jeudi 2 avril 2020

Je dois être maso…


Je ne vois pas d'autre explication que lui, le masochisme, à mon attitude depuis le début du Grand Claquemurage. On prétend parfois que la lecture est une évasion, et qu'elle serait donc idéale en période de confinement. D'abord, il y aurait à dire, sur cette assimilation hâtive : lecture = évasion. Si l'on pense à la bande dessinée ou au roman policier, oui, peut-être… Mais enfin, admettons une seconde que ce soit également vrai pour la littérature. Ma réalité de ces jours derniers, c'est que loin de la rechercher, cette évasion, je pratiquerais plutôt ce que l'on pourrait appeler le surconfinement, voire l'overclaquemurage.

Dès l'aube, juste après avoir déconfiné le chien, j'ouvre les Récits de la Kolyma, de Varlam Chalamov. C'est pour me glisser dans un baraquement surpeuplé – la nuit – ou au fond d'un gisement aurifère – le jour. Quand ce n'est pas au sinistre “isolateur”, c'est-à-dire au cachot. Et lorsque, par hasard, je dois effectuer mes douze heures de travail quotidien à l'air libre, à abattre et transporter des mélèzes, par exemple, je me retrouve emprisonné dans une sorte de carapace invisible, infrangible, constituée par les -50° implacablement celsius qui paralysent mon corps mais aussi mon cerveau.

L'après-midi, j'abandonne Chalamov au profit de Grossman, Vassili : Vie et Destin. Certes, je quitte sans regret la Sibérie septentrionale, mais c'est pour plonger dans d'autres types de surconfinement. Car, là, je ne cesse de sauter, au gré des courts chapitres, d'un camp stalino-léniniste à un Lager nazi, en un va-et-vient qui fait que, en moins d'une heure, s'abolissent presque entièrement les différences entre le paradis communiste et l'enfer hitlérien. Et lorsque je parviens à quitter l'univers carcéral, c'est pour me retrouver à Stalingrad, circa 1942, dans la fameuse “Maison n° 6 bis”. Elle est peuplée de soldats russes qui forment le dernier bastion empêchant les troupes allemandes de progresser plus avant vers le cœur de la ville. On est claquemuré là-dedans comme dans un bunker, mes enfants, je ne vous dis que ça. La mort est comme chez elle, elle passe par les fenêtres, dans un sens comme dans l'autre. Durant les rares moments d'accalmie, je partage l'ordinaire de ces valeureux retranchés : pommes de terre germées et à demi gelées qu'ils ont trouvées à la cave, arrosées par l'eau croupie de la citerne de chauffage, qu'il vaut mieux faire bouillir avant de la boire, sinon c'est la rébellion intestinale féroce : vous voilà prévenus.

Pour finir la journée, je retrouve avec délice mon petit confinement normand, conjugal, douillet, presque complice. Il ne me reste plus, pour attendre le dîner, qu'à me divertir de quelques mots croisés. C'est-à-dire à me replacer, une fois de plus, volontairement, devant une grille.

Je dois être maso.

mercredi 1 avril 2020

Et journal rima avec viral


Inutile, je pense, de préciser quel fut le principal sujet

de ce mois de mars

vendredi 27 mars 2020

Expérience troublante, limite alzheimerienne


C'est en cherchant ici même, dans ce blog, ce que j'avais bien pu y écrire par le passé à propos de Iouri Dombrovski – grand écrivain russe – que je suis tombé sur un genre de petite nouvelle. Écrite en 2009 et, visiblement, par moi.  Non seulement je ne me souvenais pas d'avoir jamais pondu ce machin, mais même après relecture, le texte persiste à me rester totalement étranger, à n'éveiller aucun écho dans ma vieille cervelle exténuée. Du coup, pour ne pas rester seul dans ce désarroi, je vous l'impose à nouveau. À l'origine, la nouvelle s'intitulait


LE SIGNE


Lorsque Jules-Antoine parvint à s'extraire du cratère dilaté que formait le sexe déployé de sa mère, Ronald ne vit que la stupéfiante coiffe de cheveux noirs qui ornait la tête de son fils. Il en conçut une fierté hors de proportions, qui l'étonna lui-même au point de cesser de filmer l'accouchement de Sandra, dont le visage blême et transparent lui parut à ce même instant fort laid. Mais, tout de suite il revint à ce casque pileux qui jonchait le crâne du nouveau-né, cependant que, le cordon coupé, la sage-femme s'ingéniait à tirer des pleurs et des cris de l'enfant, sans doute pour bien le persuader tout de suite de ce qu'allait être sa condition humaine. Ayant obtenu un plein succès, elle posa précisément Jules-Antoine sur ventre de sa mère, laquelle s'arracha avec quelque peine le sourire attendri que l'on voit aux jeunes accouchées, à la télévision. Ronald posa une demi-fesse sur le matelas dur et eut un court mouvement du menton en direction du bébé, autour de qui les bras de sa mère venaient de se refermer doucement :

- Tu as vu, ma Sandrette ? Ses cheveux... C'est bon signe, non ?

Ronald fut très surpris de voir le visage fatigué de sa femme se tendre, puis se ramasser autour de la bouche en une ébauche de rictus douloureux. Elle ne semblait pas analyser comme lui la pilosité précoce de leur héritier.

- Moi, ça m'inquiéterait plutôt... finit-elle par soupirer, en combattant l'envie qu'elle avait de détourner les yeux de cette chevelure incongrue. Ce ne serait pas un genre de dérèglement hormonal, quelque chose comme ça ?

Le médecin, consulté par Ronald, se montra très apaisant à ce sujet. Il ne pensait pas non plus que la chevelure du petit Jules-Antoine lui promettait un avenir particulièrement brillant, ce qui froissa un peu son père ; mais il n'en laissa rien paraître.

Dans les mois suivants, Sandra et Ronald Carentêt n'eurent qu'à se féliciter de leur engendrement. Jules-Antoine était un bébé facile à vivre, mangeant sans ergoter dès qu'un sein passait à portée de sa bouche, dormant aux heures prescrites ; et il souriait bien volontiers dès que les visages de son père ou de sa mère s'inscrivaient dans son champ visuel pour y emplir l'univers. Il était si sage, si complaisant, que Sandra se demandait parfois s'il était réellement vivant.

La seule pierre d'achoppement, dans cette félicité triangulaire, était constituée par la chevelure noire de l'enfant qui, épaississant au fil des semaines, avait fini par lui constituer une sorte de casque "à la Jeanne-d'Arc", ainsi que ne manquait jamais de la faire remarquer Sandra, laquelle avait fini par s'y habituer et même par aimer la particularité capillaire de son Jules-Antoine. Pour lui-même, et par une sorte de chemin inverse à celui parcouru par son épouse, Ronald trouvait que ce casque de cheveux faisait plutôt ressembler Jules-Antoine à une sorte de Mireille Mathieu restée coincée dans l'enfance, mais il trouvait préférable de ne pas broder sur le motif.

Durant toute sa petite enfance, Jules-Antoine ne provoqua que fort peu de dissensions entre ses parents, au point qu'il eût été un peu ridicule d'employer le mot "conflit". Pour donner une idée plus précise de cette harmonie, il suffira d'indiquer que la dispute la plus mémorable – dont Sandra et Ronald reparlaient encore plusieurs années après, avec un petit sourire où la gêne se mêlait à l'auto-indulgence – eut pour point de départ le choix de la poussette. Sandra en tenait pour un véhicule tourné vers l'avant – "Je veux que notre fils puisse s'ouvrir au monde dès le départ" –, mais Ronald ne voulut pas en entendre parler. Pour lui, les parents d'un aussi jeune enfant constituaient le monde à eux seul et il était inutile – "J'irais même jusqu'à néfaste !" – de lui montrer autre chose tant que ce ne serait pas indispensable. Le duel dura trois jours ; à l'issue de cette période de turbulences, Ronald sortit la botte imparable :

- De toute façon, je ne vois pas pourquoi on discute : dans la mesure où je ne peux pas allaiter Jules-Antoine, il me revient de droit de manier sa poussette. Donc, quoi de plus normal que ce soit moi qui la choisisse ?

Les années passaient, le monde suivait son cours, nonchalant et chaotique tour à tour ; un 6 mars, Jules-Antoine eut quatre ans et, à la rentrée suivante, ses parents violemment émus le conduisaient à la maternelle, bien certains de l'admiration qu'allait susciter la chevelure de leur fils, dont ils ne s'apercevaient pas que, à quatre ans et demi, elle n'était plus si extraordinaire que cela. Elle produisit néanmoins son petit effet puisque, le soir, Sandra récupéra son fils en larmes. L'institutrice, une petite brune à la langue percée qui n'inspirait qu'une confiance limitée à la jeune mère, lui expliqua que deux élèves avait tiré les cheveux de Jules-Antoine et que l'un d'eux l'avait même traité ; mais on ne sut jamais de quoi. Plus ennuyeux : non content d'avoir une abondante chevelure polarisant les lazzis, Jules-Antoine y hébergeait en outre une colonie de poux non négligeable. Ce même soir, l'enfant faisait sa première vraie colère, affirmant qu'il ne retournerait plus à l'école – plus jamais du monde. Sandra elle-même frôlait l'hypertension ; il fallut agir.

