vendredi 7 décembre 2018

Nathalie a bien travaillé


Ce fut l'un des plus gros succès de la chanson française, en cette belle année 1964 : Nathalie, de l'immortel Gilbert Bécaud. Les âmes naïves de cette époque y ont vu l'histoire d'une brève mais flamboyante passion, vécue au cœur de la Russie éternelle.

Alors qu'il ne s'agissait que d'une coucherie programmée par les Organes, entre un Occidental un peu niais et un indicateur du KGB.

N'importe quelle personne ayant une connaissance même très approximative de l'URSS vous le confirmera sans une ombre d'hésitation : tout guide ou interprète amené à être en contact avec des étrangers, spécialement des Occidentaux, travaillait obligatoirement pour le KGB ; pas forcément comme membre à part entière, en tant que salarié, mais au minimum comme informateur “bénévole” (et légèrement contraint). 

Cela posé, entrons un peu dans le détail, en suivant vers à vers ce merveilleux texte, tombé de la plume de Pierre Delanoë (lequel n'avait rien à voir avec le Bertrand de sinistre mémoire). La ballade commence ainsi :

La Place rouge était vide
Devant moi marchait Nathalie
Il avait un joli nom mon guide
Nathalie

Déjà, premier étonnement : pourquoi le guide marche-t-il devant le brave petit Français à qui il est censé fournir des explications sur ce qu'il découvre ? La réponse va de soi : cette Nathalie-là cherche d'emblée, par le spectacle de ses jambes et les ondulations de sa croupe, à émoustiller sa proie et, ce faisant, à amoindrir ses défenses intellectuelles.

Remarque annexe : le troisième vers trahit son époque, avec ce genre masculin incongru : aujourd'hui, un parolier scrupuleusement paritaire écrirait sans coup férir quelque chose comme : Elle avait un joli nom ma guidesse ; ce qui empêcherait la Place rouge d'être vide, à cause de la rime. Mais poursuivons. Que fait Nathalie, par ce beau dimanche enneigé (c'est dit dans le deuxième couplet) ? Fait-elle à son aimable touriste un bref historique des monuments qu'il voit ? Non point :

Elle parlait en phrases sobres
De la révolution d'octobre

Nous y sommes : après avoir fait tomber les “défenses immunitaires” du pigeon qu'on lui a confié, en tortillant des hanches devant lui, elle commence sans tarder son bourrage de crâne idéologique. Cependant, comme ils ne se connaissent pas encore bien, elle y va piano, “en phrases sobres” : ce résidu de l'aliénation bourgeoise ne bande encore qu'à moitié, il pourrait regimber. Il va donc falloir passer à la vitesse supérieure, en sollicitant tous ses sens et en amoindrissant encore une lucidité déjà bien vacillante. C'est en effet ce à quoi s'emploie notre sémillante Kagébiste, après avoir sacrifié au rite innocent du chocolat de chez Pouchkine, dont on se demande ce qu'il vient ficher là, sinon rimer avec le tombeau de Lénine. (J'imagine qu'ils auraient pu tout aussi bien aller prendre le thé chez Lermontov, après avoir vu le tombeau d'Oulianov.) Donc, Nathalie enclenche le turbo :

Dans sa chambre à l´université
Une bande d´étudiants
L'attendait impatiemment
On a ri, on a beaucoup parlé
Ils voulaient tout savoir 

Des étudiants ? Des vrais ? Difficile à croire : sachant mieux que personne que leur “amie” Nathalie est en liaison avec le KGB de par son travail de guide-interprète, comment auraient-il la naïveté invraisemblable, pour ne pas dire l'inconscience, de rencontrer un Occidental en sa présence ? Le plus probable est donc que, eux aussi, sont en lien direct avec les Organes, c'est-à-dire le KGB ou l'une de ses annexes. C'est d'ailleurs ce que semble vouloir nous faire comprendre le dernier des vers que l'on vient de citer : Ils voulaient tout savoir. Ben voyons… Nous avons du reste une preuve supplémentaire, et encore plus probante, de l'appartenance de ces “étudiants” aux Organes, quelques vers plus loin :

Et puis ils ont débouché
En riant à l´avance
Du champagne de France 
Et l'on a dansé

QUI, dans un pays communiste digne de ce nom, a la possibilité de se procurer du “champagne de France” ? N'importe quel Russe ayant connu l'Union soviétique vous répondra. Si nous avions affaire à de simples étudiants, ils se torchonneraient à la vodka frelatée en avalant quelques rondelles de concombre, et s'écrouleraient demi-morts au bout d'une petite heure. Donc, là encore, nous sommes en présence d'indicateurs – volontaires ou contraints, peu importe – qui tentent de saouler leur gibier, afin de “tout savoir”. Mais comme leur pêche aux renseignements ne doit pas être entièrement satisfaisante, on décide soudain d'abattre l'atout maître :

Et quand la chambre fut vide
Tous les amis étaient partis
Je suis resté seul avec mon guide
Nathalie

Plus question de phrases sobres
Ni de révolution d´octobre
On n´en était plus là 

 En effet, il est temps d'en finir : Nathalie devient Mata-Hari et, comme on l'y a sans doute fortement encouragée dans les locaux de la Loubianka, elle paie de sa personne, malgré le peu de désir que lui inspire sans doute ce pauvre Français puant l'alcool et la vieille transpiration (il a bu et dansé, je vous le rappelle), espérant recueillir, après la turlute caucasienne et la brouette biélorusse, d'ultimes confidences sur l'oreiller. Quant à Gilbert (appelons-le ainsi : je trouve que Bécaud avait ce sourire à la fois niais et fat qui convient tout à fait à son personnage), quant à Gilbert, donc, sûr que son charme naturel a suffi à mettre sur le dos sa petite colombe des steppes, il n'en doute pas une seconde :

Que ma vie me semble vide
Mais je sais qu´un jour à Paris
C'est moi qui lui servirai de guide
Nathalie, Nathalie

Car, bien entendu, à l'ère khrouchtchevo-brejnevienne, toutes les étudiantes soviétiques obtenaient leur visa pour Paris sur un simple claquement de doigts. Il aura déjà bien de la chance, ce pauvre Gilbert, si ses ébats avec cette redoutable pouffiasse n'ont pas été filmés et s'il ne se retrouve pas, victime d'un impeccable chantage, obligé de trahir son pays, au risque d'aller ensuite croupir dans les geôles de la République gaulliforme.

Mais le disque s'est fort bien vendu : on était d'indécrottables romantiques, en 1964.

jeudi 6 décembre 2018

Gilles et John


Est-ce que je “soutiens” les gilets jaunes (les Gilles et John, comme dit l'autre…) ? Oui, indubitablement, et de plus en plus, à mesure que dure le mouvement. Éprouvé-je même un élan de sympathie envers eux ? Une certaine forme de solidarité (toute passive, malgré tout) ? Encore oui. Mais mon soutien est-il d'un excellent aloi ? D'un métal sans la moindre paille ? Pas sûr. Car, ces gens, tels qu'on peut les voir sur internet et, je suppose, à la télévision, il faudrait me payer cher pour me voir fraterniser vraiment avec eux, avec leurs personnes, et rien que l'idée que je pourrais avoir à les fréquenter suffit à provoquer chez moi une fugace sensation d'ennui, voire d'accablement. Il est vrai, pour tempérer le côté désagréable de ce que je viens de dire, il est vrai que, l'âge augmentant, je me sens de moins en moins en moins apte à toute fraternisation, quel que soit le frère putatif. Les gilets jaunes représentent certainement la “vraie France” (c'est-à-dire, soyons clair, celle qui agonise sous nos yeux), mais qu'on me permette, même si j'en suis indubitablement issu, de me tenir nonchalamment en lisière d'elle.

mardi 4 décembre 2018

Le poids de la sardine


Il est des interrogations fort anodines qui, pourtant, font entrevoir des abîmes dès lors qu'on se penche sur elles. Ainsi, sur le fond de certaine boîte de sardines dont il m'arrive de faire l'emplette, est portée la double inscription suivante :

– Poids net : 135 g.
– Poids de poisson : 102 g.

