lundi 18 novembre 2019

Les scandaleux propos de Monsieur Paul


« Ce qu'il faut dire, c'est que c'est une chimère de vouloir offrir au public d'autres œuvres que celles qu'il aime et de croire qu'il saura les apprécier. L'éducation artistique du public ? l'art pour le peuple ? tout ce qu'on a rêvé dans ce sens ? Autant entreprendre de rendre intelligents et sensibles les gens qui ne le sont pas. Vous n'empêcherez jamais que certaines gens se plaisent mieux au café-concert qu'à une pièce d'Ibsen et entendent mieux les polissonneries de certains vaudevilles que la passion de Racine ou l'esprit de Beaumarchais. C'est même ce qui fait la valeur des pièces d'Ibsen, la beauté de Racine et l'esprit de Beaumarchais de n'être pas entendus d'eux. Je suis gêné d'exprimer de tels lieux communs. J'ajouterai que tout est bien ainsi. J'ai horreur des rustres qui font des grâces et j'aime mieux un brave imbécile qui se satisfait de choses à sa mesure que le même faisant l'entendu à d'autres qui l'ennuient en secret. Qu'on laisse l'art tranquille. Notre époque n'a déjà abaissé que trop de choses. Qu'on ne se mêle pas d'enseigner ce qui ne s'enseigne pas, ce qui est don, sens, aspiration, compréhension naturels et, malgré tout ce qu'on peut dire de contraire, l'apanage d'une élite. Les choses à apprendre au peuple ne manquent pas, auxquelles il est d'ailleurs aussi rétif. […] Depuis le temps que la plaisanterie dure, avec le théâtre pour le peuple, les musées du soir et l'art pour tous, les gens qui y ont cru devraient en être revenus. »

Ce qui précède est extrait par moi d'une chronique théâtrale de Maurice Boissard – c'est-à-dire Paul Léautaud, comme l'on sait –, publiée dans la NRF du 1er novembre 1921. C'est un paragraphe que l'on devrait donner à lire et à méditer à tous ceux qui déplorent l'absence d'une télévision “de qualité”, et qui voudraient voir éclore çà et là dans le paysage des “chaînes culturelles”. Depuis le temps, comme dit ce scandaleux élitiste de Léautaud, ils devraient savoir qu'une telle invention est purement aporétique. Il suffit de constater dans quelle insondable médiocrité a sombré Arte pratiquement dès le lendemain de sa création, et de ricaner doucement devant les pathétiques efforts que font ses dirigeants successifs pour (re)gagner une audience qu'ils n'ont jamais eue. Tous les patrons de télévision savent qu'introduire du culturel dans leurs programmes aurait, sur les chaînes qu'ils dirigent, le même effet que proposer une pastille de cyanure à un individu suicidaire. De fait, ils s'en gardent bien.

samedi 16 novembre 2019

Les préjugés de Winston, les partis pris de Churchill


Si elle est passionnante, cette vie de Winston Churchill, cela doit beaucoup à son personnage principal et fort peu à son biographe. Je n'avais encore rien lu de François Bédarida, historien catholique-de-gauche, dont Dame Ternette m'apprend qu'il est mort en 2001 : ce n'est pas ce livre-là qui me fera regretter mon ignorance. M. Bédarida écrit un français certes correct, mais uniquement dans les nuances de gris – avec beaucoup de gris et peu de nuances. De plus, on sent dès les premières pages qu'il n'est pas homme à se laisser intimider par un cliché, encore moins à reculer devant lui quand il se présente au bout de sa plume : on se taille la part du lion, on fait d'une pierre deux coups, etc. C'est très reposant, en un sens, très grand-public ; c'est assez vite lassant. M. Bédarida n'est pas davantage du genre à éviter les explications passe-partout, surtout lorsqu'elles sont dans une tonalité psychanalytico-café-du-commerciale : il s'en donne à cœur joie (moi aussi, je sais jongler avec les clichés…) dès qu'il s'agit d'exposer les rapports du futur Prime avec ses parents – image du père, absence de la mère, blablabla…

Mais l'une des grandes affaires de M. Bédarida, celle qu'il ne semble jamais perdre de vue, même si c'est du coin d'un œil discret, c'est de nous assurer que, s'il est arrivé à Sir Winston de penser très mal, lui, au moins, pense toujours très bien. Très comme il faut. Très “dans les rails”. Cela éclate dans le passage dont je vais donner un extrait (c'est moi qui mets l'italique). On vient d'aborder un sujet ô combien épineux, la vision que pouvait avoir le jeune Churchill, secrétaire d'État aux colonies, de l'Afrique et de ses habitants de souche :

« […] Il faut dire que Churchill lui-même partage très largement les préjugés raciaux et colonialistes de son milieu et de son temps. Dans son univers, il existe une hiérarchie à l'intérieur de l'espèce humaine […]. “Les indigènes, écrira-t-il retour d'Afrique à propos des Kikuyu, sont des enfants, enjoués, dociles, mais ils gardent quelque chose de la brute.” Le seul espoir pour les arracher à “leur dégradation actuelle […], c'est l'auguste administration de la Couronne”. On ne saurait imaginer plus belle accumulation de clichés… Ces partis pris raciaux, Churchill les conservera toute sa vie : jamais ils ne cèderont devant l'idée de l'unité du genre humain ni devant le principe de l'égalité des races. »

Le lecteur sympathisant du parti socialiste et abonné à Témoignage chrétien peut respirer : M. Bédarida et lui-même sont et resteront du bon côté de la barrière, tandis que Sir Winston continuera à moisir dans les ténèbres engendrées par ses préjugés et ses partis pris.  Car il va de soi que, sur ce sujet, Churchill ne saurait avoir ni idées ni opinions : seulement des préjugés et des partis pris.

Malheureusement, porté trop haut par la vague progressiste qui le soulève, M. Bédarida se perd de vue et en arrive à se trahir plus ou moins. Lorsqu'il admet que l'unité du genre humain n'est qu'une idée, et non un fait, et surtout quand il avoue que l'égalité des races n'est qu'un principe. Or, un principe, c'est soit une proposition initiale, posée et non déduite, soit une règle s'appuyant sur un jugement de valeur. C'est à dire à peu près le contraire d'une chose prouvée par les faits, démontrée par la science, etc. Ce qui, bien sûr, n'empêche nullement Winston Churchill d'être gravement coupable de n'y pas adhérer, et de prétendre se baser sur ses propres observations plutôt que sur les principes de son futur biographe.

Le plus amusant est que M. Bédarida ne s'aperçoit pas que, pris par son élan, il en arrive à donner des armes à plus progressiste que lui, à risquer le débordement sur sa gauche. Car se cramponner au principe de l'égalité des races, c'est considérer comme avérée l'existence des dites races. Et ça, on le sait bien, c'est digne des heures les plus sombres, et il serait scandaleux que cela restât impuni.

