lundi 15 septembre 2014

Des niagaras de croquettes


À la faveur d'un trop court séjour dans le Vaucluse – mais toutes les vies, y compris la nôtre, ont leurs contraintes –, nous pûmes effectuer un passage dans le Gard, par les grâces conjointes de Ludwig van Beethoven et d'un gros sac de croquettes pour chien ; pour ce qui concerne le premier, on aura la patience d'attendre la parution de mon journal de septembre.

Les croquettes se présentaient sous la forme d'un baril de plastique d'une contenance d'environ quinze kilogrammes ; comme il était un peu trop plein et que, de ce fait, le couvercle en fermait mal, la personne qui venait de nous les fournir suggéra l'addition d'un fort ruban d'adhésif afin de parer à toute mésaventure : c'était la raison même, et c'est sans doute pourquoi nous n'en avons rien fait. Le lendemain, nous reprîmes le chemin de septentrion, le baril posé sur le siège arrière de Liselotte, à droite. Dans un virage serré à droite, une bretelle d'entrée sur l'autoroute, le prévisible survint : le réceptacle bascula vers la gauche, et nous entendîmes un inquiétant éboulis derrière nous. Sur l'aire de repos suivante, il fut très rapide d'évaluer les dégâts : rien qu'en ouvrant la portière, ce furent quatre à cinq kilos de nourriture fortement odoriférante et grasse qui se déversèrent sur le macadam : quant au reste, une dizaine de kilos donc, il était épandu un peu partout dans la voiture, sur les vestes, sous les sièges, etc. ; le tout ayant par surcroît disséminé aux quatre vents intérieurs une fine poussière d'un assez joli brun rouge, certes alléchante pour qui est de race canine, mais extraordinairement salissante et apte à se loger dans les moindres recoins de l'habitacle.

Il nous fallut bien vingt minutes pour remettre les petites billes en place, sauf celles qui étaient inaccessibles et le sont toujours à l'heure où je mets sous presse ; cela sous l'œil incompréhensif de Bergotte qui, depuis le coffre où se trouvait son panier, semblait se demander quelle mouche venait de nous piquer pour que nous décidions aussi soudainement, et avec un tel enthousiasme, de nous mettre à jouer avec ses futurs repas.

Une satisfaction cependant : le baril étant désormais un peu moins plein, du fait des croquettes vicieusement évanouies, le couvercle fermait impeccablement ; et aucun nouvel incident grotesque ne fut ensuite à déplorer.

mardi 9 septembre 2014

Ce matin, j'ai enterré un ex-otage

Roger Auque, 11 janvier 1956 – 8 septembre 2014.
Comme il était né deux mois et huit jours avant moi, j'espère que je ne vais pas défunter deux mois et huit jours après lui ; surtout que, dans ce cas, ma mort passerait totalement inaperçue, n'ayant pas eu, dans ma jeunesse, le douteux privilège d'être l'hôte un peu contraint du Hezbollah durant onze mois et demi.

Roger Auque a fait le pigiste à France Dimanche pendant un an ou deux, vers 2007 – 2009 ; il a cessé lorsque Nicolas Sarkozy l'a nommé ambassadeur en Érythrée, ce pays improbable où les enfants ont de gros ventres et des mouches au coin des yeux. C'était un homme charmant, d'allure nonchalante, dont la belle gueule de baroudeur ne laissait pas insensible ces dames. Il écrivait des articles qui tenaient bien debout et acceptait avec une bonne grâce proche de l'indifférence les menus tripatouillages auxquels, à l'intérieur d'iceux, se livraient les gougnafiers du rewriting, dont je faisais encore partie alors. C'était un type avec qui on aurait volontiers passé une soirée, pour s'entendre raconter son engagement armé dans les phalanges chrétiennes libanaises, où la manière dont la foi lui était venue, en lisant une bible anglaise dans un cul de basse fosse hezbollien, une main menottée à un radiateur en panne – mais l'occasion ne s'est pas présentée. Peut-être m'aurait-il révélé aussi comment il avait engendré, quelque vingt ans plus tôt, une jeune fille prénommée Marion, qui allait devenir la plus jeune députée de la République française, tous numéros confondus : cela m'aurait évité, ce matin, d'avoir l'air idiot, en m'exclamant de cette paternité dont tout le monde autour de moi semblait déjà au fait depuis des lustres. Mais je ne t'en veux pas, Roger, je t'assure.

dimanche 7 septembre 2014

La responsabilité de l'écrivain


Le 31 juillet 1963, dans ce Salon doré où nous allons finir par nous sentir chez nous, Peyrefitte signale à de Gaulle qu'il compte rééditer Rue d'Ulm, un sien livre paru initialement en 1946 ; il s'agit d'une anthologie de pages écrites sur l'École normale qui fêtait cette année-là son cent-cinquantenaire – par les nombreux écrivains “archicubes”* de ces lieux prestigieux. Parmi ces textes s'en trouvait un de Robert Brasillach, fraîchement fusillé, tiré de Notre avant-guerre, que Peyrefitte avait finalement retiré sur les conseils de la présidente de la Société des gens de lettres, laquelle lui avait affirmé que, découvrant le nom honni dans la table des matières, les trois quarts des autres auteurs pressentis allaient se récuser ; en quoi elle n'avait probablement pas tort.

Au moment de notre réédition de 1963, bien décidé à réintégré Brasillach, Peyrefitte trouve bon de demander son avis au Général, pour des raisons évidentes. Celui-ci lui répond qu'il ne voit aucun inconvénient à cette “réhabilitation”, et même qu'il trouve bien excessifs les scrupules de 1946, dans la mesure où les textes retenus n'étaient nullement des appels à la collaboration avec l'ennemi. Peyrefitte en profite pour risquer la question suivante : « Supposons que Brasillach se soit caché pendant les dix-huit ans qui ont suivi, et qu'ayant été retrouvé, il soit de nouveau condamné à mort aujourd'hui. Exerceriez-vous votre droit de grâce ? » De Gaulle reste silencieux un moment, puis répond :

« Aujourd'hui, je ne sais pas. La roue a tournée. Mais, cet hiver-là, la guerre continuait, nos soldats tombaient sous le canon des Allemands. Tant de pauvres types ont été fusillés sommairement à la Libération, pour s'être laissé entraîner dans la collaboration ! Pourquoi ceux qui les y ont entraînés – les Darnand, les Déat, les Pucheu, les Henriot, les Brasillach – seraient-ils passés entre les gouttes ? Un intellectuel n'est pas moins, mais plus responsable qu'un autre. Il est un incitateur. Il est un chef au sens le plus fort. François Mauriac m'avait écrit qu'une tête pensante ne doit pas tomber. Et pourquoi donc, ce privilège ? Une grosse tête est plus responsable qu'une tête de piaf ! Brasillach était intelligent. Il avait du talent. Ce qu'il a fait est d'autant plus grave. Son engagement dans la collaboration a renforcé les nazis. Un intellectuel n'a pas plus de titres à l'indulgence ; il en a moins, parce qu'il est plus informé, plus capable d'esprit critique, donc plus coupable. Les paroles d'un intellectuel sont des flèches, ses formules sont des balles ! Il a le pouvoir de transformer l'esprit public. Il ne peut pas à la fois jouir des avantages de ce pouvoir-là et en refuser les inconvénients ! Quand vient l'heure de la justice, il doit payer. »

Une note de bas de page conclut cet échange. Elle dit ceci : « Seize ans après cette conversation, j'ai eu entre les mains, à la Chancellerie, le dossier du recours en grâce présenté par l'avocat de Brasillach. Le Général avait écrit en marge : “Il ne l'eût voulu.” »

* Anciens élèves de l'École.

samedi 6 septembre 2014

Sous le haut patronage de Charles Péguy


Charles Péguy a été tué avant-hier. Mais, en réalité, il est mort depuis beaucoup plus longtemps que cela ; et c'est nous qui l'avons mis à mort, comme le montre superbement Alain Finkielkraut, dans l'hommage qu'il lui rend entre les pages du dernier Causeur. Le hasard a fait qu'hier, dans le livre d'Alain Peyrefitte dont je vous entretiens depuis deux jours, je suis tombé sur un passage où il est question de Péguy, de Gaulle ayant décidé d'envoyer son ministre de l'Information prononcer un discours à Orléans pour le cinquantenaire de la mort de l'écrivain. Nous sommes le 1er juillet 1964, dans le désormais familier Salon doré. Peyrefitte profite de l'occasion pour tenter de faire parler de lui le Général :

« Si c'est vous qui aviez fait le discours, qu'auriez-vous souhaité dire ? Qu'était Péguy pour vous ? »
Il garde un instant le silence.
GdG : « Ce que j'ai apprécié en lui, c'est un style. Une pensée. Une culture. Des jugements. Des réactions. Une pensée, à la fois, d'une extraordinaire continuité, où l'on retrouve sans cesse les mêmes principes, les mêmes idées-forces ; et d'une grande mobilité, puisqu'il l'exerce sur des situations changeantes, et qu'il aime aussi changer d'optique.
AP. – Y a-t-il un mot, une sentence de lui, qui vous ait frappé plus que les autres ?
GdG (sans hésiter). – Une pensée de Péguy ? “L'ordre et l'ordre seul fait en définitive la liberté. Le désordre fait la servitude.” 