Déjà la faille se laisse pressentir, au moment où le consommateur se dit qu'il est impossible que les quatre ou cinq sardines alignées tête-bêche dans la boîte atteignent toujours le poids indiqué, vaguement inquiétant dans sa précision même. Dans les jours ou les semaines qui suivent cette première observation, l'acheteur se surprend à inspecter l'intérieur de chaque boîte d'un œil inquisiteur, tâchant de voir si, par hasard, quelque employé de la conserverie, payé uniquement dans ce but, peut-être émargeant à un budget secret, n'aurait pas, çà ou là, rogné une ou deux minuscules parcelles de poisson afin de parvenir à ces fatidiques 102 grammes ; parcelles qui, songe-t-il soudain, et son trouble s'en accroît, ainsi que sa suspicion, pourraient aussi bien avoir été ajoutées. Mais non, rien ; rien que d'honnêtes sardines, ne présentant aucune trace de mutilations pratiquées à des fins pondérales.

Voyant son inquiétude monter inexorablement, l'épouse de notre déboussolé piscivore propose une explication dictée par la charité : « Peut-être que 102 g représente le poids minimal de sardines que chaque boîte doit contenir ? » L'homme en ressent un soulagement très net, mais hélas fugitif. Car aussitôt surgit une seconde question : s'il s'agit bel et bien d'un poids “plancher”, pourquoi ne pas avoir arrondi à 100 grammes ? Pourquoi ces 102 grammes ?

C'est l'instant précis où l'abîme s'entrouvre.

samedi 1 décembre 2018

Le mois d'Alexandre S.


Ce fut en novembre, comme la révolution d'octobre.

lundi 26 novembre 2018

Les Juifs, le Russe et moi


C'est ma lecture du moment ; un moment qui risque de durer un moment, puisque l'ensemble des deux tomes compte environ 1200 pages bien tassées : quand je disais que les Russes ne savaient jamais s'arrêter, dès lors qu'on leur avait mis plume à la main… Qu'en dire ? En fait, pas grand-chose, dans la mesure où j'ai à peine dépassé la moitié du premier volume et que, donc, je vais seulement aborder tout à l'heure l'année 1905 (Potemkine, Odessa, le landau dans l'escalier, pitoussa…). Et puis, je dois dire que, dans ma hâte d'en arriver à la seconde partie (les Juifs pendant la tyrannie communiste), j'ai eu tendance à lire les deux cents premières pages, celles qui traitent de la “préhistoire” du sujet, un peu au galop. Ce qui frappe d'emblée, tout comme dans L'Archipel ou dans le peu que j'ai lu de La Roue rouge, c'est l'incroyable abondance de la documentation que l'auteur parvient à maîtriser, la largeur panoramique de sa vision. Étonnante aussi sa justification préambulatoire, lorsqu'il dit que, ce sujet important et épineux, il aurait nettement préféré le voir traiter par d'autres que lui, plus qualifiés ou simplement plus jeunes ; mais comme personne ne s'y mettait…

Lorsque j'en a assez des pogroms et de l'agitation révolutionnaire, je vais prendre un petit bain de Russie à l'ancienne en lisant quelques pages de La Maison de Matriona : on y mange assez mal, mais, hormis les galopades de souris sous les papiers peints de l'isba, les nuits y sont fort tranquilles.

jeudi 22 novembre 2018

Pur bonheur du soir vaut petit billet anodin (mais parfumé)


Nous sommes, lorsque la saison y convient, d'impénitents lapeurs de soupe (ce qui donne sapeurs de loupe, pour les amateurs de contrepet, mais c'est rigoureusement sans intérêt). Ce soir, Catherine s'était risquée sur une recette jamais encore essayée en nos murs, à base de bouillon de poulet (maison, il va de soi), de bière, de poireaux, de pommes de terre et de munster. Non seulement c'était délicieux – je me suis servi sans barguigner une seconde assiettée –, mais le mélange constituait à lui seul un repas complet, le tout sans avoir à mâcher une seule fois. Du bonheur pur.

dimanche 18 novembre 2018

La roue de l'infortune, ou la fête au nœud-nœud


Mes bons amis, ceci n'est rien de moins qu'un appel au peuple, pour ne pas dire aux foules.  Plongé jusqu'aux oreilles dans un cycle de lectures aussi soljénitsynien qu'infernal, ainsi qu'on s'en est peut-être rendu compte au vu des précédents billets, j'ai décidé de faire une seconde tentative du côté de La Roue rouge, cette épopée héroïco-monstrueuse en huit volumes de près de mille pages chaque que le Russe a consacrée à la catastrophe qui s'est abattue sur son malheureux pays en 1917. La première, de tentative, s'était, je dois l'avouer, soldée par une noyade complète après cent ou deux cents pages, je ne sais plus trop. Mais, depuis hier que je suis à nouveau plongé dans le premier “nœud”, à savoir Août 14, il me semble que, cette fois,  je vais pouvoir me risquer vers le grand large, au lieu de couler piteusement dès la sortie du port. Si tel est bien le cas, il va me falloir acheter les sept volumes correspondant aux trois “nœuds” suivants, à savoir :

Novembre seize : un volume,
Mars dix-sept : quatre volumes,
Avril dix-sept : deux volumes.

Pas de problème pour les deux derniers nœuds, qui sont toujours “en vente libre”, donc pas trop chers. En revanche, avec l'absence de conscience professionnelle qui caractérise désormais la quasi-totalité des “grands” éditeurs, Fayard a laissé s'épuiser Novembre seize sans prendre la peine d'en faire un nouveau tirage. Résultat hélas prévisible de cette carence : on ne trouve plus le volume à moins de cent euros ; ce que je juge un peu saumâtre.

Ma question est donc la suivante : y en aurait-il un, parmi vous, estimés compagnons de blogoroute, qui, possédant cet ouvrage (ou connaissant quelqu'un qui…), serait près à me le céder, sinon à vil prix, du moins en échange d'une somme plus raisonnable que celle qui vient d'être citée ?

N'hésitez pas à en parler autour de vous…

jeudi 15 novembre 2018

If, ou les longues vacances d'Edmond Dantès


Dans Le Premier Cercle – superbe “roman russe” au sens classique du terme, j'y reviendrai peut-être –, le zek Gleb Nerjine est à l'évidence le double d'Alexandre Soljénitsyne. Un dimanche soir, entre la page 538 et 539 de l'édition “Pavillons Poche” de Robert Laffont, le voici qui s'approche du châlit où un autre détenu, Abramson, est occupé à lire le fameux roman d'un Alexandre antérieur, j'ai nommé Dumas. Et Nerjine dit ceci : 

« J'ai eu l'occasion en prison de relire Monte-Cristo, sans toutefois aller jusqu'au bout. J'ai remarqué que Dumas, malgré ses efforts pour créer une ambiance d'horreur, peint son château d'If comme une prison franchement paternaliste. Sans parler de menus et gracieux détails, comme l'évacuation quotidienne des tinettes, qu'il omet en bon péquin qui ne saurait penser à tout, vous êtes-vous jamais demandé pourquoi Dantès parvient à s'échapper ? C'est parce que pendant des années il n'y avait pas eu de fouilles dans les cellules, alors qu'elles s'imposent une fois par semaine : du coup sa galerie demeure inaperçue. Ensuite, ce sont les mêmes matons qui restent de quart alors que, comme la Loubianka nous l'a bien montré, il convient de les relayer toutes les deux heures, afin que chaque surveillant tâche de surprendre l'autre en flagrant délit de négligence. Dans ce château d'If, il se passe des journées entières sans que personne ne pénètre dans les cellules ou y jette un coup d'œil. Pas même de judas aux portes – ce château d'If n'est pas une prison, c'est “mer et loisirs” ! On accepte qu'une casserole de métal traîne dans une cellule et c'est ce qui permet à Dantès de piocher le sol. Enfin on vous coud un mort dans un sac en toute confiance, sans le brûler au fer rouge à la morgue ni le percer d'un coup de baïonnette au poste de garde. Au lieu d'appuyer sur les effets lugubres, Dumas aurait mieux fait d'observer un minimum de méthode. »

Où il est démontré, donc, que le régime socialiste est un réel progrès par rapport à la monarchie, au moins sous son aspect carcéral. Certains d'entre vous, mes bons et loyaux co-détenus de ce blog, ont peut-être tiqué en lisant le début de l'intervention de Nerjine : « Quand j'étais en prison… », alors que, juste avant, j'ai parlé de zek et de détenu. Incohérence ? Non pas. (Et on change de paragraphe, pour respirer un peu.)

