samedi 11 juillet 2009

For Appas

En discret hommage...


Les plus désespérés sont les champs les plus bio.

Un samedi blanc et gris : j'annonce la couleur

Le samedi est très souvent un jour “blanc”, dans ma semaine ; celui où rien ne se passe, où je me remets gentiment des trois jours d'agitation (modérée, très modérée...) passés à Levallois-Plage, du trop-plein d'humains cotoyés, d'un excès de paroles dites et entendues.

Aujourd'hui, en plus d'être blanc, il est gris : c'est le retour du célèbre “été normand”, celui qui vous incite à mettre un petit coup de chauffage dans la salle de bain avant de passer sous la douche.

La douche, à midi moins dix, vous vous dites qu'il serait peut-être temps d'y aller, d'ailleurs, plutôt que de déambuler sans goût ni ressort d'un blog à l'autre, comme vous le faites depuis près de deux heures, après avoir mollement tourné les pages du Vieil-Observateur (comme Jean-Marie Domenach appelait ce cacochyme hebdomadaire). C'est exactement ceci, un samedi “blanc” : un jour durant lequel évoquer les choses que l'on devrait se mettre à faire suffit amplement à remplir les heures. Ça se remplit d'un rien, une heure, quand on y pense. La bonne sagesse est de ne point trop s'affoler de leur succession prévisible : vous en remplissez tranquillement une ; et, quand elle est à ras bord, vous passez à la suivante sans vous prendre le chou.

Normalement, on devrait arriver à ce soir sans trop d'encombre.

vendredi 10 juillet 2009

M. Bonnet ne voit pas le rapport

L'ami "sabre au clair" semble guetter ce qu'on peut dire de lui dans ce cloaque qu'on appelle la blogosphère. Du coup, il répond, et il répond ceci :

« C’est tout à fait exact, mais il en faut de très loin, même si je déclarais ces 7650 € en plus, pour que je ne rentre dans la catégorie des bénéficiaires du bouclier fiscal. Franchement, je ne vois absolument pas le rapport. »

Où l'on voit, d'abord que M. Bonnet écrit le français à peu près comme la plupart des journalistes : n'importe comment – les rewriters ont encore de beaux jours devant eux. Lui ne voit pas le rapport : compte tenu de la manière dont il s'exprime, moi non plus, je l'avoue. Si on tente de remettre tout cela en langage un peu moins sabre-au-clair, on croit comprendre que M. Bonnet prend sur lui, depuis dix ans, multiplie ses impôts environ par deux parce qu'il ne déduit pas ces fameux 7650 € de ses revenus : on peut y croire, c'est vous qui voyez. Personnellement, je connais tout de même un peu mes camarades folliculaires – et je pouffe sous cape.

M. Bonnet nous signale d'autre part qu'il ne rentre pas dans la catégorie des bénéficiaires du bouclier fiscal. Précision inutile : s'il en bénéficiait, il aurait fermé son claque-merde (comme pour les 7650 €). De plus, pour bénéficier du "bouclier" en question, il convient de bosser, pas seulement de tenir un blog – même sabre au clair : donc, personne n'a jamais soupçonné M. Bonnet d'entrer dans ce genre de catégorie.

Du coup, il ne voit pas le rapport. Le rapport entre qui et qui ? Quoi et quoi ? Peu importe : il ne le voit pas. En revanche, si on le laissait faire, M. Bonnet, il nous réformerait ce pays en deux coups les gros – et d'une seule main encore.

Heureusement, pour un temps encore, personne ne demande rien aux MM. Bonnet de son espèce.

jeudi 9 juillet 2009

La plume est de presse et le silence est d'argent

Plume de presse, vous connaissez ? Non ? Vous avez tort. C'est “le blog d'un journaliste sabre au clair et plume engagée” (non, ne vous marrez pas tout de suite, il y a mieux). Olivier Bonnet, c'est un peu le chevalier blanc joué par Gérard Lanvin dans le pitoyable film de Michel Colucci, Vous n'aurez pas l'Alsace et la Lorraine : il proclame, il mouline, il pourfend l'air, tout en faisant bien attention de ne casser aucun bibelot. Mais, en parole, aucune injustice ne lui échappe. Sauf celles qui l'arrangent, ce en quoi il reste finalement profondément humain et terriblement prévisible.

Ainsi, aujourd'hui (voir le lien plus haut), notre chevalier ressort son sabre à beurre et monte à l'assaut du bouclier fiscal (c'est original et courageux). C'est qu'il déteste les deux poids deux mesures, le gars Olivier ! Il veut la justice et l'égalité à tous les étages, notre matamore-moi-le-nœud ! On va voir ce qu'on va voir ! Avec lui, aucune complaisance fiscale n'a la moindre chance de survie, qu'on le sache !

Enfin, aucune sauf une. Car, en tant que journaliste, Olivier Bonnet (tout comme moi et un tas d'autres nuisibles) a le droit chaque année de déduire 7650 € de ses revenus avant calcul de son impôt. C'est censé correspondre à des “frais”. Vous ne voyez pas lesquels ? C'est normal. En réalité, cette somme, lorsqu'elle a été décidée (par le vertueux gouvernement Jospin si j'ai bonne mémoire), était destinée à compenser les 30 % d'abattement supplémentaire auxquels les journalistes avaient droit depuis des décennies. À l'époque, le vertueux gouvernement Jospin avait décidé qu'il fallait en finir avec ces immondes et intolérables privilèges des abattements supplémentaires, dont bénéficiait un bon nombre de professions, depuis les représentants de commerce jusqu'aux écrivains, en passant par les pipiers de Saint-Claude (je ne plaisante pas !). On les a donc supprimés pour tout le monde...

... Sauf pour les journalistes, à qui on a rendu de la main gauche ce qu'on leur piquait de la droite : vous imaginez qu'ils aillent gueuler, ces cons-là ? Non, non, il fallait à tout prix remplir leur gamelle pour qu'ils ferment leur grande gueule ! Ce qu'ils ont fait, y compris Olivier Bonnet, notre chevalier grisâtre. Pour 7650 €.

Maintenant, vous le saurez : un chevalier blanc, même sabre au clair, pour qu'il ferme sa grande gueule, ça coûte 7650 €. On aurait tort de s'en priver. En plus, ce ne sont pas des gens très regardants sur la propreté de leur gamelle. Quand il a fini de manger ses 7650 croquettes, le preux, vous le lâchez sur le bouclier fiscal : le ventre plein, il va faire des merveilles, vous allez voir...

La mort en ce jardin ou en d'autres lieux de ténèbres

Le prologue du Jardin des Finzi-Contini compte à peine plus de six pages, dans l'édition Folio, mais c'est une étonnante ouverture en forme d'arc, et même d'arc double. Arc joignant deux champs clos, deuxième arc enjambant les millénaires. Ils dessinent, à l'entrée du ,jardin dont on ne voit encore rien, une sorte de porche, ou de narthex, tout entier placé sous le signe de la mort, des morts et des Morts.

Dès les premières lignes, le futur narrateur du livre nous dit quand et surtout où lui est venu le désir d'écrire sur les Finzi-Contini : l'année précédente, lors de la visite d'une nécropole étrusque, faite avec des amis – dont une enfant, Giannina, qui, par ses questions fait naître les réflexions des adultes qui l'entourent. Visite imprévue, presque étrange, comme si une force extérieure à eux avaient mené jusque là leurs deux voitures roulant en cortège dans les environs de Rome.

« Papa, demanda encore Giannina, pourquoi les tombes anciennes vous rendent-elles moins tristes que les tombes plus récentes ?
(...)
– C'est facile à comprendre, répondit-il. Ceux qui sont morts depuis peu sont plus proches de nous, et justement à cause de cela, nous les aimons plus. Tandis que, vois-tu, les Étrusques, il y a si longtemps qu'ils sont morts – et de nouveau, c'était une belle histoire qu'il racontait – que c'est comme s'ils n'avaient jamais vécu, comme s'ils avaient toujours été morts.
(...)
– Mais non, déclara-t-elle [Giannina] avec douceur, en disant cela, tu me fais penser au contraire que les Étrusques ont vécu eux aussi, et je les aime aussi, comme tous les autres.
La visite de la nécropole se déroula ensuite, je me le rappelle, sous le signe de l'extraordinaire tendresse de cette phrase. C'est Giannina qui nous avait mis en état de réceptivité. C'était elle, la plus petite, qui, en un certain sens, nous tenait par la main. »

La petite Giannina est en quelque sorte la gardienne de la mémoire des morts. Mieux : elle atteste qu'ils ont vécu ; elle est leur mémoire et à ce titre elle vient tout naturellement leur faire visite. Tout comme, ainsi qu'il est expliqué dans la suite de ce prologue, les familles des morts étrusques venaient les visiter, dans ces tombes-bunkers (l'image est de Bassani, non de moi) dont il est dit qu'elles devaient être leur seconde maison, où ils pouvaient déjà se reposer un moment sur leur future couche éternelle, déjà prête pour eux.

Mais la mort a changé de nature, elle change même sans cesse. Dans la dernière page du prologue, le narrateur, après ce détour, revient à son évocation des Finzi-Contini, et il y revient par leur tombeau, cruellement différent de celui des étrusques : si celui-ci offrait une surabondance de morts et de vivants mêlés, celui-là est vide, ou presque (un seul Finzi-Contini y est inhumé, un enfant de 6 ans), déserté par les morts, oublié des vivants ; monumental, certes, mais laid, vide, absent.

Si le tombeau des Finzi-Contini est vide, c'est parce que la mort a une nouvelle fois changé de forme, sinon de nature : elle est devenue à la fois absurde et terrifiante, en ce non-lieu, cette négation du tombeau que fut Auschwitz, où les Finzi-Contini se sont engloutis, comme il nous est dit dans l'ultime paragraphe. Le thème des camps d'extermination ne surgit pas de nulle part : il a été préparé, en mineur, par l'évocation des tombeaux étrusques dont la forme rappelle les bunkers dont les Allemands ont jonché l'Europe durant la guerre.

Le point de non-retour est atteint ici même, nous ne pouvons plus que revenir sur nos pas et pénétrer dans le jardin. En nous doutant que l'odeur de mort, même si masquée par d'autres, ne nous lâchera pas si facilement.

Le café devait être un peu fort

- Et la fille, là, celle qui entre dans l'immeuble, tu la trouves comment ?


- Plutôt jolie. Et puis, elle a un cul éminemment... spirituel.


- Spirituel, vraiment ? Et comment tu définirais ça, toi : un cul spirituel ?


- Eh bien... disons que c'est un cul avec lequel l'honnête homme a envie de prendre langue.

mercredi 8 juillet 2009

Quand un gendarme rit (billet crypté)

On ne se connaissait pas, on s'est rencontré ce matin – lui gendarme, moi pas du tout (évidemment), chabada-bada. On a passé... que dirais-je ? Une vingtaine de minutes ensemble ? Oui, à peu près. Discussion fructueuse, assez franche en éclats de rire (mais les motifs d'hilarité nous étaient fournis noir sur blanc par le clown qui nous réunissait : comme dans les dessins animés de l'enfance, la sorcière trop maquillée, nez crochu, qui traverse la lande à plus d'onze heures du soir, pour aller pleurnicher ses formules magiques chez les carabiniers moustachus...), un truc entre hommes, si l'on veut – mais pas seulement.