- C'est simple, je ne vois pas pourquoi tu te mets dans des états pareils, ma Sandrette, trancha Ronald : il suffit de lui raser la tête et de le garder à la maison en attendant qu'ils repoussent un peu : comme ça, on fait d'une pierre deux coups.

Sandra protesta pour la forme. Si, à la naissance, elle avait eu la faiblesse de considérer la chevelure de Jules-Antoine comme un mauvais présage, elle s'y était ensuite attachée ; elle affirma que voir son fils tondu lui briserait le coeur. Ronald lui répondit un peu sèchement que son coeur soutiendrait le choc et il alla emprunter sa tondeuse électrique à Mme Mortier, leur voisine de droite – qui vivait avec un caniche. Lorsqu'il lui eut expliqué ce qu'il comptait faire de l'instrument, Mme Mortier se proposa spontanément pour garder Jules-Antoine durant la journée, puisque ses parents travaillaient tous les deux, tout le temps de la repousse. Ronald accepta avec empressement : Clotilde Mortier passait pour avoir été de moeurs plutôt légères, dans sa jeunesse, mais elle était très douce avec les enfants, tout le quartier vous le dirait.

Épuisé par la première colère de son existence, Jules-Antoine n'eut aucun réaction lorsque la tondeuse électrique se mit à tracer sur son crâne de larges allées parallèles, d'une oreille à l'autre. En revanche, ses parents en eurent une, au même moment et d'une nature semblable : un raidissement du haut du corps et une amorce de saut en arrière ; Ronald avait failli en lâcher la tondeuse de Mme Mortier. Sandra et lui venaient de découvrir que Jules-Antoine était affligé d'une "tache de vin", un peu en arrière de la fontanelle, d'environ quatre centimètres sur quatre ; représentant une parfaite croix gammée dextrogyre.

- L' Antéchrist... murmura Sandra en serrant les poings sur sa poitrine. La marque de la Bête... Le...

- Ne dis pas de conneries, s'il te plaît ! l'interrompit Ronald, avec une brutalité qui lui parut d'excellent augure. Ressaisissons-nous, bordel ! La marque de la Bête, c'est 666 ! Là, c'est juste un... Enfin, c'est...

Mais il se trouvait incapable de dire quoi. Lui aussi, comme Sandra, contemplait avec une sorte de fascination stupide le signe immonde qui marquait le siège même de l'innocence – la tête de leur fils ; qui paraissait y être fiché comme une aigle, un drapeau ricanant ; et il fut tenté d'éprouver du doigt ce sceau d'infamie, comme pour l'effacer. Il se reprit :

- On ne va pas en faire une montagne, ce serait complètement con ! Je vais prendre toutes mes RTT, puis tu poseras les jours de congé qui te restent : ce devrait être suffisant pour que les cheveux aient repoussé...

Et en effet ce fut suffisant. Mme Mortier s'étonna bien un peu qu'on ne lui confiât point l'enfant, il y eut comme un début de refroidissement dans leurs rapports avec elle ; Ronald et Sandra s'en consolèrent en se rappelant l'un à l'autre que la vie de leur voisine ayant été ce qu'on savait, il n'était pas question de s'en laisser remontrer ; on l'amadoua avec une jolie boîte de fruits confits, puis une autre – Noël approchait – de marrons glacés ; et les cheveux repoussèrent. Sauf à l'emplacement de la marque malencontreuse, ce qui transforma Jules-Antoine, au bout de quelques semaines, en une sorte de moine négatif affligé d'une tonsure ténébrante.

De fait, rapidement, Sandra et Ronald en arrivèrent à vivre dans une continuelle pénombre, tirant les rideaux la journée, allumant chichement le soir ; ils espéraient que de n'être pas vue, d'être si on veut tenue pour quantité anodine, la marque disparaîtrait d'elle-même, s'effacerait progressivement comme s'était durcie et soudée la fontanelle voisine.

Un jour, ils cessèrent complètement de sortir de l'immeuble. Sous un prétexte dont il perdit le souvenir immédiatement, Ronald sollicita Clotilde Mortier pour qu'elle fît à leur place les courses indispensables à leur survie. L'ancienne hôtesse de bar accepta d'autant plus aimablement que Ronald lui assura ne voir aucun inconvénient à ce qu'elle achetât son nécessaire par la même occasion – et sur le "budget commun", comme disait suavement Mme Mortier quand elle évoquait la Carte Visa que son voisin lui avait confiée.

Sandra fut la première à s'apercevoir qu'ils n'étaient vraisemblablement qu'aux toutes premières stations de leur chemin de croix. Ayant longuement contemplé son fils endormi, elle se glissa dans le lit conjugal, tellement troublée qu'elle faillit se tromper de côté. Lorsque le couple Carentêt avait acheté un lit neuf, deux ans après leur nuit de noces sur un sommier grinçant, Ronald avait institué une règle forte :

- Ma Sandrette, tu pèses 58 kg alors que, sans me vanter, je frôle les 80. Par conséquent, nous changerons de côté tous les quinze jours, afin d'user ce lit uniformément.

- Comment on va faire pour s'en souvenir ?

- On se calera sur les panneaux de stationnement alterné, en bas...

Sandra faillit secouer l'épaule de son mari, qui dormait comme toujours lui tournant le dos. Longtemps elle s'était émerveillée de cette faculté qu'il avait de toujours dormir dos à elle, même quand ils venaient tout juste de changer de côté. Mais, ce soir-là, elle avait la tête prise par des choses autrement plus graves ; du reste, depuis quelque temps, et à son propre effroi, il lui semblait que l'étoile de Ronald pâlissait à ses propres yeux – comme si elle avait besoin de ce coup supplémentaire. Elle décidait de remettre au lendemain la révélation qui lui bloquait la gorge et parvenait finalement à s'endormir.

Sandra ne parla à Ronald que trois jours plus tard. Dans un premier temps, parce qu'il avait toujours été plus "carré" qu'elle, plus "les pieds sur terre", ainsi qu'il le lui répétait à chaque occasion, il refusa de croire que la croix qui marquait son fils grossissait. Il fallait qu'il vérifie ; il y alla ; revint de la chambre abattu et livide. Il tenta de reprendre les rênes :

- Ça ne veut rien dire : son crâne aussi prend du volume ; donc...

- Ronaldinho, la tache grandit plus vite que lui !

- Sans doute, mais...

Il ne trouva rien de convaincant à placer après ce "mais" ; il se tut. Il alla se servir un whisky sans glace, signe de désarroi intense ; et, une demi-heure après, il était toujours à boire ; il essayait de se persuader que cet envahissement du signe ne signifiait rien, mais il n'y parvint pas vraiment.
De fait, Jules-Antoine devint très rapidement insupportable. Il refusait les assiettes que Sandra mitonnait pur lui, ne se laissait plus circonvenir par ses discours persuasifs et sanglotants ; il ne s'endormait que bien au-delà de l'épuisement normal, exigeait des histoires qui font peur, en prenait prétexte pour ajourner encore son sommeil, réclamait son père quand sa mère était à son chevet, puis l'inverse ; et il mit bientôt un point d'honneur à s'éveiller avant le lever du jour, quelle que fût la saison.

Lorsque Jules-Antoine atteignit son huitième anniversaire, son regard était devenu fuyant, presque adulte ; et cela faisait bien deux ans que Ronald et Sandra avaient démissionné de leurs emplois respectifs ; un soir qu'ils en parlaient, c'est à peine s'ils se souvinrent quels métiers ils avaient bien pu exercer, dans cette autre vie d'avant le signe. Il leur semblait que Jules-Antoine était devenu énorme, au point d'emplir tout l'appartement ; une nuit Sandra rêvait que son fils avait produit des tentacules qu'il poussait jusqu'au plus profond de son cerveau à elle, ligotée sur son lit, profitant de tous les orifices naturels disponibles ; et la marque ne cessait de grossir – Jules-Antoine était depuis plus d'un an complètement chauve. Le 31 décembre de cette année-là, les branches dextrogyres atteignirent respectivement le sourcil gauche, une aile du nez, le maxillaire droit et le col chiffonné du polo – le champagne resta au frigo.