Finalement, M. Bédarida a sans doute bien fait de quitter ce monde à l'orée du millénaire : s'il avait vécu, traînant partout après lui cette casserole raciale, il aurait vu de quel bois de justice se chauffaient les associations lucratives sans but ni raison.

jeudi 14 novembre 2019

Sa Majesté sur écran plat


Depuis une dizaine de jours, nos soirées sont occupées par une série télévisée anglaise intitulée The Crown. Comme son nom l'indique plus ou moins, elle retrace le règne d'Élisabeth II, la souveraine actuelle, en ses débuts pour ce qui est des deux premières saisons, c'est-à-dire où nous en sommes rendus. Si j'ai bien compris, quatre saisons sont prévues en tout, et l'histoire doit se prolonger jusqu'à l'arrivée dans le décor de la shampooineuse de luxe, Lady Diana – partie qui m'intéressera sans doute moins, dans la mesure où je risque d'avoir un peu l'impression de me retrouver à France Dimanche. Du reste, il y a déjà, dans les épisodes déjà regardés par nous, des aspects très people, notamment lorsque sont abordées les amours de la sympathique Margaret – qui, entre nous, devait être une fieffée cochonne. 

Mais enfin, pour ce qui est des deux premières saisons, qui vont du mariage de la future reine (1947) à l'assassinat de Kennedy, on peut dire que c'est une bonne série, comme savent en faire les Anglais, au contraire de nous autres : excellents acteurs (avec mention particulière pour John Lithgow, qui campe un très-savoureux Churchill), bon rythme – avec toutefois quelques baisses de régime dans certains épisodes –,  superbes décors (évidemment !) très bien filmés, somptueux châteaux, luxueux appartements, Rolls et Jaguar à tous les étages, etc. Surtout, on n'y voit pas l'ombre d'un pauvre, ce qui est tout de même bien agréable : nous en avons déjà deux à la maison, en les personnes de nous-mêmes, ce n'est pas pour en retrouver d'autres le soir dans notre téléviseur. Surtout s'ils ne parlent pas la langue.

lundi 11 novembre 2019

Solitude de l'antiphobe


Marche contre la très-sinistre “islamophobie”, hier à Paris : à peine plus de dix mille personnes parmi lesquelles, à en juger par les photos, une majorité de musulmans, femmes voilées et barbus vociférants. Pour une grande manifestation nationale, cela revient à peu près à dire qu'il n'y avait personne. 

Nous sommes vraiment d'indécrottables racistes, pas à tortiller.

samedi 9 novembre 2019

Le Mur ou : Tentative de réhabilitation du communisme est-allemand

Bien entendu, les marionnettes pavloviennes qui grouillent dans les catacombes de chez Ternette y vont toutes, aujourd'hui – elles auront oublié demain –, de leur petit péan destiné à célébrer la chute du mur de Berlin (qu'elles appellent simplement “le Mur”, comme les mahométans disent “le Prophète”). Celle-ci a des souvenirs d'époque, cette autre des inquiétudes d'à présent, une troisième des attendrissements sans âge ou une brusque poussée de nostalgie sénile. Je ne critique pas : c'est “l'Espèce humaine”, comme disait Robert Antelme.

Pour apporter ma petite pierre à cette muraille en ruine, je voudrais qu'on me permette de noter une simple chose, inspirée par la photo proposée ci-contre. Que voyons-nous ? Un mur ? Non pas : deux murs. L'un maculé de gribouillis immondes, infantiles, hurleurs, agressifs et glaçants ; l'autre lisse, propre, digne, net, silencieux, imperturbable. 

On s'est donc bruyamment réjoui, alors et de nouveau maintenant, de ce que la moitié des Allemands qui en étaient privés, allaient désormais pouvoir s'exprimer, c'est-à-dire essentiellement saloper les murs à grandes giclées de tagures. Le 9 novembre devenait donc le jour du Guten Tag, celui où tous les Berlinois de l'Est allaient pouvoir faire la bombe, à l'égal des grenouilles décérébrées qui sautillaient déjà du côté festif de ce mur qu'ils venaient d'abattre pour en faire de petits souvenirs commercialisables. Et passer de l'état de vivants emprisonnés et bâillonnés à celui de cadavres braillards et dansant.

Ça valait le coup de pioche.

vendredi 1 novembre 2019

Soyons grand siècle !

Louis II de Bourbon-Condé, 1621 – 1686.

Il a débarqué, à cheval et en armure, vers la fin d'octobre.

dimanche 27 octobre 2019

GdC, réveille-toi, les hordes sont là !


Voilà maintenant plus d'une semaine que le blog de l'irremplaçable camarade Gauche de combat est “en sommeil jusqu'à nouvel ordre”. Je commence à m'en alarmer sérieusement : en l'absence de cet infatigable traqueur de nazis, ce blogo-Klarsfeld, ce Wiesenthal de banlieue nancéenne, les hordes hitlériennes vont évidemment s'empresser de proliférer méchamment. Cet automne déjà gris va rapidement virer au vert-de-, et je ne serais qu'à moitié surpris de voir, ces jours prochains, une quelconque division Das Reich déferler dans ma rue pour aller prendre ses positions d'assaut dans celles des Courts Sillons ou de la Mare du Four. (En tout cas, s'il est question de rassembler tous les villageois dans l'église, sous prétexte de vide-sacristie annuelle ou de choucroute des anciens, moi je me casse illico.) 

Bref, si l'on veut conserver une chance de repousser ces nouvelles heures-les-plus-sombres qui se profilent, il faut à tout prix et urgemment réveiller notre flambeau antifasciste, probablement victime d'un maléfice auprès duquel celui subi par la Belle au bois dormant ferait figure d'anodine tisane vespérale. Seul un véritable électrochoc, je le crains, pourra tirer notre héros de cette ornière soporiforme. 

Un baiser de Marion Maréchal par exemple. Avé la langue.

mardi 22 octobre 2019

Les aventures de Gabriel, le méchant philopède


Bien sûr, je pourrais prendre la défense de Gabriel Matzneff, ce fut d'ailleurs mon premier mouvement, tant l'affaire dont il est le centre depuis quelques jours éclate de ridicule, avec ses minuscules haines maquillées en grands principes et ses bigoteries sous-jacentes. La “pédophilie” a ceci de commun avec le “racisme” – les guillemets sont là pour marquer l'égale et complète impropriété de ces deux termes – qu'elle autorise, dès que le mot est prononcé, ses pourfendeurs à dire absolument n'importe quoi, à proférer les énormités les plus saugrenues d'un ton n'admettant aucune réplique, ni même la moindre nuance.

Sur Causeur, une demoiselle Pélaprat écrit notamment ceci (c'est moi qui souligne), à propos de l'homme qu'elle a pris pour cible : « […] il revendique fièrement des rapports pédophiles qui, par définition, ne sont jamais librement consentis par les mineurs de moins de quinze ans. » Par définition, vraiment ? Définition de quoi ? Établie par qui ? En fonction de quelles prémisses ? À quel usage ? Et quelle puissance divinatoire êtes-vous donc, Mademoiselle, pour savoir aussi sûrement ce qui se passe dans le cerveau de tous les adolescents de moins de 15 ans, au moment où une main adulte se glisse dans leur culotte ? À quelle expérience mystérieuse vous adossez-vous pour écarter avec tant d'assurance toute possibilité de plaisir, voire de fierté, dans quelques-uns de ces cerveaux-là ?

