vendredi 18 septembre 2020

Les autoroutes d'Emmanuel Carrère


Lu d'une traite – avec tout de même la pause de la nuit… – les quatre cents pages du Yoga d'Emmanuel Carrère, reçu hier matin. Le livre m'a empoigné, comme l'avaient fait avant lui la plupart de ses prédécesseurs du même auteur, alors même que son sujet officiel est aussi éloigné de moi, a priori, qu'il semble possible : j'ai toujours plus ou moins considéré, et sans doute grandement à tort, toutes ces pratiques, yoga, tai-chi, méditation comme ci, méditation comme ça, comme d'aimables fumisteries.  Mais l'écrivain compte bien davantage que le sujet de tel ou tel de ses ouvrages.

Il y a quelque chose de diabolique, dans les livres de cet écrivain-là, cette façon qu'il a de nous faire croire qu'il saute du coq à l'âne sans savoir où il va, alors qu'en réalité tout est monté avec une précision parfaite, les thèmes les plus disparates en apparence se répondent impeccablement, s'unissent, se renforcent constamment. Le lecteur a l'impression d'être lancé au hasard dans des chemins qui ne le mèneront nulle part, des impasses dûment murées, des fondrières vouées à l'ensablement, alors que, au tournant suivant, il se retrouve sur la voie balisée et familière qu'il pensait avoir perdue définitivement. 

Non, il y a mieux que cette image des chemins, qui a le tort d'être en deux dimensions seulement : les livres d'Emmanuel Carrère font plutôt penser à ces inextricables (en apparence) et gigantesques entrecroisements autoroutiers que l'on voit aux États-Unis (ou dans les films américains, si l'on a jamais, soi-même, mis les pieds là-bas), aux abords des grandes cités, avec ces rubans rigides qui s'entrelacent sur deux, trois, quatre niveaux, qui semblent avoir été jetés là au hasard, s'enroulent les uns dans les autres comme des nœuds de serpents, mais dont le fouillis apparent est en réalité un tissu de correspondances grâce auquel toutes les destinations sont non seulement envisageables mais accessibles, et accessibles seulement par là, seulement à ceux qui acceptent d'affronter l'enchevêtrement, de s'y plonger de confiance.

Voilà un billet “survolé”, hâtivement troussé, à la limite de l'indignité. Si l'on préfère, on pourra lire, sur le site de Causeur, un véritable article, d'une mauvaise foi insigne et d'une sottise qui l'est presque autant. Article qui, pourtant, paraîtra comparativement d'une rare intelligence pour peu qu'on se risque sur les commentaires qu'il a suscités. 

Le mieux est sans doute de lire l'un ou l'autre, au hasard, des livres de Carrère, sans se soucier des états d'âme de Pierre ou de Paul, ou même de moi.


lundi 14 septembre 2020

Pinard pour tout le monde et silence dans les rangs

Acteurs non blancs, non vendeurs de non drogue…

 Commençant, avant-hier soir, de regarder la cinquième et ultime saison de Sur écoute – qui est bien la meilleure série policière qui nous ait été donné de voir jusqu'à présent –, je me suis d'abord fait la réflexion qu'elle devait être inattaquable du point de vue de nos camarades progressistes, la grande majorité de ses acteurs étant des noirs (des non-blancs ? des comédiens racisés ? enfin, on voit ce que je veux dire). Et puis, juste après, je me suis dit que non, que nos antiracistes d'aujourd'hui (la série a presque 20 ans) devraient y trouver à redire, du fond de l'asile d'aliénés d'où ils jugent de toute chose, réclamant à cor et à cri des camisoles de force pour tout ce qui n'est pas eux. 

Car, tous ces acteurs mélanodermiques, qu'interprètent-ils ? Essentiellement des policiers (donc des méchants) ou des vendeurs de drogues plus ou moins assassins (donc donnant une image stéréotypée et raciste des noirs), quand ce ne sont pas des politiciens véreux et cyniques (lesquels, dans la réalité, ne peuvent être que des blancs, comme chacun le sait bien). 

 Or, désormais, il ne suffit plus d'imposer, dans les castings, des quotas de noirs, d'homosexuels des deux sexes, de LGBTQZWHXV et plus si fantaisie, etc : il est de plus obligatoire que tous ces personnages soient éminemment positifs, édifiants, comme disaient les curés et les chaisières du XIXe siècle, dont les vertueux d'aujourd'hui ont pris la place sans rien changer à leur mode de pensée, se contentant de remplacer les vieux rideaux et de repeindre les murs pour se faire croire que la maison était entièrement nouvelle. 

 Ils n'ont pas non plus mis à la retraite les procureurs Pinard, se contentant de leur donner un coup de jeune en les reprénommant Brandon ou Mohammed à la place d'Ernest.


samedi 12 septembre 2020

L'énigme du char qui flotte

Gustave Flaubert, Henry Monnier : qui a copié qui ? Ou, pour le dire plus aimablement : lequel a inspiré l’autre ? Voire : qui a rendu hommage à qui ? Dans le célèbre chapitre de Madame Bovary dit “des comices agricoles”, on peut lire, entre autres choses, le discours que prononce un conseiller de la Préfecture (le préfet n’a pas jugé bon de se déplacer en personne…). 

Discours fort drôle car à peine caricatural. Et, dès les premières lignes, alors que l’orateur rend un hommage convenu au roi, convenu et ronflant, on y entend ceci : « […] et qui dirige à la fois d’une main si ferme et si sage le char de l’État parmi les périls incessants d’une mer orageuse, etc. »

Ce char affrontant la mer orageuse : évidemment on pense aussitôt à Joseph Prudhomme déclarant que “le char de l’État navigue sur un volcan”. Et c’est alors qu’on se demande qui est le véritable créateur de ce fameux char amphibie, de Gustave Flaubert ou d’Henry Monnier. 

La réponse est que c’est Gustave le copieur, Henry ayant imaginé et créé son personnage de Prudhomme dès 1829 ou 1830, tandis que le chapitre “Comices” fut écrit, lui, durant le second  semestre de 1853, comme en font foi les geignardises de l'auteur, à propos de sa lenteur et des peines qu'il éprouve à le mener à bien, dans ses lettres à Louise Colet, sa pénible – mais heureusement très épisodique – maîtresse.

 Du reste, il ne serait pas très étonnant que Flaubert eût connu et apprécié la créature de Monnier :  M. Prudhomme n'est pas sans accointances diverses avec le personnage du Garçon, voire sans ressemblances avec Bouvard ou Pécuchet – sans doute davantage avec Pécuchet, maintenant que j'y songe. Cela dit, en raison même de cette proximité, il se pourrait tout aussi bien que Flaubert détestât Prudhomme…

On ne saura pas ce qu'il en pense, dans la mesure où les gougnafiers pléiadeurs n'ont pas jugé bon d'adjoindre un index aux cinq volumes qui contiennent la correspondance générale de Flaubert. Le char de la Pléiade navigue sur des océans d'incompétence…


mardi 1 septembre 2020

Un grand saut dans le Gide


J'ai arpenté ses couloirs durant presque tout août.

jeudi 27 août 2020

Pas sorti de l'auberge…

Catherine a pris rendez-vous hier – ce sera fin septembre – dans une clinique de la main sise entre Mantes et Poissy, à Aubergenville. C'est bien entendu moi qui ferai le chauffeur pour l'occasion. Le rendez-vous étant à midi, je lui dis : « Si ton raccommodeur de main n'est pas trop en retard, on n'aura qu'à, ensuite, aller déjeuner à l'auberge en ville. » Évidemment, le calembour ne vaut pas tripette, mais cela faisait 41 voire 42 ans que je le tenais au chaud.

C'était donc à la fin de 1978 ou au début de l'année suivante. À l'occasion d'un "journal école", deux brillants étudiants du CFJ – Centre de formation des journalistes, pour les non-initiés –, Sylvie K. et Didier G. avaient été expédiés en reportage à Flins, où les petits gars de chez Renault s'étaient mis en grève et occupaient plus ou moins leur usine nourricière.  Nous arrivons comme des fleurs fraîchement décloses, et les vigies de l'entrée nous signifient avec une courtoisie non dénuée de fermeté qu'il était hors de question de laisser pénétrer dans le sanctuaire automobile des journalistes probablement mal intentionnés, fussent-ils seulement encore des apprentis. 

Avec la ténacité qui me caractérise, j'étais tout prêt à reprendre le train de banlieue en direction de Saint-Lazare, et même assez content que la corvée tourne court aussi vite et facilement (j'avais déjà, on le voit, mon métier chevillé au corps). C'était compter sans Sylvie qui, au bistrot voisin où nous nous étions réfugiés, avise une tablée de pue-la-sueur et les aborde frontalement, avec cet irrésistible sourire qui, au moins à cette époque, valait le déplacement. Tombant sous le charme et cédant à l'impérieuse logique des arguments développés succinctement par ma consœur, ces braves mécaniciens, carrossiers, peintres, ajusteurs, est-ce que je sais, moi ?, nous proposent de profiter de la relève qui allait avoir lieu dès qu'ils auraient liché leur ballon de rouge, et de nous fondre dans le flot des grévistes entrant pour entrer avec eux. Ce qui est aussitôt fait.

