samedi 28 mars 2015

Station d'épuration


Je n'ai rien de particulier à dire ce soir ; c'est que je n'en pouvais plus, ouvrant le blog, de contempler ces faces de traîtres hilares, les cloportes Duclos et Thorez. Je ne sais pas quel est ce village que j'ai choisi ; c'est sans importance : il ressemble à tous les villages français que les gens de mon âge ont connus, quand ils partaient en vacances d'été dans la 4 CV de papa. Quand arrivait l'heure du déjeuner, du seul restaurant qu'on s'offrait dans l'année, ma mère…

Non, on va en rester là pour ce soir, cette histoire nous entraînerait trop loin. Il fallait juste se débarrasser de la vermine.

jeudi 26 mars 2015

Un peu d'anticommunisme primaire en guise d'apéritif


Parmi les nombreuses choses qui ressortent du Journal de Jean Galtier-Boissière, et qui le rendent si savoureux, il en est une particulièrement saillante, c'est la profonde et irrémédiable crapulerie des dirigeants du parti communiste français de cette époque, qui passèrent sans états d'âme de la case “collaborateur” – jusqu'à l'invasion de la Russie en 1941 – à la case “épurateur” à partir de 1944, tout en ayant, entre les deux, gonflé jusqu'à l'absurde leur rôle dans la Résistance et tenté de falsifier le réel pour camoufler leurs ignominies, notamment leurs courbettes et leurs génuflexions devant l'occupant nazi durant plus d'un an. Et l'on se dit que si vraiment “Justice était passée”, les Maurice Thorez, Jacques Duclos, André Marty, Marcel Cachin et autres Pierre Hervé n'auraient rien récolté d'autre qu'une balle dans la nuque, le peloton d'exécution étant encore trop noble pour de tels déchets d'Humanité.

mercredi 25 mars 2015

Troubles hésitations de l'histoire


Plus on lit de témoignages sur les époques passées (écrivant cela, je me demande comment on pourrait lire des témoignages sur les époques futures…), mieux on s'aperçoit que trancher de tout sur le mode péremptoire est la voie la plus sûre pour proférer des sottises et ne rien comprendre à rien. Je lisais hier ceci, dans le Journal de Galtier-Boissière, à la date du 22 février 1945 :

« Demessine, officier de la L.V.F., est condamné à mort. Il avait fait très brillamment la campagne de Norvège et la campagne de France, puis prisonnier, s'était évadé. Par trois fois, il avait essayé de gagner l'Angleterre pour s'engager dans la France Libre, mais sans succès. De guerre lasse, et voulant se battre à tout prix, il était parti sur le front de l'Est, d'où il revint commandant et décoré de la croix de fer. 
» Erreur d'aiguillage. S'il avait réussi à gagner Londres, ce volontaire perpétuel serait aujourd'hui un héros, décoré de la croix de la Libération. »

Ce sera, quelques années plus tard, le thème illustré par Louis Malle dans son Lacombe Lucien, film qui froissa tant les impeccables idéologues du temps, les adeptes du noir et blanc. Que l'on pût ainsi rendre floues les reposantes cloisons érigées entre les saints et les damnés troublait leur repos en perçant leurs œillères. De ces œillères, Galtier était fort heureusement dépourvu. Ce qui ne veut pas dire que ce directeur de journal était béat devant son époque. Ainsi, deux pages plus loin : 

« J'ai toujours refusé de faire installer le téléphone chez moi. L'idée me paraît insupportable qu'un quelconque fâcheux puisse faire irruption dans ma vie pendant que je travaille, lis, mange, dors… »

 Encore un passéiste que l'iPhone aurait laissé sans voix.

lundi 23 mars 2015

Dimanche prochain, j'irai dans le Perche


Hier, dans le canton de Pacy-sur-Eure, la droite propre sur elle est passée dès le premier tour (avec un Front national à plus de trente pour cent : on voit ce qui restait pour la gauche, même en additionnant la vraie et la fausse…). Du coup, je crois que, dimanche prochain, j'irai me promener dans le Perche, où je suis attendu, sinon espéré. Et je tâcherai d'être rentré à temps pour contempler les résultats définitifs et ouïr les chants de triomphe que tous les partis ne manqueront pas d'entonner. Quel beau dimanche, ce va être là !

jeudi 19 mars 2015

Lecture en double miroir

Jean Galtier-Boissière (1891 – 1966), dans son bureau du Crapouillot, en 1953.
Sans abandonner celui de Léautaud, je lis avec jubilation, depuis hier, le Journal de Jean Galtier-Boissière, fondateur et directeur du Crapouillot. Cela revient à pratiquer une lecture en “double miroir”, puisque, dans ces années d'Occupation où je suis avec eux, les deux écrivains se rencontrent régulièrement pour déjeuner ou dîner, et sont liés par ce qu'on pourrait appeler une amitié, ou au moins une réciproque estime, laquelle se teinte d'admiration littéraire chez le cadet. Si bien que, passant de l'un à l'autre, on peut lire des comptes rendus différents d'une même rencontre, et savourer les portraits croisés qu'ils font l'un de l'autre ; ceux de Galtier par Léautaud étant bien plus fouillés et relevés que les inverses.

Car ces deux hommes sont fort dissemblables, si bien que leurs journaux le sont aussi. Celui de Léautaud est nettement supérieur du point de vue littéraire, même si Galtier-Boissière écrit en une langue qui serait hors de portée de n'importe quel folliculaire d'aujourd'hui. Il y a aussi que le premier a la rage de s'examiner et de se peindre, alors que l'autre, se maintenant lui-même dans l'ombre, semble tout entier tourné vers le monde extérieur et qu'il rapporte des plongées qu'il y fait des brassées de notations constamment savoureuses. Différents, ils le sont aussi sur le plan politique. Galtier est un anti-nazi et un anti-pétainiste aussi inébranlable qu'ironique, tandis que Léautaud, plus incertain, est capable, dans un même paragraphe, de réaffirmer son admiration de toujours pour l'Angleterre tout en souhaitant la victoire de l'Allemagne… Ces légères divergences ne les empêchent nullement de s'entendre à merveille, ce qui en soi est déjà une leçon dont on peut tirer profit.

La grande supériorité de Galtier réside dans sa lucidité politique, qu'on ne trouve pas en surabondance chez Léautaud, c'est le moins qu'on puisse dire. Chaque fois que Galtier se risque à une prédiction, à court ou plus long terme, on est frappé par la justesse de ses vues, et même par la précision dans le temps de ce qu'il annonce. En septembre ou octobre 1944, (mais c'est Léautaud et non lui-même qui le rapporte), à ceux de ses amis qui voient déjà la guerre terminée, il affirme qu'ils ont tort et qu'elle va durer encore six mois. Un an plus tôt, il prophétise dans son propre journal que nous n'en sommes qu'au début du cataclysme et que celui-ci durera encore plusieurs dizaines d'années ; car, dit-il, lorsque les Allemands auront été exterminés, les Russes soulèveront l'Asie contre nous. Ce qui est prévoir non seulement la guerre froide, mais aussi celles d'Indochine et du Vietnam.

