mardi 22 juillet 2014

Eh, Manuel, tu dors ?


Mais qu'attend donc M. Valls, ci-devant Premier ministre et ancien de l'Intérieur, lui d'habitude si vigilant voire intransigeant dès qu'il s'agit de traquer les mouvements fascistoïdes, qu'attend-il, ce grand personnage de République, pour frapper d'interdiction un mouvement qui n'hésite plus à s'allier avec les pires raclures antisémites, ramassées dans les banlieues qui enserrent désormais nos villes ? 

dimanche 20 juillet 2014

Longue vie à l'Impératrice ! (Grouik ! grouik !)


À Jacques Étienne.

Tout était en l'air au château de Blandings. Lord Emsworth coulait, en son domaine, les jours à peu près paisibles que lui autorisaient ses revenus. Il s'abandonnait chaque soir au sommeil de celui qui ne trouve rien à se reprocher de la journée écoulée et qui a pensé le moins possible ; il se réveillait joyeux et plein d'entrain, à l'idée que l'Impératrice de Blandings, la prunelle de son œil, allait très probablement remporter, pour la troisième année consécutive, le Concours agricole du Shropshire dans la catégorie des cochons gras. S'il n'y avait pas eu Lady Constance, sa sœur, et ses innombrables invités, la vie à Blandings aurait représenté une assez exacte image du paradis sur terre. C'est alors que surgit l'ignoble rival, Sir Gregory Parsloe, bien décidé à toutes les bassesses, aux pires coups fourrés, pour que son propre cochon, l'Orgueil de Matchingham, triomphe de l'Impératrice…

P.G. Wodehouse (1881 – 1975), c'est l'humour anglais quintessencié, et même quintessentiel. Dans le monde de ses 90 romans et près de 200 nouvelles, les tantes ont une importance capitale et se révèlent des femmes fort dangereuses, en ceci qu'elles veulent à toute force marier leurs neveux, qui, de leur côté n'envisagent rien moins. Les cochons ont aussi leur importance, nous venons de le voir, ainsi que certain pot à bière. Dans cet univers souvent campagnard, les maîtres sont généralement riches et très sympathiques, mais d'une intelligence limitée au strict nécessaire ; les majordomes (butlers), par compensation, font preuve d'une compréhension profonde des êtres et des événements qui les secouent, ainsi qu'une diabolique habileté à éviter les mariages ourdis par les tantes. Le plus bel exemple est donné par le couple formé du butler Jeeves et de son maître, le jeune Bertie Wooster, sortes de Don Quichotte et Sancho Pança accommodés de sauce à la menthe. C'est par les romans qui les mettent en scène – un volume dans l'édition Omnibus – que l'on commencera sa découverte de Wodehouse, si l'on veut bien m'en croire.

C'est ce que fait Catherine depuis quelques jours, ce qui m'a donné, par une sorte de mimétisme littéraire, l'envie de relire moi aussi Wodehouse. J'ai donc pris le second volume Omnibus, celui qui contient entre autres les aventures d'Oncle Fred et, donc, celles de Lord Emsworth, en particulier dans le roman dont j'ai déroulé les prémisses en commençant, qui s'intitule Pigs Have Wings, ce que les Français ont cru bon de traduire par Le Plus Beau Cochon du monde, initiative assez stupide dans la mesure où une traduction littérale du titre original eût été bien préférable, me semble-t-il.

Et puisque nous sommes chez Lord Emsworth, Clarence de son petit nom, restons-y un moment, le temps de signaler qu'Un pélican à Blandings vient tout juste de ressortir chez nous, grâce aux éditions des Belles Lettres – ce qui est une preuve supplémentaire que cette vénérable maison ne publie décidément que des auteurs essentiels.

samedi 19 juillet 2014

Après l'orage


Midi le Juste. Le clocher sonne ses douze coups, personne ici ne songe encore à s'en offusquer ; c'est à peine si on les entend. Ceux qui ont levé mollement le menton se disent « tiens, il est déjà Midi ! » et se demandent si le facteur est passé (il a toujours un peu de retard, en ce moment : c'est un remplaçant…). L'orage, lui, est passé, en se donnant les airs encombrants d'une armée d'invasion, avant d'être poussé par le vent vers Pacy puis vers Mantes ; il n'a inquiété sérieusement personne, nul ne lui a demandé de comptes pour les grondements qui se produisent ailleurs et dont on ne perçoit les échos que par les caquètements qu'ils provoquent dans les basses-cours périphériques. Tout est redevenu calme ; même les oiseaux laissent passer un peu de temps avant de reprendre leur tissage sonore ; invisible dans le cerisier, la tourterelle hésite à se prendre pour une colombe ; ignorance ou modestie, elle y renonce. Sur la terrasse, une femme regarde distraitement le haut des arbres en fumant une cigarette d'importation.

mercredi 16 juillet 2014

La justice de nos jours ou le comité de porc-salut public


Donc, une femme a été condamnée à neuf mois de prison ferme parce qu'elle a posté je ne sais où un petit montage pitoyable, par lequel on serait conduit à penser que Mme Taubira aurait pu être singe dans son enfance. Vous me dites que c'est idiot ? Je vous l'accorde bien volontiers. Vous ajoutez que ce n'est absolument pas drôle ? Je vous confirme que je n'ai pas ri, ni même souri. Vous affirmez que la personne ayant “posté” cela doit être assez stupide ? J'aurais tendance à être d'accord avec vous. Et maintenant ?

Maintenant, l'idiote en question va devoir passer neuf mois en cellule, pour prix de sa sottise. Parce qu'une très obscure, mais sans doute très subventionnée, association guyanaise a porté plainte contre elle, ce que Mme Taubira avait dit ne pas vouloir faire ; Mme Taubira qui n'a évidemment aucun contact avec l'officine en question, et encore moins d'influence sur elle. Mais ce n'est pas cela le plus amusant.

Ce qui fait rire, si l'on se sent d'humeur, se sont les trémulations légalistes de nos petits gauchistes qui, le temps d'une parenthèse, oublient qu'ils sont censés être “rebelles”, “en lutte”, etc., et viennent s'agenouiller devant une décision de justice qui flatte leur goût du sang. Évidemment – nous les connaissons –, ils ne se contentent pas de sangloter leur reconnaissance aux juges : ils nous somment de faire pareil, sous peine d'être estampillés – comme c'est surprenant ! – raclures fascistoïdes, racistes simiophiles, que sais-je encore.

Encore plus drôles sont les contorsions impertubables de sérieux des jeunes filles qui se sentent en charge du monde de demain – celui en lequel, grâce à Dieu, nous ne serons plus et qui les niquera grave, si je puis me permettre. Elle s'interrogent avec un sérieux de tribunal populaire : neuf mois ferme, tudieu, n'est-ce point trop, Maximilien ? – Il se peut, Louis-Antoine ; mais considère qu'on ne lui a infligé qu'une amende ridicule de trente mille écus, à cette drôlesse amoureuse de Capet ! On pourrait doubler cela en appel, j'y veillerai ! – Et cette inégibilité ! rugit alors Jean-Paul. De qui se moque-t-on ? À vie ! par le sang du peuple, à vie ! et qu'elle soit encore heureuse d'échapper à la guillotine, pour avoir brandi ce bébé guenon ! La liberté et l'égalité ne pourront jamais être établies tant que grouilleront ces vers-là ! Et l'on nous parle d'inégibilité ? Mais on se moque ! Quoi ! elle pourrait, cette vermine, dans cinq ans se présenter au suffrage de la Nation ? Je vais lancer dès demain une campagne dans mon journal, et l'on verra bien si la citoyenne en réchappe ! (Camille, apparemment plus calme :) – Je hais la violence, mais parfois le fer doit passer.

Maximilien, ramassant ses papiers :  – Bon, on va dîner ? Jacques-René m'a dit tantôt qu'il y avait une côte de bœuf d'une extrême tendreté à La Comète…

Qui veut faire le mélange fait la bête ou vive l'Alsace libre !


André, si tu passes par ici, il serait préférable que tu ne lusses point ce qui suit…


L'autre soir, Catherine annonce soudain que le dîner est prêt, comme il se produit pratiquement tous les jours dans ces heures-là. Entendant cela, Alisa, notre pensionnaire de Vancouver, appelle sa fille qui, naturellement, se trouvait dans la Case, devant mon ordinateur (Elwyn, comme beaucoup de jeunes gens de son âge, est une e-squatteuse de haut vol). Nous sommes déjà assis à table lorsqu'elle arrive. Nous la voyons se diriger vers la cuisine et en revenir avec un verre occupé aux deux-tiers par une boisson marronnasse dont je tairai le nom mais qui se termine par Cola – jusque-là, rien que de très normal. Notre surprise grimpa rapidement, atteignant même à la stupéfaction, lorsque nous la vîmes empoigner la bouteille de riesling qui trônait à portée et finir d'emplir son verre avec le divin breuvage.  Sous nos yeux mi-réprobateurs, mi-inquiets, la drôlesse avala deux longues rasades de son mélange inédit – et nous assura que c'était bon, ce qu'onc ne crûmes.

