Il y a quelques jours, Arte redonnait une émission datant du début des années 2000 et consacrée à Pierre Dumayet – ou, plus exactement, à d'anciennes émissions de Dumayet commentées par lui à trois décennies de distance. Amusante mise en abyme, puisqu'on y voyait le vieil homme assis devant un téléviseur, à l'intérieur duquel apparaissait le jeune lui-même interrogeant tel ou tel écrivain. Le comble de ce jeu était atteint avec Marguerite Duras, laquelle avait demandé, dans les années quatre-vingts ou quatre-vingt-dix à revoir une émission des années soixante où c'était elle qui se trouvait sous le feu des questions. Si bien que l'on pouvait voir alors le Dumayet de 2000 contemplant sur son écran Marguerite Duras et le Dumayet de 1980 (mettons), eux-même se regardant et s'écoutant sur un autre écran et un quart de siècle plus tôt : on se serait cru sur un couvercle de boîte de Vache qui rit.
L'un des extraits de Lecture pour tous proposés avait pour invité François Mauriac, qui y expliquait ce qu'il voulait dire par l'expression : écrivain habitable. Il s'agissait dans son esprit de ces auteurs à qui l'on revient régulièrement, y entrant par n'importe quelle ouverture, lisant vingt ou cent pages, avant de ressortir cavalièrement par la porte-fenêtre du jardin. Comme exemple d'écrivain habitable, Mauriac citait Balzac – et je me sentais en plein accord avec lui –, mais aussi Dostoïevski. Et je me disais que je pourrais sans doute pas habiter Dostoïevski comme j'habite Balzac et, au moins autant, Proust. D'abord relire un roman du Russe n'est pas une envie qui me vient très souvent et elle est rarement impérieuse. Ensuite, quand il m'arrive de passer à l'acte, je sonne poliment à la porte, vérifie mon nœud de cravate, prends les patins, fais attention à ma cendre de cigarette, etc. : je n'habite pas, je visite. Chez Balzac, en revanche, il m'arrive d'ouvrir le frigo pour voir s'il ne resterait pas un peu de rillettes – ou une vieille madeleine rassise dans le buffet Marcel.
Pour exemple d'écrivain a contrario inhabitable, pour lui, François Mauriac donnait Kafka. Et il disait ceci : « J'ai beaucoup aimé les livres de Kafka, mais plutôt crever que de devoir les relire un jour… »
Ce “plutôt crever” dans la bouche du maître de Malagar m'a ravi durant au moins cinq minutes.
