Le 2 janvier, jour des 34 ans de Ronald, ils sortirent pour la dernière fois de l'appartement ; ou plutôt pour l'avant-dernière, sans le savoir encore. Ce fut pour aller boire une coupe de Crémant d'Alsace – ils n'y touchèrent ni l'un ni l'autre – chez Clotilde Mortier ; juste avant de prendre congé, Sandra profitait de l'occasion pour prévenir leur voisine que, désormais, il serait préférable qu'elle déposât les commissions sur leur paillasson plutôt que de sonner. La vieille dame ne fit aucun commentaire.
Trois mois plus tard, la marque avait envahi presque tout le visage de Jules-Antoine ; lorsqu'elle le croisait au coude du couloir menant à sa chambre, Sandra avait chaque fois un sursaut qui lui semblait remonter des époques révolues et noires ; l'enfant ne lui adressait plus la parole ni à son père, lequel de toute façon ne quittait plus la chambre conjugale. Le jour où elle-même n'eut plus le courage d'en franchir le seuil, Sandra décida qu'il fallait liquider le monstre. Contrairement à ce qu'elle craignait, Ronald fut très facile à convaincre ; c'est même lui qui, tout de suite après, pensait au couteau électrique offert par la mère de Sandra, et dont ils ne s'étaient jamais servi, puisqu'aucun d'eux n'aimait la viande.

« Tu vois, j'avais raison, c'était mauvais signe, tous ces cheveux à sa naissance... »

Sandra jugea plus prudent de ne pas prononcer la phrase qui lui était montée aux lèvres ; elle savait de naissance, comme la plupart des femmes, qu'il ne faut pas émasculer l'homme dont on tient fermement la laisse – en tout cas, pas au moment où il s'apprête à agir.

Ronald fut très surpris du peu de résistance opposée par Jules-Antoine, lorsqu'il pénétra dans sa chambre, l'engin Moulinex à la main droite. Des années plus tard, après qu'il eut enfin osé revenir sur cet épisode avec elle, Sandra lui disait :

- Je le savais... Ce n'était pas de sa faute, le pauvre bichon... Finalement, il était peut-être innocent ; innocent de tout. C'est le signe qui nous a rendus fous... ou aveugles, je ne sais pas...

Ronald fut encore plus étonné du peu de sang qui jaillit du cou coupé de son fils ; il se dit que c'était un excellent présage, mais n'en parla pas à Sandra. Ils passèrent encore vingt-quatre heures dans l'appartement, à se demander ce qu'ils allaient faire maintenant – faire de la tête ; car aucun des deux ne pensa au corps : seules comptaient encore la tête et la marque ; le signe à effacer, à rayer de la surface du monde. Finalement, quand l'aube du deuxième jour se laissa deviner, ils avaient décidé depuis le milieu de la nuit de balancer la tête de Jules-Antoine dans le canal, tout simplement. Sa mort avait été si facile que ni Sandra ni Ronald n'imaginèrent que cette grosse boule striée de rouge violacé pourrait un jour remonter à la surface – celle des eaux noires et l'autre, de leur conscience.
Ils la jetèrent dans un sac en plastique, historié du nom de l'hypermarché de la route de Paris, et se mirent en chemin vers les berges bétonnées, sans se soucier des derniers noctambules qu'ils croisaient. Au bout de quelques centaines de mètres, tous deux avaient oublié qu'ils transportaient à bout de main la tête de leur fils ; comme elle était très lourde, ils la portèrent alternativement.

jeudi 26 mars 2020

Lectures au long cours


Je pourrais attaquer ce billet en disant que notre époque de confinement se prête merveilleusement à des lectures au long cours. Ce serait mentir, ou embellir, en ce qui me concerne, dans la mesure où je mène depuis dix jours exactement la même existence qu'avant le Grand Claquemurage. Disons que, depuis novembre 2016, mois de la retraite, je suis un genre de claquemuré volontaire.

Néanmoins, je pratique effectivement les lectures au long cours. L'expression est d'ailleurs à prendre au double sens du terme puisque, après les 1400 pages du Don paisible (on en aura des échos dans le journal de mars, en ligne mercredi prochain), je viens de reprendre les admirables et terribles Récits de la Kolyma, 1400 pages également ; or, avant d'être le symbole de l'enfer bolchévique, la vérité ultime du communisme, la Kolyma était bel et bien un fleuve elle aussi – d'ailleurs, elle l'est resté. 

Ce que j'ai envie de dire sur ce livre, il se trouve que je l'ai déjà dit, ici même, il y a dix ans presque mois pour mois. Voici ce que j'en écrivais alors :


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Les Récits de la Kolyma ne sont pas un témoignage ; Varlam Chalamov n'est pas Evguenia Guinzbourg. Ce ne sont pas non plus un décorticage minutieux, une tentative d'épuisement du sujet, comme peut l'être L'Archipel du goulag de Soljénitsyne. Les Récits de la Kolyma sont la vérité du goulag. Ils sont cet entonnoir gigantesque et tournoyant de 1500 pages, qui seul permet à l'auteur d'entraîner son lecteur jusqu'au dernier cercle de l'enfer. C'est un chaos apparent qui, régulièrement, laisse croire à celui qui s'est embarqué à la suite de ce Virgile rescapé qu'il va pouvoir sortir la tête, revoir la lumière, échapper au tourbillon concentrique. Mais c'est pour mieux replonger un peu plus profond, toujours un peu plus profond.

Les ombres qu'on croise sont multiples et changeantes, mais ce sont toujours des ombres : ombres de mourants, ombres de bourreaux, parfois interchangeables, souvent l'un et l'autre tour à tour, à mesure que l'on s'enfonce dans cet enfer où le froid règne en maître absolu, indifférent et stupide, telle une entité de Lovecraft.

L'auteur est l'une de ces ombres et il est lui aussi plusieurs : Chalamov devient tour à tour, et dans plusieurs récits, un “je” sans nom, ou encore Andréïev, Doubrouliov et ce Krist dont le nom, n'est-ce pas...

Les histoires que l'on raconte, aussi reviennent comme des fantômes, mais jamais éclairées de la même façon, jamais vues par les mêmes yeux ni à la même distance. Et tantôt le protagoniste meurt, tantôt il sauve sa peau – mais jusqu'à quand ? Nul n'en sait rien et personne ne s'en soucie : celui qui pense plus loin que demain est un fou.

Le temps lui-même se disloque, à la Kolyma. Chalamov note à plusieurs reprises que les journées sont interminables mais que les années passent vite. Et comme personne n'attend plus rien, la mémoire perd toute attache et les multiples récits sont lancés dans le temps à la manière d'une boule dans un flipper, sans aucun souci de la chronologie qui commande à la vie des vivants, restés sur le “continent”.

Dans l'un des récits, Chalamov dit que lorsqu'un zek est très près de mourir, le seul sentiment qui l'habite encore est la colère, parce que c'est celui qui vit “au plus près des os”. Si jamais il lui est donné d'éloigner la mort, reviennent ensuite l'indifférence, puis la peur. Encore après la pitié envers les animaux, et seulement en dernier lieu celle pour les hommes. Quant à l'amour, tout le monde a perdu sa trace, et chacun sait bien qu'il lui serait au mieux inutile, au pire nuisible. Or, le pire est presque toujours certain – c'est pourquoi le changement, la nouveauté sont les plus effrayants ennemis des damnés : il y a toujours, malgré tout, un cercle inférieur à celui où l'on se trouve...


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 J'aurais sans doute dû être plus précis, alors. Dire que ces récits, qui doivent être lus dans l'ordre voulu par l'auteur et, si possible, lus intégralement, donnent d'abord à celui qui les aborde, après quelques dizaines de pages, l'impression d'une sorte de patchwork, c'est-à-dire un ensemble à deux dimensions et immobile, dont les différentes pièces auraient été assemblées un peu au hasard, sans dessin ni dessein préalables ; au fil de la mémoire. 

Mais, quand on franchit la cap de la centaine de pages, un ordre commence à se laisser discerner, dans la disposition des carrés de couleurs ; on devine une structure, des lignes de forces, encore malaisément déchiffrables.

Après deux ou trois cents pages, le doute n'est plus possible : non seulement l'architecture se laisse de mieux en mieux voir, mais en plus elle s'anime ! Ce n'est plus un patchwork qui s'étale sous l'œil du lecteur, c'est un kaléidoscope qui tournoie.

Et c'est seulement parvenu à peu près au tiers du livre, voire à la moitié, que l'entonnoir dont je parle plus haut se révèle finalement. C'est-à-dire quand il est trop tard pour échapper à son vaste mouvement maelstromique, celui qui l'entraîne vers la réalité même de la Kolyma.