(La mixture rhum-Coca étant connu sous le nom de Cuba libre, je suppose qu'Elwyn a inventé l'Alsace libre.)

Un peu plus tard, goûtant le vin seul, elle reconnut que c'était tout de même meilleur sans partage. Preuve assez émouvante de ce que l'humain reste toujours perfectible, même quand il est canadien.

lundi 14 juillet 2014

La Patrouille de France à domicile


Ce matin, comme presque chaque 14 juillet, nous avons vu passer les neuf alphajets de la Patrouille de France, à basse altitude puisqu'ils venaient de décoller de la base d'Évreux, en route vers les Champs-Élysées ; lorsqu'ils vrombissent au-dessus de nos têtes, ils ne sont pas encore en formation, mais par groupes de trois ; ce qui fait bien neuf avions, alors que seulement huit sont censés former la dite Patrouille, si l'on en croit Wikimachin : petit mystère que je vais tâcher d'éclaircir. Sitôt après le passage des trois premiers, Catherine et Alisa – notre pensionnaire canadienne, arrivée samedi de Vancouver avec sa fille –, qui se trouvaient dans le jardin, près du portail, ont entonné une vibrante Marseillaise à pleins poumons, ce qui a eu l'air de légèrement surprendre la voisine d'en face. Les trois avions suivants se sont annoncés environ deux minutes plus tard, ce qui m'a laissé le temps de descendre au sous-sol et d'en remonter quelques flacons de Riesling pour ce soir, sans rien manquer du spectacle : le monde est vachement bien fait, au bout du compte.

vendredi 11 juillet 2014

Mais de quoi se plaignent-ils, les porteurs de burnous, là ?




C'est vrai, quoi : ça pourrait être pire…

jeudi 10 juillet 2014

Un autre Sarkozy


Dans son numéro de cette semaine, Paris-Match publie une longue interview de l'ex-président de la République, faite par Jean-Marie Rouart. Les deux hommes ne parlent que de littérature, et Nicolas Sarkozy dit des choses fort justes sur les écrivains évoqués, notamment sur Balzac et sur les personnages balzaciens. Il revient aussi sur l'épisode “Princesse de Clèves” et répète qu'il n'aime pas ce roman – un anamour qui est aussi le mien.

Note à mes amis gauchistes, sarkophobes et autres hollandolâtres exclusifs : comme je sais ce que vous vous apprêtez à dire en commentaire, à savoir qu'il s'agit d'une pure opération de com' et que l'objet de vos détestations se contente de ressortir mécaniquement les fiches préparées par ses collaborateurs, vous pouvez vous dispenser de le faire, ce sera toujours ça de gagné.

mercredi 9 juillet 2014

Les saisons



Le temps, ici, semble toujours un peu se moquer ; de lui-même et de nous. Il le fait surtout dans les saisons qui sont ailleurs assez franches, l'hiver et l'été. Reconnaissons-le : il nous arrive fréquemment, à nous autres de l'entre-deux, d'envier nos lointains comparses, dont nous croyons savoir qu'ils connaissent chaque année ce prodige : un hiver froid et un été chaud. Il nous semble souvent, notamment dans les premières semaines de juillet ou dans les arrières-fonds de décembre, qu'ils doivent avoir une vision plus claire du monde, une assise plus solide dans le sol, des regards plus directs vers les choses, que les grisailleux incertains que nous sommes. (Et je ne parle même pas de ces populations étrangères pour qui le calendrier est assurance pleine et entière du temps qu'il fera : je me cantonne dans ces domaines de l'incertitude que sont nos régions familières.)

Il faisait été hier, il fait automne aujourd'hui ; c'est ainsi. Les rafales de vent chassent les bouffées de chaleur, avant que la ronde ne s'inverse demain matin, peut-être. En bas des nuées crépitantes, les hommes ne lèvent plus la tête qu'à peine : ce théâtre vertical, aux convulsions imprévisibles, ne les empêche plus de vivre depuis lurette ; ni de mourir, encore heureux. Ils accueillent l'eau comme ils recevraient le feu, le soleil comme les ténèbres définitives : avec un fatalisme souriant qui, après un certain nombre d'années vécues, leur fait oublier le calendrier officiel.

Il n'y a pas de calendrier qui tienne, chez nous. Et même, ces formules rutilantes que l'on récite sans y penser dans d'autres régions, parfois voisines (à propos de la rutilance des moissons, de la Saint-Médard, et que sais-je encore), nous ne les comprenons pas du tout. La pluie, chez nous, fait ce qu'elle veut ; le froid s'insinue partout, si tel est son bon vouloir, que le présent soit juillettiste ou aoûtien ; le ciel existe, il pèse et décide.

mardi 8 juillet 2014

Camerone, nous revoilà !


Je ne sais plus comment ni pourquoi j'en suis arrivé hier soir, et tout en étant parfaitement à jeun, comme chantait l'autre glandu bruxellois ; je ne sais plus, disais-je, ce qui a fait que je me suis mis à parler de la Légion étrangère avec Nicolas et à lui recommander – en pure perte sans doute – les deux romans de Paul Bonnecarrère consacrés à ce glorieux corps d'élite de l'armée française : Par le sang versé et sa suite La Guerre cruelle, le premier se situant en Indochine et le second, comme il se doit, en Algérie. Je les ai lus il y a fort longtemps, j'avais entre vingt et vingt-cinq ans ; et je me rappelle la légère surprise de mon père, à me voir plongé dans ces volumes : je suppose qu'il ne devait pas trouver ma soudaine passion pour ces histoires d'hommes très cohérente avec l'anarchisme dont je faisais parade et l'antimilitarisme dont j'étais imbu. Toujours est-il que j'avais lu ces deux tomes avec une certaine gourmandise, voire un soupçon d'avidité, ce qui ne m'avait posé aucun problème idéologique, tant l'idéologie était alors, et est restée, le benjamin de mes soucis. 

Y repensant hier, après mon court échange avec Nicolas, donc, je me demandais ce que pouvait bien valoir ce diptyque. Mon souvenir me disait qu'il s'agissait de livres honnêtes, bien “ficelés”, comme on le dit de ces romans très correctement construits et écrits quoique sans talent littéraire particulier. Mais ce souvenir était tout lointain, tout petit et tout flou. Si bien que, reniant honteusement le serment solennel que je nous avais fait une semaine plus tôt, à Catherine et à moi-même, de ne plus acheter le moindre livre avant le mois de septembre, j'ai commandé Par le sang versé – d'occasion, à 2,99 €, pour tenter de rendre ma félonie moins criante. 

Si je vous raconte cela qui n'a pas le moindre intérêt, c'est que je préfère cette photographie de légionnaires à la grille de mots croisés de ce matin. Et aussi qu'il ne faut pas craindre, de temps à autre, de reviriliser la blogo, qui est tout de même, d'une façon globale, un sacré nid de fiotes et de féministes aux dents cariées.