Les deux hommes, au même endroit, reviennent sur le sujet le 9 septembre, Peyrefitte retour des cérémonies orléanaises :

AP : « Me permettez-vous de vous demander si Péguy a effectivement exercé une influence sur vous ? Plus que Pascal, que Chateaubriand, que Bergson ?
GdG. – Aucun écrivain ne m'a autant marqué. Dans les années qui ont précédé la guerre, je lisais tout ce qu'il écrivait, pendant mon adolescence et quand j'étais à Saint-Cyr, puis jeune officier.  Je me sentais très proche de lui. Ce qui m'intéressait surtout chez lui, c'était son instinct.
AP. – Son instinct national ?
GdG. – Pas seulement. Je dis bien : son instinct. il sentait les choses exactement comme je lers sentais, et j'avais l'impression, la conviction, qu'il ne se trompait pas, alors que beaucoup autour de nous se trompaient. […] Et puis, j'étais attiré par son style, son goût des formules, ses répétitions. Bien sûr, il y avait dans tout cela de la confusion et des termes abscons. Alors là, je ne l'en approuvais pas. Mais, tout à coup, après un long piétinement et quelques expressions peu réussies, il a des formules fulgurantes. Ça aussi m'attirait beaucoup, et je pense qu'il a dû, à cet égard, m'influencer. »

Péguy ne m'a pas fait oublier Brasillach : il arrivera demain, comme annoncé…

Petite leçon gaullienne à quelques présidents plus récents


Nous sommes cette fois encore dans le Salon doré, le 29 juillet 1964 ; de Gaulle s'apprête à un grand voyage dans divers pays d'Amérique latine ; Peyrefitte a une requête à lui présenter :

J'indique au Général que plusieurs grands magazines d'Amérique du Sud souhaiteraient, avant son arrivée, faire un numéro spécial sur lui, avec un reportage photographique. Ils se sont mis en pool. Un seul photographe suffirait. Ils souhaiteraient que ce ne soit pas à l'Élysée, mais à Colombey. Le Général refuse net. Pas de photographes à Colombey ! J'insiste.
GdG : « Non, vraiment ! J'en fais une question de principe. Ma famille, c'est ma famille. On ne mélange pas. C'est une espèce de toxique, cette manie de la presse de s'infiltrer partout ! Ils prendront toutes les photos de moi qu'ils voudront au cours du voyage. Et il y a déjà tellement de photos prises sur moi ! Qu'ils s'adressent aux agences !
AP. – Justement, c'est trop facile… Ils voudraient un scoop, ils titreraient : “De Gaulle intime.”
GdG. – Oui, c'est ça ! Mais moi, je n'aime pas ça. C'est leur jeu, ce n'est pas le mien. Et ça ne sert à rien.
AP. – Vous l'aviez admis pour Match, à la veille du lancement de vos Mémoires.
GdG. – À ce moment-là, je n'étais pas aux affaires. Un chef doit s'entourer de mystère. Je me suis toujours conformé à ce principe et je m'en suis toujours bien trouvé. »

Demain, nous resterons probablement dans le Salon doré, mais, reculant d'un an moins deux jours, nous y introduirons Robert Brasillach.

vendredi 5 septembre 2014

La classe papoteuse, ragotante et jacassante


Durant quatre ans, Alain Peyrefitte fut ministre de l'Information et porte-parole du gouvernement ; à ce double titre, il était le seul autorisé, autour de la table, à prendre des notes pendant les conseils des ministres, notes qu'il a laissées dormir durant trente ans avant de les mettre en forme pour les donner au public ; ensuite, à l'issue de ces conseils, il était régulièrement reçu par le Général dans son bureau, le Salon doré, pour une sorte de mise au point en tête à tête, entretiens qu'il s'empressait de retranscrire à peine sorti de l'Élysée. C'est ce qui fait tout le prix des trois volumes de C'était de Gaulle, dans lesquels je me suis plus ou moins replongé : on y voit le gouvernement au travail, on y saisit surtout une pensée dans ses déploiements, ses foucades, ses embardées, ses retours, etc. En période de trierweilisation intensive et d'avilissement sans précédent de la fonction, il est instructif, plaisant et souvent drôle de voir un véritable président au travail. Voici un court extrait pour susciter l'envie. Nous sommes le 22 juillet 1964, le Général et son ministre se trouvent dans le Salon doré :

GdG : « Il n'y a rien de plus déplorable que la gauche quand il s'agit de la France, en tout cas de la France au-dehors. D'ailleurs, vous n'avez qu'à relire l'Histoire. La gauche n'a pas raté un désastre. Avant 1870, elle a empêché le maréchal Niel de faire une armée qui aurait été à la hauteur de l'armée prussienne. Je me rappelle la gauche d'avant 14 ! Et la gauche du Front popu, qui s'est terminée par la capitulation : l'abdication de la République entre les mains de Pétain, voilà la gauche !
AP. – La droite n'a pas toujours été plus maligne.
GdG. – La droite est tout aussi bête. La droite, c'est routinier, ça ne veut rien changer, ça ne comprend rien. Seulement, on l'entend moins. Elle est moins infiltrée dans la presse et dans l'université. Elle est moins éloquente. Elle est plus renfermée. Ça se passe dans des cercles plus restreints. Tandis que la gauche, c'est bavard, ça a des couleurs. Ça fait des partis, ça fait des conférences, ça fait des pétitions, ça fait des sommations, ça se prétend du talent. C'est une chose à quoi la droite ne prétend pas. On a un peu honte d'être à droite, tandis qu'on se pavane d'être à gauche. De toute façon, les politiciens et les partis n'ont plus grand prestige. Ils n'entraînent plus le peuple.
AP. – Mais ils entraînent les journalistes, les dirigeants syndicaux, les dîners en ville, bref, la classe politique…
GdG. – Vous voulez dire la classe papoteuse, ragotante et jacassante. »

mercredi 3 septembre 2014

Le polygraphe tous terrains


Matinée agitée, mais finalement plus agréable à vivre que celles des mercredis de modèle courant, où je m'ennuie à cent sous de l'heure (non, un peu plus tout de même). Je suis arrivé à Levallois à dix heures moins le quart (l'heure “réglementaire”, ce jour de bouclage, est neuf heures…). J'étais encore dans le hall lorsque j'ai croisé deux reporters de FD, qui ont eu l'air content et presque soulagé de me voir ; ils se sont empressés de me dire que j'étais attendu ; de quoi j'ai déduit qu'il allait me falloir écrire un article pour le numéro en voie de terminaison, l'heure limite pour envoyer les papiers au secrétariat de rédaction étant midi (mais sachant aussi que, comme tous les secrétariats de rédaction, le nôtre s'est donné une marge de manœuvre : midi n'est que la dead line officielle). À peine suis-je sorti de l'ascenseur qu'un autre reporter m'accueille avec le même empressement : les choses ont l'air sérieuses…

Dans la salle de conférence, où sont réunies mes puissances tutélaires, je suis reçu comme un messie ; Philippe B. me tend trois photocopies reproduisant un assez long article de journal, d'après ce que je vois au premier abord. Et, au deuxième abord, en effet c'est ça : le papier que Paris Match consacre cette semaine au livre de Mme Trierweiler. « Lis-le et reviens me voir juste après », me dit Philippe. Je prends tout de même le temps de faire le café, lis la chose, stabilo jaune en main, et trouve une idée d'attaque ; je reviens dans la salle de conférence : elle est vide ; je passe dans la pièce suivante, qui est le bureau directorial. Philippe B y est, avec Gabriel, le chef des informations. Après nous être rapidement mis d'accord sur l'angle de l'article (celui auquel j'avais pensé une minute plus tôt, qui a été ratifié sans sourciller), je pose la question rituelle : « Combien ? » La réponse du maître de l'Olympe vient tout de suite : « Huit feuillets… » Je le dévisage avec attention : non, il n'a pas l'air de plaisanter. Il précise : « On en fait trois pages… » Je regarde l'heure : dix heures dix ; j'ai douze mille signes à écrire…

Après une heure de claviotage intensif, je prends tout de même le temps de descendre fumer une cigarette, avec un demi-gobelet de café ; j'en suis à sept mille signes. Je rencontre deux autres fumeurs de FD, dont Anthony, l'adjoint de Gabriel : tous les deux m'entourent comme si j'étais entre le dixième et le onzième round d'un combat contre Mike Tyson ; je m'attends à ce que l'un d'eux me débarrasse de mon protège-dent, pendant que l'autre épongera mon mâle et ruisselant visage. Je ne fume que la moitié de ma Pueblo et remonte.

À midi moins le quart, j'expédiai 12 023 signes dans les boitamels des gens concernés. Je dois dire que, si je n'en tirai aucune fierté, j'étais tout de même fort content d'avoir “tombé” ces huit feuillets en une heures et demie ; lesquels feuillets, à la relecture, ne m'ont pas paru démériter. Je me suis souvenu que, voilà presque trente ans, mon directeur de l'époque, Louis Gros, lorsqu'il avait à me présenter à des visiteurs du journal, m'appelait son polygraphe tous terrains.

