jeudi 1 décembre 2022

Winston aux manettes


Ce fut le cas durant une bonne partie de novembre.

lundi 28 novembre 2022

La franchise est la première qualité d'un défunt


 Joachim Maria Machado de Assis est un écrivain brésilien, ce qui est loin d'être le cas de tout le monde. Il est né à Rio en 1839, d'un père mulâtre descendant d'esclaves et d'une émigrée portugaise. Il quitte l'école à 12 ans pour se mettre à travailler. Autodidacte, il apprendra ensuite le français, l'anglais, l'allemand, le grec ancien ; et se forgera une culture comme on en souhaiterait à tout le monde (mais peut-être que, peuplé uniquement de gens cultivés, le monde se révélerait invivable : hypothèse à considérer sérieusement) et sera l'un des co-fondateurs de l'Académie brésilienne des lettres, dont il deviendra le premier président.

Je suis occupé à relire le premier volume de ce qu'on appelle sa “trilogie réaliste” – par opposition à ses premiers écrits, encore entachés de romantisme –, lequel s'intitule Mémoires posthumes de Bràs Cubas. Le titre n'est nullement mensonger puisque, dans le premier des 160 courts chapitres du livre, le narrateur nous expose en effet les circonstances de sa mort toute récente. Et nul ne songerait à mettre ses paroles en doute puisque “la franchise est la première qualité d'un défunt”.

Ensuite, le senhor Cubas va nous raconter sa vie, la présentant comme une mosaïque plutôt que comme une fresque, tantôt ironique, tantôt macabre, parfois d'un pessimisme noir, lequel est tempéré par un humour vif, lui-même adouci par le voile de la mélancolie, “cette fleur jaune, solitaire et morbide, au parfum enivrant et subtil”.

Machado de Assis est mort en 1908, dans la ville qui l'avait vu naître. Ce qui est d'une cohérence louable.

vendredi 25 novembre 2022

Mari et les sept nains

 

Tiago est un nain andalou. Il vit à Ubeda, où il est tour à tour, chaque jour, cireur de souliers, aide-coiffeur, garçon de ménage au couvent des Carmélites, pourvoyeur de menus services en tous genres pour Mme Polentinos, la tenancière de l'hôtel de passe où il loge. En outre, il se rend tous les après-midis chez don Luis Fernandez de Los Cobos, vieil aristocrate aveugle à qui il lit le journal, et en particulier les comptes rendus tauromachiques ; pour complaire au vieillard, il lui invente des corridas imaginaires lorsque celles du journal ne sont pas propres à satisfaire ses marottes d'aficionado. Un jour, à la suite d'un événement particulier, il décide de quitter l'Espagne pour rendre enfin visite à sa correspondante épistolière qu'il n'a jamais vue – et il part pour Lisbonne. Tout cela prend quelques semaines.


Art est un nain nord-américain, il vit à Chicago. Métis d'un noir et d'une Mexicaine, il est pianiste, comme Art Tatum qu'il révère et dont il porte le prénom. Il n'écoute jamais Lester Young ni Thelonious Monk, parce qu'ils lui font peur. Il déteste les chiens, mais aime beaucoup Wren, la jeune Chinoise fumeuse de joints qui travaille à l'Étoile de Siam, la gargote asiatique occupant le bas de son immeuble de brique, planté au milieu d'un terrain vague. Art est sur le point de sortir son premier disque, mais se fâche avec son producteur, avant de se rendre au Park Wyatt, où il doit accompagner une fille de famille qui enterre sa vie de chanteuse médiocre. Un jour, à la suite d'un événement particulier, il décide de traverser l'Atlantique pour rendre enfin visite à sa correspondante épistolière qu'il n'a jamais vue – et il part pour Lisbonne. Tout cela dure une journée.

Jacques est un nain de Gascogne. Contrefait, bossu, boiteux, sa description fait penser à Michel Petrucciani, sauf qu'il ne joue pas de piano contrairement à Art. Entre son père et sa mère, il porte tous le poids moral de sa propre disgrâce et se laisse traîner de lieux de pèlerinage consacrés en fontaines miraculeuses sans jamais protester. Après la mort de son père devenu alcoolique, il se fait lui-même alcoolique, au sein de la même bande de Gascons dont il devient une sorte de mascotte. Puis, renonçant à l'alcool, il prend le chemin de Compostelle : c'est Jacques le Minus – son surnom à l'école – claudiquant à la rencontre de Jacques le Majeur. Un jour, à la suite d'un événement particulier, il décide de rendre enfin visite à sa correspondante épistolière qu'il n'a jamais vue – et il part pour Lisbonne. Tout cela s'étale sur de nombreuses années.

En dehors de leur correspondante lisboète, ces trois nains n'ont aucun point de contact entre eux (même si, un jour, sur une plage des environs d'Arcachon, Jacques lit un roman de la Série noire se déroulant à Chicago). Quant à la correspondante, elle apparaît une fois dans chacun de ces trois chapitres, en une très courte annotation rédigée à la première personne, imprimée en italique – et c'est pour nous avertir que le temps n'est pas encore venu pour elle d'intervenir dans l'histoire.

Elle ne ne prend vraiment la parole que dans les toutes dernières pages de cette première partie, intitulée assez mystérieusement (mais en fait pas tant que ça) : Les Invités sont des fuyards. C'est pour nous présenter, brièvement, les quatre autres nains qui, d'un peu partout, s'apprêtent eux aussi à converger vers Lisbonne…
 
 
Dans la seconde partie du roman de Pierre Veilletet dont je parle ici, apparaît donc la mystérieuse correspondante de Lisbonne, narratrice éponyme répondant au nom de Mari-Barbola. Il s'agit de la naine que l'on voit au célèbre tableau de Velazquez, Les Ménines – titre que Mari-Barbola dit ne pas aimer : elle préfère l'appeler La Familia –, sur la droite de la toile, avec le chien couché à ses pieds.

Car tel est le scoop que nous assène le romancier bordelais : en cette fin de vingtième siècle – le livre est paru en 1988 –, Mari-Barbola, arrivée d'Autriche en 1649, avec sa maîtresse Marie-Anne, bientôt Mariana, qui s'apprête, à 14 ans, à devenir reine d'Espagne en épousant son oncle, Philippe IV, Mari-Barbola la naine est toujours vivante ! Il n'y a d'ailleurs aucune raison d'en douter puisqu'elle est là, devant nous, à nous raconter certains épisodes de sa très longue vie, dont elle-même ne s'explique pas très bien la pérennité.

Mais pourquoi cette correspondance assidue avec les sept nains que j'évoquais en commençant ? Quelle raison de les réunir à Lisbonne, où elle vit depuis de nombreuses décennies dans un isolement presque complet ? Qu'attend-elle d'eux et de leur réunion autour d'elle ? Que veut-elle leur donner ou leur prendre ? Quel secret leur confier ou leur arracher ?