Mots croisés réactionnaires, mots croisés progressistes


Dans les seconds, lorsque vous tombez sur un mot de six lettres dont la définition est bamboulas, il faut inscrire noubas, et non le mot qui vous est de prime abord venu à l'esprit.

lundi 7 juillet 2014

L'abîme entrevu et les prophéties bégayées


C'est agiter le lieu commun que de dire des écrivains du passé qu'ils nous parlent de nous et de notre temps. Soit, tant pis, agitons-le : les écrivains du passé nous parlent de nous et de notre époque ; spécialement lorsqu'ils croient ne nous entretenir que de la leur, en ce qu'elle avait d'unique à leur entendement. C'est par exemple ce que fait M. de Tilly, quand il revient sur “le besoin impérieux de voyager” hors de France qui l'a saisi dans les années 1787 – 1788, et qui lui est tout d'abord étrange. Il tente ensuite (p. 504 de l'édition que j'indiquais hier) de l'expliquer ainsi :

« Il eût semblé que je ne voulais pas assister à l'exorde des calamités publiques, ni voir briller en France les derniers beaux jours qui luisaient pour elle et pour l'Europe ébranlée dans ses bases ; beaux jours auxquels de si longues ténèbres devaient succéder. Il me reste de tout cela que nous entendons une voix intérieure qui ne nous raconte pas l'avenir, mais qui en bégaie les prophéties, et que nous avons des aversions, des antipathies qu'on définit mal, et que l'avenir justifie trop. […] En voyant même de tels hommes à la tête du gouvernement, proposant leurs rêveries et leurs expériences pour le rajeunir, il eût été difficile, à cette première époque, de découvrir la Révolution dans ses détails et dans toutes ses funestes conséquences, mais il n'était que trop aisé de voir que nous entrions dans un labyrinthe inextricable dont personne n'avait le fil et où veillaient le Minotaure et la mort. »

Après deux paragraphes par lesquels Tilly montre les “élites” de l'époque – Necker, Calonne et quelques autres – tout occupées à se rejeter les unes sur les autres la responsabilité d'un climat de plus en plus méphitique, le comte enchaîne :

« À les entendre l'un après l'autre, aucun n'aurait certainement été coupable ; mais chacun rendait à l'autre une justice que la postérité rendra à tous. Elle ne sera qu'équitable dans tout état de cause ; car en politique et en administration, on est aussi coupable du mal qu'on n'empêche pas, que de celui qu'on fait ; de celui qu'on consomme par calcul, que de celui qu'on autorise par impéritie ; et l'inflexible histoire ne fait pas plus de grâce à ceux qui ont déshonoré une place par des crimes, qu'à ceux qui en ont été déshonorés par leur sottise, et leur impuissance à la remplir. »

Ensuite, Tilly se replace lui-même dans le tableau qu'il vient de brosser, en tentant de déterminer quelle y fut sa place réelle. Il conclut :

« Il est donc de fait que je ne sondai pas alors toute l'étendue, toute la profondeur de l'abîme qui s'ouvrait, mais que je l'entrevis. L'histoire que j'avais bien lue me présageait une révolution que j'étais destiné à bien étudier et à bien savoir. Si, dans cet ouvrage, je n'en écris pas les détails que je connais parfaitement, c'est que j'y vois une tâche odieuse dont le talent de Tacite, si je l'avais reçu, ne m'engagerait pas à surmonter l'horreur. Nous sommes encore trop près des acteurs et du théâtre. »

Depuis, il semble que notre situation s'est encore assombrie. Pour inverser Chateaubriand, on croit pouvoir affirmer que, désormais, Néron a tout loisir de prospérer dans l'empire, puisque aucun Tacite n'y naît plus. Un Néron qui a mille têtes et pas de visage.

dimanche 6 juillet 2014

Les mésaventures d'une chenille aveugle ou le duel avorté

« Étant monté un moment à l'Œil-de-Bœuf *, j'y causais avec quelques personnes, nommément avec cette chenille aveugle de Moreton de Chabrillan, quand la conversation dégénéra en dispute. Il fallait finir vite, n'eût-ce été qu'à cause de la sainteté du lieu ; rendez-vous donné et accepté avec la même gravité. Béon et son cousin, le marquis de Chabot (celui qu'on appelait le gros chat) me firent sentir le ridicule de spadassiner avec un homme qui y voyait si peu clair, qu'on lui avait fait embrasser en plein midi, à Fontainebleau, un cent-suisse colossal pour une danseuse de l'Opéra. À Metz, il se précipita de toute la vitesse de son cheval sur des escadrons qu'il prenait pour une pelouse verte et riante que quelques vapeurs venaient de rafraîchir. À la suite d'une querelle très vive, on l'avait fait battre contre un manteau rouge placé sur un piquet. Son adversaire, qui se tenait à dix pas, déclara qu'il était blessé ; les témoins qui connivaient à cette scène des boulevards le firent convenir qu'il était content. Il n'y avait pas pour moi un honneur infini à acquérir dans cette bataille, et cette rixe finit par un déjeuner ; le plus mauvais vaut mieux que le meilleur duel. »

Comte Alexandre de Tilly, Mémoires pour servir à l'histoire des mœurs de la fin du XVIIIe siècle, Mercure de France, Le Temps retrouvé, p. 472.

Ce réjouissant combat de la “chenille aveugle”, contre un piquet affublé d'un manteau, a immédiatement fait surgir devant mes yeux la troupe de nos courageux résistants actuels qui continuent inlassablement de spadassiner contre le fascisme, cependant que leur adversaire, le vrai, se tient tranquillement à dix pas. C'est une scène des boulevards qu'ils ne se lasseront jamais de rejouer ; la différence avec celle racontée par Tilly est que les témoins n'ont même plus le cœur et l'esprit de conniver. En outre, elle ne se termine jamais par un déjeuner.


* Le salon de l'Œil-de-Bœuf était une antichambre créée en 1701 ; les courtisans y attendaient d'être introduits dans la chambre royale, sous l'œil vigilant non d'un bovidé mais d'un garde-suisse, ce qui ne constitue pas forcément une différence fondamentale.

samedi 5 juillet 2014

La lune et le doigt


« Quand le sage montre la lune, l'idiot regarde le doigt. » Cela fait parti des adages que les idiots citent le plus volontiers, sans doute pour faire accroire qu'ils sont eux-mêmes à ranger dans le camp des sages. (Dans le même genre, il y a aussi celui-ci : « Les cons ça ose tout, c'est même à ça qu'on les reconnaît », qui est sans doute ce qu'Audiard a écrit de plus sot.) Je viens encore de le lire sur un blog quelconque, qui ne mérite aucun lien.

Mais regarder la lune a-t-il le moindre intérêt ? Voilà une question que nos sages auto-affirmés ne se poseront jamais. La lune est là, elle y était, elle y sera ; telle qu'en elle-même, toujours ; et tout à fait muette pour qui n'est pas astronome. Pourquoi lui accorder un regard supplémentaire, sous prétexte qu'un innocent vient de vous la désigner comme si lui-même découvrait tout juste son existence ?

Un doigt, en revanche, c'est très intéressant. Surtout celui qui tente de vous emmener vers la lune. Le doigt qui désigne la lune est un doigt qui a certainement quelque chose à cacher. C'est aussi un doigt qui se trahit toujours plus ou moins ; il peut être rigide ou tremblant, droit ou croche, sec ou moite, etc. Rien de plus parlant qu'un doigt pointé vers un satellite ; à travers lui, c'est toute la personne qui s'exprime, à laquelle il est accroché ; elle s'exprime d'autant plus librement qu'elle imagine votre attention focalisée sur la lune. 

Observer le doigt, quand il cherche à désigner autre chose, c'est l'exercice même de l'intelligence et de l'esprit critique. On peut en faire très facilement l'expérience sur la plupart des blogs, en particulier ceux dits politiques : quand un blogueur de ce genre-là vous montre la lune, regardez donc son doigt. Ce n'est pas toujours édifiant, mais c'est très souvent réjouissant.

vendredi 4 juillet 2014

Puis est arrivé le règne des serial mamans


C'est un procureur de la République qui s'exprime, le procureur d'Albi : « […] ce matin, une maman est arrivée avec un couteau et a poignardé devant les enfants une enseignante âgée de 34 ans pour une raison que l'enquête déterminera. »

Il y a déjà quelque temps que les mères ont commencé de se retirer devant la horde suavement menaçante des mamans. Au début, on n'y a pas pris garde plus que cela : il ne s'agissait, nous assurait-on, que de conférer un petit surcroît de douceur à la maternité, dans certains contextes particuliers. On y aurait presque cru, tant c'était dit gentiment…

La dernière digue vient donc de sauter : il n'y aura désormais plus de mères. (D'un autre côté, comme on faisait déjà tout le possible pour supprimer les pères, ces salopes réactionnaires d'un autre âge n'ont que ce qu'elles méritent.) Désormais, les mamans assumeront tous les rôles, y compris celui de poignarder les institutrices de 34 ans. On aura aussi des mamans “bien connues des services de police”, comme celle qui nous occupe ; des mamans placées en garde à vue tels de vulgaires présidents en retraite ; et ainsi de suite.

On guette avec une certaine impatience la première affaire dans laquelle un enfant aura été violé, découpé en morceaux, cuisiné et mangé en ragoût par sa maman : ça ne devrait pas trop tarder.

jeudi 3 juillet 2014

Ici l'ombre !


La chaleur ne vaut rien à l'homme, je dois encore le répéter, aujourd'hui que les 30° indubitablement celsius ont été atteints chez nous ; elle l'affadit, l'amoindrit, l'amollit, l'aveulit, l'avilit : rien de bon ne peut sortir de l'individu accablé de soleil, qui gaspille ses derniers lambeaux d'énergie à rechercher un coin d'ombre – ombre extérieure mais aussi intérieure, tant il lui semble, après quelques heures, que les rayons ont commencé, en plus de la peau, à lui cramer l'entendement.

