samedi 6 février 2016

La femme surgie des replis du temps


Occupé à un article concernant une certaine comédienne de télévision disparue (je veux dire : disparue des écrans, mais heureusement pour elle vivante), je me débattais au milieu d'une documentation pléthorique, lorsque, bienveillant îlot dans cette mer démontée, je tombai sur un article de France Dimanche, daté du premier mars 2002. En ayant extrait tout ce qui pouvait m'être utile, je laisse filer mes yeux vers le bas de l'ultime colonne ; j'y découvre la signature d'une certaine Odette de Cocherel. Le prénom étant éminemment proustien, et comme d'autre part Catherine et moi vivions alors à Houlbec-Cocherel (qui, cinq siècle et demi après avoir vu du Guesclin triompher des Anglo-Navarrais, eut le privilège d'accueillir Aristide Briand, qui y est enterré), il est raisonnable de penser que, vers l'an quarante-cinquième de mon âge, je fus, sans doute très fugacement, cette Odette-là, reléguée ensuite au fond de l'entrepôt des avatars perdus.

vendredi 5 février 2016

Trop de notes, Monsieur Mozart !


Marcel Proust ayant fini par mourir, je suis passé de sa Correspondance à celle de Gustave Flaubert, lue déjà entre 1982 et 2007, à mesure que paraissait l'un ou l'autre des cinq volumes de la Pléiade qui la contiennent. Me voici rendu au début du deuxième tome, dont la majeure partie est constituée par les lettres à Louise Colet, écrites durant l'élaboration de Madame Bovary. Les diverses éditions de la Pléiade récentes (moins de quarante ans, en très gros) souffrent souvent d'une pléthore de notes, dans lesquelles ne s'étale à peu près rien d'autre que la cuistrerie de leurs auteurs qui, telles des verrues ou des boules de gui, aiment à croître aux dépens de leurs malheureux hôtes. M. Jean Bruneau, le maître d'œuvre de l'édition Flaubert, présente, lui, la particularité peu courante de se rendre importun à force de modestie : quand ses camarades d'appareil (critique) tiennent à avoir un avis sur toute chose et à le faire longuement savoir dans leurs excroissances éditoriales, M. Bruneau se donne régulièrement le scrupule de nous informer qu'il ne sait rien, interrompant ainsi notre lecture pour nous laisser ignorants comme devant. Un exemple ? Fort bien. 

Admettons que Flaubert écrive à Mme Colet quelque chose comme : « Hier, à Rouen, je suis tombé sur l'Unijambiste, que je n'avais pas vu depuis dix ans. » Ici, un appel de note. Aussitôt, on se précipite en fin de volume, avide d'apprendre qui se cache derrière le sobriquet ; et l'on tombe sur une ligne de M. Bruneau, rédigée à peu près en ces termes : « Je ne sais absolument pas quel personnage Flaubert désigne ainsi. » Ou encore, en cas de citation flaubertienne dans une lettre : « Je n'ai pas pu retrouver à quel poème appartient ce vers. » Les notes de ce types se comptent par nombreuses dizaines – elles ont tendance à m'agacer un peu.

Par un phénomène de compensation bien excusable, on sent M. Bruneau tout heureux, presque frétillant, lorsqu'il est assuré de quelque chose et peut nous en faire part, s'imaginant sans doute que son lecteur, quand il tourne une page, oublie instantanément tout ce pouvaient contenir les précédentes. Ainsi, dans sa lettre à Louise Colet datée du 25 septembre 1852, Flaubert écrit, au milieu d'un paragraphe : « Mais quand est-ce que j'aurai fini ce livre ? » Là, note ; on y va ; et on lit cette précision aussi capitale que laconique : « Madame Bovary ». Or, voilà déjà presque un an que Flaubert transpire “comme cent mille nègres” (l'expression est de lui, désolé…) sur ce roman-là, dont il parle longuement dans chaque lettre qu'il envoie à sa maîtresse. Mais M. Bruneau, lui, sait que son troupeau est parfois distrait, et qu'il se pourrait fort qu'il ait oublié que Flaubert, en 1852, n'écrit ni L'Éducation sentimentale, ni La Légende de saint Julien l'Hospitalier. Il reste au lecteur interrompu la consolation d'imaginer les rugissements de Gustave lui-même, s'il s'était vu infliger un traitement semblable.

mercredi 3 février 2016

Et vive le mariage guignol, ma mère !


Si même les pédés trahissent la cause, alors là, on est vraiment foutu. Par compensation, qu'est-ce qu'on rit de bon cœur ! Une petite étude comme en bidouillent désormais presque quotidiennement les z'instituts qui veulent savoir comment nous pensons, une petite étude, disais-je, vient de montrer que, lors des dernières élections régionales, les couples homosexuels ont davantage voté pour le Front national que les couples normaux. Je me souviens qu'au moment du barnum déclenché par le mariage guignol, certains s'étaient étonnés de la grande et inhabituelle discrétion de Marine Le Pen sur le sujet ; l'étonnement est désormais levé : elle savait déjà, elle, elle avait vu dans sa boule de cristal que ces messieurs de la jaquette et ces dames du débardeur allaient former bientôt le gros de ses troupes ! Et qui donc se retrouve en troisième position, assez loin derrière ? Le parti socialiste, évidemment. Le même qui n'a pas hésité à affronter des hordes de fascistes à poussettes durant des semaines et des mois, pour que ses amis en situation de sexualité différente puissent échanger leurs anneaux devant les maires de France attendris. Tout de même : près de 33 % de votes FN pour les couples homos : il n'y a pas loin d'ici que nos amis progressistes, ulcérés d'une telle ingratitude, ne remettent à la mode, par dépit et vengeance, ce qualificatif de gestapette, qui fleure si bon ses années d'Occupation. Elle va manquer de couleurs, la prochaine gay pride, si tout ce petit monde se pointe en vert-de-gris.

lundi 1 février 2016

Piaf sur La Bruyère


L'expérience est curieuse, et diablement spatio-culturo-temporelle : vous êtes occupé à relire Les Caractères de M. de La Bruyère ; c'est tôt le matin, nul bruit encor. Vous tombez sur cette phrase : « On n'a pas dans le cœur de quoi toujours pleurer, de quoi toujours aimer. » Aussitôt, du silence, monte la voix d'Édith Piaf, qui chante ceci. Vous vous rendez compte que jamais, hormis par le cousinage plaisant de leurs deux noms, vous n'auriez songé à associer l'un de ces personnages avec l'autre. Pourtant, à l'orée des années soixante, un parolier de chansons l'a fait ; sans rien en dire à personne, probablement.