« Elle ne serait pas un peu névrosée, cette femme ? », me demande-t-il, peu avant la fin de notre entretien. Ouah ! t'es sympa, Ézachiel, j'en sais rien, moi ! Oui, bon... sans doute... un peu tout de même... C'est elle, pas moi, qui t'a appelé il y a trois jours, hein ? pour savoir où en était son doigt de déshonneur, son petit dossier – ce n'est pas moi qui ai gratté à la porte, comme le chien en instance de soulagement. Alors, alors... j'en sais rien, t'es drôle...

Bien, on s'est quitté assez bons amis – clope commune au haut des marches –, on a résumé l'affaire, ri une nouvelle fois de ma bite – ma fameuse bite –, à la fois jamais vue (d'après les écritures) et néanmoins toute petite, hein ?

Ensuite, tu avais un vrai travail à faire – je ne sais lequel et m'en fous –, donc on s'est séparé, cependant que, moi, j'avais rendez-vous avec ton collègue – le vrai, l'officiel –, à l'intérieur du bâtiment tout neuf et tout moche dont tu sortais. Il était là, en effet. J'ai passé de nouveau une heure avec lui (le temps de tout lui raconter, lui parler de mes petits camarades témoins, lui transmettre les “copies papier” de tous les mails rigolos reçus – et les photos, comme dans les films américains : face, profil droit, re-face mais en pied. Et puis, les empreintes de tous les doigts (là, on s'est vraiment marré : pas facile, les empreintes).

À la fin, mon deuxième partenaire devait vraiment se casser (il avait lui aussi un vrai boulot à faire, pas juste une pleurnicherie de bac à sable), il m'a donc refilé à un troisième – un jeune qui faisait vachement bien les empreintes digitales. Comme il était un peu curieux, je lui ai tout redébobiné l'histoire du bac à sable. Ça ne le passionnait pas plus que moi, j'ai bien vu. Mais il était aimable. Donc, au deuxième auriculaire encré, il m'a demandé, de l'air du mec qui n'en a rien à foutre :

« Elle ne serait pas un peu névrosée, cette femme ? »

Ben...

(Je ne l'ai pas fait exprès, mais il se trouve que la photo est ressemblante : étonnant, non ?)

mardi 7 juillet 2009

La glori-ole du petit Niccolò

De sa démarche quelque peu dindonnante, Niccolò Ludeacci tourna le coin du boulevard de Clichy pour s’engager dans la petite rue rectiligne, déserte à cette heure de la matinée. De toute façon, quelles que soient les heures où il venait ici – et elles étaient nombreuses –, il n’y avait jamais grand-monde. Ce qui était heureux car le cadre supérieur qu’il était (dans une grande banque nationalisée pas encore en faillite) aurait diversement apprécié qu’une foule nombreuse et variée pût le voir pénétrer au Suçodrome.

Parvenu à quelques mètres de la porte, Niccolò Ludeacci s’arrêta pour allumer une cigarette, comme il le faisait à chaque fois : ça lui donnait le temps de vérifier qu’aucun de ses subordonnés ne se trouvait là par un malencontreux hasard. Machinalement, il vérifia la bonne tenue du noeud de sa cravate – après mainte hésitation, il avait choisi la jaune citron ornée d’une multitude de petits pingouins montés sur des skis et coiffés de bonnets rouges : très seyante, décorative tout en restant de bon goût. Il passa la main dans la masse de ses cheveux frisés, qui le faisaient ressembler à Simon & Garfunkel, mais sans Simon. On pouvait aussi penser que Simon s’était réfugié à l’intérieur de Garfunkel, si l’on en jugeait à la proéminence de sa bedaine béruréenne, qui lui servait de cache-ceinture.

Niccolò Ludeacci ne tira que quelques bouffées de sa cigarette, trop impatient d’entrer au Suçodrome. Chaque fois, au moment d’y pénétrer, il bénissait le jour, un an auparavant, où son ami Desiderio Gusto, journaliste considérablement alcoolique et néanmoins charmant, lui avait appris l’existence de ce lieu de délices tarifées et lui en avait indiqué les modalités d’accès. Depuis, il venait là au moins une fois par semaine, en général le mardi. Comme c’était un garçon posé, pour ne pas dire méticuleux, il avait soin d’alterner rigoureusement ses plaisirs : une fois le manuel à vingt euros, une fois le lingual à cinquante.

Mais, en raison d’une expérience malheureuse, il y venait toujours seul. Une fois, il avait entraîné au Suçodrome son ami sénégalais Fabien N’Golo et il l’avait bien regretté : sous prétexte qu’aucun des glory holes n’était assez large pour qu’il y introduisît son “bois bandé”, comme il disait, N’Golo avait commencé par faire un foin de cent mille diables, manqué défoncer la cloison à coups de mandrin, avant d’exiger de Ludeacci le remboursement de ses vingt euros, plus trois bières gratuites au comptoir de L’Astronef, leur bistrot favori. Une expérience éprouvante.

Niccolò Ludeacci jeta un dernier coup d’œil à droite et à gauche. En dehors d’un type occupé à lire Libé, le cul sur un capot de voiture, il n’y avait personne dans la rue. Il approcha son index boudiné de la sonnette, avec un commencement de trémulation pénienne au fond de son pantalon de tergal…

lundi 6 juillet 2009

Les Indiens n'avaient pas mérité ça

Avez-vous déjà eu la chance d'assister à un mariage catholique en Inde ? Non ? Je m'en doutais.

En gros, cela ressemble à un vrai mariage de Mimile-et-Ginette, comme on en subit tous les samedis par chez nous : un truc à faire vomir les moins délicats des bobos festifs. Nos amis d'outre-Gange ont même introduit, dans ce grand moment de beaufitude assumée, des raffinements tels que n'oserait pas en rêver votre oncle Gérard – Gégé pour les membres de son club de supporters.

Mais, vu par les yeux bigles (spirituellement bigles, qu'on me comprenne bien...) d'une laïcarde post-moderne (dans le sens : fraichement exhumée des arrière-cours soixante-huitardes), cela devient un moment magique, hors du temps et des contingences de notre horrible monde occidental si bassement matérialiste, une seconde suspendue de pure communion des êtres ; bref : une expérience mêêêrveilleuse. Vous ne me croyez pas ?

Plaidoyer pour les contrôles “au faciès”.

dimanche 5 juillet 2009

La République sauvée de justesse à Valmy-Beaumont

Mais qu'ils sont donc mignons, dans leurs jolis uniformes tout chamarrés de conscience républicaine ! Comme ça leur va bien, ce rose d'émotion aux joues ! Tellement fiers ils sont, on voit bien qu'ils n'ont pas fini de raconter l'épopée à leur descendance. Et, pour commencer, de se la rappeler entre eux, demain, autour de la machine à lavasse du couloir.

– T'as fait quoi, toi hier ?
– Ben... le matin, je me suis réapproprié les berges de la Seine avec mes potes du roller club, et l'après-midi, j'ai emmené Céleste et Babarine, mes jumelles, à un spectacle de danses Mbuties, pour les ouvrir à la diversité – la routine, quoi. Et toi ?
– Moi, mon gars, j'ai fait front républicain dans le Pas-de-Calais et j'ai sauvé la patrie en danger !
– Ah, ouais, quand même ! Trop cool...

Donc, tous, de la gauche première communiante à la droite rosière, ces derniers jours, ils se sont arrimés par les bras, telles des barrières de sécurité un jour de défilé militaire, et ils ont arrêté le tsunami brun qui affichait une méchante envie de déferler sur... sur... sur Hénin-Beaumont ! Voilà. On est tellement vigilants sur le chapitre du fascisme, nous autres modernes, que désormais on te monte des fronts républicains pour sauver des trous de 25 000 habitants, où personne n'aurait l'idée de mettre les pieds – même pas Dany Boon, mais lui c'est parce qu'il est trop loin et qu'il n'avait pas de correspondance à New York.

Tiens, on va faire des comptes rapides ; comme ça, pour rire, à la louche. Sur 25 000 habitants de cette improbable commune, on enlève déjà 30 % d'étrangers qui, on se demande bien pourquoi, sont momentanément privés du droit de vote : restent 16 000 pékins, d'où il faut déduire les moins de 18 ans, les débiles profonds, les abstentionnistes chroniques, ceux qui n'étaient pas au courant parce qu'ils avaient du sommeil en retard. Il doit nous rester 6000 personnes pour être allées voter aujourd'hui. Là-dessus, environ 45 % vont avoir choisi le Front national, soit 2700 personnes. Si l'on examine les motifs de leur vote, on devrait s'apercevoir que 99 % l'ont décidé pour exprimer leur écœurement face au bandit de grand chemin socialiste qu'ils se sont coltinés toutes ces années, et leur profond découragement face à l'incurie, la mauvaise foi et la bonne conscience (elles sont mariées, ces deux-là) des autres candidats sur un certain nombre de problèmes, que ces abrutis de franchouillards moisis (avant on disait : le peuple, c'était plus court mais moins clair) ont le mauvais goût de trouver importants, voire préoccupants.

Il reste donc, à Hénin-Beaumont, 27 fascistes. La moitié de la France – dont la quasi totalité de la presse – et 500 m2 de Los Angeles, avec piscine et tennis, garage pour cinq voitures, ont donc constitué un bouleversant front républicain pour barrer la route à 27 fascistes. Et après une si éclatante démonstration de bonne santé mentale, magnifique mais épuisante ô combien, certains parmi ces patriotes que rien n'abat, les plus en vue, les plus exposés, ceux qui se sont vraiment mis en danger, t'vois, ceux-là auront encore suffisamment de courage, d'énergie et de pugnacité pour aller s'auto-congratuler en couronne chez Ruquier ou Ardisson, en faisant de grands jean-moulinets avec les bras pour bien marquer leur irremplaçable rôle de sémaphores idéologiques, de gardiens du bon goût citoyen, de ludions vertueux montant dans le tube en verre de l'avenir : c'est La Nursery guidant le Peuple, avec “Bébé à bord” sur la lunette arrière.

Les plus purs, les plus exaltés iront jusqu'à lancer une souscription pour le futur tombeau de Dany au Panthéon, mais ils ne seront pas suivis ; car, en France, voyez-vous, c'est triste à dire, on est des tièdes et des mous de la tige de jade. Ces héros se consoleront en montant une association subventionnée, un comité de vigilance antifasciste auquel ils trouveront un nom destiné à claquer au vent de l'Histoire et à inscrire leur glorieux combat parmi tous ceux du passé et ceux, encore plus nombreux, à venir.