D'un autre côté, le malheureux liquéfié se dit que les Égyptiens de Ramsès, les Spartiates de Lycurgue, les Athéniens de Périclès, ni même les Romains de Caton ou d'Octave n'ont vécu enfouis sous les névés, cernés par des bises coupantes comme des jugements progressistes ; tous ces gens ont sué leur saoul, et cela ne les a pas empêchés de bâtir des mondes qui nous feraient rougir de honte, si nous avions encore la capacité de les comparer à notre maternité générale.

Tout cela est bel et bon ; je vais néanmoins rester sur ma position première d'odieux caloriphobe. Et je le proclame tout net : si vous voulez que je vous redresse la civilisation, arrangez-vous pour me tempérer le paysage et faites que les anticyclones me lâchent un peu les joyeuses.

mercredi 2 juillet 2014

Les ABCD des LGBT ou la progressiste hébétée


Les progressistes les plus métastasés, ceux chez qui la tumeur semble désormais inopérable, ceux-là sont plongés depuis quelques jours dans une affreuse tristesse, parce qu'on les a privés de leur jouet du moment : les fameux ABCD de l'éducation l'égalité. Quelle terrible reculade, de la part d'un si gentil gouvernement, en principe enclin à dire amen à toutes les aberrations des officines LGBT, ces services psychiatriques en milieu ouvert ! Bien sûr, pour ne pas s'effondrer tout à fait devant ce brutal retour au Moyen Âge, il leur reste l'espoir que les punaises idéologiques du genre de la Belkacem ne vont pas s'avouer aussi facilement vaincues et qu'elles vont s'arranger pour rentrer dans les salles de classe par la fenêtre, puisqu'on vient plus ou moins de les en mettre à la porte. Mais tout de même : quelle désespérante perte de temps ! Il y a vraiment des époques de ténèbres qui n'en finissent pas de finir, je vous jure ! Du coup, parce qu'ils sont furieux et désemparés, ils se contrôlent moins bien et, par moment, laissent apparaître leur vrai visage sous l'habituel masque de clown hilare ; les ravis de la crèche, alors, se muent brusquement en possédés de la férule. Voici par exemple ce que vient d'affirmer, en commentaire sur son blog, la toute-charmante Élodie, que l'on sent incapable de penser à mal (si elle s'avisait de penser autrement qu'à bien, on se doute que son concepteur la débrancherait aussi sec) :

« Je pense qu'une ligne directrice obligatoire élaborée par le Ministère est indispensable. Que les parents soient associés au projet pédagogique est une bonne chose mais je pense qu'ils ne doivent pas interférer dans le contenu des programmes. »

Elle a entièrement raison, la toute-charmante : il ferait beau voir que les parents, ces raclures de grenier d'un autre âge, se mêlassent de l'éducation de leurs enfants, alors que de vrais professionnels, qui savent ce qui est bon ou mauvais pour eux, sont payés pour s'en charger ! Que ces fossiles s'associent au projet pédagogique, puisqu'ils ont bizarrement l'air d'y tenir un peu, en payant leurs impôts au garde-à-vous ; et aussi, éventuellement, en préparant la tambouille du soir. Sinon, on saura bien leur faire comprendre qui dirige vraiment la boutique. Genre.

mardi 1 juillet 2014

La fin du grand chantier


Il était temps, pour le spécialiste auto-proclamé du bâtiment, de raccrocher le casque et déchausser les bottes ; ce fut fait au mois de mai

samedi 28 juin 2014

Que Libération crève le plus vite possible


Je suppose qu'on le sait : je ne lis jamais ce torche-cul qui, par une sorte d'antiphrase, s'appelle Libération. Mais, à force de m'en tenir éloigné, j'ai dû oublier une partie des remugles qu'il exhale, transfigurer en roseraie blette la société d'épandage que recouvre son nom. Or, parfois, il arrive qu'on vous plonge les narines dans ce que vous cherchez à éviter.

Ce fut aujourd'hui pour moi. Mon frère et ma belle-sœur arrivèrent d'un Orient que nul ne leur envie, avec deux ou trois journaux qu'ils avaient plus ou moins lus dans l'avion ; l'un était le vomitoire sur papier dont il est question ici, en date de jeudi. Après avoir hautement affirmé que je n'y jetterais pas le moindre regard – trop soucieux de mon hygiène mentale –, j'ai pourtant lu le gros titre de la une. Le voici :

LE ROSE POUSSE EN EUROPE

 Dans les trois lignes en dessous, on nous "informait" que, grâce à un axe Paris – Rome, la droite européenne n'avait qu'à bien se tenir. En un mot, le lecteur du torche-cul précité apprenait, au vu du titre censé faire vendre, que la gauche était en train de balayer la réaction à Bruxelles, que le vent du progrès s'occupait de liquider les forces de la réaction. Ce qui, chacun le voit, correspondait parfaitement à la réalité politique actuelle. Je me suis alors posé deux questions, sans grand rapport l'une avec l'autre (quoi que) :

– combien de temps allons-nous accepter de maintenir en vie avec notre argent ce tract indigent ?

– quelle sale gueule de con stupide peut bien avoir le lecteur type du tract en question ?

vendredi 27 juin 2014

Les joies de l'Éduc' nat' (une amie nous écrit)


Cher Didier,

J'émerge de trois semaines d'arrêt pour avoir tenté, une année durant, de mettre des élèves au travail, de responsabiliser des parents et de faire exclure les perturbateurs  :
 
– Oui mais là, non, on peut pas, vous comprenez. La situation de Trucmuche, c'est très très compliqué. Il vous faut prendre du recul. Bon, ce qu'on va faire c'est qu'on va se réunir pour trouver tous ensemble une solution à lui proposer pour qu'il accepte de réapprendre son métier d'élève.
 
– Et un coup de pied au cul, ça serait possible ? il empêche toute une classe de travailler depuis le début de l'année.
 
– Oui mais là, non, parce que vous comprenez, comme je vous l'ai dit, la situation de Trucmuche, c'est très très compliqué. Hou là là ! Oui, très compliqué. A la rigueur, on va l'exclure-inclure avec sursis une journée. Et puis faut vous faire à l'idée que le cours frontal, c'est fini, ça marche plus. Faut être créatif aujourd'hui, faut rendre les élèves acteurs de leurs apprentissages, vous comprenez.
 
– Et pour Machin-Chose, qu'envisagez-vous ? Il ne vient plus en cours depuis deux mois. Un signalement à l'Inspection d'Académie, peut-être ?
 
– Hou là là ! Alors là, non.  Pour le petit Machin-Chose, c'est très très compliqué. Il fait de la phobie scolaire. Alors, avec l'infirmière, l'assistante sociale, l'éducateur, le médecin scolaire, la CPE et les parents, on travaille dessus pour le réconcilier avec l'Ecole.
 
– Et un coup de pied au cul, ça ne pourrait pas enrayer sa phobie ?
 
– Hou là là ! Pas du tout du tout, ça mettrait à mal tous nos efforts. Non, pour le petit Machin-Chose, on a pensé à un emploi du temps aménagé. Alors, que je vous explique : il ne viendra que quelques heures en français et en maths et on lui garde les heures d'EPS, d'Arts Plastiques et d'Éducation musicale. Comme je vous l'ai dit, faut à tout prix le réconcilier avec l'École. Alors, le lundi, j'ai vu qu'il avait français de 8 à 10. Il viendra avec vous de 9 à 10. Parce que vous comprenez, c'est compliqué pour lui de se lever et d'être en cours pour 8 heures. Bon, après, il pourra aller en maths de 10 à 11. Je lui enlève l'histoire-géographie et l'anglais parce que c'est l'après-midi ; ce serait trop compliqué pour lui. Ah ! en revanche, il pourrait venir le mardi de 9 à 12 parce que là il aurait EPS pendant deux heures, il aime bien ça, et Arts plastiques. Pour le mercredi, on verra où il en est.

Résultat : moi aussi j'ai fini par faire de la phobie scolaire. C'était une année très très compliquée pour moi, vous comprenez, m'sieur Goux ? D'autant plus qu'il n'y avait pas que Trucmuche et Machin-Chose. J'ai acheté  En Territoire ennemi à sa parution, mais si tu n'y vois pas d'inconvénient j'attendrai un peu pour en entamer la lecture parce qu'en territoire ennemi, j'y suis restée toute l'année…

Je t'embrasse. Embrasse de ma part Catherine dont je regarde les photos avec plaisir.