Je pense à tous ceux qui ne liront jamais les Récits de la Kolyma ; je les plains un peu.

mardi 24 mars 2020

La grive d'Agrippine et le corbeau de Chateaubriand


« Des peuplades de l'Orénoque n'existent plus ; il n'est resté de leur dialecte qu'une douzaine de mots prononcés dans la cime des arbres par des perroquets redevenus libres, comme la grive d'Agrippine gazouillait des mots grecs sur les balustrades de Rome. Tel sera tôt ou tard le sort de nos jargons modernes, débris du grec et du latin. Quelque corbeau envolé de la cage du dernier curé franco-gaulois dira, du haut d'un clocher en ruine, à des peuples étrangers, nos successeurs : “Agréez les accents d'une voix qui vous fut connue : vous mettrez fin à tous ces discours.” Soyez donc Bossuet, pour qu'en dernier résultat votre chef-d'œuvre survive, dans la mémoire d'un oiseau, à votre langage et à votre souvenir chez les hommes ! »

Mémoires d'Outre-Tombe, livre septième, chap. 10.

lundi 23 mars 2020

Le tsar seul sauvera la Russie !

Ivan IV, dit le Terrible, 1530 – 1584.


« Seule la monarchie peut sauver la Russie ! » Voilà ce qu'affirme – nous sommes en 1921 ou 1922 – un jeune Cosaque, ex-officier subalterne de l'Armée du Don, à Grigori Mélékhov, le personnage principal de cet extraordinaire roman qu'est Le Don paisible, à l'instant terminé. Ce même officier, qui se nomme Kaparine, affirme en avoir reçu la divine révélation. Pour le prouver, il s'empare de sa badine de cavalier et trace sur le sable les mots “marteau” puis “faucille”. « Et maintenant, dit-il triomphalement à Mélékhov, lisez à l'envers. Vous avez lu ? Vous comprenez ? Le trône seul peut mettre fin à la révolution et au pouvoir des bolchéviks. »

Évidemment, là, le lecteur français patauge complètement. Par chance, le camarade Antoine Vitez – traducteur admirable, soit dit en passant – le tire d'embarras grâce à une note. Par laquelle on apprend que, en russe, les deux mots tracés par Kaparine se disent molot et serp (il est d'ailleurs amusant que, changeant de langue, une faucille devienne serpe…). Si on les accole et les lit à l'envers, cela donne donc prestolom.

Et prestolom, en russe, cela veut dire… “par le trône”.

CQFD, et bien le bonjour à tous les claquemurés.

samedi 21 mars 2020

vendredi 20 mars 2020

Pensée d'un déconfit né


Nous sommes donc désormais en mesure de comprendre de l'intérieur la triste condition des canards du Sud-Ouest.

Qui, depuis la plus haute Antiquité, et sans doute même avant, ont toujours été des confits nés.


jeudi 19 mars 2020

Les abrutis bobo-viraux


Non contents de venir vider les rayons de NOS supérettes et les épiceries de NOS Arabes, ces abrutis de bobos parisiens, croyant sans doute revivre l'exode de 1940 mais en mode “résidence secondaire-barbecue-salade de quinoa”, non contents de cela, donc, sont allés joyeusement s'échanger leurs virus, et accessoirement en faire profiter l'aborigène, l'initier aux bienfaits du contaminer-ensemble, en s'entassant sur toutes les plages se trouvant à portée de leur malfaisance, ce qui a conduit les autorités littorales à en interdire purement et simplement l'accès. Alors qu'il aurait été sans doute plus efficace de nettoyer ces espaces sablonneux à la mitrailleuse lourde – mais je comprends le scrupule des édiles.

Cette anecdote semble bien être la preuve irréfutable que la distance est fort courte, entre un confiné et un con fini.

lundi 16 mars 2020

Les puissants remous du Don paisible

Le Don paisible, film de Sergueï Guerassimov, 1958, d'après le roman de Mikhaïl Cholokhov*.

C'est assurément un roman remarquable, ce Don paisible. Les personnages principaux, et même les secondaires, ont du relief, sont capables d'évoluer au fil du récit, se montrent attachants et bien différenciés malgré leur nombre et leurs noms à peu près impossibles à retenir. De plus, leurs destins individuels sont fortement et habilement intriqués dans l'histoire-avec-un-grand-h. Du reste, comme il s'agit de la lutte finalement malheureuse de ces pauvres Cosaques contre les bolchéviques, je ferais mieux de parler, en ce qui les concerne, de l'histoire avec une grande hache.

Mais elle est bien là, cette histoire, qui emporte tout le monde et chacun, qui ballotte les protagonistes sans que, jamais, le lecteur ne les perde de vue. Histoire profondément mélancolique, le lecteur sachant bien que, au bout du compte, il ne sortira que des vaincus de cette lutte des Cosaques contre les rouges, puisque, en ces années 1918 – 1922, c'est la Russie entière qui est en train de basculer dans les ténèbres dont elle mettra 70 ans à s'extraire – et dans quel état. 

De plus, tout le roman (enfin, cela dit, je viens seulement d'en passer la moitié…) baigne dans un climat de sensualité âpre. Sensualité entre les humains, bien sûr, empreinte d'une sorte de romantisme brutal, si je puis me permettre d'accoler ces deux termes, mais également sensualité des paysages, des saisons, des ciels, des travaux et des jours. Avec, unifiant le tout, cet immense fleuve, le Don, aussi immuable que perpétuellement changeant, telle la destinée des hommes. 

Il n'empêche : plus de 1300 pages, environ quatre millions de signes… ça frise l'impolitesse ! 


* Il existe toute une polémique, née pratiquement en même temps que le livre, à propos de l'auteur réel du Don paisible, dont il semble en effet peu vraisemblable qu'il pût s'agir de ce Cholokhov, écrivain honoré par le régime soviétique, qui a pourtant obtenu le prix Nobel pour l'avoir publié sous son nom. C'était en tout cas l'avis, bien argumenté, d'une part du fameux dissident Roy Medvedev, et d'autre part d'Alexandre Soljénitsyne. On trouvera toutes les pièces du dossier dans les tiroirs de Dame Ternette. De toute façon, près de cent ans après sa publication, peu importe finalement l'auteur réel : il nous reste un roman puissant et prenant.

vendredi 13 mars 2020

Vendredi 13 à la douzaine


Personne ne semble s'en être avisé, mais le fait est là, indubitable : nous sommes le vendredi 13. On peut donc tenir pour assuré que c'est aujourd'hui que les morts par voie de rococovirus (merci à Michel D. pour le mot) vont s'extraire de leurs tombes toutes fraîches ou de leurs tiroirs de morgue, pour venir se repaître de la chair et du sang des humains restés – provisoirement – sains. Si jamais on s'aperçoit que ces coronazombis épargnent tous ceux qui sont déjà porteurs du virus (entre frangins, n'est-ce pas…), ça va être la course à l'échalote générale pour l'attraper avant le voisin. Et l'on va voir se former d'interminables queues à l'entrée des hôpitaux, cliniques et autres dispensaires, des foules de bénévoles pressés de venir inhaler à pleins poumons l'air des couloirs et des chambres infestés. D'ici qu'un industriel malin ne mette sur sur le marché un genre de coronaspray disponible sans ordonnance, il n'y a pas des kilomètres.

En attendant, si un inconnu sonne à votre porte, décrochez la carabine, faites-lui exploser la tête et ne réfléchissez qu'après. 

Parce que, le vivre-ensemble, c'était avant.

mercredi 11 mars 2020

Un virus qui a du cœur


– Corona… quoi ?

– Corona… rien !

mardi 10 mars 2020

La conscience politique


Voilà une chose, la conscience politique, dont je dois bien reconnaître que j'en suis tout à fait dépourvu. En tout cas, elle est si faible, si “en veilleuse”, que tout ou presque passe avant elle, dans l'ordre de mes petites préoccupations personnelles. 

Par exemple, je me rends compte que si, dans la circonscription où je vis, un ami ou un parent se présentait à une élection, n'importe laquelle et sous n'importe quelle “étiquette”, j'irais sans barguigner une seconde, voter pour lui, ses “idées” fussent-elles aussi opposées que possible à celles que je dis être les miennes, et auxquelles, finalement, je ne tiens pas plus que ça. Simplement pour lui faire plaisir. Ou pour m'offrir le plaisir de lui avoir fait plaisir. Et pourtant, je ne crois pas à l'amitié ni à la famille plus qu'il n'est raisonnable.

Ainsi, il y a quelques années, je me souviens que le frère d'un ami très cher – même pas l'ami lui-même : qu'on le note – s'était présenté en tête d'une liste écologiste, quelque part en Alsace profonde. Les écologistes étant certainement le gang politicien pour lequel j'éprouve le plus solide mépris, je serais, vivant chez lui, allé tout de même, et d'enthousiasme, lui donner ma voix. Et j'aurais même battu campagne auprès de mes voisins pour qu'ils fissent de même.