samedi 30 janvier 2016

L'année terrible

Propriété des Flaubert à Croisset

1846 est une année terrible, pour le pauvre Flaubert. Dès janvier, son père meurt brusquement, à 61 ans. Deux mois plus tard, il perd sa sœur cadette, Caroline, qui semble ne s'être jamais relevée de son accouchement de février. Pour le lecteur d'aujourd'hui, cette deuxième mort surtout est regrettable. Gustave et Caroline étaient fort proches et s'écrivaient beaucoup dès lors qu'ils étaient séparés, fût-ce de quelques kilomètres. Or, si l'on en juge d'après les lettres d'elle que l'on possède (rcueillies dans le premier volume Pléiade de la Correspondance), Caroline avait l'esprit intelligent, vif, drôle, d'une tournure assez comparable, sur quelques points au moins, à celui de son aîné. On peut donc supposer que, après la consommation de sa rupture avec Louise Colet, en 1854, c'est à Caroline que Flaubert aurait écrit, chaque nuit ou presque, pour se décharger de la tension accumulée durant ses heures de travail. Ainsi aurions-nous pu suivre l'élaboration et la progression de Salammbô et de L'Éducation sentimentale, des Trois Contes ou de Bouvard et Pécuchet, avec autant de détails que nous en lisons à propos de Madame Bovary dans les lettres de l'écrivain à sa collante poétesse. Et, justement, le troisième moment crucial de cette année 1846, pour Gustave, c'est sa rencontre avec Louise, dans l'atelier de l'un de ses amants, le sculpteur James Pradier ; il va mettre huit ans à s'en défaire, bien qu'il semble s'y essayer pratiquement dès le début de leur liaison, laquelle se déroule pour l'essentiel à distance prudente, lui à Rouen, elle à Paris, avec rencontres furtives et très espacées à l'auberge de Mantes. Car, si fou que cela paraisse, il y avait encore à cette époque, dans notre bonne ville de Mantes, de ces lieux d'accueil ancestraux où le voyageur et le simple passant étaient autorisés à pénétrer sans avoir à ôter leurs babouches préalablement.

Un samedi


Une journée de vent et de crachin ; mésanges et chardonnerets volètent en se taisant dans les branches nues ; aucun travail en attente ; les abois du chien voisin, qui ne sont pas une gêne, plutôt un contrepoint au gémissement des bourrasques ; on s'affaire en cuisine : crissement sec de l'oignon qui s'épluche ; l'odeur du café raviné par le goutte-à-goutte de l'eau chaude, le carillon impassible ; et les éclats d'un Flaubert tonnant, dans ses lettres à Ernest Chevalier et Alfred Le Poittevin. Que pourrait-on désirer ?

vendredi 29 janvier 2016

Chouette questionnaire


Ils m'ont soumis à la question, j'ai fini par causer.

jeudi 28 janvier 2016

Vais-je regretter Mme Taubira ?


Oh, que non !

Retour en 2015


Avec le journal de décembre.

mercredi 27 janvier 2016

jeudi 21 janvier 2016

Les pompeux analphabètes sont donc bien au pouvoir


J'ai reçu aujourd'hui, dans ma boitamel, le message suivant (port de la ceinture de sécurité obligatoire avant lecture) :


Bonjour,

Important acteur de l’éducation populaire et de la diffusion scientifique et technique, l’association PLANETE SCIENCES vous annonce l’ouverture du 1er Fab Lab éducatif et expérimental du Sud Francilien à Ris Orangis le 13 Février 2016 à 11 h.
Cet événement, important pour la Région Ile de France, le département de l’Essonne et la nouvelle agglomération Grand Paris Sud Seine-Essonne-Senart et la ville de Ris Orangis, s’inscrit dans le développement des nouveaux usages citoyens et collaboratifs qui participe à transformer, à coup sur, le lien social de nos territoires urbains et péri-urbains.
En souhaitant que cette information retienne votre intérêt et celui du média auquel vous collaborez.


Eh bien, Monsieur Jean david NOVEL (sans majuscule à votre second prénom mais beaucoup trop à votre patronyme), avant de vous occuper de science, voire de sciences, je vous conseillerais, si vous voulez vraiment communiquer avec moi, d'acquérir quelques notions de base de la langue française, dont je crois deviner qu'elle nous est peut-être commune.

En attendant, je vous emmerde.

mercredi 20 janvier 2016

Le bien-slogan


Nous sortions de déjeuner, l'amiral Woland et moi, hier. Sa voiture était garée à droite, mon bureau se trouvait à l'opposé, nous aurions donc dû nous séparer au coin d'Anatole-France et de Baudin. Je l'entraînai pourtant de quelques mètres vers chez moi, afin qu'il découvre, à la verticale d'un abribus, cette… cette quoi, d'ailleurs ? Publicité ? Annonce ? Mise en garde ? Allez savoir. En tout cas, je voulais recueillir son opinion sur cette chose que, deux heures plus tôt, j'avais découverte avec un certain ébahissement.

Source secondaire d'étonnement, pour moi : pourquoi cette malheureuse, encombrée d'enfant jusqu'aux mamelles, contemple-t-elle une pauvre guenille ? Woland, mieux au fait que moi de la vie des jeunes femmes modernes, m'assura qu'il s'agissait visiblement d'un body. Soit. Avec le recul, je reviens sur ma position première, et pense qu'il s'agit bel et bien d'une guenille destinée à vêtir la descendance, le petit Saturnin à naître.

Évidemment, à mon premier passage, c'est le slogan, qui m'avait arrêté devant l'abribus. Qui, quel moissonneur d'une éternelle sottise, avait en s'en allant négligemment jeté ce vocable bancal à la RATP ? Mal-logement, en effet, était déjà raide : combien d'incultes à cravates a-t-on réuni à la table ronde, au trente-troisième étage d'une tour de la Défense, pour valider cet accouplement contre-nature d'un adverbe et d'un nom, liés de force par leur trait d'union ? Et qui pourra nous dire de quelle manière, selon quel biais, en vertu de quelle mystérieuse osmose se transmet un mal-logement ? Les gènes ? L'héritage ? La course de relai ? Autre chose qui m'échappe ?

Enfin, et Woland et moi nous séparâmes là-dessus, que peut bien foutre dans un mal-logement cette jeune blonde au teint frais, impeccablement coiffée, maquillée comme une pute de l'Est, au jean miraculeusement ajusté ? 

Et pourquoi cette feignasse n'a-t-elle pas repeint son mur avant d'y accrocher son cadre à la con ?