Je ne vous en révélerai rien. Comme le dit un jour, à la Casa del Tesoro, Velazquez à Mari-Barbola : « Tout est caché. » 

À moins d'ouvrir et de lire le roman de Pierre Veilletet.

samedi 19 novembre 2022

Paree sera toujours Paree !


 Le 23 avril 1945, Churchill, Premier ministre pour encore un petit trimestre, adresse au Foreign Office la note suivante :

« Je ne considère pas qu'il faille modifier les noms qui sont familiers depuis des générations en Angleterre pour suivre les caprices des étrangers qui habitent dans ces contrées. Il ne faut surtout pas abandonner Constantinople, même si l'on peut préciser ensuite Istamboul entre parenthèses à l'intention des ignares. La malchance poursuit toujours les gens qui changent le nom de leur ville. Si nous n'y mettons pas le holà, la BBC se mettra à prononcer Paris “Paree”. Les noms étrangers ont été faits pour les Anglais, et non les Anglais pour les noms étrangers. Je date cette note de la Saint-Georges. »

Et moi, cette note, pour peu que l'on remplace “Anglais” par “Français” dans l'avant-dernière phrase, je la contresigne avec vigueur le jour de la Sainte-Élisabeth de Hongrie ! Mais force est de constater que, sur ce front comme sur tant d'autres, nos positions ont considérablement reculé : nous n'en sommes plus à défendre Constantinople, hélas, mais à tenter de préserver Stamboule des attaques de l'Istanbul des anglophones ; encore ce combat-là est-il déjà largement perdu. 
 
Peut-être est-il encore temps de préserver Pékin de la malfaisance de mes ex-confrères, qui croient passer pour bien informés et plus intelligents chaque fois qu'ils écrivent le ridicule Beijing. En revanche, je crains fort qu'il ne faille passer Ceylan et Formose par profits et pertes, pour faire semblant de nous accommoder des pénibles Sri-Lanka et Taïwan
 
 Et je ne serais qu'à demi surpris – quand même je le serais douloureusement – si, demain, dans telle ou telle feuille de chou prétendument française, je voyais apparaître un incongru London en remplacement du vieux Londres.

Ville qui, l'air de rien, nous ramène à sir Winston et à sa note.

vendredi 11 novembre 2022

L'effet Westlake

 

À Jacques Étienne, qui comprendra.

 

Quelqu'un qui pénétrerait sans prévenir dans notre salon, vers le milieu de l'après-midi, pourrait penser qu'il vient d'entrer par mégarde dans la salle de repos d'un asile d'aliénés, voyant ces deux presque vieillards, chacun dans son fauteuil, les yeux baissés vers les genoux et ponctuellement secoués, chacun à son tour et à intervalles presque réguliers, par un petit rire aussi soudain que vite étouffé. 

C'est que Catherine et moi sommes, depuis quelque temps, plongés dans les romans de Donald Westlake, lesquels ont sur nous deux cet effet hilarant et spasmodique. En plus, comme nous lisons les mêmes, mais ni en même temps ni obligatoirement dans le même ordre, chacun commente ensuite pour l'autre le passage qui l'a fait pouffer – tout en sachant qu'il est mauvais pour qui surveille son poids de pouffer entre les repas.

Une turne de dingues, je vous dis.

jeudi 10 novembre 2022

Charlux fiat

Quatre heures et demie, 

profiter des derniers éclats du soleil d'automne 

avant qu'il ne disparaisse derrière le toit des voisins :

la preuve par le chien.

 


 

jeudi 3 novembre 2022

Léger retard à l'allumage…


 

… retard dont l'explication est donnée fin octobre.

samedi 29 octobre 2022

Des gars, des eaux

Donald Westlake, 1933 – 2008.

 Imaginez cela : juste avant de vous faire serrer par la police fédérale, vous avez eu le temps de planquer votre magot – sept cent mille dollars – dans un cercueil plombé et d'enterrer icelui  à l'abri des regards, juste derrière la bibliothèque de Putkin's Corners, une petite ville de l'État de New York. Quand vous ressortez du pénitencier, 26 ans plus tard (pour cause de surpopulation carcérale et quand bien même vous aviez pris sept fois perpète), personne n'a mis la main dessus, là n'est pas le problème.

Votre problème, c'est que, profitant que vous aviez le dos tourné, l'État a édifié un gigantesque barrage et noyé toute la vallée de Putkin's Corners : vos sept cent mille dollars gisent désormais par vingt mètres de fond. Or, à 70 ans, vous comptez très fermement sur eux pour vous permettre de prendre votre retraite de malfrat ascendant psychopathe léger sur une plage mexicaine. Comment faire ? Votre première idée est d'aller demander de l'aide à votre ancien compagnon de cellule, John Dortmunder. Lequel, pour vous dissuader de faire sauter le barrage à la dynamite en noyant au passage les quelques centaines d'habitants de la vallée en aval, va s'efforcer de trouver une solution plus économe en vies humaines.

En vies humaines mais pas en péripéties, déconvenues et embardées de tous genres ; d'autant que Dortmunder a fait appel aux services d'une bande de guignols génétiquement approximatifs, qui semblent souvent être le résultat d'un accouplement entre les Tontons flingueurs et les frapadingues de Fantasia chez les ploucs.

Au fil des six cents pages de ce Dégâts des eaux (éditions Rivages/noir), Donald Westlake va faire découvrir beaucoup de choses qu'ils ignoraient à ses lecteurs, depuis la plongée en eaux troubles jusqu'à la découverte d'une ville fantôme de l'Oklahoma, déserte à l'exception d'un tireur embusqué qui, depuis 26 ans, guette sa proie humaine dans la lunette de son fusil. Et si les pignoufesques héros de cette épopée devront bel et bien s'immerger dans le lac de barrage, c'est davantage dans l'hilarité que les lecteurs de Weslake seront plongés.

Avec, en prime, la fort agréable certitude, une fois l'aventure achevée, de pouvoir retrouver John Dortmunder quand ils le voudront, puisque Donald Westlake a fait de lui le personnage central d'une bonne dizaine de ses romans, écrits dans la même tonalité de fun majeur.


jeudi 13 octobre 2022

J'ai les mémoires qui flanchent…

 Une même question me revient chaque fois que je lis un livre du genre “mémoires” – en ce moment, par exemple, les Confessions de Rousseau : comment font-ils ? Comment font ces gens pour avoir gardé présents et ordonnés dans l'esprit autant de souvenirs, d'anecdotes, de pensées qu'ils ont eu trente ou quarante ans plus tôt, avec leur chronologie, leurs enchaînements, etc. Il me semble que si on me mettait devant une page blanche (qui d'ailleurs serait plutôt un clavier…) avec pour mission de rédiger les miens, de mémoires, on ne tirerait pas dix pages de moi. Et il ne faudrait pas s'attendre à découvrir une sorte de fleuve dans sa continuité et la logique de son cours : ce serait plutôt quelques ilots secs et lointainement parsemés sur une mer immense dans laquelle l'essentiel de mes jours resterait englouti.