Où les deux écrivains se rejoignent, c'est dans leur capacité commune, mais avec des moyens et par des voies tout différents, à restituer le climat de l'époque dans laquelle ils sont plongés, à ressusciter les ridicules, les travers, les lâchetés quotidiennes et les précieux petits héroïsmes des hommes et des femmes que l'on découvre entre leurs pages, et qui se mettent à y revivre un instant.

mardi 17 mars 2015

L'ode et l'épée


Parmi les lieux communs insubmersibles qui rendent notre humanité si réjouissante à observer, il y a celui-ci qui veut que les siècles qui passent sont la revanche systématique de l'esprit sur la force, que les poètes et les philosophes du passé brillent encore de toute leur lumière quand les “grands” de leur époque se sont effacés depuis longtemps de la mémoire des hommes. Et même si le plus superficiel des examens suffit à montrer que c'est faux, le lieu demeure commun et poursuit son bonhomme de chemin.

Car c'est évidemment faux. Prenez ce poète précieux, par qui les lettres latines ont jeté leurs derniers feux, et ce soudard qui, au même instant, n'a su que répandre ruines, désolation, pillages, violence et mort, sans rien construire que d'éphémère : qui est aujourd'hui le plus connu, de Sidoine Apollinaire ou d'Attila ? Transportons-nous dans la France du XVe siècle : le monde entend-il aussi souvent parler de François Villon que de Jeanne d'Arc ? Cent ans plus tard, qui a la postérité la plus enviable, de Montaigne ou d'Henri IV ? Poursuivons la descente du temps : Louis XIV aurait-il raison d'être jaloux de la renommée de Molière ? Robespierre de celle de Voltaire ? Napoléon a-t-il quoi que ce soit à craindre de Chateaubriand ? On ne voit guère que son neveu dont l'étoile est bien pâlichonne à côté de celle de Victor Hugo ; mais en toute chose il faut qu'il y ait une exception. Quant au siècle dont nous venons de sortir, qui pour prétendre que, à la fin de celui-ci, le nom d'André Malraux rencontrera davantage d'écho que celui de Charles de Gaulle ? 

C'est ainsi : depuis deux mille cinq cents ans – arrondissons –, Aristote n'a jamais réussi à effacer Alexandre. Mais l'on va toujours répétant que l'art est au-dessus de la politique et qu'une ode mieux qu'une épée peut vous ouvrir l'éternité.

lundi 16 mars 2015

L'Honneur d'être français

Hélie Denoix de Saint-Marc, 1922 – 2013.

Il y a des Français plus grands que d'autres, qui semblent posséder une sorte de boussole intérieure leur indiquant en toute circonstance la voie de l'honneur ; celui-ci en était un. Je ne suis pas sûr que le fait d'avoir désormais sa rue à Béziers ajoute beaucoup à sa gloire et à sa vie exemplaire. Mais que cette même rue ne soit plus entachée d'une date, comme un quelconque en-tête de lettre, d'une date synonyme de renoncement et d'humiliation, voilà qui rend un peu moins pénible à supporter le climat d'abaissement et d'autoflagellation qui nous est imposé en partage.

samedi 14 mars 2015

Blog de silence


Et si on gardait le blog ouvert, simplement pour que personne ne s'aperçoive de rien ? Il resterait là, identique, familier, rassurant, mais il ne s'y passerait plus rien. Les habitués continueraient d'y venir, au début tous les jours, puis moins, et de plus en plus rapidement. Ils se diraient : « Il doit avoir un petit coup de fatigue. » Ou : « Il est peut-être malade. » Voire, pour les venimeux à sourire : « Il n'a plus rien à dire. » Ce ne serait rien de tout cela. Il écrirait ailleurs, il conserverait pour soi ses petites broderies malhabiles, il alignerait les mini-Word comme des soldats de plomb, armée secrète. Il aurait tapé du poing sur le clavier (il s'en fiche, il en a deux ou trois autres en réserve, c'est un homme prévoyant, thésauriseur) : ça suffit comme ça ! Il se mettrait à la mosaïque : un petit éclat à la fois, tranquillement pas vite, mais sans le montrer à personne, désormais. Jusqu'à ce qu'on puisse décorer le dôme de Sainte-Sophie ou qu'on foute tout à la poubelle. Ça demande de la patience, un peu de talent et beaucoup de silence.

jeudi 12 mars 2015

Frère Didier des Amalgameurs


Mon emploi du temps  journalier prend des allures de plus en plus monastiques – dans sa régularité, non hélas dans sa profondeur mystique. Le voici, pour votre édification :

– 6 h, lever
– de 6 à 7 h, café et lecture
– de 7 à 8 h, écriture dans le Grand Cahier
– de 8 à 9 h, re-café et re-lecture (qui ne doit pas être confondue avec la relecture)
– de 9 à 11 h : activités indispensables et stupides, telles que douche, ravitaillement, aspirateur, etc.
– de 11 à 12 h 30 (approximativement), travail pour FD les jours où il y en a. Sinon, re-re-café et re-re-lecture (qui ne doit pas être confondue avec la re-relecture)
– 12 h 30 à 13 h, déjeuner sur le pouce, c'est-à-dire debout dans la cuisine et regardant les mésanges bleues qui picorent les graines de tournesol sur l'appui de fenêtre
– 13 à 14 h, cure de sottise péremptoire et d'inculture satisfaite à travers les blogs
– 14 à 18 h, lecture, sieste, lecture, sieste, lecture… (ad lib.)
– 18 h, repas de Bergotte, journal (le mien, pas celui de la télévision)
– 18 h 55, repas des humains
– 19 à 20 h, écriture dans le Grand Cahier
– 20 h à 20 h 30, ultime tour de la blogoboule
– 20 h 40, film à la télévision
– 23 h, extinction des feux et de l'homme

lundi 9 mars 2015

La grande patience des livres

Julien Benda, 1867 – 1956.

Ils ont fait leur entrée séparément, le premier avant-hier, le second ce matin ; celui-là édité par la Librairie Gallimard, celui-ci par Gallimard tout court. Le primo-arrivant s'intitule Saint-Saturnin, c'est un roman de Jean Schlumberger, co-fondateur de la NRF avec Gide, Ghéon, Copeau et deux ou trois autres. Il est sorti des mains d'Emmanuel Grévin & Fils, imprimeurs à Lagny, le 23 juillet 1943 ; ensuite…

Ensuite, rien. Le volume m'est parvenu non coupé ; c'est dire qu'il s'est langui de lecteurs durant près de 72 ans, soit la totalité du règne de Louis XIV. Que lui est-il arrivé durant ce temps ? N'est-il jamais sorti du carton où Grévin & Fils l'avaient placé ? Est-il au contraire passé de main en main, sans que jamais aucune n'ait la charité de lui disjoindre ses pages pour écouter ce qu'il avait à dire ? On n'en saura évidemment rien. Le roman est divisé en quatre parties, correspondant aux saisons naturelles : comme je suis un homme qui se défie de ses mouvements d'enthousiasme, je n'ai pour l'instant coupé que Automne

Le second porte un joli titre énigmatique : Délice d'Éleuthère. Il est de la plume de Julien Benda, l'auteur de La Trahison des clercs. Lui a quitté l'imprimerie Darantière, de Dijon, en juillet 1935. Il a eu plus de chance que le roman de Schlumberger puisque, ses pages étant coupées jusqu'à la dernière, on peut penser qu'il a été lu jusqu'au bout. 