Personnellement, j'ai horreur des enfants, en particulier de ceux des autres. Et, lorsque j'en étais un moi-même, jamais la moindre grande personne n'a eu l'idée d'attenter à mon innocence sacrée. En revanche, j'ai connu trois ou quatre personnes – dont une femme – à qui c'était arrivé et qui, par-delà les années, n'en conservait qu'un souvenir plutôt amusé ; ou disons : indulgent. Je n'en tire évidemment aucune conclusion générale, ni le moindre par-définition. Et je sais bien que, placés dans les mêmes circonstances, d'autres ont pu en souffrir terriblement.

Je ne tire pas de conclusion, mais je m'étonne que l'on puisse tranquillement, sereinement, avec la belle conscience du devoir accompli, appeler au lynchage d'un homme qui prétend avoir eu des rapports sexuels avec des enfants. Car, tout de même, on parle ici d'un écrivain qui, sous couvert d'autobiographie, peut bien raconter ce qu'il veut, vrai ou non, exagéré ou minimisé. Que savons-nous de la réalité ? Y a-t-il eu plaintes de ses nombreuses “victimes” ? Vous avez des dossiers à charge pour justifier vos appels au meurtre citoyens ?

Oui, décidément, j'aurais eu de quoi prendre la défense de Gabriel Matzneff, même sans compter les trois ou quatre arguments supplémentaires que je me garde dans la manche pour ne pas lasser les patiences. Mais j'ai choisi de renoncer. Simplement parce qu'il m'est apparu avec une quasi certitude que M. Matzneff lui-même devait, vis-à-vis de ses procureurs vociférants, n'éprouver autre chose que le plus insouciant mépris.

Car le philopède est toujours assez hautain. Par définition.

lundi 21 octobre 2019

Je n'y suis pour personne


Qu'on ne me cherche pas au Plessis-Hébert et environ, qu'on ne s'attende plus, avant un joli moment, à me rencontrer dans les allées lugubrement hilares du XXIe siècle : parti sans trop de hâte de mes domaines, passant par Ivry puis doublant Pontchartrain, me voici à Versailles, accueilli au château comme un plénipotentiaire arrivant en grand arroi de ses marches normandes. Je suis un peu en avance, c'est vrai : le jeune roi, à peine désendeuillé de son mentor cardinal, vient seulement de se débarrasser de l'encombrant Foucquet, et le dit château n'est encore que le pavillon de chasse qu'aimait feu le roi son père. La cour est encore déserte de Cour. Mais je compte bien assister à toute la suite, aux magnificences comme aux fracas du règne, avec les guides assermentés que je me suis choisis : 

Louis XIV de François Bluche (incessamment attendu, si le coursier ne verse pas dans quelque fondrière),

La France de Louis XIV, de Pierre Gaxotte,

Le Siècle de Louis XIV de Voltaire,

et aussi, en guise de récréation entre deux chapitres denses, les lettres de la princesse Palatine, savoureuses, à la fois fondantes et acidulées comme des bonbons de haute époque.

Donc, inutile d'agiter la cloche de mon portail, ni de hanter les blogocouloirs en braillant mon nom à tous courants d'air : je n'y suis pour personne fors le roi, sa suite et ses armées.

jeudi 10 octobre 2019

Les cacahuètes de GdC


Il y a quelques jours, dans l'une de ses blogobavures (du verbe baver), le camarade Roland, alias Gauche de Combat, alias Adolfo Ramirez, écrivait entre autres âneries ceci : 

« Je dirais même que je sirotais volontiers, devant pareil spectacle jubilatoire, un grand lait menthe en grignotant des cacahuètes. » 

En une fraction de seconde, tout s'est remis en place, la lumière s'est faite, le voile du temple s'est déchiré : de la part d'un individu, non seulement capable d'ingurgiter du lait à la menthe sans y être réduit par la force, mais en outre éprouvant du plaisir à accompagner son breuvage démoniaque de cacahuètes, de la part d'un tel humanoïde, on peut s'attendre à tout, et il est inutile de s'indigner ou de s'esclaffer lorsqu'il a des réactions particulièrement stupides ou ignobles, voire les deux ensemble, comme c'est si souvent le cas de notre Rolandin : cet homme évolue dans le monde et l'existence d'après des critères entièrement différents de ceux de l'humanité courante. Et c'est selon les mœurs propres à sa planète, que l'on imagine lointaine, qu'il conviendrait d'apprécier par exemple son irrésistible propension à la délation de toute personne non exactement semblable à lui : dans sa galaxie, cela correspond peut-être à ce que les scouts de chez nous appellent une B. A

Délation presque mécanique, donc ; sauf, bien sûr, dès lors qu'il s'agit de ses amimusulmans, pour reprendre le syntagme figé qu'il utilise de façon parfaitement psittaciste, comme s'il tentait à toute force de s'en convaincre lui-même sans jamais y parvenir tout à fait. Il devrait quand même se renseigner – on n'est jamais trop prudent avec ses amis – pour savoir si les cacahuètes arrosées de lait à la menthe forment bien un mélange halalo-compatible. Sinon, gare à l'halalie.
 

mercredi 2 octobre 2019

Le coup du pape François


J'apprends avec une sorte de jubilation mauvaise que le consternant pontife dont sont coiffés mes amis catholiques a inauguré, dimanche dernier, sur la place Saint-Pierre, une statue en hommage aux migrants. Plus exactement, il s'agit d'un groupe statuaire, représentant, dans une barque que l'on suppose associative, 140 migrants “de différentes cultures et périodes historiques” (ben voyons…). La chose s'appelle Angels Unaware, ce qui signifie, apprends-je par ailleurs, “anges inconscients”. C'est presque trop beau pour être vrai, on aimerait avoir soi-même inventé un truc pareil. 

Mais, d'un autre côté, pourquoi faire preuve d'une telle timidité ? Pourquoi s'être arrêté au milieu du chemin en faisant de tous les pouilleux de la terre de simples “anges” ? Il faut les proclamer dieux vivants ! clones christiques ! duplicatas sacrés ! Ainsi, la boucle sera bouclée et la messe, dite : quiconque, alors, émettra la moindre réserve quant à l'opportunité de l'invasion en cours pourra être automatiquement convaincu de blasphème et traîné de suite devant les tribunaux de l'inquisition new look, laquelle fait chaque jour davantage la preuve de sa belle efficacité. Les mauvais esprits, les négateurs de la nouvelle religion en resteront sonnés comme après un coup de gourdin derrière la nuque. C'est ce qu'on pourrait appeler : le coup du pape François.