Le Premier Cercle se déroule presque entièrement, non dans un camp sibérien, ni même dans une prison classique, du type Boutyrki ou Léfortovo, mais dans une charachka. Les charachkas sont des laboratoires secrets, faisant partie intégrante de l'archipel du goulag, où sont enfermés les scientifiques que le NKVD a pris ; afin que, même privés de liberté, ils puissent continuer d'œuvrer (gratuitement, il va sans dire) à l'édification de l'avenir radieux et à l'apothéose de la classe ouvrière : Soljénitsyne a passé quatre ans dans l'une d'elles. Les mathématiciens, physiciens, chimistes, techniciens, etc., qui y sont enfermés ont une vie nettement plus facile que les infortunés condamnés aux camps “ordinaires”. C'est pourquoi Nerjine parle du temps où il était en prison comme différent de celui qu'il vit maintenant : parce que la charachka n'est que le premier cercle de l'enfer concentrationnaire créé par le pouvoir communiste dès 1918. 

Dantès et son ami Faria peuvent donc bien aller se rhabiller, avec leurs petites journées de babillage tranquille : dans leur dos, les zeks se tapent sur les cuisses.

mercredi 14 novembre 2018

11 avril 75, addendum


Puisque je donnais, il y a quelques jours, mon sentiment sur le numéro d'Apostrophes consacré à Soljénitsyne, le moins que je pouvais faire était de le compléter par celui du grand Russe lui-même. On le trouve (p. 156) dans Le Grain tombé entre les meules, qui est la première des deux parties de ses mémoires intitulés Esquisses d'exil ; lesquelles font suite à un tout premier volume, Le Chêne et le Veau : c'est précisément pour la parution française de ce livre-ci que Soljénitsyne se trouvait à l'émission de Pivot. Voici donc ce qu'il en dit :

« Il se trouva qu'avant d'aller à la télévision, j'avais eu une journée très dure : des rendez-vous dans l'après-midi, tout le temps sur mes jambes, de la marche à pied dans Paris, des heures à tirer quelque part en attendant le début tardif de l'émission, gros mal de tête – c'est sans énergie que j'entrai dans l'immense studio qui ressemblait à des coulisses de cirque. Des centaines de gens, brouhaha, confusion. C'est dans cette bousculade qu'on nous fit asseoir tous les sept à une table, le socialiste tendu comme un arc, Jean Daniel, du Nouvel Observateur, en face de l'homme de droite, Jean d'Ormesson, qui semblait distrait, pas mobilisé pour le débat ; les autres poussaient chacun son idée. La tête baissée, j'assistai sans intérêt et même avec désespoir à leur controverse, fatigué par leurs empoignades comiques, repoussant parce qu'il le fallait bien les attaques du socialiste et résigné à ne jamais déboucher sur un véritable entretien. Mais ma participation fut, en fait, étonnamment réussie, toutes les opinions concordèrent sur ce point. Mon calme et mon ironie sans espoir furent justement perçus comme la manière la plus digne de représenter la Russie. […] »

On peut signaler, en outre que, du point de vue de Soljénitsyne, ce mois d'avril était particulièrement meurtrier, dans la mesure où, suite au retrait américain (considéré par lui au pire comme une lâcheté, au mieux comme un aveuglement suicidaire), le Vietnam du Sud était en train de tomber aux mains des armées communistes du Nord, dont il allait ensuite subir le joug implacable, joug dont l'auteur de L'Archipel du goulag venait, lui, de se dégager tout juste.

dimanche 11 novembre 2018

La perception du temps


Dans Une journée d'Ivan Denissovitch (page 84 de l'édition 10/18), on peut lire ceci : « Choukhov [tel est le nom du personnage éponyme] l'avait remarqué qui sait des fois : les journées, au camp, ça file sans qu'on s'en aperçoive. C'est le total de la peine qui n'a jamais l'air de bouger, comme si ça n'arrivait pas à raccourcir. »

Or, je me souviens fort bien que, quelque part (dans ses Récits de la Kolyma ? Oui, probablement), Varlam Chalamov affirme tout juste l'inverse, à savoir que, au goulag, les journées sont interminables, mais que les années, elles, passent très vite.  Qui a tort ? Et qui, raison ? Est-il possible que deux hommes, placés dans des conditions effroyablement similaires, aient des perceptions du temps diamétralement opposées ? Quel mystère plane ici ?

Il y a en tout cas un point sur lequel les deux écrivains se rejoignent tout à fait : le zek ne doit pas perdre son temps à penser à ce qu'il fera après le camp, puisqu'il est à peu près sûr que, quelques mois avant la date de sa libération, on s'arrangera pour lui coller dix années supplémentaires.

C'est l'inattendu et incongru point commun entre les bagnes communistes et les cheveux d'Éléonor : quand y en a plus, y en a encore.

mercredi 7 novembre 2018

Je me suis souvenu du 11 avril 1975


Il aura fallu près de sept cents pages à Alexandre Issaïévitch Soljénitsyne pour se faire expulser d'URSS, mais enfin, ça y est : depuis ce matin, entre six et sept, le voici en Europe de l'Ouest. Et parce que l'épisode est très brièvement évoqué, je me suis souvenu de l'avoir vu en direct à la télévision française, lors de son passage à Apostrophes du 11 avril 1975 (j'avais bien entendu oublié la date, mais j'aurais en effet situé la chose cette année-là, ou peut-être à la fin de 1974). 

Je me suis souvenu surtout de la honte ressentie alors par le jeune homme que j'étais, en voyant Jean d'Ormesson et Jean Daniel, invités là on se demande encore pourquoi, se mettre à se chamailler comme des gamins et… mais non, l'image est encore trop noble pour eux, en la circonstance : ils étaient, ces deux pontes des lettres et du journalisme, telles deux punaises minuscules se livrant à un simulacre de combat d'antennes, sans s'apercevoir qu'ils se trouvaient juste sous la semelle d'un géant, qui aurait pu les écraser dans la seconde (mais alors : quelle humeur visqueuse aurions-nous vu se répandre ?), mais qui s'est contenté, durant le temps que dura cette picrocholine escarmouche parisienne, d'observer les deux blattes sans rien dire, avec un sourire où le mépris le disputait à l'indulgence et à la pitié, le tout rehaussé quand même par un pétillement d'ironie. Je me souviens aussi qu'à un moment, sans doute un peu gêné de l'exhibition de ses cafardeux invités, Pivot a tenté de vaguement s'excuser pour eux auprès du colosse russe impassible. Et que celui-ci lui a répondu quelque chose comme : « Ce n'est rien, j'ai l'habitude de ce genre de choses… » À moins, bien sûr, que ma mémoire ne me trahisse.

