mercredi 27 mai 2015

Les mères, les filles, et le facteur qui n'arrive toujours pas


Paul Morand a parfois des réflexions surprenantes, dans ses lettres – Jacques Chardonne aussi, mais ce n'est pas mon propos aujourd'hui. Ainsi, dans une du 23 octobre 1963, alors qu'il est en train de parler de Madame de Sévigné : « Comment une femme si fine a-t-elle pu être folle de Madame de Grignan, assommante personne ; que les lettres de cette dernière aient été détruites m'apparaît comme providentiel. »

Outre que la seconde partie de la phrase risque de faire bondir les distingués sévigniens de ce siècle, c'est la première qui m'a interloqué ; Morand semble oublier un léger détail : que Mme de Grignan était la fille de Mme de Sévigné. L'immense bonheur d'être mère ne m'a pas été donné, mais enfin, même vu de l'extérieur, il me semble que le lien qui unit une femme à sa fille, et qui peut d'ailleurs autant les faire se haïr que s'aimer, ressortit davantage à la dépendance qu'à je ne sais quelles affinités électives. Partant, il importe peu que Mme de Grignan soit assommante ou que sa compagnie soit un charme perpétuel : si sa mère lui adresse, quasiment chaque jour, ces lettres dont nous nous délectons aujourd'hui, c'est pour tenter, vainement, de combler le manque dont elle souffre ; dont elle souffre presque physiquement. On peut considérer, comme Morand le fait, que Mme de Sévigné était folle de sa fille ; mais se demander pourquoi est sans objet.

mardi 26 mai 2015

Autour de moi, des demi-paralytiques traînent


Dans cette Correspondance qui est la leur, Morand flamboie davantage que Chardonne, offrant plus de “morceaux d'écriture” que son interlocuteur. Chardonne vaut, lui, par une façon particulière de passer du coq à l'âne, mais en réussissant à donner un air de cousinage à son coq et son âne. Il arrive néanmoins que, au détour d'une lettre, il livre un paragraphe proche de la perfection. Celui-ci, conclusion d'une lettre envoyée de Roscoff le 12 mai 1963 (page 806), m'en semble un bon exemple : 

« Le vent souffle toujours sa forte senteur de mer. Je mange de bon appétit des choses exquises. Je ne dis pas un mot. Autour de moi, des demi-paralytiques traînent. »

dimanche 24 mai 2015

Quitte le nid si tu y es bien

L'un des parents nourriciers

Titi aventurier
Depuis quelques semaines, nous hébergeons deux nichées de mésanges charbonnières, l'une dans la cabane accrochée au tronc du cerisier, l'autre dans celle que Catherine, malgré mes avis, a fixée au haut du volet de la porte de la Case (preuve qu'elle a bien fait de ne pas m'écouter). Depuis deux semaines, donc, nous nous divertissons, chaque fois que nous prenons un café-cigarette sur la terrasse, de voir les parents aller et venir sans cesse, le bec garni d'un ver ou d'une petite chenille en arrivant et bec vide en repartant. Comme tout manège avait brusquement cessé avant-hier matin dans la cabane du cerisier, et que le silence y régnait, nous en avons déduit que les oisillons étaient devenus oiseaux et s'étaient envolés (ma mère prétend que les petits quittent toujours le nid au lever du jour, ce qui est un peu frustrant pour les observateurs négligents et dormeurs que nous sommes). En revanche, le raffut continuait dans la cabane du volet et les piaillements frôlaient l'hystérie dès que l'un des deux parents arrivait, porteur de victuailles. J'espérais tout de même qu'ils ne tarderaient plus car, depuis trois jours, je trouve que Golo tourne au pied du volet avec une insistance inquiétante. Il ne peut pas attraper les petits à l'intérieur, tant qu'ils restent au nid ; mais il serait préférable qu'il ne soit pas là au moment de l'envol, moment toujours un peu périlleux, pour des volatiles mal assurés d'eux-mêmes et ignorant probablement que, dans la nature, les chats existent.

Ce soir, les titis sont toujours dans leur boîte, accrochée au volet, mais ils s'enhardissent. Depuis ce matin, les parents nourriciers ne pénètrent même plus dans la petite cabane ; ils se contentent de s'accrocher au rebord de l'entrée circulaire, et ce sont les jeunes qui montent chercher la chenille ou le ver qu'on veut bien leur apporter. Cet après-midi, j'ai passé une bonne heure dans la chaise longue, avec Morand et Chardonne – mais moi seul avait le privilège d'être confortablement installé – à ne lire pratiquement rien, trop occupé à observer le manège. Trois fois j'ai cru que l'un ou l'autre des oisillons allait se décider à sortir, il avait déjà toute sa petite tête ébouriffée en dehors… et puis non, ils m'ont refusé ce plaisir de les voir s'envoler, ou plutôt tanguer jusqu'à la gouttière ou la corde à linge toutes proches. Et je tentais de me représenter quel choc formidable, quelle révolution copernicienne ce devait être, de passer d'un coup d'un espace confiné, étroit, sombre, uniquement éclairé par cet œil-de-bœuf d'où arrivent et repartent les auteurs de vos jours, à cet univers immense, insoupçonné ; j'essayais d'imaginer la stupéfaction ressentie à la découverte simultanée des couleurs, des volumes, des odeurs, et surtout de ces invisibles courants porteurs ne demandant qu'à vous emmener où vous prend la fantaisie d'aller. Je ne suis pas sûr d'y être tout à fait parvenu.