Du reste, nos migrants séraphiques ne sont pas les seuls à se voir sanctifier par le nouveau monument, le même pape, décidément en grande forme, ayant ensuite balbutié la phrase suivante (je souligne) : « Et c’est vrai, il ne s’agit pas seulement d’étrangers, il s’agit de tous les habitants des périphéries existentielles qui, avec les migrants et les réfugiés, sont des victimes de la culture du déchet ». Qui, un jour, n'a pas rêvé de quitter définitivement les grandes villes de l'âme pour aller se faire construire un modeste pavillon dans une gentille périphérie existentielle ? Là ousque le miel diversitaire coule à gros bouillons dans les caniveaux, tel le lait dans les ruisseaux de Chanaan ?

Par contre, je me demande où notre pape, tout existentiel et périphérique qu'il puisse être, a vu que nous pratiquerions la “culture du déchet”. À tout le moins, il aurait dû développer un peu, ses propos risquant d'être vicieusement interprétés par quelques antédiluviens, rétifs à la grâce des anges modern style du Vatican. Culture du déchet, culture du déchet… Ça vous a de ces relents, mon Père !

mardi 1 octobre 2019

Non, non, non, Julien Green n'est pas mort…

1900 – 1998.

Ce fut le grand choc de cette fin de septembre.

vendredi 27 septembre 2019

Dis, quand reviendras-tu ?


Son maître a quitté la maison, pour aller se livrer à de passionnantes activités dont le chien ne soupçonne nullement l'importance : acheter six tranches de jambon pour envelopper les endives de ce soir, faire provision de cigarettes, passer à la pharmacie pour un renouvellement des médicaments qui l'empêchent de mourir trop promptement…

Alors, il s'est installé dans le fauteuil du maître, lequel se transforme illico en observatoire de la rue, par où le Luminaire céleste devrait finalement réapparaître. Tant de fidélité tirerait bien des larmes, mais une question surgit, insidieuse : le chien s'est-il installé là pour garder la place du souverain, lui conserver sa suprématie, barrer la route aux éventuelles usurpatrices… ou au contraire a-t-il dans l'idée de lui ravir son trône, de devenir Luminaire à la place du Luminaire ? 

Un léger doute subsiste.


lundi 23 septembre 2019

Les appétits et la raison de Mr Johnson

Samuel Johnson, 1709 – 1784

 « Vendredi Saint, 1764.

« Je ne me suis pas corrigé. J'ai vécu oisif et inutile, sensuel dans mes pensées, et plus que jamais adonné au vin et à la nourriture. Mon indolence, depuis que j'ai reçu le sacrement la dernière fois, n'a fait que croître pour devenir aujourd'hui une paresse grossière ; elle est à présent coupable négligence. Mes pensées sont assombries par la sensualité. Et, bien que j'aie fait effort depuis le début de cette année, pour me priver de boissons fortes, mes appétits ont toujours vaincu ma raison. Une étrange sensation d'oubli envahit mon esprit si bien que je ne sais ce qui s'est passé dans l'année qui vient de s'écouler. Tout passe sur moi sans laisser de traces. Ce n'est pas la vie que le Ciel m'avait promise. »

Ce court texte, extrait des Méditations de Samuel Johnson, est cité par James Boswell dans son admirable Vie de Samuel Johnson (page 108 de l'édition donnée par Gallimard en 1954). Elle est intéressante dès le départ, cette Vie de Samuel Johnson ; ce qui, déjà, constitue une sorte de petit exploit : celui de nous intéresser à la vie d'un intellectuel anglais du XVIIe siècle, dont on n'a jamais lu la moindre ligne, même si on savait qu'il était l'auteur unique du plus prestigieux dictionnaire de la langue anglaise : une sorte de Littré d'Outre-Channel, et cent ans en avance sur le nôtre. Elle devient véritablement passionnante aux alentours de la page 90 (sur un peu plus de 400, dans l'édition indiquée plus haut), c'est-à-dire lorsque le jeune James Boswell rencontre en effet Samuel Johnson et devient rapidement l'un de ses intimes.  J'y reviendrai sans doute dans quelques jours (oupa, comme disent les cons de la blogoboule), c'est-à-dire quand j'aurai parcouru toute la vie du modèle et la plus grande partie de celle de son biographe.

James Boswell, 1740 – 1795

mercredi 18 septembre 2019

Moi, un manuscrit


Je viens de consacrer toute cette matinée – moins une quarantaine de minutes, distraites pour aller, par voies et chemins, faire gambader Charlus – à ce petit livre original et fascinant. Il s'agit d'un récit d'aventures s'étalant sur environ mille ans, à côté de quoi les pérégrinations d'un Indiana Jones passeront pour de simples promenades d'après-dîner. En dehors du “personnage” central, on en croise une foule d'autres, dont certains fort célèbres : Érasme, Henri Estienne, Thomas More, pour ne citer que les trois noms qui me viennent à l'esprit, et d'autres qui, bien que plus obscurs au profane, n'en sont pas moins, au regard de notre histoire, d'une importance capitalissime, comme aurait dit Proust. Pour en savoir plus…

Eh bien, ma foi, pour en savoir plus, on commencera par “cliquer” sur l'illustration ci-dessus afin de l'agrandir, ce qui rendra lisible le texte de couverture, lequel n'est rien d'autre que le début du premier chapitre. Ensuite, il n'y aura plus qu'à embarquer et à sillonner l'Europe en tous sens, à la suite de cette Anthologie palatine, vieille dame millénaire encore capable de séduire, d'amuser, d'instruire, et peut-être même de choquer.

mercredi 11 septembre 2019

Pour une nouvelle croisade féministe


Depuis quelques jours, la progressistosphère est toute bruissante d'indignation, en raison d'une vague d'homophobie – ne devrait-on pas plutôt dire, dans ce cas précis : une ola d'homophobie ? – qui déferlerait sur les tribunes et les pelouses des stades, semant la mort, le chaos et la désolation, telle une peste noire dans la France médiévale. Homophobie car, si j'ai bien compris, supporters, joueurs, arbitres, marchands de glaces en cornets : tout le monde s'entre-traiterait volontiers d'enculé. Ce qui semblerait signifier que, dans l'esprit de ces êtres, sans doute un peu frust(r)es, l'enculage serait un domaine exclusivement réservé à nos frères pédés.