Il l'a peut-être même été plusieurs fois. Au haut de la page trois, d'une encre un peu passée, se trouve l'inscription suivante : Jean Heim 1956. Mais ce n'est pas tout. Juste avant le premier chapitre est insérée une feuille volante de petit format, dont les lignes horizontales destinées à soutenir l'écriture sont presque effacées. D'une écriture élégamment penchée vers la droite, tracée à la plume, on y lit ceci :

« Vous croyez que la vie vous doit tout. Elle ne vous doit rien. Elle n'a rien. Elle vous trompe avec sa fausse monnaie. Les vrais biens, vous les avez en vous, si vous êtes assez énergique pour vouloir les conquérir, et personne ne vous les arrachera. »

Ces lignes portent la signature suivante, assez intrigante : (Jeanne Rochas par Suzanne Giraud). Je sens que Jeanne et Suzanne n'ont pas fini de peupler mes rêveries.

dimanche 8 mars 2015

Les trois vertus du monarque


Les trois plus précieuses qualités d'un chef de l'État, à condition qu'il les mette au service de son pays et non au sien propre : l'égoïsme, l'hypocrisie, la férocité.

mercredi 4 mars 2015

François Hollande, tract ambulant



Revenons un peu en arrière, puisqu'on a observé un scrupuleux silence au moment de l'embrasement rituel. Donc, cet homme, dont on m'affirme qu'il serait président d'un souvenir de république française, aurait commis la transgression majeure, en parlant de Français de souche. Aussitôt, piaillement de la  volaille collaborationniste (gauche progressiste, en ancien français) : François H. aurait transgressé une règle absolue (langage martial), franchi la ligne jaune (babil journalistique), revêtu un uniforme de Waffen SS (délire psycho-blogotique courant). Quel est le crime de ce gros homme mou et pervers ? Avoir prononcé les mots qui réveillent les terribles démons lovecraftiens : Français de souche. Aussitôt, tous les grands amoureux de la liberté d'expression-surtout-la-mienne, les hérauts de la démocratie-mais-seulement-entre-nous, les casques bleus de la laïcité-mais-sans-stigmatisation se sont unis pour clamer que, tout de même, il était bien répugnant de reprendre ainsi ce qu'on appelle – syntagme figé – les mots-de-l'extrême-droite. On en a conclu que le président était passé du côté obscur de la force, ce qui était déjà faire preuve d'optimisme, puisque cela associait le mot “président” au mot “force”. En tout cas, la chose était bien certaine, les blogueurs propres sur eux étaient unanimes : il faisait le lit du Front. (On aimerait le voir, à la fin, ce lit du Front, parce que, vu le nombre de gens qui le font avec tant de soin depuis tant d'années, on ne devrait plus oser s'y coucher de peur d'y faire un pli à ses draps – or, on nous informe par ailleurs que de plus en plus de pourceaux décervelés s'y vautrent.)

Ils n'ont pas tort, ces angelots : le président a en effet transgressé un interdit qui va lui revenir en boomerang en plein dans le gras. C'était juste après la profanation de Sarre-Union. Croyant faire le malin, il a validé l'existence des Français de souche, puisqu'il s'agissait – superbe occasion ! – de montrer à quel point ils sont méprisables, ces compatriotes électeurs qui votent si sottement, viscéralement antisémites, salopardement xénophobes, joyeux saccageurs de tombes, probablement violeurs de petites filles bronzées, ennemis des éoliennes, rouleurs de diesel, bouffeurs de graisses saturées, etc. Il fallait en tout cas les désigner, l'urgence n'échappait à personne, et c'est ainsi que l'expression ignoble, FdS, est venue mousser dans l'écume de ses babines progressistes, embavées par la haine de soi et la rage de se vouloir mort (oui, moi aussi, je peux faire des phrases-tintamarre qui ne veulent rien dire, ce n'est pas l'apanage des blogueurs de gauche, la preuve).

Le président, d'une intelligence très moyenne mais conforme à l'époque, n'a évidemment pas vu ce que tout le monde allait voir : sa précipitation à désigner officiellement quatre ou cinq Français imbéciles, quand il prend un soin admirable, pour les 99% restants d'attentats antisémites se déroulant sur le territoire français, à ne pas prononcer les mots qui risqueraient de froisser ceux qu'il croit encore ses électeurs : musulmans, Arabes, etc. 

François Hollande, finalement, a très bien fait de prononcer cette horreur sémantique, Français de souche : ce jour-là, il est devenu, non le visage de la France, mais le tract ambulant du Front national.

L'invention de l'amour

Paul Léautaud et Marie Dormoy, probablement au début des années cinquante.


Dans son journal, Léautaud note ceci (1er janvier 1935), à propos de Marie Dormoy : « Elle a cette idée que c'est le christianisme qui a créé l'amour tel que nous le connaissons. Elle dit que l'amour-passion n'existait pas chez les Grecs, qu'on ne le voit pas dans le théâtre, dans lequel les mobiles des actions des personnages se rattachent tous à la Fatalité. Une bibliothécaire de Sainte-Geneviève a fait un travail sur Héloïse et Abélard, qui est, me dit-elle, une merveilleuse histoire d'amour. Elle a envie d'y mettre une introduction dans laquelle elle traiterait et développerait cette idée du christianisme créateur de l'amour. Je l'y ai vivement engagée. Je lui en reparlerai. » 

Il faudrait plus de connaissances, de culture, que je n'en ai, pour pouvoir juger de la pertinence de cela. Peut-être devrais-je commencer par relire L'Amour et l'Occident, ce livre de Denis de Rougemont que je me souviens d'avoir lu voilà une trentaine d'années et qui, si j'en crois mes lambeaux de souvenirs, aborde justement cette question de la différence entre l'amour grec et l'amour chrétien (Éros/Agapè), notamment au travers de Tristan et Iseult. Je veux bien relire Rougemont, mais ce volume a-t-il survécu à tous mes, puis nos déménagements ? Se trouve-t-il encore dans la bibliothèque ? J'ai bien peur que non. Et puis, vu le smog qui règne dans ma cervelle, c'est peut-être bien une fausse piste. Il faudrait tout de même savoir si le christianisme a inventé l'amour ou pas, bon sang !