Bien sûr, on peut supposer que, parmi ces mémorialistes, certains ont pu s'appuyer, le moment venu, sur la masse de documents qu'ils avaient pris soin de collecter et conserver durant leur vie, du journal qu'ils tenaient depuis leur plus jeune âge, etc. Mais ce n'est pas le cas de tous. 

Rousseau par exemple, au moins dans sa jeunesse, que je parcours à sa suite actuellement, a mené une vie assez itinérante, voyageant de Turin à Annecy, d'Annecy à Paris, puis à Lyon en passant par Genève ou Vevey, et ainsi de suite, se déplaçant presque toujours à pied et, donc, avec un très mince bagage : on ne le voit pas s'encombrer d'une masse de documents le concernant, année après année. Du reste, s'il avait eu cette habitude, ou s'il avait tenu un journal, il n'aurait sans doute pas manqué de nous le dire, précisément dans ces Confessions qu'il a écrites en son vieil âge. 

Enfin, bon : le mystère demeure entier pour moi, fait d'incompréhension mêlée d'une assez forte  et respectueuse admiration devant des cervelles si bien ordonnées.

samedi 8 octobre 2022

Courte fable onomastique


De Basses qu'elles étaient, les Pyrénées et les Alpes éprouvèrent un jour le besoin de se faire Atlantiques et de Haute-Provence ; 

froissées de se voir Inférieure, la Loire et la Seine exigèrent d'être désormais Atlantique et Maritime ; 

pour finir, les Côtes du Nord renièrent le Septentrion pour devenir d'Armor.

Mais, durant ce temps, le Bas-Rhin demeura ce qu'il était. 

Ce qui tendrait à prouver que les Alsaciens sont sensiblement plus intelligents que le reste des Français ; 

ou, en tout cas, moins sensibles aux séductions vulgaires du tourisme.

vendredi 7 octobre 2022

La phobie des grosseurs


 Mince alors : j'ai encore raté le coche de la modernité ! J'ai passé environ quarante ans de ma vie en avoisinant les 110 kg. Et c'est quand je me décide enfin à redescendre sous la barre des 90 (pas de beaucoup, pas de beaucoup…) que se mettent à éclore comme champignons après l'ondée divers mouvements de gras.ses-du-bide fier.e.s de l'être et flétrissant la grossophobie (systémique, forcément systémique) des gens à peu près supportables esthétiquement. Trop injuste !

Si j'étais resté sagement obèse, à l'heure qu'il est je serais moi aussi une minorité stigmatisée ; ma cellulite deviendrait une construction sociale, et je pourrais bomber la graisse qui m'a longtemps tenu lieu de torse. Les nègres, les gouines, les travelos, les nains, les moutons à cinq pattes et les aigles à deux têtes : tous seraient aujourd'hui mes frères et mes sœurs en oppression, et c'est avec des larmes de gratitude qu'ils viendraient se réchauffer entre mes moelleux bourrelets. Tous ensemble, les chairs tremblotantes, relevant fièrement nos multiples mentons, nous marcherions d'un même pas dindonnesque vers un avenir où adipeux ne rimerait plus qu'avec radieux.

Au lieu de ça – maudite balance ! – je suis condamné à rester un mâle blanc de plus de cinquante ans, périmé, nauséabond, patriarcal, et j'en oublie certainement. Me voilà même privé du malicieux plaisir d'imaginer le méchant tour de reins infligé à mes porteurs de cercueil.

Et si je me remettais au sucre et au gras ?

dimanche 2 octobre 2022

Cachez ce nègre que je ne saurais voir

 

Dans la dernière “entrée” de mon journal de septembre, mis en ligne hier, je promettais un billet ici à propos d'une chose qui tout à la fois m'amusait et m'agaçait dans la très-remarquable série Sur écoute. Donc, comme promis, voici :

 

Précisons d'emblée que mon sujet d'agacement amusé – ou d'amusement agacé – ne concerne nullement les gens qui ont créé, produit, réalisé la série : il ne regarde que les petits Français qui ont présidé à l'établissement des sous-titres en leur langue.

La première saison de Sur écoute a pour thème central le trafic de drogue dans une cité pauvre de Baltimore, ce qui implique que la quasi-totalité des acteurs jouant les “méchants” soient des noirs (je sais, c'est très mal, mais je n'y puis rien) ; des noirs qui, entre eux, ne cessent de se traiter de nigger. Ils le font sans paraître y songer plus que cela, un peu comme, au zinc d'un bistrot de quartier de chez nous, deux amis peuvent s'appeler “ducon” ou se traiter d'andouille : fraternellement, pour ainsi dire.

Seulement, il y a des gens chez qui cette innocente manie a entraîné, on le devine facilement, de très violentes poussées de fièvre, ce sont donc nos concocteurs de sous-titres français. Ah ! ce mot de nigger sur lequel ils revenaient sans cesse buter : on sent qu'ils auraient donné allègrement dix ans de leur vie pour la voir s'évanouir, cette grenade dégoupillée ! Et le pire, ce qui comblait leurs nuits de cauchemars terrifiants, au cours desquels ils se voyaient muter en d'ignobles racistes systémiques faisant le jeu de l'extrême droite, le lit du Front national, l'avenir radieux du fascisme renaissant, le pire était que, pas à tortiller, il leur allait bien falloir le traduire, ce fucking mot digne des heures les plus sombres de notre histoire ! 

On imagine très bien nos trois ou quatre galériens du verbe, réunis autour d'une table, par un petit matin aussi blême que leurs visages secoués de tics et venteux comme une série B d'épouvante. Sur la table, des gobelets en carton contenant un café pâlot et refroidi, ainsi que quelques débris de donuts, lesquels ont été préféré aux croissants afin de s'imprégner d'une ambiance typiquement américaine, propice à leurs travaux d'alchimistes linguistiques. Après un long silence, épais comme une conscience de lyncheur du Sud profond, le chef du “pool traduc” prend la parole. Dans sa voix, il y a tout l'enthousiasme d'un condamné à l'ordalie au moment où il va poser son pied nu sur le lit de charbons ardents :

– Bon, c'est pas le tout, il faut quand même qu'on règle cette histoire… Donc, je vous repose la question : comment est-ce qu'on traduit ce nigger sur lequel on bute depuis trois jours ?

