« L'enterrement avait été fixé au lundi suivant. L'écrivain avait laissé à ce sujet des directives extrêmement précises, qu'il avait déposées devant notaire, en les accompagnant de la somme nécessaire à leur réalisation. Il ne souhaitait pas être incinéré, mais très classiquement enterré. “Je souhaite que les vers dégagent mon squelette”, précisait-il, s'autorisant une notation personnelle dans un texte de facture par ailleurs très officielle ; “j'ai toujours entretenu d'excellentes relations avec mon squelette, et je me réjouis qu'il puisse se dégager de son carcan de chair”. » (La carte et le territoire, p. 317.)
Trois pages plus avant, ce thème est repris et approfondi. Ou pour mieux dire : humanisé et désincarné. Cependant il ne l'est pas par le personnage de Houellebecq mais par l'un des policiers chargés d'élucider les circonstances de sa mort, le commissaire Jasselin :
« De fait, il se rendait compte en y pensant qu'il désapprouvait totalement la tendance modeste, moderne, consistant à se faire incinérer et à disperser ses cendres en pleine nature, comme pour mieux montrer qu'on retournait en son sein, qu'on se mêlait à nouveau aux éléments. (...) L'homme ne faisait pas partie de la nature, il s'était élevé au-dessus de la nature, et le chien, depuis sa domestication, s'était lui aussi élevé au-dessus d'elle, voilà ce qu'il pensait au fond de lui-même. Et plus il y réfléchissait plus il lui paraissait impie, bien qu'il ne crût pas en Dieu, plus il lui paraissait en quelque sorte anthropologiquement impie de disperser les cendres d'un être humain dans les prairies, les rivières ou la mer, ou même, comme l'avait fait il s'en souvenait le guignol Alain Gillot-Pétré, qui avait été considéré en son temps comme ayant donné un coup de jeune à la présentation télévisée du bulletin météo, dans l'œil d'un cyclone. Un être humain était une conscience, une conscience unique, individuelle et irremplaçable, et méritait à ce titre un monument, une stèle, au moins une inscription, enfin quelque chose qui affirme et porte aux siècles futurs témoignage de son existence, voilà ce que pensait Jasselin au fond de lui-même. »
Lorsqu'il est assassiné, le personnage Houellebecq a quitté l'Irlande depuis quelques mois pour revenir vivre dans la maison de son enfance, située près de Montargis et qu'il a rachetée. Son meurtrier, après lui avoir tiré une balle au cœur, a d'abord détaché très soigneusement la tête du tronc, au moyen d'un très coûteux et rare laser de chirurgie, utilisé pour les amputations lourdes, qui permet de cautériser les chairs à mesure de la découpe, évitant ainsi les pertes de sang. Puis, il a littéralement éparpillé le reste du corps dans toute la pièce, le lacérant en fines lanières de chair, façon “barbecue coréen”.
Si bien que, au moment de l'enterrement, ce que les divers protagonistes voient apparaître dans l'église puis au cimetière, parce que suffisant pour contenir ce qui reste du mort, c'est un cercueil d'enfant.






