Pour les enfants de demain, ils resteront comme Les Révoltés du Boon ch'ti.

Los copinos y los coquinos (en castellano de cocina)

Ce garçon, je le connais depuis des lustres. Même qu'en vrai, il ne s'appelle pas [aji], mais simplement aji : il a rajouté les crochets pour frimer. Je n'irais pas jusqu'à dire que je l'ai vu naître, mais disons que je l'ai connu pas bien haut. Depuis, il a grandi et il a même sorti un disque (avec des chansons dedans). Je voulais vous en toucher trois mots – par odieux copinage/coquinage –, mais voilà que l'irréprochable Bruno Maillé l'a fait dès hier, et beaucoup mieux que je ne saurais le faire. Donc, c'est par ici...

Sinon, il y a aussi un accès direct.

samedi 4 juillet 2009

Peuple à genoux (bien dégagé sur la nuque, s'il vous plaît...)

« La plus grosse erreur de ma vie, c'est d'avoir suivi le mauvais conseil de mon manager juif. » Qui a dit cela ? Cheb Mami – un chanteur, me souffle-t-on dans l'oreillette – pour expliquer qu'il avait tenté de faire avorter sa compagne contre son gré, à coup de talons dans le ventre : cinq ans de prison ferme pour avortement forcé.

Et pour la déclaration ouvertement antisémite, non, rien ? Même pas un petit rabiot ? D'un autre côté, les associations de lutte contre le racisme n'ont pas bougé une oreille (non plus que les grands journaux français qui ont reproduit la phrase en question sans paraître y trouver à redire) ; on ne va pas se montrer plus antiracistes que les professionnels de la chose, n'est-ce pas ?

Quant à certaines catégories de féministes (je ris tout seul en leur accordant ce qualificatif, à ces célestes greluches !), elles n'ont pas trouvé le temps de s'indigner non plus du sort infligé à leur jeune compatriote : trop occupées à défendre la burqua au nom de la démocratie, de la non-discrimination, de la loi de 1905, de la tolérance, du vivrensemble, de la patrie des Droits de l'homme, du ketchup sur les frites, de la fraternité citoyenne, des feux d'artifices communautaires ou de la fête des voisins divers.

Pendant ce temps, on apprend par l'AFP que l'Égypte de Moubarak vient d'expulser vingt islamistes français avérés de son territoire. Sans poursuite judiciaire mais à leur frais, et vers le pays de leur choix.

On se demande bien qui va les récupérer, encore, ceux-là...


(J'ai choisi la photo non dans un esprit polémique, mais simplement parce que je trouve très beau le regard de cette jeune femme...)

vendredi 3 juillet 2009

Soir d'été, bourdonnements d'insectes et autres considérations sans importance

Bien entendu, ne travailler que trois jours par semaine – et ce, depuis plus d'un quart de siècle – est une chance inouïe. Rien n'est plus doux à l'âme que de revenir chez soi le vendredi soir, sachant que l'on n'aura pas à en ressortir avant le mercredi matin suivant, vous pouvez me croire. Il est, pour l'esprit, très important d'avoir davantage de jours de congé, de repos, d'absence, que de journées de travail : c'est le prix de la liberté de l'esprit, d'une certaine forme de non-implication dans le monde tel qu'il va, le tribut réglé pour une certaine forme de non-appartenance : ne pas appartenir, ou juste s'efforcer de ne pas, est un luxe invraisemblable.

Ce soir, particulièrement, allez savoir ; temps d'été, tourterelles dans le tilleul, calme humain relatif, insectes bourdonnant mezza voce dans l'enchevêtrement du sureau et des ronces, avant l'endormissement qui tarde à venir, en cette période de l'année. Bientôt, d'ici une très longue heure, les merles vont signifier l'extinction des feux, et tout ce peuple presque invisible obéira à leur injonction péremptoire. De même, juste avant l'aurore, demain, les mêmes éveilleront tout le monde, et personne ne leur en voudra de cet appel de clairon.

Nous autres, esprits forts entortillés de draps, négligerons l'appel pour dormir une demi-heure de plus, peut-être davantage. Au bout du compte, nous finirons par obtempérer. Mais il n'y aura pas cette agitation malsaine qui conduit l'homme vers les villes et les labeurs imbéciles. On restera tranquillement ici, à tricoter des phrases inutiles – cependant que les merles, dans un sursaut de tout le corps, piqueront l'herbe et les feuilles déjà tombées du cerisier à la recherche de leur petit-déjeuner ; ou bien cantine ouverte pour leur progéniture encore au nid.

mercredi 1 juillet 2009

Précepte de gastronomie relative

Tout à l'heure à la cantine – rebaptisée bien sûr restaurant d'entreprise : on ne va tout de même pas laisser passer une occasion d'être pompeusement con –, je ne sais trop pourquoi, j'ai repensé à Yves J., l'ancien patron du rewriting. Lequel, à la cantine justement, lorsque l'un de nous se plaignait de la qualité de ce qu'il était occupé à avaler, répondait d'un air profondément résigné : « Bof... c'est toujours meilleur qu'à la maison... » Et voilà pourquoi, seul à ma table, on a pu me surprendre en train de sourire niaisement à mon plateau.

mardi 30 juin 2009

Giocate, giocate pure ! (L'amor en ce jardin)

Ce matin, la factoresse a déposé dans la boîte deux livres, dont Le Jardin des Finzi-Contini, commandés il y a trois ou quatre jours. Je vais me faire huer mais tant pis : je n'ai jamais lu le roman de Giorgio Bassani – ni davantage vu le film qu'en a tiré Vittorio De Sica en 1971. En revanche, j'en ai beaucoup entendu parler, dans la mesure où il s'agit de l'une des pièces essentielles de ces Églogues de Renaud Camus, dont je vous rebats les oreilles et l'entendement depuis un petit moment (je vais finir par perdre mes aficionados les plus endurcis, à force d'à force...). Ces mots, Giocate, Giocate pure ! sont du reste les premiers qui s'offrent au lecteur se présentant au seuil des églogues, puisqu'ils forment l'exergue du premier livre, Passage.

(Je m'avise à l'instant, à cause de la photo choisie, que l'actrice à la raquette est Dominique Sanda, dont le nom nous mène par capillarité églogale à celui de Sand, multi-agissant dans l'œuvre, tout au moins dans L'Amour l'Automne.)

À présent, que faire ? Je suis occupé à terminer la lecture de Roman Roi, autre livre de Camus, ne faisant pas partie des églogues mais pouvant tout de même s'y rattacher par le jeu des noms, certaines correspondances-résonances, les plaisirs de la géographie et de la carte, etc., première partie d'un diptyque dont la suite s'intitule Roman furieux. La tentation est vive d'abandonner le roi de Caronie au milieu du gué pour aller parcourir les allées des Italiens, lecture que je devine indispensable avant d'aborder les autres parties du cycle églogal. D'un autre côté, n'est-il pas un peu lèse-majestueux de planter là, sans plus de façon, Roman II qui, pour le coup, aura toutes les raisons d'être furieux ?

Pourquoi faut-il que le dernier livre entré dans la maison paraisse toujours le plus désirable ? Celui dont on se demande comment on a pu vivre jusqu'à présent sans l'avoir ouvert, et qui semble brûler de l'être enfin, sans retard ni prétexte. On se prend à rêver de volumes marchant bien en colonnes, telles les cartes à jouer d'Alice, et, la bibliothèque devenue brusquement Sécurité Sociale, prenant sagement leur ticket d'ordre numéroté au distributeur automatique de l'accueil. Plutôt que de jouer des coudes et se pousser du col.

lundi 29 juin 2009

Le Chinois est bien poli (mais n'en fait qu'à sa tête)

J'ai toujours beaucoup aimé l'expression se polir le chinois, servant à désigner l'acte masturbatoire au masculin. Très certainement en raison de son aspect profondément énigmatique (énigmatique pour moi : j'attends avec impatience les érudits, les argotologues qui ne vont pas manquer de débarquer en foule sur ce blog).

Car si on comprend très bien l'emploi du verbe polir ainsi que son dérapage pronominal, une question demeure : le chinois ! Pourquoi précisément un chinois ?

Ne serait-il pas tout aussi agréable et exotique de s'astiquer le Sud-Coréen, se vernir le thaï, se raboter le birman (technique plus hard) ou bien encore s'encaustiquer l'Annamite ?

Il sort d'où, bon sang, ce chinois irréprochablement poli (comme seuls savent l'être les Chinois), dressé sur ses ergots et la tête près du bonnet ?

dimanche 28 juin 2009

Département des livres évanouis

Longtemps je me suis demandé si j'étais le seul à être victime de ce genre de phénomène, à souffrir de ce que nous appellerons faute de mieux le syndrome du livre évanoui. Cette maladie ne concerne pas les ouvrages dont ne subsiste dans la mémoire aucune trace, ni même l'assurance de les avoir réellement lus. Ceux-là ne sont pas des livres évanouis mais, pour peu qu'on les ai lus en effet, des œuvres redevenues vierges, des livres repucelés, si l'on veut bien me passer le mot.

Non, je veux parler plutôt de ces romans – car bizarrement, au moins chez moi, le phénomène concerne exclusivement les romans – que l'on est certain d'avoir lus, mais dont le seul souvenir que l'on en conserve est de les avoir aimés, au moment de la lecture et sans doute encore un peu durant les semaines ou les mois suivants. Généralement, on avait même oublié leur existence, ou en tout cas le fait qu'ils aient, un moment, croisé la nôtre ; et une conversation de hasard ou la lecture d'un autre livre les évoquant sont nécessaires pour qu'ils remontent des profondeurs.

Mais ils remontent vides. Plus aucune trace de l'intrigue, du style, des personnages n'est discernable par l'esprit. Ne demeure que cette simple et nue certitude d'avoir aimé ce livre ou tel autre – amour sans véritable objet, souvenir flottant, œuvre dépouillée de son texte. Plus troublant, il peut arriver en revanche que l'on se rappelle très bien l'époque et le lieu de la lecture, le temps qu'il faisait, le genre de siège où l'on était installé – et même qui fit visite ce jour-là, nous contraignant à surseoir au beau milieu d'un chapitre. Mais de quoi ce chapitre était l'enjeu, impossible de le dire.

La lecture alors, la compulsion littéraire apparaissent frappées de nullité, dérisoires, pure perte de temps – distraction ; et ne débouchant finalement que sur l'à-quoi-bon ? puisque presque totalement annulées par le temps.

Généralement, passé le premier moment d'hébétude, on se rassure, se consolide, en posant avec fermeté qu'il reste tout de même sinon le plaisir de la lecture, du moins le souvenir de ce plaisir ; et que peut-être, si l'on se donnait le mal de creuser un peu plus profond, on découvrirait d'autres traces, quelques signes, une amorce de piste.

Que MM. les nihilistes goûtent au néant les premiers !