– Perso, je comprends même pas comment ils ont pu se servir d'un mot aussi dégueulasse, intervient Maëlle, la petite blonde acnéique qui est la recrue la plus récente du pool. Quand j'y pense, ça me révolte, moi ! Alors que…

– On n'en est plus là ! coupe sèchement le grand chef. Le mot, il y est, tout le monde pourra l'entendre. Il s'agit maintenant de le traduire ! Vous pigez le truc ? Le traduire en essayant de ne pas heurter les sensibilités diverses…

– Je suppose dit alors Bertrand, un grand brun que les autres soupçonnent de voter “plutôt à droite”, que tu n'envisages pas de traduire au plus près et d'utiliser le mot

– C'est bon ! l'interrompt violemment le grand chef, tandis que Maëlle roule des yeux effrayés dans tous les coins de la pièce, comme s'ils cherchaient à débusquer d'éventuels micros. Pas la peine d'appuyer lourdement ! Mais, pour te répondre une bonne fois : non, en effet, on n'utilisera pas le mot que tu allais prononcer. En aucun cas ! Donc, retour à la case départ : il faut en trouver un autre…

– Pourquoi pas “black” ? suggère alors le petit Pascal, la bouche pleine de donut. En général, ça passe tout seul, black…

Le grand Bertrand a un petit sourire narquois (que Maëlle, sans rien dire, juge déplaisant) :

– Sauf qu'on est quand même payé pour traduire des dialogues de l'anglais vers le français, je vous rappelle ! Si on se met à remplacer des mots d'anglais par d'autres mots d'anglais, on risque de nous dire, en haut lieu, qu'on se fout du monde et qu'on vole la thune !

– Ben alors, pourquoi pas “noir” tout simplement ? dit Maëlle. Même si désigner les gens par leur couleur c'est un peu la porte ouverte aux dérives les plus dangereuses, c'est encore ce qu'il y a de plus neutre, noir, non ?

– En plus, noir, c'est même pas une couleur : juste une absence… ajoute Bertrand, en laissant tomber son gobelet vide dans la corbeille à papiers.

– C'est quand même un peu plat, soupire le scrupuleux Pascal, qui se flatte souvent, lors de leurs séances de travail, d'être “un amoureux du juste mot”. Ça ne rend pas le côté un peu brut, assez violent même, du nigger originel… Les téléspectateurs des quartiers populaires risquent de ne pas s'y reconnaître…

Quelques secondes de silence. Maëlle résiste à l'envie de dire qu'un ange passe. Le grand chef tape du plat de la main sur la table et se renverse sur le dossier de son siège inclinable :

– Je sais ! Je crois que j'ai trouvé : on n'a qu'à dire renoi !

– Renoi ? risque Pascal, comme s'il s'avançait pieds nus sur des éclats de verre.

– Noir en verlan, explique le grand chef avec un peu de condescendance. Plus j'y pense, plus je trouve ça parfait, renoi ! Le verlan, c'est bien perçu par tout le monde, c'est gentil, ça fait un peu chanson de Renaud. Pas le moindre soupçon de racisme dans renoi !

– D'accord, mais si on veut être vraiment égalitaire, il faudrait appeler les blancs des queblan… risque Maëlle, mais personne ne l'écoute. 

L'atmosphère se détend brusquement, l'humeur est à sabler le champagne, mais la machine du couloir ne propose que du café, du thé et un chocolat imbuvable. En tout cas, on revient de loin. On peut se remettre au boulot l'esprit serein : le maudit nigger s'éloigne en grinçant des dents, furieux de cette exemplaire résistance des petits Français à ses tentations ignobles…


Et voilà comment, dix fois par épisode, avec dix épisodes dans la saison, j'ai dû endurer ce stupide “renoi” – d'autant plus incongru qu'aucun autre mot en verlan n'apparaît jamais dans aucun dialogue –, uniquement parce qu'une bande de traducteurs dégonadisés a reflué en tremblotant devant la face grimaçante et odieuse du mot “nègre”.

samedi 1 octobre 2022

Merci Bernard

Bernard Frank, 1929 – 2006

 Nous nous sommes beaucoup fréquentés, en septembre.

Avec un vif, et j'espère réciproque, plaisir.

mercredi 28 septembre 2022

Le Plaisir et la Honte : Figaro ci, Figaro là

 

J'ai passé sept mois de ma vie dans cette prestigieuse publication, de juin à décembre 1979, tout frais décentré du CFJ, maison à peine moins prestigieuse quoique nettement plus jouvencelle. 

J'y avais été embauché par Maurice Baudoin, qui avait alors la haute main sur la fabrication du magazine, et qui, en outre, parce que les deux maisons étaient voisines, donnait une fois par semaine un cours de mise en page aux étudiants du CFJ qui avaient choisi cette option peu glorieuse, et dont j'étais pour des raisons qu'il serait trop long d'exposer ici. Il m'avait proposé un contrat, non en raison de mes talents artistiques, à peu près inexistants, mais parce que je savais le faire rire et que, quand il invitait notre petit groupe à dîner, à l'issue de son cours tardif, j'étais un de ceux qui tenaient le mieux la table ; ce qui, aux yeux du critique gastronomique qu'il était aussi, n'était pas un mince mérite. 

J'apprends à l'instant par Dame Ternette que Maurice Baudoin est toujours de ce monde, ce dont je le et me félicite chaudement.

Je n'étais à l'évidence pas fait pour ce travail de secrétaire de rédaction/maquettiste, ce qui explique mon passage éclair. Pourtant, je ne me souviens pas de m'y être ennuyé, même si j'ai dû y faire des choses ennuyeuses ; comme, par exemple, relire soigneusement la prose grisâtre, hebdomadaire et morne de Jean d'Ormesson. Sa double page s'appelait Chronique du temps qui passe : elle avait le pouvoir, pour son relecteur, de le faire passer très lentement.

Les rodomontades de Louis Pauwels étaient à la fois plus brèves (une seule page) et plus divertissantes par le côté matamoresque de leur auteur, mais enfin il lui tenait un peu trop souvent à cœur de prouver qu'un écrivain de sa stature n'avait rien à craindre du ridicule, à partir du moment où l'avenir de la France dépendait de son souffle et de sa carrure.

Une fois la semaine, ce grand dadais noiraud et servile de Michel Droit apportait les textes qu'il avait sélectionnés pour emplir la page “histoire”, c'est-à-dire un digest de ce qu'on avait pu lire dans le Figaro 40 ans auparavant, semaine pour semaine. J'étais plus spécialement chargé de cette page-là, qui était amusante à composer, car il fallait lui donner autant que faire se pouvait l'aspect qu'avaient les journaux des années d'avant-guerre, avec leur débauche de caractères différents, dans les titres notamment. Amusante mais assez vite répétitive…

Non, le seul authentique plaisir de la semaine, c'était celui de devoir relire et “habiller” les Propos de table de l'irrésistible James de Coquet. Jamais on ne vit octogénaire à la plume plus sautillante, primesautière, malicieuse, et parfois même profonde sans avoir l'air d'y toucher, sans rien en lui qui pèse ou qui pose. Ce bonheur-là, pouvoir lire le nouveau Propos avant le commun des acheteurs, et faire en sorte qu'il se présente dans le monde sous son meilleur jour, ce bonheur suffirait à ne pas me faire regretter mes sept mois de maquette.

Un dernier mot, qui n'est pas à ma gloire. Dans mon troisième quatrième paragraphe, évoquant d'Ormesson, j'ai souligné l'adverbe “soigneusement”. Voici pourquoi.