(La mort de Swann m'a rendue triste ; j'avais un faible pour lui, je peux l'avouer maintenant !)

Marie-Ginette [Le prénom a été changé. Heureusement pour cette malheureuse, on va dire…]

jeudi 26 juin 2014

La vérité sur le cas de Monsieur Val-de-Marne


Toujours soucieux  du bien-être et de l'épanouissement de ses contemporains, le bon Nicolas nous rappelle que, ce week-end, nous ne devons manquer sous aucun prétexte la quatorzième édition (déjà ? Dieu comme le temps passe…) du Festival de l'Oh ! Fort alléché de prime abord par cette appellation si pleine de promesses ludiques et bon enfant, je suis allé m'enquérir du programme. Lacez vos bavoirs, il y a de la salivation à prévoir dans les muqueuses.

Rien que l'idée de sillonner le Val-de-Marne (qui n'a pas caressé, au moins une fois dans sa vie, ce rêve si doux de sillonner le Val-de-Marne ?) lors d'un week-end surprenant et festif dédié à l'eau nous met fortement cette dernière à la bouche, convenons-en. La perspective de découvrir Villeneuve-Saint-Georges, Choisy-le-Roi, Ivry-sur-Seine et autres lieux enchanteurs devrait en principe avoir déjà convaincu tout le monde. Et s'il n'y avait que cela !

En plus de tous ces sites enivrants de beauté, les réjouissances proposées sont à se pâmer d'aise. Des spectacles… des spectacles comment ? Mais oui : des spectacles décalés ! (On se dit que le génie qui, de nos jours, aurait seul l'idée de proposer à nouveau, comme dans l'ancien temps, un spectacle dans l'axe, celui-là ferait immédiatement sa fortune – mais passons.) 

Une fois que vous vous serez, après les spectacles, confortablement recalés, vous pourrez vous laisser aller à la joie saine d'une promenade artistique ou d'une visite guidée autour de l'eau. Tout cela pour vous faire patienter agréablement en attendant le clou, l'apothéose, l'acmé de ces deux jours : le championnat du monde des ricochets fluorescents ! Ça va en jeter, non ? Un événement dont on nous assure qu'il sera haut en couleur et convivial, ce dont nous ne doutons pas un seul instant.

Pour les difficiles à épater, les hyper-blasés du festif, qu'ils se rassurent tout de suite : on les aura quand même, grâce à ces perles rares à ne pas manquer que seront le concert dans l'eau en do nageur ( en cas de plongée impromptue, on sent que les joueurs de tuba seront nettement avantagés), la possibilité d'écouter la Seine avec des instruments improbables, comme des Fleurs-lianes aux grandes oreilles, ou encore la péniche marchande investie par la compagnie artistique Karim Sebbar.

Hélas, après s'être inconsidérément réjoui de tant de merveilleuses perspectives, le plouc héberto-plessiste retombe brutalement dans sa morosité coutumière : il vit beaucoup trop loin de ces magnificences ! Il se sait condamné à remorquer après lui les lourdes et interminables heures d'un week-end grisâtre ; et contraint, pour ne pas périr d'ennui, à déchiffrer des lignes et des lignes de texte, dans un triste volume aux pages innombrables tout à fait dépourvues d'illustrations fluorescentes.

Plusieurs fois, sans doute, il se prendra à soupirer, l'âme tendu vers cet éden valdemarnien inaccessible : « Ah ! c'est pas nous z'au village qu'on aurait des réjouissances pareilles aux gars de la ville !… »

mercredi 25 juin 2014

France d'avant : des motifs de se réjouir et d'y croire


Des jeunes crétins qui enquillent la rue de l'Église, à 60 ou 70 km/h, au risque d'écrabouiller chats, chiens et enfants, il y en a au Plessis-Hébert comme partout, mais heureusement assez peu ; et on ne désespère pas d'aller les voir pointer rapidement dans un quelconque Pôle Emploi de Basse-Normandie ou même d'une région plus lointaine, si un hasard heureux veut qu'ils trouvent une femelle en ces contrées absurdes ; ce qui nous débarrasserait de leur inutilité bruyante.

En revanche, voilà quatre ou cinq jours que nous voyons passer – signalé par les aboiements scandalisés de Bergotte – un groupe de trois motards casqués, à dominante orange dans la tenue, à pied et poussant devant eux leurs engins dont le moteur reste silencieux. Le premier jour, nous avons tout naturellement pensé que l'un des trois était en panne, et que les deux autres, par solidarité, avaient mis également pied à terre. Évidemment, l'explication ne tenait plus le deuxième jour, encore moins le troisième, lorsqu'ils sont repassés dans le même équipage. J'ai alors suggéré que, peut-être, il s'agissait de gens ayant décidé d'aller faire les guignols dans la campagne, mais qui souhaitaient ne pas déranger les villageois par leurs décibels intempestifs. Cette simple idée nous a fait éclater de rire, Catherine et moi, tant elle était incongrue.

Ils sont apparus, aujourd'hui, alors que Catherine était à la boîte aux lettres, et elle les a attendus, afin d'en avoir le cœur net. Il s'agissait d'un homme encore jeune (par rapport à nous…), d'un adolescent et d'un enfant sur une mini-moto. Le père a eu l'air surpris de sa question, tant la réponse lui semblait évidente : « Mais enfin, on ne va tout de même pas déranger les gens en pétardant devant chez eux ! » D'après Catherine, cet homme avait vraiment l'air étonné que l'on pense simplement à s'enquérir de ses raisons.

Depuis ce soir, donc, je sais qu'il existe, au Plessis-Hébert, un petit noyau de gens vivant dans le même monde que moi. Sur le coup, ça m'a fait bizarre.

mardi 24 juin 2014

« Les filles, il faut que ça braille… »


Hier, tandis que je testais le riesling nouvellement arrivé, le voisin de derrière – heureusement assez lointainement voisin – a installé dans son petit pré (ou sur sa grande pelouse), une tente blanche annonciatrice de réjouissances bruyantes. Ce soir, cependant que je re-testais le même riesling, ayant oublié ce que j'avais pu en penser hier, une bande d'une quinzaine d'adolescents des deux sexes est arrivée, précédée de peu par le dum, dum, dum obtus de leur musique de merde. Des deux sexes, à vue d'œil. Car, à entendement d'oreille, les femelles ne tardèrent pas à établir leur empire, à force de rires suraigus, de cris sans causes, de modulations effrayantes. C'est alors que Catherine émit la forte sentence qui me sert de titre. Au bout d'une dizaine de minutes, les rôles étaient répartis, d'une manière que l'on pouvait penser définitive : les garçons jouaient silencieusement au ballon sur l'herbe, tandis que les filles continuaient, sous la tente, à striduler comme des bêtes, sous la morsure d'une excitation dénuée de motifs identifiables, qui semblait produite in utero, sans que le cerveau y fût pour rien. Et l'on en venait à se demander qui, de Dieu ou du diable, avait, au moment de la Création, doté les filles de cordes vocales.

lundi 23 juin 2014

Qu'est devenue la Madelon ? La nostalgie à double fond


J'ai déjà parlé ailleurs de cette chanson, enregistrée par Trenet en 1960. Mais comme Maître Jacques me presse amicalement de participer à ce machin qui s'appelle la radio des blogueurs, je vais en redire quelques mots. 

Ele n'est pas très connue. Mais c'est l'une des plus bellement nostalgiques que je connaisse, chez un auteur qui est pourtant un expert en ce domaine. Son pouvoir vient, je crois, de ce qu'elle opère sur deux niveaux de nostalgie : celui qui est exprimé et celui que la chanson peut faire naître chez un homme de ma génération – ou d'une autre plus ancienne – à son écoute.

Le premier niveau est simple : en 1960, un homme se demande ce qu'il est advenu de la Madelon, qui servait à boire aux soldats des années seize. Effectivement, on se dit qu'elle doit avoir, à l'aube de la modernité, quelque chose comme 65 ans, ce qui, à cette époque, fait d'elle une vieille dame, surtout si elle est, comme on le suggère, retirée à la campagne ; elle est probablement tout de noir vêtue, ses cheveux sont gris, elle est ridée comme une pomme de grenier.

La seconde nostalgie déboule sans prévenir, quand l'auditeur largement quinquagénaire repense à tous ces anciens combattants de 14 qu'il a pu croiser dans son enfance, encore même dans son adolescence et sa jeunesse, alors qu'ils étaient, sinon dans la fleur de l'âge, du moins dans l'épanouissement tranquille de leur prime vieillesse. On les croisait chez le boulanger ou l'épicier ; on les entendait gueuler un peu, au bistrot, quand on y entrait pour acheter le paquet de gauloise du père ; on les voyait en grande tenue médaillée, rassemblés et nombreux, autour des monuments aux morts villageois, notamment le 11 novembre, qui était leur jour.