Je me souviens finalement que, quelques années plus tard, consacrant un autre numéro d'Apostrophes à Soljénitsyne dans sa maison du Vermont, Pivot eut la prudente sagesse de n'emmener avec lui ni d'Ormesson, ni Daniel, ni personne. On finit toujours par s'habituer plus ou moins aux parasites chitineux qui galopent dans la cuisine et nichent dans les placards à provisions ; mais de là à les emporter avec soi en voyage, il y a des limites.

dimanche 4 novembre 2018

Alexandre a six ans


La photo dont il était question hier…

samedi 3 novembre 2018

Le fusil à bouchon de Soljénitsyne


Je demande humblement pardon à la factrice pour le poids du livre qu'elle a dû, ce matin, transporter jusqu'ici. C'est la biographie de Soljénitsyne écrite par Mme Lioudmila Saraskina ; elle compte plus d'onze cents pages et est agrémentée de trois “cahiers photos” qui l'alourdissent encore : les Russes, mâles ou femelles, quand ils commencent à écrire, ils ne savent plus s'arrêter. On nous dit, en quat' de couv', que l'auteur a eu accès aux archives personnelles de Soljénitsyne (c'est bien le moins), lequel lui a également accordé de nombreux entretiens. J'ai lu aussi, je ne sais plus où, que l'écrivain avait eu le temps, avant sa mort, de lire le travail de sa biographe et de l'approuver. C'est à double tranchant : cela peut signifier que la courageuse Lioudmila a produit un travail scrupuleux, au plus près de la vérité de l'homme ; cependant, le nihil obstat de son personnage pourrait tout aussi bien trahir une certaine complaisance de l'auteur vis-à-vis de lui (je laisse dans l'ombre ce qui te gêne, je glorifie ce à quoi tu tiens). Mais enfin, accordons-lui le bénéfice du doute, la bénévolence d'avant lecture.

J'ai dit que le volume renfermait de nombreuses photographies, réparties en trois cahiers qui sont autant d'époques : l'enfance et la jeunesse, les années de déportation, la gloire. Le tout premier de ces clichés est saisissant. C'est manifestement le travail d'un photographe professionnel, il représente Alexandre âgé de six ans. Le crâne de l'enfant est soigneusement rasé, le regard est droit, le demi-sourire assuré ; il est vêtu d'une chemise rayée ressemblant à une veste de zek et il tient fermement entre ses mains un fusil à bouchon.

mardi 30 octobre 2018

Du bon usage de la xénophobie


On nous répète à l'envi que se méfier a priori des étrangers, les tenir pour suspects et potentiellement dangereux tant qu'ils n'ont pas dûment donné la preuve de leur innocuité, on nous répète que c'est très mal, que cela fait de nous de patentés suppôts du nazisme, dont la nauséabonderie délétère devrait d'ailleurs suffire à faire fuir n'importe quel étranger aux narines tant soit peu délicates – mais passons.

Il est donc entendu que l'étranger est notre ami, qu'il ne vient vers nous que dans l'espoir de s'enrichir culturellement à notre contact ; le présupposé reste vrai même lorsque l'étranger est une demi-douzaine et que chacun tient négligemment à la main la chaîne de sa mobylette : la perspective d'un réel déplaisant ne doit en aucun cas faire pâlir l'image sainte que l'on nous somme d'adorer, ou au moins d'accueillir comme un autre nous-même, voire un nous-même amélioré.

C'est d'ailleurs ce qu'ont fait les Indiens des Indes occidentales lorsque les Colomb, les Cortès et autres Pizarro ont débarqué dans leurs îles puis sur leur continent : accueil bienveillant, ouverture à l'autre, curiosité interethnique, rien n'y manquait. On sait le résultat de cette largeur d'esprit : massacres, épidémies, réserves. Si ces braves emplumés avaient pu bénéficier des apports du fascisme, du repli sur soi, de la xénophobie agissante et des heures les plus sombres de toute histoire, qu'eussent-ils fait, voyant débarquer ces peu nombreux étrangers cuirassés et coiffés de casques ridicules ? Ils les auraient gaillardement massacrés jusqu'au dernier avant même qu'ils ouvrent la bouche, puis auraient envoyé caravelles et galions par le fond, tandis que les squaws auraient préparé un grand barbecue festif sur la plage pour arroser ça. Et ils étaient tranquilles pour au moins un siècle, à chasser le bison et scalper les voisins. Au lieu de ça, ils ont préféré jouer aux progressistes, aux multicul', aux vous-n'aurez-pas-ma-haine : c'est bien fait pour eux.

La règle sera donc la suivante, et elle est d'or : soyez xénophobes, mes frères, par principe et résolument ; cela peut vous sauver la vie, et accessoirement le pucelage de vos filles, comme l'histoire des hommes le montre d'abondance. Et ce n'est qu'une fois prouvée sa bénévolence que l'étranger pourra, très éventuellement, être convié à dîner à la maison. Mais on aura garde de ne mettre à sa disposition, à table, que des couteaux aussi peu affutés que possible. Parce que, tout de même : un étranger reste un étranger. Parole de Geronimo.

samedi 27 octobre 2018

Encore un drame de l'inculture contemporaine…


Voici le poulet qui est arrivé cette nuit dans ma boitamel :

Bonjour,

Suite à plusieurs menaces envoyées par l'auteur de GAUCHEDECOMBAT, nous cherchons à l'identifier. Vous aviez écrit le 30 septembre 2016 à 10:29 (!!):

"Je vous trouve bien cruel avec ce pauvre Adolfo Ramirez…
Pas de femme, pas de travail, un appartement lugubre dans une cité sinistre d'une petite ville pourrie : que voudriez-vous qu'il fît, à part la révolution du bout de ses petits doigts musclés ? "

Auriez-vous des informations plus précises? Adolfo Ramirez est-il son vrai nom?

Merci d'avance,

Denis

Mon cher Denis, je vais te répondre deux choses : 

1) Comment se fait-il qu'un grand garçon comme toi ne connaisse pas l'immortel Papy fait de la résistance et, à l'intérieur d'icelui, le savoureux personnage de collaborateur joué par Gérard Jugnot ? Il y a là un défaut de culture tout à fait dommageable, je t'assure.

2) Non, Adolfo Ramirez n'est donc pas le vrai nom du camarade Gauche de Combat. Le sien est beaucoup moins folklorique mais, comme je ne suis pas indicateur de police, ni délateur assermenté, contrairement à lui, je m'abstiendrai de te le communiquer.

Bon courage pour la suite de tes passionnantes recherches.

P.S. : En revanche, je dois te préciser que Didier Goux, lui, n'est pas un personnage issu de Papy fait de la résistance, mais bel et bien le gars moi-même.

jeudi 25 octobre 2018

Les communistes sont des Jacobins comme les autres… et ils ne sont pas les seuls


Les premières pages que Taine, dans ses Origines de la France contemporaine, consacre aux Jacobins sont éblouissantes de style et d'une grande acuité de vision. Nonobstant qu'il est toujours délicat, et souvent vain, de rapprocher terme à terme les faits survenus à deux époques différentes, il devait être difficile, pour un lecteur du XXe siècle (et malheureusement encore pour un du suivant) de résister à la tentation, en certains paragraphes, de biffer le mot “Jacobin” pour le remplacer par celui de “communiste” : au prix de quelques rares et légères dissonances temporelles, le tableau reste parfait. Illustration :