Pour mettre fin à de tels préjugés, évidemment inacceptables (on est quand même en 2019, quoi, merde !), je pense qu'il est grand temps que nos sœurs de combat, nos défonceuses de plafond de verre, nos vaillantes féministes en un mot, se lancent dans une nouvelle croisade, en exigeant des pouvoirs publics la mise en place d'une sodomie strictement paritaire.

mardi 10 septembre 2019

Les forçats du travail de deuil


Bel éclat de rire tout à l'heure, à propos de cette affaire de Caravelle, abîmée en mer entre Nice et Ajaccio en 1968, dont j'ignorais absolument tout et pour laquelle Macron vient de demander la levée de je ne sais quelle classification “secret défense”. De toute façon, mon hilarité ne venait pas du dossier lui-même, dont je me fous rigoureusement, mais de la phrase prononcée par l'avocat niçois qui s'occupe de cela, et qui ne semble pas du tout effrayé par la menace du ridicule. Voici ce qu'a déclaré Me Sollacaro : « Tous les feux sont au vert pour qu'il y ait une reconnaissance politique pour dire voilà ce qu'il s'est passé. Les morts pourront reposer en paix, et les familles faire leur deuil. »

Bon, on lui accordera par indulgence spéciale le cliché fourbu de ces feux qui ont l'amabilité de passer au vert quand on leur demande, y compris en pleine mer. On trouvera déjà plus incongru le fait que les morts aient pu continuer à s'agiter durant tout ce temps au lieu de reposer en paix comme c'est habituellement leur tendance. Mais ce que je trouve irrésistible, c'est cette conclusion à propos des familles qui vont pouvoir “faire leur deuil”. On peut en effet imaginer leur soulagement : 51 ans passés à attendre, à se retenir de rire et de sourire, à se contraindre à la triste figure, à verser des torrents de larmes chaque matin, comme si c'était toujours le premier depuis l'accident… tout cela parce qu'il n'était pas question de “faire son deuil” avant de tout savoir sur les circonstances du crash. Comme il a dû leur paraître long, ce demi-siècle, à nos toujours sanctifiées familles-de-victimes ! Comme il devait leur tarder qu'il finisse, ce Jour des morts éternel !

Le pis est que, sans doute, leur calvaire n'est pas terminé, mais va seulement changer de nature. Parce qu'enfin, après un demi-siècle passé sous les crêpes noirs, on peut imaginer que nombre de ces affligés à perpète doivent aujourd'hui avoir, à la louche, entre 90 et 120 ans : allez donc vous attaquer à un travail de deuil digne de ce nom à des âges pareils ! En tout cas, voilà un record de “deuil en longueur” qui va être bien difficile à battre, c'est déjà une belle consolation. 

À moins qu'on ne retrouve inopinément, un de ces jours prochains, quelque par entre Castille et Estrémadoure, une ou deux familles-de-victimes des marins de ce galion espagnol coulé dans des circonstances mal élucidées au large de Saint-Domingue, en l'an de grâce 1562… Mais comment dit-on travail de deuil, en langue cervantessienne ?

dimanche 8 septembre 2019

Transmutation oblique de l'Un un en Un plusieurs

Ne reculant devant rien, j'ai choisi pour titre de ce billet à haute concentration philosophique celui de la thèse soutenue autrefois par Anicet Broutard, titulaire de la chaire d'ontologie créative au Collège de France, et accessoirement l'un des plus réjouissants personnages du nouveau roman de Michel Desgranges. Pour ceux qui ont eu le bon goût et le plaisir de lire Une femme d'État, du même et chez le même éditeur (Les Belles Lettres), il s'agit là du second tableau de ces Mœurs contemporaines dans l'étude desquelles notre auteur s'est courageusement et brillamment lancé. Et Dieu seul sait, peut-être, jusqu'où cette exploration le mènera !

D'emblée, le lecteur des Philosophes est plongé dans la tragédie la plus radicale. Anicet Broutard, déjà évoqué, se trouve dans un rayon de supermarché, son philosophone à la main et dûment branché, lequel appareil vient de lui rappeler qu'il est censé rapporter à Mélanie, sa douce épouse (et savoureux personnage, elle aussi !), un bidon de produit adoucissant pour le linge. Et c'est le drame :

« Il n'y avait pas un bidon du produit recherché, mais exactement onze, de marques et de contenances différentes, qui semblaient tous avoir les mêmes qualités, et de manière également superlatives. Il se trouvait donc devant ce que son École nommait un être-totalité plurielle et ses collègues mathématiciens un ensemble, et il allait devoir rassembler forces, énergie et même courage pour provoquer dans ladite totalité une rupture radicale en en extrayant un élément ; […] »

On ne déflorera aucun suspense en révélant qu'Anicet Broutard va piteusement échouer dans cette mission. Mais, dès ces deux ou trois premières pages, le lecteur se retrouve plongé dans un monde délirant, asilaire, psychiatriquement administratif, auquel, en essayant de le penser, nos malheureux philosophes ne font qu'ajouter un peu plus de confusion, une rasade d'irréalité supplémentaire. Et le lecteur, déjà réjoui par le sens du cocasse et du saugrenu que déploie l'auteur, et qui semble inépuisable, se dit qu'il se trouve en face d'une pochade qui va lui faire passer un bien agréable moment d'hilarité bon enfant. 

Il se trompe.

Oh ! certes, il va rire beaucoup et souvent, ce lecteur ! À chaque paragraphe, en vérité. Mais, parallèlement, il va sentir poindre en lui une sourde inquiétude. Quelque chose comme cette à peine perceptible amorce de douleur que l'on ressent juste avant qu'un mal se déclare pour de bon. Car ce monde totalement fou, pris dans les rets d'une bureaucratie qui aurait fait reculer Kafka lui-même, il va se mettre assez vite à lui en rappeler un autre, et de plus en plus à mesure que les pages se tournent. Le nôtre, évidemment. Pas le nôtre dans tant de mois ou dans X années : non, le nôtre maintenant. Michel Desgranges n'est pas un caricaturiste, c'est un portraitiste. Ou, si l'on préfère, un paysagiste. Il rend compte très scrupuleusement de ce qu'il voit autour de lui, autour de nous, mais en ayant pris soin de faire tomber les palissades équitables et bariolées qui tentent de dissimuler la réalité des villes, et s'être employé à laver les couches de maquillage citoyen dont nos contemporains se peinturlurent la face avant de s'exhiber à l'air libre.  Si bien que ce que l'on prend d'abord pour les trouvailles cocasses d'un satiriste hors pair sont en fait les observations objectives d'un moraliste qui n'estime même plus nécessaire de se moquer : il lui suffit de mettre dans la lumière ce que nous ne voyons pas encore tout à fait distinctement pour outrager le monde, ainsi que le recommandait Philippe Muray. 