Ygor Yanka parle de la littérature et des professeurs de néant. Il parle aussi de lui. Il parle de littérature, donc de lui ; de lui, donc de littérature. Et il fait bien.

samedi 27 juin 2009

Une vie de traverse et Corée l'absente

La cinquième églogue de L'Amour l'Automne est composée de 173 phrases. Chacune d'elle occupe seule une page et compte 937 signes très exactement. Toutes sont annoncées par un titre. Celui-ci se résume à un unique mot précédé de son article défini, mais un même titre peut servir plusieurs fois.

Bien entendu, les thèmes, les liens, les correspondances qui régissent les quatre premières églogues, on les retrouve dans celle-ci. Mais la forme, ici, semble plus apaisée, le texte moins déchiré, moins haletant, ce qui donne un effet de surplomb, presque de "suspension poétique” si je puis risquer cette expression sans doute inadéquate, avant le galop bref mais furieux, au bord de l'indicible, de la sixième églogue. Un exemple de phrase (je respecte la typographie voulue par l'auteur) :


Le bonheur

La terre nous aimait un peu je m'en souviens.
René Char

Puis ce furent des années heureuses, paisibles, étales, de longs automnes aux frontières abolies, aux confins noyés dans une espèce de poudre d'or, brouillard monté de la rivière mais qu'un soleil pâle illumine encore, comme aux tableaux d'un Lorrain : ils menaient une vie de traverse et d'absence, une vie dans les marges, une vie soustraite à la géographie autant qu'à l'histoire, tellement d'un autre temps qu'elle semblait tombée du temps, sortie des lignes de force des cartes, des grandes voies de communication, des agglomérations, des nœuds routiers, cantonnée dans les blancs, connaissant des passages pour échapper au siècle, au collectif, au présent, sachant les derniers chemins creux, les étangs, les clairières, les lieux sans image, les villages auxquels personne ne pense, les auberges qu'aucun guide ne songerait à signaler tant l'adjectif et les fourchettes et les étoiles glisseraient sur elles sans laisser de trace.

(L'Amour l'Automne, p. 400.)


Déjà, cette phrase n'est pas scrupuleusement représentative de l'ensemble, puisqu'elle est l'une des très rares (deux ou trois, je crois bien) à être précédée d'un exergue. Lequel entre lui-même en résonance avec un certain nombre de thèmes, de noms circulant à travers toutes les églogues. Celui de Char est particulièrement “agissant” dans la mesure où il présente de nombreuses combinaisons, déclinaisons elles-mêmes très importantes : Char ---> Car (---> Arc) ---> Caro ---> Caronie ---> Roman (--->roman) ---> Ramon ---> Moran ---> Morane (Bob), etc. On notera aussi dans cette phrase la survenue des mots Passage et Travers(e), qui sont les titres du premier et du troisième livres des Églogues. Il y aurait bien d'autres choses à relever (le thème de la carte, par exemple, omniprésent chez Renaud Camus, presque obsessionnel), mais cela suffit, je crois, pour donner une idée (très simpliste...) de la manière dont “fonctionnent” les églogues, par une sorte d'auto-engendrement interne, bien que la plupart des matériaux viennent de l'extérieur, soient des citations.

Précisons une chose tout de même : plus haut, le passage de “Caronie” à “Roman” est fourni par le diptyque de Renaud Camus : Roman Roi et sa suite Roman furieux, double roman dont le personnage éponyme est roi d'un pays imaginaire d'Europe centrale, la Caronie.

Pour terminer (momentanément), voici une deuxième phrase, se situant dans les premières pages de cette cinquième églogue. Je l'offre à Maître Franssoit...


Le marou

Le marou, ou maru, terme parfois rendu en français par vérandah, ou plus simplement par galerie extérieure, est peut-être l'élément le plus caractéristique, à la fois, et le plus inattendu, de l'architecture traditionnelle en Corée – caractéristique, parce qu'il se rencontre dans toute la péninsule, et que bien rares sont les demeures anciennes de quelque importance, et même modestes, qui n'en ont pas été parées ; inattendu, parce que le climat, de façon générale, n'est point tel ni si clément qu'une pièce ouverte à tous vents ait dû paraître si désirable : mais d'une part le maru se combine volontiers avec l'ondol, étonnant et très élaboré système séculaire de chauffage par le sol, d'autre part, et surtout, la maison coréenne est bien moins que l'occidentale conçue comme un abri, le lieu d'un retrait, et davantage comme le site d'un échange permanent, pour ses hôtes, avec l'air, l'espace, la nature et je jeu des saisons.

(L'Amour l'Automne, p 333.)


En transcrivant cela, je m'aperçois seulement que si Passage et Travers(e) se trouvaient mentionnés dans la première phrase choisie par moi, le titre du deuxième livre des Églogues, Échange, apparaît bel et bien dans celle-là. D'autre part, est-ce vraiment un hasard si les deux phrases retenues se rencontrent à des pages aussi particulières que la 333 et la 400 ? Quand je vous disais, que les Églogues pouvaient rendre fou...

vendredi 26 juin 2009

Les églogues me conduiront à l'asile

À Olivier Deprez, resté sain d'esprit...


Il n'est pas loin le temps où P.O.L se verra contraint de fournir une cellule de soutien psychologique (à ses frais) à tout acheteur d'un volume des Églogues. Car celles-ci peuvent rendre fou, il est important de le savoir et de le faire savoir.

Longtemps, j'ai cru que ces livres, “cœur nucléaire” de l'œuvre camusienne, étaient écrits en mandarin, ce qui était commode pour expliquer ma non-comprenitude d'iceux. Je gardais cette appréciation pour moi, ne tenant pas spécialement à m'offrir une raison supplémentaire de passer pour un imbécile. Mais depuis qu'un autre lecteur de Renaud Camus a fait son coming out à ce sujet, je me sens plus libre de l'avouer – moins seul en tout cas.

Or, voilà que, suite à la lecture de L'Isolation, où il est abondamment question de lui, j'ai repris L'Amour l'Automne voilà quelques jours. Meilleure disposition d'esprit ? Lueur passagère ? Domestication de la bête ? Toujours est-il que, contrairement à ma première lecture en 2007, faite entièrement à la cravache et aux éperons, j'y trouve cette fois une excitation nouvelle – et qui va grandissant à mesure que je m'enfonce dans ce maquis – et, pour tout dire un plaisir que je désespérais d'y prendre. Peut-être parce que je me suis enfin décidé à considérer cela comme un jeu (jeu de pistes, jeu de l'oie, jeu de lois, Monopoly chaotique dans lequel, sitôt que vous édifiez une maison ou un hôtel (surtout un hôtel et surtout à Morar) le long d'un sentier à grand-peine défriché, vous pouvez être assuré du tremblement de terre qui, trois ou sept pages plus loin, va flanquer à bas votre hâtive construction).

Il n'empêche que c'est un jeu dangereux, car la folie guette (et l'ombre gagne). Un sentier a quelque chose de rassurant, voire de dormitif ; deux ou trois vous donneront à bon compte le sentiment de l'aventure, de l'aventure sans risque : c'est généralement la configuration des romans simplement talentueux (un roman peut-il être talentueux ? J'en doute, en fait...) ; mais cent, mille, dix mille chemins qui s'engendrent les uns les autres, s'annulent, se recoupent, se superposent, se masquent ou se révèlent, là, il y a de quoi perdre la raison.

Le lecteur commence à douter de son bon sens lorsqu'il se pose la question de savoir si tel rapport, tel "lien" qu'il croit voir a bel et bien été voulu par l'auteur, ou s'il ne serait pas plutôt le simple produit de son imagination en surchauffe. Je prends un exemple (partez pas, y a rien d'autre). À la page 173 de L'Amour l'Automne (dans la troisième églogue, sur sept que compte le volume), on tombe sur le court paragraphe suivant (je souligne en gras) :

« Êtes-vous sûr de vouloir quitter ? Elle adorait ces jardins. Chez l'homme, c'est le cancer du côlon qui est de loin le plus fréquent. Mon chien Horla ne me quittait plus guère. Quelques années plus tard, dans son livre Mysteries, Wilson s'étendit plus longuement sur la théorie du professeur Bach en tant que conflit intérieur. »

Bien. Le lecteur dont le cerveau, après 173 pages, est déjà proche du point d'ébullition remarque tout de suite le surgissement du chien Horla dans le récit. (Encore que même de cela, du fait qu'il s'agirait d'une première occurrence, il ne peut être certain tout à fait : il a pu lire trop vite, être distrait au moment précis où Horla apparaissait pour la vraie première fois.) Il se dit donc que bientôt, dans les prochaines pages, quelque chose va se produire en relation plus ou moins directe avec Horla. (Juste aussitôt, la pensée lui vient que le chien pourrait au contraire rester isolé, qu'il pourrait ne plus du tout en être fait mention. Auquel cas Horla se muerait en hapax [autre chien de Renaud Camus, frère du Horla, ndla].)

Conditionné à donf, le lecteur poursuit sa marche à coups de machette de droite et de gauche, pour déboucher au milieu de la page 176. Là, il lit ceci (c'est encore moi qui souligne) :

« (...) matin comme l'une de ses [Là, le lecteur repère ce qui ne peut être qu'une coquille (mais laissée par qui ? L'auteur ? L'éditeur ?) : "ses" au lieu de "ces"] voitures régulières ou l'un de ces autocars ou l'un de ces petits trains réguliers qui (...). »

Le lecteur tressaille : cet "autocar", bien sûr, est mis là pour nous renvoyer à "Ottokar", [encore un chien, de la génération actuelle...] lequel nous ramène au Horla de la page 173. Ou bien non ? Après tout, si l'on veut désigner un autocar, on est bien obligé d'utiliser le mot "autocar" ! Oui, mais pourquoi parler d'autocar alors que l'on vient justement d'évoquer Horla, hmm ? Le lecteur s'enfonce dans le doute, la folie est au bout de l'allée, et pas de clairière en vue.

D'autant que d'autres questions viennent se greffer : ce lien que nous venons d'établir est-il pertinent ? Fécond ? D'abord, a-t-il été réellement voulu par Renaud Camus ? Et, sinon, est-ce qu'un lien non voulu par Renaud Camus, un lien accidentel si l'on peut dire en parlant d'autocar, a moins de valeur, moins d'existence, que ceux dûment établis par lui ? Au contraire, pourrait-il en avoir davantage, en ce sens qu'il serait une "valeur ajoutée" à l'oeuvre ? L'espace d'une poignée de secondes, le lecteur s'est-il mué en auteur ? Et parviendra-t-il, expérience faite, à redevenir simple lecteur ?

Je vais devoir vous laisser : on m'attend pour me passer une camisole propre. À mon retour, je vous narrerai comment j'ai raté une marche dans la troisième églogue : c'est un bien édifiant fabliau.


Rajout de six heures : ayant repris ma lecture de L'Amour l'Automne, je tombe presque immédiatement, à la page 229, sur cette phrase : « Et cet asile a ceci de particulier : ceux qui y entrent ne sont pas toujours fous. » Et, plus loin, page 304 (nous sommes entretemps passés de la troisième à la quatrième églogue), sur celle-ci : « (Vous ignorez sans doute que je suis directeur d'un asile d'aliénés.) »

Tout commence donc à s'éclaircir.