lundi 2 mars 2015

Qu'il n'y a pas d'islamo-fascisme



Depuis soixante-dix ans, lorsque surgit un phénomène qui les défrise, ébranle leurs certitudes, dérange leur confort idéologique à poutres apparentes et parquets peints, les consciences de gauche s'empressent de l'enfouir dans le bahut ventru qui trône au milieu de leur salon, sur lequel est inscrit en grosse lettres brunes le mot fascisme. Ce régime politique étant mort sans chance de retour, ils avouent par là, par ce rejet vers un passé qui les sécurise dans la mesure où il ne risque plus de bouger, leur refus de comprendre quoi que ce soit aux nouvelles menaces qui se profilent : ils se montrent pour ce qu'ils sont, de parfaits réactionnaires

Et puis, bon sang, pourquoi aller forger à tout bout de champ des néologismes aussi mal conformés, désagréables à l'oreille et à l'esprit ? Les barbares ne leur suffisent donc pas, qu'il leur faille en plus les barbarismes ? Pourquoi donc tirer du néant lexical cet islamo-fascisme et ces islamo-fascistes, quand on dispose déjà de deux mots polis par les siècles et compréhensibles par tous : islam et musulmans ?

dimanche 1 mars 2015

Appel au secours


Une angoissante interrogation métaphysique nous a taraudés hier soir, Catherine et moi, nous gâchant presque le doux bonheur de l'apéritif vespéral que nous nous étions autorisé ; et j'aimerais beaucoup que m'en délivrent celles et ceux d'entre vous qui ont la malchance de fréquenter des adolescents, soit comme parents, ou comme professeurs, ou encore comme violeurs en série. La question est la suivante :

Les jeunes cons d'aujourd'hui portent-ils une montre au poignet ?

Le problème fut soulevé par Catherine, penchant pour la négative à cause des téléphones portatifs qui, au milieu de huit cent cinquante autres fonctions parfaitement inutiles, donnent l'heure – ce qui ne manque effectivement pas de sens. 

samedi 28 février 2015

Nocturne


Combien sommes-nous, à cette heure, qui n'entendons rien ? Aucun bruit ? Nulle parole ? Pas de sonnerie de téléphone ? Aucune trace sonore humaine ? Ni klaxon, ni crissement de pneus ? Même pas un enfant pleurant ? Tous les oiseaux au lit, pas de chien aboyant ? Juste un vent négligent qui fait vibrer un peu des choses indéterminées au grenier, et encore. Comment peut-on être jeune, et avoir des goûts de jeune ? Des besoins de bruit, d'agitation, des désirs de secousses, des envies de bouger ? Il faudrait se souvenir : c'est trop fatigant.

Pendant ce temps suspendu, dans les recoins du clavier ou de l'écran, des personnages attendent avec une certaine impatience, mais bien élevés, que le montreur de marionnettes daigne à nouveau tirer ses pauvres ficelles. Il le fera : attendez un peu.

vendredi 27 février 2015

Décision irrévocable


La décision rigolote que je viens de prendre est la suivante : en dehors des visiteurs “historiques” de ce blog, qui se reconnaîtront (et ils sont peu nombreux), je n'accepterai plus les commentaires que de gens qui auront un prénom et un nom, dans cet ordre, et quoi que puissent avoir envie de dire ici les réfractaires au nouvel ordre des choses.

D'autre part, seront impitoyablement détruits les commentaires qui ne commentent rien, les intervenants qui n'interviennent pas, les preneurs de parole qui ne prennent rien. Que chacun s'y retrouve et en tire les conclusions qui s'imposent.

Voilà.

Le ressort comique


Pour déclencher de grands éclats de rire, provoquer des pouffades d'anthologie, point n'est besoin de longs développements, ni de se ruiner en tartes à la crème : parfois deux phrases courtes et d'apparence bien anodine suffisent ; tout le secret est dans leur juxtaposition. Prenons, à titre d'exemple, les deux qui forment aujourd'hui l'un de ces titres merveilleux dont Atlantico a le secret, sinon le monopole. D'abord :

État islamique : des djihadistes détruisent des antiquités au musée de Mossoul, en Irak.

Puis :

L'Unesco tire la sonnette d'alarme.

jeudi 26 février 2015

J'ai été Charlie bien avant vous


L'explication est dans le journal de janvier.

mercredi 25 février 2015

Paul Léautaud et le commerce de proximité


Mercredi 28 janvier 1931. – Le boulanger chez lequel je me fournis rue Dauphine est un joli voleur, comme tous les commerçants aujourd'hui, et encore plus sa femme. J'ai appris ce soir qu'ils ont perdu récemment un fils de douze ou quatorze ans et qu'ils ont une jeune fille en traitement dans un sanatorium pour tuberculose. J'en suis enchanté. Je fais des vœux pour que la sœur rejoigne le frère.

Journal littéraire, Mercure de France, t.II, p. 679.

De l'utilité des livres par temps froid et humide


Après sa journée de travail, il est employé au Mercure de France, Paul Léautaud a l'habitude, avant de regagner Fontenay-aux-Roses, de monter discuter un moment dans le bureau d'Alfred Vallette, directeur du Mercure, où il est bien rare que ne se trouvent pas aussi d'autres écrivains ; ces conversations vespérales sont l'un des grands attraits du Journal littéraire. Ce soir du 7 février 1930, nous sommes vendredi, il s'y rend comme de coutume ; se trouve là, en plus du patron, la romancière Rachilde, de son vrai nom Marguerite Eymery, Mme Alfred Vallette à la ville. La conversation vient à rouler sur ces volumes que l'on retrouve régulièrement chez les bouquinistes, avec les envois d'auteurs demeurés tels quels, et dont parfois les pages n'ont pas même été coupées ; ce qui signifie que les destinataires ont revendu sans les ouvrir des livres qui leur étaient spécialement adressés par leurs auteurs. L'affaire a resurgi ces derniers temps, dans les courriers littéraires des journaux, comme elle le fait régulièrement ; et le nom de Rachilde a été cité à cette occasion. Celle-ci explique à Vallette et à Léautaud qu'avant de vendre les livres qu'elle reçoit, elle découpe toujours soigneusement les envois ; donc, ces livres qu'on a retrouvé sur les quais, à elle dédicacés, ne peuvent être que des volumes qu'elle a prêtés et qui ont ensuite été vendus par le tiers. Elle conclut son explication en disant : « On ne peut pourtant pas tout garder. » C'est alors que Léautaud intervient :

« Je me mets à dire : “On peut se chauffer avec.” J'explique la manière : les volumes mis à tremper dans l'eau, ensuite retirés et compressés, résultat des sortes de briquettes de papier, excellent combustible. On nous a même enseigné cela pendant la guerre. »

C'est au tour d'Alfred Vallette de prendre la parole, sur ce même sujet ; il raconte ce qui suit, toujours retranscrit par Léautaud dans son journal :