C'est pourquoi, n'ayant ni ami ni parent se présentant aux suffrages des Héberto-Plessistes, je m'abstiendrai d'aller accomplir mon petit devoir citoyen lors de la prochaine consultation municipale. Ce, avec d'autant moins d'hésitation qu'il s'agira, ici, d'une élection à liste unique. Mais surtout parce que, au bout du compte,  je prends à peu près autant au sérieux le barnum électoral que le cirque pandémique des virus chinois, baladeurs et malicieux.

lundi 9 mars 2020

Le secret des livres dédaignés

Andréï Platonov, 1899 – 1951.

À la page 146 (Robert Laffont, col. Pavillons) de Tchevengour, roman d'Andréï Platonov sur lequel je reviendrai peut-être dans les jours qui viennent – mais qu'on n'y compte pas trop tout de même –, je tombe à l'instant sur ceci, à propos d'un inspecteur des forêts que l'on vient tout juste de rencontrer ; nous sommes quelque part dans la région du Don, en pleine guerre civile :

« Son père, forestier, lui avait légué une bibliothèque de livres bon marché, œuvres des auteurs les moins lus, les plus oubliés, du plus infime rang. Il disait à son fils que les vérités qui décident de la vie vivaient d'une existence mystérieuse dans les livres dédaignés. Le père de l'inspecteur des forêts comparait les mauvais livres aux enfants à naître qui périssent dans le sein maternel faute de correspondance entre leur tendre corps et la brutalité du monde, qui pénètre jusque dans les entrailles d'une mère. »

Et si c'était vrai ? Si, réellement, les vérités qui décident de la vie vivaient d'une existence mystérieuse dans les livres dédaignés, attendant en vain qu'on les y découvrît ? C'est nous qui aurions l'air con, avec cette manie que nous avons de ne lire que des ouvrages à la parfaite réputation. Il n'est pas impossible, d'ailleurs, que les livres dédaignés se trouvent consolés de cet abandon, à nous voir errer sans repos en des lieux dûment fléchés et balisés mais que nulle vérité n'éclaire, creuser en geignant des pages glorieuses mais implacablement stériles. 

In girum imus nocte et consumimur igni

Et c'est sans doute bien fait pour nous.

samedi 7 mars 2020

Fiodor l'augure


Le court texte qui suit est extrait du tout début de la dernière partie du roman – c'est-à-dire des pages 8 et 9 du troisième tome de l'édition Babel. Soit juste avant “l'explosion terminale”.

« J'ai déjà fait allusion au fait que toutes sortes de petits minables avaient paru chez nous. Dans les temps troubles d'hésitation ou de transition, paraissent toujours et partout toutes sortes de minables. Je ne parle pas des soi-disant “progressistes” qui courent toujours devant tout le monde (leur souci principal), et toujours avec un but des plus stupides, mais quand même plus ou moins défini. Non, je parle de la canaille. Chaque époque de transition fait se lever cette canaille qui existe dans toutes les sociétés et qui, elle, n'a pas le moindre but, n'a pas même une trace d'idée et, par son existence même, ne fait qu'exprimer de toutes ses forces l'inquiétude et l'impatience. Pourtant, cette canaille, sans le savoir elle-même, tombe presque toujours sous la coupe de ce petit groupe de “progressistes” qui, lui, agit dans un but précis, et ce petit groupe dirige toute cette racaille comme il le souhaite, pour peu que ce petit groupe à son tour ne soit pas uniquement composé d'imbéciles, ce qui, du reste, advient aussi. […] En quoi consistait donc ce temps de troubles chez nous, et vers quoi se faisait la transition, je ne le sais pas, et personne, je pense, ne le sait, à part, peut-être, quelques hôtes étrangers. Pourtant, les derniers des minables tinrent d'un seul coup le haut du pavé, ils se mirent à critiquer à voix haute tout ce qu'il y a de sacré, alors qu'auparavant ils n'auraient même pas osé ouvrir la bouche, et les hommes de l'élite, qui jusqu'alors avaient toujours dominé tranquillement, soudain, les écoutèrent, et, eux-mêmes, se turent ; d'autres encore, de la façon la plus ignoble, ricanèrent dans leur barbe. »

Il est sans doute nécessaire, ici, de préciser une chose : dans tout ce passage, c'est le narrateur du roman qui s'exprime, et non Dostoïevski en personne, même s'il n'est pas interdit de penser que leurs pensées sont, sur ce point précis, sans doute très proches. 

Du reste, il a un statut bizarre, ce narrateur, incertain, mouvant. Il est essentiellement un témoin, mais il lui arrive toutefois d'entrer brièvement dans l'action. D'autre part, il est davantage qu'un témoin, dans la mesure où, sans prendre la peine de rendre la chose vraisemblable (sur le plan du réalisme romanesque), il lui arrive très souvent de relater des scènes se déroulant entre deux personnes, sans que personne puisse assister à leur entretien. Disons que c'est une sorte de narrateur intermittent qui, lorsqu'il se trouve empêché, repasse la parole à son créateur…

mercredi 4 mars 2020

Dosto mode d'emploi


Ce billet s'adresse à ceux de mes innombrables lecteurs qui n'ont jamais lu Dostoïevski et qui ont bien envie de s'y risquer, mais sans trop oser le faire encore. La question qu'ils se posent sans doute est évidemment : Que lire ? Ou, si l'on préfère : par quoi commencer ? Je vais donc, confortablement perché au sommet de mon immense fatuité, tenter de répondre.

Tout d'abord, on pourra, je crois, éliminer sans trop de remords tous les romans écrits avant Les Carnets du sous-sol (jadis appelé Mémoires écrits dans un souterrain, et parfois aussi  Le Sous-Sol), depuis Les Pauvres Gens (1846) jusqu'à Humiliés et Offensés (1866). C'est après, entre 1864 et 1880, que ça devient sérieux ; mais d'abord une parenthèse. On peut bien entendu lire les Souvenirs (ou Journal) de la maison des morts (1862), qui ne sont pas un roman, un livre centré autour de son expérience du bagne. Les lecteurs de Soljénitsyne, d'Evguenia Guinsbourg ou de Varlam Charlamov pourront constater que, mis en regard du goulag communiste, le bagne sibérien a d'étonnantes allures de camp de vacances juste un peu trop sévère. Quant aux Carnets du sous-sol déjà évoqués, c'est une sorte de “texte fondateur”, le socle à partir duquel vont s'élever les cathédrales des grands romans de la maturité, mais ce n'est pas lui-même un roman, en tout cas pas exactement – donc, laissons-le de côté pour le moment. 

Si vous vous sentez de taille à lire SIX romans de Dostoïevski, les voici :

– Crime et Châtiment,
– L'Idiot,
– L'Éternel Mari,
– Les Démons,
– L'Adolescent,
– Les Frères Karamazov.

Si vous sentez que QUATRE suffiront à apaiser votre faim, alors je conseillerais d'éliminer de la liste L'Éternel Mari ainsi que L'Adolescent. Le premier parce qu'il s'agit plutôt d'une longue nouvelle, et le second parce que… je viens de l'abandonner pour la troisième fois, et qu'il n'y a pas de raison pour que vous vous en sortiez mieux que moi, bordel ! Je précise qu'à l'exception de L'Éternel Mari, aucun de ces romans ne compte moins de 1000 pages, dans l'édition Actes Sud / Babel, qui est celle que je conseille chaleureusement (1200 pour Les Démons, 1400 pour les Karamazov…) ; il reste donc de quoi s'occuper. J'ajouterai que, quel que soit le nombre que vous lirez, il est préférable de les aborder dans l'ordre de leurs écriture et parution, qui est celui donné ci-dessus.

Si une TRILOGIE vous semble suffisante, l'élimination devient évidemment plus difficile, car il ne nous reste plus en main que quatre atouts maîtres. Bien qu'à grands regrets, il me semble que je renoncerais alors à L'Idiot. Mais c'est uniquement parce que je veux conserver Crime et Châtiment aussi longtemps que possible. Je dis ça, mais vient justement l'instant du sacrifice pour lui, à l'intention des semi-fainéants qui sont résolus à ne conserver que DEUX romans ; auquel cas, il est essentiel de lire d'abord Les Démons, puis l'épopée finale des quatre frères.

Enfin, pour les fainéants à taux plein, s'il n'en reste qu'UN ce sera Les Frères Karamazov.

Mais ne venez pas vous plaindre après, si vous sortez de là légèrement perturbé : les envoûtements  et les élixirs de Fiodor Mikhaïlovitch n'admettent aucun antidote.

dimanche 1 mars 2020

Karamazov Brothers


Fiodor Mikhaïlovitch  a littéralement incendié février.

(Chez moi, en tout cas.)

vendredi 21 février 2020

Jean Daniel ou le bonheur d'être soi

Jean D., 21 juillet 1920 – 19 février 2020.