Ce matin, l'Irremplaçable a pris un petit-déjeuner

Les autres jours aussi ; mais là, en plus, elle l'a photographié...

jeudi 25 juin 2009

Dernier soir (peut-être)

Balbec. C'était son nom. Son nom chez nous, parce que, en vérité, il s'appelait Otello (sans "h" : Otello de chez Verdi, Shakespeare go out !), il était né dans l'année des "o". Comme Orage et Ottokar. Sauf que les deux sus-nommés sont toujours vivants – tranquilles au château –, alors que Balbec est mort.

C'est au fond toujours la même chose: les gens que j'aime meurent avec une facilité remarquable – les chiens pareil. Par exemple (pendant que je tente d'écrire ceci, le ou les voisins hurlent dans le vide, ici même, pas loin, ils ne savent pas pourquoi), personne ne se souvient de Bergouze (Bernalin, de son vrai nom : année en B ?) ; personne non plus n'a connu Balbec, hors moi. Je sais bien qu'il est stupide de s'attacher à un... à un... De s'attacher, quoi.

Ces créatures meurent ? Oui, sans doute. Le silence règne. Le silence règne, néanmoins – ils meurent en parfait silence. Ils nous regardent, et nous non. Ils ne savent pas, on sait, on détourne les yeux – on a honte. Des chiens simplement, la brume au fond du cerveau, vous ne pouvez pas savoir – Balbec.

(Nom qui claque, chien qui claque. Je reviendrai et, cette fois, promis, je te préviendrai – truffe au ras du sol, yeux très mobiles –, le poinçon dans la colonne, douleur ? pas douleur ? je te le dirai, promis.)

Et, à peine les premiers mots tracés, l'orage se fait entendre (je te jure que c'est vrai –tu as peur, tu trembles dans la cuisine, dans une maison déjà oubliée – nous sommes comme ça, nous autres). Il m'arrive de prononcer ton nom (quand je suis bien seul), mais Swann s'en moque, il est l'oubli même, n'est-ce pas ? Il est le chien qui reste, le survivant – mais de quoi ? Par à-coup (orthographe et accord incertains : le temps de le noter, le calme revient, tu dois y être pour quelque chose, chien ! chien ! Plus petit, personne ne nous entend : chien...)

Il est encore là. Combien de temps ? Il est encore là. Tu es encore ici. Le mufle posé, tranquille, les yeux qui... les yeux.

Glory hole (interdit aux - 18 ans)

Chapitre premier



Sandra Muckiewicz pressa doucement l’extrémité du tube de crème pour en faire sortir une noix, qu’elle recueillit dans sa paume gauche. Puis, elle entreprit de bien étaler le produit gras sur toute la surface interne de sa main.

De l’autre côté de la cloison contre laquelle elle était assise, elle percevait nettement des froissements d’étoffe, un bruit de ceinture que l’on déboucle, le raclement furtif des semelles sur le linoleum – et aussi une respiration masculine un peu forte, un peu trop rapide, preuve que son prochain “patient” (elle employait ce mot par une sorte d’auto-dérision, et aussi parce qu’elle détestait celui de “client”) était déjà bien “en condition” pour ce qui allait suivre.

« Tant mieux, songea-t-elle avec un demi-sourire, ça durera moins longtemps… »

La blonde et longiligne Sandra savait que l’homme se trouvant de l’autre côté était l’un de ses habitués les plus réguliers, celui qu’elle appelait “Bec Bunsen”, en raison de son sexe curieusement coudé.

Les clients du suçodrome l’ignoraient, mais deux mini-caméras bien planquées dans la salle d’attente, permettaient aux deux filles occupant les cabines de savoir à qui elles avaient affaire – alors même qu’eux se croyaient parfaitement anonymes, sans visage.

Car les hommes qui pénétraient dans le suçodrome entendaient se résumer à leur sexe. Le temps qu’ils passaient là, ils étaient leur sexe et rien d’autre : concentration extrême de l’individu sur le centre de ses plaisirs.

Bec Bunsen était un homme d’une quarantaine d’années, plutôt petit, malingre, sans le moindre signe particulier – quasiment transparent. Tandis qu’il dégrafait son pantalon, Sandra attendait patiemment qu’il fût prêt, l’œil rivé à l’un des trois trous d’environ sept ou huit centimètres de diamètre pratiqués dans la cloison, les uns au-dessus des autres.

Dans quelques secondes, par l’un de ces trous (le plus bas, dans le cas de Bec Bunsen), allait apparaître le membre viril que Sandra aurait pour mission de “traiter”, ainsi que le disait pudiquement Bedros Ghedarian, l’Arménien propriétaire du Sex-à-piles et, donc, du suçodrome.

Pour l’instant, le petit compteur situé juste sous les trois trous affichait toujours “000”, et Sandra attendait. Dans un très court instant, maintenant qu’il avait le pantalon et le slip aux chevilles, Bec Bunsen allait glisser dans le monnayeur se trouvant de son côté de la cloison soit un billet de vingt euros, soit un de cinquante, et Sandra, voyant la somme s’afficher de son côté, saurait ce qu’on attendait d’elle.

C’était les tarifs décidés par Ghedarian : 20 € pour se faire masturber jusqu’au plaisir, 50 € pour une fellation “complète”. Les deux étant pratiquées par une fille anonyme dont les clients ne connaîtraient jamais le visage – en tout cas dans le cadre du suçodrome.

Les hommes venaient là pour rencontrer soit une main, soit une bouche – rien de plus.

Le monnayeur était équipé d’un compteur, réglé sur sept minutes. Ce temps écoulé, une petite lumière rouge s’allumait simultanément des deux côté de la cloison, et la fille qui officiait cessait immédiatement toute activité, linguale ou manuelle. Quant au client, s’il n’avait pas encore pris son plaisir, il savait ce qui lui restait à faire : remettre des thunes dans le bastringue ou transporter ailleurs son “érection durable”, pour parler moderne.

Le suçodrome n’était pas un truc de lambins ni de flâneurs.

mercredi 24 juin 2009

Word se fout de ma gueule


Quand vous travaillez sous Word, ce qui est mon cas présentement, que vous refermez avec soin une parenthèse avant de la faire suivre de deux points, pour ouvrir un dialogue par exemple, ce logiciel à la con se croit obligé de vous transformer tout ça en un superbe smiley. Ça m'agace un peu. Pas énormément mais un peu tout de même. D'autant que rien ne prête moins au sourire béat que le fait de commencer la cinquième page d'un livre qui doit en comporter 240 et être chez l'éditeur le 15 juillet.

Pour les écrivains en bâtiment, Word serait bien inspiré d'inventer le sadley, ce serait plus conforme à l'humeur du moment.

mardi 23 juin 2009

Le terrifiant virus de la grippe églogale

Ça y est, chus pogné ben raide, comme dirait un Québécois ! Ayant terminé L'Isolation – journal 2006 (dont je compte reparler ici : vous ne vous en tirerez pas comme ça...) il y a deux jours, je pensais avoir plus ou moins payé mon tribut camusien jusqu'à la fin de l'été. Sauf qu'à force de voir l'auteur se démener pour terminer dans les délais impartis L'Amour l'Automne, je n'ai pu résister à l'envie malsaine de me replonger dans ce cinquième volume des Églogues, paru en 2007.

Pourquoi “malsaine” ? Parce qu'à chaque fois que j'ai tenté de lire l'une de ces églogues (ex logos...), ou que je l'ai lue effectivement, ce n'a jamais été sans y couler à pic ou, au mieux, y boire de très copieuse tasses – bref, de me sentir parfaitement idiot face au texte énigmatique, dense, bifurquant jusqu'au vertige et à la folie, obéissant à des règles que l'on devine d'autant plus strictes qu'elles nous échappent à peu près complètement. Dans ce cas, s'immerger à nouveau dans une telle mer démontée relevait au mieux du masochsime, au pire de la pulsion suicidaire. Et pourtant, surprise, cette fois, je surnage. J'ai l'eau au ras des naseaux, je sens des forces obscures prêtes à me saisir par les pieds afin de m'entraîner par le fond, mais enfin, pour l'instant, fluctuam nec mergor.

Même, dans ce brouillard qui tend à me repousser avec dédain vers les conforts de la côte, je commence à apercevoir parfois telle lueur pâle et giratoire d'un phare (Promenade au phare), à isoler l'appel lointain d'une corne de brume. Mais, sachant que je n'ai encore parcouru que 76 des 530 pages du livres, j'ai tout de même ceint, par précaution et modestie, ma petite bouée à tête de canard.

Il reste que, à la page 49, je suis resté un long moment arrêté sur ces deux courtes phrases qui, plusieurs minutes durant, m'ont empêché de poursuivre, à cause de l'abîme de mélancolie vague dans lequel elles m'ont plongé :

L'ombre est maintenant tout à fait installée entre les livres. Pourtant le vieil homme ne s'en aperçoit pas, et demande qu'on lui fasse la lecture.

Elles font bien sûr référence à Jorge Luis Borges (dont il est déjà question quelques pages auparavant), mais elles me semblent en outre avoir le pouvoir étrange de plonger insidieusement, quoique avec beaucoup de délicatesse et de douceur, le lecteur dans une nuit semblable à celle où trône le grand Argentin.

Ensuite, le courant m'a entraîné ailleurs.

lundi 22 juin 2009

Moi aussi je pourrais parler de la burqua, si je voulais

J'ai failli commencer ce billet par l'incipit suivant : « On n'en finit plus de parler de la burqua. » Or, c'est faux : on commence tout juste. Des discussions qui innervent la blogosphère – à tout le moins une partie d'elle – depuis plusieurs jours, je dégagerais d'emblée l'aspect positif : le verrou du silence et du déni semble avoir sauté, enfin. Enfin, il deviendrait permis, sans se faire traiter de porc racisto-fasciste, à notre cerveau de valider ce que voient nos yeux, et à notre voix d'en rendre compte en mots : c'est un énorme progrès.

La deuxième chose n'est qu'un point de détail, voire une “gaminerie”, jugeront certains, mais je la crois néanmoins très importante. Elle rejoint d'ailleurs la discussion que j'avais amorcée ici, à propos des différentes formes de langues totalitaires : il s'agit de la manière de décrire ces immondes tentes grillagées sous lesquelles les femmes s'épanouissent culturellement (dixeunt ses défenseurs...). La plupart des journalistes, toujours très respectueux du fait accompli, écrivent burqa ; ils ont été en cela suivi par la majorité des blogueurs, à qui ils servent de modèles-obstacles permanents. J'ai protesté ici et là, en commentaires, pour que l'on s'astreigne à écrire burqua (ou à la rigueur burka). On m'a répondu, en substance, que le mot n'avait aucune importance et que seule la chose en avait. C'est une erreur, évidemment, et les réflexions d'un Klemperer ou d'un Sternberger sont là pour nous le montrer : on n'emploie jamais impunément ce que j'ai appelé les “mots de l'ennemi”. Ici on est bien forcé de l'employer, puisqu'il n'a aucune équivalence (et heureusement !) en français. Mais au moins devrait-on s'astreindre, l'employant, à ne pas en profiter pour violer cette langue même.

