réforme en Angleterre de Philip Hugues. On s'y croirait. J'ai montré le livre à la bibliothécaire de l'Université pour lui conseiller de l'acheter. Parfois il arrive, par erreur, qu'un étudiant choisisse un bon livre ; mais, d'après elle, c'est plutôt rare. Ils font très attention. »

dimanche 24 mars 2019

Recyclage de vieillerie


Je ne sais plus trop pourquoi je me suis remis, voilà quelques jours, à lire Flannery O'Connor, tantôt ses nouvelles, tantôt sa correspondance – peut-être sans raison particulière, juste l'envie soudaine. Toujours est-il que cette relecture m'a donné le goût de venir ici parler d'elle, de cet écrivain prodigieux, de cette femme à l'humour irrésistible. Or, c'est une chose que j'avais déjà faite, en 2010. Relisant ces “notes” de l'époque (il ne s'agit pas à proprement parler d'un billet, au sens où je l'entends, avec ce que cela suppose de cohérence et de construction), il m'a semblé que je n'avais rien d'essentiel à y changer ni ajouter. Les revoici donc :

Plus que celle du Bien et du Mal en tant que tels, c'est la question du Mal se parant des oripeaux du Bien qui traverse toute l'œuvre de Flannery O'Connor, la sous-tend. C'est-à-dire que le démoniaque y est à l'ouvrage, que la tentation est là, toujours présente, ne relâchant que très rarement son emprise. Satan est presque tout entier contenu dans ce masque que les damnés prennent pour leur visage même. Et on comprend, du coup, pourquoi Flannery O'Connor fut une lectrice passionnée et assidue de Bernanos. Ce phénomène du Mal agitant une caricature de Bien comme un montreur le fait d'une marionnette est particulièrement intense et effrayant dans la nouvelle intitulée Les Boiteux entreront les premiers, où le personnage du père ne cesse de clamer son goût du dévouement, sa passion d'aider autrui, de soulager les misères. Or, pendant que ses lèvres remuent et produisent des sons, ce qu'on voit à l'œuvre c'est sa profonde sécheresse de cœur et d'esprit, lesquels sont le plus grand obstacle à une grâce éventuelle, par la satisfaction qu'ils exposent d'eux-mêmes. Cette sécheresse brutale s'exprime clairement une fois, lorsque le père reproche à son fils de pleurer à l'évocation de sa mère, morte depuis une année à peine. "Tu as tout de même onze ans!", lui dit-il, ce ce ton de componction raisonneuse et mielleuse dont il ne parviendra jamais – sur le temps de la nouvelle – à se départir. Et l'on se doute qu'après le suicide de son fils, parti rejoindre sa maman au ciel après avoir découvert le ciel physique – et seulement lui – au travers d'un téléscope, et à moins d'une grâce dont Flannery O'Connor ne refuse jamais la possibilité, y compris pour ses “damnés”, le père continuera de se dévouer aux autres tout en restant aussi éloigné que possible de la charité.

Il faudrait bien sûr parler du troisième personnage de cette nouvelle, dont le nom m'échappe (je suis dans la Case et le livre est resté à la maison...), ce semi-voyou (délinquant, caillera...) très intelligent, que le père force à venir s'installer sous le toit familial afin qu'il le conforte dans la vision merveilleuse qu'il a de lui-même ; ce garçon toujours soumis à une tension presque inhumaine et qui, dès l'entrée du récit, proclame qu'il est damné et ira rôtir en enfer. De fait, il ressemble puissamment au diable, au Père du mensonge, au Prince de la tentation, et encore plus lorsqu'il brandit la Bible pour mieux détruire le fils. C'est lui qui va lui faire découvrir le ciel, par le téléscope, mais un ciel vide qui ne peut susciter rien d'autre que des hallucinations. De fait, l'enfant croira y découvrir sa mère et se pendra pour la rejoindre.

Dans ce Sud où nous plonge Flannery O'Connor, la religion est omniprésente. Mais, le plus souvent, privée de la charité et de la grâce, elle ne fait que se résoudre en émanations malsaines qui rendent les hommes fous, assassins, alcooliques ou prêcheurs – parfois tout ensemble.

Les nègres sont en toile de fond, aussi fous et haineux que les blancs (pas de rédemption bon marché chez Flannery O'Connor), toujours présents, circulant dans les consciences comme les termites dans une maison de bois, un remords à bas bruit, un exutoire à la violence qui ne résout jamais rien, une vision matérielle, mais niée avec rage et rancœur, du monde dévalant vers le Jugement dernier.