Ils se sont clairsemés sans qu'on n'y prenne garde, puis ont disparu sans faire trop d'histoires. Et l'auditeur de Trenet se dit que, même si la Madelon, égalant le record de Jeanne Calment, se révélait encore vivante quelque part entre Provence et Picardie, il ne se trouverait plus un seul homme pour venir frôler son jupon.

samedi 21 juin 2014

Le vieil homme inutile


À la mémoire de Jean-François Sers

Au fond, j'aurais bien aimé que survînt un type dans mon genre ; un ou deux, même. Le fait de ne parler à personne, à FD, hormis Nathalie, ne me gêne pas plus que ça, bien sûr : ma vie est ailleurs pour toujours. Mais enfin, j'aurais bien aimé. Un faux imbécile de 25 ans déboulant un matin à la rédaction. Présentation, un mot de bienvenue, début de reconnaissance. Ensuite, un dialogue qui s'instaure, entre le vieux con institué et le ludion agité ; une curiosité et un amusement à ma droite, une sorte de respect naturel à ma gauche. Un peu comme entre Michel Desgranges et moi, vers 1982.

J'étais le jeune qui aspirait à plus d'âge, quand je suis entré en cette chapelle qu'on appelait alors le rewriting de France Dimanche. En dehors d'elle, je passais pour cultivé. J'ai ressenti, je m'en souviens comme d'hier, une sorte de soulagement libératoire quand les gens qui se trouvaient là m'ont fait comprendre fort gentiment qu'il n'en était rien ; et il n'en était rien. Je me suis installé assez voluptueusement dans cette situation du dernier arrivé et de l'inculte ; et j'ai compris assez vite qu'une chance énorme m'était donné d'apprendre, de sortir du petit manège dans lequel je tournais en rond comme les autres, ceux de mon âge, la bande du CFJ – ces futurs journalistes qui, déjà à cette époque, étaient d'une fantastique ignorance ; et je ne tiens pas du tout à savoir ce qu'il en est aujourd'hui, je ne suis pas plus masochiste qu'un autre.

J'étais inculte tout comme eux (un peu moins que certains, tous de même), mais le hasard a fait que, deux ans plus tard, j'ai été intronisé dans ce service de cinq ou six personnes, le rewriting, dont chacun avait lu et compris environ quarante fois plus de livres que moi. – Et j'ai aimé cette infériorité féconde. Ça ne s'est pas produit tout de suite (j'étais alors plus préoccupé de décongestionner ma queue que de déployer mon embryon de cerveau), mais il m'est arrivé, à un moment, de comprendre la chance qui m'était donnée.

Il n'était pas question que de culture. Après deux années passées dans un marigot de jeunesse paresseuse, je me retrouvais au milieu de gens qui auraient pu être mon père ; avec toutes les figures que peut prendre un père, y compris celui qui s'écroule et que le fils doit prendre en charge (je ne donnerai pas de noms). 

Je crois, en tout cas j'espère, que je serais capable, aujourd'hui, de jouer ce rôle d'aîné. De passeur. D'initiateur. (Appelez ça comme vous voudrez.) Traiter d'ignare celui dont on a senti qu'il ne l'était pas. Unir nos deux âges. Parler.

Ça ne m'a pas été donné, dirait-on.

L'enfant qui veut devenir un homme

« Dans tous leurs divertissements, même quand ils cassent ou dégradent par caprice, l'on peut discerner chez les enfants un instinct créatif (schaffenden Trieb) : le garçon sent qu'il est né Homme, que sa vocation est de Travailler. Le meilleur cadeau que vous puissiez lui faire, c'est un Outil ; que ce soit un couteau ou un pistolet à bouchon, qu'il serve à construire ou à détruire ; il servira à Travailler, à Transformer. Dans les sports collectifs d'adresse ou de force, le garçon s'entraîne à la coopération, pour la guerre comme pour la paix, qu'il se sente l'étoffe d'un gouvernant ou qu'il préfère être gouverné : de même la petite fille, prévoyant sa destinée domestique, prend de préférence les Poupées. »

Ce texte se rencontre à la page 114 (éditions José Corti) du Sartor Resartus de Thomas Carlyle (1795 – 1881). Il ne traduit pas forcément, ou pas fidèlement, ce que pense l'auteur, puisqu'il s'agit là de l'un des fragments autobiographiques laissés par Diogenes Teufelsdröckh (“Crotte du diable”), professeur de Choses-en-général à l'université de Weissnichtwo (“Sais pas où”) qui vient de publier en Allemagne une somme intitulée Philosophie des Habits. Il n'est cependant pas interdit de penser que Carlyle est en accord avec son imaginaire professeur.

Ce qui m'intéresse est que ce court passage va à l'exact rebours de ce que croit penser notre époque, à savoir que ce serait à l'adulte de tout faire pour “conserver (ou retrouver) son âme d'enfant”, et non à celui-ci d'œuvrer pour sortir par le haut de sa condition d'enfant. C'est ainsi que l'on voit des quinquagénaires, voire davantage, parcourir les rues juchés sur des trotinettes, ou se coiffer d'oreilles de Mickey pour aller pousser de petits cris ravis sur les manèges de Disneyland. C'est confondre un peu vite le fait de retrouver on ne sait quelle “âme” de l'enfance avec celui d'y retomber – ce qui porte également le nom de gâtisme.

C'est de toute façon tourner radicalement le dos au véritable esprit de l'enfance qui, comme le dit Carlyle ici, n'aspire qu'à sortir de cet âge, à devenir grand. Si l'enfant joue, c'est faute de mieux, pour tromper son impatience, se masquer à soi-même sa pénible impuissance. Le garçon qui aligne de petites voitures dans un garage de plastique au milieu de sa chambre ne le fait que parce qu'il lui est à la fois impossible et interdit de s'évader vers le monde au volant d'une véritable automobile, comme Papa ; et s'il joue aux cowboys ou à Star Wars avec des épées lumineuses et des colts à amorces, c'est faute de mieux, en attendant la véritable guerre à laquelle il aspire. (Pendant qu'il s'agite, la petite fille à poupées dont parle Carlyle s'emploie, faute de pouvoir la hâter, à préparer sa nubilité.)

Les enfants ont un sentiment aigu de leur incomplétude, et leur affirmer qu'ils sont des êtres parfaits et parfaitement achevés ne peut que faire d'eux ces étranges gnomes de trente ans et d'un mètre quatre-vingts qui continuent de tuer pour de faux de méchants ennemis sur leurs playstations ; pendant que leurs compagnes empacsées jouent à la dinette avec des nourrissons vivants.

vendredi 20 juin 2014

Le con rêvé de la jeune Germaine


Le bref livre d'André Hardellet s'avance sous le signe de Baudelaire, plus particulièrement sous celui de son regret souriant. Lourdes, lentes… c'est cela exactement : 96 pages (Gallimard, L'imaginaire) de regret souriant ; regret des 12 ans de l'auteur, regret de la pêche à la truite au coude de la rivière, regret de la chair opulente de Germaine, la petite bonne de 18 ans, regret des parfums qui s'effluvent à la jonction de ses cuisses. Les évocation sont précises, le passé vivace, la langue est superbe – encore que cette dernière affirmation puisse prêter à confusion, vu les penchants du narrateur en fait d'intimités féminines.

« Lourdes, et lentes. Prenant bien leur temps pour reluire et faire reluire. Nourrices, mères, sœurs. Pleines de lait, de sécrétions, d'organes mous. Les autres, les maigres, les rapides, retournez à vos enfers étroits.
Germaine était lourde, lente. »

Pour avoir écrit et publié ce texte, en 1969, Hardellet poussa l'identification baudelairienne jusqu'à se retrouver quatre ans plus tard devant les tribunaux pour outrages aux bonnes mœurs, en un temps où les affiches de films pornographiques commençaient de couvrir les murs de Paris et autres lieux. Il fut bien évidemment condamné, malgré les soutiens déclarés de gens aussi divers que Pierre Seghers, Hubert Juin, Julien Gracq, Georges Brassens ou le prince Murat. On imagine que ses juges étaient les pères et les oncles de ceux qui, aujourd'hui, brandissent le racisme et les incitations à la haine pour faire pleuvoir les amendes et ouvrir les portes des geôles. Hardellet fut amnistié l'année suivante, puis il mourut.