« C'est ainsi que Sansot [éditeur lui aussi] se chauffait. Il avait trouvé un excellent truc pour ses comptes d'auteur. Il ne demandait pas d'argent aux auteurs. Il leur disait : “Je ne vous demande pas d'argent. Je vous publie à mes frais. (…) Seulement, vous m'achèterez tant d'exemplaires, 300 exemplaires, par exemple.” 300 exemplaires, au prix d'avant-guerre, avec le bénéfice que prenait Sansot, cela faisait déjà une somme. Il ne devait donc rien à l'auteur et l'auteur ne lui devait rien non plus. Alors, il se chauffait avec les volumes qui lui restaient. Il s'est chauffé ainsi pendant toute la guerre. »

Vu l'abondance des cheminées dans les maisons de campagne des éditeurs, il serait peut-être intéressant de mener une petite enquête sur ce sujet, afin de vérifier si les mœurs ont autant évolué qu'on cherche à nous le faire croire.

lundi 16 février 2015

Le petit Commerce de Paul Valéry


Lorsque, après la Première Guerre, la gloire a fondu sur lui, à la fois littéraire et mondaine, après des années de semi-obscurité, Paul Valéry s'est trouvé confronté à un dilemme, que raconte Paul Léautaud dans son journal, notamment à la date du 8 juin 1926, après sa rencontre avec le libraire Robert Télin. La vogue subite dont Valéry est l'objet fait que, soudain, tout écrit autographe de lui commence à prendre une valeur marchande de plus en plus grande ; c'est d'ailleurs pour cela que Léautaud a pris langue avec Télin : il envisage de vendre – et vendra effectivement – les quelque soixante-dix lettres qu'il possède de Valéry, et le libraire s'est proposé comme intermédiaire.

Paul Valéry, dont Léautaud, alors, vient de découvrir qu'il s'était mis à aimer beaucoup l'argent, voit se multiplier les occasions de vendre cher ses manuscrits à de riches amateurs. Un jour, notamment, un libraire nommé Lang (!) lui offre cinq mille francs pour celui d'Eupalinos (environ dix mois du salaire de Léautaud au Mercure de France). Or, ce manuscrit n'existait pas. Valéry a tout naturellement proposé de lui en faire un, afin de contenter son client – et il l'a fait.

Plus tard, ayant reçu trois ou quatre offres d'achat pour le manuscrit de La Jeune Parque, qui n'existait pas davantage, Valéry a sans sourciller fait le nombre requis de textes autographes, avec des variantes et des corrections différentes sur chacun d'eux.

Si Léautaud raconte cela, on sent bien que c'est pour tenter d'apaiser sa mauvaise conscience de vendre les lettres de jeunesse de celui qui fut son ami intime, dans les dernières années du XIXe siècle. Il n'y parvient d'ailleurs pas tout à fait.

vendredi 13 février 2015

Aller au-devant de la hache

Dans la préface qu'il a écrite voilà une vingtaine d'années à son Théâtre, et qui est recueillie dans Domaine public, Jean Dutourd observe que « le succès de Beaumarchais a été fait par des gens dont l'intérêt et même la survie étaient à l'opposé de ses idées ». Puis, il enchaîne sur ceci :

« Ce phénomène n'est ni rare ni surprenant : une société qui ne croit plus en elle applaudit à ce qui la détruit. Nous l'observons aujourd'hui dans les pays occidentaux, et singulièrement en France, où la bourgeoisie ne manque jamais une occasion de faire chorus avec les gens acharnés à renverser le régime qui la préserve. Il y a dans le caractère gaulois un curieux désir de suicide, qui s'est manifesté périodiquement au cours de notre histoire. Les aristocrates de 1788 comme les bourgeois de maintenant se donnaient les gants d'aider à l'accouchement des idées nouvelles, avec lesquelles leur existence était incompatible. Peut-être y a-t-il aussi, dans cette attitude, un fond de peur. Les transfuges de classe pensent obscurément que s'ils s'enrôlent assez tôt dans le parti ennemi, ils seront sauvés. Précaution inutile. Ce sont les premiers sacrifiés. » (Éditions Flammarion, pp. 320-321.)

Encore le bon Jean Dutourd n'a-t-il pas eu la chance de connaître la sénestre blogoboule padamalgamisée jusques aux tréfonds, ni les agenouillements et les à-plat-ventrades de nos fiers rebelles écolo-gauchistes au moindre froncement de sourcils mahométans, dont les tremblements phobiques sont confortés à chaque renforcement de leur grande armée couchée, qui se proclament Charlie parce qu'ils n'osent pas encore implorer « Grâce ! Grâce ! Je suis Abdul ! », et ne s'aperçoivent pas qu'ils se sont mis d'eux-mêmes dans les deux positions les plus favorables à la décollation capitale.  – Dans un coin du tableau, Michel Houellebecq tristement ricane.

jeudi 12 février 2015

Les barbarophobes sont-ils encore debout ?

Aux alentours de l'an 400 après Jésus-Christ – les historiens s'écharpent encore quant à la date exacte –, le jeune Synésios de Cyrène, futur évêque de Ptolémaïs, fait devant l'empereur la proclamation suivante :

« Seul un téméraire ou un songe-creux peut voir parmi nous en armes une jeunesse nombreuse, élevée autrement que la nôtre et régie par ses propres mœurs, sans être saisi de crainte. Nous devons en effet, ou bien faire un acte de foi dans la sagesse de tous ces gens, ou bien savoir que le rocher de Tantale n'est plus suspendu que par un fil au-dessus de nos têtes. Car ils vont nous assaillir aussitôt qu'ils penseront que le succès est promis à leur entreprise. À dire vrai, les premières hostilités sont déjà engagées. Une certaine effervescence se manifeste çà et là dans l'empire, comme dans un organisme mis en présence d'éléments étrangers, rebelles à l'assimilation qui assure son équilibre physique. »

J'ai trouvé ce texte hautement “résonnant” à la page 292 du superbe ouvrage de Michel De Jaeghere, évoqué déjà il y a peu : Les Derniers Jours, sous-titré : La Fin de l'empire romain d'Occident. Et, pendant que je vous tiens, je ne vais pas résister au plaisir de vous donner aussi cette forte évocation de Ravenne, où la cour impériale vient de se réfugier après avoir évacué Milan (nous sommes en 403, ce qui est moins chic que de circuler en Jaguar). Elle est due à la plume de Sidoine Apollinaire, né à Lyon en 430 et mort à Clermont cinquante-six ans plus tard :

« Dans ce marécage sont continuellement inversées les lois de la nature : les murs tombent, les eaux stagnent ; les tours flottent, les navires sont échoués ; les malades se promènent, les médecins sont alités ; les bains sont glacés, les appartements brûlants ; les vivants ont soif, les morts nagent dans l'eau ; les voleurs veillent, les autorités dorment ; les clercs pratiquent l'usure, les Syriens le chant des Psaumes ; les commerçants font la guerre, les moines du commerce ; les vieillards aiment la balle, les jeunes gens, les dés ; les eunuques aiment les femmes, les fédérés, la littérature. »