Mort de Jean Daniel : encore un qui a raté son centenaire de peu. C'est un homme que je n'ai jamais eu l'occasion de croiser, mais je me rappelle que, dans toutes ses apparitions télévisées – et Dieu sait qu'elles furent nombreuses ! – il dégoulinait littéralement de la satisfaction d'être Jean Daniel ; satisfaction qu'il tentait de camoufler sous une modestie de vieux sage qui n'aurait dû tromper personne tant elle était appliquée, factice. Je me souviens aussi qu'au moindre livre qu'il faisait paraître, on était sûr, la semaine suivante, d'en trouver, sur deux voire quatre pages, un éloge délirant dans le Nouvel Observateur, journal sur lequel il régnait en maître, l'ayant fondé. Il me semblait, à moi, mais c'était sans doute de la naïveté, sinon de la bêtise, qu'il fallait avoir bien peu de fierté pour faire chanter ses louanges dans son propre journal. Et je m'imaginais avec beaucoup d'amusement les intrigues des plumitifs de fond de rédaction pour être celui qui allait avoir l'honneur de trompéter le petit péan de rigueur à la gloire de son presque saint patron.

Qui se souvient encore d'un livre de Jean Daniel ?

jeudi 20 février 2020

Voyons voir


Il est des gens pour croire que certains esprits particulièrement conformés sont capables de prédire l'avenir. Il en est d'autres pour n'y pas croire, mais regrettant beaucoup que de telles visions ne soient pas possibles, car elles clarifieraient grandement l'obscur paysage temporel qui s'étend devant eux. 

Tous ont tort. Les premiers parce que, en effet, il est impossible de prédire l'avenir, de même qu'il est très difficile de modifier le passé. Quant aux seconds, ils ne se rendent pas compte que si même certaines personnes pouvaient leur révéler de façon certaine ce qui va leur arriver dans les années futures, cela n'éclairerait en rien leur chemin personnel ; peut-être même l'obscurcirait davantage. Prenons deux exemples concrets.

Commençons par le jeune baron d'Anthès, Georges-Charles de son prénom. Admettons que, vers 1835, une véritable voyante, connue pour ne se tromper jamais, ait annoncé à ce futur sénateur du Second Empire que son nom serait encore connu et cité dans la plupart des pays civilisés du monde au début du XXIe siècle. Assurément, ambitieux comme on peut l'être à 23 ans, le jeune Alsacien se serait rengorgé de fierté, s'imaginant une carrière politique et historique aussi éblouissante qu'exceptionnelle. Malheureusement pour lui, la dite carrière sera parfaitement grisâtre, celle d'un politicien sans la moindre envergure. Pourtant, sa voyante ne l'avait pas trompé : on parle encore de lui aujourd'hui (la preuve). Mais c'est parce que, deux ans après cette séance de divination, il allait tuer en duel Alexandre Sergueïevitch Pouchkine.

Faisons, si ce n'est pas trop vous demander, un bond en avant de près d'un siècle et demi. 

En l'année 1975, une autre voyante – peut-être une descendante de la première, allez savoir – prédit à un jeune bachelier d'Orléans, qui se rêve tantôt en Proust et tantôt en Balzac, qu'il va écrire et publier plus d'une centaine de romans, lesquels se vendront, tous titres confondus, à des millions d'exemplaires. On peut tenir pour assuré que, malgré un net surpoids, ce jeune crétin va se mettre à sauter au plafond d'allégresse. D'un côté il a raison de se réjouir, car la prédiction se révélera, un quart de siècle plus tard, scrupuleusement exacte. Et d'un autre côté non, car les livres en question seront des Brigade mondaine.

La morale de cela ? Il n'y en a pas. Enfin, pas à ma connaissance. On pourra éventuellement en tirer la conclusion qu'il faut être particulièrement neuneu pour s'intéresser à l'avenir, ce mirage des songe-creux. Mais c'est là une conclusion toute personnelle.

dimanche 9 février 2020

Billet en O


Après Álvaro et Alejo, place à Ernesto ! En ayant, provisoirement, fini avec le Colombien Mutis, puis avec le Cubain Carpentier, je me suis tourné vers l'Argentin Sábato. (Juste avant lui, j'avais tenté ma chance avec un autre écrivain-en-o : le Paraguayen Augusto Roa Bastos ; mais l'accord ne s'est pas fait entre nous et nous nous sommes quittés par consentement mutuel.)

Physicien de formation – il a travaillé, à Paris, avec les Joliot-Curie, dans les années trente –, Sábato n'a écrit que trois romans, ce qui est fort reposant pour qui décide d'aborder son œuvre par là. De plus, ils forment trilogie et doivent donc, de préférence, être lus dans leur ordre d'écriture et de parution, lesquelles se sont échelonnées de 1948 à 1974 : d'abord Le Tunnel, puis Héros et Tombes et enfin L'Ange des ténèbres. Si la première phrase du Tunnel ne vous donne pas envie de vous précipiter sur le livre toutes autres lectures cessantes, je ne puis plus rien pour vous ; la voici :

« Il suffira de dire que je suis Juan Pablo Castel, le peintre qui a tué Maria Iribarne ; je suppose que le procès est resté dans toutes les mémoires et qu'il n'est pas nécessaire d'en dire plus sur ma personne. »

Moyennant quoi, Juan Pablo Castel ne va évidemment parler que de lui (et de Maria Iribarne…) durant les 130 pages suivantes, d'une façon toute en détours à laquelle il me semble difficile de résister – au moins quand on est moi. J'ajouterai ceci, que le troisième des quatre chapitres composant le volume suivant, Héros et Tombes, s'intitule Rapport sur les aveugles, titre qui m'a toujours ravit, sans que je sache trop bien pourquoi.

Une dernière chose, liée à cette marotte qui me pousse à rechercher les gens plus ou moins célèbres, écrivains surtout mais pas seulement, qui ont non pas atteint les cent ans d'existence mais qui ont manqué ce centenaire de très peu ; l'exemple le plus célèbre sous nos latitudes étant bien entendu Fontenelle (11 février 1657 – 9 janvier 1757). Donc, bienvenu dans mon petit panthéon personnel à Ernesto Sábato, né dans la province de Buenos Aires le 24 juin 1911 et mort dans cette même province, quelques kilomètres plus loin, le 30 avril 2011. Qu'on ne se moque point : il a fait ce qu'il a pu.

mardi 4 février 2020

Remontons vers Amont


Pour je ne sais quelle raison, mais qui doit probablement relever du démoniaque, je ne cesse de fredonner depuis ce matin une chanson un peu sotte de Marcel Amont. Vous la connaissez peut-être aussi ; elle fait :

Bleu, bleu, le ciel de Provence
Blanc, blanc, blanc, le goéland,
Le bateau blanc qui danse,
Blond, blond, le soleil de plomb 
Et dans tex yeux mon rêve en bleu, etc.

J'écoutais cela quand j'étais en “culottes courtes”, comme je suppose qu'on ne dit plus ; et sans doute aussi l'hiver, quand on me forçait à mettre des pantalons, ce que je détestais – je ne me souviens plus pourquoi. Le disque, un “super 45 tours” doit toujours se trouver à Fontaine-le-Dun, chez ma mère.  En tout cas, je ne vois pas où il pourrait se trouver ailleurs que là.

Comme tout super 45 tours se respectant, celui-là contenait quatre chansons. L'une, le titre “phare”, vous la connaissez aussi, forcément :

Les bleuets d'azur
Dans les grands blés mûrs
Nous font des clins d'œil
Au haut du clocher
La pie vient percher
Sa robe de deuil
Et tandis qu'au ciel
Le silence est tel, etc.

Les deux autres, les fonds de tiroir, sont évidemment moins connues. Moi-même, malgré des dizaines et des dizaines d'écoutes, échelonnées en gros de 1960 à 1975, j'ai un peu de mal à me les rappeler nettement.  C'était, en tout cas, des ritournelles à vocation comique. Sur un air sautillant, le refrain de l'une faisait ainsi :

Y'en avait pas beaucoup, pas beaucoup, pas beaucoup
Y'en avait pas beaucoup
Y'en avait si peu, si peu, si peu,
Y'en avait si peu
--------------------
Y'en avait pas beaucoup, pas beaucoup, pas beaucoup,
Presque pas du tout.

On voit le genre. Par exemple, je ne me souviens plus du tout de quoi il pouvait y avoir si peu, si peu, si peu. Quant à la dernière, dont je crois bien qu'elle était signée d'Aznavour, il s'agissait d'une sorte de parodie du style sirupeux, only-youiste, des Platters, quintet de “Lyonnais” bien propres sur eux et fort en vogue en cette époque aussi stupide que bénie. Il ne m'en reste, de la chanson d'Amont, que quelques bribes. Dans ce genre :

Si je devais-ais ouh ouh ou-ou-ouh !
Mourir d'amour, etc.