« Lourdes comme des ventres d'abeilles, comme le vent paresseux, comme le souvenir, comme la couleur de l'orage, comme les yeux clairs, comme une promesse qui sera tenue. Gonflées de lait, de miel et de suc. Le lait d'en haut, crémeux, pour apaiser les oursons voraces et téteurs. Le lait du milieu, le meilleur, entre les crevasses un peu roses, un peu mauves, un peu brunes. Juste une petite giclée d'opale liquide, envoyée par un invisible compte-gouttes. Un peu fade (prends ton fade, Sophie), mais revigoré par le poivre et l'anchois de la vulve. On en boirait des tonnes, en direct, avec une paille, ou à la petite cuiller. Et elle rue, en dessus, geint, délire, vous encourage, secoue ses teignes de désespoir.  Vous, la tête à l'étau, brouteur patient, le groin dans la truffe au parfum jamais mis en flacon, vous méprisez votre propre plaisir : c'est le sien qui compte. Catcheuse ruisselante, elle va vous étrangler d'un ciseau de ses cuisses. […] »

jeudi 19 juin 2014

La culture de l'excuse a du mou dans la corde à nœuds

Le sujet que j'abordais hier de façon plus ou moins gaudriolesque, à savoir le tabassage excessif du jeune Milou, Rom de souche, par une bande-des-cités, a quasi automatiquement renclenché les vieux réflexes de la trop fameuse culture de l'excuse, ainsi que le souligne Robert Marchenoir dans ses derniers commentaires. Il se trouve que je viens de lire, dans cette nouvelle revue de géopolitique qui s'appelle Conflits, un article de Xavier Raufer, qui bat en brèche cette pseudo-culture, en se basant sur les pays d'Amérique latine. Le tableau qui l'accompagne est particulièrement éclairant : il montre que, à rebours de ce qu'il est de bon ton de proclamer, ce n'est pas la pauvreté qui engendre le crime (1 cas sur 14 seulement, celui du Mexique), mais au contraire l'enrichissement (8 cas sur 14). L'exemple le plus flagrant est celui du Vénézuela. Entre 1999 et 2014, profitant des énormes revenus pétroliers, Hugo Chavez puis Nicolas Maduro ont littéralement inondé les pauvres d'aides de toutes sortes : au logement, à l'alimentation, à l'éducation, aux soins, etc. Cela n'a nullement empêché que le taux d'homicides dans ce pays ait doublé entre 2000 et 2010 : il est désormais deux fois plus élevé que celui de la Colombie voisine, qui n'est pourtant pas classée parmi les bisounourslands de la planète.

Bref, il semblerait malheureusement que, même si l'on se mettait à fournir aux poètes de la cité qui porte leur nom tous les centres commerciaux, piscines et parcs-pour-enfants qu'ils disent réclamer, ils n'en continueraient pas moins à se débarrasser de leurs Roms usagés dans les chariots de l'hyper local.

C'était la mauvaise nouvelle du jour, notamment pour les bâtisseurs de piscines en milieu urbain défavorisé.

mardi 17 juin 2014

Le vrai scandale de Pierrefitte-sur-Seine


J'apprends à l'instant qu'un jeune Rrrrrom (tiens, maintenant que j'y songe, elle est bien passée, cette manie stupide consistant à écrire ce mot avec deux R initiaux…) a été laissé pour presque mort dans un chariot de supermarché. Pour ne pas jeter son prénom en pâture, et parce que nous avons l'âme musicienne, nous l'appellerons Milou. Je ne discuterai pas des raisons qui ont poussé quelques personnes banlieusardes à corriger, de façon sans doute excessive, ce gens-du-voyage (on aurait pu lui donner cela, comme pseudonyme : Jean du Voyage…), dans la mesure où j'en ignore tout, exactement comme ceux qui s'en scandalisent. Mais j'observe avec une indignation mal contenue que trop d'individus indélicats omettent encore de ranger leurs chariots après usage, en les liant par la petite chaînette au chariot précédent ; ce qui permet à d'autres de déposer des corps de Roms dedans, chose qu'il n'auraient sans doute pas faite s'il leur avait fallu au préalable engager à fond perdu une pièce d'un euro afin de dégager l'engin à roulettes de sa file d'attente. Et il ne s'est trouvé personne, parmi les Grandes Pleurnicheuses de l'État (président, Premier ministre, ministre de l'Intérieur) pour se choquer de cela ?

Dans une société où l'on peut impunément laisser des chariots en déshérence sans que s'émeuvent les grandes consciences de la République, il ne faut pas s'étonner que sourde la violence.

samedi 14 juin 2014

Le soldat du 12ème chasseur



La dame en rouge est ma mère ; l'homme au béret de même couleur son frère cadet, mon oncle Bernard, parachutiste de son état, dont je reparlerai sans doute ; et, à leur droite, ma tante Annie, dont la naissance prit place entre les deux autres. Tous trois étaient de ce monde en 1940 (Bernard de justesse…) ; et la Christiane dont il est question dans le billet est ma mère.

Le 12 juin 1940, le 12ème régiment de chasseurs à cheval – au sein duquel Joachim Murat servit comme maréchal des logis avant la Révolution – est engagé, à la sortie d'un village proche de Saint-Valéry-en-Caux, dans un combat désespéré, dit retardateur (il s'agit de donner aux débris de contingents britannique et français le temps de s'embarquer). L'affrontement n'est pas seulement meurtrier, il est perdu pour nous. Parmi les soldats qui refluent vers la côte sous la pression de la Wermacht, René Jadoulle, Ardennais de souche et militaire de carrière de 31 ans. Nul ne sait encore que, cinq jours plus tard, le cœur serré, le maréchal Pétain, plébiscité par la quasi totalité des députés de France, de gauche comme de droite, va mendier l'armistice. Pour l'instant, ce qui reste du 12ème chasseur se retrouve coincé dans cette nasse naturelle qu'est Saint-Valéry. À un moment, une bombe s'abat sur un groupe d'hommes, ils sont tous tués ; mais non René Jadoulle, qui s'était éloigné d'une ou deux dizaines de mètres, pour une raison que l'on ignorera toujours ; ce qui lui permettra, plus tard, d'ajouter trois enfants aux quatre qu'il a déjà engendrés entre 1933 et 1939. Les soldats allemands, bien entraînés et équipés, contrairement à leurs pauvres adversaires, ont tôt fait de faire prisonniers ce qui reste du 12ème chasseur, d'ailleurs dissous en ce même jour. 

René Jadoulle, comme les autres, part pour l'Allemagne ; il en reviendra dès août 1942, étant l'heureux géniteur de quatre enfants, nous l'avons dit (la prime à la fécondité, à cette époque, n'était pas un vain mot). Il les rejoint, ainsi que leur mère, en Vendée, où de nombreuses familles ardennaises ont été déplacées, suite à l'invasion étonnamment tranquille des armées du Reich. Il trouve à s'embaucher aux chemins de fer locaux et devient aimablement schizophrène, réparant officiellement le jour ce qu'il a contribué à détruire discrètement la nuit : il faut bien que jeunesse et Occupation se passent. Quand les choses se gâtent un peu, René doit plus ou moins renoncer à l'une de ses deux vacations ; il choisit de conserver son travail de nuit. C'est le temps où sa fille aîné, Christiane, 10 ou 11 ans alors, surprend des conciliabules de cuisine très tardifs entre sa mère et son père, qui fait de rapides passages furtifs à la maison d'emprunt. On lui fait promettre de ne rien dire de tout cela ; elle n'en dira jamais rien, gardant pour elle la fierté juvénile qu'elle en tire : il arrive que la vie des pères dépende du sérieux et du silence des filles.

Là-dessus, la vie et les décennies passent. René, qui ne lisait rien d'autre que des livres touchant à la Seconde Guerre mondiale, mais se serait sans doute fait couper en menus morceaux plutôt que de prendre la pose héroïque, René meurt en 1993. Une quinzaine d'années plus tard, Isabelle, qui vit déjà dans cette région de Saint-Valéry depuis quelques années, se met en tête qu'il lui faut absolument une maison à toit de chaume pour être pleinement heureuse (les filles ont ce genre de lubies, on le sait tous, et particulièrement ma sœur cadette). Elle en trouve une dans un village situé à une dizaine de kilomètres de chez elle, dont le nom ne lui dit rien : Ermenouville. Elle l'achète, y emménage, commence à y vivre et y vit encore. Elle découvre qu'il existe dans le village une rue du 12ème chasseur, ce qui lui dit quelque chose.