C'est à la page 300 du même ouvrage.  Bien entendu, on se tromperait gravement si l'on voyait, dans l'un ou l'autre de ces deux extraits, une façon détournée de parler de l'époque et du monde auxquels nous sommes condamnés.

mardi 10 février 2015

Michel Leter, écrivain Capital


Il me semble que je viens de lire un livre remarquable. Si je dis qu'il m'en semble, c'est que, toute forfanterie mise à part, j'ai dû en comprendre à peu près trente pour cent et assimiler environ le quart de ces pour-cent ; c'est dire à quel point je suis l'homme pour en parler, d'ailleurs je serai bref et prudent. Certaines parties m'ont d'avantage retenu que d'autres : cela vient de la quantité d'intelligence qui m'a été impartie et de la conformation particulière de celle-ci. Par exemple, tout ce que dit Michel Leter de l'usage fait par Marx des métaphores pour cacher la merde au chat (il ne le dit pas exactement comme cela) m'a évidemment passionné ; de même son démêlage lumineux des liens entre socialisme et antisémitisme. J'ai été aussi très content, fort accessoirement, d'apprendre que l'ancêtre du grand économiste français Destutt de Tracy (le père de l'idéologie, nous dit Leter) était arrivé d'Écosse en France pour s'y mettre au service de Charles VII, que sa descendance fit allégeance à Louis XI, turbulent fils du précédent, et que, pour remerciement de leurs états dans la garde écossaise, les quatre frères du clan Stutt reçurent, en Berry, la seigneurie d'Assay : c'est à l'ombre de ce château, au bord du canal de Briare, que nous vécûmes quatre ans, Catherine et moi, de 1992 à 1996 ; mais Leter – preuve que son travail est incomplet – n'en fait nulle mention. 

J'ai évoqué l'existence de liens entre socialisme et antisémitisme : Leter, sur ce sujet comme sur les autres, ne se contente pas d'affirmer. Sa lecture du Sur la question juive de Marx est ravageuse. Encore plus terrible peut-être, la démonstration qu'il donne de l'appétence au plagiat, pour ne pas dire au pillage, de Karl Marx, dans l'œuvre des économistes français du XIXe siècle, de ce Destutt-de-mon-village jusqu'à Frédéric Bastiat en passant par foule d'autres. Plagiat “économique”, là ; mais aussi pompage politique des théoriciens socialistes français, dont j'ai un peu la flemme de vous recopier les noms (Considerant, Dunoyer, Quesnay…).

J'ai oublié de dire que Leter est, au départ (mais au départ de quoi ?), professeur de lettres ; ce qui fait, sans doute, qu'il a lu Philippe Muray et qu'il le convoque d'une manière que celui-ci (mais allez donc faire parler les morts…) aurait probablement acceptée ; et Stendhal aussi ; et quelques autres, dont Balzac. 

Je m'arrête là. Dans dix minutes, je vais me traiter d'imbécile, pour avoir oublié telle chose que je voulais absolument dire, parce qu'elle m'avait emporté, la lisant : tant pis. Je vais conclure là-dessus : j'ai commencé ce livre en me disant que je n'en dépasserais pas le tiers (et, de fait, j'ai transpiré durant ce premier tiers) ; à présent, je me demande quand va paraître le volume deuxième de ce Capital, dont il doit y en avoir quatre, et je m'en impatiente déjà.

C'est vous dire.

samedi 7 février 2015

Attention, livre très dangereux !


Depuis quand n'a-t-on pas ouvert le Journal de voyage en Italie de Montaigne ? L'Histoire des Francs de Grégoire de Tours ? A-t-on jamais lu une seule ligne de Souvestre et Allain, ces duettistes de l'horreur ? Du Bellay, depuis quand le négligeons-nous ? Et le citoyen Célestin Guittard, donc ! Ce Monsieur Tout-le-Monde parisien qui tient son journal sous la Terreur sans comprendre goutte à ce qui se déroule sous ses yeux – préfiguration de l'habitant type de la blogoboule –, comment a-t-on pu se dispenser de lui pendant si longtemps ? Et pourquoi ne possède-t-on pas, là, juste à main droite, à côté du Littré, le Grand Larousse universel du XIXe siècle ? Et puis, et puis… Découvrir Custine ! Relire Benda ! Reprendre Montherlant ! Retenter Melville ! Revenir à Constant ! Essayer Rosny ! L'angoisse monte rapidement, en même temps que tous ces désirs crépitent. On se prend à transpirer d'abondance, et, si l'on attrape un chaud-et-froid en sortant d'ici, ce sera la faute de M. Dutourd, qui, par ces chroniques rassemblées, tente de nous prémunir Contre les dégoûts de la vie, mais assurément pas contre les envies brutales de littérature ni, donc, contre les yeux qui larmoient, les gorges qui ardent et les nez qui ruissellent. Cependant, on lui pardonnera facilement car, s'il est deux choses qui rappellent l'enfance heureuse, quand elle le fut, ce sont bien les lectures avides et les inhalations.

jeudi 5 février 2015

Le capital m'est tombé dessus…


… Plus exactement, il s'est posé dans ma boîtes aux lettres ce matin. Si j'en crois l'avertissement liminaire, ce volume de quatre cents pages devrait être suivi de trois autres, respectivement sous-titrés Le Mythe du capitalisme, Théologie du capital et enfin Être et capital : pour une philosophie de l'avoir.

Je comptais recopier ici le dernier paragraphe de la quatrième de couverture, mais je m'aperçois que c'est exactement ce qu'a fait Michel Desgranges dans son billet d'hier. Puisque me voilà grillé, contentons-nous d'indiquer les trois parties de ce premier tome :

– Anthropologie du capital,
– Sociologie du capital,
– Poétique du capitalisme.

Cela peut sembler rébarbatif ; mais, pour avoir aléatoirement grappillé quelques pages çà et là dans le volume, je puis déjà dire que la lecture en est rendue fort agréable par une écriture fluide et point du tout jargonnante, encore moins jargonneuse, et bien évidemment pas jargonneresse. Et puis, un auteur qui peut intituler un chapitre Marx, né trop tard dans un monde trop vieux, ou encore Hyperboles, hypotyposes, hypallages, celui-là a toutes chances d'être un honnête homme.

lundi 2 février 2015

Entre tatillons de la syntaxe…


Terminé hier, juste avant le dîner, le journal 2014 de Renaud Camus, intitulé Morcat.(la libraire est par là). Tout au long de ces six cents pages, je n'ai cessé de me féliciter d'avoir renoncé à la lecture quotidienne en ligne, qui m'avait beaucoup frustré en 2013 : ces deux derniers jours, j'ai retrouvé, intact, le plaisir que j'ai depuis au moins huit ans maintenant, à lire ce journal d'une seule coulée. Évidemment, c'est la loi du genre, certaines parties m'ont moins intéressé que d'autres ; c'est notamment le cas de toutes les péripéties politiques, la campagne électorale du NON, en particulier. Mais enfin, c'est loin d'être l'essentiel du volume, Dieu merci. Pour le reste, je me suis trouvé particulièrement sensible (ben tiens !) à la façon dont Camus traite de la fuite du temps, de la perte en général, du monde que l'on va peut-être quitter (je veux dire : peut-être bientôt…), dont on regrettera les splendeurs, mais certainement pas ce qu'il est si acharné à devenir.