La suite fut une bénédiction pour moi, qui, m'enfermant dans un mutisme implacable, me contentai de suivre Sylvie, d'écouter les multiples questions qu'elle posait aux uns et aux autres, enregistrant les réponses qu'on lui faisait, et profitant de mon temps libre pour regarder autour de moi et humer l'atmosphère. Notre tour d'usine terminé, les tenants et aboutissants du mouvement social dûment notés sur nos petits carnets, on se retrouve tous les deux sur le quai de la gare la plus proche, attendant le train pour Paris. 

C'est à ce moment que, avisant un panneau qui portait le nom de cette cité voisine, Sylvie me dit, sur le ton de la conversation : « Si tu veux, avant de rentrer, on peut aller déjeuner à l'auberge en ville… » Nous en avons ri, mais pas plus que ne le requérait la chose : en matière d'humour, Sylvie était capable de faire nettement mieux.

Retour au 33 de la rue du Louvre, chacun de nous se mit à écrire son "papier", puisque, en réalité, on avait divisé notre promotion de 45 élèves en deux rédactions concurrentes devant produire chacune un journal. 

Le lendemain, il y eut grande réunion tralalesque pour tirer les leçons de l'expérience. Je fus, par nos instances dirigeantes, félicité pour la qualité de mon reportage, tandis que Sylvie ne récolta aucun laurier pour le sien. Elle en conçut, fort passagèrement, un certain sentiment d'injustice amplement justifié, dans la mesure où, sur place, elle avait tout fait et moi rien, que je m'étais contenté ensuite, devant la machine à écrire, d'ajouter ce clinquant qui venait d'impressionner plus ou moins mes lecteurs galonnés.

Sylvie eut sa revanche plus tard, puisqu'elle devint directrice de la rédaction du Monde, cependant que je faisais grouillot au rewriting de France Dimanche. Finalement, chacun de nous deux avait persévéré dans sa voie et cultivé ses aptitudes : Sylvie son talent et sa pugnacité de journaliste, moi ma facilité à badigeonner du clinquant sur du rien.

Et c'est tout cela que, telle une paire de madeleines proustiennes, m'ont remis en mémoire Catherine et sa clinique d'Aubergenville.

mercredi 26 août 2020

Flammarion, au pilon !


Je crois l'avoir déjà dit mais je vais le redire, tant j'en reste suffoqué : les gens qui, chez Flammarion, à l'extrême fin du siècle dernier, s'occupaient de la collection “Mille et une pages” ont fait preuve d'un amateurisme – pour employer le mot le plus gentil, le plus lénifiant qui me vienne à l'esprit : jean-foutrisme s'était présenté d'abord, et plus naturellement – déplorable lorsqu'ils ont procédé à l'élaboration du volume consacré à Bernard Frank. 

Qui, à part des guignols sans foi ni loi ni conscience, pourrait imaginer de réunir sous une même reliure neuf livres différents sans prévoir la moindre table des matières ? Eux l'ont fait, sans doute d'un cœur léger et la conscience en paix. Certains de ces livres – presque tous, en fait – sont divisés en parties, qui parfois portent des titres distincts : pas moyen dans ces conditions d'en retrouver une ou l'autre. Ni de savoir ou finit L'Illusion comique et où commence Un siècle débordé : démerde-toi, cochon de lecteur ! 

Hier, j'ai déjà oublié pour quelle raison, j'ai voulu savoir chez qui et quand avait paru Solde pour la première fois. Naïvement, je comptais trouver ce renseignement, comme c'est la coutume, au début du volume : je t'en fiche ! Rien ! Va pleurnicher chez Dame Wiki, pauvre pinailleur, empêcheur d'éditer relax ! 

En revanche, il va presque sans dire qu'il y a au moins une chose qui n'a pas été oubliée dans ce volume : la préface aussi prétentieuse qu'inutile qui l'ouvre – qui l'ouvre et la ramène. Elle est signée d'un certain Olivier Frébourg, dont on me dit qu'il serait journaliste, écrivain et éditeur, cette trilogie infernale.

Du coup, il me paraît presque anodin que la couverture porte en gros l'indication “Romans”, alors que sept des neuf livres que contient le volume n'en sont nullement. Broutille, broutille…

J'espère qu'à tous ces pénibles zozos, le fantôme de Bernard Frank vient parfois la nuit instiller des cauchemars terribles, les faisant se perdre, s'enliser, s'engloutir dans des montagnes d'invendus, ou périr avec leurs saloperies de volumes contrefaits sous les mâchoires des broyeurs à papier.

lundi 24 août 2020

Revenons un moment à Frank

Arpajon-sur-Cère, aujourd'hui.

Il y aura trois semaines demain, je vous gratifiais d'un petit billet destiné à illustrer par l'exemple en quoi consistait le style si particulier de Bernard Frank, cette manière toute en ellipse de dire beaucoup avec peu de mots, de griffer sans en avoir l'air, d'entrouvrir des abîmes en faisant mine de rien. Comme je ne cesse pas de m'en enchanter, je vais en donner un autre, sur quoi je viens tout juste de retomber.

Je l'ai trouvé dans Un siècle débordé, dont je me demande s'il ne serait pas le meilleur livre de son auteur : il faudra voir ça quand j'aurai relu Solde. C'est en tout cas un livre que je possède en double exemplaire, dont l'un est réservé depuis des mois à Pierre M., Cantalien d'exception, sous prétexte qu'il est beaucoup question de son département dans ce Siècle-là – et aussi parce qu'il faut bien essayer, de temps en temps, de cultiver un peu tous ces philosophes, perdus dans leurs pensées sans objet ni fin. Mais, avec les facéties du petit Chinois, j'ai l'impression que le volume n'est pas près de quitter la Normandie.

Pour en revenir à Bernard Frank, nous allons tout de suite le rejoindre, en 1944 et à Arpajon. Monsieur Frank, c'est à vous :

« Bien entendu, ce n'était pas d'Arpajon près de Paris que je parlais, mais d'Arpajon-sur-Cère. Brusquement des Allemands – dont les chars et les mitrailleuses étaient cachés par les herbes très hautes, d'un vert dur, tant il avait plu en ce mois de mars ou d'avril 1944 sur cette banlieue d'Aurillac, inondée par la Cère – me demandèrent mes papiers. C'est ennuyeux d'avoir des jambes longues, lorsqu'on a 14 ans (1). Ma mère s'était arrêtée, mais les Allemands – ce n'était pas des Allemands d'ailleurs, même s'ils portaient l'uniforme des Waffen SS, mais des Géorgiens – répétaient avec obstination : “Pas les femmes, pas les femmes”, en tout cas pour les papiers. »

En tout cas pour les papiers : je ne pense pas qu'il soit possible de dire davantage de choses, ni même autant, en si peu de mots, et de si anodine apparence. Est-ce que, d'un coup, on ne voit pas se déployer en arrière plan toutes ces fameuses “horreurs de la guerre”, perpétrées sur leur temps de récupération par des hordes de guerriers en rut, déferlant depuis leurs inquiétantes montagnes caucasiennes pour venir égorger jusque dans nos bras nos filles et nos compagnes ? Est-ce qu'il n'y a pas là, dans cet innocent croupion de phrase, tout Goya et son œuvre ? N'y sent-on pas déjà l'âcre parfum des Oradour ?

Ce gouffre que Frank vient d'ouvrir sous les pieds de son lecteur, il le referme aussitôt – parce qu'il est bien élevé. Si vite, même, que le dit lecteur, s'il est un peu distrait, ou pressé, a fort bien pu l'enjamber sans le voir, ni se douter du précipice spatio-temporel qui a manqué l'engloutir, et qui l'aurait sans doute fait s'il avait seulement baissé une seconde les yeux vers lui.

Lire Bernard Frank peut sembler de tout repos, et ça l'est souvent, c'est vrai. On se promène, on musarde. Mais enfin, quand on s'y lance, dans cette musardise, il semble plus sage de se prévoir l'équipement adéquat, cordes, piolets, excellentes chaussures renforcées aux chevilles – et petit bidon de whisky pour, attendant les secours, patienter dans les fondrières où l'on sera tombé.

Un peu plus tard : En guise de bonus, ces deux phrases trouvées quelques pages plus loin, et qui valent leur pesant de résistancialisme : « Les Allemands encouragés par cet exemple quittèrent définitivement Raulhac. Une heure après, le maquis s'en emparait. » Mauvais esprit, va !


(1) Frank a expliqué, juste avant, que les patrouilles vérifiait l'identité des hommes mais pas celle des enfants.

samedi 22 août 2020

Le pourboire des écrivains ou Les bonnes idées de Connolly

Cyril Connolly, 1903 – 1974.
« J'aimerais voir s'instaurer la coutume, chez les lecteurs qui sont contents d'un livre, d'envoyer à l'auteur un petit cadeau en argent liquide : n'importe quelle somme entre une demi-couronne et cent livres sterling (1). Les auteurs recevraient alors ce que leur donnent les éditeurs comme une rémunération fixe, et ils auraient en supplément leurs “pourboires” de lecteurs reconnaissants – de la même manière que les serveurs reçoivent un fixe de leurs employeurs et ont droit aussi à ce que les clients laissent dans la soucoupe. Jamais plus de cent livres – ce serait mauvais pour mon caractère ; jamais moins d'une demi-couronne – cela ne ferait pas de bien au vôtre. »

Cyril Connolly, Ce qu'il faut faire pour ne plus être écrivain (Enemies of Promise), Livre de Poche, p. 154.