Je ne donnerai qu'un exemple (après en avoir coché des dizaines…) de ce phénomène. On le rencontre aux pages 166 et 167 du roman. Le passage met en scène Laurent, ancien haut fonctionnaire, le seul transfuge du roman précédent, Une femme d'État. Pour des raisons que le lecteur découvrira, et qui n'importent pas ici, notre énarque a décidé de faire élire Anicet Broutard à l'Académie française. Et il voit se dresser devant lui un obstacle de taille :

« […] il découvrit qu'une forte bourrasque de parité réparatrice menaçait de perturber les prochaines élections académiques. Tout était né de quelques touitts glapis par des associations bien en cours (collectifs de poétesses violées, ethnologues abusées et romancières harcelées) qui avaient observé que s'il était bien gentil d'élire désormais autant de femmes que d'hommes, quid du passé ? D'un passé où il crevait les yeux que les différentes classes de l'Institut avaient été peuplées depuis leur création d'un nombre d'hommes infiniment supérieur à la quantité de femmes auxquelles fut octroyé un habit vert ? Il était facile de faire le compte (il fut fait, par un collectif de doctorantes en muséographie) et d'en déduire combien de femmes devraient désormais siéger dans les diverses Académies pour que soit pleinement réparée une aussi sexiste injustice (selon les estimations d'un collectif d'intermittentes du spectacle et statisticiennes du dimanche, ce n'est qu'à partir de l'an 3029 que l'on pourrait à nouveau autoriser un homme à entrer à l'Institut). »

Se produit là le phénomène que j'évoquais plus haut. Dans un premier temps, le lecteur laisse fuser un petit rire sardonique, tout en rendant hommage à l'imagination de l'auteur. Aussitôt après son rire se fige, lorsqu'il acquiert l'intime mais absolue conviction que, au moment même où Michel Desgranges écrivait le paragraphe qu'on vient de lire, quelque part en Europe, ou en Amérique du Nord, les membres et membresses d'une quelconque association lucrative sans but étaient bel et bien en train de réfléchir à cette même parité réparatrice. Et de le faire très sérieusement, avec le soupçon d'indignation vertueuse nécessaire. Et il en va à peu près de même pour les situations et péripéties a priori cocasses qui ne cessent de survenir à flot presque continu : c'est parce qu'elles ne sont cocasses qu'a priori qu'elles deviennent rapidement inquiétantes, ou au moins refroidissantes.

Il s'ensuit que le lecteur, d'abord enclin à se moquer des malheureux philosophes qui se débattent dans cette gabegie et tentent de la penser, ce lecteur se met à s'apitoyer sur eux, éprouverait bientôt le besoin de les réconforter. Bref, s'il continue à bien voir leur imposture, et s'il n'est pas encore prêt à faire d'eux des héros, il lui semble nettement qu'ils sont perdus dès le départ, condamnés d'avance. Et il se sent tout disposé à les regarder comme de simples victimes.

Ce serait trop se presser. Car le livre de Michel Desgranges n'est pas un simple tableau descriptif des aberrations contemporaines, même s'il est aussi cela, et avec une puissance comique difficile à égaler : c'est surtout un roman. Ce qui revient à dire qu'il va s'y passer des choses qu'aucun des protagonistes n'aurait jamais pu prévoir, même dans ses plus lovecraftiens cauchemars. Et ce qui survient soudain va chambouler le jeu des pensionnaires de l'asile-monde aussi sûrement que le Woland de Boulgakov débarquant dans la Moscou stalinienne. Son nom, à ce Diable, à cet ancestral et implacable ennemi des philosophes depuis des amas de lustres, est encore plus terrible qu'aucun de ceux que l'on connaissait dans les siècles passés, nul ne peut le prononcer sans trembler, tant sont noires les perspectives de destruction qu'il fait planer sur notre château de cartes biseautées.

Il s'appelle… le RÉEL.

Parvenu à ce stade, le critique ne peut que s'arrêter et rentrer dans le silence. Car les effets de l'irruption que l'on vient d'évoquer passent les pouvoirs de sa plume – et même les touches de son clavier ont tendance à sauter toutes seules hors de leur support métallisé. Et puis, il sait que ce n'est pas à lui, ni même à l'auteur,  d'apporter la réponse à la question posée dès l'entrée du roman, « imposteurs ou héros ? ». C'est désormais au lecteur de s'y coller. Qu'il pense à se munir d'une gourde de gnôle et d'un gilet de sauvetage : ça va tanguer méchamment durant la traversée.

mercredi 4 septembre 2019

Shaw must go on

G.B. Shaw, 1856 – 1950

Socialiste, végétarien, antialcoolique : a priori, George Bernard Shaw possède tout ce qu'il faut pour déplaire à l'homme de bien, une sorte de trinité infernale. Mais ce même homme de bien, incarné pour l'heure en votre serviteur, est capable de passer outre ses puériles préventions et d'affirmer que les Écrits sur la musique, de ce turbulent Irlandais sont une lecture constamment excitante, souvent cocasse, toujours pertinente. Chacune de ces chroniques – qui s'étalent de 1876 à la mort de leur auteur – est un zakouski aux épices éternellement fraîches, que l'on savoure avec la gourmandise de l'affamé qui a déjà hâte de mordre dans le suivant.

Bien vite se pose la double question : pourquoi et comment puis-je m'intéresser à des chroniques journalistiques vieilles de plus d'un siècle, rendant compte de concerts où de toute façon, vivant à cette époque, je ne serais point allé – même étant londonien de souche – et au cours desquels, souvent, furent joués des musiciens dont je connaissais à peine l'existence, et parfois pas du tout ? Aussitôt, un nom, double lui aussi, a surgi à mon esprit somnolent : Paul Léautaud / Maurice Boissard ; dont j'ai lu et relu les chroniques théâtrales, pratiquement contemporaines des articles de Shaw, avec la même sorte de jubilation, alors qu'elles aussi concernaient des événements et des auteurs dont je me fichais comme d'une cerise.

C'est évidemment que, quand des articles de journaux ou de revues ont le bonheur d'être nés sous la plume non de journalistes mais d'écrivains, leur sujet n'importe presque pas – je mets ici un “presque” parce que, tout de même, je me sens plus d'appétit pour telle chronique de Shaw si elle parle de Wagner ou de Toscanini, que si elle a pour prétexte un obscur noircisseur de portée écossais ou une soprano germanique dont je n'avais jamais entendu parler. Cependant, même celles-là, je me garde de les “sauter” (je parle évidemment des chroniques…), car toutes sont susceptibles de renfermer des perles précieuses, ou quelque poche sous-textuelle de gaz hilarant – exactement de même que chez Léautaud / Boissard. 

Ajoutons, pour en terminer, que Shaw connaît aussi bien la musique que Léautaud le théâtre, ce qui semble autrement difficile au béotien que je suis en ce domaine. Mais il n'est nul besoin d'être un éminent déchiffreur de partitions pour savourer les 1500 pages de ce volume “Bouquins” : le bonheur et le plaisir sont ailleurs. Du reste, Shaw lui-même disait que son ambition était de réussir à être lu par des sourds. Par conséquent, tout comme je l'ai fait, vous pouvez y aller. Et, même s'il s'agit de musique, y aller sans mesure.

dimanche 1 septembre 2019

De Londres au Suffolk


Il se trouve que mon mois d'août fut très anglais
Surtout vers la fin.

jeudi 29 août 2019

Procès en laudation

Anthony Trollope, 1815 – 1882

Si vous ne connaissez pas Anthony Trollope, ce qui était encore mon cas voilà quelques semaines (merci au Père B. pour m'avoir incité à sa découverte), vous devriez vous précipiter sur ses romans, sans vouloir vous commander. Il en a écrit beaucoup, ce Victorien malicieux, parfois caustique, mais peu ont été traduits, et on les trouve principalement d'occasion. À mon avis, il peut sans difficulté, dans la littérature anglaise du XIXe siècle, prendre toute sa place auprès de Dickens et de Thackeray, pour ne parler que de ses stricts contemporains. D'ailleurs, il ne m'a pas attendu pour l'occuper, je crois. Le roman par lequel je l'ai découvert s'intitule Les Tours de Barchester : livre foisonnant, drôle, assez mordant, sarcastique et néanmoins bienveillant, mettant essentiellement aux prises les hommes d'Église (anglicane, l'Église, ce qui nous vaut quelques portraits d'épouses, de fiancées, etc. plutôt croquignolets) d'une ville imaginaire, leurs manœuvres pour conquérir de minuscules pouvoirs ou le cœur et la main de jeunes filles convenablement dotées, voire de veuves encore attrayantes. 