La conclusion de tout cela, ajouté au fait qu'il fait un temps presque estival, est que j'ai mis tout à l'heure deux bouteilles de riesling au frais…

mardi 2 septembre 2014

Nos cœurs d'ivrognes s'emplissaient d'une bienfaisante latrie

Qui donc a entendu parler d'André Salmon ? Qui a parcouru de ses poèmes ou de ses romans ? Peu de monde assurément ; moi-même je n'en eus rien su ni lu si Aznavour n'avait pas eu l'idée, en 1960, de chanter l'un de ses textes, et de placer le résultat sur la face B d'un “super 45 tours” qui se trouvait dans la maigre discothèque de mes parents ; cela s'appelait Fraternité. J'ai choisi de donner ici une version dont j'ignorais tout jusqu'à ce matin, celle de Marc Ogeret, par ailleurs très bon interprète du Condamné à mort de Genet, parce que deux ou trois des images qui passent sous nos yeux m'évoquent ce livre qui m'est cher, la Rue des Maléfices de Jacques Yonnet, que je vous recommande chaleureusement une fois de plus. Si l'on préfère le créateur de la chanson, même s'il ne s'agit pas de l'enregistrement princeps, on le trouvera ici.


dimanche 31 août 2014

La vulgarité protocolaire

Gaston Jean Baptiste de France (1608 – 1660), duc d'Orléans, dit Grand Monsieur.

C'est donc lui, frère du roi Louis XIII et oncle de son successeur, qui est le héros de l'anecdote suivante, laquelle tombe évidemment de la plume de Tallemant des Réaux. Comme dirait Paul Léautaud : elle n'est pas dans un pot.

M. d'Orléans a tousjours l'esprit un peu page*. Un jour qu'il vit l'un des siens qui dormoit la bouche ouverte, il luy alla faire un pet dedans. Ce page, demy-endormy, cria : « Bougre ! je te chieray dans la gueule. » Monsieur avoit passé outre. Il demande à un valet de Chambre nommé du Fresne : « Qu'est-ce qu'il dit ? – Il dit, Monseigneur, » dit gravement le valet de chambre, « qu'il chiera dans la gueule de Votre Altesse Royale. »

Et voilà qui, me semble-t-il, clôt superbement ce mois d'août : en cette veille de rentrée roturière, un peu de noblesse ne pouvait pas nous faire de mal.


* Je suppose que, de nos jours, on pourrait remplacer le “page” de Tallemant par notre plus moderne “potache”…

vendredi 29 août 2014

La fiction, saugrenu du réel


Le lecteur a un léger tressaillement ; un infime raidissement du corps, invisible de l'extérieur. La seconde d'avant, il était pourtant tout à fait détendu, lisant les lettres de Mme de Sévigné, celles des premières années 1660. Il en arrive, 1664, à la série adressée à M. de Pomponne, et c'est là qu'intervient le sursaut. 

Simon Arnauld de Pomponne (1618 – 1699) n'était autre que le fils d'Arnauld d'Andilly et, par là-même, neveu du grand Arnauld. Ami du surintendant Foucquet, il fut emporté par la disgrâce qui frappa celui-ci en 1661 : d'abord relégué à Verdun, il put se rapprocher de Paris dès 1663, jusqu'à La Ferté-sous-Jouarre ; puis, l'année suivante, s'installer en sa terre de Pomponne, près de Meaux. C'est là que sa grande amie Mme de Sévigné – qui dut, quelque temps plus tôt, subir, et repousser, les assiduités du surintendant – lui écrit presque chaque jour, pour le tenir au courant des avancées du procès de Foucquet ; lequel, entre deux auditions, séjourne à la Bastille comme il se doit.

Le 27 novembre de cet an de disgrâce (pour Foucquet en tout cas) 1664, notre épistolière et ses amies ont l'idée d'aller se poster à un endroit qui leur permettra de voir passer le futur condamné. Mme de Sévigné écrit : « J'étois masquée, je l'ai vu venir d'assez loin. M. d'Artagnan étoit auprès de lui ; »  Et c'est là que le lecteur subit la légère commotion dont je parlais. Bien sûr, il sait que Charles de Batz-Castelmore d'Artagnan a réellement existé, il se souvient même qu'il a été tué à la bataille de Maastricht. Seulement, durant quelques secondes, ce n'est pas ce d'Artagnan-là qui a bondi à pieds joints dans la lettre de Marie de Rabutin Chantal : c'est l'autre ; comme dans ces films où des personnages de dessin animé viennent flanquer la pagaille au milieu des comédiens de chair, le héros de Dumas est venu transformer en carnaval la digne procession policière qui ramenait Foucquet en sa Bastille. Le plus étrange est que cette intrusion ne déréalise pas du tout la scène, mais lui donne au contraire, fugitivement, un surcroît de vie ; la fiction, ce saugrenu du réel, lui confère soudain une force qu'il n'avait pas ; et l'on ne sait plus trop, pendant un moment, qui est vivant et qui est imaginaire, de d'Artagnan ou de Foucquet, et même de celle qui tient la plume.

Et ce n'est pas pour arranger les choses, ni remettre le temporel en ordre de marche, que Mme de Sévigné, quelques lignes en dessous, se mêle de faire surgir dans le tableau M. d'Ormesson.

jeudi 28 août 2014

Avancez-vous, les travailleurs !


Le journal, ça tombe comme la paie : l'avant-dernier jour ouvrable.

mercredi 27 août 2014

Pour se remonter un peu le moral…

« Le monde, que nous habitons, est dur, froid, sombre, injuste et méthodique, ses gouvernants sont ou des imbéciles pathétiques ou de profonds scélérats, aucun n'est plus à la mesure de cet âge, nous sommes dépassés, que nous soyons petits ou grands, la légitimité paraît inconcevable et le pouvoir n'est qu'un pouvoir de fait, un pis-aller auquel on se résigne. Si l'on exterminait, de pôle en pôle,  toutes les classes dominantes, rien ne serait changé, l'ordre instauré voilà cinquante siècles n'en serait même pas ému, la marche à la mort ne s'arrêterait plus un seul jour et les rebelles triomphants n'auraient plus que le choix d'être les légataires des traditions caduques et des impératifs absurdes. La farce est terminée, la tragédie commence, le monde se fera toujours plus dur, plus froid, plus sombre et plus injuste, et malgré le chaos envahissant, toujours plus méthodique : c'est même l'alliance de l'esprit de système et du désordre qui me paraît son caractère le moins contestable, jamais il ne se verra plus de discipline et plus d'absurdité, plus de calcul et plus de paradoxes, enfin plus de problèmes résolus, mais résolus en pure perte. »

Albert Caraco, Bréviaire du chaos, L'Âge d'Homme, p. 43.

mardi 26 août 2014

Les grosses mouches de la reine mère

Marie de Médicis, 1575 – 1642

Georges se plaignait tout à l'heure, en commentaire du précédent billet, d'être cet été envahi par ces grosses mouches vrombissantes à qui, parfois, on accole un qualificatif malsonnant et à la pénible senteur. Je ne voudrais certes pas que l'on m'accuse de favoriser des paranoïas sans objet – mais une paranoïa avec objet est-elle encore une paranoïa ? –, cependant voici ce que Tallemant des Réaux écrit, à propos de Marie de Médicis :

« La Reyne-mere croyoit que les grosses mousches qui bourdonnent entendent ce qu'on dit et le vont redire. Et quand elle en voyoit quelqu'une, elle ne disoit plus rien de secret. »

Il est hautement probable que les grosses mousches ne répètent rien du tout, ou bien que le secret de la délation se soit perdu au fil du temps dans leur race ; néanmoins, en raison du léger doute qui subsiste, je conseillerais à Georges d'observer le plus parfait silence, en particulier lorsqu'il se croit seul chez lui.

Impressions d'hier soir



Vous vous êtes levé ce matin, avec quelques préoccupations humaines ; elles vous ont accompagné de la descente de lit à la machine à café. Là, vous vous êtes réellement éveillé et avez constaté la chose suivante : il pleut.

C'est vrai, il pleuvait ce matin ; et, vu l'état d'humidité de la terrasse, des chaises de plastique, du vert spongieux de la pelouse, compte tenu de la joie silencieuse et lente des escargots et de la limace géante qui grimpaient à l'assaut nonchalant des trognons de chou, vous avez compris qu'il en serait ainsi toute la journée ; et vous en avez ressenti un bonheur anormal.

Quelques heures plus tard, maintenant, il pleut toujours en effet, et la journée s'efface. L'eau du ciel picote les haies, plus ou moins selon sa fantaisie, tandis que le jour baisse. Lui aussi, le jour, participe à la plaisanterie générale ; il s'amuse à jouer l'automne, il singe novembre, il noie les couleurs comme il le ferait sans y penser si on s'approchait déjà de l'année suivante – je veux dire : si on s'en approchait dangereusement. Et ça choit tant que ça peut, l'oreille humaine en arrive à guetter l'hiver, l'entendement se demande ce qu'il en est des hirondelles, par un froid si peu de saison.

(Si, entre deux phrases, on se lève et sort pisser, l'eau qui choit sur le crâne fraîchement rasé vous rappelle le privilège qui est le vôtre, celui de ne plus vivre en ville, de pouvoir ignorer vos contemporains, et surtout, justement, ceux qui se concentrent dans les villes.)