Je trouve l'idée fort intéressante, même s'il serait déraisonnable de compter sur son application pour faire fortune. Intéressante d'abord parce qu'on observerait avec malice le temps plus ou moins court que mettrait l'État prédateur à taxer cette nouvelle manne. Taxation qui se ferait bien entendu par solidarité avec les plus démunis, avec ces pauvres dont il faut taire jusqu'au nom. Du reste, puisqu'on en parle, je propose de remplacer ce vocable infamant, pauvre, par celui-ci, nettement plus seyant : Personne en situation de sans-fortunisme.

La seconde observation réjouissante que l'on pourrait faire serait celle de la tête de cet écrivain qui, ayant officiellement vendu 5648 exemplaires de son dernier chef-d'œuvre, n'aurait reçu en tout et pour tout que six enveloppes, contenant chacune à peine davantage que la demi-couronne “plancher”. Incriminerait-il la lésine de ces enfoirés de lecteurs, ou trouverait-il la force morale de remettre en cause ses propres talents de romancier ?

Enfin, il y a gros à parier que l'on verrait rapidement éclore tel ou tel comité d'écrivains de gauche, pris parmi les smicards de la demi-couronne, qui exigerait que fussent mutualisées toutes ces enveloppes afin que leur contenu fût redistribué entre tous les écrivains (à l'exception de ceux dont on aurait prouvé la collusion avec l'extrême droite, il va sans dire) selon les principes égalitaires les plus stricts et sous le contrôle forcément impartial du ministère des Interventions culturelles et des Subventions. Les écrivains de droite hurleraient à la soviétisation des lettres, à la culture goulaguisée, cependant que les écrivains de gauche à forts tirages et à grosses enveloppes multiples garderaient un silence expectatif plein de noblesse.

Bref, on s'amuserait beaucoup. Ce qui, chacun le sait, est toujours plus gratifiant que de s'enrichir.


(1) Le livre de Connolly date de 1938 : précision utile pour ceux qui chercheraient à savoir à combien d'euros actuels correspondent la demi-couronne et la centaine de livres sterling.

jeudi 20 août 2020

La double vie de Salvatore : le jour du jugement


Salvatore Satta est né en Sardaigne, à Nuoro (photo), en 1902. Mort en 1975, il fut connu, entre ces deux dates, comme l'un des grands juristes de l'Italie contemporaine, auteur notamment d'un monumental Commentaire sur le Code de procédure civile et le Droit procédural civil en cinq volumes. Il fut aussi doyen de la faculté de droit de Rome. Pas de quoi, jusque-là, attirer notre attention – en tout cas la mienne. 

Après sa mort, en inspectant les nombreux papiers qu'il conservait, sa famille tombe sur une sorte de manuscrit portant ce titre : Il giorno del giudizio. Le Jour du jugement. Le roman est publié en 1977, sans le moindre succès d'abord, avant d'être traduit en une vingtaine de langues, dont la nôtre dans laquelle je viens de le lire. 

J'ai dit : le roman. S'agit-il d'un roman ? Pas au sens classique du mot, non. On assiste plutôt à une résurrection collective : celle de la petite ville natale de l'auteur, et surtout du fourmillement de ses habitants d'alors (le livre se déroule au tournant du XXe siècle, mais les repères chronologiques sont rares et fuyants), hommes et femmes nés de la terre et retournés à elle, sans laisser d'autres traces en ce monde que celles que le narrateur s'efforce de retrouver. Car ici, nous est-il dit, si les morts sont enterrés solennellement, et pleurés à grand bruit, ils sont aussitôt oubliés et plus rien ne subsiste d'eux.

Une saga, donc ? Oui, en quelque sorte. Mais emplie de protagonistes à qui il n'arrive jamais rien que de minuscule à l'échelle du monde, et même de l'Italie, et même de l'île prise dans son entier. Tout s'organise autour de la figure du notaire Don Sebastiano Sanna, acharné de travail et fécond en progéniture, assez peu soucieux de son épouse invalidée par les grossesses multiples, à qui, lors de leurs rares désaccords exprimés, il clôt toujours le bec par cette sentence sans réplique : « Dis-toi que si tu es au monde, c'est parce qu'il y avait de la place. » On n'est pas plus féministe.

Le narrateur, sentant sa fin prochaine, est revenu à Nuoro, afin de faire se lever les ombres qui dorment au cimetière – notables ou bergers, voleurs de troupeaux et gens d'Église, instituteurs ivrognes ou mendiants illuminés, prostituées et vierges mystiques –, faisant revivre avec elles leurs passions d'amour ou de haine, leurs mesquineries comme leurs gestes flamboyants, dans une fresque à la fois grouillante et précise où sont indémêlables le tragique et le grotesque. Et sur quoi règne une mort omniprésente.

Au jour du jugement, Salvatore Satta pourra se présenter avec ce livre à la main. Tout un cortège de fantômes sardes, fraîchement ressuscités, viendra témoigner pour lui – et on lui ouvrira.

mardi 18 août 2020

Questions de temps



Partons d'une assertion simple, d'apparence faussement loyale, traîtreusement anodine : « Venir jusqu'à chez vous m'a pris une bonne demi-heure. » Tout le monde comprend ou croit le faire : nous avons affaire à un trajet d'environ trente-cinq minutes. Le problème commence avec cet environ

On sent bien que si notre visiteur anonyme a marché quarante minutes pour venir nous visiter, tout bascule brusquement : la bonne demi-heure se dissout dans l'air pour céder la place aux trois petits quarts d'heure

Mais où finit l'une et où commencent les autres ? À quelle seconde installer notre douane pour ne pas risquer les incidents de frontière ? La simple logique mathématique, sûre d'elle et dominatrice comme toujours, répond : à trente-sept minutes et demie, évidemment !

Et là s'entrouvre un abîme nouveau, une vicieuse chausse-trape. Car si l'esprit s'accommode sans difficulté, et même avec une certaine reconnaissance, d'une bonne demi-heure à 37mn 30', il n'en va pas de même de nos petits quarts d'heure ! Car ils sont trois, rappelons-le, tels des mousquetaires, des orfèvres ou des petits cochons. Et le gouffre s'entrouvre : si trois petits quarts d'heure durent 37mn 30', ça nous met le petit quart d'heure à combien ? Essayez donc de diviser 37,5 par trois : même le plus perfectionné des oignons de gousset, avec secondes et dixièmes de seconde, même ce prétentieux à l'or fin déclarera forfait !

J'entends quelques petits malins de fond de classe murmurer qu'il suffit d'imaginer notre visiteur marchant durant une bonne grosse demi-heure, ce qui devrait nous amener à peu près à trente-neuf minutes. Du coup, 39 : 3, cela nous fait le petit quart d'heure à 13 mn. À l'inverse, diront-ils encore, nous voyant faire la moue, notre visiteur peut avoir pressé le pas et n'avoir marché que durant une bonne petite demi-heure, soit 33 minutes, et voilà notre petit quart d'heure commençant à 11 mn.

Aussitôt, une voix contestataire s'élève (du fond de la classe aussi, mais sur la gauche) : « Ah mais non ! Je m'excuse mais non ! Une bonne petite demi-heure ne peut être qu'à peine supérieure à une petite demi-heure ! Et, en tout cas, rester inférieure à la demi-heure franche et nette. Si l'on admet que le gros quart d'heure ne doit en aucun cas excéder vingt-deux minutes, que la petite demi-heure prend immédiatement sa relève, cela implique que votre bonne petite demi-heure ne pourra avoir d'existence qu'entre vingt-six et vingt-neuf minutes. En tout état de cause, nous sommes bien loin des trois petits quarts d'heure, même en les comptant à onze minutes le quart… »

C'est insoluble. Le seul moyen de s'en tirer sans devenir fou est de ne plus convier chez soi que des gens habitant suffisamment loin pour qu'il leur soit impossible d'être là en moins de soixante minutes. En sachant qu'on court toujours le risque d'en voir un arriver et annoncer le souffle un peu court que, malgré son nouveau vélo et ses mollets de jeune homme, il a tout de même mis, pour rallier votre seuil, une bonne heure et demie.

Pour tous les invités, un sale quart d'heure en perspective.

De quoi leur gâcher une bonne moitié du repas.

Si bien qu'ils risquent de l'avoir mauvaise.

samedi 15 août 2020

Sous le signe d'Edmond


On se demande ce qu'attendent les charcutiers du Périgord pour enfin s'associer avec les éleveurs de cochons ibériques, afin de créer, ensemble, fraternellement, un jambon qui soit digne de nos deux grands pays à la gloire millénaire et méritée :

Le Serrano de Bergerac

dimanche 9 août 2020

Un chantier essentiel : la retitration de survie



Trop de livres infestent encore nos bibliothèques qui comportent le mot “noir” dans leur titre, risquant ainsi, s'ils venaient à atterrir entre les doigts de notre belle jeunesse biodégradable – et malheureusement renouvelable – de faire basculer ces chères têtes blondes du côté lepénien de la Force. Il est donc urgent d'ouvrir ce chantier essentiel, celui que nous nommerons : la retitration de survie. Si tout le monde s'y met avec abnégation, courage et persévérance, tout devrait être épuré, passé à l'étamine, dénoirifié, d'ici la rentrée – si rentrée il y a. Pour donner l'exemple, et susciter d'autres vocations, je propose dès maintenant trois néotitres :

– Stendhal : L'Insoumis et le Migrant

– Louis Guilloux : Le Sang désoxygéné.