J'ai enchaîné presque directement sur un autre copieux roman du même : Quelle époque ! (en v.o. : The Way We Live Now). Cette fois, nous plongeons dans les milieux politiques, financiers, aristocratiques de Londres et du Suffolk. On y trouve un lacis d'intrigues diverses et pourtant liées, des portraits savoureux… et toujours des jeunes filles et des dots, ainsi que – ça va ensemble – de jeunes lords désargentés, souvent joueurs et alcooliques, ceci expliquant en partie cela. C'est sans doute par ce roman-ci que je conseillerais pour l'instant d'aborder Trollope. Je dis “pour l'instant” car j'ai demandé à Herr Momox de m'en expédier trois autres, et il n'est pas impossible que, dans ceux-là, se trouve une perle encore plus rare.

À la page 362 de l'édition Fayard, Trollope lance une idée que j'ai trouvée judicieuse. Nous sommes au beau milieu d'une campagne électorale : il s'agit d'élire et d'envoyer aux Communes le nouveau député de Westminster. L'un des candidats, qui est aussi le personnage pivot du roman, Mr Melmotte, est un financier richissime, ou s'affichant tel, d'extraction incertaine, qui s'est lancé dans la campagne avec tout le poids de ses relations et de l'argent qu'il manie. Il me fait un peu penser à Robert Hersant lorsqu'il tentait de devenir député de Neuilly, en 1978, et que, malgré son argent et l'artillerie lourde de ses journaux, il s'était fait renvoyer dans le mur par la très aristocratique Florence d'Harcourt. Dans le roman, un journal se lance dans une contre-campagne systématique, destinée à barrer la route au “nouveau riche”, avec tous les risques de procès en diffamation que cela pourrait entraîner. Et, à cette occasion, Trollope fait la remarque suivante, à laquelle je voulais venir :

« On n'a jamais traîné devant les tribunaux […] un propriétaire ou un rédacteur en chef de journal parce qu'il a attribué une dimension quasi divine à un très médiocre spécimen de l'humanité mortelle. On n'a jamais réclamé des dommages et intérêts à un homme, parce qu'il a attribué à quelqu'un des mobiles nobles. Ce serait peut-être bon pour la politique, pour la littérature, pour l'art – et pour la vérité en général, s'il était possible de le faire. »

Je ne sais pas si ce serait bon, mais je suis sûr que ce serait hautement réjouissant. On pourrait appeler cela des procès en laudation, qui fonctionneraient selon le même principe que leurs frères en diffamation, mais en situation inversée. C'est ainsi, par exemple, que l'on verrait traîner devant les tribunaux – on pourrait même créer une chambre correctionnelle spécialement à cet effet – un journaliste qui aurait écrit que M. Balkany est un homme politique désintéressé, se souciant uniquement du bien de ses administrés. Il serait tôt rejoint par un imprudent animateur de télévision ayant affirmé que tel ou tel imam de banlieue parisienne est un homme de tolérance et de paix, etc. Cela reviendrait, au fond, à compléter les procès contre des phobies de plus en plus nombreuses par des condamnations pour philies ô combien rafraîchissantes.

Je vous laisse méditer sur cette joyeuse perspective, sur ces lendemains rigolards. En attendant, lisez Anthony Trollope, vous vous en trouverez bien.

mardi 20 août 2019

Le caviar à la brouette


Il y a quelques jours de cela, sous un billet particulièrement échevelé qu'elle venait de publier à propos du féminicide, ce nouveau cheval à bascule de nos sœurs de combat, je laissais à la très-charmante Élodie un commentaire qui se voulait en bonne partie humoristique. C'était une façon comme une autre de lui montrer que j'étais passé par chez elle, si on veut, et je crois bien qu'elle l'a pris ainsi. Là-dessus, surgit un énergumène congestionné qui, à son tour, laisse le commentaire suivant, adressé directement à la maîtresse des lieux :

« On se demande pourquoi vous répondez à ce gros beauf enfariné, tortillant son gros cul merdeux, qu'est ce Goux dégoûtant. Ce con mérite à minima le mépris, au pire un crachat sa sale gueule de pédant. »

En tant que pédant estampillé, je me suis empressé de signaler à l'éructant énervé que dans l'expression a minima, il ne fallait pas mettre d'accent sur l'a. Mais ce n'est pas mon objet. Ce qui m'a fasciné (enfin, n'exagérons rien…), c'est de constater, une fois de plus, à quel point certaines créatures, d'un ordre probablement inférieur, mais je ne suis pas zoologue, ignorent tout du maniement de l'injure, de l'insulte, de l'épithète infamante, etc. Et, de ce fait, sont capables, par leur maladresse, de les rendre tout à fait inoffensives. Ils sont inaptes à voir que les insultes sont comme des perles, qui ne prennent tout leur éclat que solitaires et soigneusement serties : l'accumulation sans mesure les affadit, éteint leurs couleurs, brouille leurs reflets, finit par les rendre aussi indiscernables que de vulgaires cailloux. C'est comme d'ajouter dix litres d'eau à trente centilitres d'un grand cru, dans l'espoir d'obtenir davantage de vin et donc d'ivresse : on ne multiplie, à boire le mélange, que les envies de pisser.

Il y a même des effets franchement négatifs : on s'est imaginé cracheur de venin et l'on n'a, au bout du compte, rien fait d'autre que dégobiller sur son propre plastron. Simplement parce que l'olibrius a confondu la richesse et l'excès, ce qui arrive souvent aux esprits rudimentaires. Or, l'excès juge celui qui s'y adonne, de manière souvent implacable et irréversible. Si vous vous présentez chez des amis et leur tendez une jolie boîte de caviar (attention à ne pas rompre la chaîne du froid, malheureux !), vous passerez pour un hôte raffiné. Mais si, empoigné par l'hubris, vous déversez sur leur paillasson une pleine brouette de grains de beluga, il y a grand risque que l'on vous tire longue figure.