Le silence, hors l'eau qui ruisselle, devient tel qu'on se met à guetter d'autres bruits ; et il en arrive, évidemment. Un avion lointain ; le train habituel, dans le creux de la vallée ; une voiture si peu audible qu'elle pourrait aussi bien venir du passé, d'une Sologne enfouie, d'un village inexistant, de gens morts depuis des lustres ; un miaulement de chat vivant et un souvenir de chien mort.

Il arrivera que la pluie cesse, forcément. On verra quand.

lundi 25 août 2014

La dangereuse permanence des billets de blogs


Ce n'est pas uniquement pour dire le contraire de Nicolas que je prends céans la plume ; c'est surtout parce que je viens de recevoir le mail suivant :

Vous reprochez à Marcel Aymé son jugement sur Balzac et Simenon, mais je vous mets au défi de fournir la référence exacte de cette formule. Bien des spécialistes de Simenon et de Aymé s'y sont cassés les dents. Autrement dit, pour moi, elle n'est pas de Marcel Aymé.

Michel Lécureur, biographe et éditeur Pléiade de Marcel Aymé

Décidément, c'est un billet que j'aurais aussi bien fait de ne pas écrire, vu ce qu'il m'attire comme avanies et menues humiliations. Dans un premier temps, c'est Michel Desgranges qui avait protesté, de ce que j'assassinais le jeune Balzac avec trop de vigueur à son goût : il avait raison, et force m'a été de venir à résipiscence il y a quelques semaines. Et voilà que je dois subir une nouvelle attaque en piqué, venue cette fois du camp ayméen ! Là encore, j'ai battu ma e-coulpe par retour d'électronique courrier, bien forcé de reconnaître que j'avais sottement reproduit une phrase qui me traînait dans la mémoire, sans prendre la peine de vérifier si elle avait été réellement prononcée, et par celui à qui je l'attribuais indûment.

Des sentences de ce types, imaginaires, fausses, déformées, tronquées, mal comprises, attribuées à Paul quand c'est Jacques qui l'a dite, etc., il en traîne beaucoup, dans les arrières-cours de nos cervelles ; il serait amusant et instructif d'en dresser un jour la liste. En voici en vrac trois ou quatre, comme elles me viennent :

– L'État c'est moi ! (Louis XIV),
– Après moi, le déluge… (son arrière-petit-fils),
– Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas (Malraux),
– Ils n'ont pas de pain ? qu'ils mangent de la brioche ! (Marie-Antoinette),
– Etc.

Quand cela serait fait, on pourrait alors dresser également la liste des citations que l'on pense erronées alors qu'elles sont exactes et correctement attribuées.

Il reste que l'on s'imagine bien à tort que ce qu'on peut écrire de bévues dans nos blogs disparaît, à peine sèche l'encre virtuelle dont on s'est servi, alors qu'il n'en est rien : le billet sur lequel M. Lécureur a pointé un index vengeur date d'octobre 2012…

dimanche 24 août 2014

Alors Dieu dit à Moïse : « Je t'attendrai à la porte du garage ! »


J'ai petit à petit acquis cette conviction que la fameuse chanson de Charles Trenet était habillée de burlesque afin de mieux dissimuler sa nature de parabole biblique, essentiellement vétéro-testamentaire, mais pas uniquement ; parabole du reste assez transparente, pour peu que l'on prenne la peine d'en lire les paroles :

Aux environs des belles années 1910,
Lorsque le monde découvrait l'automobile,
Une pauvre femme, abandonnée avec ses fils
Par son mari qui s'était enfui à la ville…

La datation du premier vers est évidemment fantaisiste, ou symbolique si l'on préfère, comme le sont toutes celles que l'on peut rencontrer dans la Bible ainsi que chez ses nombreux exégètes, d'Origène à Bossuet. Dans le vers suivant, en revanche, il me semble tout à fait clair que l'automobile en question ne peut être qu'une monoplace : sinon, pourquoi ce brave homme n'emmènerait-il pas femme et rejetons ? On peut alors facilement en déduire qu'à travers cette monoplace, c'est en fait le monothéisme que découvre le monde à l'époque de notre histoire ; époque particulièrement tragique, puisque la pauvre femme abandonnée symbolise évidemment la terre de Chanaan, désertée par les douze tribus d'Israël tout au long de la captivité en Égypte. Quant aux fils, ils sont tout naturellement les fruits de cette terre, qui attendent le retour du peuple hébreu pour pouvoir achever leurs croissance et produire d'autres fruits à leur tour. – Poursuivons, en passant directement au refrain :

Je t'attendrai à la porte du garage,
Tu paraîtras dans ta superbe auto.
Il fera nuit, mais avec l'éclairage,
On pourra voir jusqu'au flanc du coteau.

On comprend tout de suite que le coryphée du couplet s'est effacé et que c'est désormais Dieu lui-même qui s'adresse à sa créature, pour lui dire qu'il l'attendra à la porte du garage. Mais pourquoi à la porte ? Pourquoi pas dans le garage (surtout s'il pleut), voire sur l'un des tabourets de bar du salon d'angle ? On l'a déjà compris : parce que Moïse se vit refuser l'accès à la terre promise, qu'il ne put en franchir la frontière ! La suite est encore plus limpide : l'éclairage est évidemment la lumière divine, qui signale à Israël qu'il est enfin rentré chez lui – mais qu'il devra tout de même faire gaffe aux roquettes. Quant au flanc du coteau… tout le monde sait que Moïse, avant de mourir, eut la joie ineffable de contempler les ruisseaux de lait de Chanaan du haut d'une colline. C'est alors que l'auteur s'autorise une échappée en direction du Nouveau Testament. Qu'on en juge :

Nous partirons sur la route de Narbonne
[…]
Et nous verrons les tours de Carcassonne
Se profiler à l'horizon de Barbeira.
Le lendemain, toutes ces randonnées
Nous conduiront peut-être à Montauban…

Ne croirait-on pas voir Satan, au sommet de la montagne, offrant à Jésus tous les royaumes de ce monde, pour peu qu'il consente à l'adorer, lui, le prince du mensonge ? Pour ceux qui douteraient encore de la validité de cette interprétation, voici le coup de massue, au début du second couplet :

Il courut ainsi pendant plus de quarante ans,
Escamoté par son nuage de poussière…

Quarante ans, n'est-ce pas ? Cette durée, si excessive pour un automobiliste en goguette que l'on la pouvait prendre pour une gaminerie surréaliste, mais qui devient tout à fait raisonnable, et attestée par le Livre, dès lors que l'on parle d'un peuple juif condamné à zigzaguer dans le désert pour avoir adoré le Veau d'or pendant que Moïse allait chercher le menu des trois millénaires à venir ! Pour le nuage de poussière – qui pourrait bien être du sable, gagé-je –, il n'est là que pour expliquer qu'en quarante ans aucun bédouin local n'ait jamais rencontré cette considérable bande de loqueteux se traînant entre Nil et Mer Rouge.

samedi 23 août 2014

Et nous resterons versaillais


Les lectures Grand Siècle, quand elles se prolongent, et même deviennent insensiblement exclusives, ont d'indubitables effets induits. Après les fracas des guerres, les feux de la gloire et ceux de la littérature et des arts, déployés en une vaste fresque par Voltaire dans son Siècle de Louis XIV ; après les somptueux drapés du Bossuet funèbre et les grondement de son Discours sur l'histoire universelle ; après les tableautins colorés vivement de Mme de Sévigné et les impertinents soupirs d'alcôve de Tallemant des Réaux ; après, bien sûr, les envolées imprécatoires de Saint-Simon ; après tout cela, comment de nouveau s'intéresser aux balbutiements sans âme ni ossature des teneurs d'estrade de notre époque, et à leurs manœuvres picrocholines ? La seule sagesse n'est-elle pas, alors, de demeurer résolument et révolutionnairement passéiste ?

vendredi 22 août 2014

Naissance et mort de deux génies


William Shakespeare est donc né un 23 avril, ce qui a dû arriver à une multitude de gens depuis qu'existe le calendrier. Sa particularité est qu'il est également mort un 23 avril, celui de l'année 1616, les bougies du gâteau ayant ainsi pu resservir pour la bière.

En ce même 23 avril 1616, à environ 1700 kilomètres plus au sud, mourait un autre écrivain, nommé Miguel de Cervantes ; mais la coïncidence n'est qu'un trompe-l'œil. En effet, à cette époque, l'Espagne avait déjà adopté le calendrier grégorien alors que l'Angleterre traînait un peu les pieds pour ce faire. 

Si bien que les deux plus grands génies de ce début de siècle, s'ils ont bien rendu leur âme à Dieu à la même date, ne l'ont pourtant pas fait le même jour.


jeudi 21 août 2014

Verrà la morte…



Les relations que nous entretenons avec la mort sont devenues ce qu'elles ne furent en aucun siècle ; et nous serions, sur ce plan comme sur d'autres, regardés par nos aïeux avec de grands yeux incompréhensifs, s'ils n'avaient pas mieux à faire que de s'occuper de nous, ce qui est tout le mal qu'on leur souhaite.