« […] lorsqu'il s'agit de prendre d'assaut le pouvoir ou d'exercer arbitrairement la dictature, sa raideur mécanique le sert, au lieu de lui nuire. Il n'est pas ralenti et embarrassé, comme l'homme d'État, par l'obligation de s'enquérir, de tenir compte des précédents, de compulser les statistiques, de calculer et de suivre d'avance, en vingt directions, les contre-coups prochains et lointains de son œuvre, au contact des intérêts, des habitudes et des passions des diverses classes.  Tout cela est maintenant suranné, superflu : le Jacobin sait tout de suite quel est le gouvernement légitime et quelles sont les bonnes lois ; pour bâtir comme pour détruire, son procédé rectiligne est le plus prompt et le plus énergique.  Car, s'il faut de longues réflexions pour démêler ce qui convient aux vingt-six millions de Français vivants,  il ne faut qu'un coup d'œil pour savoir ce que veulent les hommes abstraits de la théorie. En effet la théorie les a tous taillés sur le même patron et n'a laissé en eux qu'une volonté élémentaire ; par définition, l'automate philosophique veut la liberté, l'égalité, la souveraineté du peuple, le maintien des Droits de l'homme, l'observation du Contrat social. Cela suffit :  désormais on connaît la volonté du peuple, et on la connaît d'avance ; par suite, on peut agir sans consulter les citoyens ; on n'est pas tenu d'attendre leur vote. En tout cas, leur ratification est certaine ; si par hasard elle manquait, ce serait de leur part ignorance, méprise ou malice, et alors leur réponse mériterait d'être considérée comme nulle ; aussi, par précaution et pour leur éviter la mauvaise, on fera bien de leur dicter la bonne.  – En cela, le Jacobin pourra être de très bonne foi : car les hommes dont il revendique les droits ne sont pas les Français de chair et d'os que l'on rencontre dans la campagne ou dans les rues, mais les hommes en général, tels qu'ils doivent être au sortir des mains de la Nature ou des enseignements de la Raison. Point de scrupule à l'endroit des premiers : ils sont infatués de préjugés, et leur opinion n'est qu'un radotage. À l'endroit des seconds, c'est l'inverse : pour les effigies vaines de sa théorie, pour les fantômes de sa cervelle raisonnante, le Jacobin est plein de respect, et toujours il s'inclinera devant la réponse qu'il leur prête ; à ses yeux, ils sont plus réels que les hommes vivants, et leur suffrage est le seul dont il tienne compte. Aussi bien, à mettre les choses au pis, il n'a contre lui que les répugnances momentanées d'une génération aveugle. En revanche, il a pour lui l'approbation de l'humanité prise en soi, de la postérité générée par ses actes, des hommes redevenus, grâce à lui, ce que jamais ils n'auraient dû cesser d'être. – C'est pourquoi, bien loin de se considérer comme un usurpateur et un tyran, il s'envisagera comme un libérateur, comme le mandataire naturel du véritable peuple, comme l'exécuteur autorisé de la volonté générale ; il marchera avec sécurité dans le cortège que lui fait ce peuple imaginaire ; les millions de volontés métaphysiques qu'il a fabriquées à l'image de la sienne le soutiendront de leur assentiment unanime, et il projettera dans le dehors, comme un chœur d'acclamations triomphales, l'écho intérieur de sa propre voix. »

Et lorsqu'on relit calmement, ligne à ligne, ce qui vient de l'être, on peut constater avec un certain accablement que, non seulement ce portrait du Jacobin est bien celui de notre communiste old fashion, mais que la lèpre a encore gagné en surface depuis le siècle passé, puisque cette surdité pleine de morgue est désormais aussi celle des bureaucrates bruxellois ou, sur un mode plus folklorique, d'un Emmanuel Macron.

dimanche 21 octobre 2018

Dans ce grand vide des intelligences…


De Taine encore ceci : « Dans ce grand vide des intelligences, les mots indéfinis de liberté, d'égalité, de souveraineté du peuple, […] tous les nouveaux axiomes flambent comme des charbons allumés, et dégagent une fumée chaude, une vapeur enivrante. La parole gigantesque et vague s'interpose entre l'esprit et les objets ; tous les contours sont brouillés et le vertige commence. Jamais les hommes n'ont perdu à ce point le sens des choses réelles. Jamais ils n'ont été à la fois plus aveugles et plus chimériques. Jamais leur vue troublée ne les a plus rassurés sur le danger véritable, et plus alarmés sur le danger imaginaire. »

Nous sommes dans les premiers mois de 1789.

Puisque vous êtes là, et que vous n'avez rien de mieux à faire, je vous livre les dernières lignes du chapitre dont j'ai tiré ce qui précède ; chapitre intitulé La Propagation de la doctrine. Taine en a successivement étudié et montré les effets dans l'aristocratie et le clergé, puis dans la frange aisée du tiers-état, se réservant le peuple pour le chapitre suivant. Voici donc :

« Ainsi descend et se propage la philosophie du dix-huitième siècle. – Au premier étage de la maison, dans les beaux appartements dorés, les idées n'ont été que des illuminations de soirée, des pétards de salon, des feux de Bengale amusants ; on a joué avec elles, on les a lancées en riant par les fenêtres. – Recueillies à l'entresol et au rez-de-chaussée, portées dans les boutiques, dans les magasins et dans les cabinets d'affaires, elles y ont trouvé des matériaux combustibles, des tas de bois accumulés depuis longtemps, et voici que de grands feux s'allument. Il semble même qu'il y ait un commencement d'incendie ; car les cheminées ronflent rudement, et une clarté rouge jaillit à travers les vitres. – “Non, disent les gens d'en haut, ils n'auraient garde de mettre le feu à la maison, ils y habitent comme nous. Ce sont là des feux de paille, tout au plus des feux de cheminée : mais, avec un seau d'eau froide, on les éteint ; et d'ailleurs ces petits accidents nettoient les cheminées, font tomber la vieille suie.” Prenez garde : dans les caves de la maison, sous les vastes et profondes voûtes qui la portent, il y a un magasin de poudre. »

Et nous approchons de 2019.

samedi 20 octobre 2018

Les vertus du préjugé


Lisant – en alternance avec les mémoires de Casanova – Les Origines de la France contemporaine de M. Taine, Hippolyte de son petit nom, je tombe tout à l'heure sur ceci, que je m'empresse de partager avec vous autres :

« […] les hommes, après une multitude de tâtonnements et d'essais, ont fini par éprouver que telle façon de vivre ou de penser était la seule accommodée à leur situation, la plus praticable de toutes, la plus bienfaisante, et le régime ou dogme qui aujourd'hui nous semble une convention arbitraire a d'abord été un expédient avéré de salut public. Souvent même il l'est encore ; à tout le moins, dans ses grands traits, il est indispensable, et l'on peut dire avec certitude que, si dans une société les principaux préjugés disparaissaient tout d'un coup, l'homme, privé du legs précieux que lui a transmis la sagesse des siècles, retomberait subitement à l'état sauvage et redeviendrait ce qu'il fut d'abord, je veux dire un loup inquiet, affamé, vagabond et poursuivi. »

Où l'on voit que ce bon Hippolyte, heureux homme, ignorait l'envoûtant pouvoir et la force non pareille des “j'vois pas pourquoi” et des “y a pas d'raison”, au nom de quoi on galope de l'avant en effaçant joyeusement la vénérable déposition des siècles, préalablement grimée en champ de tabous. Il n'empêche : « Un loup inquiet, affamé, vagabond et poursuivi. » Nos petits bougistes échevelés, recroquevillés sur le tas de cendres de leurs tabous, ne pourront pas venir pleurnicher qu'on ne les avait pas prévenus.

lundi 15 octobre 2018

Brève errance contrôlée en Camusie intérieure

Le chien Horla
Comme je me l'étais promis il y a peu de jours, en raison des quelques incursions que nous y fîmes à partir du Cantal, j'ai, de retour ici, relu Le Département de la Lozère ; je le qualifiais, dans mon journal, et me fiant à ce qu'il me reste de mémoire, d'admirable : il l'est, peut-être encore davantage que dans le souvenir que j'en gardais. Une lecture un peu distraite pourrait faire croire à un ouvrage écrit au fil de la plume et des impressions successives fournies par le voyage qui l'a suscité ; il n'en est rien : c'est au contraire un livre rigoureusement et très subtilement construit, étagé, sculpté même, pourrait-on dire. Et c'est cette construction, et sa rigueur, et la subtilité de ses correspondances, qui font que le lecteur a la sensation troublante de s'y perdre ; de s'y perdre avec délices, de s'y perdre doublement aussi : dans les méandres géographiques des vallées profondes et le dénuement des monts de plein ciel, mais tout autant dans les entrelacs du temps historique. 