[Encore que, ce matin, m'est venue l'idée contraire : est-ce qu'adopter l'orthographe insensée burqa ne serait pas le moyen, discret mais profond, de marquer à quel point ce mot (et par conséquent la chose qu'il désigne) est radicalement hors de notre champ de civilisation, rédhibitoirement et, on l'espère, définitivement étranger ? Je trouve l'idée séduisante, mais impraticable : trop de gens continueront à écrire burqa par simple déférence, soumission, à ce qui leur a été soufflé avec insistance.]

Le fond de l'affaire, à présent. Il y a deux choses : l'interdiction elle-même et le projet de commission parlementaire. De celle-ci, je n'ai pas grand-chose à dire, pour la raison que je n'en attends pas grand-chose, en admettant même qu'elle soit mise en place, ce qui reste à voir. Je crains que nous ne soyons allés trop avant dans la soumission et l'aplatissement pour être encore capables de réagir de façon désagréable. Car c'est bien de cela qu'il s'agit : sommes-nous prêts, pour tenter de sauvegarder ce qui peut encore l'être, à nous montrer désagréables avec quelques-uns, voire, si les circonstances l'exigent, injustes ? Je ne le crois malheureusement pas. L'hypothétique commission rendra donc un avis dilatoire, que Nicolas Sarkozy, qui se moque comme d'une guigne des questions soulevées, s'empressera de ne pas suivre. Par suite, la pente des événements restera la même, injustices il y aura bien mais elle seront commises à notre détriment.

Quant à l'interdition du “voile intégral” (préférable à mon sens à burqua, parce que plus “englobant”, si je puis dire), il va de soi (au moins pour les gens qui me lisent un peu régulièrement) que je suis absolument pour. Contre cette interdiction, les arguments en appelant aux notions de “liberté individuelle” ne résistent pas une seconde à un examen même superficiel. Est-ce une atteinte aux libertés individuelles que d'empêcher ceux qui le désireraient de se promener à poil dans les rues ? Ou un mari d'emener sa femme au marché, le samedi matin, à quatre pattes et au bout d'une laisse à chien ? Oui, certes, et alors ? Comme il est dit ce matin chez Criticus, une société n'est pas un simple agrégat de libertés individuelles, c'est même quasiment le contraire : c'est la distance par rapport à soi-même, le souci de l'autre, la prise en compte de son regard. Or, la prise en compte du regard, c'est précisément ce que le voile intégral entend supprimer.

Chez les partisans de l'interdiction, beaucoup s'appuient sur le sort des femmes encagées, sur le recul de leurs libertés, la régression des mœurs que cela implique, etc. Si ce type d'arguments peut aider à sortir les féministes de leur catatonie vis-à-vis de l'islam, alors, très bien, employons-les. Mais, en vérité, ils ne me semblent pas nécessaires. Ils peuvent même se retourner contre leurs utilisateurs : qu'invoquerez-vous contre le voile intégral, lorsque toutes celles qui le portent seront venues vous affirmer qu'elles sont, dessous, pleinement épanouies et que pour rien au monde elles ne voudraient s'en défaire ? Or, c'est déjà ce qui commence à se produire.

Le motif premier et principal pour réclamer l'interdiction est tout bête : c'est que l'immense majorité d'entre nous ne veut pas voir de ces femmes encagées dans les rues de notre pays, comme l'affirme avec force Élisabeth Lévy. Parce que cela heurte tout ce que nous sommes – ou pensons être, ce qui revient au même –, parce que cela nous choque et, d'une certaine manière, tend à nous nier. En réalité ce motif simple et premier devrait être en lui-même suffisant. Encore faudrait-il que nous tenions vraiment à demeurer ce que nous sommes (fûmes ?), ce qui semble hélas peu assuré. La civilisation occidentale (tiens ! un vilain mot !), et à l'intérieur d'elle la française tout particulièrement, exclut de cotoyer des mortes vivantes dans les lieux publics. On peut donc considérer que celles qui persisteront dans cet enfermement s'excluront en retour de la vie publique, prouveront par là même qu'elles ne souhaitent nullement s'intégrer à la communauté de ce pays, à son peuple, ni en adopter les quelques valeurs essentielles – pour peu qu'il nous reste des valeurs essentielles, ce dont on va finir par douter sérieusement si ça continue. On entend dire çà et là que ce sera encore pis pour elles si on leur interdit leur prison portative, car, à partir de ce moment, elles seront véritablement emprisonnées dans leurs appartements.

Pour être franc, je m'en fous.

dimanche 21 juin 2009

Au pays des ovinophobes et des moutons-garous

J'aime beaucoup la Nouvelle-Zélande. Déjà, un pays situé aux antipodes de cette grosse bouse que s'acharne à devenir l'Europe ne peut pas être foncièrement mauvais. De plus, j'ai pu me rendre compte hier soir qu'on y trouvait encore de somptueux paysages à peu près vides de déjections humaines, de larges collines onduleuses et herbues, livrées au silence et aux moutons. Enfin, consultant l'atlas, je me suis avisé que cette île bienheureuse était beaucoup trop loin de tout pour que les esclavagistes post-modernes puissent songer à y dégueuler leurs cargaisons de malheureux clandestins en quête d'une existence non pas meilleure mais simplement possible. Bref, j'envisage très sérieusement de constituer mon dossier d'émigration (ou d'immigration, si on se place d'un point de vue néo-zélandais). Il y a bien sûr que je ne pratique pas la langue en vigueur, mais je m'en fous : je ne compte parler à personne.

Ajoutez à ces notables atouts que les cinéastes néo-zélandais sont passés maîtres dans cet art si délicat : le “gore décalé”, ainsi que j'ai pu le vérifier une fois de plus hier, tard dans la soirée. Depuis plusieurs années, je conservais un souvenir ému et admiratif du film Brain Dead, vu au cinéma à l'époque où j'allais encore au cinéma. Aussi, voyant que l'une des chaînes dont je dispose programmait Black Sheep (cliquez pour la bande-annonce...), ne me tenais-je plus de jubilation impatiente. Je n'ai pas été déçu. Rien que le pitch, comme on dit en français d'aujourd'hui, vaut son pesant de tripes – au point qu'il se suffit presque à lui-même : un jeune homme ayant une peur panique des moutons doit affronter un troupeau d'ovins mutants, devenus carnivores à la suite de manipulations génétiques. Ça donne envie, non ? Rien vu de plus alléchant depuis L'Attaque des tomates tueuses et le déjà cité Brain Dead, c'est dire.

Le film est à la hauteur de ses prétentions, et va même au-delà. Il s'agit d'une véritable thébaïde, dans la mesure où deux frères s'y affrontent jusqu'à la mort : l'aîné, méchant, cupide, monstre froid, responsable des manipulations génétiques sus-évoquées ; et son cadet, le gentil héros ovinophobe. S'y ajoute un couple de militants écolos dont la fille ne jure que par ses chakras et son feng-shui, et, pour se calmer, doit s'imaginer qu'elle est un arbre poussant ses racines dans la terre. Je recommande tout particulièrement la scène où le méchant, mordu par le militant écolo déjà infecté, donc en voie de bélierisation, se plante devant son miroir et s'adresse avec hargne à son reflet comme s'il s'agissait de son frère détesté. Sa diatribe se termine par un “poor little bêêêstard !” du plus bel effet. Ou cette autre scène où, à court d'armes conventionnelles, le gentil héros balance à la tronche du mouton carnivore une bouteille de sauce à la menthe, laquelle a sur le mérinos le même effet qu'un rayon de soleil sur l'épiderme d'un vampire. Ou encore celle où le gentil héros surprend son méchant frère, sans pantalon, sourire embarrassé, en compagnie d'une adorable brebis d'un blanc virginal...

Et les bestioles, alors ? Eh bien, pour revenir à nos moutons, ils tiennent le milieu d'un triangle dont les pointes seraient le vampire, le zombi et le loup-garou. Ce sont des moutons-garous (j'ai hésité entre ce terme et celui de lycovins, mais je trouve le premier plus gentil). Toute personne mordue par un MGM (mouton génétiquement modifié) se transforme rapidement en mouton à son tour – généralement, ça commence par les mains ou les pieds : c'est très joli –, à moins qu'elle ne se fasse proprement dépecer et dévorer. Car, comme dans tous les films de ce genre, on ne lésine pas sur la tripaille ni les éviscérations.

Bien entendu, parce qu'il doit absolument combattre cet ennemi féroce et en protéger la jeune militante écolo, le gentil héros va parvenir à surmonter son ovinophobie. Mais en déduire que pour vaincre une phobie il suffit d'attaquer son objet à coups de tronçonneuse serait très incorrect politiquement – on s'en gardera donc.

À la fin, tout rentre dans l'ordre, on ne sait pas trop pourquoi ni comment, mais on s'en fout, on a bien ri – et même pas peur.

samedi 20 juin 2009

Veillez donc, car vous ne connaissez ni le jour ni l'heure

L’un des reproches que font aux journaux d’écrivains ceux qui prisent peu ce genre tient à leur caractère répétitif, pour ne pas dire ressassant. Aspect qu’il n’est pas question de nier, surtout dans le cas d’écrivains à qui « il n’arrive jamais rien », dont la vie se situe soit tout à fait en retrait de l’agitation du monde – et notamment du monde des lettres –, soit en ses marges : je pense dans ce dernier cas à Paul Léautaud, et, pour le premier, à Renaud Camus, dont le dernier volume du journal, L’Isolation (année 2006) vient tout juste de paraître, et dans la lecture duquel je suis plongé depuis hier. Or, je me demande si ce n’est pas cet aspect itératif qui, à l’inverse, séduit ceux qui se délectent de la “forme journal”. Tout bonnement, peut-être, parce qu’une lecture un peu plus attentive, ou empathique, et surtout menée sur la durée, permet de s’apercevoir qu’il ne s’agit pas de ressassement (le mot n'existait pas, voilà une bonne chose de faite) pur et simple.

En dehors des événements concrets qui peuvent survenir dans son existence – et qui surviennent en effet toujours, à un moment ou l’autre –, le diariste a pour principal matériau le regard qu’il pose sur le monde l’entourant, c’est-à-dire ce monde lui-même, passé au filtre du regard et de l’esprit. « Comme tous les écrivains », dira-t-on. Sans doute, mais à la différence que, là, et à moins de tricherie postérieure, face au journal qu’il tient, l’écrivain “travaille dans l’instantané”, si l’on peut dire ; il est une plaque sensible qui, quasi simultanément, enregistre et restitue. Par conséquent, s’il se trouve davantage “photosensible” à tel et tel thèmes plutôt qu’à d’autres, ceux-là reviendront immanquablement, jour après jour, une année devant l’autre, hanter les pages du journal.