– Marguerite Yourcenar : L'Œuvre au racisé

J'y ajouterai, pour faire bonne mesure et pour justifier ma photographie d'illustration :

– Agatha Christie : Dix Petites Victimes du colonialisme

Allez-y, mes bien aimé-e-s lecteur-trice-s, c'est à vous…

mardi 4 août 2020

Le roi des Frank


J'ai dit déjà à quel point me plaisait la façon particulière, celle d'un gros chat feignant la somnolence, qu'avait Bernard Frank de lancer ses brusques coups de griffes, avant de rétracter celles-ci en patte de velours, comme si rien ne s'était passé, comme si on l'avait rêvée, cette brusque détente de la patte, comme si était un innocent artifice de maquillage cette estafilade qui apparaît maintenant sur la joue de sa victime stupéfaite, presque incrédule. Il est temps d'en donner un exemple.

Je le tire de sa chronique du Matin de Paris datée du 20 mars 1984, soit du lendemain de mon vingt-huitième anniversaire. Le Matin des livres paraissant dans le numéro du mardi, j'en déduis que cet anniversaire était survenu un lundi et, ayant donc été célébré à Paris plutôt qu'à La Ferté chez mes parents, que je devais traîner une jolie gueule de bois – ce qui explique que je n'aie pas eu connaissance de la chronique de Frank le lendemain : je n'étais sans doute pas levé à l'heure des journaux, bien heureux si j'étais déjà couché. Heureusement que les livres sont là pour jouer les séances de rattrapage.

Donc, ce jour-là,  Frank consacre une partie de sa page au Larousse gastronomique, un pavé de 1142 pages (395 F) établi sous la direction de Robert J. Courtine, que Frank ne semble pas trop porter dans son cœur. Les moins jeunes de mes lecteurs se souviennent probablement que Courtine signait “La Reynière” ses critiques gastronomiques dans Le Monde. Les encore moins jeunes, ou mieux renseignés, se rappellent aussi que, sous le pseudonyme de Jean-Louis Vannier, ce même Courtine avait publié, durant l'Occupation, de nombreux articles dans différents journaux dont le philosémitisme n'était pas le trait saillant. On en parlait peu voire pas du tout, dans les années quatre-vingt : son entrée au Monde avait valu à Courtine une sorte de retour de virginité. Ce silence vertueux, on sent qu'il agace les dents de Frank. Va-t-il se conduire en butor ? Foncer en pachyderme dans la fragile porcelaine vichyssoise ? Ce serait contraire à ses habitudes, à son “protocole d'attaque”. Il va procéder tout en douceur, presque en ronronnant, et comprenne qui pourra ou voudra. 

L'affaire tient en quelques lignes. On commence donc, de manière attendu, à parler du dictionnaire gastronomique qui vient de paraître. En toute innocence. Sauf que, évoquant le déjeuner offert pour le lancement de l'ouvrage, il fait entendre un premier, et très discret, appel de son thème. Notant que l'on a servi aux convive un château lacroix-paty, Frank glisse cette parenthèse : « (Paty ? Paty de Clam, nous sommes en pleine affaire Dreyfus !) » Nous y voilà presque, la tonalité est donnée. Mais, aussitôt après, dans les dix ou quinze lignes qui suivent, la chronique reprend sur un mode strictement gastronomique. Comme si de rien n'était.

Le thème revient à la fin du paragraphe suivant, toujours en ppp, comme notent les musiciens. Il se termine ainsi, ce paragraphe (c'est moi qui souligne, évidemment) : « Les encyclopédies ne cherchent pas la vérité, elles la gardent. Et puis pour Courtine, ce livre est un peu son bâton de maréchal. »

Et c'est à cet instant précis que la patte se détend et que les griffes déployées rencontrent l'épiderme de la victime. Car voici comment Bernard Frank enchaîne le paragraphe suivant, où il va se mettre à parler d'un tout autre livre (c'est toujours moi qui souligne) : « Puisque nous parlons de Pétain et de l'Occupation, je ne peux que vous conseiller, etc. »

Ce “puisque”, cette simple conjonction, c'est elle, la méchante estafilade, elle qui fait gicler les gouttes de sang. Lacération faite, le matou Frank rentre les griffes et, s'étirant et bâillant, se met à parler d'un livre de Jean Guitton, sans plus se préoccuper de Courtine.

Il n'a rien à se reprocher, rien ne s'est produit. Emporté par son imagination, le lecteur se sera fait tout seul des idées…

dimanche 2 août 2020

Être de gauche, c'était aussi ça…


Voici ce qu'écrivait Bernard Frank, écrivain de gauche (atypique, je vous l'accorde…) et néanmoins savoureux, dans sa chronique du 31 juillet 1981, publiée dans Le Matin de Paris, éphémère quotidien plus ou moins gouvernemental, id est socialiste. Socialiste de l'époque, c'est-à-dire tendance collectiviste, ascendant banqueroute. Et donc :

« De réformes en réformes en trente ans – pour ne pas remonter au déluge – on a détruit l'enseignement. Il faudrait tout changer. Tout. Une réaction totale. Ce n'est pas vrai que nos chers petits travaillent trop. Oui, ils sont peut-être plus vifs et alors ? En vrac : grec et latin dès la sixième. Les langues vivantes s'apprennent à l'étranger ou dans des instituts spécialisés. Retour à l'histoire. L'enchantement d'une histoire continue même si l'on doit devenir plombier ou électronicien. Pas la peine de commenter Boris Vian ou des articles de journaux – même les miens – en classe. Se souvenir qu'il y a un temps limité pour la mémoire, pour l'exercice de la mémoire et que si on le laisse passer, c'est foutu. Suppression des ligues de parents d'élèves de droite ou de gauche. L'école est un club d'où les parents doivent être exclus. Trouver des professeurs qui essaient d'apprendre le français, l'orthographe aux professeurs chargés de l'enseigner, etc. »

Il paraît aller de soi que quiconque, aujourd'hui, oserait ce genre de “programme” serait immédiatement enseveli sous les épithètes infamantes, accusé de faire le jeu de Marine Le Pen, des super-riches, du fascisme larvé, du racisme rampant, du dérèglement climatique, du petit Chinois, du sionisme et de Donald Trump – j'en oublie sans doute quelques-uns de moindre envergure. À plus forte raison si ce risque-tout suicidaire était Grande Plume dans une feuille sénestre, comme c'était le cas de notre Frank. Et ce n'est pas sans un certain accablement que l'on imagine, transposant cette situation, un lecteur de l'an 2060 découvrant quelque éditorial ou tribune de notre année 2020 et s'éberluant de la liberté de ton et d'esprit qui était alors en vogue, comparé à sa propre époque. Car, évidemment, s'il est stupide de dire que “c'était mieux avant”, il est néanmoins raisonnable de penser que “ce sera pire après”.

En guise de bonus sur le gâteau – il faut rajeunir les expressions moisies ! –, une petite devinette : quel personnage français et fort connu a, à la même époque, tout début des années quatre-vingt, prononcé les quelques phrases que voici :

« Il s'était développé à l'époque [en 1968] une mode selon laquelle tout ce qui avait existé auparavant n'avait aucune valeur… chaque génération était maîtresse absolue de ses choix et il fallait couper la longue chaîne qui unissait les hommes à travers les âges. C'était cela qui était considéré comme révolutionnaire. Pour ma part, je pense le contraire. Je crois qu'il ne peut y avoir de changements profonds dans une société qui ne soient reliés à une longue progression. Les forces de l'avenir sont contenues dans les actions du passé. Il est stupide de tourner le dos à la richesse de l'expérience. »

Réponse sera donnée demain, en fin d'après-midi.

samedi 1 août 2020

Cap au nord


Le lac Michigan nous vit souvent en juillet.

vendredi 31 juillet 2020

La joie des poissons aux temps diluviens


« Quant à moi, j'ai pour eux un sentiment qui ressemble au respect, et qui naît de la persuasion intime où je suis que ce sont des créatures évidemment antédiluviennes ; car le grand cataclysme qui noya nos grands-oncles vers le XVIIIe siècle de la création du monde ne fut pour les poissons qu'un temps de joie, de conquête, de festivité. »

C'est par ce paragraphe que Brillat-Savarin clôt le sixième chapitre (Du poisson) de la sixième “Méditation” de sa Physiologie du goût. Le suivant et septième est consacré à la truffe, laquelle pourtant, se marie fort mal avec le poisson. Il commence ainsi :

« Qui dit truffe prononce un grand mot qui réveille des souvenirs érotiques et gourmands chez le sexe portant jupes, et des souvenirs gourmands et érotiques chez le sexe portant barbe. Cette duplication honorable vient de ce que cet éminent tubercule passe non seulement pour délicieux au goût, mais encore parce qu'on croit qu'il élève une puissance dont l'exercice est accompagné des plus doux plaisirs. »

Pourquoi prendre la peine de bricoler un billet avec ces brimborions ?

Comme ça…

lundi 27 juillet 2020

La Gôchunie est de retour (alleluiah) !


Ah ! ça fait tout de même plaisir, cette sympathique et soudaine émulsion idéologique ! Oui, nous y sommes presque, c'est une affaire de semaines, peut-être d'heures : en mettant un Joffrin à son immobilisme, la gauche, notre gauche, la gauche française va de nouveau s'unir autour de son tout récent pivot autoproclamé et foncer vers l'avenir sans même attendre le futur. 