Étant parvenu au bout du volume, et à celui des gorges du Tarn conjointement, je ne voulais pas quitter Renaud Camus aussi abruptement, dans un cas comme dans l'autre, et j'ai relu aussitôt la Vie du chien Horla. Le choix, par hasard (mais y a-t-il des hasards ?), fut heureux, puisque, au sein de ce second livre, il est donné au lecteur de retourner en Lozère, mais arpentée cette fois d'un point de vue canin, si j'ose dire, dans la mesure où Horla et son demi-frère Hapax faisaient partie de ce périple entre mont Lozère et mont Mouchet, d'Aubrac à Margeride. À cette différence que, dans le premier livre, ils se faisaient si discrets à l'arrière du véhicule que le lecteur ne pouvait pas même deviner leur présence ; tandis qu'ils occupent dans celui-ci toute la place. Il y avait assez longtemps – hors les volumes successifs du Journal – que je ne m'étais pas offert ce plaisir d'une errance contrôlée en Camusie intérieure : je ne regrette pas celle-ci.

dimanche 14 octobre 2018

Pour votre prochaine cure minceur… pensez Cantal !


Comme nul n'en ignore, nous venons de passer une semaine complète en Haute-Auvergne, autrement nommée Cantal. Bien décidés à bafouer toutes les règles de la diététique couramment admise, à en suspendre les rites et blasphémer les dogmes, nous nous sommes érigé un temple gastronomique provisoire, reposant essentiellement sur trois piliers de séculaire tradition :

Fromages
Vins
Cochonnailles

Cela en sachant que la facture, au retour, serait salée, aussi riche en kilogrammes surnuméraires que le furent nos repas en cholestérol, de préférence mauvais (à quoi cela rimerait-il de n'ingérer que du bon cholestérol, ce truc de fiotes ?). Du reste, hier, à mesure que les kilomètres défilaient, que s'accumulaient les tours de roues nous rapprochant du Plessis, Catherine et moi faisions de moins en moins les fiérots : la sentence était déjà presque audible ; la potence, au bout de la route.

Et puis, ce matin, embellie d'autant plus délicieuse qu'imméritée : Madame avait, durant ces agapes, perdu cinq cents grammes ; et votre serviteur, exactement le double. Vous savez ce qui vous restera à faire, si jamais l'envie vous saisit de vous affiner la silhouette.

samedi 6 octobre 2018

Nous sommes là…


 C'est-à-dire que, si vous lisez ce billet aujourd'hui, samedi, et matinalement, nous sommes en route pour là. Là, c'est-à-dire Saint-Flour, fière cité cantalienne que le monde entier serait bien avisé de nous envier, s'il était moins con. En réalité, nous ne passerons pas la semaine à Saint-Flour même (mais nous y serons reçus avec tous les égards dus à nos éminences…) : une partie de notre temps se déroulera entre les murs de la maison ci-dessous présentée.

Pour le reste, c'est comme d'habitude : les commentaires seront validés dans la mesure où nous bénéficierons bien de la connexion promise ; et, durant ce temps, les cambrioleurs normands auront toute latitude pour vider la maison du Plessis, aucun piège à rats humains n'ayant été disposé dans le jardin. Qu'ils sachent néanmoins que nous sommes nantis d'un voisin armé et perspicace.


mardi 2 octobre 2018

Hier encore, j'avais 4 ans



Nous découvrons l'enfant dans la pièce principale du petit logement où il vit avec ses parents et son frère tout juste né, rue Saint-Éloi à Châlons-sur-Marne ; ce même appartement qui, 55 ans plus tard et transporté à Montcosson, servira de tanière transitoire à Evremond. L'enfant a entre 4 et 5 ans, c'est le soir, probablement un vendredi ; son père rentre de la base aérienne de Reims – ville, pour l'enfant, incroyablement éloignée  ; il rentre, le père, avec un électrophone, celui qu'un ami lui a prêté pour la durée du week-end : les parents de l'enfant, bien que tous deux travaillant, n'ont pas encore eu les moyens, en cinq ans de mariage, de s'offrir ce luxe. 

Mais ils possèdent des disques ; peu, et uniquement des “45 tours” (deux chansons par face) : avec un sens inné de l'économie ménagère et une vision ordonnée de l'avenir, la mère a décidé qu'il convenait d'acheter deux disques chaque mois – un seul dans les périodes budgétairement plus épineuses. Ainsi disposera-t-on d'une quantité suffisante pour ne pas s'en écœurer, au jour supposé lointain où l'on pourra faire l'acquisition de l'appareil justifiant leur existence – jour qui devait arriver plus vite que prévu, mais on n'en savait encore rien.

Donc, voici le père, de retour du monde très vaste. Son plus urgent travail a consisté à “se mettre en civil”, comme il le sera chaque soir de sa vie militaire. Ensuite, bien sûr, on pose le premier disque, jamais écouté encore, sur l'électrophone. Il y a neuf chances sur dix pour qu'il soit de Charles Aznavour. Le père de l'enfant a été un “fan de la première heure”, comme on dira dans les années suivantes. En 1954, un an avant son mariage, il est allé passer une soirée à l'Olympia ; non pour Sydney Bechet qui y fait alors un triomphe, mais pour cet Arménien qui chante quelques chansons en première partie ; pas en “lever de torchon” mais pas loin. Et il racontera souvent, plus tard, comment, à la sortie du music-hall des Capucines, ils n'étaient pas plus de quatre ou cinq à attendre Aznavour, lequel, après avoir signé ces quelques autographes, était parti à pied dans la nuit, tout seul. Peut-être même pleuvait-il légèrement.

Cinq ans plus tard, Aznavour truste la chiche discothèque de la rue Saint-Éloi, et c'est lui qui a les honneurs de l'électrophone en transit. L'enfant en reçoit une véritable commotion. Il n'en gardera pas le souvenir, mais l'épisode est dûment signalé dans la saga familiale. Il y est dit que l'enfant passera l'essentiel du samedi, puis du dimanche, assis par terre, tout près de l'appareil posé à même le sol, près de la prise électrique à quoi on l'a raccordé. La légende veut même que, si l'enfant s'en éloignait parfois, lorsque chantait Patachou ou Marcel Amont, la voix d'Aznavour le ramenait invinciblement vers l'appareil : l'histoire a peut-être été enjolivée.

Il reste vrai que, six ou sept années plus tard, alors que l'appartement familial, allemand désormais, est doté de tout le confort auditorial, l'enfant connaît par cœur plusieurs dizaines de chansons d'Aznavour, qu'il interprète en boucle sur le siège arrière de la Panhard, puis de l'Opel, à chaque voyage un peu long que la famille entreprend ; cela ne suffit pas à dégoûter les parents d'Aznavour, qui continuent à acheter ses disques, mais toujours sous forme de 45 tours, sans doute par l'entraînement de l'habitude, bien que la situation financière, en franchissant le Rhin, se soit nettement améliorée.

Puis, fatalement, l'enfant grandit ; il devient, pour un temps, un adolescent de modèle courant, à la bêtise péremptoire, qui s'empresse d'oublier et la rue Saint-Éloi, et l'électrophone de fin de semaine, et surtout Aznavour. Il ne l'oublie pas, c'est pire : il le piétine, il en ricane, il en fait le sabre en caoutchouc de sa rébellion acnoïde. Les parents haussent les épaules et continuent d'acheter des disques, et toujours des 45 tours – mais il n'y a plus qu'une seule chanson par face, maintenant.

Au crépuscule de toute chose, l'ancien enfant écoute de nouveau Aznavour, depuis quelques années. Toujours lorsqu'il est seul et qu'il fait grand nuit. Et en choisissant avec une sorte de crainte révérencieuse les chansons des 45 tours, jamais d'autres, jamais de plus récentes. Alors, si le whisky a été correctement dosé, il s'imagine que son père est là, en retrait de son fauteuil, debout, sagement immobile, attendant sous la pluie fine la sortie des artistes de l'Olympia.

lundi 1 octobre 2018

Le Roi Soleil a frôlé l'éclipse


Il avait commencé à chanter en 1946 et n'avait plus arrêté depuis – ou alors juste le temps de changer de costume. J'en connais un qui doit mieux respirer aujourd'hui, et c'est Louis XIV : ses 72 ans de règne (1643 – 1715) ont certes été égalés par le King Charles, mais pas battus. L'Olympe n'a pas cédé devant l'Olympia.