J'y songeais encore hier, lorsqu'un blogueur de compétition fit l'annonce de la mort soudaine d'une amie à lui, âgée de trente ans. Au milieu des condoléances qui s'imposaient en effet, fleurirent immédiatement des considérations annexes, d'où il ressortait que cette mort était “injuste”, que trente ans c'était “trop jeune”, etc. Comme si existait pour la mort une sorte de date de péremption inversée.

Nous sommes, je crois, les tout premiers hommes à mêler la notion de justice à ce phénomène universel qu'est la mort – je suppose que les redoutables progrès de la médecine depuis le XXe siècle sont la principale cause de cette mutation. Nous semblons désormais considérer – et je ne m'exclus pas du sort commun – que, la fameuse et absurde espérance de vie ayant été établie à tant pour les hommes et tant pour les femmes, toute personne mourant en deçà est victime d'une injustice – et plus est large l'en-deçà, plus est grave l'injustice. Est sans doute proche le temps où, après le droit au bonheur, le droit à l'enfant, etc., nous revendiquerons notre droit à l'octogénariat. Je ne m'en afflige pas, ni ne m'en indigne : c'est un simple constat.

Or, il n'en fut jamais ainsi. Lorsqu'on pratique les mémoires, journaux, correspondances des siècles enfouis, on ne trouve pas la moindre trace de ce phénomène, consistant à flétrir l'injustice d'une mort (il y en aurait donc de justes ?), ni de déploration concernant l'âge supposé trop tendre du trépassé ; et cela jusqu'à l'orée du siècle que nous venons de laisser derrière nous : dans le Journal d'Edmond de Goncourt des années 1880 – 1890, il est fréquemment question  des gens de son entourage qui meurent, comme souvent chez les vieillards ; il peut lui arriver de s'en attrister, mais jamais il n'insiste sur l'âge du défunt ; et c'est d'un ton égal qu'il nous informe qu'il était excessivement septuagénaire ou n'avait pas encore atteint quarante ans – quand il pense à le noter, ce qui n'est pas toujours.

Il faudrait essayer de déterminer s'il existe un rapport, et quel il est,  entre cette vision nouvelle, légaliste, de la mort et le fait qu'on l'on n'ose presque plus la nommer, usant pour la désigner d'équivalents et de périphrases empruntés (décédé, parti, disparu, etc.). Il faudrait, mais je manque un peu de temps : je dois absolument avoir fini de lire l'autobiographie de Sophia Loren avant trois heures ; Sophia Loren qui aura 80 ans dans un mois, ce qui a l'air de l'étonner un peu.

mercredi 20 août 2014

Front contre front et vogue la galère


Je suis toujours un peu surpris, et vaguement attristé, quand je constate qu'il se trouve encore des gens pour croire que, entre 1940 et 1945, la France était composée de deux grands corps homogènes, les résistants et les collaborateurs, bien séparés par une jolie frontière repérable de loin, presque aussi étanche qu'un mur israélien et bien davantage qu'une ligne de démarcation canal historique. Ils n'ont rien lu, depuis 70 ans ? Et pourquoi semblent-ils y tenir autant que cela, à leur bataille de petits chevaux ? Qu'est-ce qui leur fait si peur, dans la mouvante réalité des choses ?

mardi 19 août 2014

Trois petits détours mortels et puis à table !

Leçon numéro un : ne pas trop se pousser du col.

Je ne sais pas ce que valaient les trois premiers Détour mortel, et à mon avis on risque d'avoir du mal à trouver des survivants pour nous les raconter. En tout cas, le numéro 4 est parfait : rien d'inattendu, pas d'innovations dérangeantes, de fantaisies perturbatrices ; tout est prévu, balisé, rassurant. Dès le début, on sait bien que les neufs jeunes gens des deux sexes partis faire les fous à motoneiges vont se perdre ; que, perdus, ils vont arriver, nuit tombée, devant une immense bâtisse pourvue de tout le confort, mais déserte ; et dont la porte leur aura été généreusement ouverte pour leur donner l'envie d'y passer la nuit. Ces crétins sont évidemment les seuls à ne pas se douter un seul instant qu'une maison aussi vaste, isolée et disponible, recèle forcément en ses entrailles des zombis, ou des dégénérés mentaux, ou un tueur psychopathe, ou un alien assoupi, ou une section très active des jeunesses socialistes. Donc, ils s'installent, l'un des trois garçons fait des farces idiotes aux filles pour leur faire peur, et comme elles ont peur elles le traitent de asshole

Au moment où Catherine partait se coucher, juste après le générique, je lui ai prédit : « Normalement, ils devraient très vite ouvrir un placard et y trouver de l'alcool. » Elle n'était pas au lit depuis cinq minutes qu'une bouteille de whisky même pas entamée faisait en effet son apparition. Juste avant, les motoneigeux avaient mis la main sur des dossiers vaguement médicaux, montrant que l'endroit avait abrité, fut un temps, des dégénérés mentaux et physiques à tendance violente et vaguement cannibale. Leur dégénérescence physique se voit très bien, grâce aux photos d'identité grossièrement photoshoppées qui sont jointes aux dossiers.

Le jeu, dans ce type de films, consiste pour le spectateur averti à essayer de deviner dès le début qui a une chance de survivre au générique final, qui va mourir dans les premiers, etc. Là, c'est difficile car ils sont plus nombreux que d'ordinaire. Évidemment, j'élimine d'entrée de jeu la blonde qui ne dit pas grand-chose et semble tristement inutile : il est évident qu'elle n'est là que pour lancer le jeu, pour intéresser la partie par une gentille pendaison artisanale suivie d'une décollation à l'arrachée (notre photo). Mais les autres ? 

La partie est rendue encore plus délicate par le fait qu'il y a, dans cette faune ricanante, un couple lesbien. Comme ces deux brouteuses sont en outre l'une noire et l'autre asiatique, on se dit que, sur ces deux paratonnerres à modernité, il y en a forcément une qui devrait survivre : aucun réalisateur soucieux de sa carrière ne peut se permettre de zigouiller deux gouines diverses en un seul film.

Après ? Quoi, “après” ? Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise ? C'est comme d'habitude, après ! Les trois psychopathes à dents cariées qui vivent dans la bâtisse présumée déserte se mettent à massacrer tout le monde – en commençant par la blonde parce qu'ils ont le sens des convenances –, les filles hurlent, les garçons roulent des biceps, l'une des deux brunes joue les raisonneuses, en général à contretemps, etc. Et, bien entendu, on ne peut pas fuir, à cause de la tempête de flocons mais aussi parce que les dégénérés ont piqué aussi bien les doudounes fourrées que les bougies des motoneiges.

La seule scène amusante est celle où le petit blond plutôt moins stupide que ses camarades se fait prendre et ligoter sur une sorte d'étal de boucher. Là-dessus, deux des tarés de souche entreprennent, avec des mines gourmandes, de découper de larges steaks dans ses cuisses, ses bras, son ventre, sans se soucier de ses hurlements et de ses appels à l'aide.

(Appels à l'aide que les autre guignols, retranchés je ne sais plus où, entendent très bien eux aussi. Mais comme la raisonneuse a suggéré que ce pourrait être un piège, ils vont mettre dix minutes pour se décider à lui porter secours : des bons potes, comme on voit.)

Pendant ce temps, le troisième larron fait chauffer une bassine d'huile. Ensuite, quand elle bouillonne, il ne reste plus qu'à découper les steaks humains en petits cubes, à les piquer au bout d'une longue fourchette, et voilà une délicieuse fondue bourguignonne qui ne doit rien à personne. Comme ils sont dégénérés, les dîneurs ont oublié de préparer les petites sauces qui, en principe, rehaussent si bien la viande grillée à point.  Après ce repas sur le pouce, on retourne équarrir le reste de la bande…

… Sauf la gouine noire et la raisonneuse, qui ont réussi à sortir et qui courent dans la neige. Mais elles sont poursuivies par le plus éveillé des carnivores (il a remis les bougies sur l'un des motoneiges). Grâce à une ruse aussi idiote qu'incompréhensible par le spectateur à demi assoupi, elle s'en débarrassent et filent vers la liberté sur le motoneige, en riant de joie et de bonheur alors qu'elles ont tout de même perdu sept petits camarades en moins d'une heure. Elle se serrent tellement l'une contre l'autre sur leur engin qu'on se demande si la raisonneuse n'est pas en train de se convertir au gazon elle aussi.

Là-dessus, on suppose que le réalisateur reçoit un e-mail de la production, l'avertissant qu'il n'a pas été retenu pour assurer le tournage de Détour mortel 5. Furieux de cette mise à l'écart, il tend rapidement un fil de fer en travers de la piste enneigée, à environ un mètre vingt du sol ; et voici que volent gracieusement dans les airs et au ralenti les têtes de nos deux brouteuses, la professionnelle et l'apprentie.

Juste avant le générique, on voit arriver l'un des trois gourmets au volant d'un camion hors d'âge et ramasser les deux têtes qui, en effet, font un peu désordre dans ce paysage immaculé – mais pas plus que les deux corps décapités qu'il laisse sur place. Puis il repart vers de nouveaux festins, et c'est fini.

lundi 18 août 2014

Les revenantes de Tallemant

Dans l'une de ses Historiettes, Tallemant des Réaux vient à parler du baron de Panat, gentilhomme dont la naissance pourrait être qualifié de miracle  macabre. Sa mère était enceinte de près de neuf mois lorsque, un soir, elle s'étouffe avec l'éclat d'os qu'un gâte-sauce a malencontreusement laissé dans le hachis ; on la voit morte. Elle est enterrée dès le lendemain, en robe d'apparat et toutes ses bagues aux doigts.