Mais pas à l’identique. Pour le lecteur endurant, régulier, fidèle, le lecteur “de longue durée” (la durée même du journal, qui ne coïncide pas forcément, et même presque jamais, avec le temps réel du lecteur), vont apparaître des glissements de terrain, des changements de perspectives. Sur un paysage mental donné, qu’un lecteur pressé tiendrait trop facilement pour figé, des collines vont se déboiser, des parcelles soigneusement cultivées quelques années plus tôt retournent à une semi-friche ; et telle dépression de terrain à peine perceptible s’apprête, sans que le lecteur ni peut-être l’auteur n’en sache encore rien, à se transformer en gouffre : où l’on retrouve le thème cher à Renaud Camus de la “cavatine” (du latin cavare, creuser).

Restons avec Renaud Camus, justement, et à ce journal 2006. Dans son cas, l’affaire se complique et le jeu de miroirs devient vite labyrinthique (curieuse image…). Car chaque tome constitue une sorte de navette temporelle, un “sas multi-passages” (passage, bien sûr… On peut se demander si toute l’œuvre de Camus, ou au moins une forte partie d’elle, constitue autre chose qu’un gigantesque passage à voies multiples) qui permet de circuler non seulement entre les époques, mais aussi à l’intérieur de l’œuvre elle-même.

Entre les époques, c’est l’évidence même. Circulation première, entre le moment de l’écriture au jour le jour et celui où le lecteur entre en action, à la fois ultérieurement et rétrospectivement. Circulation seconde aussi, en raison de l’existence même du journal. Ainsi, dans ce journal 2006 que nous lisons en 2009, il est longuement question du journal 2002 (Outrepas) qui vient de paraître, mais aussi de celui de l’année suivante (Rannoch Moor) que l’auteur s’occupe à mettre en forme pour la publication (avec, bien entendu, son cortège de micro-paranoïas relatives à Claude Durand, Hélène Guillaume, les promesses de l’un, les silences de l’autre, etc.).

La “navette” permet aussi de circuler à l’intérieur même de l’œuvre, dans celle qui s’écrit parallèlement au journal, dans celle qui est sur le point de paraître et dont il faut relire et corriger les épreuves, mais aussi et surtout dans celle à venir ; dans des contrées encore très brumeuses, possiblement lointaines, qui peuvent ne jamais être atteintes et auxquelles l’écrivain lui-même n’a peut-être nullement songé. C’est là que la répétition, le ressassement prennent leur sens ; là que les changements dans les paysages écrits révèlent ceux qui ne le sont pas encore, et les autres qui seront bientôt sinon désertés du moins fréquentés de façon moins obsessionnelle ; là que le journal se mue en laboratoire de l'œuvre.

Dans les cent premières pages de L’Isolation, Camus parle beaucoup et souvent, sans craindre même de se répéter (mais à la manière dont une variation “répète” le thème), de tous les phénomènes qu’il observe concernant l’abaissement de la culture ; il scrute avec une sorte de délectation morose les plus petits signes trahissant son agonie. Certes, ce thème était déjà là les années précédentes, ô combien. Mais, en ces premiers mois de 2006, ils deviennent littéralement envahissants – une explosion de métastases. Pour filer la métaphore médicale, il y a menace de tumeur maligne, il va falloir envisager l’opération, l’ablation. Et, où un simple “passant” diagnostiquerait une banale obsession stérile, voire légèrement radoteuse, le lecteur comprend qu’en effet la “tumeur” ne tardera pas à être extraite ; et il sait déjà – parce qu’il était présent en salle d’opération – qu’elle a pour nom La Grande Déculturation, livre paru de fait en 2008.

Ces thèmes que l’on dit récurrents, récurrents mais mouvants, glissant les uns sur les autres, se combinant, ne sont pas en nombre clos. Dans L’Isolation en apparaît un que je pense être nouveau dans l’œuvre, et en particulier dans le journal : celui moins de la mort que du vieillissement, du “temps qui reste”. Le thème surgit à l’entrée du 4 mars, lorsque l’auteur apprend la mort brutale de Philippe Muray. Muray dont Camus souligne qu’il n’avait qu’un an de plus que lui. À partir de là, c’est comme si un voile se déchirait (pardon pour la banalité de la formule…). Avec une sorte d’innocence, de naïveté non feinte, et somme toute assez émouvante, Camus semble découvrir que, malgré la médecine de l’époque, nul n’est assuré de vivre au moins jusqu’à 85 ans. Et que, donc, l’œuvre encore à venir n’est nullement à l’abri d’une catastrophe. Pour le lecteur, l’impression la plus forte est celle d’un homme, d’un écrivain se trouvant confronté pour la première fois (pour la première fois sérieusement, avec des indices concrets : mort des autres, ennuis de santé, etc.) à la possibilité de l’inachèvement.

(À ceux qui pourraient s’étonner de ce que je viens de qualifier, faute de mieux, d’innocence ou de naïveté, il convient peut-être de rappeler l’existence de ce personnage essentiel (quoique aux apparitions épisodiques) dans le corpus camusien : la mère de l’écrivain, toujours de ce monde. Il doit être plus difficile de voir sa propre mort à un homme qui a encore sa mère, parce qu’elle fait rempart entre elle et lui.)

Ensuite, le thème revient en de multiples occurrences – au moins jusqu’à la page 223 où je me suis arrêté pour tenter d’écrire ce texte. Ce n’est probablement pas par hasard non plus qu’à cette même période apparaît, chez Renaud Camus, l’exergue tiré de saint Matthieu : Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure. Et, de même que répétitions et variations autour de l’agonie de la culture, de son enfouissement aux catacombes, déboucheront bientôt sur La Grande Déculturation, le lecteur, attentif et rêveur tout à la fois, se prend à espérer lire, vers les années 2010 ou 2011, une sorte de De senectute camusien. Dont nul ni l’auteur ne peut connaître encore le jour ni l’heure.


[Je publie simultanément sur le forum de la société des lecteurs de Renaud Camus une version très légèrement différente de ce texte, certaines précisions ayant lieu d'être ici mais non là, ou réciproquement.]

vendredi 19 juin 2009

Dilatation des pores de la peau

Je viens de descendre à la boulangerie pour rien : la fournée de “tradition bien cuites” venait tout juste d'entrer dans le four, il faudra donc que j'y retourne tout-à-l'heure. Je ne regrette pas le déplacement pour autant. En bas de l'immeuble, je tombe sur un coursier, bermudas, tee-shirt, casque sur la tête, planté devant l'une des fenêtres du rez-de-chaussée, le visage à deux centimètres de la vitre : profitant ce que les vitres en question sont assez teintées pour faire office de miroirs, il est occupé à s'extirper un comédon de l'aile droite du nez.

Une allégresse fugace m'a saisi en imaginant le fou-rire des deux filles que je sais travailler juste derrière cette fenêtre.

Et ta gourmette ? Elle est où, ta gourmette, Gino ?

Il y a cinq minutes, à l'espace tabac (traduisez : en bas de l'immeuble – je m'adapte au monde moderne et à son langage), un jeune homme, je dirais 25 ans, très brun, la touffe crânienne soigneusement décoiffée – pardon : destructurée – et gélifiée. Il est vêtu d'un costume anthracite, pantalon serré, limite “poutre apparente” ; il porte une chemise d'un gris violâtre à fines rayures bleues, une cravate blanche, des mocassins de même couleur, agrémentés de boucles dorées. Je n'ai pas réussi à voir s'il arborait gourmette, mais, moralement, elle était là, indubitablement.

Il est accompagné d'une jeune Annamite fort laide – bien fait.

jeudi 18 juin 2009

Friedrich, mein Bruder (ou le chien andalou)

En fin d'après-midi, après avoir passé une heure à mettre en forme une double-page sur les galgos, ces lévriers de chasse martyrisés par de tranquilles tortionnaires andalous qui déshonorent l'espèce entière, j'ai mieux compris comment on pouvait sombrer dans la folie, simplement pour avoir vu un cheval attelé battu par son cocher.

En mode mineur, voilà déjà trois jours que notre voisin d'en face a enfermé une pie dans une cage, posée à même le sol et, comme par hasard, dans notre angle de vision. Combien de temps encore va-t-elle effectuer ces petits sauts rapprochés pour tenter de se libérer ? Jusqu'à épuisement total ?

Et quel est le sens de tout cela ?

mercredi 17 juin 2009

In french dans le texte, ma mie !

À la boulangerie de Levallois-Plage, on doute un peu de l'entendement des clients, mais on table à fond sur leur multilinguisme. Ainsi, pour qu'ils soient bien assurés de ce que signifie une baguette “tradition”, on a pris soin d'imprimer, sur le petit tube de papier l'enveloppant, la précision suivante (typographie respectée) :

MADE IN
COMME AUTREFOIS

Ça plane pour elles

Sortant de l'immeuble, une femme à sa collègue :
– Tu vas sur la cantine ?

mardi 16 juin 2009

L'Écrivain, la statue, le miroir et la Petite Dame

On a parfois de ces petits bonheurs imperceptibles : me mettant en quête d'une photo d'André Gide susceptible d'illustrer le billet que j'ai plus ou moins en tête, j'ai la chance de tomber sur celle-ci, qui cristallise et résume parfaitement mon propos. Au point que je pourrais me dispenser de rien écrire à sa suite, tant tout devient clair. Mais enfin...

À notre retour du Gard, samedi, la boîte aux lettres dégorgeait les livres ; parmi eux, le deuxième volume des Carnets de la Petite Dame, dont les tomes I & III avaient été lus il y a quelques années déjà – trois ou quatre, peut-être –, et que j'ai déjà évoqués ici même. J'avais d'abord pensé reprendre l'ensemble depuis le premier volume, mais l'impatience a joué son rôle, et je me suis plongé directement dans le second, qui couvre la période de 1929 à 1937. Au bout de quelques dizaines de pages, je me suis interrompu pour aller chercher le Journal de Gide commandant la même époque ; et depuis, j'alterne les deux, mois par mois.

Il en résulte précisément cet effet de miroir que donne à voir la photo que j'ai choisie. Dans un premier temps de la lecture, en se bornant à la strate supérieure, on se dit que, dans son journal, Gide s'occupe de modeler sa statue pour l'édification des générations à venir – et il y a de ça, bien sûr. Mais, à mesure que l'on poursuit sa lecture, que l'on descend donc un peu plus profond (pas trop, pour pouvoir remonter sans palmes et sans bouteilles...), on constate que cette statue qu'il est en train de façonner, Gide lui-même ne peut la voir qu'au travers du miroir que son journal lui tend. Et que, très vite, il se met à s'intéresser moins à la statue ele-même qu'à son reflet, et surtout à ce qu'il peut y avoir d'inaccessible dans ce reflet, sa face cachée, bref : à ce qu'il y a au-delà du miroir.