Les prêcheurs ne sont fous que parce qu'ils invoquent un dieu auquel ils tournent le dos ; leurs disgrâces physiques plaident contre eux, en même temps qu'elles pourraient être une occasion de rachat.

Le soleil change de forme, de couleur, de taille et de nature selon qu'on le supporte ou le contemple. Mais il est toujours là, pour qui veut bien s'en aviser : Tout ce qui s'élève converge.

Si peu d'amour au fond. Et lorsqu'il survient, il se gauchit, s'exacerbe et se dénature. Pas davantage de sexe ou à peine : l'élan vital fait défaut.

Chaque personnage, par la profondeur du regard et la puissance du verbe, est retourné comme une peau d'animal écorché et contraint de montrer son vrai visage ; lequel peut être soit brûlé soit illuminé.

vendredi 22 mars 2019

Il suffira d'un cygne…


En français d'avant, on aurait appelé ça du “financement participatif” ; en français d'apocalypse, on dit plutôt du crowdfunding – bref. Il s'agit aujourd'hui de participer à la création et au lancement du prochain livre de Rémi Usseil et de Nicolas Doucet, le premier au texte, le second aux dessins.  Et, bien entendu, de profiter pleinement du résultat, une chanson de geste – eh oui ! – qui s'annonce superbe, et dont votre serviteur a pu lire naguère le premier chapitre en avant-première, au prix de mille bassesses et de compromissions toutes plus dégradantes les unes que les autres. Donc, le principe est simple : vous payez maintenant et, en octobre prochain, vous recevrez chez vous le somptueux album vous narrant les époustouflantes aventures du CHEVALIER AU CYGNE. Plus d'autres choses encore (cartes postales, dessins originaux, etc.), suivant la somme que vous aurez généreusement allouée aux deux créateurs. Car il y en a pour toutes les bourses, nul ne sera laissé sur le bord du chemin (ni ne pourra dire : « Désolé, c'est trop cher pour moi… ») Pour découvrir le projet, et les différentes façons d'en acquérir dès maintenant le résultat prochain, il suffit de se rendre sur




où le projet a pris forme, consistance et vie. Allez-y nombreux, allez-y enthousiastes, et n'oubliez pas d'emporter  avec vous votre petit cochon rose au dos fendu. Car cochon et cygne seront, en cette occurrence, bienheureusement complémentaires.

mercredi 20 mars 2019

Les jaunes et les blancs (billet garanti sans racisme)


On ne le sait sans doute pas assez, dans certaines contrées ridiculement éloignées d'ici, mais Pacy-sur-Eure est une ville qui bouge. Une agglomération qui innove. Un bourg qui avance. Une municipalité décalée et briseuse de codes. Une commune qui va dans le bon sens, loin de la France moisie et de ses miasmes délétères, comme j'ai pu m'en rendre compte tout à l'heure, par la grâce d'un mobilier urbain vertical et informatif. On y lisait, sur ce mobilier, que, le 30 mars prochain, va se dérouler un

Défi d'œufs

L'affaire aura lieu entre 15 h et 17 h (la fenêtre de tir est étroite, comme on voit : il va s'agir de ne pas se louper) au square Trucmuche – je regrette bien de n'avoir pas noté le nom. Je regrette encore davantage de n'avoir pas retenu le numéro de téléphone que l'on pouvait composer pour obtenir des renseignements sur l'événement susnommé.

Parce qu'enfin ce ne sont pas les questions qui manquent, qui se pressent et tournoient dans l'esprit du citoyen ovo-responsable mais dubitatif. De quoi s'agit-il exactement ? Va-t-on voir des humains lancer un défi aux œufs ? Ou, à l'inverse, les œufs nous provoquer en duel ? Ou bien assistera-t-on à un défi des œufs entre eux, dont nous serons simples spectateurs ? Il n'est pas non plus totalement exclu de voir arriver, au square Trucmuche de Pacy, des bipèdes portant chacun une poule pondeuse sous le bras, et les défier de faire un œuf, là, tout de suite, devant l'assistance scrutatrice et toute honte picorée. 

On m'accordera que, la tête bruissante d'interrogations aussi fondamentales et obscures, il va être difficile de passer une journée vraiment sereine. D'autant que le 30 mars est encore bien loin…

mardi 19 mars 2019

On est injuste avec le président !


Tout le monde, depuis quelques jours, semble s'étonner, s'ébahir, s'indigner, se récrier, parce notre bon président était “à la neige”, comme ils disent, au moment même où Paris était “en feu”, comme ils redisent. 

D'abord, aurait-il été “à la plage” que ça n'aurait sans doute rien changé à la situation ignée campo-élyséenne.