J'ai beaucoup souri. En raison de cet  humour dont Camus se départ assez rarement, et qui est très efficace sur moi, mais aussi grâce à son comique involontaire, lequel intervient dès qu'il est question de ses ennuis de santé, et principalement urinaires (ce n'est certes pas le monorénal que je suis qui lui jettera la pierre…). Camus fait partie de ces gens, que je crois assez nombreux – peut-être le bon docteur Pluton saura-t-il nous éclairer à ce sujet, ou le bon docteur Arié –, qui révoquent presque systématiquement en doute ce que leurs disent les médecins de leur état et qui, aussitôt, s'empressent d'établir à la place du leur un diagnostic hautement fantaisiste de leur cru. Parmi les écrivains du XXe siècle, ils sont au moins deux, à ma mince connaissance, à être, ou avoir été, affectés de cette étrange maladie mentale : Marcel Proust et Renaud Camus. Je crois que, dans ce domaine, le second fait preuve d'une loufoquerie encore plus réjouissante que le premier – mais il faudrait se reporter à la correspondance de Proust pour pouvoir comparer utilement.

Le lecteur pourra s'amuser également d'une chose qui n'est nullement drôle pour l'auteur, à savoir ses démêlés internétiques avec trois ou quatre aliénés, fous furieux, déments en liberté même pas surveillée ; des guignols bave aux lèvres qui ne cessent de l'accuser des pires maux du temps (racisme, antisémitisme, extrême-droitisme, etc.), mais qui pimentent leurs cris d'orfraies et leurs indignations de chaisières de ce qui se fait de plus crapuleux et ordurier en matière d'insultes anti-homosexuelles. On ne donnera aucun nom (mais Camus, lui, les donne…) ; disons que le chef de file de ces camisolards s'est fait, dans la blogoboule, la réputation – méritée – d'écrire le français comme un Basque espagnol.

Une autre bonne nouvelle (mais quelle était donc la première, déjà ?) est que, Camus ayant moins voyagé en 2014 que certaines autres années, le journal est moins envahi par les jérémiades hôtelières ; il y en a juste ce qu'il faut pour convaincre et rassurer le visiteur régulier que, oui, ouf ! on est bien chez Camus et nulle part ailleurs. 

Le dernier membre de la phrase précédente est tout à fait bancal syntactiquement (rassurer que…), je le sais mais le laisse néanmoins, car il va nous faire office de transition. À la date du 23 juillet (page 349), Camus aborde justement cette question de la correction, voire de l'hyper-correction, au travers de quelques exemples de phrases qui, d'après lui, ne devraient pas pouvoir s'écrire (même si, pour l'une d'elles, il reconnaît qu'elle n'aurait nullement gêné un Saint-Simon). Ainsi : « Je ne voulais pas qu'il vienne et c'est exactement ce qu'il a fait. » Il a bien sûr raison, la phrase pêche par sa syntaxe, dans la mesure où le “ce qu'” de “ce qu'il a fait” ne se rapporte à rien.  Mais, aussitôt, Camus convient que la solution de remplacement, correcte, elle, n'est guère satisfaisante : « Je n'avais aucune envie de le voir venir, et c'est exactement ce qu'il a fait. » En effet, la première phrase est beaucoup plus satisfaisante pour l'œil et l'oreille, si elle ne l'est pas pour la syntaxe ; plus rapide, plus fluide, plus élégante en un mot.

Il cite un autre exemple, qu'il dit caricatural, et de fait, on peut trouver qu'il est, qu'il se constitue presque en gag. Néanmoins, je me sentirais tout prêt à l'avaliser, à l'accueillir, à lui fournir des papiers en règle et des prestations sociales d'urgence, tant les substituts corrects qu'on peut lui trouver font lourdauds à côté de lui. Voici : « Elle adore tout ce qui est anglais, et d'ailleurs elle y passe l'été. » Si une telle phrase me venait sous la plume, je suis presque certain que je la garderais ; même si, en dehors de Camus qui est hors concours, il n'est pas facile de trouver plus tatillon de la syntaxe que moi. Mais je ne le suis pas au point de me muer en une sorte de syntaxidermiste – Camus non plus, d'ailleurs.

C'est en tout cas le précieux mérite de ce journal ; de ce journal dans son immense ensemble, pas uniquement du volume qui vient de paraître : on peut, presque à chaque page, s'arrêter de lire pour dialoguer silencieusement et à perte de vue avec son auteur, sans le lasser jamais.

Des reproches ? Non, en vérité aucun. Vraiment ? Même pas un tout petit, pour jouer les critiques objectifs ? Allez, si vous y tenez : pourquoi diable Renaud Camus s'obstine-t-il, tout au long de ce livre, à écrire “minuit et demi” au lieu de “minuit et demie” ?

vendredi 30 janvier 2015

Le blues du chanteur


C'est une vérité admise, intouchable, presque sacrée depuis la pauvre comédie de Berger et Plamondon : tous les hommes d'affaires sont des ratés, même lorsqu'ils ont réussi ; tous, si on les pousse un peu, n'ont que ce lamento à la bouche (obligatoirement goualé dans les aigus pour montrer qu'on a de la voix) : J'aurais voulu… être un artiiiiiiiiiiste ! 

Or, rien n'est plus faux, évidemment. Les hommes d'affaires rêvent probablement de tas de choses – accroître leur chiffre d'affaire, bouffer leur concurrent direct, se taper un top model international, divorcer de leur emmerdeuse de femme sans que ça leur coûte trop cher, enrayer les métastases de ce putain de cancer, etc. –, mais certainement pas de devenir un guignol à paillettes beuglant dans un micro devant un parterre d'abrutis des deux sexes.

En revanche, être un artiiiiiiiste, être reconnu comme artiiiiiiiiste, c'est typiquement un rêve de chanteur ; et la preuve qu'ils n'en sont pas, des artistes, c'est qu'il répète toute les cinq minutes qu'ils le sont. Revisionnez sur Youtoube toutes les interviews de Michel-Ange, Mozart, Racine, Goya, Beethoven, Proust, Picasso et les autres : jamais vous ne les entendrez se revendiquer artiiiiiiistes. Simplement parce que ça leur semble aller de soi : est-ce qu'un humain normal passerait son temps à faire remarquer qu'il a deux bras et deux jambes ? Qu'il est capable de s'exprimer dans un langage articulé ? Vous voyez…

Il y a aussi un autre rêve qui tenaille les batteurs de planches, encore plus prégnant peut-être, on en voit des exemples tous les jours ; et c'est celui de devenir hommes d'affaires. J'aurais voulu être un businessmaaaaaaan ! Le voilà, le vrai rêve du chanteur.