Quelques heures après, nuit tombée, un couple de domestiques avides s'empresse d'aller la déterrer afin de lui subtiliser ses bijoux. La servante, qui avait eu à se plaindre de sa maîtresse de son vivant, ne peut résister à l'envie de lui donner un grand coup de poing “sur la nuque du col” ; le coup fait alors ressortir l'os qu'on pensait meurtrier, la morte remonte des enfers à la vitesse d'un cheval au galop dans la baie du Mont Saint-Michel : elle est vivante ! Et, quelques jours plus tard, elle accouche d'un garçon parfaitement formé, le baron de Panat. Dans la même historiette, Tallemant enchaîne sur une autre histoire de revenante, qu'il tient de seconde main. La voici :

A propos de femmes qui sont revenües, on conte qu'une femme estant tombée en lethargie, on la crut morte, et comme on la portoit en terre, au tournant d'une rue, les prestres donnerent de la bière contre une borne, et la femme se resveilla de ce coup. Quelques années après, elle mourut tout de bon, et le mary, qui en estoit bien aise, dit aux prestres : « Je vous prie, prenez bien garde au tournant de la rue. »

Humour garanti d'époque.

samedi 16 août 2014

L'Arcadie à deux pas de l'autoroute


On sait qu'on ne franchira plus jamais les monts du Forez de la même façon, qu'on ne les regardera plus d'un œil aussi négligent et vaguement ennuyé : on cherchera dans leurs replis, leurs vallées, les bergers amoureux, les bergères adorables et un peu pimbêches ; on traquera les nymphes au bord du Lignon – 54 km, nous dit Wikipédia, qui se moque bien des passions pastorales et de la Fontaine de Vérité d'Amours.

Pourquoi lire l'Astrée ? Pour quelles raisons se plonger dans ce fleuve de trois à six mille pages (selon les éditions), écrit en une langue déjà lointaine et où l'on sait bien qu'on ne croisera précisément que cela : des bergers, des bergères, des nymphes et leurs amours heureuses, puis contrariées, puis de nouveau heureuses peut-être ? Pourquoi passer tant d'heures dans le sillage d'Astrée et de Céladon, de Galathée et de Cidaman ? Ces questions contiennent leurs réponses : on entreprend de lire le roman d'Honoré d'Urfé précisément parce qu'on est assuré de n'y pas rencontrer d'autres femmes que ces gardiennes de moutons et ces graciles divinités sylvestres ; ni d'autres hommes que ceux qui soupirent après elles ; on le lit parce que la langue en est plus qu'aux trois quarts ensevelie ; on le lit, enfin, parce qu'on sait qu'on s'y noiera avant d'atteindre l'autre rive de ces milliers de pages ; on lit pour oublier.

« Aupres de l'ancienne ville de Lyon, du costé du Soleil couchant, il y a un pays nommé Forests, qui en sa petitesse contient ce qui est de plus rare au reste des Gaules : Car estant divisé en plaines & montaignes, les unes & les autres sont si fertiles, & scituées en un air si temperé, que la terre y est capable de tout ce que peut desirer le laboureur. Au cœur du pays est le plus beau de la plaine, ceinte comme d'une forte muraille des monts assez voisins, & arrousée du fleuve de Loyre, qui prenant sa source assez prés de là, passe presque par le milieu, non point encore trop enflé ny orgueilleux, mais doux & paisible. Plusieurs autres ruisseaux en divers lieux la vont baignant de leurs claires ondes : mais l'un des plus beaux est Lignon, qui vagabond en son cours, aussi bien que douteux en sa source, va serpentant par ceste plaine depuis les hautes montaignes de Cervieres & de Chalmasel, jusques à Feurs, où Loyre le recevant, & luy faisant perdre son nom propre, l'emporte pour tribut à l'Ocean. » (Pp. 117 – 119 de l'édition Champion classiques.)


jeudi 14 août 2014

Un personnage d'anticipation

Le deuxième roman de ce volume consacré au Balzac d'avant Balzac est plus étonnant encore que le premier (L'Héritière de Birague) ; il s'intitule Jean Louis, ou la fille trouvée. Comme il se passe en 1788, c'est-à-dire à une époque presque contemporaine de l'auteur, il permet au futur Balzac de pointer davantage le bout de son nez que dans le premier, qui se déroulait sous la régence de Marie de Médicis. Mais il ne le fait pas uniformément, plutôt par à-coups. C'est-à-dire que les personnages principaux restent encore pris dans les conventions du roman traditionnel de ces années 1820 (quoique avec un humour presque omniprésent, une sorte de distance ironique), mais qu'un ou deux, et spécialement un, sont déjà de la plume du Balzac futur. C'est le cas en particulier de ce personnage de petit clerc (il se nomme Courottin, et il ne l'a pas volé…), intelligent, malin, dénué de scrupules et dévoré d'ambition. Chaque passage le concernant nous projette brusquement dix ans en avant, dans la Comédie humaine ; et, dès qu'on le quitte pour revenir aux “héros”, bons ou mauvais, on repart en arrière. Sans pousser plus loin l'analogie, il fait penser à Panurge dans l'œuvre de Rabelais, beaucoup plus moderne, plus romanesque au sens où nous l'entendons généralement, que les Pantagruel, Gargantua et autres. Ce qui est passionnant à observer, c'est que ce saute-ruisseau de Courottin prend de plus en plus d'importance et de place à mesure qu'avance le roman ; plus on progresse dans le livre, mieux on sent que l'auteur a hâte de revenir à lui et qu'il y prend plus de plaisir qu'à manier ses marionnettes plus conventionnelles. Je parierais volontiers que cette “prise de place” n'a pas été voulue dès le départ, qu'elle ne figurait pas dans le synopsis, mais qu'elle s'est en quelque sorte imposée à Balzac. Nous qui connaissons la suite ne pouvons que le comprendre : comment n'aurait-il pas consacré toute son attention à ce jeune homme parti d'à peu près rien et qui ne songe qu'à s'élever, qui voit la société comme une échelle dont il convient de franchir les barreaux à tout prix, et qui met à cette élévation une énergie presque surhumaine ? Bref, à ce possédé par une idée fixe et lui sacrifiant tout, ce qui est le propre de la plupart des grandes figures balzaciennes.

Codicille de deux heures de l'après-midi : je me suis un peu trop précipité pour écrire ce qu'on vient de lire ; si j'avais attendu d'avoir achevé les trente dernières pages, j'aurais été amené à noter que, la Révolution survenant et, dans une brusque accélération du temps, conduisant tous les personnages jusques après Thermidor, les figures “conventionnelles” (le terme, ici, est assez mal venu…) sont prises dans les convulsions de l'histoire et deviennent à leur tour nettement plus balzaciennes que ce qu'elles étaient au début de l'histoire ; notamment le duc de Parthenay, sorte de “père noble” qui se transforme en personnage tragiquement ballotté par les événements et doit affronter l'écroulement de son monde ainsi que la perte radicale de ses valeurs les mieux établies, sans y comprendre grand-chose ; devenant de la sorte une préfiguration des hommes et des femmes que l'on rencontrera plus tard dans Le Cabinet des antiques.

mercredi 13 août 2014

Et tu retomberas poussière


Passer l'aspirateur est une activité vaine et assez sotte ; d'aucuns diront que c'est pour cette raison qu'on l'abandonne généralement aux femmes : qu'on ne compte pas sur moi pour tomber dans de tels excès. Je veux dire qu'elle est vaine si on la compare à la geste antique du balayeur de maison. Manier le balai était une activité concrète, visible, palpable. La poussière, les miettes de pain, les grains de terre rapportés du jardin, les poils du chien et les mouches mortes : tout cela était disséminé au long des pièces et au hasard des allées et venues ; il s'agissait alors de discipliner ce chaos, de rassembler, de canaliser et enfin d'acculer en un petit monticule à proximité de la poubelle de cuisine. Le résultat de votre action était là, tangible, attestant de votre effort ; d'autant qu'il restait encore à entasser tout cela dans la petite pelle en plastique dont c'est l'office ; puis, matériel rangé, à constater que les plus aériennes de vos immondices avaient, durant l'opération, malignement volé de çà et de là, pour venir se reposer sur vos tommettes à peine aviez-vous le dos tourné. Bref, le balai vous conduisait à vous colleter réellement avec l'adversité, à éprouver concrètement l'imperfection fondamentale de l'existence sublunaire – le tout dans un silence feutré.