Et puis, quoi : ils n'ont jamais, ces étonnés, ces ébahis, ces indignés, ces récrieurs, entendu parler de neige carbonique ?

samedi 16 mars 2019

Dis-moi, Céline…


Ils s'y sont mis à deux, pour me marabouter. Michel Desgranges, d'abord, qui, le mois dernier, lors de notre déjeuner chez lui, me disait avoir plus ou moins envie de rouvrir Céline, lu intégralement en sa jeunesse et plus repris depuis lors ; Philippe Muray ensuite, qui lui consacre plusieurs des textes de ses Mutins de Panurge, deuxième volume des Exorcismes spirituels (édités par Michel Desgranges, en plus…), que j'ai entrepris de reparcourir, assez paresseusement je dois le dire. 

Bref, j'ai soudain décidé, ce matin, entre réveil et petit-déjeuner, de retenter l'ascension du massif formé par les trois derniers romans dudit Céline, à savoir D'un château l'autre, Nord et Rigodon. Je dis “retenter” car, la dernière fois, qui remonte à quelques années – mais pas tant que ça –, je me souviens très bien d'avoir déchaussé les crampons à peu près à mi-pente, c'est-à-dire vers le milieu de Nord. On verra bien ce qu'il en est cette fois-ci. Du reste, je ne dois pas être un très bon lecteur célinien, car je suis à peu près sûr de n'être pas venu non plus à bout des deux volumes de Guignol's Band.

Par contre,  j'ai repris au moins deux fois du Voyage et de Mort à crédit, et je suis sûr d'avoir tout fini mon assiette de Féérie. Alors, hein : camembert, dans les rangs !

lundi 11 mars 2019

L'info qui fait s'esclaffer (avec allitération offerte)


Elle s'étale sur Atlantico, mais je suppose qu'on doit la trouver un peu partout ailleurs, tant elle est juteuse de bonne modernité sucrée et nourrissante. La voici :

Amputé d'une jambe, un ex-soldat de la Royal Navy a réalisé la traversée de l'Atlantique à la rame.

On suppose que si, demain, Lee Spencer – tel est le nom de ce modernœud échevelé – devait être amputé de sa jambe restante, il s'attaquerait illico à l'Everest, ou bien tenterait la traversée du Pacifique à la brasse papillon.

Cela étant, l'article d'Atlantico (qui n'a jamais aussi bien porté son nom, on l'aura noté) recèle une autre perle, au moins aussi ébouriffante que la première :

Lee Spencer avait déjà traversé l'Atlantique en décembre 2015 au sein d'un équipage de quatre anciens soldats possédant à eux quatre seulement trois jambes.

À quoi l'on voit que le journaliste n'a pas fait son travail à fond, poussé son enquête dans ses derniers retranchements : on aurait bien aimé savoir comment ces trois jambes étaient réparties. Le public a le droit d'être informé, nom d'une patte en bois !

vendredi 8 mars 2019

L'alternative de Camuray


Au bout du compte, après avoir lu ou relu, à la suite l'un de l'autre, Renaud Camus – le journal 2018 – et Philippe Muray (un prophète de synthèse : Camuray…) – Après l'histoire –, on en arrive à se dire que la seule alternative qui demeure, concernant notre avenir plus ou moins proche, est la suivante : La fête va-t-elle se dissoudre dans l'islam ou l'islam dans la fête ? Dans les deux cas, il conviendrait de se dépêcher de mourir.

dimanche 3 mars 2019

L'information qui met en joie (moi, en tout cas)


Le titre avait à lui seul fait naître chez moi un sourire déjà gourmand :

Une faille de sécurité majeure découverte sur les trottinettes en libre-service

La suite, le “chapeau”, m'a plongé dans une sorte de ravissement béat, faisant éclore des images toutes plus délicieuses les unes que les autres, de trottinetteurs partiellement démembrés, écrasés contre du mobilier tout aussi urbain qu'eux-mêmes :

Les trottinettes en libre-service pourraient être visées par des pirates informatiques. Une importante faille de sécurité vient d'être découverte. Elle permettrait de prendre le contrôle à distance de l'accélération et du freinage des trottinettes.

Je n'ai pas osé lire la suite, craignant de gâcher mon plaisir, d'en polluer l'irradiante pureté.

vendredi 1 mars 2019

Les trois Daudet


Je n'ai jamais fréquenté ce Daudet-là.
Mais j'en ai croisé d'autres en février.


jeudi 28 février 2019

Le visage d'Ornifle et l'accent de Machetu


Si l'on se procure le théâtre d'Anouilh dans l'édition qu'en propose La Table ronde, dans sa collection La Petite Vermillon, on se verra indiquer, en ouverture de chaque pièce, ses date et lieu de création, mais aussi la distribution de ce soir-là. C'est à la fois précieux et perturbant ; plus exactement : précieux ou perturbant. 