C'était assez drôle, léger, facétieux. Ce qui est bien le moins quand on est un chanteur né un premier avril. Celui de l'an 1929. 90 ans révolus, voilà qui mérite bien un petit coup de chapeau, celui de Mireille ou un autre. Allez, tenez :


samedi 1 février 2020

En remontant l'Orénoque


Il fut très mutique, ce mois de janvier

mercredi 29 janvier 2020

Les chats d'Istamboul


À Fredi Maque, pour le Gabier.
À Michel Desgranges, pour les chats
et le vent épicé de l'histoire.


Le dernier livre du cycle de Maqroll s'intitule Le Rendez-vous de Bergen. Contrairement aux six précédents, il ne s'agit pas d'une histoire d'un seul tenant mais de trois récits séparés. Séparés mais unis, par le personnage de Maqroll le Gabier comme il se doit. Le deuxième de ces récits porte un titre à rallonge et aux allures anciennes : Relation véridique des rencontres et complicités entre Maqroll le Gabier et le peintre Alejandro Obregón. La fiction et la réalité se rejoignent donc, puisque l'artiste en question, hispano-colombien et ami d'Álvaro Mutis, a bel et bien vécu, de 1920 à 1992, ainsi qu'en atteste Sa Majesté Wiki. D'un autre côté, à mesure qu'il suivra le cours hautement méandreux et ramifié de l'œuvre de Mutis, le lecteur sera de moins en moins persuadé de la non-existence de l'insaisissable Maqroll.

La première rencontre, fortuite, entre le Gabier et le peintre a lieu à Carthagène, en Colombie : rentrant chez lui et passant au volant de sa jeep par une rue mal famée, Alejandro voit un homme titubant qui, au sortir d'un bordel, est en train de se faire tabasser par deux malandrins, qu'il met aussitôt en fuite. Maqroll – c'est évidemment lui l'agressé – ayant proposé de prendre un verre, Alejandro le ramène chez lui, Calle de la Factoría, où ils vont finir la nuit à écluser du rhum en parlant des endroits du monde qu'ils connaissent tous les deux. C'est notamment le cas d'Istamboul, et c'est Maqroll qui lance le sujet de mon titre :

« Les chats d'Istamboul, expliqua le Gabier, sont d'une sagesse absolue. Ils contrôlent complètement la vie de la ville, mais ils le font d'une façon tellement prudente et silencieuse que les habitants ne se sont jamais rendu compte de ce phénomène. Cela doit remonter à Constantinople et à l'empire d'Orient. Je vais vous dire pourquoi : j'ai soigneusement étudié les itinéraires que prennent les chats à partir du port, et ils suivent toujours, sans jamais dévier, ce qui fut les limites du palais impérial. Celles-ci ne sont plus visibles car les Turcs ont construit des maisons et ouvert des rues là où se trouvait jadis l'espace sacré des oints de la Théotokos. Et pourtant les chats les connaissent d'instinct et les parcourent toutes les nuits, entrant et sortant des constructions élevées par les infidèles. Après quoi, ils montent jusqu'à la pointe de la Corne d'Or et se reposent un moment dans les ruines du palais des Blachernes. Au lever du jour, ils regagnent le port pour faire le compte des navires qui sont arrivés et s'assurer du départ de ceux qui quittent les quais. Mais le plus inquiétant, c'est que si vous amenez un chat d'un autre pays et que vous le laissiez dans le port d'Istamboul, la nuit même, sans hésitation, le nouveau venu accomplit le parcours rituel. Ce qui veut dire que les chats du monde entier conservent dans leur mémoire prodigieuse les plans de l'auguste capitale des Comnènes et des Paléologues. Je n'ai jamais voulu confier cela à personne, parce que l'imbécillité des gens est incommensurable et qu'il y a des secrets qu'ils ne méritent pas qu'on leur confie. »

Secret que je viens donc à mon tour de trahir, la peste soit de moi et de tous les inconsidérés bavards ! Juste après, comme pour preuve de sa théorie, le Gabier cite à son compagnon de beuverie le cas de deux d'entre ces chats, Orifiel et Miruz (en réalité les deux chats de Mutis lui-même, et dédicataires de cette partie de son livre…), dont il affirme qu'ils lui ont révélé tous les recoins intimement liés à l'histoire de Byzance. Il en énumère alors quelques-uns :

« […] l'endroit où fut torturé Alexis Comnène ;  celui où tomba mort le dernier empereur, Constantin XI Paléologue ; la maison où Zoé, l'impératrice, fut violée par un Saxon à qui l'on avait ordonné de lui arracher les yeux ; le lieu où les moines de la Sainte-Trinité définirent la doctrine qui ne peut être nommée et se coupèrent mutuellement la langue pour ne pas en révéler le secret ; celui où Constantin Copronyme passa une nuit de pénitence parce qu'il avait abrité des désirs impurs pour le corps de sa mère ; celui où les mercenaires germaniques prêtaient le serment occulte qui les liait à leurs dieux ; celui où vint s'amarrer la première trirème vénitienne qui apporta la peste algique ; je pourrais ainsi vous énumérer bien d'autres refuges secrets de l'âme de la ville qui m'ont été révélés par mes deux compagnons félins. »

Plus tard, le lecteur retrouvera le peintre colombien au bar de l'hôtel Wellington de Madrid, en compagnie du matador Pepe Dominguín et d'Álvaro Mutis lui-même. Le Gabier, lui, cinglait déjà vers d'autres rêves fantasques, d'autres prévisibles échecs, d'autres femmes accueillantes, aux Baléares ou à Kuala Lumpur, à Helsinki comme à Guayaquil, dans un bouge marseillais ou le delta de l'Orénoque.

Et c'est ainsi que Mutis est grand.

samedi 25 janvier 2020

Álvaro Mutis vous salue bien


Hier en début d'après-midi – effet pervers d'une digestion hors normes ? –, il m'est soudain apparu que je devais, toutes lectures cessantes, me replonger dans l'œuvre romanesque du Colombien évoqué en titre (j'use de cette périphrase pesamment journalistique pour ne pas être obligé de repasser par le clavier espagnol afin de lui coller son fucking accent tonique) ; c'est-à-dire, pour être plus précis, qu'il me fallait relire les sept brefs romans qui forment ce que j'ai appelé naguère : le cycle de Maqroll le Gabier, ce personnage étant le pivot commun de l'ensemble. Tous ces minces volumes sont disponibles chez Grasset, dans la collection Les Cahiers rouges, et je crois bien qu'ils ont également été réunis en un seul gros livre, intitulé Les Tribulations de Maqroll le Gabier.

J'ai donc commencé à relire le premier, La Neige de l'Amiral. Dès les dix ou vingt premières pages, l'enchantement m'a repris avec autant de force que lors de ma découverte de Mutis, il y a un peu plus de deux ans. Saisi par l'enthousiasme, l'étonnement, l'admiration, la jouissance, j'ai même cru trouver un excellent moyen de vous les faire partager, sans le moindre frais de votre part – mais j'y ai finalement renoncé : on trouvera les détails de cette palinodie dans le journal de janvier, disponible dans tous les bons kiosques dès samedi prochain. 

En attendant, on pourra toujours relire ce billet, publié ici même en septembre 2017. Ou bien, décider de me faire aveuglément confiance et se précipiter sur les romans maqrolliens et gabiéresques du Señor Mutis.

lundi 20 janvier 2020

Natura deficit, fortuna mutatur, deus omnia cernit. *


Tourné il y a un instant la dernière page des Mémoires d'Hadrien : livre tout aussi remarquable qu'en mon souvenir d'une première lecture, pourtant distante d'une bonne trentaine d'années. Dans l'avant-dernier chapitre, Disciplina Augusta, on voit l'empereur affronter, en Judée, la révolte des Zélotes, conduits par Simon, alias Bar-Kochba. La lutte sera longue, pénible, lourde en pertes pour les armées romaines. Elle inspire à Hadrien, présent sur place, des réflexions fort mélancoliques sur l'avenir et la non-pérennité de toutes choses ; réflexions qui, émanant bien entendu de Marguerite Yourcenar, entrent en résonance avec l'époque où le livre fut écrit (deuxième tiers du XXe siècle), mais aussi, plus curieusement, avec celle où il vient d'être relu. En voici un extrait, que l'on retrouvera à la page 474 de l'édition de la Pléiade (n'oublions pas que c'est Hadrien lui-même qui est censé s'exprimer ici, dans une longue confession écrite adressée à Marc-Aurèle, le futur successeur de son  propre successeur) :