Rien de tel avec l'aspirateur, ce bruyant symbole de la modernité déprimante. Lorsque vous avez terminé de promener cet engin de la chambre au salon, sans trop bien savoir pourquoi vous accomplissez ces gestes mécaniques, puisqu'ils n'ont aucun lien direct, identifiable, avec le résultat que vous vous êtes promis d'obtenir, il est inutile de vouloir contempler le résultat de votre travail : poussière, miettes, grains, poils et mouches ont radicalement disparu ; c'est comme s'ils n'avaient jamais existé que dans votre imagination de maniaque, comme si vous n'aviez rien fait. Et vous vous retrouvez, un peu stupide, les oreilles bourdonnantes encore du vacarme que vous venez de produire, au milieu d'une propreté qui a tout l'air de se foutre de vous, sous ses airs d'éternité tranquille ; avec, en sus, à la main un long tuyau rétif, qui prendra – vous l'aurez noté sans moi – un malin plaisir à se répandre bruyamment sur le sol dès lors que vous essaierez de l'accoter au dossier d'une chaise ou à un bord de table. Sans même parler de la déprime chronique saisissant la petite pelle en plastique, désormais au chômage de longue durée.

mardi 12 août 2014

La puanteur permanente de certains cadavres

Comme il fallait bien, aujourd'hui, célébrer un mort d'hier d'une façon ou d'une autre, et que je n'avais que très modérément envie de revoir ce monument de niaiserie qu'est Le Cercle des poètes disparus, j'ai choisi plutôt de consacrer quelques heures aux Écrits sur la Chine (Robert Laffont – Bouquins). Je ne relis pas vraiment ; je hume, je musarde, je furète : mon hommage est vagabond et nez en l'air. La prose de Simon Leys se prête bien à la nonchalance de l'exercice : par où qu'on y entre, elle vous séduit et vous emporte, par son élégance et sa beauté sinueuse. Par sa verve, son humour et son mordant, aussi : il faut lire et relire les huit ou dix pages assassines par lesquelles il exécute Michelle Loi (L'Oie et sa Farce), vieille maolâtre, autoproclamée sinologue, dont, après 12 ans de caveau, le cadavre sent encore : je ne crois pas que la punaise de Grande Muraille s'en soit jamais tout à fait relevée.

Mais les livres de Leys, ces livres-là, sont avant tout un hymne à la Chine, à ses villes et ses campagnes, à ses écrivains, à ses artistes, à ses traditions, et surtout à son peuple ; toutes choses que les satrapes sanguinaires de la révolution “culturelle” ont détruites ou asservies, avec l'enthousiaste assentiment des forces de progrès occidentales, et notamment françaises, lesquelles se recrutaient de l'Université aux palais de pouvoir, en passant par la rédaction du Monde et les bistrots germanopratins de Tel Quel.

Face aux intimidations et aux procès en sorcellerie, Leys n'a jamais cédé un pouce de terrain quand il se savait dire la vérité ; il en a payé le prix. Mais il est vrai que lorsqu'on est grassement rétribué en dessous de table par la CIA pour salir la révolution populaire et propager les mensonges américano-sionistes, on a toujours de quoi voir venir.

lundi 11 août 2014

Une conscience qui s'éteint


Pierre Ryckmans, dit Simon Leys, 28 septembre 1935 – 11 août 2014.

Un peu moins d'intelligence, de lucidité et de courage intellectuel en ce monde.

Un Balzac d'avant Balzac

Je me montrai, il y a quelque temps, excessivement sévère avec le jeune Balzac, je veux dire avec l'écrivain en bâtiment qu'il fut, six ou sept ans avant d'écrire Les Chouans, inaugurant ainsi, sans le savoir encore, sa Comédie humaine ; sévérité qui se doublait d'une certaine fatuité, dans la mesure où je n'avais guère fait plus que picorer ci ou là quelques maigres extraits des œuvres en question. Pour me montrer que j'avais tort, et que le jeune Tourangeau de 22 ou 23 ans valait mieux que ce que j'en disais, Michel Desgranges me mit entre les mains, à l'occasion d'une visite que je lui fis, le tome initial des Premiers Romans de Balzac, publiés dans la collection Bouquins ; je l'ai ouvert hier.

Je n'ai encore lu qu'une centaine de pages de L'Héritière de Birague, publiée en 1822, mais je dois dès maintenant faire amende honorable : cet auteur à peu près débutant vaut beaucoup mieux que le mal que j'en disais. Si les personnages n'ont pas la complexité d'un Vautrin ou d'une cousine Bette, ils sont pourtant déjà bien campés ; l'intrigue est solide, elle file droit ; l'écriture est alerte, rapide, joyeuse. Bref, on passerait en ce lieu et en ce siècle – le roman se déroule en Haute-Bourgogne durant la régence de Marie de Médicis – un excellent moment, même si ce roman, aux indéniables parfums de Walter Scott, n'était pas de la plume du futur Balzac.

Mais justement il l'est, et nous le savons. Il est donc excitant, pour le lecteur balzacolâtre, de repérer les moments, les tournures, les aperçus, etc., par lesquels le futur génie perce déjà l'enveloppe encore duveteuse du jeune homme ; ils sont assez nombreux, je n'en citerai qu'un, pris au tout début du troisième chapitre. C'est le moment où les invités du bal convergent vers le château de Birague ; Balzac écrit :

« Déjà les antiques tombereaux de cuir, que nous appellerons carrosses par respect pour nos ancêtres, roulaient les principaux personnages de la haute noblesse vers le château de Birague. Les chemins vicinaux, si séditieux aujourd'hui, n'existaient pas ; c'était donc d'ornière en ornière, de cahot en cahot qu'on se rendait d'un château à l'autre. Les législateurs du temps regardaient l'industrie et l'agriculture comme deux choses dont il était important de borner l'essor ; et pourvu que l'industrie pût fournir à leurs caprices, et l'agriculture au froment strictement nécessaire pour les biscuits réservés à leurs tables, l'État devait être florissant. »

Qui, avant ce Balzac naissant, se serait soucié de l'état des chemins par lesquels on se rendait au château pour un bal masqué ? Qui aurait aussitôt élargi le thème pour le faire déboucher sur des considérations économiques, et finalement politiques ? Et, avant de reprendre le cours du récit proprement dit, l'auteur conclut son paragraphe par une phrase si typiquement balzacienne qu'elle semble presque sortir d'un second pastiche que Proust aurait fait de lui (c'est moi qui souligne) :

« Tandis que les toilettes de ces hautes et puissantes visiteuses étaient froissées par l'effet du système monarchique des ponts et chaussées d'alors, les dames du château de Birague s'occupaient tranquillement d'une parure qui n'avait aucun fossé à craindre. »

Par exemple, j'ignore toujours, où j'en suis arrivé, quel monstrueux crime ont bien pu commettre, dans le passé, le comte et la comtesse de Morvan…

dimanche 10 août 2014

S'asseoir sur un Turc mort et causer entre amis


En 1603, septembre, le maréchal François de Bassompierre, qui ne l'est pas encore, maréchal, se trouve en Hongrie, sous les murs de Bude (Buda), au milieu des armées de l'empereur : il s'agit de reprendre la ville aux Turcs qui l'occupent ; il a 24 ans. Dans ses mémoires, dont j'ai eu le plaisir, hier, chez Michel Desgranges, d'une lecture musardée faite à haute voix devant la table de salle à manger ; dans ses mémoires, donc, Bassompierre raconte comment, à l'issue d'une bataille, en parcourant le champ avec le prince de Joinville, ils tombèrent sur le maréchal de camp général de l'empereur, Christophe Herman de Rossworn, tranquillement assis sur des cadavres de Turcs : les bancs étaient rares, à cette époque, sous les murailles de Bude, il n'était donc pas illogique de transformer les Turcs morts en ottomanes. Incontinent, les deux Français prennent à leur tour place sur cet empilement de chair et d'os mahométans et se mettent à deviser comme de vieux amis.

Amis, ce Rossworn et lui ne l'étaient pourtant point au départ, puisque, à la suite d'une pénible affaire de viol perpétré par le maréchal de camp général, celui-ci manqua d'avoir la tête tranchée sur ordre de M. de Bassompierre père. Mais enfin, on se raccommode ; et c'est ensemble que, l'armée turque s'étant repliée pour l'hiver, on prend la route de Prague.

Arrivés dans cette ville, Rossworn, sorte de DSK avant l'heure, avise Bassompierre qu'il connaît un bourgeois, père de deux filles ravissantes, et tout disposé à céder les pucelages de ces jouvencelles moyennant le paiement de deux cents ducats ; à entendre Rossworn, l'affaire est conclue, les termes en sont clairs, il n'y a plus qu'à se présenter chez le bourgeois en question.

Une fois sur place, Bassompierre comprend vite que le marché n'est en rien topé, ne serait-ce qu'aux protestations véhémentes et indignées du Praguois. Notre mémorialiste est tout prêt à se retirer, mais Rossworn ne l'entend pas de cette oreille : un marché, même n'existant que dans son imagination enfiévrée, reste un marché. Saisissant le bourgeois au col et lui appliquant la pointe de sa dague sur la carotide, il tient à son compagnon à peu près ce mâle langage : « Veuillez consommer dès à présent votre jouissance avec l'une de ces donzelles, pendant que je tiens ce drôle à merci ! Ensuite, je prendrai mon tour avec l'autre… »

Bassompierre lui ayant fait observer qu'il avait peu de goût pour forcer les pucelles, lesquelles n'en mènent pas large dans leur coin, Rossworn trouve la parade : « Fort bien, mon ami ! Veuillez donc me remplacer à la dague cependant que je besognerai ! » (C'est l'esprit, non les mots : je n'ai pas le livre sous les yeux…) Bassompierre, à qui l'amitié commande, ne peut faire moins que d'obtempérer. Rossworn s'empare de l'une des deux filles, tandis que l'autre se met à pousser les cris suraigus d'une poularde ayant aperçu la casserole ; si bien que, derrière les croisées, une foule peu satisfaite commence de s'attrouper (environ quatre cents d'après le mémorialiste, que je soupçonne d'exagérer). De peu satisfaite, elle devient vociférante puis agressive ; si bien que, forfait non consommé, nos deux violeurs potentiels sont obligés de fuir à toutes jambes sous les jets de pierre d'une populace peu joueuse – et peu s'en fallut qu'ils n'y laissassent la vie.