Un soir assez tard, au “marbre” de l'immeuble voisin, j'étais occupé à une ultime relecture de la Chronique du temps qui passe. C'est au moment où mes yeux se posaient sur le tronçon de phrase suivant : « … ces guerres se sont succédé », qu'un démon a littéralement pris possession de mon cerveau, annihilant toutes mes facultés de jugement, et m'a fait ajouter un horrible “es” au bout de “succédé” ; et c'est avec cette consternante bévue que le magazine a paru.

La semaine suivante, j'ai eu “l'honneur” de voir M. d'Ormesson-de-l'Académie-française me consacrer un court paragraphe de sa chronique, bien sûr pour fustiger le zèle intempestif d'un correcteur, ignorant une règle d'accord que tout enfant de dix ans devrait connaître.

43 ans plus tard, je n'y repense jamais sans un discret sentiment de honte ; ce billet en atteste.

vendredi 23 septembre 2022

Pas de rebords à mes épaulettes



 Catherine m'annonçant tout à trac que nous allions, ce soir, dîner d'une tourte, j'ai aussitôt et automatiquement – vous auriez fait pareil – repensé à la célèbre “tourte aux cailles”, ce délice plus linguistique que gastronomique. 

C'est alors qu'a surgi dans mon esprit cette question inédite et saugrenue : la science du contrepet existe-t-elle dans d'autres langues que le français ? Y a-t-il moyen de se régaler entre amis d'une bonne tourte aux cailles en anglais ? En chinois ? En serbo-croate ? En wolof ? En patois du Limousin ?

Le bon sens, la logique voudraient que l'on répondît par l'affirmative, pour la bonne raison que… yapadréson, justement. Pas de raison qu'une seule et unique langue permît ces facéties syllabiques et que les autres en fussent insupportablement frustrées. Il n'empêche : je ne parviens pas à me représenter ce que pourrait être une contrepèterie allemande, espagnole, arménienne ou tamoule. 

D'un autre côté, le fait d'être demeuré, ma vie durant, strictement monoglotte ne doit évidemment pas être étranger à cette non-représentation…

mardi 20 septembre 2022

Rewriter au carré

 Je ne sais comment ce souvenir m'est revenu, rien ne l'annonçait. Il doit y avoir une dizaine d'années de cela. À France-Dimanche, nous sommes au moment de ce qu'on appelle un peu pompeusement la “seconde conférence de rédaction”.  C'est-à-dire que les sous-fifres, en rond autour de la grande table, résignés comme des chevaux de labour exténués aux antichambres de l'abattoir, vont prendre connaissance de leur pensum de la journée.

Le mien est un fait-divers, travail que je déteste et que l'on sait en haut lieu que je déteste. « Pas pu faire autrement, il n'y avait plus que toi, dit Philippe B., ci-devant directeur de la rédaction, en me faisant passer une double page d'un journal que je n'identifie pas tout de suite. Mais je suis sûr que que tu vas t'en tirer avec le brio qu'on te connaît ! »

Habituelle vaseline… J'ai déjà compris que, ne disposant que de cet unique article de presse pour seule documentation, il allait me falloir en pomper toute la moelle sans que cela se voit trop. Bref : plagier aussi insidieusement que possible. Manœuvre peu honnête mais délicate, dont nous sommes assez peu, ici, à être capables. D'où la vaseline évoquée plus haut.

La double page vient de Détective. Je m'en amuse dans mon coin car, à cette époque, je fais en toute discrétion – les patrons n'aimant pas que leurs animaux de trait bouffent à d'autres râteliers que le leur – des piges de rewriting dans cet hebdomadaire qu'on ne présente plus, et où Philippe Muray eut son coin d'étable bien avant moi.

Évidemment, les moins endormis de mes douze lecteurs ont déjà pressenti la suite : l'article que Philippe B. vient de me confier, c'est moi qui l'ai pondu – je veux dire : réécrit – une semaine plus tôt pour le compte de Gabriel de M., ci-devant rédacteur en chef de Détective. Je vais donc devenir, c'est une première, rewriter au carré.

Du coup, l'affaire devient plus intéressante et un peu étrange : une sorte d'auto-émulation vient d'entrer en jeu. Le défi que je me lance – et relève aussitôt de l'autre main – va être de faire mieux que moi-même. De passer la mesure dont je suis l'étalon. De me relire sans complaisance pour mieux me dépasser. Et, bien entendu, de livrer un produit différent bien que racontant exactement les mêmes choses. Ça valait la peine, pour une fois, de mettre l'ordinateur sous tension…

Je me souviens d'avoir croisé Philippe B. deux ou trois heures plus tard dans le couloir. Ou bien était-ce aux lavabos, who cares ? Lui d'ordinaire chiche de commentaires complimenteux me dit que je m'en étais bien sorti, et que mes cinq feuillets étaient nettement plus agréables à lire que les sept ou huit de l'article original (un peu paresseux à son avis) ; sans que, pour autant, il y manquât la moindre information.

Il me semble ressentir encore ma réaction d'alors : le Didier Goux de France Dimanche ne conçut aucun plaisir particulier des lauriers directoriaux ; en revanche, celui de Détective se sentit vaguement humilié de son abaissement.  

La schizo n'était plus très loin.

mercredi 14 septembre 2022

Ah, comme la guerre est parfois reposante !


 Très déçus par notre re-vision de Breaking Bad ces jours derniers (finalement abandonné au début de la quatrième saison), nous avons hier repris Band of Brothers, la série conçue et produite par Spielberg et Tom Hanks, centrée sur ce qu'il advint des troupes aéroportées américaines aux alentours du 6 juin 1944, en notre belle Normandie. C'est excellent et reposant.

Excellent parce que… eh bien, parce que, voilà tout : l'excellence n'a nullement besoin d'être justifiée, étayée, argumentée.

Mais “reposant”, vraiment ? Oui ! Oui, il est très reposant de regarder une série presque entièrement peuplée d'hommes, c'est-à-dire non encombrée par ces épouses mi-pleurnicheuses, mi-acariâtres dont les Américains semblent systématiquement affligés – sans même parler des odieux têtards qu'elles s'empressent généralement de leur pondre. 

Reposant de les voir, ces hommes, ne pas se mettre à trembler et à postillonner de terreur dès que la température dépasse de deux ou trois degrés les “normales saisonnières” – lesquelles, de toute façon, n'existaient pas en 1944.

Reposant de constater que leur xénophobie s'exprime de manière franche et virile, à coups de grenades défensives, de pains de TNT et de rafales balayantes de mitraillette.

Reposant de voir que, s'ils respectent scrupuleusement les gestes barrières vis-à-vis de leurs camarades allemands, c'est uniquement parce que ceux-ci sont planqués dans des nids de mitrailleuses lourdes ; et quand ils leur donnent assaut, c'est casqués, mais sans masque.

Reposant enfin de s'apercevoir que, pour ce qui est de leur “identité de genre”, tous ces garçons semblent être résolument binaires ; et que s'ils sont en proie à un insidieux racisme systémique, celui-ci ne les empêche ni de dormir – quand l'occasion s'en présente –, ni de tortorer leur boîte de singe sans s'inquiéter le moins du monde de savoir si bouffer du corned beef ne serait pas dangereux pour la planète.