Prenons en exemple le cas d'Ornifle ou le Courant d'air, que j'ai lue hier. On nous informe que le rôle éponyme était tenu par Pierre Brasseur : c'est une information judicieuse. Dès les premières répliques de ce personnage hâbleur, flamboyant, goujat et séducteur, cynique et un peu perdu dans sa propre existence, on entend littéralement Brasseur les dire, on a le son de sa voix, on voit ses gestes, sa façon de redresser la tête, ses moues et ses regards toiseurs, etc. Bref, d'entrée de scène, Ornifle se trouve comme charnellisé, si on veut bien m'accorder le néologisme.

Mais voici qu'apparaît son ami Machetu. La première didascalie le concernant nous informe de ceci : « Entre Machetu – rond et vulgaire. Il a un terrible accent rocailleux du Sud-Ouest. » Or, qui endossait le costume de Machetu, le soir de la Première ? Louis de Funès. Essayez donc d'imaginer Funès en personnage “rond” et affublé d'un accent rocailleux du Sud-Ouest… C'est impossible ; cela passe les capacités de l'imagination humaine. Et c'est une discordance qui, plus ou moins, suit le lecteur durant toute la pièce ; la seule solution pour l'atténuer étant de s'efforcer d'oublier soit l'acteur, soit l'accent.  Nous sommes donc là en présence d'une information perturbante.

Ce qui n'ôte rien au fait principal : Jean Anouilh est un magnifique auteur de théâtre ; et, à mesure que je le lis, j'en veux davantage à mes divers professeurs de français qui n'ont jamais pris la peine, alors, de me le faire découvrir, sans doute trop occupés qu'ils étaient à nous gorger des pensums didactiques de Sartre et de Camus, voire de cet implacable emmerdeur de Samuel Beckett. Je suppose que,  dans les classes de l'Éduc' nat" actuelle, on ne lit plus ni Sartre, ni Camus, ni Beckett. Ce qui est déjà un encourageant début.

mercredi 27 février 2019

Tirades poussiéreuses et comédiens fourbus


Cette micro-polémique autour du “hijab”(,en patois de Seine-Saint-Denis حِجَاب) mis en vente par un fabricant d'articles de sport m'amuse beaucoup : elle me fait l'effet d'une sorte de pet furtif, silencieux et inodore, un minuscule souffle de rien, mais qui permet aux troupes constituées de rejouer avec un enthousiasme rajeuni leurs vieilles scènes de prédilection, pourtant usées jusqu'à la trame : les cohortes de l'ancienne France hurlent à l'invasion mahométane-qui-a-encore-fait-un-pas-de-plus, pendant que, dans le théâtre d'en face, les bataillons du monde d'après braillent au fascisme et à l'islamophobie-qui-rappelle-les-heures-etc. Tout le monde salue, le rideau tombe, puis se relève, mais personne n'applaudit car les deux salles sont vides. Les deux directeurs se hâtent de retirer leurs affiches et se mettent fiévreusement en quête du prochain “scandale” qui leur permettra de ressortir leurs quatrains fourbus. Même la marchande d'esquimaux n'a pas daigné se déplacer.

samedi 23 février 2019

Dieu, la connasse et le grand crétin


La chanson s'appelle Sur ma vie et, comme elle a été enregistrée deux ou trois semaines après ma naissance, rien ne m'empêche d'y voir une sorte de salut  adressé à mon mini-moi vagissant. C'est une bien jolie chanson, triste et mélodieuse, où un pauvre petit gars éperdument amoureux est plaqué au pied de l'autel par une connasse sans cœur, et probablement sans cervelle non plus. Il n'empêche qu'elle est un peu bizarre – pas la connasse : la chanson. Voici ce qu'on peut entendre au troisième couplet :

Près des orgues qui chantaient
Face à Dieu qui priait
Heureux je t'attendais

Est-ce que par hasard je serais le seul à me demander qui Dieu pourrait bien prier ? Je ne vois qu'une alternative. Ou bien il se prie lui-même, ce qui pourrait induire un certain abus du vin de messe, voire d'une quelconque herbe-qui-fait-rire ; ou bien il faut prendre le verbe dans son sens non religieux, comme dans l'expression « je vous prie de bien vouloir arrêter de me casser les couilles ». En ce cas, la prière divine pourrait s'adresser à la promise du grand crétin qui poireaute devant l'autel, dans son costume de location mal ajusté, à demi étouffé par un nœud pap' trop serré. On imagine quelque chose comme ceci :