Mais allez donc faire comprendre ce genre de subtilité byzantine à un hominidé ne sachant même pas écrire a minima

jeudi 15 août 2019

Puisque nous sommes au jour de Marie…


Vous y dansiez petite fille
Y danserez-vous mère-grand
C’est la maclotte qui sautille
Toute les cloches sonneront
Quand donc reviendrez-vous Marie

Les masques sont silencieux
Et la musique est si lointaine
Qu’elle semble venir des cieux
Oui je veux vous aimer mais vous aimer à peine
Et mon mal est délicieux

Les brebis s’en vont dans la neige
Flocons de laine et ceux d’argent
Des soldats passent et que n’ai-je
Un cœur à moi ce cœur changeant
Changeant et puis encor que sais-je

Sais-je où s’en iront tes cheveux
Crépus comme mer qui moutonne
Sais-je où s’en iront tes cheveux
Et tes mains feuilles de l’automne
Que jonchent aussi nos aveux

Je passais au bord de la Seine
Un livre ancien sous le bras
Le fleuve est pareil à ma peine
Il s’écoule et ne tarit pas
Quand donc finira la semaine

dimanche 11 août 2019

De l'ignominie communiste en période de libération


D'anti-allemand et anti-pétainiste qu'il était durant toute la guerre, le journal de Jean Galtier-Boissière devient, dès la Libération, d'un anti-communisme d'autant plus efficace qu'il est toujours d'une ironie cinglante. Toute personne idéalisant encore les FFI (les fifis) et continuant de vouer un culte à tous les ignobles personnages du PCF, les Thorez, les Duclos, les Aragon, et tant d'autres dont les noms ne méritent pas de ressortir des poubelles de l'histoire où ils sont enfouis, tous ces naïfs (au mieux) et crétins (au pire) se devraient de lire ce journal. Ils verraient, au jour le jour et suivant des faits bien précis, jusqu'à quel degré d'ignominie sont descendus les communistes. Là encore, je parle des dirigeants communistes, et non de l'immense troupeau d'imbéciles qui les suivaient sans piper, décervelés qu'ils étaient par une propagande de tous les instants, honteuse, grossière mais très efficace sur leurs esprits faiblards. Ils verraient, ces lecteurs, à quel point fut troublant (et parfaitement mis en lumière par Galtier) le parallélisme entre les méthodes de l'occupant nazi, pour étouffer toute velléité de contestation, et celles du “parti de la Résistance” visant exactement au même but. Et, accessoirement, à faire oublier, dans le tintamarre de ses surenchères, son engagement “collabo” entre septembre 1939 et juin 1941.

Jean Galtier-Boissière, Journal 1940 – 1950, Quai Voltaire, 1077 p. 

samedi 10 août 2019

Palinodies sabbatiques


Depuis quelques jours, le dénommé Guy-Alain Bembelly, alias le Lyonnais exotique, affiche en tête de son blog un tableau d'André Derain ; qu'il accompagne d'une dizaine de lignes prétentieuses et amphigouriques, comme c'est son habitude. Je m'étonne beaucoup de son choix, lui si chatouilleux de la déviance idéologique, si fin détecteur de la plus légère nauséabonderie : personne ne lui a dit que son peintre élu avait, à l'automne 1941, fait partie du tristement célèbre “voyage à Berlin” ? Ni que le même artiste avait, quelques mois plus tard, en juin 1942, été invité à la réception parisienne donnée en l'honneur d'Arno Breker, le sculpteur favori de Hitler, et qu'on l'y avait vu, tout sourire, entouré d'inaltérables démocrates tels que Brasillach, Luchaire ou Déat, toute cette petite bande évoluant sous le regard attendri d'Otto Abetz ? 

Ou bien, en mettant ainsi Derain à l'honneur, notre bon petit gone de la Croix-Rousse n'aurait-il fait que laisser enfin, à son esprit défendant, s'exprimer d'informulées fascinations fascistes qui le tarauderaient depuis toujours, des pulsions de désir inconscientes envers la grande épopée nazie qui n'en pourraient plus de mijoter sous le couvercle progressiste ? Je me demande s'il ne faudrait pas transmettre tout de suite ce dossier explosif et vaguement méphitique au camarade Roland P., alias Gauche de combat, alias d'alias Adolfo Ramirez : lui saura sûrement quoi faire. Non, parce que, si on ne réagit pas tout de suite et énergiquement, dans trois semaines, le mal gagnant, on aura droit, entre Bellecour et Terreaux, à la grande rétrospective Léni Riefenstahl : ça fout un peu la trouille.

jeudi 8 août 2019

Charlus II et Nicolas 1er :


 En version posée…



… et façon selfie !

mercredi 7 août 2019

Tout pour le tsar


Je vais récupérer Nicolas 1er, tsar breton du Kremlin-Bicêtre, à la gare de Vernon, à six heures moins le quart, pour peu que la SNCF respecte ses engagements horaires. Tout est en ordre pour le recevoir selon son rang : bière et vins blancs sont au frigo, les fromages en vont sortir bientôt, la blanquette de veau n'attend plus que d'être doucement mise à réchauffer, le tiramisu est prêt. En outre, j'ai fait disparaître les mouches mortes jonchant les parquets, de manière à ce que l'hôte n'ait pas l'impression d'être reçu dans une bauge. J'ai même ramassé les merdes de Charlus ponctuant le jardin, bien que l'auguste visiteur ne soit guère du genre à aller spontanément gambader dans l'herbe. Il était au départ question qu'il nous arrive flanqué de son garde du corps nègre, mais celui-ci s'est honteusement défilé : il y a des remises en esclavage qui se perdent. Enfin : pour n'être que tripartite, la conférence promet d'être tout de même joyeuse, avinée, calorique et volubile.

lundi 5 août 2019

Une famille des années 60…


Ma sœur Isabelle étant née en décembre 1964, j'en déduis que cette photo – dont je me souviens parfaitement : mon père était tout fier de son nouvel appareil qui possédait ce qu'on appelle, je crois, un “déclencheur à distance”, ou “différé” ; enfin, on voit ce que je veux dire –, que cette photo, donc, a été prise au tout début de 1965, vu le très jeune âge de la benjamine, dans les bras de notre mère. Je suis assis au centre, très reconnaissable grâce aux bretelles. Philippe se croise les bras, sans doute pour se faire passer pour plus sérieux qu'il n'est, ou bien parce qu'il s'est cru dans une photo de classe. Quant à mon père, son sourire un peu crispé s'explique par le fait qu'il lui fallait se dépêcher de s'installer, son cadet dans le giron, avant que le déclencheur automatique fasse son office. C'était à Lahr, Allemagne, et nous avions, tous, la vie devant nous.

jeudi 1 août 2019

D'un journal à l'autre


Il fut l'hôte permanent de ce mois de juillet.

dimanche 28 juillet 2019

Ernst et Paul


Le 13 août 1944, alors qu'il va quitter Paris d'une minute à l'autre, l'un des derniers appels téléphoniques d'Ernst Jünger est pour Paul Léautaud. En quelques phrases rapides, ils se disent l'estime qu'ils ont l'un pour l'autre, et leur souhait commun de pouvoir se revoir, une fois le cauchemar général dissipé. Deux hommes, deux écrivains, qui sont à la fois dans la guerre et au-dessus d'elle.