Catherine et Bergotte ont failli attendre


Tant espérée qu'elle était, la neige est là depuis une dizaine de minutes ; elle ressemble un peu à des flocons de purée Mousline tombant de leur sachet de plastique dans la casserole. Elle “tient” au sol, alors que, contrairement à Catherine et Bergotte qui frétillent de la promenade en vue, je ne tiens pas spécialement à elle. Mais, dans sa tanière, l'ours hébertiste s'en moque : il y a des victuailles dans la souillarde et du pain en tranches dans le congélateur : que pourrait-il bien nous arriver ?

jeudi 29 janvier 2015

mercredi 28 janvier 2015

Peut-on lire Maurice Druon ? On peut.


N'ayant jamais lu une ligne de Maurice Druon, et n'en souffrant pas plus que cela, pourquoi ai-je soudain éprouvé le besoin de combler cette lacune, il y a quelques jours, et de commander Les Grandes Familles, roman qui obtint le prix Goncourt en 1948, comme me le rappelle utilement Wikimachin ? Qu'importe, cela fut fait. Une chose agace dès les premières pages, mais l'auteur n'y est pour rien : c'est que, lorsque apparaît un personnage, vient aussitôt se glisser, en insistante surimpression, le visage de l'acteur qui en interprétait le rôle dans le film de La Patellière, savoureusement dialogué par Audiard. C'est encore plus criant lorsque la description de Druon ne “colle” pas avec le comédien : imagine-t-on sans sursauter Gabin affublé d'un collier de barbe noire? Blier maigre ?

Maintenant la question, dont je vois bien que certains de vous se la posent : doit-on lire Maurice Druon ? Le lire aujourd'hui ? Je ne sais pas si on doit, mais en tout cas on peut ; c'est même très agréable, sauf si l'on recherche dans un roman des audaces formelles, une révolution dans le style, etc. Les Grandes Familles auraient parfaitement pu être écrites cinquante voire soixante-dix ans plus tôt, sans y changer un mot : le lecteur de 1900 et celui de 1880 s'y seraient sentis tout à fait chez eux. Pour autant, ce n'est pas rien. Avant d'y retourner – il me faut assister aux obsèques du grand poète Jean de La Monnerie –, je vous en copie une page, prise à peu près au hasard. Juste avant ce passage, Druon vient de parler des vieillards de 1920 (l'époque du roman) et de leur désarroi face au monde qui émerge, suite à la guerre qui vient de s'achever, et que leur âge n'est plus capable de comprendre. Voici :

« On pouvait hausser les épaules : il y avait pourtant d'autres motifs à leurs jugements que le ressentiment éternel des vieillards. Entre les sociétés de 1910 et de 1920 s'était ouverte une crevasse plus profonde, plus certaine qu'entre la société de 1820 et celle de 1910. Il en était de Paris comme de ces gens dont on dit : “ Il a vieilli de dix ans en huit jours. ” En quatre ans de guerre, la France avait vieilli d'un siècle, son dernier siècle peut-être de grande civilisation ; et cette fringale de vivre que connaissait Paris était une avidité de poitrinaire.
» Une société peut être heureuse tout en portant ses lésions internes ; le malheur vient après. Pareillement, une société peut paraître heureuse alors que beaucoup de ses membres souffrent.
» Les jeunes gens reportaient sur leurs aînés la responsabilité de tous leurs maux visibles et prévisibles, de leurs difficultés du jour même, des vagues calamités du lendemain. Les vieillards qui avaient fait ou faisaient encore partie des dix mille s'entendaient accuser de crimes qu'ils n'avaient pas conscience d'avoir commis, d'égoïsme, de lâcheté, d'incompréhension, de légèreté, de bellicisme. Or, leurs accusateurs, pour leur part, ne semblaient pas témoigner de beaucoup plus de générosité, de conviction, ni de pondération. Quand les vieillards leur en faisaient la remarque, les autres s'écriaient : “ Mais c'est vous qui nous avez faits comme cela ! ”
» Et chaque homme, au foyer même des rayons que Paris émettait, suivait le tunnel de sa propre vie ; le passant, inconscient du grand dôme de clarté sous lequel il marchait et qui était visible à plusieurs lieues à l'entour, ne distinguait devant lui que le trottoir sombre. »

(Pages 22 et 23 de l'édition du Livre de Poche.)

samedi 24 janvier 2015

Misère du clocher sur scène


Debout, dos à la porte fermée de la Case, seul avec ma cigarette, et une espèce de silence. Au-dessus de moi quelques étoiles, car le ciel est dégagé ; dix fois moins sans doute que dans l'œil de mon arrière-grand-père, et de ses propres aïeux, à cause des lampadaires de la rue “de derrière”, dont j'ignore le nom, et du halo diffus qui monte de Pacy. En face de moi, légèrement décalé sur la gauche, le clocher de l'église du Plessis, avec son petit coq tournant au sommet. Là non plus, pas moyen de me raccorder à aucune des générations mortes, pour qui, en ce moment, le clocher aurait déjà disparu dans la nuit, quand le mien est éclairé, mis en valeur, par des projecteurs. Et tout va ainsi.

La véritable nature d'un clocher est certainement de se fondre dans le soir, puis de disparaître dans la nuit, quand tout le monde le sait là. Je suppose que, dans les temps anciens, mais fort proches, le clocher n'avait nul besoin d'être éclairé : il était sa propre lumière, même dans la nuit, quand on ne le voyait plus ; l'œil ne le discernait plus : l'esprit le savait là. Et si l'esprit était en berne, un moment, si la bestialité humaine prenait les guides, le clocher était tout de même là, d'autant plus présent qu'il était invisible ; terrible et bienveillant.

Les projecteurs ne sont pas mis en place et allumés pour montrer le clocher, mais pour l'annuler ; pour nier sa lumière propre : on n'éclaire que ce que l'on croit éteint et qu'on ne voit plus.

Les Derniers Jours


Je ne remercierai jamais assez Michel Desgranges de m'avoir conseillé ce livre. N'étant qu'à peine arrivé à la centième de ses six cent cinquante pages, je ne vais pas commencer à plastronner à son sujet. Disons simplement, pour l'instant, que, de nos jours, il devient de plus en plus rare de tomber sur un livre d'histoire écrit dans une langue aussi élégante et claire, dont le propos, pour dense qu'il soit, reste toujours limpide.

Malheureusement, je crains que ce ne soit pas encore le récit minutieux de ce grand effondrement d'empire qui puisse me rendre des envies de sauts et de gambades…