« Bon, écoute-moi bien, infinitésimale créature : jusqu'à vingt minutes de retard, je n'ai rien dit ; je sais comment sont les femmes – et pour cause –, surtout le jour de leur mariage. Mais, là, tu attiges. Bon sang, regarde : tout est prêt, les orgues chantent, ta future victime a le “oui” au bord des lèvres, toute la noce est alignée dans les travées, c'est un succès, on refuse du monde en bout de nef, mon bon curé est chaud bouillant du ciboire et on peut voir quelques tics nerveux apparaître sur les figures mal mouchées des enfants de chœur qui commencent à s'impatienter de la sonnette. Alors, maintenant, ça va : rapplique et au trot, nom de Moi ! »

Mais la connasse persiste dans son refus, se bute dans l'absence, et voici le travail :

Mais les orgues se sont tues
Et Dieu a disparu
Car tu n'es pas venue 

On comprend Dieu : avec le paquet d'imbéciles qui, à chaque heure, nuits et week-ends inclus, comptent sur lui pour les tirer du pétrin dans lequel leur congénitale sottise les a plongés, il n'allait pas passer la journée là, dans cette triste église de banlieue mi-ouvrière, mi-rentière, à attendre une tête de mule gazéifiée de blanc. Il l'a donc, très logiquement, joué cassos. Ne reste plus dans l'église (l'organiste vient lui aussi de quitter sa tribune) que le grand crétin, qui se met à radoter de façon pitoyable ou risible, selon votre humeur du moment :

Sur ma vie je t'ai juré un jour
De t'aimer jusqu'au dernier jour de mes jours
Et même à présent
Je tiendrai serment
Malgré tout le mal que tu m'as fait
Sur ma vie
Chérie
Je t'aimerai

L'auditeur, attendri ou consterné, se dit que sa vie va suivre désormais une pente hélas trop connue : solitude, rêves chimériques, déclassement social, masturbations excessives, alcoolisme, vote à gauche, accident mortel de Mobylette un soir de murge en technicolor…

Mais non ! Se laisser aller à ce pessimisme gluant prouve simplement que l'on n'a écouté chanter Charles que distraitement. Parce qu'enfin, cette scène lamentable à laquelle il nous a été donné d'assister, elle a eu lieu au pied de l'autel d'une église que l'on suppose catholique (du reste, serait-elle orthodoxe ou adventiste du septième jour que cela ne changerait rien à l'affaire). Ce qui implique que le grand crétin et la connasse gazéifiée sont déjà officiellement mariés à la mairie communiste de leur patelin grisâtre ! Voilà qui devrait ramener un pâle sourire sur la face blême de notre héros – et, du même coup, nous dispenser de ses serments à la con.

Reste à savoir si un mariage débutant par une retentissante désertion ecclésiale a des chances, même minimes, d'aboutir à une union durable et satisfaisante. Mais, bon, hein : c'est leur problème.

vendredi 22 février 2019

Lol et contre-lol : le modernisme fait rage


Rien de plus réjouissant, ces jours derniers, que l'affaire de la “ligue du lol”, dans laquelle on voit s'empêtrer de parfaits jeunes gens modernes, journalistes de gauche, sociétaux à donf, perpétuels aides de camp-du-Bien, qui se sont livrés, voilà quelques années, à des plaisanteries de potache ciblées sur un certain nombre de jeunes femmes, entre autres, et qui se retrouvent aujourd'hui, bien entendu, accusés de “harcèlement”, quand ce n'est pas de torture morale ou de sadisme féminophobique. Il est tout de même du plus haut comique de voir que ces mauvaises blagues émanent toutes de gens qui, par ailleurs, passaient leur temps à donner à la terre entière des leçons de morale progressiste, de féminisme, de vivre-ensemble, etc.  : méchant retour du refoulé. Muray serait aux anges : c'est vraiment, comme il l'avait vu avant tout le monde, “Moderne contre moderne”. Bien entendu, depuis que l'on a découvert les traits grimaçants de la bête immonde derrière le masque de l'ange, c'est la panique dans la basse-cour progressiste, et l'on peut voir tous les specimens de volaille de concours, les Sarkofrance, les Birenbaum et  autres gallinacés de haute blogure, se bousculer pour être le premier à se désolidariser de leurs anciens petits camarades, au besoin en leur renfonçant sous l'eau la tête qu'ils parviennent déjà si peu et si mal à ressortir. Et pendant que les poules éco-responsables et citoyennes s'écharpent du bec dans leur élevage en batterie, les fiers coqs réactionnaires de plein air se contentent, dans leur pré verdoyant, de ricaner avec indulgence.