Après tout cela, une dernière question démultipliée : qu'est-ce que ce slogan de mongolien cherche à nous dire ? Quel message ont tenté de faire passer les mal-syntaxes qui l'ont conçu ? Bref : qu'est-ce qu'on est censé faire ?

lundi 18 janvier 2016

Cette fois, ça y est


Il paraît que les files commencent à s'allonger dangereusement, devant les portes des librairies. Comme elles n'ouvriront leurs portes que demain matin, certains courageux passionnés sont venus avec sac de couchage, bouteille thermos et petit ballot d'herbe-qui-fait-rire. On craint par ailleurs que la police, prétextant de l'état d'urgence, ne s'avise de disperser par la force ces attroupements suspects.

vendredi 15 janvier 2016

André Gide et les Charlie


J'ai déjà dit mon incrédulité, face à ces flots d'émotion obligatoire qui, de nos jours, se déversent au moindre prétexte, notamment dès qu'il s'agit de faits divers à caractère létal. Tel prétend avoir pleuré toute la journée sur le sort d'un enfant noyé, tel autre n'avoir pas fermer l'œil durant trois nuits parce qu'on venait d'assassiner trois caricaturistes ; tous affirment, main sur le cœur, que jamais ils n'oublieront le nom ni le visage de ce manifestant malencontreusement tué dans une escarmouche idéologique ou de cette petite fille violée puis étranglée par un “déséquilibré”.  Ma réaction, face à ces outrances oscillant entre le pathétique et le ridicule, était elle-même hésitante : tantôt j'inclinais à croire à la sincérité de ces excès lacrymaux, tantôt il me semblait que ces poses de Matres dolorosae relevaient d'une simple hypocrisie, d'une sorte de désir m'as-tu-vu-quand-j'ai-bon-cœur. Or il pourrait  y avoir une troisième explication à ces déluges ; elle est exposée par André Gide, en un texte publié par la NRF dans son numéro du 1er juillet 1929, dont voici l'extrait qui m'a intéressé sous ce rapport : 

« Je crois […] que les sentiments authentiques sont extrêmement rares et que l'immense majorité des êtres humains se contentent de sentiments de convention, qu'ils s'imaginent réellement éprouver, mais qu'ils adoptent sans songer un instant à mettre en doute leur authenticité. L'on croit éprouver de l'amour, du désir, du dégoût, de la jalousie, et l'on vit à l'instar d'un modèle courant de l'humanité qui nous est proposé depuis notre enfance. Sensations et pensées forment des petits paquets d'associations plus ou moins arbitraires auxquelles les noms que nous leur donnons finissent par prêter une apparence de réalité. L'admirable maxime de La Rochefoucauld : « Combien d'hommes n'auraient jamais aimé s'ils n'avaient entendu parler de l'amour » (je ne sais si je cite exactement), est applicable à beaucoup d'autres sentiments ; à tous peut-être. Il faut un esprit extraordinairement averti pour s'en apercevoir. Et ce serait une profonde erreur de croire que les êtres les moins cultivés sont les spontanés, les plus sincères. Le plus souvent, ce sont, au contraire, les moins capables de critique, les plus à la merci de l'instar, les mieux disposés, par faiblesse ou paresse, à adopter des sentiments de convention et à les exprimer par des phrases toutes faites, qui leur épargnent la peine d'en chercher d'autres plus précises, phrases dans lesquelles leurs sentiments se glissent, prenant tant bien que mal la forme de cette coquille d'emprunt. »

Le comble de ce “bernard-l'ermitage” semble avoir été atteint de nos jours (mais c'est peut-être un comble provisoire…), où les plus infectés par ce virus (voir celui-ci, mais il n'est qu'un exemple parmi cent mille autres) ne peuvent plus guère passer de semaine sans brandir la nouvelle identité dont ils viennent de s'affubler ; si bien qu'à force, leur être se dissout et disparaît dans une longue chaîne de #jesuis.

Le temps suspendu



C'est une sensation étrange, qui tient à la fois de l'anomalie spatio-temporelle et de la veillée d'armes. Au dehors, tout semble continuer normalement, à la vitesse réglementaire : les pauvres flocons de ce matin sont tombés sans réticence ni hâte particulières, le soleil a fait croire qu'il chassait les nuages laiteux alors que seul le vent était responsable de leur débâcle vers l'est, les voitures devant le portail passent en respectant les limitations et le sens commun. C'est en dedans qu'il se passe quelque chose, ou plutôt que quelque chose refuse de passer. Chaque journée pèse un poids énorme et paraît capable de se dilater à l'infini : le temps n'est pas tout à fait suspendu, mais il avance debout sur la pédale de frein. Est-ce que les soldats au bivouac, à quelques heures des Thermopyles ou de Wagram, avaient cette sensation aussi ? Eux, au moins, savaient que la bataille aurait lieu, qu'ils ne comptaient pas goutte à goutte les minutes pour rien. Mais une veillée d'armes sans le fracas des bombes ni la perspective du laurier ? À quoi rime ce champ immense où l'on attend seul, sans même la consolation de l'ennemi derrière le promontoire ? Quelque chose devrait advenir, on a graissé les fusils et préparé son exorde ; pourtant on sait déjà qu'il ne se passera rien : nul monument à bâtir, pas de cadavres à relever.

vendredi 8 janvier 2016

La démence Charlie ou les désarrois de l'élève Modernœud


Savourez ceci et dites-moi si la schizophrénie de Modernœud, d'autant plus niée qu'elle est galopante, ne finirait pas par vous inspirer quelque pitié, en plus d'une inquiétude bien légitime :

« Cela fait jour pour jour un an que je suis toujours Charlie. Il y a un an, je ne savais pas que ce 7 janvier n’était que le point de départ d’une année terrible. Depuis, je fus aussi Danois puis Tunisien (à deux reprises) avant de finir Paris et Bataclan. 2015, année schizophrène ? Au contraire, en étant Charlie, en étant Danois, en étant Sousse, en étant de la génération Bataclan, je me suis découvert moi, personnalité unique au sein d’une communauté universelle, la communauté du monde moderne et libre. »

Ne dirait-on pas d'un enfant des temps jadis, passant avec un enthousiasme attendrissant du costume de Zorro à celui de Ben-Hur en passant par le casque ailé d'Astérix ? En guise de bonus, cette phrase (c'est moi qui souligne) qui a fait mes délices pendant une minute pleine, voire un peu davantage, toujours à propos des rafales du 7 janvier :

« Je n’avais pas acheté leur hebdo depuis mes années d’étudiants et pourtant j’étais choqué. »

(On notera l's au bout d'étudiant, qui confirme le dangereux éparpillement de cette personnalité polymorphe.)

Le billet est ici : il est à lire, assurément, à condition de n'avoir pas à prendre le volant juste après, en raison de certains effets secondaires.

jeudi 7 janvier 2016

Pierre Boulez, un certain parcours


Comme on commence un peu à s'écharper sous le billet précédent, à propos de Boulez, je ne résiste pas au plaisir d'actualiser celui-ci, de 2012, en y laissant accrochés tous les commentaires : Marco Polo et Georges y avaient donné leur mesure pleine…

Pierre Boulez, compositeur et chef d'orchestre français, a fêté ses 85 ans en 2010, en la salle Pleyel, à la tête de deux formations : l'Orchestre de Paris et l'Ensemble intercontemporain qu'il a lui-même fondé en 1976. Boulez, en son âge, s'est mis à prendre la tête d'un grand singe mâle qui aurait vécu mille ans, ce qui est impressionnant. Mais, à vrai dire, il me semble que tous les grands chefs d'orchestre finissent par acquérir des têtes impressionnantes, et surtout des regards qui ne se peuvent comparer à ceux d'autres hommes, au moins lorsqu'ils dirigent : c'est bien par eux que le mot chef prend tout son sens.

La chaîne “culturelle” Arte, qui pour une fois méritait d'exister, vient de retransmettre ce concert deux dimanches soirs de suite, en le scindant en deux, selon une découpe heureuse – elle n'y a d'ailleurs pas de mérite propre, dans la mesure où la soirée avait été conçue telle par Boulez lui-même. La première partie, il y a huit jours, donc, était consacrée aux grands musiciens de la premières moitié du XXe siècle : Debussy, Ravel, Stravinsky, Schönberg,Webern, Varèse, Messiaen – peut-être aussi Berg mais je n'en suis plus tout à fait sûr. Chaque pièce – toujours courte, des extraits d'œuvre en fait, des mouvements isolés – était précédée par une brève introduction (filmée à part bien entendu) de Boulez lui-même, dont l'intelligence ni la manière élégante et fluide de parler sa langue ne semblent avoir été atteintes par son âge.

Hier soir, nous sautions dans l'après-guerre et passions à la génération même du chef : Berio, Stockhausen, Ligeti, Kurtàg, Boulez lui-même. Pour finir par un compositeur plus jeune dont j'ignorais, honte sur moi, jusqu'à l'existence : Marc-André Dalbavie, né en 1961 (à Neuilly-sur-Seine : salaud de nanti !) : ce que j'en ai entendu m'a donné envie d'en découvrir davantage, mais je ne me hasarderai certainement pas à tenter d'en dire plus.

Je n'ai pas pris la peine d'aller voir sur le net si ce concert – ou double concert, si l'on veut – avait fait l'objet d'une édition quelconque, s'il était possible de l'écouter ci ou là. Mais si c'est le cas, il me semble être un excellent “portail” pour tous ceux que la musique “contemporaine” (elle l'est de moins en moins…) continue d'effrayer et qui souhaiteraient ne pas mourir avant d'avoir eu l'occasion de réviser leurs préjugés à son encontre.

mercredi 6 janvier 2016

Les musiciens sont des cons


Enfin, des cons, peut-être pas ; en tout cas, ils jouent contre leur camp, qui est pourtant déjà en bien piteux état. Il y a un peu plus de deux ans, Henri Dutilleux avait commis l'ahurissante bourde de mourir la veille du jour où Georges Moustaki choisissait de rendre à Dieu son âme triple de métèque, de Juif errant, de pâtre grec. Résultat : les larbins appointés du ministre de la Culture d'alors n'avaient pas eu le temps de lui préparer une fiche sur le compositeur d'Ainsi la nuit, ni même de l'avertir in extremis de son existence ; et ce pauvre Henri était allé tout seul à la fosse commune post-moderne, comme Mozart en son temps – mais lui, c'est parce qu'il tombait des cordes (ce qui ne manque pas d'un certain sens, pour un musicien).

Vous pensez que cela aurait servi de leçon aux jeunots qui poussaient derrière ? Qu'ils allaient davantage travailler leur plan-obsèques ? Allons donc ! Voici Pierre Boulez qui, pris d'une impatience suicidaire, si je puis dire, s'empresse de défunter trois jours seulement après le trépas glorieux et universellement sangloté de Michel Delpech et trois jours également avant ses funérailles nationales, laissant définitivement son pauvre marteau sans maître. 

D'où l'angoissante question que tout un chacun se pose : que va faire le ministre d'aujourd'hui ? Il est à craindre, on s'en doute, que le chef n'aura droit ni à Fleur ni aux couronnes et que sa dépouille pourra aller se faire voir chez Laurette.

dimanche 3 janvier 2016

À moi, la Légion !


En lisant certains commentaires enjolivant mon précédent billet, on constate, une fois de plus, que le domaine dans lequel le “c'était mieux avant” a la peau la plus dure (et réunit des suffrages venant de tous les horizons), c'est bien celui de la Légion d'honneur. Or, l'image que l'on s'en fait est en grande partie fausse : cette décoration a toujours été distribuée au petit bonheur, un peu à tout le monde, au gré des vents de chaque époque. Quand j'étais enfant, j'entendais déjà mon père se scandaliser de ce que, aujourd'hui, on la donnait à “n'importe qui”. Et, si ma mémoire ne me joue pas de tours, Edmond de Goncourt doit déjà ronchonner la même chose dans son Journal. Cela tient, je crois, au fait que, à chaque génération, les nouveaux récipiendaires désirent plus ou moins confusément être les derniers à être décorés (ou du moins que les suivants soient le moins nombreux possible, afin d'augmenter leur propre mérite de l'avoir décrochée) : c'est humain ; un peu risible, mais humain – presque attendrissant. Et puis, après tout, le principe même de la décoration a toujours plus ou moins eu partie liée avec l'enfantillage.

Il reste que, cette fois, nous venons tout de même d'assister à une sorte de “saut qualitatif”, si je puis dire. Il est loisible, comme le faisait Grandpas tout à l'heure, sous mon billet d'hier, de se moquer de l'attribution du ruban aux footballeurs de 1998. Mais au moins ceux-là avaient-ils accompli quelque chose ; chose dérisoire et vaine, si l'on veut, mais indéniable. Alors que les victimes de janvier dernier, pour déplorables qu'elles soient, n'ont rigoureusement rien accompli – et ce n'est pas attenter à leur mémoire que de le rappeler.

D'un autre côté, tout le monde semblant bien convaincu que, de nos jours, on distribue les croix comme des joujoux dans des barils de lessive, pourquoi pas à ceux-là ?

vendredi 1 janvier 2016

On démarre dans le réjouissant


Pour les ex-dessinateurs de presse Wolinski et Cabu, 2015 restera comme une année pénible, puisqu'ils y sont morts ; mais avec une dimension tragique qu'on ne peut leur ôter.

2016 est d'ores et déjà pour eux une année grotesque et insultante, dans la mesure où ils viennent d'être faits chevaliers de la Légion d'honneur, sans être à même de se défendre contre ce coup de pied au cul infligé à leurs cadavres de vieux gauchistes moqueurs. 

Wolinski et Cabu solennellement décorés par des badernes de fond de ministère qui, il y a un an, prétendaient être Charlie : méditez-moi un peu ça, dans les brumes de vos gueules de bois.

mercredi 30 décembre 2015

Des épreuves, toujours des épreuves…


Les épreuves en question sont arrivées en novembre.

dimanche 27 décembre 2015

Hosties sanglantes à Sainte-Marie


Enfin, ça y est, depuis le temps qu'on l'attendait : le vivre-ensemble est là, concret, généreux, réjouissant, indubitable. Le 24 décembre au soir, comprenant à quel point les catholiques risquaient d'être menacés dans ce pays de France qui leur est naturellement hostile depuis des siècles, de braves et bons musulmans ont décidé de protéger les messes de minuit ; qui, sans eux, auraient peut-être pu se finir à la kalach au moment de l'élévation. Hosties sanglantes à Sainte-Marie : bon titre.

Mais protéger contre qui ? Des bouddhistes enfouraillés ? Des brahmanes au kriss entre les dents (Gloire ! Noël ! Kriss nous est né !) Des animistes fanatiques ? Des athées bourrés ? Des adventistes sous acide ? On ne le dira pas, les membres du gouvernement étaient ailleurs, les plumitifs réveillonnaient. Nos gentils musulmans nous gardaient (grâce leur soit rendue) d'on ne savait qui. L'information intéressante était que, enfin, dans ce climat de peur provoqué par on ne sait qui, venu on ne sait d'où, les musulmans avaient décidé de prendre en main la sécurité du petit Jésus, du bœuf, de l'âne et de la clique. Il y avait de quoi sangloter d'émotion.

C'est ce qu'a fait aussitôt un certain Cazeneuve, que l'on prétend ministre de la République laïque, socialiste de surcroît. Ce folklorique épouvantail a signifié officiellement son respect aux courageux enturbannés qui ont pris sur leur temps de ripailles pour venir défendre nefs, chœurs, transepts, cryptes, travées, fidèles, officiants et triforiums des hordes d'adorateurs du Dieu Soleil qui les menaçaient.

À quelque temps de là, une couple d'heures, le même fantomatique maroquiné s'indignait hautement de ce que plusieurs centaines de Corses aient pu réagir de manière virile au piège tendu à leurs pompiers locaux, sans doute par des fidèles de la Terre Mère, ou des sectateurs du Grand Laboureur Cosmique, au cri fédérateur de : « Sales Corses dehors, vous n'êtes pas chez vous ici ! »

Monsieur le ministre de l'Intérieur, des Cultes, du Sourcil froncé et de la Fraternité bien comprise ne semble pas s'être avisé qu'il s'inclinait avec componction devant ce qu'il condamnait d'autre part, à savoir des sortes de milices privées, ayant décidé de suppléer à l'incurie de ses propres services pour protéger eux-mêmes des gens menacés par… par on ne sait et ne saura qui.

Il est vrai que M. Cazeneuve ne peut pas être partout, ni penser à deux choses simultanément ; même si elles se ressemblent.

samedi 26 décembre 2015

Bien fait !


Il arrive que la stupidité bêlante soit punie ; c'est somme toute assez rare, mais enfin ça se produit parfois, et la jouissance qu'en retire le spectateur pestilentiel et méphitique (je ne supporte plus le sempiternel nauséabond) est d'une qualité exceptionnelle. Ainsi, devant la déconfiture de ce couple de bisounours sud-africains qui avaient cru se bricoler une âme belle et généreuse en accueillant dans leur ferme tous les clandestins de Centrafrique qui croisaient dans le secteur (143, tout de même…) : comme le New Observer nous en informe, Mr and Mrs Duconneau viennent de se faire proprement éjecter de leur gourbi champêtre par ceux qu'ils avaient installés chez eux, avec menaces de mort, violences et destructions ; bref, l'habituel folklore en usage dans ces aimables contrées.

La morale de l'histoire s'impose d'elle-même : c'est bien fait, trois fois bien fait, pour Mr and Mrs Duconneau. Et en plus d'être désormais sans domicile, ils sont très laids. 


lundi 21 décembre 2015

Fluctuat neeeeec mergitur


C'est le genre de nouvelles qui vous fait dire que tout n'est pas perdu ; que la France, à l'instar du Veau d'or, est toujours debout ; que la vaillance et la noblesse chevillent toujours le cœur des hommes de ce pays. Lorsque j'ai découvert ce titre, sur Atlantico, aussitôt les larmes m'ont perlé :

Les Français pourront finalement réveillonner
sur les Champs-Élysées

Ah, j'en connais qui doivent tirer des gueules longues comme un jour sans barbe, au fond de leurs déserts sinistres ! Ils pensaient nous avoir mortellement atteints avec leurs attentats, ces jaloux de notre culture de la tolérance et du miam-miam collectif ? Ils s'attendaient à ce que tous les Français se terrassent dans leurs demeures silencieuses au soir de la Saint-Sylvestre du changement de l'année qu'elle est finie ? La gifle ! Tout tranquillement, moderne Sainte-Geneviève-du-Vélib, Mme Hidalguette (promouvons la féminisation de ces insupportables noms à relents machistes) leur déclare droit dans leur face pileuse que, ce soir-là, guéguerre ou pas guéguerre, elle mènera ses moutons au pré comme d'habitude, et qu'elle leur servira un émouvant et bien français vidéo mapping pour célébrer le vivre-ensemble, auquel, chacun en est bien conscient, on n'accorde pas, le restant de l'année, toute la révérence qu'il mérite. Bien sûr, ce grand acte de résistance s'accomplira au centre d'une quadruple ceinture de policiers surarmés et nerveux, et je n'aimerais pas être le petit Mohammed qui, entre les rues de Berri et de Washington, va imprudemment plonger la main dans la poche de son blouson pour y prendre son paquet de cigarettes : il se pourrait qu'il se retrouve l'heureux bénéficiaire d'un “contrôle aléatoire accru”. Mais quoi : on ne fait pas de couscous sans bousculer un peu les grains de semoule ; et si, pour affirmer au monde qu'inaliénable est notre droit à descendre une avenue à date fixe, il faut prendre quelques risques, eh bien nous les prendrons ! Non mèèèè !

jeudi 17 décembre 2015

Qui parle de qui ?


Je suis tombé hier sur ce rapide portrait d'un homme politique de premier plan, exécuté par un journaliste connu. Ce sera la devinette du jour, bien qu'on ne soit pas dimanche. J'ai supprimé quelques mots (signalés entre crochets), qui constituaient des pistes un peu trop voyantes. Donc, voici :

« XX était ainsi le premier homme politique que j'eusse sérieusement détesté, dont j'eusse réclamé l'assassinat comme une mesure de salut public. Il figurait pour nous la démocratie dans son débraillé le plus sordide, dans ses chimères les plus niaises, dans sa vulgaire ignorance de l'histoire et des réalités humaines. Retors, doué d'une méprisable habileté pour se maintenir et évoluer dans le bourbier du Parlement, il était cornard dès qu'il s'attablait avec l'étranger pour défendre devant lui les intérêts de la France. Il mettait à l'encan les fruits les plus légitimes de nos terribles sacrifices […], pour nous offrir en échange de risibles parchemins. Il traînait avec lui les plus grotesques et haïssables bonshommes d'un régime manifestement putride […]. »

mercredi 16 décembre 2015

Ce fier exil, ce triste exil


C'est notre pénible condition, deux matinées par mois : être tiré du lit dès avant l'aurore, devoir avaler son tout premier café dans la fièvre et l'angoisse de ce qui se profile, en guettant la rue d'un œil apeuré. On espère toujours plus ou moins que ça n'arrivera pas, pas cette fois-ci, un incident bienheureux, quelque chose ; la déception choit, brutale : la femme de ménage est là. Derrière ses sourires doucereux se cache un implacable Hercule, qui va chasser les mini-Augias que nous sommes de leur pauvre petite écurie. On fait à la hâte, et avec d'incontrôlables tremblements des mains, son baluchon de livres et de mots croisés, on appelle le chien (depuis longtemps déjà, les chats ont fui vers les haies) et l'on prend le chemin de l'exil jusqu'à la Case, où il va falloir s'occuper jusqu'à midi, cependant que, de la maison, nous parviennent les échos de l'ouragan détersif qui s'y déchaîne. On est désemparé, incertain, flottant, malheureux ; mais on se force à sourire pour ne pas aggraver le désarroi de l'autre. 

Ce triste exil, cet arrachement au carrelage natal dure longtemps, on ne peut en discerner la fin avant qu'elle se produise effectivement, ce qui coupe à la racine tout espoir d'une vie et d'un monde meilleurs, qui ferait passer plus vite les heures. On tente de se consoler en se répétant que cet exode intérieur, cette répétition en petit nous sont peut-être un excellent entraînement à ce qui nous attend, mais cela ne fonctionne qu'à demi. Pendant ce temps, ces longs quarts d'heure mornes, l'occupante a cet air assuré et tranquille, mais avec encore une trace légère de goguenardise quand elle jette un regard par ici, des gens qui sont désormais chez eux et qui le savent.

dimanche 13 décembre 2015

Les braves petits soldats du progressisme

Dragon fasciste planant sur les cohortes du vivre-ensemble

En 2002, déjà, le spectacle avait valu que l'on y prenne son billet. Un lundi matin de début mai, tout ce que notre beau pays comptait de résistants à l'hydre brune s'était réveillé avec du coton hydrophile plein la bouche et de superbes cornes au front : grâce à eux, Jacques Chirac venait de retrouver son fauteuil avec un score de roi nègre. Dessaoulés de la veille, la tripe de gauche passablement éviscérée, les troupes du progrès payaient d'une gueule de bois d'anthologie leurs deux semaines d'ébriété résistante. On avait bien ri, je m'en souviens.

Eh bien, ça ne leur a nullement servi de leçon. À peine leurs centurions de progrès et de tolérance avaient-ils embouché les vieilles trompettes qu'on les a vus par milliers sortir de leurs trous à rats multiethniques pour se précipiter vers les boîtes à vote et faire rempart de leurs petits bulletins sévèrement urnés au moloch décoloré et bicéphale qui s'apprêtait, leur assurait-on, à transformer la France en un vaste champ de ruines, cerné au nord et au sud par deux camps de concentration jumeaux ; on leur refredonnait la comptine des deux blondes : Bergen et Belsen sont dans un bateau ivre

Cette fois-ci, l'affaire était plus délicate, il ne fallait pas se tromper dans les attributions maquisardes. « Toi, tu es quoi, déjà ? – Écolo, Sir ! – Très bien, tu iras voter pour Bertrand à Hénin-Beaumont. – Sir, yes, Sir ! – Et toi, là ? Front de gauche, Sir ! Révolutionnaire émérite ! – OK, tu mettras un bulletin Estrosi dans le bazar, compris ? – Sir, yes, Sir ! – Magne-toi le train du progrès : en partant maintenant, tu peux être à Martigues dimanche midi… » Et ainsi de suite.

Et ils l'ont fait, nos braves légionnaires, prêts à se faire tous tuer pour anéantir les deux cavalières de l'Apocalypse, la pestilence et la guerre civile. C'était beau à voir, toutes ces légions en marche, qui se croyaient manipulaires et n'étaient que manipulées, ces décuries d'Augias masquant l'incurie, et les centuries 21 chargées du campement.

C'était presque aussi grandiose que Game of Thrones ; ce n'était que la foire du Trône.

mercredi 9 décembre 2015

La chute de Philippe M.


Comment parler de Postérité, le roman de Philippe Muray dont je viens de terminer les 540 pages très serrées ? Quels mots employer pour décrire la stupéfaction saisissant le lecteur de Muray, celui des Exorcismes, lorsqu'il se trouve soudain englué dans cet énorme pudding gélatineux, tout de même parsemé de quelques trop rares fruits confits vraiment savoureux ? Comment l'écrivain d'Après l'histoire ou de L'Empire du Bien a-t-il pu accoucher de ce monstre inviable ? Par quel aveuglement a-t-il pu croire que ces ratiocinations enroulées les unes dans les autres, statiques, ne débouchant sur rien, écrites dans une langue horripilante à force de métaphores clonées se présentant systématiquement par petits trains de cinq ou six, à la queue-leu-leu ; et cet échantillon de dix ou douze figurines interchangeables, indiscernables et découpées dans le contreplaqué le plus mince, par quel sortilège Muray en est-il venu à penser que cet amas constituait un roman ? Je ne sais pas. Vraiment, je ne sais pas. Avant de commencer celui-ci, j'envisageais plus ou moins, après, de lire son roman suivant, On ferme ; je m'en garderai : l'accablement et l'irritation sont tels, ce soir, qu'une dose supplémentaire, j'en ai peur, risquerait de me faire dangereusement désaimer l'autre Muray, celui que je lis depuis plus de dix ans – et relirai encore. Avec celui-là, j'espère que La Gloire de Rubens va me rabibocher.

lundi 7 décembre 2015

Ils devraient être heureux, pourtant, tous ces socialistes !


Enfin, moi, si un destin funeste m'avait fait socialiste ou assimilé, il me semble que je le serais, depuis hier soir. Comment ? me répéterais-je in petto, tu as porté au pouvoir le pire président que la France ait jamais eu, même en tenant compte de l'époque où ils descendaient des trains en pyjama, ton parti est dirigé par un Cambadélis, le chômage grimpe en flèche, tous les pouilleux de la terre ont frontières ouvertes, les banlieues sont devenues incontrôlables et les supermarchés y bradent leurs kalachnikovs tellement leurs stocks sont importants, et malgré tout ça, les camarades candidats vont parvenir à sauver au moins trois ou quatre régions ? Mais c'est inespéré, réfléchissez, mes bons amis roses ! Et faites-moi le plaisir de retrouver ces sourires angéliques qui sont une grande partie de votre charme ! D'autant plus que, je vous le signale en passant, vous venez probablement d'assister au premier pas décisif de Nicolas Sarkozy – votre petit Satan à vous autres – en direction de la maison de retraite, voire du sépulcre – métaphoriquement parlant. Et, accessoirement, de réduire à peau de zobi les braillards qui gesticulaient sur votre gauche. Il n'y a vraiment pas de quoi faire ces têtes-là, je vous assure !

Si j'étais de droite, alors là, en revanche (si je puis dire…), je l'aurais mauvaise. Parvenir en tête du premier tour dans seulement quatre régions, avec les avenues pourtant si bien ouvertes par l'incurie gouvernementale, c'est la Bérézina sans les pontonniers du général Eblé. Et le plus dur reste probablement à venir ; ce sera lorsque, dimanche prochain, ils vont s'apercevoir, ces braves petits soldats de l'alternance, que même avec l'appoint de leurs supplétifs socialistes ils n'auront été capables ni de terrasser l'hydre fasciste septentrionale, ni d'abattre la Perséphone nazillarde des bords de Mare Nostrum. La droite s'achemine vers des lendemains qui ululent, je vous le dis.

jeudi 3 décembre 2015

La maturité de Rémi Usseil

Je vais faire pour ce livre, ce que j'ai fait pour le précédent de son auteur : plutôt qu'une “critique” dont je ne me sens pas vraiment capable, reproduire ce que j'ai pu en noter dans mon journal, panaché d'un échange de mails avec l'auteur. Avant cela, je tiens à dire ceci : si Rémi Usseil accomplit un bond comparable, entre ce livre et le prochain, à celui qu'il a fait depuis Berthe au grand pied, alors il va nous donner quelque chose d'extraordinaire, dans l'avenir proche. Donc, ç'a commencé comme ça, par un mail envoyé à l'auteur :

Mon cher Rémi,

Ayant liquidé mes lectures en cours, j'ai enfin pu, ce matin, retomber en Enfances. Je t'avouerai que, avant de commencer, je doutais de ma capacité à lire ton livre jusqu'au bout : 420 pages de “geste”, peste ! cela risquait d'outrepasser mes capacités…

Or, les vingt premières pages lues, j'ai su avec certitude que, oui, j'irais au bout, et que j'irais d'un bon pas. Étant parvenu à la fin de la première, de ces “enfances”, je suis déjà sûr d'une chose : tu as considérablement progressé depuis Berthe ; une liberté de ton, une aisance que tu n'avais pas encore dans le premier livre, assorties à une écriture qui me semble avoir gagné à la fois en ampleur, en souplesse et en raffinement : c'est véritablement un grand bonheur que de te lire. Le plus étonnant, pour moi, est que tu parviennes aussi bien à faire que les parties versifiées (les “arias” de ton opéra) ne paraissent jamais artificielles ou forcées, qu'elles ne soient pas ressenties par le lecteur comme une contrainte liée au genre, mais qu'elle coulent aussi naturellement et agréablement.

Je trouve très fort aussi, dans ce premier chapitre, la façon dont tu parviens à rendre vivante et animée ta "chanson dans la chanson", celle d'Aymard : du grand art, puisque que, à plusieurs reprises, j'ai pu oublier que j'étais dans un livre consacré à Charlemagne et non aux hauts faits de Clovis.

Bref – et ce sera ma conclusion provisoire : si, ce matin, je m'effrayais un peu de ces quatre cents pages, je me réjouis maintenant d'en avoir encore trois cent cinquante devant moi.

Amitiés,

Didier

Quelques heures plus tard, ceci, dans le journal :

Depuis ce courrier, j'ai lu une cinquantaine de pages de plus – soit tout le chapitre II –, et mon enthousiasme n'a fait que croître. Le rassemblement de ses quelques fidèles autour du jeune Charles (victimes de ses deux enculés de demi-frères bâtards) et leurs portraits sont d'un picaresque réjouissant : on ne se croirait pas très loin de l'abbaye de Thélème ou de la forêt de Sherwood. Mon avis – mais je me trompe sûrement – est que les cinq chevaliers fidèles ont été créés par Rémi ; peut-être pas eux-mêmes, ex nihilo, mais au moins les portraits qu'il en dresse. Il faudra que je pense à lui demander ce qu'il en est.

Mais il y a mieux et plus haut, dans ce chapitre : la première moitié est occupée par la description du chemin de croix (c'est bien de cela qu'il s'agit) du très jeune Charles, portant la dépouille de son père, Pépin, empoisonné le même jour que son épouse Berthe, entre Paris et Saint-Denis, en passant par la Montjoie. Pages d'une maîtrise parfaite, où la fatigue, la douleur, l'insensé courage deviennent perceptibles par le lecteur, vraiment ressentis par lui. Et puis, aux qualités propres du texte qu'on lit vient s'ajouter, comme en surimpression, le sentiment étrange et mélancolique que, au fond, en refaisant vivre ces chevaliers pétris de bravoure et d'honneur, toujours prêts à se sacrifier pour Dieu et le roi, mais aussi ce petit peuple de paysans, de gardes ou de marmitons, il nous réaffirme, l'air de ne pas trop y toucher, dissimulé derrière les plis de ses étoffes et les armoiries de ses écus, que la France a réellement existé, que son histoire aura été longue et fertile en très riches heures ; une vérité qui, en ces temps d'agonie où nous sommes entrés pour n'en plus ressortir, sans doute, fait à la fois l'effet d'un baume et celui d'un fer porté au rouge. En ce sens, Les Enfances de Charlemagne, en plus de son côté puissamment onirique, peut aussi être considéré comme un livre de combat.

Le lendemain, je notais ceci :

Continué la lecture du Charlemagne de Rémi, avec toujours autant de gourmandise. Les chapitres III et IV nous transportent à la cour du roi mahométan de Tolède. Les divers affrontements entre les chevaliers français et leurs homologues sarrasins (mot qui, nous rappelle-t-on en note, est pour les auteurs de chansons de geste rigoureusement synonyme de “païens”), ainsi que la bataille du chapitre IV, baignent vraiment dans une atmosphère de merveilleux, avec ses excès et ses invraisemblances que l'on ne se préoccupe pas de justifier, mais que, quand elles deviennent vraiment trop grosses, on fait passer par une invocation à Dieu ; lequel, il va de soi, ne peut que favoriser ses chrétiens au détriment des adorateurs de fausses divinités. N'y manque pas non plus l'élément cocasse représenté par le très méchant fils du roi de Tolède, Marsile ; lequel, à force de réclamer sans se lasser, la décapitation ou la pendaison de tous les Français qui défilent devant le trône de son père, finit par ressembler à la fois au grand vizir Iznogoud de Goscinny et au Chinois fou d'Hergé dans Le Lotus bleu. J'ajoute que les parties “poétisées” (décasyllabes à 4/6 ou alexandrins, tantôt rimés, tantôt assonancés) sont parfaitement enchâssées dans le cours du texte en prose et semblent être non pas les interruptions d'un voyage, mais des îles éparses dans le lit du fleuve sur quoi nous sommes embarqués, ravissant l'œil sans interrompre la navigation.

Sur quoi, l'auteur me répondait ceci :

Mon cher Didier,

Tu as bien deviné : les cinq chevaliers fidèles sont en grande partie de ma création. Dans les textes sources, ils ne sont guère plus que des noms et de vagues silhouettes.

Par ailleurs, je suis ravi que tu aies apprécié le chemin de croix de Charles vers Saint-Denis, autre passage qui me tenait à cœur.

Rémi

Que dire de plus, pour l'instant ? J'approche de la moitié, le jeune Charles est en train – ce con – de tomber amoureux de la fille du roi mahométan de Tolède (je ne la sens pas, cette péronnelle, je ne la sens pas…). Mais il y a de la vaillance dans l'air, il y a un panache impossible à imiter chez Rémi Usseil ; et ce pouvoir qu'il a, de mêler les époques en un style impérial – ce qui est bien le moins quand on parle de Charlemagne.

Je vais vous le dire bien net : toute personne qui ne se précipitera pas sur ce livre devrait décemment cesser de lire mon blog, car nous vivons à l'évidence dans des mondes différents.

mardi 1 décembre 2015

La parole est à monsieur Gabriel Matzneff


Quelques jours après la tribune du Père Benoît, il me paraît intéressant de donner à lire celle de Gabriel Matzneff, parue ici, dans laquelle il dit à peu près la même chose autrement ; la voici :

Trafalgar Square et la gare de Waterloo sont à Londres. La gare d'Austerlitz et la rue d'Arcole sont, elles, à Paris. Aux lieux, aux monuments, on donne des noms de victoires, non de défaites. De même, dans les écoles militaires les promotions de jeunes officiers prennent les noms de soldats victorieux : « Maréchal de Turenne », « Général Lassalle », « Lieutenant-Colonel Amilakvari ». Quand, par extraordinaire, il s'agit de vaincus, ce sont des vaincus qui se sont battus héroïquement jusqu'au bout, ont été vaincus avec tous les honneurs de la guerre : une des promotions de Saint-Cyr se nomme « Ceux de Diên Biên Phu ».
Quel est le suicidaire crétin qui a donné le nom de « génération Bataclan » aux jeunes femmes et jeunes hommes qui ont l'âge des victimes du vendredi 13 novembre 2015 ? C'est l'État islamique qui doit donner ce nom à ses jeunes citoyens, non la France, pour qui ce vendredi 13 novembre 2015 demeurera la date d'une de ses plus spectaculaires et déprimantes défaites.

Ce choix de « génération Bataclan » exprime un masochisme, un mépris de soi ahurissant. Et l'on est accablé par la médiocrité petite-bourgeoise, l'insignifiance des propos tenus par les survivants de cette « génération Bataclan » lorsqu'ils sont interrogés par les journalistes ou s'expriment sur les réseaux sociaux. Le zozo qui s'est mis une ceinture de cœurs autour de la taille, l'autre imbécile qui se balade avec une pancarte « Vous êtes tous super ! », le troisième qui déclare fièrement que son but dans la vie est de continuer à se distraire, à voir les copains, ces petits bourgeois qui tiennent pour un acte de courage de dîner au restaurant le vendredi soir.
S'il s'agissait de gamins de douze ans, ce serait admissible. Hélas, ce n'est pas le cas. Ceux qui se comportent de manière si niaise, si médiocre sont des adultes, des barbus. J'ai dit « ahurissant », mais le mot juste est « consternant ». Comme a été consternante la cérémonie d'hommage aux victimes dans la cour des Invalides. J'adore Barbara et je connais par cœur certaines de ses chansons, mais ce jour-là, c'est le « Dies irae » qui, après La Marseillaise, devait retentir en ce haut lieu, non une gentille chansonnette, et nous aurions été autrement saisis aux tripes si, à la place du discours fadasse de M. Hollande, un acteur de la Comédie-Française nous avait lu le Sermon sur la mort de Bossuet.

Cette niaiserie, cette médiocrité s'expliquent par le total vide spirituel de tant de nos compatriotes. Ils ne vivent pas, ils existent, ils ont une vue horizontale des êtres et des choses. Ce sont les trois petits cochons d'une chanson que M. Hollande aurait dû faire chanter aux Invalides, elle lui va comme un gant : « Qui a peur du grand méchant loup ? C'est pas nous, c'est pas nous ! Nous sommes les trois petits cochons qui dansons en rond. »
À part le pape de Rome et le patriarche de Moscou, qui, en Europe, fait appel aux forces de l'Esprit, invite les gens à la transcendance ? Personne. En tout cas, personne en France où les responsables politiques pleurnichent contre la montée de l'islamisme, mais leur unique réponse, pour endiguer cette montée, est d'interdire les crèches de Noël dans les mairies. Bientôt, j'en fais le pari, la passionnante fête de la Nativité, du mystère de l'incarnation, du Verbe qui se fait Chair, du Christ Dieu et homme, sera, comme en Union soviétique à l'époque de la persécution antichrétienne, remplacée par une fête du Bonhomme Hiver, Diadia Moroz, mouture léniniste du père Noël.

Jadis, du général de Gaulle à François Mitterrand, certains chefs d'État surent parler de transcendance aux petits cochons à béret basque et baguette de pain, les inviter à se dépasser, à lire Sénèque, Plutarque et Pascal. Aujourd'hui, l'État n'invite pas les Français à renouer avec les vivifiants trésors de leur patrimoine gréco-romain et chrétien, il en est incapable. L'État ne parle jamais de leur âme aux Français de la « génération Bataclan », et ceux-ci persistent à n'avoir d'autre souci que de gagner de l'argent, en foutre le moins possible, partir en vacances et s'amuser. Les trois petits cochons tiennent à leur vie pépère, le tragique leur fait horreur, ils ne veulent pas entendre parler de la mort, ni de l'éternité, ni du salut de leurs âmes, ni de l'ascèse, ni du jeûne, ni de Dieu ; ce qu'ils désirent, c'est continuer à boire des bocks de bière et surtout, surtout, que les vilains terroristes du méchant calife Abou Bakr al-Baghdadi les laissent tranquilles, na !

Pendant ce temps-là, dans nos banlieues où l'on s'ennuie, où au lieu d'inviter les jeunes Français d'origine maghrébine à – comme le firent naguère les jeunes Français d'origine arménienne, russe, espagnole, italienne, polonaise – lire Les Trois Mousquetaires, visiter le Louvre, voir Les Enfants du paradis, l'État n'enseigne que le football et d'abstraites « vertus républicaines » qui ne font bander personne, c'est le méchant calife qui leur parle de leur âme ; leur enseigne la transcendance ; leur explique que ce qui fait la grandeur de l'homme, comme l'enseignèrent jadis le Bouddha, Épicure, le Christ, ce n'est pas le Sum, mais le Sursum ; non pas le soi, mais le dépassement de soi ; non pas le confort, mais le sacrifice. C'est ce que ces adolescents rebelles, écorchés vifs, comme le sont depuis toujours les adolescents sensibles, ont soif d'entendre. Éduqués, instruits, ils pourraient devenir de lumineux Aliocha Karamazov, mais, grandissant parmi des adultes plats comme des limandes, ils basculent du côté du calife, de l'archange noir de la mort, du grand méchant loup. Il faut être très bête, ou d'une extraordinaire mauvaise foi, pour s'en étonner.

vendredi 27 novembre 2015