Évidemment, on entend déjà quelques esprits chagrins, et à gauche même, se lamenter qu'il ne faudrait pas confondre un ramassis de guignols ravagés de post-modernitude avec une véritable union de la gauche, comme ont su, jadis, en réaliser une ces grands hommes d'État que furent François Mitterrand et Georges Marchais – sans même évoquer le regretté Robert Fabre, que le monde oubliait régulièrement de nous envier même de son vivant. Mais enfin, le Programme commun, ça c'était du sérieux, de l'acier sans paille, de l'or vierge d'alliage ! Du moins, c'est le souvenir que certains octogénaires en gardent sans doute, et dont ils entretiennent pieusement le souvenir dans le confort feutré des EHPAD…

Le hasard a voulu que je tombe justement sur un paragraphe concernant Mitterrand et son fameux Programme. Je l'ai trouvé à la page 368 des mémoires de ce mauvais esprit de Jean-François Revel, Le Voleur dans la maison vide (1997, Plon). Il aurait été égoïste de ma part de ne point vous en faire profiter. C'est un peu long, mais bien divertissant, vous verrez. Le voici donc :

« Dans Un prince des affaires (1996, Grasset), portrait biographique d'un grand capitaine d'industrie, Ambroise Roux, l'auteur, Anne de Caumont, raconte un déjeuner organisé par Laurence et Pierre Soudet chez eux en mars 1977, pour faire se rencontrer le plus influent des patrons français et le Premier secrétaire du Parti socialiste. De l'avis général, l'alliance socialo-communiste allait gagner les élections législatives l'année suivante. Les deux hommes ne se connaissaient  pas. Ambroise Roux raconta plus tard que, posant à François Mitterrand, durant ce déjeuner, plusieurs questions sur des articles du Programme commun de la gauche qui lui paraissaient “extravagants”, il s'aperçut que le chef socialiste ignorait le contenu dudit programme. J'avais fait la même découverte en décembre 1972, par hasard également chez Laurence et Pierre Soudet, qui avaient bien voulu organiser chez eux le dîner destiné à préparer mon entretien avec Mitterrand pour L'Express. […] Le propos d'Ambroise Roux révèle qu'entre 1973 et 1977, Mitterrand n'avait toujours pas pris le temps de lire ce programme commun, bien qu'il l'eût cosigné, ne de s'enquérir des objections élevées contre ce texte par les économistes et les entrepreneurs, tant était inébranlable son indifférence aux idées. Ses mimiques de cabotin politique ne s'étaient pas non plus modifiées. Ambroise Roux ayant cité quelques absurdités du funeste programme, Mitterrand foudroie un Soudet penaud (il en avait été l'un des rédacteurs) et lui demande : « Est-ce vrai ? On a écrit de telles conneries dans le Programme commun ? » L'interrogation et l'aveu d'ignorance équivalaient à rejeter les “conneries” sur ses collaborateurs. De même, en 1972, je m'étais gaussé d'un article du Programme commun qui attribuait la pollution de l'environnement au seul système capitaliste et j'avais rappelé à Mitterrand ce fait notoire que la pollution était mille fois pire dans les pays communistes. Il partegea ma gaieté jusqu'au fou rire et, m'arrachant le livre des mains pour bien vérifier le passage, il s'écria : « Non ? Pas possible ? Ils ont écrit cette ânerie ? » “Ils”… Toujours les autres. L'autocrate irresponsable que Mitterrand deviendrait durant ses deux présidences se peignait là déjà tout entier. »

J'ajoute que les vingt ou vingt-cinq pages que Revel consacre, dans ces mémoires, à Mitterrand et à ses rapports personnels avec lui forment un fort savoureux cocktail de férocité et de drôlerie parfaitement dosées. Et l'on se demande si, toujours de ce monde, il aurait été capable de tracer plus de deux ou trois maigrelets paragraphes à propos de Laurent Joffrin.

samedi 25 juillet 2020

Information frappante


J'apprends que M. Castex, apparemment Premier ministre, entend prendre des mesures pour, je cite, “faire cesser les violences du quotidien”. Diable ! Voilà qui fait peur ! J'ignorais qu'un quotidien pût être capable de violence, moi ! Et puis, il faudrait peut-être nous dire lequel : Le Figaro ? Libération ? Encore un autre ? Il conviendrait aussi, de nous préciser si les quotidiens régionaux sont plus enclins à la brutalité que les nationaux, ou l'inverse. Et qu'en est-il des quotidiens étrangers ? Die Welt est-il une sombre brute ? Le Times un immonde tortionnaire ? La Stampa une mégère sadique ? Et d'abord, en dehors de ce que les journalistes appellent des “coups éditoriaux” (et les patrons de presse des “coûts éditoriaux”), quelles violences se perpètrent entre ces grandes pages fleurant si bon l'encre fraîche et les pensées convenues ? Une violence frontalement physique ? Ou au contraire insidieusement psychologique ? Une violence raciale ? Sexiste ? C'est un abîme qui s'entrouvre sous nos pieds, pauvres ignorants que nous étions de ce qui nous menaçait chaque jour au détour du présentoir !

Dans l'attente de plus amples précisions sur ce spectre effrayant, une chose est certaine : à chaque fois que s'encadrera dans mon champ de vision immédiat un kiosque ou une maison de la presse, je me ferai un devoir de respecter les gestes barrières, seul moyen, m'est avis, d'éviter peut-être les pulsions de violence des quotidiens qui y guettent leurs proies inconscientes. Et que n'apaise même pas la douce bénévolence des hebdomadaires et des mensuels qui somnolent à côté d'eux.

vendredi 17 juillet 2020

Et comme L'Espérance est violente…


Le titre du recueil de chroniques gastro-œnologiques de Jim Harrison, qui illustrait le précédent billet de ce distingué blog, ce titre n'est pas très bon. Le livre original s'appelait A Really Big Lunch, et je ne vois pas bien l'intérêt d'avoir vulgarisé ce lunch en gueuleton. Du reste, le traducteur attitré de Harrison, Brice Matthieussent, ne se montre pas toujours digne d'éloges inconditionnels. Je ne parle pas de sa connaissance de la langue anglaise,  dont je ne puis évidemment pas juger, mais de son aptitude à manier la française sans trébucher dans certaines de ses fondrières dissimulées. 

Toujours est-il que ce gueuleton du titre fait référence à un déjeuner qui eut réellement lieu, le 17 novembre 2003, au restaurant “L'Espérance” de Marc Meneau, à Saint-Père-sous-Vézelay. C'est un repas qui ferait passer Gargantua pour un pâle zombi végan et les orgies romaines pour de simples séminaires de diététique minceur.

Le repas en question – mais le terme même de “repas” semble ici totalement inadéquat, impuissant à prendre en charge la réalité de la chose – avait été organisé par Gérard Oberlé, écrivain alsaco-bourguignon que je vous invite pressamment à  lire, et grand ami de Jim Harrison. Il comptait 12 convives, comme une Cène monstrueuse pour laquelle, prudemment, le Christ se serait fait excuser. D'après les estimations de Harrison, qui lui consacre une quinzaine de pages, il a dû coûter environ le même prix qu'un break Volvo neuf – ce qui ne nous avance guère si on ne connaît pas les tarifs pratiqués par Volvo aux États-Unis. 

Toujours d'après Harrison, ce déjeuner (préparé, donc, par toute l'équipe de Marc Meneau, soit quarante personnes) a duré environ douze heures. C'est bien le moins en effet, puisqu'il était composé de 37 plats, groupés en quatre “services”. Un menu dont je vous donnerais volontiers le déroulé précis et détaillé, si j'étais un peu moins paresseux ; après tout, vous n'avez qu'à acheter le livre de Jim et vous l'aurez. Il ne s'agissait pas de n'importe quels plats : Oberlé avait bien travaillé. Mais je cède la parole à Harrison pour un bref instant :

« Ce déjeuner de trente-sept plats […] était fondé sur les recettes de grands cuisiniers et essayistes gastronomiques du passé (parmi eux, le maréchal * de Richelieu, Nicolas de Bonnefons, Pierre de Lune, Massaliot, La Varenne, Marin, Grimod de La Reynière, Brillat-Savarin, Mercier, La Chapelle, Menon et Carême), et il s'inspira de dix-sept manuels de cuisine publiés entre 1654 et 1823. »

On voit que l'alibi historico-culturel de cette bâfrerie d'anthologie se trouva pleinement respecté. Du reste, Jim Harrison proteste que ce ne fut nullement un excès puisqu'il souligne volontiers que, durant ces douze heures, et pour faire glisser ces trente-sept plats, ne furent proposés aux apôtres que dix-neuf vins : on n'est pas plus sobre en effet.

Le lendemain soir, pour son dernier dîner parisien avant de reprendre l'avion pour Chicago (car il était venu du Michigan uniquement pour ce déjeuner oberlesque), Jim Harrison se montra presque ascétique :

« […] Peter et moi avons dîné chez Thoumieux, ma vieille adresse de secours, à côté des Invalides. Nous avons bu un simple Gigondas et j'ai commandé deux plats de légumes, avant de craquer au dernier moment et d'ajouter un confit de canard. Les longs vols sont physiquement épuisants et une alimentation judicieuse est le fondement d'une vie saine. »

Je crois n'avoir rien à ajouter à cette sage conclusion.