mercredi 20 février 2019

Antioche à travers les âges


Saisissante est la description que fait Ernest Renan* d'Antioche, au moment où y fut fondée l'une des toutes premières Églises chrétiennes, soit alentour l'an 40 de notre ère (car fonder une Église chrétienne en l'an 40 avant J.C. eût été pour le moins problématique…) ; saisissante parce que propageant des échos perceptibles jusques aux rivages splendides de notre agonisante époque. Voici le passage : 

« Antioche, au bout de trois siècles et demi d'existence, se trouva un des points du monde où la race était le plus mêlée. L'avilissement des âmes y était effroyable. Le propre de ces foyers de putréfaction morale, c'est d'amener toutes les races au même niveau. L'ignominie de certaines villes levantines, dominées par l'esprit d'intrigue, livrées tout entières aux basses et subtiles pensées, peut à peine nous donner une idée du degré de corruption où arriva l'espèce humaine à Antioche. C'était un ramas inouï de bateleurs, de charlatans, de mimes, de magiciens, de thaumaturges, de sorciers, de prêtres imposteurs ; une ville de courses, de jeux, de danses, de processions, de fêtes, de bacchanales ; un luxe effréné, toutes les folies de l'Orient, les superstitions les plus malsaines, le fanatisme de l'orgie. Tour à tour serviles et ingrats, lâches et insolents, les Antiochéniens étaient le modèle accompli de ces foules vouées au césarisme, sans patrie, sans nationalité, sans honneur de famille, sans nom à garder. Le grand Corso qui traversait la ville était comme un théâtre, où roulaient tout le jour les flots d'une populace futile, légère, changeante, émeutière, parfois spirituelle, occupée de chansons, de parodies, de plaisanteries, d'impertinences de toute espèce.  La ville était fort lettrée, mais d'une pure littérature de rhéteurs. Les spectacles étaient étranges ; il y eut des jeux où l'on vit des chœurs de jeunes filles nues prendre part à tous les exercices avec un simple bandeau ; à la  célèbre fête de Maïouma, des troupes de courtisanes nageaient en public dans des bassins remplis d'une eau limpide. C'était comme un enivrement, comme un songe de Sardanapale, où se déroulaient pêle-mêle toutes les voluptés, toutes les débauches, n'excluant pas certaines délicatesses. Ce fleuve de boue qui, sortant par l'embouchure de l'Oronte, venait inonder Rome, avait là sa source principale. Deux cents décurions étaient occupés à régler les liturgies et les fêtes. La municipalité possédait de vastes domaines publics, dont les duumvirs partageaient l'usufruit entre les citoyens pauvres. Comme toutes les villes de plaisir, Antioche avait une plèbe infime, vivant du public ou de sordides profits. »

Est-il besoin de le préciser : toute esquisse de parallèle avec d'autres contrées et d'autres cités serait à la fois inepte et fort mal venu…

* Ernest Renan, Histoire des origines du christianisme, Robert Laffont, Bouquins vol. I, p. 426.

lundi 18 février 2019

Monte le chauffage et va voter !

Désopilant exercice de “pensée magique” chez Anastase Sarkofrance, qui, en quelques phrases à la fois péremptoires et grisâtres, dont il n'a hélas pas l'apanage, entreprend de nous persuader que notre vote aux prochaines élections (européennes, à ce qu'il semble) ne doit être subordonné qu'à une seule préoccupation : le climat. On ne sait pas, pour en arriver à cette ébouriffante directive, combien de fois il a fait tourner le pendule qui occupe sa tête démeublée, mais sa conclusion est d'autant plus sans appel que, désormais, notre mage post-moderne voit le climat changer à vue d'œil. Par exemple, il trouve “les inondations plus fréquentes”. Dans sa salle de bain ? Personne ne lui a jamais montré, à ce brave halluciné, des photographies de Paris en 1910, ou en d'autres années certes un peu moins impressionnantes mais bien humides tout de même ? Quelqu'un a songé à lui demander depuis combien de décennies il pointait sérieusement toutes les inondations ayant lieu ici ou là ? J'ai noté, moi, que l'Eure qui sortait régulièrement de son lit au moins une fois par saison, ne l'a plus fait depuis plusieurs années, ou en tout cas en des proportions nettement moindres qu'il y a dix ou quinze ans. Mais c'est sans doute mon mauvais esprit qui l'a partiellement asséchée. 