Je suppose qu'on a déjà compris l'histoire : Ermenouville est ce village où René Jadoulle, notre grand-père, a fait un dernier coup de feu contre les Allemands (je ne l'ai jamais entendu les appeler autrement que “les Boches”, mais il prononçait ce mot sans la moindre animosité : le temps avait dû, en lui, produire ses effets), avant d'aller visiter l'un de leurs stalags, puis racler la terre de l'une de leurs fermes dépeuplées d'hommes. À ce propos, on devrait se pencher un peu sur ce qu'ont pu endurer les populations allemandes, et notamment les femmes, qui ont subi cette invraisemblable saignée virile pendant six ou sept ans, et surtout durant les trois dernières années de ce suicide collectif de l'Europe que fut la Seconde Guerre mondiale. Vu sous cet angle, et d'aujourd'hui, personne n'a gagné cette guerre, absolument personne ; sauf peut-être Hitler lui-même.

Chaque année, le 12 juin, une petite cérémonie a lieu, à Ermenouville, à l'endroit précis où se déroulèrent les combats ; nous y étions cette fois-ci. J'en reparlerai peut-être demain.

vendredi 13 juin 2014

Les heures les plus sombres de notre week-end


Nous partons dans deux heures pour la Seine-Maritime, Ermenouville plus précisément, où habite ma sœur, afin d'y rendre hommage à mon grand-père et, plus généralement, au 12ème régiment de chasseurs. Quelques explications suivront demain, à notre retour. J'espère qu'il fera beau et qu'Olivier aura mis quelques flacons de blanc au frais : la guerre mondiale et les invasions nazies, ça donne soif.

mercredi 11 juin 2014

Les joyeux week-ends de Tchernobyl


Le personnage de film d'horreur hollywoodien transplanté (PF2HT) est une variante plutôt nouvelle et assez intéressante du PF2H de facture classique. En général il est américain, comme son homologue, mais en vacances dans un pays de l'Est, c'est-à-dire dans le vestibule de l'Enfer. Si le vestibule en question est l'Ukraine, ce qui est le cas en ce moment même, les six jeunes gens – trois garçons et trois filles : on connaît les usages – décident évidemment de se payer un pique-nique de l'extrême à Tchernobyl ; et ils demandent à Youri de les y emmener dans son combi Volswagen pourri. Durant un bon quart d'heure, on les voit déambuler entre des immeubles abandonnés en faisant des astuces idiotes ; les deux frères (car, oui, il y a deux frères, qui vont probablement se réconcilier juste avant la mort horrible de l'aîné, qui est un chieur pontifiant ; cela dit, il parle l'ukrainien, ce qui est commode pour causer avec Youri) s'engueulent. Chez les filles, il y a deux blondes, dont nous attendons l'éviscération d'une minute à l'autre, et une brune qui devrait s'en tirer, mais couverte de glaires et de sang. 

Ensuite la nuit commence de tomber et le  combi de Youri refuse de démarrer, ce qui est bien le moins. Le portable de Youri est évidemment sans couverture ; les touristes le sont aussi et ils commencent à claquet des chicots, car les nuits ukrainiennes sont fraîches, on l'oublie trop souvent. Youri dit : « Nous rester ici, et quand jour se lever, moi réparer. » Ce qui a un certain sens.

Ce qui en a moins, en revanche, c'est qu'il quitte brusquement le combi. On entend un coup de feu dans la nuit, et le petit frère part aussi. Au bout de dix secondes, il pousse un cri déchirant et le grand frère file le chercher. Il le ramène avec une jambe transformée en hamburger, et tout d'un coup, le combi est cerné par des bergers allemands et des simili-rotweiler qui se précipitent contre les vitres puis s'en vont. Les filles disent “oh, my God !” et le frangin blessé “shit !” et “fuck !” en boucle. Au mépris de toute vraisemblance, le grand frère assure que “it's gonna be OK”. Là-dessus, laissant l'éclopé à la garde de l'une des blondes, ils partent à la recherche de Youri, au milieu des carcasses de bagnoles et dans les immeubles qui devaient déjà être en ruine quand ils étaient habités. Ils ne le trouvent évidemment pas, mais ils sont méchamment attaqués et les deux filles crient très fort ; ç'a l'air terrible, mais comme tout est filmé en caméra “subjective”, on ne distingue absolument rien. – Le film dure depuis 55 minutes.

Comme le scénariste a dû se barrer en même temps que ce salaud de Youri, le réalisateur dit au petit personnel de continuer de courir dans l'immeuble. De temps en temps, son assistant frappe deux coups sur une plaque de tôle et les deux filles hurlent (mais la blonde plus : je suis très pessimiste à son sujet). À un moment, ils passent à côté d'un cadavre sanguinolent pendu par les pieds ; je ne serais pas surpris qu'il s'agisse de ce brave Youri ; le grand frère dit “oh, shit !” et tout le monde continue de courir. 

Et tout d'un coup il y a des gens, mais on voit juste leurs bras, qui essaient d'attraper les filles par les trous du mur à demi écroulé : on sent la misère sexuelle en milieu ukrainien irradié. Du coup, la blonde qui s'appelle Zoé vomit un petit coup. Pour semer les bras, les PF2HT descendent dans les caves, ce qui est d'une imparable logique quand on veut s'échapper d'un immeuble. Pas de chance, les caves sont pleines d'irradiés, c'est-à-dire de figurants avec un collant sur la figure. Et ça court toujours, le film dure depuis une heures et dix minutes. Le grand frère a un petit coup de mou et se met à chialer : on sent qu'il n'y croit plus. Mais la brune le prend en main énergiquement, parce qu'elle a encore envie de courir avec lui. Le grand frère cesse de dire “it's gonna be allwright” pour passer à “I'm so sorry”. Et il peut l'être, sorry, car voilà les irradiés à collants qui rappliquent à plusieurs ; mais la brune est la plus forte.

Heureusement, soudain, les militaires arrivent ! Ah, non, pas heureusement, puisqu'ils flinguent le grand frère d'entrée, sans doute à titre préventif. Puis, on retrouve la brune dans une ambulance, entourée d'infirmiers à masques à gaz ; le spectateur est sûr qu'il s'agit de faux infirmiers. De fait, ils enferment la brune dans une cellule où qu'on voit rien. Mais la brune, futée, sent qu'il y a quelqu'un d'autre avec elle.

En effet, ils sont sept ou huit, tous avec un collant sur la tête. Ils se précipitent sur elle, sans qu'on sache si c'est pour la démembrer façon puzzle ou simplement lui mignoter l'abricot. 

Écran noir, et générique sur fond de hard rock graisseux : le tout a duré une heure et vingt minutes.

lundi 9 juin 2014

Le vin du magistrat – Miscellanées

Dans sa Physiologie du goût, Brillat-Savarin emploie à plusieurs reprises le mot “esculence”, qui n'avait encore jamais croisé mon chemin, ni moi le sien. Comme il arrive à ce digne gastronome de forger lui-même les néologismes dont il a besoin, j'ai d'abord cru qu'il s'agissait de l'un d'eux ; mais non : le mot existe.

Il existe, mais à peine. Car si Littré nous apprend qu'il signifie : qualité savoureuse, la seule occurrence qu'il en propose, il la tire justement du livre où nous l'avons rencontré ; quant aux Robert, Petit et Grand, ils passent tous deux sans sourciller d'esculape à esculine, laquelle est un glucoside extrait du marronnier d'Inde, à action vitaminique P ; ce qui, à mon avis, ne méritait pas l'honneur qui est refusé à l'esculence.  

Et puisque nous sommes avec Brillat et sa Physiologie, restons-y un instant, le temps de ces deux petites anecdotes, trouvées aux pages 362 et 363 de l'édition Champs classiques.

« M. le Conseiller, disait un jour, d'un bout de la table à l'autre, une vieille marquise du faubourg Saint-Germain, lequel préférez-vous du Bourgogne ou du Bordeaux ? – Madame, répondit d'une voix druidique le magistrat ainsi interrogé, c'est un procès dont j'ai tant de plaisir à visiter les pièces que j'ajourne toujours à huitaine la prononciation de l'arrêt. »

Un buveur était à table, et au dessert on lui offrit du raisin. « Je vous remercie, dit-il en repoussant l'assiette ; je n'ai pas coutume de prendre mon vin en pilules. »

On pourrait aussi bien revenir sur l'histoire de ce Français émigré en Angleterre au moment de la boucherie révolutionnaire, qui fit fortune comme confectionneur de salades ambulant, auprès de toutes les grandes tables de Londres ; mais il y faudrait un peu de temps, et l'heure d'apprêter le dîner s'en vient.