Quel est ce barbu qui s'avance, bu qui s'avance ?


Eh oui, c'est bien lui, c'est Émile, c'est Zola ! 
Qui a passé l'essentiel de septembre à la maison.

vendredi 28 septembre 2018

Quand Émile fait la Bête


C'est l'un des titres les plus connus – probablement en raison du film de Renoir –, il n'empêche que La Bête humaine est loin d'être parmi les meilleurs Zola ; en vérité, je ne le classerais même pas dans mon petit top ten personnel. Dès le premier chapitre, j'ai eu l'impression nette que “ça n'allait pas fonctionner”, ce qui n'a fait que se confirmer par la suite. Ce n'est pas parce qu'il manquerait quelque chose, non : il y a l'huile, il y a les œufs, il y a la moutarde et le sel, mais rien à faire : la mayonnaise refuse de prendre. À aucun moment, Zola ne parvient à amalgamer son “fond” (les chemins de fer) avec son intrigue, laquelle pourrait parfaitement se dérouler n'importe où ailleurs que dans le milieu des cheminots. Il en résulte que, si ses descriptions et ses atmosphères sont aussi réussies que dans La Terre ou dans Germinal (tous deux relus ces jours derniers), elles ont une sorte de gratuité qui les rend beaucoup trop longues, et vite ennuyeuses. 

Si encore son intrigue juridico-policière “valait le voyage”, comme ont dit au Guide vert… mais point : dans ce domaine, celui du crime, de ses motifs, conséquences, des réactions qu'il provoque, etc., Zola n'est pas Dostoïevski, ni même Simenon. Et on ne croit jamais vraiment à ses personnages, qui ne cessent de faire des embardées morales tout à fait improbables. À commencer par ce pauvre Jacques Lantier, beaucoup trop poussé au noir pour être intéressant : dès le début – disons : dès le premier tiers –, on sait que l'on a affaire à un fucking psychopathe et, du coup, on a beaucoup de mal à se passionner pour ce qu'il fait ou ne fait pas, pense ou ne pense pas, sachant bien qu'il va inéluctablement se mettre à trucider à tout va dans la seconde moitié du roman. Les autres personnages (peu nombreux) ne sont pas beaucoup plus vrais que lui, mais je n'ai pas envie de m'y attarder.

Le dernier quart du roman – lu très vite, je l'avoue… – n'évite que de justesse le ridicule, dans la (dé)mesure où tout le monde ou presque bascule, qui dans le crime, qui dans le suicide, voire dans les deux successivement. Tout cela devant une vague toile de fond politique, trop hâtivement et sommairement tendue pour retenir l'œil du plus indulgent des lecteurs. 

La moralité de l'histoire, c'est peut-être que, quand on se mêle de relire les Rougon-Macquart, on devrait avoir la sagesse de n'en plus ouvrir aucun après Germinal, qui mérite grandement sa réputation de point culminant de la saga : on a vaillamment grimpé l'adret jusque-là, souvent avec enthousiasme ; on ne peut plus, après lui, que dégringoler l'ubac.

jeudi 20 septembre 2018

Téoula ?


Il y a encore quelques années, déambuler dans les rues des villes pouvait donner la douce impression, à l'homme naturellement enclin à l'optimisme, qu'il côtoyait et croisait des gens dont beaucoup étaient certainement intelligents, voire profonds pour quelques-uns ; et qu'il aurait gagné à entrer en contact avec eux, à fêler pour un instant le dôme de silence qui entourait chacun. C'est une illusion que la pratique intensive des téléphones portatifs a fait voler en éclats, implacablement.

mardi 18 septembre 2018

La Païva n'avait pas la langue dans sa poche… et heureusement pour ses finances


Elle fut, du second XIXe siècle, l'une des plus prestigieuses courtisanes : c'est ainsi que l'on nommait les putes dépassant un certain tarif horaire. Je n'emploie pas cette dernière expression au hasard, ni par goût de choquer les âmes prudes : elle est directement reliée à l'anecdote qui m'a mis en joie ce matin, et que je vais vous faire partager sur l'heure.

Un jour, la Païva se retrouve face à un homme fort riche et affectant cette muflerie que l'argent donne parfois aux esprits pas assez solides pour en supporter l'abondance. Celui-ci lui déclare tout de go qu'il veut l'avoir depuis longtemps et qu'il l'aura. Sans se démonter, la Païva lui répond sur le même ton dépourvu de fioritures : « Une demi-heure, dix mille francs* ! » Le lendemain, le gros sac d'or arrive dans le fameux hôtel des Champs-Élysées, se fait recevoir par la maîtresse des lieux dans sa chambre et, sans un bonjour, ni aucun autre mot, jette négligemment une liasse de billets de banque sur le lit. Pensant écraser définitivement sa future partenaire sous son mépris d'imbécile, il laisse tomber en même temps : « Vous devriez les recompter avant… »

Alors, la Païva, du tac au tac : « Non, je compterai pendant : ça m'occupera… »

On s'amuse d'un rien, n'est-ce pas ?

* dix mille francs de cette époque représentent approximativement vingt à vingt-cinq mille euros de la nôtre…
 

samedi 15 septembre 2018

Ces sujets “tabous” dont on ne cesse de parler


Est-il vraiment nécessaire, absolument vital pour eux, que les gens de droite, ou prétendus tels, coupent dans les âneries qui servent de mantras perpétuels aux glorieuses élites de gauche – “élites” et “de gauche” devant former à leur oreille, imaginé-je, un  parfait pléonasme ? Je lis ce “chapeau”, chez les semi-analphabètes d'Atlantico (et c'est moi qui souligne) : 

Les pratiques sexuelles des Français n'ont pas nécessairement changé, mais la parole s'est libérée, notamment sur les sujets tabous tels que la sexualité des seniors ou le plaisir féminin.

Nous laisserons pour aujourd'hui de côté les orgies du troisième âge, si vous le voulez bien. Le plaisir féminin serait donc un de ces fameux “sujets tabous” qui servent plus ou moins de gargarismes à tous nos progressistes pituiteux ; une chose si énorme, tellement sombre, à ce point explosive, que seule notre courageuse époque aurait trouvé la force de l'aborder, et encore : sur le mode du chuchotis, et avec de fréquents coups d'œil par-dessus l'épaule, des fois que déboulerait la police des mœurs, surgissant des ruelles les plus obscures de la réaction cléricale.

Dans la mythologie grecque, qui remonte comme chacun sait à la plus haute Antiquité, Tirésias est un mage qui, pour avoir dérangé un couple de serpents en pleine copulation, se retrouva brusquement changé en femme. Quelques années plus tard (six ou sept, je ne sais plus trop), rejouant les perturbateurs de coït avec le même couple, il redevint finalement homme. Et c'est à ce titre que Zeus et Héra (Jupiter et Junon, pour les latinistes exclusifs) le prirent pour arbitre dans l'une de leurs olympiennes querelles de ménage. Chaque membre du binôme divin prétendait en effet que, lors de l'acte charnel, c'est l'autre sexe qui accaparait l'essentiel du plaisir. Fort de sa double expérience, Tirésias trancha sans ambiguïté en faveur de Zeus : c'étaient bien les femmes qui étaient gagnantes dans le déduit. Il précisa même que, si le plaisir global était divisé en dix morceaux, la femme en aurait neuf et l'homme un seul. Ce qu'il advint ensuite de Tirésias ne nous intéresse pas pour l'heure.