Autre signe qui conforte notre décrypteur de marc de café : “un mois de février étonnamment doux”. Ah, ces hommes de progrès ! qu'il en faut peu pour les étonner ! C'est l'ennui, avec les gens toujours tournés vers l'avenir : ils oublient qu'il gelait encore la semaine dernière. Ils oublient aussi que, des mois de février aussi “étonnamment doux”, on pourrait leur aligner deux douzaines depuis le début du XXe siècle, simplement en ayant la curiosité élémentaire de consulter les archives idoines. Mais il est vrai que, désormais, Anastase ne travaille plus qu'à vue d'œil. Donc, foin des archives et documents divers. 

Raison supplémentaire de bien voter dans quelques semaines : “la disparition progressive des insectes”. On touche là à la fantasmagorie pure, bien entendu : j'en veux pour preuve que, l'été dernier, on ne pouvait pas, ici, dans l'Eure, croiser une personne sans qu'elle se plaigne de la prolifération des mouches ou de la surabondance des moucherons. Pour ne rien dire des guêpes, bourdons, papillons, etc., qui étaient fidèles au rendez-vous annuel dans tous les jardins alentour. Il n'empêche qu'Anastase, lui, a constaté leur “disparition progressive” dans son arrondissement de bobo parisien : trop fort. 

Il y a aussi, pour guider notre main vers l'urne prochaine, “les orages soudain et plus violents”. Car chacun sait que, jusqu'à ces dernières années, les orages avaient toujours été l'exemple même du phénomène lent et progressif – ce qui les rapproche, on le notera, de la disparition des insectes. Quand à leur violence, je ne puis rien dire : je crois bien que, l'été dernier, nous n'en avons pas vu passer plus d'un ou deux : trop peu pour me livrer à de savantes études comparatives. 

Heureusement, Anastase n'est pas sevré de tout espoir puisque la jeunesse, ferment et levain de lendemains chantonnants comme chacun sait, a pris fermement les choses en main. D'abord en créant une association à but non lucratif (il faudrait voir…), Youth for climate, ensuite en décrétant, le 15 mars prochain, une “grève mondiale pour le futur”. Les vieux ronchonneurs grommelleront qu'ils auraient au moins pu, ces jeunes décérébrés, déclencher leur grève pour l'avenir, plutôt que pour le futur, ce qui est s'exprimer en petit-lyonnais. À ceux-là, Anastase et moi répondrons d'une même voix vibrante qu'on ne peut pas batailler sur tous les fronts, sauver en même temps le climat et la syntaxe. Et que le principal est de voter en faveur des partis “les plus radicaux pour lutter contre le réchauffement climatique”, ainsi qu'Anastase l'affirme, dans sa langue qui, elle aussi, semble avoir pris un petit coup de chaleur. 

En clair : votez pour un parti climatisé, voire réfrigéré. L'avenir du futur est à ce prix.

vendredi 15 février 2019

Le style Daudet


Rien de plus savoureux, de plus constamment jubilatoire, surtout lorsqu'on les devine excessifs, que les portraits qui émaillent les Souvenirs de Léon Daudet, dont les différents volumes, parus les uns derrière les autres après la Première Guerre, ont été réunis chez Robert Laffont en un seul gros volume de la collection Bouquins. Bien entendu, comme c'est la règle, c'est dans la démolition plus que dans la louange que le fils d'Alphonse excelle, même si certains hommages qu'il rend ne sont pas dénués d'émotion véritable. Léon tonitrue, raille, persifle, rugit puis éclate de rire, la phrase est charnue, joufflue, rubiconde, joviale, on a envie de lever son verre de bordeaux et de reprendre une tranche du rôti qui passe, en se disant que demain sera un autre jour et qu'on aurait bien tort de se priver. Donnons un court exemple. Je l'extrais du volume intitulé L'Entre-deux-guerres, étant entendu qu'il s'agit de l'entre-deux allant de 1871 à 1914. Il vient de régler son compte à Ferdinand Brunetière, directeur de la Revue des Deux Mondes, avant d'introduire ainsi dans son tableau un nouveau personnage :

« À peine Brunetière ouvrait-il la bouche qu'on entendait, d'un coin du salon Buloz, un glapissement nasillard : « Ahn, ahn, bravo, Brunetière, bravo ! » En même temps, s'avançait un être long, crevard, noir et plat, cravaté de noir, sur un plastron d'habit gondolé, terreur des cercles de conversation et des salles à manger, tueur de mouches, d'auditrices et d'auditeurs, le conférencier mondain Victor Du Bled. »

Suit un rapide et hilarant portrait de cet implacable raseur (surraseur, écrit Daudet), traquant dans tous les coins de salon ses victimes pour déverser sur le malheureux piégé sa filandreuse logorrhée. C'est une simple mise en train, Daudet se chauffe, en vue du clou de son petit spectacle, que voici :