La journée se termine, ils ne partiront pas aujourd'hui. Peut-être que, demain matin, au moment du premier café, le nichoir sera retombé dans le silence ; tout le monde aura fui.

vendredi 22 mai 2015

Laissez parler les petits papiers


À la page 294 du deuxième tome de leur Correspondance, au détour d'une remarque faite par Paul Morand (23 février 1962), on apprend que Jacques Chardonne avait pour coutume d'utiliser deux papiers à lettres différents, selon le type de missive qu'il envoyait : le papier blanc uni était pour les mensonges et le quadrillé pour les vérités. On peut se demander comment il s'y prenait (deux lettres différentes ?) lorsqu'il devait débiter les uns et les autres au même correspondant.

Je viens de relire ce que je disais, il y a un an et demi, du premier volume de cette correspondance : je n'ai rien à y retrancher, le second ne faisant qu'amplifier ce qui était déjà perceptible. Amplifier est le mot : alors que les 1150 pages du premier tome couvraient douze années d'échange épistolaire, les 1150 pages de celui-ci (on aime la régularité, chez Gallimard…) ne valent que pour trois ans, de 1961 à 1963. D'autre part, ce côté “stratèges en embuscade” que je notais il y a seize mois devient de plus en plus évident, à mesure que les échanges s'intensifient. La grande affaire est de bien tenir en laisse les petits jeunes que l'on sent plus ou moins en dévotion – de Roger Nimier (qui disparaît en milieu de volume) à Bernard Frank, en passant par Michel Déon, François Nourissier, Matthieu Galey et quelques autres –, mais aussi tentés par l'émancipation vis-à-vis de ces encombrantes statues de commandeurs.

Là encore, comme dans les années précédentes, c'est Morand qui emporte la palme, avec ses manières de mousquetaire dans une boutique sulpicienne, ferraillant à gauche, lardant à droite, sans se soucier outre mesure de ce qui allait, quelques années après sa mort, devenir le politiquement correct. Chardonne, à côté, est plus ondoyant, presque cauteleux, et ressemble au gros chat qui ouvre son pseudonyme d'écrivain – mais le chardon est loin d'être absent.

On va trouver que je me répète et que mes manies virent à l'obsession, mais je ne puis me défendre d'une irritation certaine lorsque, dans sa note liminaire, le maître d'œuvre, M. Delpuech, m'annonce tranquillement que le volume “comprend 855 des 995 lettres échangées entre Paul Morand et Jacques Chardonne et conservées, sauf mention contraire, à la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne” ; cela, sans même juger utile, ou au moins courtois, de me dire en vertu de quel critère les 140 recalées sont passées à la trappe : les raisons de M. Delpuech sont sans doute très-recevables, dans ce cas que ne nous les donne-t-il pas ?

Mais enfin, mille pages de lecture savoureuse, audacieusement pimentée, qui vous tombent entre les mains, mitonnées par deux chefs multi-étoilés, cela ne se produit pas tous les matins ; par conséquent, cessons de tordre le nez et félicitons Gallimard : ça non plus, ça ne se produit pas tous les matins.

mardi 19 mai 2015

Garçon ! Remettez-nous ça…


Le premier volume du Journal de Maurice Garçon vient d'arriver chez les libraires ; il concerne les années 1939 – 1945, qui est une excellente période pour tenir un journal, tous les écrivains d'époque vous le confirmeront. Il est co-édité par Les Belles Lettres et par Fayard, ce qui explique pour moitié qu'il soit arrivé entre mes mains. Dès les cent premières pages lues, ce gros volume qui en compte sept fois plus fait espérer que les éditeurs ne s'en tiendront pas là et qu'ils nous donneront l'intégralité du journal, tenu par le célèbre avocat de 1912 à sa mort, en 1967. Je ne sais ce que Me Garçon donnait dans les prétoires, mais ici, dans le secret du cabinet, il ne mâche ni ses mots ni ses appréciations. Voici ce sur quoi on tombe, dès le deuxième paragraphe de la première page ; nous sommes le 17 mars 1939 :

« Les politiciens sont abjects. Leurs intérêts électoraux ou d'argent leur font faire des ignominies. Pour les magistrats, c'est autre chose. La décoration ou l'avancement en font des valets. Ils sont lâches, trembleurs et pusillanimes. