vendredi 15 juillet 2016

De la maladie mentale chez les poids lourds


Cela devient très curieux à observer, de la part de nos “autorités” aussi bien morales que politiques, ces phénomènes de déni face aux actes de guerre menés contre nous par les musulmans (oui, oui : je stigmatise ; et, circonstance aggravante, je le fais en toute connaissance de cause). Plus la violence monte, plus, évidemment, il devient difficile de masquer sa source quasiment unique, et plus elles s'y emploient, avec une sorte de frénésie dont on sent bien qu'elle a annihilé chez nos impavides élites tout sens du ridicule. Ainsi, depuis ce matin, à propos du carnage qui a eu lieu à Nice, on parle sans honte, dans diverses gazettes, de “camion fou” ou de “chauffard”. Car chacun sait, et depuis toujours, qu'un poids lourd peut soudain, et sans prévenir, perdre l'esprit. On sent bien que, si le prochain kamikaze mahométan fait huit cents morts plutôt que quatre-vingts, il va devenir un “conducteur imprudent”. On le tancera fermement pour avoir eu le pied “un peu lourd” sur l'accélérateur et, après lui avoir implacablement retiré six points sur son permis, pour le conscientiser au niveau du conduire-ensemble un juge l'enverra, dans le cadre des travaux d'intérêt général, qui ont toujours donné de si merveilleux résultats, on l'enverra donner des cours de code de la route aux enfants des écoles, afin de les sensibiliser au problème de l'incivilité routière, laquelle peut frapper n'importe qui, de 7 à 77 ans.

Quant aux rescapés, nos bons apôtres ordonnateurs de cellules de soutien psychologique les enjoindront une fois de plus de “conserver leur rage bien au chaud pour plus tard”.

jeudi 14 juillet 2016

Chaque saison a ses fêtes


Le premier jour de l'année, la tradition veut que l'on mettre le téléviseur sous tension dès midi, afin de suivre, parfois d'une oreille un peu distraite, et souvent d'un œil agacé, le concert du Nouvel An retransmis du Musikverein de Vienne. C'est un plaisir que l'on peut s'offrir partout en France, pour peu que l'on possède le récepteur idoine. 

Le 14 juillet, les réjouissances commencent un peu plus tôt et développent un nombre considérablement plus élevé de décibels ; de plus, elles ont lieu dehors plutôt qu'au salon. Elles ont surtout ceci de précieux, voire de snob, que seuls quelques happy few géographiques peuvent en jouir, à savoir la poignée de privilégiés vivant entre Évreux et Mantes. Nous voulons parler de la mise en formation de la Patrouille de France qui, attendue tout à l'heure au long des Champs-Élysées, décrit auparavant, à l'aplomb de nos crânes, de majestueuses et tonnantes arabesques à basse altitude – sans aller toutefois jusqu'à écimer trembles et peupliers. 

C'est ainsi que l'on a pu nous voir, Catherine et moi, plusieurs fois durant l'heure qui vient de s'écouler, nous précipiter dehors au moindre vrombissement collectif, abandonnant chaque fois nos activités respectives, elle la confection d'une mystérieuse salade, moi la lecture de La Maison Philibert de Jean Lorrain. Jusqu'à ce que, lentement, tout bruit de moteur s'amenuise au Levant puis disparaisse, laissant les oiseaux et les longs-courriers reprendre la maîtrise des airs.

lundi 11 juillet 2016

Bulletin de cure


Il y a donc trois jours que le geste fatal – ou qui sauve, c'est selon – a été accompli. Les prémisses en avaient été posées la veille, par un billet au titre prémonitoire : Sécession radicale (descendez de dix ou quinze centimètres, vous le trouverez). Vingt-quatre heures plus tard, vendredi, je dynamitai du bout de l'index non seulement la blogroll officielle, mais encore les blogs et forums que je tenais en liste cachée, ne conservant que deux ou trois sites d'information ; geste accompli avec tout de même une infime trémulation car je me demandais ce qui allait se produire ensuite.

Eh bien, il est arrivé que je me suis fort bien porté, depuis, de ce qui aurait pu se vivre comme un sevrage, avec son cortège d'effets secondaires, et qui n'a été qu'une libération, toute simple mais intense et fort agréable. Me dire, deux ou trois fois par jour, que, dans les cloaques où je pataugeais encore naguère, les mêmes batraciens continuent de produire les mêmes bulles méphitiques, et que j'en ignore désormais l'éclatement de surface, voilà qui ne cesse de me procurer cette sorte de frétillement des papilles que l'on éprouve juste avant la première gorgée d'un vin que l'on sait être gouleyant. Jusques aux livres que je lis, qui m'en semblent plus beaux et plus larges.

jeudi 7 juillet 2016

Sécession radicale


C'est fini, je ne peux plus. J'ai fait des efforts, pourtant ; ç'a duré plusieurs années : je m'armais de patience et de mansuétude, me disant que cela leur passerait et que, après tout, mes frères humains n'avaient jamais été parfaits, ni moi. Mais je ne peux plus.

Les z'élites et leurs zélotes peuvent être qui ils veulent, porter les noms les plus prestigieux du moment, j'ai pris, il y a à peine plus d'une minute, cette décision de rupture radicale, alors que, sur Causeur, j'avais commencé à lire un article de Jacques Sapir consacré à je ne sais déjà plus quoi (et m'en félicite) : à la troisième ou quatrième ligne est arrivé ce semblant de verbe : acter. Bien sûr, je l'ai déjà vu passer trente fois, ou cent trente, ou mil e tre ; mais, soudain, je n'ai plus pu ; et j'ai pris le large. Je n'en veux pas spécialement à M. Sapir qui, après tout, n'est qu'un économiste, c'est-à-dire l'équivalent moderne d'un alchimiste médiéval ou d'un haruspice antique : c'est tombé sur lui, c'est tout. La décision s'est formée en une fraction de seconde : à partir de tout à l'heure, je cesserai immédiatement de lire tout article faisant grincer ces sortes de crécelles à lépreux : acter, éponyme (quand il est mal employé, c'est à dire presque constamment), initier, etc.

Je vais me priver de pensées profondes ou au moins de vues intéressantes, dites-vous ? Non, je suis persuadé du contraire : je crois que toute personne me disant qu'une décision a été actée est une personne qui, littéralement, ne sait pas ce qu'elle dit, qui ne s'entend pas parler ; de même celle qui pense avoir initié un projet, ou sa voisine qui croit que Madame Bovary est le roman éponyme d'Emma. Ils barbotent et clabotent : ils ne parlent pas.

Je fais sécession ; parce qu'on m'a appris que le viol était une chose horrible, et que ces gens violent ma langue (et la leur : c'est un viol aggravé d'inceste) dès qu'ils ouvrent la bouche. Si j'avais les moyens de leur y enfoncer un tisonnier rougi à chaque fois qu'ils émettent l'une de leurs monstruosités insoupçonnées et satisfaites, franchement je le ferais avec plaisir. Mais ce serait tout à fait inutile : autant s'éloigner.

mercredi 6 juillet 2016

Terrorisme : bref manuel de soumission bêlante


Que faire, face au terrorisme ? Comment réagir pour le contrer, le réduire, l'endiguer ? On a parfois la déprimante impression que personne ne le sait. Heureusement, si ! Certains esprits plus lucides et déterminés ont compris quelles armes il fallait opposer aux assassins et, surtout, dans quelles tragiques erreurs nous devions éviter de tomber. Je vous invite donc à vous rallier sans tarder aux conseils de cet infatigable combattant de l'avenir qu'est le soldat Sarkofrance. En voici un extrait :

La terrorisme à si grande échelle vise une terreur à laquelle il ne faut pas céder. Ne pas céder consiste d’abord à ne pas réclamer à chaque attentat de énièmes nouvelles mesures répressives, ne pas instrumentaliser les drames, ne pas réagir sauf pour exprimer une compassion envers les victimes; ne pas se disputer sur l’interprétation politico-sociale à donner à l’évènement; ne pas s’indigner contre telle ou telle religion.

Donc, premier point important, qu'un vain peuple ignore trop souvent : le terrorisme vise une terreur. Deuxième point, capital : pour contrer les violences, notre seule arme est le “ne pas” : ne pas réclamer (ça ne me viendrait même pas à l'idée), ne pas instrumentaliser (quelle horreur !), ne pas réagir (sauf pour pleurnicher et allumer des bougies), ne pas se disputer (sinon : au coin !), ne pas s'indigner contre la religion (et, bien entendu, ne même pas la désigner). Au cas où l'on douterait de son propre entendement, voire de sa raison, notre débonnaire combattant du ne-pas résume en une phrase sa philosophie de bergerie :

Ne pas céder au terrorisme consiste à ne pas réagir au terrorisme autrement que dans la solidarité et l’émotion.

Traduit du patois ovinophone en langage humain, cela veut dire qu'à chaque bombe doit répondre un nouveau ruissellement lacrymal, et que le moindre Allahou Akhbar ! doit être rendu inaudible par un concert de snif ! avec chœur de bêêê ! 
  
Si, malgré ces sages et judicieux conseils, l'un ou l'autre d'entre vous se sent encore un tantinet agacé par les agissements d'éléments mal contrôlés de notre belle espèce humaine, je l'invite fermement à méditer ce dernier précepte formulé par notre bon pasteur…

Et à conserver sa rage bien au chaud pour plus tard.

Je suppose que le temps n'est pas loin où l'on nous engagera aimablement, en vue de la tonte à venir, à fournir nous-mêmes la tondeuse. Avec le sourire, pour ne blesser personne.

mardi 5 juillet 2016

Le chat, le chien et la collerette

Nous venons d'aller récupérer Golo à la clinique vétérinaire de Saint-Aquilin, suite à une bénigne opération de la patte avant gauche, pratiquée hier soir. Évidemment, afin d'éviter les léchouilleries néfastes, elle est affublée d'une collerette de plastique blanc qui lui enserre la tête à la façon d'un entonnoir : elle semble la tolérer assez bien.

Assez bien pour un chat, ces pittoresques félidés devenant fréquemment à moitié hystériques lorsqu'ils se retrouvent ainsi affublés. Plus confiants, ou d'une nature davantage résignée, les chiens s'en accommodent en général beaucoup mieux ; mais aucun, je crois, au point de Balbec.

Suite à une opération dont j'ai perdu le souvenir de sa nature exacte, il avait dû lui aussi passer par cette épreuve durant une dizaine voire une quinzaine de jours. Dès le lendemain de son retour à la maison, nous comprîmes qu'il était inutile d'attacher l'engin autour de son cou, car il ne cherchait nullement à s'en débarrasser. Au bout de trois jours, nous lui retirions dans la journée puisque, ne nous quittant jamais d'une patte, il était facile de l'empêcher de mordiller les fils de la cicatrice. Nous ne lui remettions la collerette que si nous devions sortir, et chaque soir au moment du coucher. L'affaire était fort simple. Je saisissais l'entonnoir par sa partie large et le tendait vers le chien en disant : « Balbec ! Ta collerette ! » Et, docile, avec même un rien d'empressement, il venait glisser son museau par l'ouverture étroite, avant de rejoindre son panier – ce qui n'est qu'une image car ce chien-là a toujours obstinément refusé de dormir dans le panier que nous avions acheté pour lui, préférant la dureté lisse du carrelage. 

Et voilà comment, depuis une grosse demi-heure, je ne fais que penser à ce gros ours, mort depuis dix ans, presque mois pour mois. La collerette de plastique, c'est ma madeleine à moi.

dimanche 3 juillet 2016

Mort d'un cuistre


J'ai éclaté de rire tout seul, à la surprise légèrement réprobatrice du chat. C'était en apprenant (ici, mais on le trouvera ailleurs) que le vieux politicien bredouillant et stérile qui est mort hier, demandait par testament à ce qu'un hommage national lui fût rendu, aux Invalides, en présence du président de la République. J'ignorais que l'on pût pousser la cuistrerie à ce point où elle confine à la simplesse d'esprit. Une chance que le petit bonhomme n'ait point été de confession catholique : il nous aurait requis le pape et exigé de lui un procès en béatification. Est-ce cela que l'on appelle la retombée en enfance ? Allons, que la République soit bonne fille : qu'elle le lui donne, son petit bout de diplôme post mortem ; et surtout, après cela, que l'on n'en parle plus.

Mallarmé mis en pièces


C'est à l'heure où j'apprenais la mort d'un poète – en même temps que celles d'un politicien stérile et d'un pontifiant prix Nobel – que j'assistais, réjoui et jubilant, à l'assassinat féroce d'un autre. La mise en pièces se produit vers la fin d'un roman de Jacques Laurent, au titre étrange et laid : Le Miroir aux tiroirs. Il s'agit d'un dialogue entre le personnage masculin principal, Jean Brusse, et l'une des femmes qui croisent sa route, Sibylle, qu'il héberge chez lui plus ou moins à son corps défendant. C'est elle qui sonne la charge, laquelle survient sans prévenir, alors qu'il venait d'être question de Molière et, plus brièvement, de Marivaux :

« – Ah ! Vous êtes fort pour détourner une conversation ! Mais vous ne m'empêcherez pas de vous apprendre pourquoi vous adulez Mallarmé. Par intérêt. À la radio, on interview un mec, on lui demande ce qu'il déteste le plus, il répond : « La bêtise ! » et le tour est joué, sans avoir besoin de le dire il s'est décerné un brevet d'intelligence. Eh bien, il suffit de se réclamer de Mallarmé pour être classé dans l'élite. N'importe quel bourge puant accède à l'élite, s'il sait trois vers de Mallarmé, s'il avoue, presque à contrecœur, comme on reconnaîtrait une faiblesse, qu'il a beau faire, il lui faut reprendre son Mallarmé presque chaque jour, du moins s'en réciter quelques passages, qu'il se sait incapable de vivre sans lui, qu'après tout, ajoute-t-il avec un demi-sourire inspiré, c'est un vice mais qu'il est impuissant à lutter contre. Cette sale comédie est indigne de vous.

Jean s'adossa à la cloison et demanda d'une voix patiente :

– Puis-je vous faire remarquer que jamais au grand jamais vous ne m'avez entendu prononcer le nom de Mallarmé ?

– Vous cachez bien votre jeu, d'accord ! Tous les mallarméens sont des sournois. Et pourtant vous n'êtes pas sournois alors c'est à se demander… Vraiment je ne sais pas pourquoi je vous aime.

Ce dernier mot glissa sur Jean ; il l'interprétait dans un sens anodin, dans le sens d'aimer un copain, sa mère ou les épinards. Plus sensible, peut-être parce qu'elle donnait un autre pouvoir au terme qui lui avait échappé, Sibylle se réfugia derrière Mallarmé et se hâta de reprendre son réquisitoire contre le poète abhorré, contre ses dégueulis d'améthyste, ses abîmes savants comme des chiens de cirque, sa ratatouille de clartés mélodieuses, de chevelures de glace, de robes d'airain, ses ragoûts d'azur séraphique, de joyaux en veux-tu en voilà, de suprêmes tisons, de blonds torrents et de diamants fatals.

– Ce soir, à la télévision…

– Il avait horreur de la réalité, criait Sibylle, le cancre ! Il ne savait même pas la transposer. Ses rares bons vers sont du Baudelaire, non pas plagiés mais inspirés par, ce qui est plus délictueux. Ah ! le salaud ! Avec ses bacchantes jaunes, son regard de gardien de prison, je suis sûr qu'il sentait mauvais des pieds. Et quand on pense qu'il lui a suffi d'écrire un sonnet dépourvu de sens pour que par dizaines critiques et érudits s'acharnent, en faisant avouer les mots sous la torture et craquer la syntaxe, s'acharnent à trouver un sens à tout prix comme si leur idole était un demeuré qui n'avait pas été capable d'exprimer clairement ce qu'il avait à dire, ou un aliéné dont les propos devraient être traduits par un médecin ! »

Diatribe réjouissante dans son outrance même, et dont les derniers mots sonnent comme un écho à Paul Léautaud qui, aussi bien devant les vers de Mallarmé que les romans de Dostoïevski, grommelait : « Littérature de cabanon ! », avant de retourner bien vite à Stendhal, dont il partageait la dilection… avec Jacques Laurent.

mercredi 29 juin 2016

De la peine de mort et de l'infanticide

Je ne sais ce qui m'a poussé, ce matin, en ayant terminé avec Les Sous-Ensembles flous de M. Laurent, à reprendre La Vie sur terre de Baudouin de Bodinat, auteur mystérieux et revigorant, à la manière dont peut l'être un Cioran. Quoi qu'il en soit, à la page 52 de cette élégante édition due à L'Encyclopédie des nuisances, je suis tombé sur ce paragraphe (guillemets et italique sont de l'auteur) :

« S'il y a un axiome incontestable en logique, c'est celui-ci : Nemo dat quod non habet. Personne n'est forcé à donner ce qu'il n'a pas. » Et c'est pourquoi en amour les réclamations sont un tort, mais c'est une réfutation de la peine capitale que Nodier fonde sur cet axiome : l'antiphrase est d'une conséquence rigoureuse. Personne ne peut réclamer ou reprendre ce qu'il n'a pas donné. L'argument s'en suit aisément : or, si la vie de procède pas de la société, poursuit-il, s'il lui est impossible d'en accorder le bienfait à qui n'en jouit point et de la rendre à qui l'a perdue, elle sort tout à fait des bornes du droit en s'arrogeant le privilège de la reprendre. […]

Fort bien. L'argument, en effet, me parut non seulement recevable mais en outre judicieux. Seulement, juste après, je m'avisai que, de même que Nodier avait produit une antiphrase de l'axiome latin initial, je pouvais à mon tour établir une antiphrase de cette antiphrase, laquelle me donna ceci : On est en droit de réclamer ou reprendre ce que l'on a donné. Et c'est ainsi que l'on se retrouve tout bête, d'avoir, sans penser à rien moins, justifié l'infanticide.

L'abus de Bodinat est très probablement nuisible à la santé mentale, presque autant qu'à l'optimisme sans cause.

mardi 28 juin 2016

En mai, fais ce que peux


Dans le journal de mai, il n'est question de Vénus ni de Milo. Pourtant…

lundi 27 juin 2016

L'histoire de la Grande-Bretagne vue de Lyon


Entre Rhône et Saône, on connaît à merveille son histoire de l'Europe en général, et celle de l'actuel Royaume-Uni en particulier ; on le prouve tous les jours. Voici ce qu'écrit ce matin un Croix-Roussien pur jus, à propos d'un récent référendum et de ses conséquences (les errances typographiques et syntactiques sont de son fait) :

« Quitter l’Europe et peut-être bien perdre ses alliées historiques (Écosse, Irlande du Nord), c’est une autre conséquence que Londres n’avait pas envisagé. »

Donc, de Bellecour à Perrache en passant par les Terreaux (Les Terreaux : place scandaleusement genrée…), on considère que l'Écosse est un “allié historique” de l'Angleterre, ce qui risque fort de surprendre les deux peuples situés de part d'autre des monts Cheviot. C'est faire assez bon marché de l'Auld Alliance, signée à la fin du XIIIe siècle entre la France et l'Écosse, contre l'Angleterre. Tenons-nous en là : détailler les tensions, luttes, conflits qui, depuis plus de mille ans, ont formé l'essentiel des rapports entre Anglais et Écossais demanderait au bas mot dix fort volumes, que je n'ai guère le temps d'écrire en ce moment.

Il est par ailleurs très sot, ou très fat, de s'imaginer que les soubresauts à venir (éventuellement) n'ont à aucun moment été “envisagés” par le gouvernement britannique, et qu'on est donc le premier à en formuler l'hypothèse.

Mais les Lyonnais, ça ose tout ; c'est même à ça qu'on les reconnaît.

vendredi 24 juin 2016

Quichotte en mer


J'avais vu le film à sa sortie, je devais donc avoir vingt ans, ou vingt-et-un. Je me souviens de l'avoir aimé tout en m'y étant un peu ennuyé : c'est peut-être un privilège des adolescents et des très jeunes hommes, d'être capables d'aimer même ce qui les ennuie, pour peu qu'ils aient l'impression d'y trouver une nourriture ; à moins qu'ils ne voient dans leur ennui le signe de quelques pépites se dérobant à leur entendement et, donc, la perspective de découvertes futures.

Nous avons l'autre soir, à la télévision cette fois, revu Le Crabe-Tambour ; il ne m'a pas ennuyé et m'a encore plu ; ou bien j'ai compris que l'ennui que je croyais le mien est en fait celui qui exsude des personnages principaux, de cette trilogie magnifique que montre la photo ; ennui que l'on devrait mieux appeler désenchantement, perte, repli, renoncement ou simplement chagrin. Dès le lendemain, j'ai commandé le livre, dont je suis rendu à la moitié. On y retrouve les qualités du film, sur lesquelles je n'ai guère envie de m'étendre maintenant, assorties de quelques faiblesses, notamment dans l'écriture de certains passages en forme de brefs interludes, où l'on sent un peu trop, chez Schoendoerffer la volonté de faire poétique.

Je viens de m'arrêter à la page 141 (le roman en compte un peu plus de trois cents), sur un paragraphe qui commence ainsi : « J'ai souvent remarqué que les ravages de la maladie semblent dégager les traits profonds du caractère, décaper les visages du superflu pour faire ressortir l'essentiel. chez les uns on découvre étonné une énergie inconnue, chez les autres une vulgarité, une bassesse insoupçonnée, parfois une innocence d'enfant. » Notation peu originale, et qui ne m'aurait pas arrêté si l'auteur n'avait enchaîné : « Ce qui domine, ce matin, chez le commandant, c'est sa noblesse. Sous la lumière crue de la lampe de chevet qui souligne le squelette de son visage maigre, il me fait soudain penser à Don Quichotte sur son lit de mort dans une illustration de Gustave Doré. » Or, ce commandant, atteint d'un cancer, est celui qu'à l'écran interprétait Jean Rochefort, lequel aurait dû, quelques années ensuite, devenir réellement Don Quichotte pour la caméra de Terry Gilliam, si la maladie – une vraie maladie cette fois – ne l'avait finalement contraint à y renoncer.

D'autre part, sachant par le film que, dans quelques dizaines pages, debout sur la passerelle de l'Éole, je vais accoster à Saint-Pierre-et-Miquelon, me voilà fouillant ma mémoire pour tâcher de me souvenir si, oui ou non, Eugène Nicole fait une allusion quelconque à mon Crabe-Tambour dans son Œuvre des mers. Je crois bien que non.

jeudi 23 juin 2016

Petits arrangements entre collègues

Il y avait un bon moment que je n'avais lu un petit livre aussi drôle et pertinent que celui-ci. Il fut publié en 1914, et l'étonnant est que si peu de ses parties accusent leur âge, quand la plupart d'entre elles restent d'une réjouissante – ou déprimante, ce sera selon l'angle de vue de chaque lecteur – jeunesse.

L'auteur était le frère cadet d'Henry de Jouvenel, qui, en plus d'ambassadeur et de sénateur, fut un temps le mari de Colette. Passionné de politique, et impliqué en elle, Robert écrira beaucoup dans les journaux et revues ; et c'est de ces articles que sortira cette République des camarades qui nous occupe. Ce court texte (il doit tout juste atteindre les deux cent cinquante mille signes) se présente comme une sorte de manuel d'initiation presque ethnologique à la vie politique de la IIIe République, ses coutumes, ses mœurs, ses travers, ses pesanteurs, ses aberrations, ses impuissances, etc. Il est divisé en quatre parties, elles-mêmes subdivisées, qui se présentent dans cet ordre : – Le Palais-Bourbon, – Ministres et Ministères, – La Magistrature, – Le Quatrième Pouvoir. Dans chacune, Jouvenel convie son lecteur à une sorte de visite guidée, avec une verve, un humour et un sens de la formule réjouissants (« Il y a moins de différence entre deux députés dont l'un est révolutionnaire et l'autre ne l'est pas, qu'entre deux révolutionnaires dont l'un est député et l'autre ne l'est pas »). La force du livre, en dehors de la justesse du regard et de la cruauté malicieuse du ton, vient d'abord du fait que Jouvenel était un républicain convaincu, tendance radicale, et qu'il ne peut donc être soupçonné de grossir le trait dans le but de déconsidérer “la gueuse”, comme un quelconque bras armé de l'Action française serait tenté de le faire. De fait, il annonce dès son introduction générale, qu'il va s'interdire de “céder à l'attrait du scandale”, c'est-à-dire qu'il n'exposera que les cas les plus normaux, voire banals. Le résultat est que l'on rit beaucoup, au fil de ces deux cents courtes pages, et que l'on s'ébahit encore davantage de constater que, si la République est en effet “stable”, ce n'est pas toujours dans le sens où il conviendrait qu'elle le fût. Un petit extrait, pris à peu près au hasard de ma lecture en cours :

On admire que Napoléon ait pu signer à Moscou le décret qui régenterait la Comédie-Française. Un ministre contemporain fait mieux ; de Paris, il décrète de quelle couleur il faudra repeindre les latrines du port de Toulon.

C'est que nos ministres possèdent des moyens de gouvernement qui manquaient à Napoléon : les transports rapides par chemin de fer, le télégraphe et le téléphone. Ils n'ont pas besoin, eux, de rien laisser à l'initiative de leurs subordonnés. Même lorsqu'il s'agit de la décision la plus urgente, on a le loisir de leur envoyer une dépêche, avant de rien décider.

On s'est demandé quelquefois ce qu'aurait fait Napoléon, s'il avait eu à sa disposition le télégraphe ? Tout porte à croire qu'il serait devenu fou.

Encore Robert de Jouvenel, mort à 42 ans en 1924, n'a-t-il pas connu les fantasias bruxelloises de notre époque. S'il avait pu ne serait-ce qu'entrevoir à quels sommets d'impuissance tatillonne nous allions en arriver, tout porte à croire qu'il serait devenu fou.

dimanche 19 juin 2016

De la stupidité collective des critiques de cinéma


À Élodie

Ce devait être le chef-d'œuvre de l'année 2013 (celle où un chirurgien sans scrupule m'a piqué un rognon et où la Camarde m'a niqué mon père) : Gravity. Le concert de louanges fut assourdissant, je m'en souviens. Ce film marquait, disaient-ils, un “an zéro” de l'aventure cinématographique, frappant d'obsolescence tout ce qui était, dans le genre spatial, venu avant lui. Même Kubrick, avec son 2001, était prié de se recroqueviller dans sa pauvre tombe. Dès ce moment, je doutais un peu, en raison du fait que le rôle principal était tenu par cette ridicule endive humaine de Sandra Bullock, dont il ne me paraissait pas possible qu'un cinéaste, aussi doué pût-il être, sût la métamorphoser en actrice. Mais enfin, tout le monde semblait d'accord, dans les feuilles de chou consacrées au cinéma, pour considérer le chef-d'œuvre nouvellement éclos comme un chef-d'œuvre éternel.

Finalement, je le vis. Onc ne me fut donnée semblable bouse à me mettre sous les yeux, j'en atteste. Jamais ne visionnai film plus pauvre en imagination, davantage ennuyeux et plus pauvrement interprété (il est vrai, pour dédouaner cette misérable Sandra, qu'il n'y avait rigoureusement rien à interpréter) – sorte de jeu vidéo mal boutiqué et même pas interactif.

Conclusion abrupte mais indéniable : les critiques de cinéma sont des cons.

mercredi 15 juin 2016

Cause meilleur, Causeur !


Musant sur la toile, en attendant que cessât l'orage de grêle, je tombai tout à l'heure sur un article de Causeur signé par Roland Hureaux, un contributeur occasionnel du magazine. Son titre était le suivant:

Erdogan et Poutine ne sont pas comparables

Diable ! me dis-je in petto, de quoi va bien pouvoir nous entretenir ce pauvre M. Hureaux, s'il s'interdit de comparer les deux personnages qu'il a pris pour sujets ? Je fus bien vite rassuré en m'apercevant que, les comparer, il ne faisait à peu près que cela, de l'incipit à la clausule. Et je compris alors que, tel un triste blogueux, M. Hureaux pensait que “comparable” est synonyme de “semblable”.

Dans cette même rubrique “petit pion de la parlure”, j'ai noté avec étonnement que Jean-François Revel ignorait le maniement du verbe “se départir”, qu'il conjugue fautivement comme “répartir” alors qu'il doit l'être comme “partir”. (Mais, en écrivant ce paragraphe, voici que je me demande si je n'ai pas déjà signalé ce fait étrange et un peu choquant par voie de blog. – M. Chieuvrou nous dira ça.)

dimanche 12 juin 2016

Le voleur dans la maison vide


Les copieux Mémoires de Jean-François Revel, qui portent le titre que je leur ai emprunté pour ce billet, sont une lecture nécessaire, agréable pour l'oreille car écrits dans une langue élégante et précise, titillante pour l'intelligence et réjouissante pour l'esprit, notamment en raison de l'humour qui s'y déploie partout, et qui se hausse parfois jusqu'à la pointe cruelle dans certains portraits, genre dans lequel l'auteur sait rendre son plaisir communicatif. La pointe, du reste, n'exclut pas la nuance du trait ni la profondeur du regard : on en jugera par ceux qu'il trace de François Mitterrand, de Luis Buñuel, du colonel Rémy, de Jimmy Goldsmith ou encore de Louis Althusser, pour n'en citer qu'un faible nombre. Avec les personnages qui lui semblent de moindre envergure, ou de plus consternante médiocrité, Revel peut se livrer à une exécution féroce en quelques lignes bien ajustées. Témoin ce qu'il dit (p. 580 de l'édition Plon originale) de Jean-Pierre Chevènement, nommé ministre de la Recherche par Mitterrand en mai 1981. Ce jour-là, ayant quitté la direction de L'Express depuis peu, Revel déjeune avec Raymond Aron (qui, lui, est toujours éditorialiste de l'hebdomadaire) et lui parle d'un article à ses yeux “pitoyable”, paru dans le dernier numéro. Il écrit ceci : 

« Il y était question de la récente réorganisation du Centre national de la recherche scientifique par le ministre socialiste, suivant les deux principes du Parti socialiste, c'est-à-dire d'abord l'application de critères idéologiques, ensuite la distribution des places aux amis. Le socialisme se croyait scientifique mais ne croyait pas que la recherche dût l'être. Le coup de force à la fois abêtissant et prédateur du ministre avait choqué les vrais chercheurs au point de provoquer plusieurs démissions réprobatrices. Le CNRS méritait, certes, une “révolution culturelle”, comme aimait à dire le ministre, Jean-Pierre Chevènement. Ce Lénine provincial et béat, rédacteur intarissable de tous les programmes et manifestes de François Mitterrand, appartenait à la catégorie des imbéciles qui ont un visage d'homme intelligent, encore plus traîtresse et redoutable que celle des hommes intelligents qui ont un visage d'imbécile. »

Cela dit, l'épineuse question du tabasco est toujours en suspens.

jeudi 9 juin 2016

D'où viens-tu, mystérieux tabasco ?


Ayant de lui l'image d'un homme sérieux, ne parlant jamais sans savoir, ni même par simple ouï-dire, j'ai tendance à accorder une foi de charbonnier à ce que je puis trouver dans les livres de Jean-François Revel ; vers qui, de toute façon, me pousse une sympathie spontanée, motivée par son patronyme véritable. C'est resté vrai pour ses mémoires, Le Voleur dans la maison vide – que je relis depuis hier avec une délectation sans mélange (et sur quoi je reviendrai peut-être dans les prochains jours) –, en tout cas jusqu'à la page 218 de l'édition Plon originale. Voici ce qu'on trouve, en cet ultime feuillet du chapitre IV du livre sixième (nous sommes en 1950, Revel vient d'arriver au Mexique, où il va enseigner durant trois ans) : 

« Le tabasco, ce jus de piments rouges qui sert à relever les bloody-merries [Revel orthographie ainsi, curieusement] et le guacamole (purée d'avocats), fut inventé et commercialisé, dans ses fioles si reconnaissables, par un Franco-Mexicain, Clemente Jacques […]. J'eus son fils comme élève, ce qui me valut de recevoir en cadeau assez de tabasco pour épicer tout le lac de Chapala si j'avais voulu. Par la suite, une firme agro-alimentaire américaine a racheté le brevet et changé la marque, en effaçant hélas ! la triomphale devise qui en rehaussait les étiquettes : « Esa si que pica! » (« Celle-là, oui, elle pique ! »).

Le problème est que, si l'on consulte la fiche Wikipédia de la sauce piquante en question, on y lit qu'elle fut inventée en 1868 par Edmund McIlhenny, un banquier du Maryland arrivé en Louisiane en 1840. Et l'on trouve reproduite, un peu plus bas, une publicité pour le tabasco datant du tout début du XXe siècle. L'affaire se complique encore lorsqu'on découvre qu'il existe bel et bien, encore aujourd'hui, une société mexicaine du nom de Clemente Jacques, spécialisée dans l'agro-alimentaire, et notamment dans la commercialisation de sa “fameuse recette” de piments jalapeños ; sauf que le Clemente Jacques éponyme aurait fondé sa maison en 1884, ce qui le met un peu âgé pour avoir confié son fils aux talents pédagogiques de Revel au milieu du siècle suivant.

Je crois que je vais me remettre au ketchup.

samedi 4 juin 2016

De la fiabilité de nos sens – et de notre entendement


Je suis tombé amoureux d’Édith Piaf aux alentours de ma quinzième année. Durant fort longtemps, lorsque j’écoutais sa chanson Les Amants merveilleux, je l’entendais, sans le moindre doute possible, évoquer une certaine Petite rue des airs ténus. Un jour, sans raison particulière ni disposition nouvelle identifiable, j’ai brusquement compris qu’il s’agissait d’une Petite rue déserte et nue.

Encore, dans ce cas, l’erreur restait-elle à peu près compréhensible, dans la mesure où les mots que je croyais entendre présentaient malgré tout un sens vaguement cohérent : on pouvait imaginer les rengaines d’un accordéoniste dans le lointain, ou le piano d’une jeune fille à l’étage d’un immeuble…

Le cas de mon père est plus étonnant. Lorsque lui parvenait aux oreilles, ou simplement à la mémoire, la chanson Luna Park, il suivait Yves Montand à la fête foraine en question, Dans le jour cru des longues zahartes. C’est moi qui, un soir, à la table du dîner, lui ai fait observer qu’il se promenait plutôt Dans le jour cru des lampes à arc. J’étais déjà adulte, alors, ce qui fait que mon père avait cru à l’existence de ses longues zahartes durant plusieurs décennies, sans en être plus que ça perturbé. « Ça m’a étonné les premières fois, répondit-il à ma question, mais je me suis dit qu’il devait s’agir d’une chose dont j’ignorais l’existence, ou le nom. Et puis, comme c’est ce que Montand chantait… »

En effet, une fois que l’ouïe, ou un autre de nos sens, est tombée dans une ornière de ce genre, elle ne peut plus en sortir, à moins qu’on ne l’en tire par la force : impossible d’entendre autre chose, impossible même d’envisager qu’il puisse se dire autre chose ; on échafaudera les explications les plus abracadabrantes si nécessaire, plutôt que d’envisager une éventuelle déficience de notre propre entendement. Mais, une fois que l’on a été détrompé, et que l’on a reconnu son fourvoiement, il devient tout autant impossible de réentendre ce qu’on avait cru d’abord.

Mes deux exemples – et chacun a les siens dans ce domaine – sont évidemment anecdotiques et ne tirent aucunement à conséquences. Il en va autrement dans le domaine des faits et de leurs conséquences, où les ornières sont encore plus profondes et s’en extraire beaucoup plus difficile ; certains êtres, d’ailleurs, y passent la totalité de leur existence, malgré les dizaines de dépanneuses et de tracteurs envoyés à leur secours. C’est que leurs ornières, étant de nature essentiellement idéologiques, leur sont devenues vitales, et qu’en sortir leur serait aussi douloureux que l’arrachement d’un membre. C’est ainsi que votre voisin communiste, malgré l’avalanche de preuves que vous lui présentez, continue de croire que le marxisme est une clé essentielle pour la libération de l’homme et sa félicité future ; et c’est pour la même raison que votre collègue d’extrême droite reste fermement assuré que les États-Unis d’Amérique ne songent qu’à asservir la totalité des pays de la planète, noyautés qu’ils sont, secrètement, par le lobby juif. (On notera au passage que votre voisin communiste peut très bien accomplir l'exploit, et il l'accomplit fort souvent, d'à la fois admirer un système totalitaire, de vouer aux gémonies une démocratie et d'être antisémite.)  Pour celui-ci comme pour celui-là, le voisin et le collègue, la petite rue de Piaf continuera d’être celle des airs ténus, et Montand se baladera éternellement entre deux alignements de longues zahartes.

lundi 30 mai 2016

Scène de rue avec trio d'enfants


Ils étaient donc trois, comme indiqué dans le titre, qui débouchaient d'une ruelle perpendiculaire à la mienne au moment où je parvenais à sa hauteur, me dirigeant vers la seule boulangerie de Pacy ouverte le lundi ; deux filles et un garçon, âgés de huit à dix ans : je ne suis pas spécialiste. Leurs propos, d'abord indistincts, devinrent brusquement compréhensibles à l'instant de notre réunion. L'une des fillettes disait : « En tout cas, moi c'est simple : je devrais pas le dire, mais jamais j'épouserai un noir. » Elle était elle-même la seule noire de ce petit ensemble.

Dernier printemps laborieux ?


Parce qu'il est beaucoup question de retraite, en avril

samedi 28 mai 2016

Laurent Joffrin, âne couronné


Dans le follicule subventionné qu'il dirige, Laurent Joffrin se fendait hier d'un article (signalé ici) d'une achevée sottise bien pensante, à propos de la bataille de Verdun. Il y écrit notamment ceci : 

Or, en France, en Allemagne, en Autriche, en Russie, aux Pays-Bas ou même en Grande-Bretagne, c’est-à-dire au cœur des mêmes nations qui se combattaient en 1916, les mêmes forces xénophobes sont à l’œuvre, jusqu’à remporter des succès angoissants.

On commencera par sourire de la (fausse ?) naïveté de l'auteur, qui semble stupéfait de ce que, lors d'un conflit long et sanglant, il puisse se développer parmi les peuples jetés les uns contre les autres des “forces xénophobes” ; alors qu'un gentil “vivre-ensemble” établi d'une tranchée à celle d'en face aurait été, c'est vrai, infiniment plus réconfortant. Mais ce n'est pas tout. Dès les premiers jours du conflit, en août 1914, les Pays-Bas ont affirmé clairement leur stricte neutralité et, de ce fait n'ont jamais engagé le moindre soldat dans la guerre, ni n'ont vu leur territoire occupé par aucun des belligérants. L'article du directeur de Libération s'intitule : Ne pas oublier la leçon de Verdun (ton de maître d'école, habituel chez Laurent le Mirifique) ; apparemment c'est l'ensemble de ses leçons sur la Première Guerre mondiale que M. Joffrin a oublié.

dimanche 22 mai 2016

Iron Sky, film nazilunaire


L'argumentaire était alléchant, nous y avons cédé. (Bien qu'il n'entre pas dans nos habitudes de regarder la télévision avant huit heures et demie du soir, mais les circonstances, en ce moment, sont particulières.) Donc, voici : en 1945, après l'effondrement germanique du dernier espoir de survie de la civilisation occidentale, les lambeaux du régime nazi se sont réfugiés sur la face cachée de la lune (Dark side of the moon, dans le langage adopté par ce chef-d'œuvre finlando-teuton, probablement pour un plus grand retentissement international). Il y ont construit un gigantesque complexe intersidéral en forme de croix gammée dextrogyre (ce qui est bien le moins), ainsi qu'un énorme vaisseau spatial baptisé Götterdämmerung (kolossal finesse) et destiné à reconquérir la Terre, ce qui est prévu pour 2018 : gare à vos miches. Rien que de très normal, donc, jusqu'ici.

Le film commence au moment où une mission spatiale, dont on ne comprend rien, barre en sucette et a pour résultat de larguer l'un de ses membres sur la falaise qui domine notre sympathique complexe séléno-hitlérien. Il est évidemment capturé (par des types en tenue SS mais avec masques à gaz puisqu'on est sur la lune, où il n'y a guère plus d'air respirable que dans les chambres à gaz de nostalgique mémoire). Le fait que ce cosmonaute soit noir ajoute évidemment à la perplexité de ces braves nazis, un peu déconnectés, depuis 70 ans, des réalités terrestres et des charmes du multiethnicisme.

Il y a un savant fou qui ressemble à Einstein, lequel refuse de croire que le smartphone du terrien inattendu est vraiment un ordinateur. Il y a aussi sa fille, une blonde gretchen qui donne des cours de nazisme aux enfants lunaires, à partir des cinq minutes du Dictateur de Chaplin où on le voit, sur fond de Lohengrin, jouer au ballon avec un globe terrestre, preuve indubitable que le führer voulait le bien de l'humanité. Sa rencontre avec le spatio-nègre crée chez elle une sorte de commotion racialo-sexuelle, qui va la conduire, une heure et demie plus tard, à devenir le porte-étendard à la fois de l'anti-nazisme et de l'antiracisme en acte (sexuel, toujours).

Après, l'affaire s'embrouille assez nettement, si je puis dire. On croise une présidente des États-Unis qui ressemble à Sarah Palin, sa première conseillère qui imite Bruno Ganz imitant Hitler dans sa résidence berlinoise souterraine, et deux ou trois autres de moindre importance ; et il y a une guerre terrible qui se déclenche, sans qu'on parvienne bien à comprendre qui frappe quoi, ni qui est contre qui. À un moment, deux nazis de-la-face-cachée arrivent sur terre (comme ils sont très cons, ils gardent leurs masques à gaz, ne sachant probablement pas que l'atmosphère est respirable), et on les surprend à feuilleter un magazine de cul. Ils trouvent curieux que les femmes, sur terre, n'aient pas le moindre poil là où en ont les femelles de la face cachée de la lune ; l'un d'eux note que, si par hasard elle ont conservé une certaine pilosité intime, celle-ci ressemble à la moustache de leur führer défunt (que Dieu l'ait en Sa Sainte Garde). Ils rigolent derrière leurs masques inutiles et conviennent que cela les excite quand même un peu.

À la fin, les gentils gagnent, la face cachée est violemment niquée, il manque un bon quart de lune, comme une pomme dans laquelle on aurait croqué ; et la blonde, devenue antinazie militante, parce qu'elle a finalement vu Le Dictateur en entier dans un cinéma du Bronx, roule des pelles lippues au cosmonaute divers, en lui promettant des lendemains qui batifolent.

vendredi 13 mai 2016

Le rap des vils et le rap des champs (d'honneur)


Pour une fois, on en reste tout ébaubi, la honte, l'humiliation et le ridicule nous auront été épargnés : contrairement à ce qui avait été ourdi, et sans doute parce que le calibre de cette couleuvre était encore un peu trop important pour les gosiers flasques de l'époque, le rapeur Machin Truc ne viendra pas encombrer de sa présence borborythmique les cérémonies du centenaire de la bataille de Verdun. On s'en réjouit, même si l'on sent bien que ce type d'avanies profanatrices est appelé à se reproduire et à se multiplier dans l'avenir le plus proche. Certains vont en revanche s'en affliger : ceux qui, en vertu (?) du racialisme névrotique qui les agite, se félicitaient hier à grand bruit de cette “reconnaissance” accordée aux combattants de la France coloniale, dont une doxa en parfaite contradiction avec la réalité historique veut que l'on n'en parle jamais, qu'elle soit depuis l'origine occultée. Ces ânes auto-couronnés ont évidemment tort : la venue du triste guignol pressenti eût été un crachat sur les tombes de tous les morts de la bataille, y compris ceux dont la couleur de peau fut la même que la sienne, pour la simple et forte raison qu'ils sont devenus, en tombant, indissociables à jamais les uns des autres.

À la réflexion, il aurait peut-être été intéressant de le laisser venir souiller ces champs de silence : qui sait si l'on n'aurait pas vu, alors, fouettés par quelque Victor Francen inconnu, les morts se lever tous ensemble de leur tourbe, comme dans le J'accuse de Gance, et leurs spectres piétiner solennellement les ludions invertébrés réunis autour de leur minuscule blasphémateur ? Ce n'est quand même pas tous les jours que l'on peut applaudir sans réticence au travail d'éviscération des morts-vivants.

mercredi 11 mai 2016

Dragueurs lourds, suivrons-nous d'ahan…


Tout le billet est à lire, avec lenteur, recueillement même, tant il est un concentré presque chimiquement pur de bigoterie néo-féministe, d'aigreur pro-pénale, d'auto-aveuglement immature et, finalement, d'incurable désarroi. Il est ici. Dès la deuxième phrase, se donne à voir une sorte de “panique conceptuelle”, si je puis ainsi jargonner. Relisons-la :

Nous avons énormément de mal à bien nommer les choses en matière d'agressions sexuelles parce que nos définitions ne prennent jamais en compte une chose ; le fait de ne pas tenir compte du consentement de la victime.

Madame Georgette Crêpe invente, ou au moins réhabilite, sans s'en apercevoir la phrase cacophonique : avoir du mal à bien nommer est déjà très joli, chez quelqu'un qui, pourtant, ne conçoit pas que le bien et le mal puissent avoir intimement à faire l'un avec l'autre ; ne pas prendre en compte le fait de ne pas tenir compte est encore plus beau ; la bouillie du sens atteint un parfait moelleux avec le consentement de la victime : somptueuse aporie.

Ensuite, tout l'effort de Mme Georgette Crêpe va consister à déblayer totalement le terrain, à repousser aussi loin que possible l'un de l'autre le bien et le mal, pour établir entre eux un désert barbelisé. Car dans l'univers de Crêpe, jamais aucune femme n'a fait mine d'accueillir avec froideur des avances masculines, soit pour préserver son image de fille “pas facile”, soit pour tester un peu les “motivations” du candidat. Jamais ! Ça ne se peut pas, ça ne doit pas exister. Si une femme dit “non”, c'est toujours un “non” intangible et éternel ; et si elle envisage de dire “oui”, elle est tenue de le faire immédiatement, d'une manière totalement dépourvue d'ambiguïté et de clair-obscur ; on le sent bien : l'idéal pour Mme Georgette Crêpe serait que les deux futurs partenaires signassent un contrat écrit en la double présence d'un huissier et d'une huissière.

La suite de ce long texte (les crêpes de Mme Georgette sont souvent très épaisses : on sent qu'elle ne pleure pas la pâte) pourrait être elle aussi décortiquée paragraphe par paragraphe, presque ligne après ligne ; à quoi bon ? Je n'ai pas toute la journée non plus… Le but, de toute façon, reste le même de bout en bout, même si notre dialecticienne croit varier ses prises de vue et ses angles d'attaques : il s'agit de coudre un très grand sac, que l'on nommera “agressions sexuelles” et d'y fourrer tout ce qui passe, depuis le viol en réunion jusqu'à la petite phrase qui pourrait vaguement faire penser, chez le mâle, à une légère insistance. (« Eh, M'dame, je peux t'offrir un café ? – Non, merci, c'est gentil, mais je suis pressée… – Allez, M'dame, juste un petit café : ça vous engage à rien ! » : c'était, en direct, un exemple d'agression sexuelle.)

La conclusion est trop prévisible pour être vraiment savoureuse ; la voici : 

Vos amis "draguent lourdement" ?  Stoppez-les.  Il n'y a pas de si, il n'y a pas de mais. On a tous et toutes connu de ces gens qu'on nomme dragueurs lourds car on n'ose penser que nos potes ou collègues sont des agresseurs sexuels.

Le message est limpide : ne pas être un agresseur sexuel vous-même n'est évidemment pas suffisant, ne pensez pas vous en tirer à si bon compte. Il va s'agir de revêtir l'uniforme de l'agent de police – ou la blouse du psy – et de faire rentrer vos amis dans le rang, après avoir dûment répertorié l'historique de leurs comportements intolérables. Et si ces dangereux prédateurs refusent d'entendre raison et de repasser dans le rang des dragueurs légers, nuageux, évanescents, impalpables, éthérés, alors il vous faudra vous transformer, pour le bien de chacun et du monde, en impitoyable délateur lanceur d'alerte : Mme Georgette Crêpe saura certainement vous indiquer la procédure.

mardi 10 mai 2016

De mal en pis


Aujourd'hui, 10 mai, c'est la journée où l'on est sommé de se souvenir de la traite. Et voyez comme le monde est harmonieux : les vaches ont justement fait leur apparition dans le pré dit “de derrière”. 

La traite, c'est aussi, apparemment, à quoi cherchait à se livrer un certain M. Baupin, lorsque ses mains ne se trouvaient pas occupées sur son clavier d'ordinateur : depuis deux jours, ses “victimes” se multiplient comme champignons après l'ondée ; elles étaient choristes dans le silence, elles le demeurent dans la pleurnicherie.

Avec cela, aucun blogueur n'a encore pris le temps de bafouiller le traditionnel billet à la gloire de la vieille momie qui, en des temps fort reculés, parvint au pouvoir ce jour-là. 

Mais les 10 mai sont bien encombrés, et on ne peut pas être partout.

vendredi 6 mai 2016

Washington Square, comédie de personnages


On entend dire fréquemment que Henry James (1843 – 1916) est le plus anglais des écrivains américains : ce n'est pas parce que tout le monde le répète que c'est obligatoirement faux. Les tenants de cette thèse font généralement valoir que le romancier a passé la plus grande partie de sa vie féconde à Londres et qu'il fut naturalisé anglais sept mois avant sa mort. Il reste néanmoins un écrivain américain, par l'acuité du regard qu'il porte sur la société de son pays natal (langage de journaliste : honte !), comme on peut le constater dans l'un des romans majeurs de sa maturité, Les Bostoniennes, dont je crois bien avoir déjà parlé ; et aussi par sa propension à plonger certains de ses compatriotes dans le bain de l'Europe aux anciens parapets, afin de voir quelles réactions vont se produire dans les deux sens : c'est ce qui se passe en particulier dans son Portrait de femme

Washington square est un roman à la fois très simple et complexe. Simple, il l'est par son écriture, vive et claire (ce n'est que des années plus tard que la phrase de James s'alourdira et se ramifiera, parfois à l'excès) ; il l'est aussi par son intrigue qui ne met en scène que quatre personnages : une jeune fille peu gâtée par la nature mais très riche d'espérances, son père, brillant médecin qui l'a élevée après la mort de la mère, la tante, sœur du précédent, vieille célibataire romanesque un peu folle, et, moteur de l'intrigue, le prétendant beau parleur et beau garçon mais désargenté. Aucun suspense ni coup de théâtre : dès les premières pages, on sait que le coureur de dot n'est rien d'autre que cela et que l'héritière va tomber dans ses filets ; en effet, tout se déroule exactement comme le lecteur le prévoit. Mais c'est aussi un roman complexe, en ce que ces quatre protagonistes ont chacun une personnalité ondoyante et diverse, en particulier le père et la fille, dont les rapports ne cessent de se modifier à mesure des chapitres, ou en tout cas d'être éclairés différemment par l'auteur. Ce sont des portraits superbement maîtrisés et fouillés, mais des portraits “en action”, les quatre personnages ne cessant de se révéler sensiblement différents, sous l'effet des chocs qui les jettent les uns contre les autres. Complexe aussi parce que James ne nous accorde pas la facilité de nous désigner les bons et les méchants, les généreux et les sordides, les intelligents et les stupides, etc. Chacun d'eux est un composé instable, mais tout de même homogène, de ces divers défauts et qualités, et aucun d'eux ne nous apparaît jamais comme tout à fait sympathique, ni complètement l'inverse. Le plus étonnant, peut-être, est que de ces diverses incertitudes qui forment la trame du roman, il ressort une impression de totale maîtrise psychologique : à chaque moment, même quand son premier mouvement est la surprise, le lecteur se dit que oui, en effet, le personnage devait faire ou dire exactement ce qu'il vient de faire ou dire, y compris lorsque lui-même semble s'empêtrer dans des contradictions qu'il ne contrôle pas ou peu. Il ressort de l'ensemble du roman une impression de fatalité certes pesante, mais où le drame et ses éclats sont toujours tenus en lisière.

mercredi 4 mai 2016

Vers le soir


Et surtout, il y a cette douceur, certains soirs, de paraître maîtriser le temps ; mieux : de le stopper ; un très court instant, en ce moment même. Catherine, récupérée souffrante et manchote, est allée se coucher, après deux larmes de whisky que le très-excellent Dr Pluton l'a encouragée à prendre. Comme elle ne peut, pour quelques jours, que dormir assise, je lui ai arrangé des montagnes d'oreillers,  et ce fut une répétition de l"époque assez proche où nous serons très vieux, si nous y parvenons ensemble. Le soleil s'attarde, l'obliquité de ses rayons incite évidemment à penser à la fin de toute chose, mais les derniers chants d'oiseaux semblent aller à l'encontre de cette vision naturellement pessimiste de notre vie humaine. Il est possible, pendant que j'écoute L'Offrande musicale, que Catherine grimace de douleur en tentant justement d'amoindrir celle qu'elle ressent par un mouvement millimétrique : je n'en sais rien, je suis ailleurs, loin, à deux pièces d'elle, avec cette puérile impression de veiller. Le vent léger vient de s'éteindre, tout se tait sauf Bach et le cliquetis de mes doigts sur ce clavier qui n'est pas le mien. Une sorte de paix s'étend sur le monde. Mais des bruits de moteurs, doucereux, me parviennent.

dimanche 1 mai 2016

À propos de la télévision (menus propos désagréables)


Michel Onfray devrait faire un peu attention : à devenir de plus en plus réactionnaire tout en continuant à se vouloir de gauche et “libertaire”, il s'est engagé dans un grand écart qui risque de le conduire tout droit au claquage des ligaments ; ce qui, à son âge, presque aussi avancé que le mien, est toujours fort ennuyeux. Dans sa chronique mensuelle, il chante les louanges de la télé-de-papa, et notamment de l'une de ses émissions les plus appréciées alors : La Caméra explore le temps, série de dramatiques historiques (on dirait sans doute docu-fictions de nos jours) diffusée de la fin des années cinquante au milieu de la décennie suivante. Il écrit notamment ceci : « Avec quelques autres dont Marcel Bluwal, Max-Pol Fouchet, Jean Prat, Pierre Dumayet, Pierre Desgraupes, Stellio Lorenzi a montré que la télévision pouvait être un formidable instrument d’éducation populaire, distrayant et intelligent. Avec eux le peuple pouvait être peuple et digne : ils pensaient édification et culture. Ceux d’aujourd’hui transforment le peuple en populace : ils pensent audimat et argent. La télévision est devenue une arme de destruction massive de l’intelligence. »

Je crois qu'Onfray se trompe ; non sur le fait que la télévision ait changé, bien entendu, mais quant aux causes de sa mutation. Il ne me semble pas que lorsque Jean Prat, par exemple, proposait, en 1961,  à huit heures et demie, une représentation filmée des Perses d'Eschyle, il pensait “éduquer le peuple” : il donnait simplement à son public ce qu'il le savait capable de recevoir et d'apprécier. Car, en ces années, un poste de télévision était un achat coûteux, ce qui le mettait hors de portée de la plupart des ouvriers et des paysans : la présence d'un téléviseur dans un salon restait un “marqueur bourgeois”. Il était donc logique, et même naturel, que les gens qui concevaient les programmes les adaptent au niveau culturel, réel ou supposé, de leur “cœur de cible”, ainsi qu'on ne disait pas. Cela le leur était d'autant plus, naturel, que ce niveau d'exigence de leur public correspondait en tous points au leur. On peut donc dire, en un sens, même si celui-ci n'était pas encore l'obsession qu'il est devenu par la suite, que les Lorenzi, Bluwal, Fouchet et autres se souciaient bel et bien de leur audimat, c'est-à-dire de leur audience, pour parler en français de cette époque. C'est lorsque le prix des postes s'est effondré, faisant d'eux des objets de consommation courante, qu'ils ont fait une entrée massive dans les appartements ouvriers et les maisons paysannes, entraînant une sorte de “mise à niveau” des programmes, laquelle me paraît tout à fait légitime : à partir du moment où des gens peu riches décident de dépenser une partie de leur argent pour acheter un récepteur, puis de payer la redevance annuelle, ils s'attendent à ce qu'on leur offre des programmes qui leur plaisent, et je ne vois pas au nom de quel impératif d'éducation, on irait les leur refuser. 

La télévision n'est pas devenue “une arme de destruction massive de l'intelligence”, mais est restée ce qu'elle était depuis son origine : le reflet à peu près fidèle de l'intelligence moyenne des gens qui en font consommation.

vendredi 29 avril 2016

Ciel fâché


Le ciel a brusquement haussé le ton, sa main s'est appesantie sans faiblir sur les toits et les faîtes ; l'orage a éclaté tout proche, tel un coup de théâtre, l'ordinateur s'est éteint et la lampe avec lui, sans doute à leur corps défendant ; les oiseaux se sont tus, hébétés, et nous aussi ; il ne restait que la mitraille sur les tuiles et le grand stroboscope de l'atmosphère ; plus, sur l'herbe frais taillée, les grêlons rebondissant comme un pop-corn céleste.

mercredi 27 avril 2016

Soixantaine, plan de départ et Cotentin


Il y a tout cela, dans le journal de mars.

mercredi 20 avril 2016

Les proverbes qui refoulent et les dictons qui puent


Il a tout à fait raison, ce bon Slobodan Despot : de notre grand sac à proverbes, dictons et autres adages, s'exhalent des puanteurs dont on se demande comment notre époque si délicate du naseau peut encore en tolérer l'existence. Au lieu de se passer le joint et de s'épouiller les uns les autres, les grands bâilleurs de fond des Nuits républicaines feraient bien de sortir les seaux et les moppes (québéquisme) pour s'attaquer à ces écuries d'Augias : ils auront de quoi frotter et récurer, dans cette grande nauséabondance lexicale. Il serait facile de proposer maint autre exemple, mais cantonnons-nous à celui de Despot : chat échaudé craint l'eau froide ; c'est de la plus obscène imprécation ! Car enfin, cessons un instant de nous focaliser sur ce malheureux greffier et sa mésaventure aquatique pour élargir le concept : qu'insinue-t-il, ce dicton, si bonasse de première apparence ? Qu'un matou ébouillanté une fois passera ensuite le reste de sa vie à se méfier même de l'eau froide ; dans le doute, si on peut dire. Est-ce que cette pusillanimité féline ne serait pas un peu amalgamiste sur les bords ? C'est comme s'il ignorait ce que nous savons, nous, êtres pensants, parfaitement : que 95 % au moins des étendues d'eau sont délicatement tièdes, d'un calme absolu, et ne demandent qu'à clapoter en excellente harmonie avec tous les chats de la création. Et il faudrait que ces mares, ces étangs, ces rus, ces lacs et ces rivières pâtissent éternellement d'un injuste ostracisme, sous prétexte qu'un jour, ce crétin à coussinets et moustaches a eu l'imprudence – bien blâmable au fond – de s'approcher un peu trop près d'une lessiveuse pleine d'eau bouillante ? Ce serait un comble ! On fait très bien, finalement, de tenir les chats en haute suspicion.

lundi 18 avril 2016

Le Moulin sur la Floss


Il est encore trop tôt pour parler de cette œuvre de George Eliot : commencée hier matin, je n'en ai lu qu'à peine deux cents pages sur les sept cents qu'elle comporte. Mais c'est que je n'en pouvais plus, ouvrant ce blog, de retomber chaque fois sur la une du fanzine communiste, avec l'olibrius débraillé et agressif qui s'y pavane. Donc, mieux vaut le buste pensif, douloureux même, de la grande romancière anglaise.

Sachant que Marcel Proust avait dit plusieurs fois, dans ses lettres, mais aussi, je crois bien, dans tel ou tel article écrit pour la NRF, son admiration pour Le Moulin sur la Floss, j'essaie de relire le roman “avec ses yeux” – toutes proportions gardées, il va de soi –, pour tenter de discerner ce qui a pu l'y séduire et quelle parenté avec sa Recherche on y trouvere éventuellement. Pour cette première partie (sur sept) que je viens de finir, et qui baigne dans un climat d'enfance pouvant en effet rappeler Combray, ma récolte n'est pas si mauvaise : j'ai coché trois ou quatre pages, en me promettant d'y revenir une fois le livre terminé. Le ferai-je ? C'est toute la question.