« Un jour, Du Bled, qui court les antichambres comme les poètes crottés couraient les ruelles, eut l'idée baroque de rendre en une fois, à toutes ses victimes, leurs politesses, et l'idée plus baroque encore de me convier à ces agapes. Cela se passait dans un appartement assez grand, mais aplati, où deux cents personnes environ devaient déjeuner par petites tables. Les nains et les naines y tenaient à l'aise, mais les géants comme Costa de Beauregard y trituraient, courbés en deux, les ténébreux aliments que la prodigalité de Du Bled avait alignés dans nos mangeoires. Je reconnus tout aussitôt avec terreur les menus de la Revue des Deux Mondes, ses sauces vénéneuses, ses filets de bœuf à la fois chlorotiques et durs, d'une consistance de talon de facteur rural. La faveur de l'amphirasoirtryon m'avait placé à la même table que Brunetière, dont j'étais séparé par une ravissante et enthousiaste Américaine à tête d'ange géométrique. L'auteur des Motifs d'espérer et des Raisons de croire accablait cette jeune transatlantique des plus extravagants paradoxes, qu'il interrompait pour ingurgiter, en le savourant, l'infernal bordeaux de Du Bled. À un moment, haussant le ton, au milieu de la chaleur étouffante et de la suffocation du plein midi, il expliqua sur l'architecture je ne sais quoi, qui plongea ma voisine dans le ravissement. Elle répétait : « Cella est baô, cella est vouai ; oh, comme cella est baô ! » d'une voix extatique, et plus elle admirait, plus Brunetière s'exaltait. Alentour, les gens, intéressés par ce monologue, se levaient autant que le leur permettait le couvercle de la boîte à Du Bled ; et Du Bled lui-même, d'une voix de goéland, hurlait en entrechoquant ses battoirs : « Ahn, bravo Brunetière ! Ahn, bravo ! » On dut emporter une grosse et noble dame devenue apoplectique, couleur pivoine, et qui rendait le sang par le nez. »

Là-dessus, Daudet enchaîne sur trois ou quatre pages concernant Émile Faguet, pages qui, elles non plus, ne sont pas dans un pot, comme aurait dit Léautaud, qui atteignent même au burlesque pur. Mais on verra une autre fois.

lundi 11 février 2019

Vous n'aurez pas Béhaine !

Article très intriguant, tombé de la plume de Léon Daudet et recueilli dans le volume Écrivains & Artistes édité par Séguier, que j'ai refeuilleté ces jours derniers. Il est du 17 novembre 1928 et commence ainsi : « Trois noms dominent le roman contemporain : Marcel Proust, Bernanos, René Béhaine. » Quoi ? qu'ois-je ? Proust, bien sûr ! Bernanos, tant que vous voudrez, beau Daudet ! Mais Béhaine, mon bon Léon ? Béhaine, vraiment ? Il existerait un écrivain nommé René Béhaine et on me l'aurait celé ? Un écrivain que vous placez en outre sur le même podium que les deux autres ? Je sais bien que vous maniez plus facilement qu'un autre l'exagération et l'hyperbole – comme lorsque vous nous glissez en hypocrite votre cher Frédéric Mistral à égalité de génie entre… Virgile et Dante, rien de moins ! –, mais tout de même, là, votre Béhaine brandi, vous m'interloquâtes, je ne crains pas de vous l'avouer. 

Renseignements un peu pris, j'ai pu constater que je n'étais sans doute pas seul à barboter dans cette ignorance, puisque, en fait de photos, on ne trouve rien d'autre chez Ternette que le méchant portrait ci-à gauche, et que,  pour l'œuvre, il faut se rabattre sur des occasions exténuées, remontant  presque toutes à avant le Déluge – je veux parler de ma naissance. Ne reculant devant aucune audace ni dépense folle, j'ai placé dans mon petit carquois d'Amazone un roman primesautièrement intitulé La Moisson des morts, lequel a eu l'air tout surpris de se trouver dérangé d'un long sommeil qu'il devait s'imaginer éternel.  Il va de soi que je vous tiendrai scrupuleusement au fait des suites de cet acte téméraire, lorsque le livre sera arrivé ici, et lu. S'il arrive, car une partie de moi continue de penser que Léon s'est moqué et que jamais ne parut en ce monde de Béhaine pour y moissonner les morts ; du reste, il me semble bien entendre d'ici les échos tonitruant d'un concert de rires dans l'empyrée : c'est Daudet qui me daube à la table divine, et Bernanos qui pouffe sur son prie-dieu.