Et en plus tout ce petit monde fume.

Reposant, je vous dis.

vendredi 9 septembre 2022

Une histoire de bites


 C'est une courte blague, prise au vol entre les pages de Time to turn, le dernier volet de la pentalogie que l'on doit à François Taillandier et qui s'intitule La Grande Intrigue. Elle est racontée par l'un des personnages, juste après la dispersion des cendres sur le trottoir de la rue de Belleville d'un autre personnage. L'affaire peut paraître bizarre, comme ça ; mais “dans le contexte”, elle s'explique fort bien. Quoi qu'il en soit, voici la chose :

Ce sont deux bites qui se croisent dans un couloir de la fac. « Dis donc, s'exclame l'une, tu as l'air drôlement tendue ! – Il y a de quoi, répond l'autre : dans deux minutes je passe à l'oral ! »

Je ne la connaissais pas, j'ai souri.

Il est à craindre qu'elle n'amuse pas grand-monde, parmi les quelques âmes en déshérence qui hantent encore mes propres couloirs. Mais enfin, comme billet du jour, c'était ça ou feue la reine d'Angleterre, alors…

dimanche 4 septembre 2022

Épépé ou l'enfer sous la langue

Ferenc Karinthy, 1921 – 1992

 Le thème d'Épépé est curieux en soi : un spécialiste des langues – il en connaît plus ou moins deux douzaines – s'envole pour Helsinki où il doit participer à un congrès international de linguistes, ce qu'il est lui-même et non des moindres. 

Au lieu de cela, suite à une erreur qu'il ne s'explique pas, il atterrit dans une ville immense et inconnue, dont les habitants, atrocement nombreux absolument partout, parlent une langue qui lui est radicalement étrangère et qui va lui demeurer résolument impénétrable. 

De leur côté, les dits habitants – qui semblent former un pot-pourri de toutes les races et ethnies possibles – sont incapables de saisir le moindre mot dans aucun des idiomes que lui-même maîtrise. Pour corser l'affaire, la langue locale s'écrit dans un alphabet radicalement différent de tous les systèmes de notation que notre malheureux héros est capable d'identifier.  

Que va-t-il lui arriver ? C'est tout l'objet de ce roman étrange, fantastique, irréel… et assez copieusement “fout-la-trouille”.

L'auteur de ce livre était hongrois, ce qui est, on en conviendra, une excellente raison pour se pencher sur le problème des dialectes imbitables (qu'Agnès D. ne se sente nullement offensée de cette remarque !). Il poussait l'originalité jusqu'à s'installer à son bureau en short de sport ; et aussi, en toute fin de parcours, à mourir un 29 février.

Mais, bissextile ou non, il pouvait défunter tranquille : il avait, vingt ans plus tôt, écrit ce roman, aussi remarquable qu'unique.

jeudi 1 septembre 2022

Escale à Saint-Pierre


 C'est ce que nous fîmes vers la fin d'août.

dimanche 21 août 2022

Bella ciao ou : Stendhal sous la dent


 En ayant, tout provisoirement, fini avec Léautaud, que je relis avec amour, délice et orgue depuis quelque temps, il m'a paru naturel, après lui, de reprendre les écrits autobiographiques (ou “égotistes”) de Stendhal, pour lesquels l'ermite de Fontenay (langage de journaliste) a toujours professé la plus grande admiration. 

Mais quel triste volume, que cette Pléiade-là ! 

C'était dans les années quatre-vingt, je ne saurais être plus précis. Je venais tout juste de l'acheter, probablement en la librairie de M. Pain, à Neuilly. Ce devait être l'été, et à coup sûr le week-end, car, sitôt arrivé chez mes parents, à La Ferté-Saint-Aubin, j'étais allé m'installer sur une chaise longue, au jardin ; avec Stendhal donc. 

Je l'ai abandonné durant quelques minutes, un peu plus tard, le temps d'une miction, d'un café, ou que sais-je. Quand je suis revenu, la chienne berger allemand avait eu tout le loisir de déchiqueter la couverture, recto, dos et verso, ainsi que les 144 premières pages du livre que j'avais eu la bêtise de poser dans l'herbe. 

Cette chienne s'appelait Bella. En trois coups de dents, elle était devenue beyliste.


lundi 15 août 2022

Propos d'un jour sans pluie


 Devant comme tout le monde subir depuis des semaines les glapissements des écolos, nous promettant dans un avenir proche d'innombrables morts dans des abominations de sécheresse, j'éprouve un plaisir furtif mais intense à faire tourner mon lave-vaisselle à moitié vide.

vendredi 12 août 2022

Longue vie au président Ben Abbes !


 À un moment de notre conversation, je disais hier à Michel D. que, venant de relire le Soumission de Houellebecq, je m'étais surpris à espérer qu'un tel scénario – élection d'un président musulman, instauration d'une charia light… – arrive effectivement en France. 

Pour avoir le divin plaisir de voir s'éteindre d'un coup les démences du wokisme, que cessent les criailleries des LGBT et autres allumés de la bite ou perturbées de la touffe, qu'un grand coup de balai soit donné à l'Éducation nationale, et spécialement à l'Université, pour en chasser les toqués (aux deux sens du terme) qui y font aujourd'hui la loi. 

Et enfin, pour voir réduites au silence et à l'inocuité les racailles violentes qui poignardent à droite et à gauche en toute impunité. 

Bref, j'étais, entre cochonnailles et pâtisseries, à deux doigts de me convertir à l'islam.

Comme il s'agit de ne pas s'emballer inconsidérément, je vais peut-être commencer, plus sagement, par cesser de me raser ; et, pendant que j'y suis, remplacer mon bob Ricard par un joli turban à carreaux…

samedi 6 août 2022

Revenons à Houellebecq

Si je devais qualifier Anéantir en trois mots, je dirais que c'est : un roman ambitieux manqué. Contrairement à ce dont je pensais me souvenir de ma première lecture il y a quelques mois, le livre n'est pas composé de deux mais bien de quatre histoires différentes : 1) les mystérieux attentats terroristes, 2) les rapports familiaux et conjugaux des Raison, 3) la campagne électorale présidentielle de 2027 et la personne de Bruno Juge, le ministre des Finances, 4) le cancer de Paul Raison. 

En soi, cette abondance n'est évidemment blâmable en aucune façon. Après tout, il n'en va pas autrement dans Guerre et Paix, par exemple. Le problème est que, dans le roman russe, la puissance de Tolstoï parvient à unifier ses différentes histoires, à les fondre dans le creuset de son génie, si je puis dire. Chez Houellebecq, ça tire un peu à hue et à dia. Certes, les quatre histoires sont plus ou moins reliées entre elles… mais le lecteur se rend assez vite compte qu'elles le sont plutôt moins que plus, si bien que toutes les quatre ont tendance à s'ensabler, à s'évanouir comme un fleuve qui, en son delta, se sépare en tellement de bras qu'ils finissent par disparaître avant d'avoir atteint la mer. 