Christophe Herman de Rossworn devait finir décapité un an plus tard.

samedi 9 août 2014

Quand le prince de Ligne parlait de François Hollande…

Château de Belœil (province belge du Hainaut), berceau de la famille de Ligne.

« Il a pris son entêtement pour de la fermeté, son amour-propre pour du caractère, son insouciance pour de la patience, son indécision pour de la prudence, son mépris de l'opinion publique pour de la philosophie, sa rancune contre quelques individus pour de la raison, sa mystification continuelle pour la politique et son peu de ressort pour calcul des événements possibles qu'il attend toujours, n'étant pas assez fort pour les faire naître. »

Prince de Ligne, Mémoires, Mercure de France, pp. 177 – 178.

Et comme ce prince était un homme équilibré, non partisan, Nicolas Sarkozy, quelques lignes plus bas, reçoit lui aussi son paquet :

« Comme homme il a le plus grand grand mérite et talent ; comme prince il aura toujours des érections et ne se soulagera jamais. Son règne sera un priapisme continuel ou, si vous le voulez encore, ce sera un érésypèle comme celui du corps auquel il est sujet. »

Ayant dit, je mets le cap sur la Basse-Normandie jusqu'à ce soir.

vendredi 8 août 2014

Soyons un peu logiques, voulez-vous ?


Depuis trois ou quatre jours, c'est un concert de plaintes qui monte jusqu'à moi, y compris sur les blogs les moins suspects de complaisance vis-à-vis des distractions qui aliènent la classe ouvrière : il fait froid et il pleut, alors qu'on est au mois d'août, on ne peut même pas aller manger notre jambon et nos chips Leader Price sur l'herbe, c'est une vraie misère de temps. Je trouve qu'en geignant ainsi mes amis progressistes font preuve d'un illogisme, d'un manque de suite dans les démences qui ne les honorent pas. Dans la mesure où les-plus-défavorisés ne peuvent partir en vacances et restent confinés dans leurs casbahs natales, il me semble qu'ils devraient au contraire se réjouir bruyamment, au nom de sainte Égalité, notre patronne à tous, de ce que les vacances des nantis sont actuellement noyées sous les cataractes, ramenant ces gras bourgeois blafards à la même condition que leurs chers défav'.

Et puisque nous sommes dans un billet à la tonalité résolument optimiste, je leur signale que le soleil brille sans désemparer sur la Judée, la Samarie et la Galilée, qu'il y fait une température délicieusement estivale, que le ciel est d'un magnifique bleu hématome ; et que, donc, toutes les conditions sont réunies pour y organiser des jeux de plein air parfaitement réussis.

jeudi 7 août 2014

Les parasites universitaires, cette engeance

Théophile Gautier (1811 – 1872) s'efforçant au calme.

Des parasites, nous en connaissons de toutes sortes, depuis le ténia jusqu'au fonctionnaire, en passant par le gui, la douve du foie ou l'animateur culturel. Peu me sont plus horripilants que le parasite universitaire ; je veux parler de ces petits sachants prétentieusement pontifiants qui, contre une rétribution de traîne-savate, salissent de leurs notes-en-bas-de-page des œuvres qui n'avaient nullement mérité cette lèpre intempestive. C'est ainsi que, depuis hier que je lis les Récits fantastiques de Théophile Gautier, je ne cesse d'agonir d'injures variées et fleuries un certain Marc Eigeldinger, dont je vous prierai d'oublier la malencontreuse existence dès que vous aurez achevé la lecture de cet atrabilaire billet.

Sauf exceptions fort rares, M. Eigeldinger n'interrompt jamais votre lecture afin de vous apporter une précision qui rendrait celle-ci plus facile, votre compréhension plus pleine ou plus large. En revanche, il le fait constamment pour gloser et ramener une science qu'il a l'air de trouver impressionnante. Comme cet individu semble dénué de tout sens du ridicule, il lui arrive parfois d'être drôle, sans pour autant que cesse l'irritation de sa victime, d'avoir été aussi intempestivement interrompue dans le fil de sa lecture. Cela donne alors des notes comme celles-ci – et elles fourmillent :

« Dans les récits de Gautier, la transparence, opposée à l'opacité, est l'une des propriétés récurrentes du fantastique ou une qualité annonciatrice du fantastique. »

Qui donc, en effet, privé des lumières savantes de M. Eigeldinger, qui donc aurait eu cette idée géniale d'opposer un jour la transparence à l'opacité ? Qui, encore, aurait pu, sans M. Eigeldinger, démêler de telles subtilités grammaticales :

« On, le pronom impersonnel, assez rare dans les récits de Gautier, englobe en quelque sorte le narrateur et les personnages. »

Là, on atteint à l'extrême pointe de la science littéraire et syntactique : même M. Eigeldinger, en ces contrées entièrement inexplorées, n'est plus tout à fait sûr de ses fulgurances, d'où ce prudent en quelque sorte, dont la modestie honore son auteur. Une petite dernière, si vous le voulez bien, parce que je la trouve irrésistible :

« le sablier de l'éternité. Gautier use souvent de métaphores temporelles pour traduire le sentiment de l'éternité. »

User d'une métaphore temporelle pour parler d'éternité : même Gautier, gageons-le, ne se serait sans doute pas cru capable d'une telle prouesse, d'une idée aussi novatrice. Les bourdes prud'hommesques de ce genre, il en bourgeonne dans ce volume (Garnier-Flammarion) environ une toutes les deux ou trois pages. À la fin, le lecteur échevelé et hagard se rend compte qu'il n'a plus droit qu'à deux explications : soit M. Eigeldinger le prend pour un imbécile, soit M. Eigeldinger est un imbécile.


Note-en-bas-de-page : Ayant eu la curiosité de taper le nom du cuistre dans Goux Gueule, j'apprends qu'il est suisse – ce qui n'excuse rien –, qu'il est mort en 1991 – ce qui ne le blanchit pas davantage –, et que ses étudiants de l'université de Neuchâtel le surnommaient familièrement Dingo, ce qui est déjà plus éclairant.

mardi 5 août 2014

La Leçon d'amour dans un parc


À Michel Desgranges

L'amour du titre pourrait bien protester de son a minuscule, puisqu'il s'agit de Cupidon en personne, ou du moins de sa statue, qu'un jour, sortant tout juste de sa lune de miel, la jeune Marquise Ninon de Charamante fait sculpter et installer dans le parc de son château, dont la haute et ancienne tour permet d'admirer le ruban d'argent de la Loire et les toits de Saumur. Un beau matin du chapitre troisième, l'artiste, un certain François Gillet, de Paris, dévoile donc son travail terminé. Il s'agit, très classiquement de prime abord, d'un adolescent aussi beau et svelte que le David de Donatello, occupé à bander son arc ; ce qui surprend la compagnie, et ces dames principalement, c'est que l'arc n'est pas le seul à être bandé. De là toute l'histoire.

On peut s'ennuyer beaucoup, lorsqu'on se met en tête de secouer la poussière qui recouvre les “petits maîtres” du passé puis d'ouvrir leurs livres ; cela m'est arrivé il y a peu, avec Paul Bourget. On peut aussi passer un moment délicieux, dont on sait bien qu'on l'oubliera vite : c'est le cas avec ce roman de René Boylesve. Contemporain et ami de Proust, Boylesve semble avoir cent ans de plus, tant sa phrase charmante semble surannée, un peu désuets ses procédés, et ses personnages hors du temps ; par instant, on dirait presque d'une comtesse de Ségur portant moustache et canotier ; mais c'est aussi, ce parfum de violette, ces images sépia, tout ce qui fait l'attrait de ce court roman de 1902, dans lequel on ne peut s'empêcher de voir les promeneurs du parc marcher de ce pas trop rapide et saccadé qu'ils ont dans les films d'époque. Il y a aussi que l'auteur installe une distance nonchalante entre lui (et donc nous) et l'histoire qu'il raconte, en négligeant l'effort d'y croire lui-même : il se divertit, passe le temps – celui-là même que Proust, bientôt, s'efforcera de retrouver –, se distrait de son distingué ennui fin de siècle. On s'étonne presque, au fil de la lecture, que ne tombent pas d'entre les pages quelques feuilles ou brins séchés.

Enfin, chez le lecteur d'aujourd'hui, apparaît bientôt un sentiment étrange, et pas désagréable du tout : celui qu'il est peut-être le seul, dans toute l'étendue du monde, en cette heure précise, à lire ce livre, à garder un peu vivant ce mort.