* En français dans le texte original.

jeudi 16 juillet 2020

Lectures de sortie de table

Voilà bien un recueil de chroniques gastro-œnologiques dont je déconseillerais vivement la lecture entre onze heures et midi et demie, ainsi qu'entre six heures et demie et huit heures du soir : la puissance des évocations culinaires de l'ogre du Michigan, jointe aux tiraillements naissants, ou renaissants, de votre propre estomac, risquerait fort de vous  faire jaillir incontinent de votre fauteuil et vous précipiter vers placard ou frigo pour y avaler n'importe quoi en trop grande quantité : vous vous y couperiez l'appétit, ce qui serait fort dommage, et peu respectueux de la personne qui, en ce moment même, s'affaire à préparer votre prochain repas.

En revanche, à toutes les autres heures du jour ou de la nuit, c'est une lecture hautement recommandable, aussi savoureuse et gouleyante qu'il se doit vu son thème, où la richesse des plats et des crus évoqués – et même invoqués – n'empêche jamais un certain enjouement sautillant, capricant, de l'écriture. Mais, de même que tout homme de bien, au sortir de son déjeuner, ne pose qu'une seule question, la seule qui vaille : « Et pour le dîner, il y a quoi ? », de même ici, le lecteur à la fois repu et mis en appétit, se demande, en proie à un léger vertige : « Après ça, que lire ? »

Évidemment, il pourrait toujours accompagner sa digestion avec l'un des piliers de la gastronomie littéraire qui attendent sans broncher sur la desserte et sont tellement incorruptibles par le temps que leur emballage cartonné ne présente pas la moindre date de péremption : Saint-Simon ? Plutarque ? Montaigne ? Voire ces Guerres de Vendée d'Émile Gabory, achetées sous l'influence du Gabier d'Alvaro Mutis, commencées dans l'enthousiasme puis abandonnées et mise en sursis à la première escarmouche bocagière ? Mais on sent bien que, tout savoureux qu'ils fussent, ils se raccorderaient mal au Gueuleton dont on sort tout juste. On a beau avoir son label grand écrivain, n'est pas post-prandial qui veut ! Non, décidément, il y faudrait autre chose…

Et bien sûr on trouve, guidé par Harrison lui-même qui l'évoque à deux ou trois reprises : Brillat-Savarin. Cette Physiologie du goût dont les trente Méditations sont autant de parodies virevoltantes et badines. La voici bien, la lecture parfaite d'après-agapes harrisonniennes ! Et l'on passe allègrement outre l'avis de Baudelaire, qui qualifiait ce livre de “faux chef-d'œuvre”. Mais c'était, nous rappelle Jean-François Revel dans son introduction, parce qu'il trouvait que Brillat-Savarin y faisait une place vraiment trop chiche au vin – reproche qu'il ne pourrait décemment faire à Jim Harrison.

À toute chose il faut un contrepoids ; et la nourriture ne serait rien sans l'appétit, ni le vin sans la soif. Il fallait donc, aux légèretés et aux volutes de Brillat-Savarin, proposer un contrebalancement efficace, quelque chose de plus roide et métallique qui procure une autre sorte d'euphorie, en quelque sorte curative de celle de la table. C'est-à-dire, on l'a déjà compris, celle de l'autel. Dans ce rôle, Du Pape de Joseph de Maistre a semblé être le meilleur choix et a donc été adopté. 

On verra bien, à l'usage, comment se marieront les saveurs, se combineront les ivresses.

samedi 11 juillet 2020

Les ennemis de nos ennemis de nos ennemis…


« Les ennemis de nos ennemis sont nos amis » : non, pas forcément. Il n'y a qu'en mathématique que moins par moins équivaut à plus.

Par exemple, vu les formes que prennent de nos jours les soi-disant luttes prétendument antiracistes, il me paraît légitime d'être soi-même “anti-antiraciste”. Devient-on raciste pour autant ? Évidemment non. On peut l'être en sus, mais ça n'est pas du tout une obligation, une conséquence naturelle de l'anti-antiracisme.  Parce qu'enfin…

Les racistes sont des gens un peu sots qui s'imaginent que leur naissance, le simple fait de s'être extrait de tel utérus plutôt que de tel autre, leur confère une supériorité intangible et immuable sur le voisin moins chanceux. C'est d'autant plus puéril que, si le voisin en question est lui-même raciste, il pense la même chose exactement, mais à rebours. On s'en voudrait donc de les suivre, l'un et l'autre, sur ce terrain-là. 

Mais on ne devient pas antiraciste pour autant, estimant que nos deux lascars ont parfaitement le droit de penser ce qu'ils veulent (ou ce qu'ils peuvent) et même d'exprimer à voix haute leur supériorité fantasmatique. (Je dis “supériorité” car on remarquera qu'aucun raciste, nulle part, en aucune contrée du globe, n'a jamais exprimé son credo en terme d'infériorité personnelle…)

Du reste, on reconnaîtrait volontiers ce même droit d'existence et d'expression aux antiracistes constitués en meutes, si ces derniers n'avaient pas pour unique activité de coller des étiquettes flétrissantes sur tous les fronts qui ne se courbent pas assez vite devant eux, et d'exiger que soient infligés à ceux qui oseraient regimber “le bâillon pour la bouche et pour la main le clou”.

Voilà des gens qui affirment la parfaite égalité de naissance entre tous les hommes… mais qui tiennent à être les seuls à pouvoir la proclamer devant les micros. Comme toutes les têtes se valent, j'exige de n'en plus voir qu'une !

lundi 6 juillet 2020

La balade de Jim


Le diptyque – et voilà un mot que je ne serai jamais capable d'écrire sans hésitation, au point d'aller chaque fois en vérifier l'orthographe ; je me demande quel masochisme me pousse à l'utiliser encore –, le diptyque, donc, formé par Dalva et sa suite, La Route du retour, est d'une construction complexe, touffue – un écheveau familial voire dynastique –, et pourtant sinueuse et limpide à l'image de ces rivières que, dans les romans de Jim Harrison, on ne cesse de descendre, de remonter, de franchir, à la nage ou à gué. Et je suis une nouvelle fois frappé de ce que, dans ces immenses paysages qui surgissent comme naturellement d'entre les pages, la plupart des personnages, à mesure que la vie les martèle et les burine, se mettent à ressembler de plus en plus à des coyotes qui tenteraient de se transformer en statues, en statues de coyotes, à se minéraliser pour se fondre encore davantage dans ce creuset naturel qui tout à la fois les a engendrés et ne cesse de les repousser vers les autres hommes, ceux qui s'agitent. 

De là vient au lecteur des envies fortes d'expéditions au Nebraska ou au Montana, des projets de bivouac dans la péninsule nord du Michigan ; équipées qui semblent d'autant plus désirables que l'on sait bien qu'elles resteront lettre morte.

mercredi 1 juillet 2020

En Pologne, c'est-à-dire nulle part


C'est donc nulle part que nous avons passé 
une partie de ce mois de juin

lundi 29 juin 2020

Omar Sy pour ce moment

Nelson Mandela (à g. sur notre photo) et Hô Chi Minh (à d.).

Les heureux abonnés à Netflix, dont je fais partie, devraient bientôt voir apparaître sur leurs écrans une nouvelle série consacrée à Arsène Lupin. Avec Omar Sy dans le rôle-titre. Quoi de plus normal, de plus naturel, de plus allant-de-soi ? Mais s'arrêter si vite dans un si bon chemin serait bien décevant : il importe, et urgemment, de continuer à déconstruire, à décloisonner, à désenclaver, à décoiffer, à décaler…

C'est pourquoi j'attends avec trémulante impatience et gourmandise vive le biopic qui sera bientôt consacré à Nelson Mandela avec Gérard Depardieu en vedette, ainsi que la saga retraçant la glorieuse vie de Hô Chi Minh, lequel sera bien sûr interprété par Isabelle Adjani. Car on ne voit vraiment pas au nom de quel antédiluvien préjugé le rôle de l'oncle Hô devrait à tout prix revenir à un homme. Pour bien faire, ces deux films devront être tournés entièrement en décors naturels. Et au Groenland, car, surtout depuis qu'ont été supprimés entractes et ouvreuses, les Esquimaux restent, à ce jour, scandaleusement sous-représentés dans nos salles de cinéma.

dimanche 28 juin 2020

Terreur dans le train fantôme



Enfant, j'adorais les fêtes foraines. Ensuite ça m'a passé, mais enfant j'adorais. Avec une nette prédilection pour deux attractions entre toutes : les autos tamponneuses et, surtout, le train fantôme. Passons sur les premières et intéressons-nous au second. 

Qu'y a-t-il de plus délicieux que de se faire très peur, tout en sachant qu'on ne risque rien ? Ou disons : presque rien.  Car, bien sûr, les esprits chagrins, les longues figures, les rabat-joie de profession vous feront gravement remarquer que le wagonnet où vous avez pris place peut fort bien – un boulon mal serré – sortir de ses rails dans le virage, ou que la sorcière en carton peut se désolidariser de sa paroi au moment où vous passez par là et vous tomber sur l'occiput. Mais enfin, on sait tous que c'est rarissime, que le risque est à peu près nul, statistiquement. Et, du coup, le délicieux et infantile frisson de la peur sans objet réel conserve toute son efficacité. Si on s'écoutait, à peine descendu du wagonnet, on reprendrait un jeton pour un tour supplémentaire…

Ainsi en va-t-il du petit Chinois. Nous sommes, depuis plusieurs mois, sanglés dans des voiturettes sans aucune autonomie, qui parcourent sur leurs rails une baraque foraine de dimensions planétaires, toute pleine de monstres aux yeux clignotants, de hauts-parleurs dégorgeant cris et grognements, de fausses toiles d'araignée qui font hurler les filles et sursauter les gars quand elles frôlent leurs fronts. Et l'on s'offre des venettes bibliques avec d'autant plus d'enthousiasme que l'on sait bien qu'à l'arrivée, on descendra de son wagonnet exactement dans l'état où on y était monté. 