C'est vrai en particulier de l'histoire des attentats terroristes, qui ouvre le roman avec une force hégémonique, revient ensuite de manière épisodique et déjà moins convaincante, avant de s'évaporer totalement dans l'air. Il est vrai que, dans les cent ou cent cinquante dernières pages, tout tend à disparaître, et que le roman “polyphonique” que l'on vient de lire mute brusquement et complètement en une sorte de “monographie du cancer” que rien ne laissait prévoir (ou anticiper, pour jargonner comme Houellebecq, qui semble raffoler de ce verbe imprécis et malgracieux…).

Mais roman manqué n'est pas synonyme de livre sans intérêt, et Anéantir en a beaucoup – que je pourrais détailler si j'en avais envie ou si j'étais grassement payé pour le faire. Disons que Houellebecq, là, fait un peu penser à un homme qui aurait conçu et fabriqué tout un assortiment de matériaux précieux, à la fois ingénieux et élégants, souvent introuvables ailleurs, mais qui, avec eux, n'aurait finalement réussi qu'à bâtir une maison toute de guingois et, pratiquement, peu logeable – mais néanmoins très séduisante.

Qu'on se débrouille avec ça.

lundi 1 août 2022

Vers les Champs-Élysées


 Comme chaque année au mois de juillet

mercredi 27 juillet 2022

Un Italo chasse l'autre

Effet du grand âge, effet agaçant et même pénible, il m'arrive de plus en plus fréquemment d'oublier le nom de personnages qui me sont pourtant fort familiers (le genre dont on dit généralement : c'est énervant, je ne connais que lui…). Autant que faire se peut, je m'efforce de ne pas aller le rechercher, ce nom, ailleurs que dans ma mémoire délabrée ; environ deux fois sur trois, au bout d'un temps variable, j'y parviens en effet, ce qui constitue chaque fois une petite victoire bien agréable. 

Le pis arrive lorsque, au nom que je cherche, vient inopinément s'en substituer un autre, dont je sais qu'il n'est pas le bon, mais qui s'installe quand même à l'avant-scène, prend aussitôt toutes ses aises et la place, rendant impossible la survenue du nom véritable.

Cela vient de se produire à l'instant. Je ne sais pourquoi, ayant commencé à relire Le Roman de Ferrare de Giorgio Bassani, je me suis mis à songer à La Conscience de Zeno, roman de… de… J'ai cru un moment que je m'en sortirais tout seul. C'est alors qu'a surgi Italo Calvino. Je savais bien entendu que jamais Calvino n'a écrit La Conscience de Zeno ; mais, une fois sorti de l'ombre, ce bougre de Rital refusait d'y rentrer, et même me regardait en ricanant bêtement ! La tête et l'œil bas comme un pigeon blessé, il m'a bien fallu me traîner jusqu'à la Case pour rendre à Italo Svevo son dû.

Ce qui m'étonne le plus est que le prénom commun à Calvino et à Svevo ne m'ait pas mis sur la bonne voie, tel un complaisant aiguillage. C'est sans doute le signe que le mal progresse : bientôt, je ne saurai même plus que ces Italo-là ont pu, un jour, écrire des livres…
 
Dans un sens, je serai sans doute plus tranquille.


 

dimanche 24 juillet 2022

De l'idéologie comme maladie mentale


 Il existe, me semble-il, une analogie – une ressemblance, des points communs – entre les idéologies et ce qu'on appelait naguère la dépression nerveuse.

D'abord, les deux ont leur siège dans le cerveau, qu'ils colonisent tel un virus ;  elles ont aussi cette capacité d'altérer, parfois gravement, sa vision du monde chez l'individu qui se trouve frappé de l'une ou de l'autre. Mais le point de rencontre le plus frappant n'est pas là.

Un homme psychiquement vérolé par une idéologie quelconque va très rapidement se trouver en proie à la plus vive stupéfaction en constatant que l'ensemble de l'espèce humaine n'a pas, en même temps que lui, ouvert les yeux et accepté comme seule recevable la vision déformée qu'il a désormais de ses semblables, de leurs interactions et de l'univers dans lequel ils se meuvent. Et plus l'idéologie dont il est la proie présentera un caractère asilaire, plus ce phénomène sera important et évolutif : la stupéfaction se muera en indignation avant d'aboutir, tout aussi rapidement, à une inextinguible soif de répression envers les non vérolés.

C'est un phénomène qui se rencontre dans tous les groupes idéologisés, mais qui est particulièrement criant, à notre époque, chez les autoproclamés “écologistes” ; lesquels, quand ils disent (et malheureusement font, si l'occasion leur est laissée) absolument n'importe quoi et proclament comme vérités révélées les plus ébouriffantes aberrations, se mettent à hurler à tous les complots dès qu'ils constatent que l'humanité entière n'est pas impeccablement rangée derrière eux, prête à baiser dévotieusement leur nouveau drapeau, leur étendard-du-jour.

Un homme plongé dans la dépression, surtout dans les premières phases de la maladie, réagira de manière quelque peu similaire. Un dépressif, c'est très souvent quelqu'un qui est persuadé que ses yeux viennent de s'ouvrir, que son esprit a enfin atteint à une forme supérieure de lucidité, laquelle lui permet de contempler enfin le monde et les hommes pour ce qu'ils sont réellement et depuis toujours : un enfer peuplé de damnés. Des damnés qui, à ses yeux, continuent de vivre dans une sorte de rêve cotonneux, ou sous l'emprise de substances sécrétées par leur propre cerveau et qui leur masquent la réalité de leur condition, que lui-même vient de découvrir dans toute son horreur.

Il existe pourtant une différence essentielle entre ces deux maux, la dépression et l'idéologite : constatant l'aveuglement obstiné de ses semblables, et le déplorant, l'homme dépressif ne cherchera pas pour autant à les faire taire ou à les enfermer ; ni même à tâcher de leur imposer taxes et interdits. Plutôt que de les accuser, il se contentera de les plaindre – et d'éprouver une persistante sensation de dégoût devant leur stupide appétit d'existence.


mercredi 20 juillet 2022

Diamants at Tiffany's ou Breakfast sur canapé


 Tout est parti de Tolstoï. Relisant Guerre et Paix, l'envie – assez naturelle – m'est venue de revoir le film tiré du roman par King Vidor, avec dans les principaux rôles, Mel Ferrer (André Bolkonski), Henry Fonda (Pierre Bézoukhov) et la délicieusement irrésistible Audrey Hepburn (Natacha Rostov). Ne trouvant pas le film seul, j'ai acheté un coffret contenant sept films mettant cette dernière en vedette – ce qui tombait bien, Catherine ayant, quelque temps avant, émis le souhait d'en revoir quelques-uns. Le dit coffret est arrivé hier.