Or, ce que Gide cherche au-delà du miroir se situe en réalité en deçà de lui – et c'est précisément ce que nous dévoile Maria van Rysselberghe dans ses Carnets. C'est elle qui, d'une certaine manière, prend la photo que nous voyons et, page après page, année après année, note tous les détails que Gide ne peut voir parce qu'ils sont hors champ de son regard. Dans une entrée de 1930, la Petite Dame se demande avec un peu d'inquiétude si le journal de Gide ne risque pas, à parution, de rendre caduc son propre travail. Elle se rassure assez vite et avec raison : la face brillante du miroir ne peut jamais rendre compte de ce qui se passe derrière le modèle dont elle réfléchit l'image : il y faut un acteur supplémentaire, caché, secret, pour surprendre l'ensemble du tableau, dans une sorte de méninage à trois, ou même à quatre si l'on compte pour part entière l'hypothétique statue de l'avenir.

En somme, le Journal de l'un et les Carnets de l'autre forment une sorte de diptyque dont on rêve à ce qu'il pourrait être, fondu en une seule surface, tout en sachant que c'est impossible. Physiquement, optiquement impossible.

lundi 15 juin 2009

Les Mots nouveaux ne sentent pas toujours très bon

Lussan, jeudi 11 juin, quatre heures vingt. – Depuis samedi que nous sommes ici, j’ai occupé le temps libre laissé par nos hôtes et nos hôtes à lire le remarquable livre de Jacques Dewitte : Le pouvoir de la langue et la liberté de l’esprit, dont le sous-titre est : Essai sur la résistance au langage totalitaire. Le livre s’articule autour de quatre grandes figures ayant, chacune à sa manière, réfléchi sur les langues totalitaires : George Orwell bien sûr, mais aussi Dolf Sternberger et Victor Klemperer pour le nazisme, ainsi qu’Aleksander Wat pour le communisme. Cet ouvrage me passionne d’autant plus qu’il entre en résonance avec certaines de mes préoccupations, que j’ai tenté d’exprimer, de façon beaucoup trop superficielle et sommaire, il y a quelque temps (mais je ne retrouve plus le billet).

L’essai de Dewitte me conforte dans l’idée que nous devons absolument refuser, autant qu’il nous est possible, d’employer pour notre compte ce que j’ai appelé “les mots de l’ennemi”. Car les utiliser, ces mots, fût-ce pour les combattre, c’est déjà, d’une certaine manière, accepter implicitement la réalité qu’ils s’efforcent de créer – sinon de la créer de toutes pièces, de nous en faire admettre la pertinence, à notre esprit défendant.

Ainsi, toute personne acceptant d’utiliser l’un ou l’autre de ces vocables en –phobe qui pullulent et bourgeonnent de nos jours admet l’idée que ces “phobies”, ces peurs irrationnelles et signes d’un dérangement mental, puissent avoir une réalité quelconque. Il a, autant dire, fait de lui-même le premier pas vers les hôpitaux psychiatriques de demain.

Dans le même ordre d’idée, je confesse avoir de temps en temps utilisé, ci ou là, le qualificatif de “stalinien”. J’ai eu tort : le mot devrait disparaître pour être remplacé par un autre, désignant mieux et en pleine lumière la réalité qu’il recouvre. Ce mot existe d’ailleurs déjà, il est d'une plus grande ancienneté, c’est “communiste”. Toute personne utilisant le terme de “stalinien” semble admettre qu’il puisse exister un communisme d’une essence différente ; or, il n’en est rien. Le mot “communisme” présente en outre l’avantage d’une construction sur le même modèle que “nazisme”, soulignant ainsi la profonde identité de ces deux régimes : la vérité du communisme, c’est le pacte germano-soviétique. Une identité que met encore davantage en lumière l’essai de Jacques Dewitte et ses comparaisons entre la “langue brune” hitlérienne et la “langue de bois” soviétique.

Car le cœur du livre reste l’analyse croisée qu’il fait des œuvres citées plus haut. Je resterai sur celle de Victor Klemperer, la seule que je puis affirmer connaître un peu, que ce soit les deux volumes de son journal (1933-1945), ou LTI [pour Lingua tertii imperii], la langue du IIIe Reich. Dans ces deux ouvrages, complémentaires, se renvoyant sans cesse l’un à l’autre, Klemperer montre à quel point les plus résolus opposants à Hitler et à son régime, les plus éloignés d’adhérer à l’idéologie nazie se laissent imprégner à leur corps défendant par la langue nouvelle, y compris lui-même, pourtant l’un des plus vigilants (mot en italique pour souligner par l’exemple à quel point l’usage particulier et à contre-sens d’un mot peut corrompre celui-ci) sur ce chapitre.

Relisant certains passages de Klemperer, assortis des commentaires de Dewitte, je repensais au fameux “Homme au rouge” de Thomas Hardy, ce personnage de Retour au pays natal qui, parce qu’il vend de la craie de cette couleur aux bergers, afin qu’ils en marquent la laine de leurs moutons, finit par en être totalement imprégné, peau et vêtements.

Pour la langue de l’ennemi, c’est la même chose, la même imprégnation insidieuse. Lorsque je me mets à employer avec naturel, et fût-ce dans une intention polémique, combative, l’un ou l’autre des termes forgés par les tenants de l’ordre nouveau, du monde de demain, de l’avenir qui chante, j’accepte en quelque sorte que l’on me glisse dans la main la plume avec laquelle, tôt ou tard, je signerai ma propre reddition – encore bien heureux si ce n’est pas mon acte d’accusation.

Il ne doit pas être question d’accepter cette mise sous tutelle de certains mots ou concepts qui nous ont été transmis – cette captation d’héritage commise par les bons élèves de la classe, les lauréats de la modernité souriante. Et il convient de rester sourd à toute création intempestive, surtout si elle est martelée sur les ondes et imprimée à chaque page des journaux et des blogs.

Inutile de cliquer, il n'y a rien à lire

C'est curieux, inhabituel, presque saugrenu : cette semaine qui fut si riche en rencontres, conversations, agapes, échanges (et beuveries, pour faire plaisir à Nicolas), je n'éprouve pas le besoin d'en rien dire. Une envie de tout conserver au frais dans le silence, derrière les voilages de la pluie.

dimanche 14 juin 2009

Avis aux Toulousains et assimilés ! (Campagne de pub.)

Si vous créchez à Toulouse ou dans ses environs, vous ne devez manquer ce spectacle sous aucun prétexte – et aucun mot d'excuses ne sera toléré. Il s'agit de Ludovic Boivin, le fils de l'Irremplaçable Épouse, qui se produira dans son spectacle-one man show au cabaret Le citron bleu. C'est drôle, surprenant, acide... et même parfois un peu de gauche (on ne choisit pas sa belle-famille).

Pour les gens normaux, le spectacle se déroulera les 19 et 20 juin. Mais que les fauchés ne se sentent pas ostracisés : les 17 et 18 juin, au même endroit, Ludovic donnera le même spectacle gratuitement.

La station du métro la plus proche du citron bleu est Carmes : une excellente occasion pour admirer l'œuvre monumentale de Jean-Paul Marcheschi, dans cette station.

samedi 13 juin 2009

Ils se sont retrouvés...

Swann a passé une semaine au chenil, cependant que Bergotte nous a accompagnés dans le Gard : il ne semble pas nous en vouloir outre mesure. Cette semaine a été fort chargée, entre nos hôtes et nos hôtes – nous en reparlerons (peut-être) demain. Au moment où j'écris ces mots sans importance, les deux chiens se sont retrrouvés : le vieux dort, la petite tourne autour, leur maître a encore une demi-bouteille à la disposition, les merles sonnent le rappel à la nuit.

Il est très difficile de revenir vers les blogs, après une semaine d'abstinence : il y a beaucoup trop de choses à lire, bien trop de sottises ; on pense aux conneries que l'on aurait soi-même écrites, alors qu'on était en train de décortiquer une truite avec Olivier Deprez et son épouse, la très-charmante Véronique, alors qu'on examinait chaque mot, ou que l'on faisait un peu semblant.

Mais enfin, au bout de huit cents kilomètres, on appuie sur le petit bouton idoine. Et on se noie. On rejoint son Irremplaçable (sur la terrasse, bouteille ouverte), et l'on se dit qu'on ferait mieux d'oublier les blogs, ce babillage monotone, le sien propre, surtout le sien, revenir dans la vie réelle – comme Véronique –, regarder l'aigle qui passe au-dessus de sa tête, aller travailler, retrouver son homme (ou sa femme), sentir pleinement les odeurs des herbes folles, les cueillir ou non selon sa connaissance, servir un autre verre de vin aux deux intrus ravis, les regarder partir.

D'autres choses à dire encore, quant à ce séjour gardois. Demain peut-être. Ou peut-être pas – c'est à voir.

Le troll infâme est revenu...

... Mais il est fatigué. À peine la force de rouvrir les commentaires, c'est dire...

samedi 6 juin 2009

Blog en vacances


Dans une demi-heure on est parti ! Retour à l'antenne, dimanche prochain si tout va bien. D'ici là, de belles rencontres et probablement quelques beuveries. Portez-vous bien, tous !

Je ferme l'accès aux commentaires pour ne pas avoir 375 conneries à lire en rentrant (je vous connais...), et je supprime le message d'hier soir pour faire plaisir à Nicolas (mais je n'en pense pas moins)...

vendredi 5 juin 2009

Comment c'est-y qu'è cause ?

Tout à l'heure, pendant que je lisais sur le canapé (un livre passionnant, du reste : Le Pouvoir de la langue et la liberté de l'esprit, sous-titré Essai sur la résistance au langage totalitaire, écrit par le philosophe Jacques Dewitte : j'ai déjà corné cinq ou six pages dans le but d'en reparler ici un de ces jours) – pendant que je lisais sur le canapé, disais-je, deux dames viennent à traverser le hall en direction de la sortie, un gobelet de café à la main.

La première : – Quelle heure qu'il est ?
La seconde : – Deux heures même pas moins dix.

J'en suis resté tout songeur.

(Billet écrit à trois heures presque à peine et demie.)

Faire la foire aux urgences

À Pluton...


Ce matin, l'Irremplaçable était fâchée après moi. Elle avait d'ailleurs d'excellentes raisons pour cela. En effet, cette nuit, saisi par je ne sais quelle maladie (le rêve irrempien ne le précisait pas), je me suis rendu par mes propres moyens à l'hôpital d'Évreux, laissant donc Catherine à la maison. Or, aux urgences, m'attendaient tous mes habituels commentateurs : Nicolas, Suzanne et tous les autres. Et on s'est mis à faire une bringue d'enfer, à vider force flacons (et pas des flacons d'eau oxygénée, je vous le dis !). Donc, Catherine était furieuse après moi, qui l'avais lâchement confinée à la maison. « Je n'étais pas là mais je voyais tout quand même ! », m'a-t-elle précisé pour finir.

Je me suis retenu de lui dire que c'était précisément à cette faculté que l'on reconnaissait une vraie épouse...