À ce moment de retour au plein soleil, vaguement frustrés de voir leur terreur s'évanouir, certains exigent aussitôt de pouvoir faire un tour supplémentaire. D'autres, un peu honteux de ce qu'on les ait entendus bramer de terreur pour des figurines de carton, s'éloignent aussi vite et discrètement que possible, déjà tout prêts à jurer que jamais ils n'ont mis les pieds dans une attraction aussi kitsch, tout juste assez bonne pour des enfants pas très malins.

Quelques-uns, enfin, se disent que si vraiment on avait voulu courir un risque véritable, même minuscule, de se faire bousculer en vrai, on aurait mieux fait de prendre un billet pour les autos tamponneuses.

samedi 27 juin 2020

La cuculisation par le petit Chinois


Je suis plutôt amusé par la coïncidence qui m'a fait relire Ferdydurke justement ces temps-ci. On se souvient que, au début du roman, le narrateur est un homme de trente ans qui, par suite de l'intervention autoritaire d'un professeur, se retrouve “ré-infantilisé”, ramené à l'époque de la puberté, de l'immaturité, et conduit dans une école presque manu militari par ce même professeur. École dans laquelle il est perçu par les élèves comme s'il avait réellement 13 ou 14 ans, exactement comme eux. 

Or, c'est aussi à un processus d'infantilisation – de cuculisation, pour employer un terme gombrowiczien – que nous assistons, petit Chinois aidant. Le maître ou la maîtresse ont ordonné aux enfants de strictement rester sous le préau durant toute la récréation, parce qu'il se pourrait bien qu'il pleuve. Et aussi de ne pas fourrager dans leur nez avec leurs doigts. Bientôt, c'est le scandale parmi la marmaille : voilà-t-y pas que celui-ci est allé se poster au milieu de la cour et regarde le ciel d'un air ironique, comme s'il mettait les nuages au défi de  mouiller sa tignasse ? Et cet autre, là ? A-t-il pas réussi à introduire deux de ses doigts dans chacune de ses narines, avec un petit ricanement d'aise ? 

De terreur, les enfants sages se mettent à courir partout, se cognent les uns aux autres en couinant, craignant que le courroux des Grandes Personnes ne retombe sur eux tous, eux si sages, eux si impeccablement préaulisés. Les plus conscients des dangers qui menacent toute la communauté écolière envisagent déjà d'aller dénoncer les provocateurs à la maîtresse. Ils vont le faire, ah oui ! ils donneront les noms, les détails et tout ! Ils le feront dès, dès, dès… dès qu'une Grande Personne leur dira qu'ils peuvent sortir de sous le préau. 

En attendant, ils s'écrasent les orteils et regardent avec une envie hébétée celui qui sautille dehors et les doigts de l'autre qui fourragent des narines.

mercredi 24 juin 2020

Witold cousu de blogueurs


Au centre de Ferdydurke, premier roman de Gombrowicz, on trouve la question de l'immaturité, de l'inachèvement de l'individu censément adulte, de sa recherche désespérée d'une Forme qui soit vraiment sienne, et aussi son attirance secrète vers l'imperfection, le pas-encore-défini. Dit comme cela, évidemment, ça semble annoncer un livre rébarbatif et obscur… or il n'en est rien, c'est même tout l'inverse : Ferdydurke est d'une cocasserie souvent irrésistible, et s'il peut paraître parfois obscur, ce serait plutôt en raison de sa très grande clarté, laquelle peut éblouir les pupilles qui accommodent mal. Bref.

Le relisant, je suis tombé sur un paragraphe (page 310 du volume Quarto de Gallimard) qui m'a immédiatement fait plonger non dans l'immaturité mais dans un monde qui m'est tout de même plus familier que la Pologne de 1935 : celui des blogueurs ; de vous, de moi et de ces multiples autres dont je tiens à demeurer dans une saine ignorance. À dire vrai, il s'étend, ce paragraphe, bien au-delà de ce petit univers aussi étriqué et braillard qu'une cour d'école (tout le début de Ferdydurke se passe dans une école…), mais il me fallait bien un pépiant appeau à lecteurs, n'est-ce pas ?

Un dernier mot, pour ceux qui s'étonneraient de la bizarrerie de mon titre. Il fait allusion à deux chapitres de Ferdydurke, qui sont en réalité de courtes nouvelles enchâssées dans le roman, et qui ont pour titres respectifs (dans la traduction française) : Philidor cousu d'enfants et Philibert cousu d'enfants *. Et maintenant, le paragraphe. La scène se passe dans une salle de classe, entre un cours ébouriffant sur la poésie polonaise et un autre de latin, qui ne le sera pas moins. Voici donc mes blogueurs-avant-la-lettre :

« On échangeait des mots de plus en plus compliqués. Il apparut que chaque parti politique avait farci les têtes avec un type de garçon particulier. De plus, chaque théoricien les bourrait de ses propres goûts et idéaux, alors qu'elles étaient déjà bourrées de films, de journaux et de romans populaires.

« C'est ainsi que les divers spécimens d'Adolescent, de Gaillard, de Komsomol, de sportsman, de petit jeune homme, de voyou, d'esthète, de raisonneur, de sceptique, se mesurèrent sur le champ de bataille et se crachèrent dessus, fous de rage, en contrepoint de gémissements et d'exclamations : – Ce que tu es naïf ! Non, c'est toi le naïf ! En fait, tous ces idéaux, sans exception, étaient extrêmement étroits, petits, gauches et vains. Les élèves les sortaient dans l'ardeur de la dispute et reculaient aussitôt comme des catapultes, effrayés de ce qu'ils avaient sorti et incapables de retirer leurs paroles maladroites. Ayant perdu tout contact avec la vie et le réel, accablés par toutes sortes de courants, de fractions et de tendances, traités pédagogiquement et entourés de fausseté, c'est la fausseté qu'ils essayaient d'exprimer ! Imbibés de cette sottise, ils se montraient faux dans leurs émotions, affreux dans leur lyrisme, insupportables dans leur sentimentalisme, malhabiles dans leur ironie et leurs plaisanteries, prétentieux dans leurs élans, repoussants dans leurs faiblesses. Ainsi allait le monde. Le monde allait ainsi. Traités avec artifice, pouvaient-ils ne pas être artificiels ? Et étant artificiels, pouvaient-ils parler sans se couvrir de honte ? Donc leur terrible impuissance montait dans l'air alourdi, la réalité se transformait encore en un monde idéal et seul Kopyra ne se laissait pas prendre au jeu : il avait jeté sa lime à ongles et regardait négligemment ses jambes… »

Voilà donc la suprême leçon, mes bien chers frères internétiques : jetons tout de go nos limes à ongles, et regardons-nous les jambes.


* Dans la traduction plus récente que je lis, le mot “cousu” a été remplacé par “doublé”. Mais j'ai préféré reprendre celui de la première version, d'abord parce que je le trouve plus savoureux dans son étrangeté même, et ensuite parce que cette traduction était en grande partie due à Gombrowicz lui-même.

mardi 23 juin 2020

Ouvriers déments et paysans z'asilaires

Witold et Rita Gombrowicz, chez eux, à Vence, en 1967.

Dans le Journal, que je viens tout juste de terminer, au moins pour la troisième fois, on tombe sur ce paragraphe au tout début de l'année 1959. Ce matin-là, un jeudi (mais il ne faut absolument pas se fier aux jours indiqués par Gombrowicz, qui ne sont que pure fantaisie, rien de plus que des sortes de “pauses respiratoires”), ce matin-là, disais-je avant de m'interrompre grossièrement moi-même, notre Polonais prend son petit déjeuner dans un café du port de Buenos Aires. Des tables voisines lui parviennent plusieurs conversations, si ce terme n'est pas trop noble pour les divers caquetages venant frapper ses oreilles. C'est en tout cas ce qui lui inspire le paragraphe sus-évoqué :

« Nous, l'intelligentsia, nous sommes éclairés par l'idée salutaire que ceux du bas sont très sensés… Nous, certes, nous sommes condamnés à toutes les maladies, manies, folies, mais le bas de l'échelle se porte bien… la base sur laquelle s'appuie l'humanité est quand même normale… Et alors ? Eh bien, le peuple est plus malade, plus dément que nous ! Les paysans sont fous. Les ouvriers sont bons à soigner ! Vous entendez ce qu'ils disent ? Ce sont des propos obscurs et maniaques, bornés, mais pas sainement bornés comme ceux d'un illettré : ce sont des bredouillements de fou qui réclament hôpital et médecin…  Où pourrait être la santé dans ces jurons, ces obscénités qui n'en finissent pas, et rien d'autre, rien que cette vie mécanique d'ivrognes, de déments qui est celle de leur communauté ? Shakespeare avait raison de représenter le bas peuple comme des êtres “exotiques”, c'est-à-dire sans ressemblance réelle avec les hommes. »

Ce sont des tirades de ce genre – il y en a d'autres – qui prouvent à l'évidence que se trompent grossièrement tous ceux qui vont serinant que Gombrowicz était un authentique réactionnaire : jamais un authentique réactionnaire n'oserait proférer de telles énormités ; il aurait bien trop peur de passer pour un authentique réactionnaire, ce qui a toujours été la trouille number one des authentiques réactionnaires.

dimanche 21 juin 2020

De la surpopulation en milieu ferroviaire


Quelques jours après le Nouvel An de 1962, par une chaleur implacable, Witold Gombrowicz quitte Buenos Aires pour Morón, ville dont Wiki nous affirme qu'elle comptait 122 642 habitants en 2001 et qui, apparemment, de semi-campagnarde qu'elle était encore lors de la visite gombrowiczienne, est devenue depuis partie intégrante de ce concentré de laideur morne qu'on appelle la grande banlieue. 