Comme je n'avais lu que mille pages de l'épopée tolstoïenne, qu'il m'en restait donc encore six cents, il n'était pas question d'aborder tout de suite le film de Vidor ; nous avons donc opté hier soir pour le Breakfast at Tiffany's (Diamants sur canapé) de Blake Edwards. Le film reste aussi savoureux qu'il l'était dans mon souvenir, peut-être même davantage.Mais je me suis rendu compte que j'avais complètement oublié la présence, tout au long, de monsieur Yunioshi.

Il s'agit d'une sorte de Japonais de bande dessinée (il porte le même dentier proéminent que les méchants Nippons d'Hergé dans Le Lotus bleu), si invraisemblablement burlesque qu'il semble avoir sauté tout droit d'une bobine datant de l'époque du muet pour atterrir là sans trop savoir pourquoi. Le côté saugrenu du personnage est accentué par le fait qu'il est joué par Mickey Rooney.

Il pourrait n'être rien de plus que l'une de ces silhouettes surréalistoïdes dont Blake Edwards aime parsemer ses films. Mais c'est dans les bonus – les boni ? – qu'il prend pour nous sa véritable dimension post-moderne. Ces compléments de programme ont été concoctés quarante ans après le film, soit au tout début de l'actuel millénaire. Et, à propos de ce pauvre monsieur Yunioshi, c'est, chez tous les intervenants, un festival de regrets, de repentance, de remords, de bats-ma-coulpisme, pour avoir osé donner des Japonais, et je suppose des jaunes en général, une image aussi déplorable, attentatoire à leur honneur, etc.

Et l'on se sent un peu triste de voir que même Blake Edwards se frappe la poitrine et se lacère mentalement le visage pour avoir osé un tel sacrilège racial, lui chez qui on aurait aimé trouver un esprit un peu moins dépendant des miasmes asilaires de l'époque. 

On est même, pour ce bref documentaire, allé dégoter deux ou trois Asiatiques des deux sexes officiels, afin qu'ils viennent geindre face caméra à propos de la “blessure” que leur a infligée monsieur Yunioshi lors de leur découverte du film. C'est d'autant plus curieux que, d'ordinaire, ce sont des gens qui ne pleurnichent pas pour des riens, contrairement à d'autres races, ethnies, peuplades qu'il est inutile de nommer une fois de plus. On supposera que, chez ceux-là, leur côté américano-progressiste l'a emporté sur leurs racines soleil-levantines…

Tout cela nous a un peu pas mal éloignés de Tolstoï et de la Guerre patriotique de 1812 (nom donné par les Russes à ce que nous appelons, nous, la Campagne de Russie). Revenons-y et terminons avec lui.

Cherchant le film de King Vidor évoqué plus haut, je suis tombé sur celui de Sergueï Bondartchouk, réalisé cinq ou six ans plus tard, en Russie évidemment. Film en quatre parties, tout comme le roman lui-même, et d'une durée de huit heures – ou six heures trois quarts dans sa version courte.

Quelque chose me dit que je ne résisterai pas très longtemps à l'envie que je sens poindre de le commander…

dimanche 17 juillet 2022

Macadam cowgirl


 La période qui s'étale du 14 juillet aux derniers jours d'août est propice, on le sait, aux grands travaux de réfection routière. C'est pourquoi, en ces journées de grosse plume caniculaire, je tiens à exprimer toute la commisération que j'éprouve pour ces hommes qui, en ce moment même sans doute, sont amenés par leur profession à s'adonner à ce type d'exercices physiques.

Première chose : j'ai bien conscience de l'incongruité de ce que je viens d'affirmer, dans la mesure où, fascistoïde à tendance nazillarde, je suis censé ne ressentir envers ces gens-là, qu'une solide indifférence moirée de quelque mépris.

D'autre part, je précise que j'ai employé le mot “homme” non pas au sens d'homo mais bien à celui de vir. Car, avec ou sans plume, il faut bien reconnaître que le scandale perdure, de ces entreprises de travaux publics furieusement antiparitaires qui s'obstinent à ne faire travailler que les mâles de l'espèce, alors que, il n'en faut point douter, les candidates se pressent chaque jour en foule à leurs guichets d'embauche, si désireuses d'aller elles aussi se colleter avec marteaux-piqueurs et excavatrices le long de nos belles autoroutes ensoleillées, sous l'œil bénévolent de leurs guides, ces petites sœurs de parité organisées en congrégations à but non lucratif.

mardi 12 juillet 2022

Vivent les anarchistes fumistes !

Les anarchistes sont généralement des cons. En tout cas, on a le plus souvent l'impression qu'il s'agit là de gens n'ayant pas encore complètement réussi à accéder à l'âge adulte. D'ailleurs, plutôt que libertaires, on devrait les appeler des pubertaires. Cela dit, il y en a tout de même quelques-uns dans le tas qui méritent d'être découverts et fréquentés. 

C'est le cas de Marius Tournadre, auquel Pierre Moulier – l'homme à qui rien de ce qui touche à l'Auvergne n'est étranger – vient de consacrer un livre, savoureux comme un pavé de salers saignant. Il est vrai que, quand on est porté à l'humour voire à une certaine truculence de l'esprit, le sujet était en or.

D'abord, quelle idée, quand on a vu le jour dans le Cantal et que vos parents vous ont sagement prénommé Louis Jacques, d'aller vous faire appeler Marius, comme n'importe quel clampin de Canebière ? Ce ne sera là que la première excentricité de notre Tournadre. Car bien que mort à 40 ans, en 1901, sa vie fut convenablement remplie, malgré qu'il en ait passé une assez bonne partie dans les diverses prisons de la République.

Détailler les facéties, les mystifications, les “foutages de bordel électoral” auxquels s'est livré Marius Tournadre durant la dernière décennie du XIXe siècle déborderait de notre cadre et, finalement, reviendrait presque à paraphraser tout le livre de Pierre Moulier, en prenant le risque d'en amoindrir la verve. 

Disons simplement que, durant ces nineties de l'autre siècle, Marius a tout fait pour mériter amplement cette double épithète d'“anarchiste fumiste” que Moulier lui décerne comme on décerne une médaille. Son génie pour foutre la République cul par-dessus tête lui a valu que le pompeux Jaurès lui consacrât un discours au Palais Bourbon, et qu'il eut même, en 1892, les honneurs d'un article dans le New York Herald Tribune, ce qui n'est pas donné au premier “anar” venu.

À l'époque où d'autres jetaient des bombes dans les cafés parisiens, Marius Tournadre avait choisi d'affubler de gros nez rouges et de chaussures de clown les importants de la société de son époque, ce qui était à peine plus pardonnable… mais permettait tout de même d'éviter la bascule à Charlot. 

Lorsqu'il eut fini d'allumer ses lampions contestataires et de faire exploser ses pétards libertaires, on vit Marius Tournadre quitter Paris et revenir, presque sagement, mourir à Marchal, ce village de Haute Auvergne qui l'avait vu naître. Et où Pierre Moulier, cent vingt ans plus tard, est venu le tirer de son état de gisant pour lui faire effectuer sous nos yeux un dernier tour de piste.

Lequel mérite amplement votre attention et vos applaudissements.