Voilà donc un “tabou” dont on s'entretient – et en haut lieu encore ! – depuis plusieurs millénaires sans désemparer. Beaucoup plus près de nous, dans le premier tome de son Histoire de la sexualité, au titre explicite (La Volonté de savoir), Michel Foucault a bien mis en lumière que, loin d'enfouir les questions sexuelles sous le boisseau, l'Occident n'avait cessé de produire des discours à leur sujet. Et il ne me faudrait pas grand temps pour montrer que, au travers de la littérature notamment, et du roman en particulier, le plaisir féminin a presque toujours eu droit de cité et d'expression.

Mais c'est l'infantilisme particulier de notre temps : lorsque les armées du Progrès décident d'enfoncer une porte depuis longtemps battante, voire tout à fait dégondée, il leur semble nécessaire de faire croire, de se faire croire, qu'il s'agit en réalité d'un pont-levis médiéval, implacablement fortifié et farouchement défendu : c'est à cela que sert ce petit mot, tabou, qui n'abuse plus qu'eux-mêmes, et encore de moins en moins. Ainsi, donc, que quelques âmes errantes et timidement droitières, qui croient encore au magistère moral de cette gauche qu'ils contemplent toujours avec les yeux de Chimène, alors même que Rodrigue n'est plus qu'un vieillard égrotant dans son fauteuil de tétraplégique. Mais ça ne fait rien : l'important est de continuer à monter au combat, afin que ne rouillent pas les estocs en plastique ni les heaumes de carton.

lundi 10 septembre 2018

Oncle Émile et cousin Marcel


Il y a, a priori, des lieues, entre les univers de Zola et de Proust, tout semble les séparer, si ce n'est les opposer ; il me semble d'ailleurs que le second ne goûtait guère le premier, même si, un temps, l'affaire Dreyfus a pu les rapprocher quelque peu en les plaçant dans le même camp. Mais, je parle des romanciers : là, pense-t-on, point de rapprochement possible, aucune pétition où se retrouver coude à coude. Et pourtant.

Relisez, dans Nana, ce début de chapitre où l'on voit le comte Muffat, rongé de frustration, vibrant de jalousie, courir d'une entrée à l'autre du théâtre où, au prix d'un mensonge qu'elle lui a fait, se trouve l'héroïne : ne voit-on pas, déjà, se dessiner le profil de Swann, lorsqu'il galope derrière la fugitive Odette dans la nuit éclairée des boulevards ? À présent, revenez quelques années en arrière, c'est-à-dire dans la prime adolescence de Nana, que l'on découvre au dernier tiers de L'Assommoir ; cette façon qu'elles ont, elle et ses petites amies de la Goutte d'Or, de descendre la rue Poissonnière, riant et blaguant, occupant toute la largeur de l'étroit boyau, sans le moindre souci des passants dont elles semblent ignorer l'existence même, et qui sont contraints de se pousser pour ne pas être culbutés : n'est-ce pas déjà Albertine et la petite bande des Jeunes Filles en fleurs sur la digue de Balbec ? Et je suis presque certain qu'il suffirait de relire La Fortune des Rougon et La Conquête de Plassans pour trouver des similitudes – au milieu de dissemblances beaucoup plus nombreuses, il va de soi –, des correspondances, entre ces deux bourgades imaginaires que sont Plassans et Combray. Peut-être le ferai-je.

jeudi 6 septembre 2018

Dracula, petite suite


Il y a des écrivains qui ont cette malchance que les personnages qu'ils ont créés deviennent si célèbres, si autonomes, qu'eux-mêmes disparaissent derrière eux et, parfois, s'évanouissent purement et simplement. C'est presque le cas de Cervantès, par rapport à ses deux Manchegos errants ; heureusement pour lui, comme il est l'un des plus grands écrivains que l'Occident ait offerts au monde, il est parvenu à survivre à côté de Don Quichotte, en dépit des monstrueuses niaiseries sous lesquelles on a enseveli ce dernier – je pense en particulier à cette comédie musicale américaine des années soixante, dont Jacques Brel a, chez nous, porté la bêtise jusqu'à l'incandescence. Cervantès est assez grand pour être encore lu.

Je crains qu'il n'en aille pas de même pour ce pauvre Bram Stoker : son Dracula semble l'avoir littéralement – et littérairement – vidé de son sang, réduit à l'état de spectre vaguant. Ensevelis que nous sommes sous les adaptations, notamment cinématographiques – et certaines sont plus qu'honorables –, qui lit encore Dracula, le roman ? Moi, je l'ai lu.

Il m'est malheureusement impossible d'en dire rien : j'avais 14 ans. Je suis bien certain de l'âge, pour une fois, car j'avais trouvé le volume dans la bibliothèque d'une villa surplombant Alger, qu'occupait alors mon oncle René Salez, qui, Pied-noir né ici même, était alors le représentant d'une firme batave ayant pour nom Van Omeren – orthographe non garantie. Ce René-là n'était mon oncle que par alliance, ayant épousé ma tante Danielle, l'une des sœurs cadettes de ma mère.  Il a cessé de l'être, mon oncle, lorsqu'ils ont divorcé, après un séjour meurtrier à Kinshasa, capitale de l'ex-Congo belge – je veux dire : meurtrier pour leur couple, René ayant rencontré là-bas une charmante et féconde Portugaise qui, par la suite, lui a donné les enfants que Danielle n'était pas en état de porter.

Il a encore plus cessé d'être mon oncle à la mort de ma tante ; laquelle, bien qu'étant l'antépénultième de la fratrie Jadoulle, dans l'ordre chronologique, a trouvé moyen de mourir la première des sept, et avec beaucoup d'avance. Il est d'ailleurs curieux de noter que le deuil suivant – et le dernier à ce jour – fut celui de sa cadette Martine : chez les Jadoulle, on semble prédisposé à mourir dans le désordre, voire à rebours ; et je ne serais pas plus surpris que cela si, au bout du compte, et bien qu'étant l'aînée, ma mère finissait par enterrer tous les autres, y compris moi-même si ça se trouve.

Ou alors, c'est le climat. Car nos sœurs, Danielle et Martine, étaient toutes deux, après mainte errance, parties vivre au bord de la Méditerranée, près de Nice, ayant, à peu d'années de distance, épousé deux frères Jacob, Yves et Marc (respectivement). Ma tante Danielle était une raciste à l'ancienne, décomplexée et joyeuse, qui détestait les Arabes en bloc (influence de René Salez ? Je ne saurais le dire) ; elle faisait donc preuve d'une certaine logique en épousant un Juif – mais c'est une suite dans les idées qu'il me semble hasardeux de lui attribuer ; je crois plutôt au coup de cœur, lui-même engendré par une réaction naturelle des muqueuses : les filles Jadoulle de la jeune génération avaient le sang plutôt bouillonnant. Loin de moi l'idée de soupçonner je ne sais quels miasmes provençaux ; il n'empêche qu'elles ont toutes deux succombé à ce cancer qui, pour le moment, a épargné leurs frère et sœurs aînés, lesquels se sont cantonnés plutôt dans les brumes septentrionales, les embruns normands et les humidités du Val de Loire.

Tout cela nous a beaucoup éloignés de ce pauvre Bram Stoker, et même de son envahissant Dracula. Mais quoi : je ne me souviens pas, je ne me souviens pas, qu'est-ce que vous voulez que je dise de plus ? Je ne suis même pas sûr d'avoir eu le temps de le lire jusqu'au bout, ce pauvre roman : j'avais 14 ans, je le rappelle ; et, à cet âge, même si on a l'impression d'être entré dans le monde adulte et qu'on va bouffer l'humanité entière, on se plie encore à l'emploi du temps que parents et oncles ont prévu pour eux et pour vous. En revanche, je crois revoir assez bien le salon où…

Mais si je me mets à parler de l'Algérie, on est encore là demain. J'avais sûrement dû interrompre ma lecture pour aller visiter les ruines de Tipasa, forcément. Mais comme je ne suis pas Albert Camus, nous en resterons là.