« Je me disais qu'il était bien vain d'espérer pour Athènes et pour Rome cette éternité qui n'est accordée ni aux hommes ni aux choses, et que les plus sages d'entre nous refusent même aux dieux. Ces formes savantes et compliquées de la vie, ces civilisations bien à l'aise dans leurs raffinements de l'art et du bonheur, cette liberté de l'esprit qui s'informe et qui juge dépendaient de chances innombrables et rares, de conditions presque impossibles à réunir et qu'il ne fallait pas s'attendre à voir durer. Nous détruirions Simon ; Arrien saurait protéger l'Arménie des invasions alaines. Mais d'autres hordes viendraient, d'autres faux prophètes. Nos faibles efforts pour améliorer la condition humaine ne seraient que distraitement continués par nos successeurs ; la graine d'erreur et de ruine contenue dans le bien même croîtrait monstrueusement au contraire au cours des siècles. Le monde las de nous se chercherait d'autres maîtres ; ce qui nous avait paru sage paraîtrait insipide, abominable ce qui nous avait paru beau. Comme l'initié mithriaque, la race humaine a peut-être besoin du bain de sang et du passage périodique dans la fosse funèbre. Je voyais revenir les codes farouches, les dieux implacables, le despotisme incontesté des princes barbares, le monde morcelé en états ennemis, éternellement en proie à l'insécurité. D'autres sentinelles menacées par les flèches iraient et viendraient sur le chemin de ronde des cités futures ; le jeu stupide, obscène et cruel allait continuer, et l'espèce en vieillissant y ajouterait sans doute de nouveaux raffinements d'horreur. Notre époque, dont je connaissais mieux que personne les insuffisances et les tares, serait peut-être un jour considérée, par contraste, comme un des âges d'or de l'humanité. »

Dans le paragraphe qui suit celui-là, Hadrien en arrive à énoncer ce qu'il qualifie presque de blasphème : « […] je finissais par trouver naturel, sinon juste, que nous dussions périr. » 

S'il n'est blasphématoire, son ton se fait en tout cas de plus en plus désabusé, à mesure que se déroule sa réflexion. Témoin ce qui suit : « L'adoucissement des mœurs, l'avancement des idées au cours du dernier siècle sont l'œuvre d'une infime minorité de bons esprits ; la masse demeure ignare, féroce quand elle le peut, en tout cas égoïste et bornée, et il y a fort à parier qu'elle restera toujours telle. »

La conclusion de l'empereur est sans appel : « […] le temps pour s'instruire par leurs fautes n'est pas plus donné aux empires qu'aux hommes. Là où un tisserand rapiécerait sa toile, où un calculateur habile corrigerait ses erreurs, où l'artiste retoucherait son chef-d'œuvre encore imparfait ou endommagé à peine, la nature préfère repartir à même l'argile, à même le chaos, et ce gaspillage est ce qu'on nomme l'ordre des choses. »

J'en arrive à me demander, relisant tout cela, si cet Hadrien n'aurait pas été fâcheusement réactionnaire. Une sorte d'archéo-fasciste, pour ainsi dire. Voire de paléo-nazi. Je pense que nos croisés du Bien devraient au moins se pencher sur son cas, avec cette sourcilleuse vigilance qui fait tout leur charme.

La nature nous trahit, la fortune change, un dieu regarde d'en haut toutes ces choses.

dimanche 19 janvier 2020

Jurassic transit gloria mundi


Hier soir, parce que je ne l'avais jamais vu et qu'il se trouvait disponible sur Netflix, j'ai souhaité que nous regardassions Jurassic Park. Quelle funeste idée ! Nous avons tenu une heure, soit la moitié seulement de cet incomparable navet. Bien sûr, je ne m'attendais pas à des miracles, sachant depuis lulure que les films de Spielberg ne peuvent être pleinement appréciés que si l'on dispose d'un âge mental inférieur ou à la rigueur égal à 12 ans. Néanmoins, je me souvenais de m'être bien diverti des Aventuriers de l'arche perdue, vu au cinéma à sa sortie. Il aurait donc pu en aller de même avec le film dinosaurien d'hier… 

Or, donc, point du tout. Personnages de carton pâte, action presque inexistante durant les trois premiers quarts d'heure, insupportable ton didactique donnant l'impression de regarder un documentaire conçu pour être diffusé dans les écoles primaires, niaiserie fondamentale des dialogues, insigne pauvreté des tentatives d'humour. Et quand enfin les grosses bestioles se réveillent (on espère, vainement hélas, qu'un tyrannosaurus rex ou un vélociraptor va rapidement bouffer l'insupportable petit garçon qui nous casse les couilles depuis le début du film), rien ne s'arrange pour autant, tout reste languissant, prévisible, puéril, idiot. Il était temps alors de mettre fin à cette irritante expérience pour se rabattre sur la septième saison de The Big Bang Theory.

Le hasard a voulu que nous ne fussions pas débarrassés pour autant du pénible Spielberg. En effet, dans l'un des deux épisodes regardés, un personnage semait le trouble chez tous les autres en leur affirmant que, dans Les Aventuriers de l'arche perdue, Indiana Jones ne servait rigoureusement à rien et que, si on venait à le retirer du film, tout se déroulerait exactement de la même façon et aboutirait au même résultat. 

En y réfléchissant – essayez, vous verrez –, il avait parfaitement raison. Ce qui n'a pas fait remonter le gars Spielberg dans notre estime, où il squattait déjà les bas-fonds.

vendredi 10 janvier 2020

En attendant Marguerite

En début de soirée, hier, j'ai terminé L'Œuvre au Noir. Roman superbe, d'une écriture à la fois dense et d'une lumineuse limpidité, un roman “historique” – on y suit toute la vie de Zénon, médecin, philosophe et alchimiste flamand du XVIe siècle – qui évite avec un naturel parfait, et comme allant de soi, tous les pièges du genre. Et j'avais bien hâte de poursuivre mes lectures yourcenardiennes, grâce au volume Pléiade devant arriver ici dans quelques jours, qui contient les Œuvres romanesques de la dame.

Seulement, il fallait les franchir, ces quelques jours. Quoi lire en attendant ? Quel pont jeter entre Marguerite et Marguerite ? Quelle œuvre devais-je choisir qui ne pâtît pas trop du voisinage avec les siennes ? Quel écrivain élire qui ne fît pas triste figure et, en outre, me permît de rester plus ou moins dans la tonalité ? Bien entendu, j'ai trouvé (si j'étais resté sec, je ne serais pas occupé à écrire ce billet, on s'en doute) : André Fraigneau.

Au début des années trente, peut-être encore précairement assurée du lesbianisme qui allait devenir son estampille, Marguerite Yourcenar tomba assez violemment amoureuse de l'écrivain qui était également son éditeur, André Fraigneau donc, que quinze ans plus tard, les fameux Hussards allaient revendiquer comme figure plus ou moins paternelle ; ou disons : grand-fraternelle. Si l'on était adepte des gamineries psychanalytiques, on suggérerait ici que l'inconscient sexuel de Marguerite l'a, pour ménager l'avenir, habilement poussée à jeter son dévolu sur un homme parfaitement hors de son atteinte, puisque homosexuel lui aussi, et résolument. De fait, pour s'exprimer en langage brut, la future dame aux foulards des Monts-Déserts (Maine, USA) se prit alors un méchant râteau, dont elle n'allait pas tarder à se consoler auprès de Grace Frick, passant ainsi des bras fermés de son éditeur français à ceux grand ouverts de sa traductrice américaine.

J'ai donc, voilà une couple d'heures, rouvert Les Étonnements de Guillaume Francœur, ensemble de trois courts romans ayant pour pivot commun le personnage éponyme, écrits à peu près à l'époque où leur auteur claquait la porte de sa chambre au nez de l'éplorée Marguerite. Jusqu'à présent, c'est un choix dont je n'ai qu'à me féliciter : je me trouve En bonne compagnie, pour reprendre un autre titre de Fraigneau. Mais il ne faudrait tout de même pas que l'académicienne traînât trop en chemin.

dimanche 5 janvier 2020

Le serpent et le révolutionnaire : fabliau


Parmi les âneries que mâchouillent constamment nos amis révolutionnaires, mon slogan préféré est sans conteste : « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté ! » D'abord parce qu'il a l'ancienneté pour lui : on imagine que c'est ce qu'a dû grommeler le premier homme qui, ramassant un gros os d'animal, a eu l'idée de s'en servir comme gourdin pour intimer le silence à son voisin de grotte. Mais c'est surtout son côté aporétique qui me réjouit. Parce qu'enfin…Si l'on proclame que les ennemis de la liberté doivent être privés de liberté, cela signifie que l'on devient soi-même, à l'instant de la proclamation, un ennemi de la liberté. Donc, en tant que tel, on devrait, quasi simultanément, être de facto privé de sa liberté d'expression. Mais alors, il n'y a plus personne pour réclamer la suppression de liberté pour les ennemis de la liberté. Si bien que le bâillon que l'on vient tout juste de nouer tombe de lui-même, et que notre réduit-au-silence peut de nouveau réclamer la suppression de liberté pour les ennemis de la liberté, etc. : le serpent croyait mordre à pleins crochets sur le réel, il a juste attrapé le bout de sa queue. S'il pouvait se la bouffer et s'auto-empoisonner, ça ne ferait de peine à personne.