Pour s'y rendre, notre Polonais prend le train, un du genre omnibus. Les wagons sont bondés, il se retrouve debout, tassé, comprimé, promiscuité jusqu'à l'étouffement – ce qui n'est pas de chance pour un asthmatique. Seul l'esprit peut encore trouver à s'ébattre :

« Une anecdote. Des rires. Quelqu'un dit : Fidel ! Dialogue. On ne sait pas qui parle avec qui mais peu à peu, par-dessus nos têtes, s'installe une conversation, toujours la même, celle qu'ils ont apprise par cœur : l'impérialisme, Cuba. Pourquoi le gouvernement ceci, pourquoi le gouvernement cela, et la nécessité de l'ordre. Des opinions contradictoires. divers points de vue. Cependant, à la gare suivante, une vingtaine de personnes s'engouffrent encore, les voix deviennent de plus en plus sourdes, quand nous arrivons à Morón une voix réclame une réforme agraire, une autre la nationalisation de l'industrie, la troisième la liquidation de l'exploitation entre classes, mais ce bavardage se transfome en râles dans des poitrines monstrueusement écrasées. des idées sublimes jaillissent – mais ne serait-ce pas sous la pression des fesses agglutinées ? Une nouvelle gare, et de nouveau l'écrasement, les râles s'amplifient mais la discussion continue.

« Comment se fait-il qu'ils ne soient pas capables de  se rendre compte du fait essentiel – à savoir que, tandis qu'ils discutent, le nombre de gens ne cesse d'augmenter ? Quel démon animé d'une malveillance absolument gratuite les empêche de se rendre compte du nombre ? Dites, à quoi bon les systèmes les plus justes et la répartition des biens la plus équitable si entre-temps la voisine se multiplie par douze, si le crétin du rez-de-chaussée fait six gosses à sa gonzesse et si, au premier étage, on passe de deux à huit locataires ? Sans parler des Noirs, des Asiatiques, des Malais, des Arabes, des Turcs et des Chinois. Des Hindous. Que sont tous vos discours sinon les sornettes d'un idiot qui ignore la dynamique de ses propres organes génitaux ? Que sont-ils sinon le caquetage d'une poule assise sur la plus terrible des bombes – ses œufs ? »

En plus de ça, son séjour dans cette semi-campagne merdique, ni chair, ni poisson, fut en grande partie raté, je suis au regret de vous le dire.

samedi 20 juin 2020

Le dieu totem des scarabées des sables


C'est une implacable tragédie, qui se joue entre les pages 540 et 543 (édition Folio) du Journal de Gombrowicz. Je l'avais déjà évoquée, ici même, il y a fort longtemps, dans la préhistoire de ce blog, mais j'en ai été tellement frappé, retombant dessus, qu'il faut bien que j'y revienne. Nous sommes en 1958, en Argentine, quelque part au bord de l'océan :

« J'étais allongé au soleil, adroitement dissimulé par la petite chaîne de montagnes que forme, au bout de la plage, le sable accumulé par le vent. »

En plus de Witold Gombrowicz, il y a donc des dunes, des broussailles, du soleil, du vent… et des scarabées :

« L'un d'eux, juste à portée de ma main, gisait sur le dos. C'était le vent qui l'avait renversé. Le soleil lui brûlait le ventre, ce qui était sûrement exceptionnellement pénible pour ce ventre habitué à rester toujours à l'ombre. »

Agitant ses six pattes d'une façon dérisoire et inutile, incapable de se “remettre à l'endroit”, le scarabée est promis à une mort rapide, si aucune puissance extérieure n'intervient. Bien entendu, Gombrowicz saisit le scarabée entre deux doigts et, le retournant, lui rend une espérance de vie acceptable. Ce faisant, il vient de pénétrer dans le tunnel de son cauchemar : 

« Sitôt était-ce fait que je vis un peu plus loin un scarabée identique, dans la même position, agitant ses petites pattes. Je n'avais pas envie de bouger… mais pourquoi sauver l'un et pas l'autre ?… Pourquoi celui-là… tandis que celui-ci… ? L'un serait heureux grâce à toi et l'autre devrait souffrir ? Je pris une brindille, tendis la main, le sauvai. »

On devine l'engrenage affreux : à peine a-t-il remis d'aplomb ce deuxième insecte que le “sauveur” en aperçoit un autre un peu plus loin, attendant lui aussi son miracle :

« Devais-je transformer ma sieste en tournée d'ambulance pour scarabées agonisants ? Je m'étais déjà trop habitué à ces scarabées, à leur agitation curieusement impuissante… Mais vous comprendrez sans doute qu'une fois entrepris leur sauvetage, je n'avais plus le droit de l'interrompre à aucun moment. […] Si seulement il avait existé entre lui et ceux que j'avais sauvés auparavant une frontière, quelque chose qui m'aurait autorisé à m'arrêter… Mais justement il n'y avait rien que ces dix centimètres de plus dans le sable, toujours ce même sable, mais “un peu plus loin”, un tout petit peu. Et il agitait ses petites pattes de la même façon ! Alors, regardant autour de moi, je vis, “un peu plus loin” encore, quatre autres scarabées s'agiter, grillant au soleil. Il n'y avait pas à hésiter : moi, le géant, je me levai et je les sauvai, tous. »

Mais que voit alors le géant providentiel, le miraculeux sauveur, sur la pente de la dune voisine ? Eh oui, bien sûr… Et il prend soudain conscience que ces scarabées à l'agonie sont en nombre infini, non seulement sur cette dune, sur cette plage, mais sur toutes les autres, d'un bout à l'autre de la côte argentine. Il commence alors à courir de çà, de là, pour remettre tous ces condamnés sur leurs pattes. Il comprend en même temps toute l'horreur de sa propre situation :

« Le moment allait venir où je me dirais : “Ça suffit” et il y aurait un premier scarabée à n'être pas secouru. Lequel ? Lequel ? Lequel ?  À chaque instant je me disais : “C'est celui-ci”, et je le sauvais. Incapable de me contraindre à cet arbitrage terrible et presque abject. Car pourquoi celui-ci ? Pourquoi lui justement ? »

En effet, le piège paraît sans faille, sans issue, sans espoir : il n'y a pas moyen d'en sortir, aucun raisonnement satisfaisant ne pourrait permettre de lui échapper. Il y faudra donc une sorte d'intervention mystérieuse, d'origine inconnue et inexplicable. C'est pourquoi Gombrowicz ne cherche nullement à l'expliquer :

« Et soudain le mécanisme s'enraya, facilement je coupai court à ma compassion, je m'arrêtai. “Eh bien, rentrons”, pensai-je, indifférent. et je partis. Et le scarabée, celui devant lequel j'avais cessé d'intervenir, resta là à agiter ses petites pattes (cela m'était déjà indifférent, comme si j'étais dégoûté de ce jeu ; je portais en moi mon indifférence comme un corps étranger, sachant qu'elle m'était imposée par les circonstances). »

L'épisode est terminé, ce qui ne signifie pas qu'il ne laisse aucune trace derrière lui. Gombrowicz y revient quelques jours plus tard, alors qu'il est attablé à une terrasse de café :

« Le Nombre ! Le Nombre ! Capitulant devant le Nombre, j'ai abdiqué justice, morale, humanitarisme. Ils étaient trop nombreux. Oui mais, dites, cela revient à dire que la morale est impossible. Ni plus ni moins. Car la morale doit être la même pour tous, sinon elle devient injustice, voire immoralité. Cet excès quantitatif s'est fixé sur le seul scarabée que je n'ai pas sauvé, devant lequel je me suis arrêté. Pourquoi lui et pas un autre ? Pourquoi a-t-il dû payer pour des millions ? […] Au fil de mes réflexions s'impose à moi l'impression bizarre que je dispose d'une morale limitée… fragmentaire… arbitraire… et injuste ; elle n'est pas de nature compacte mais grenue (je ne sais pas si je m'exprime clairement). »

Nous parlons d'un événement qui a donc eu lieu voilà 72 ans. Ce qui, en “temps scarabée” doit représenter environ 5000 ans. Et il est tout à fait raisonnable de supputer que, depuis cette époque incroyablement reculée, génération après génération, les scarabées des sables continuent d'ériger un peu partout, dans les profondeurs de galeries secrètes, de minuscules totems à l'effigie de Witold Gombrowicz, ce dieu tout puissant, à la fois sauveur de son peuple élu et cruel avec lui, à qui ils rendent, les jours de grandes bourrasques, un culte de latrie craintive, en faisant doucement et à l'unisson striduler leurs élytres.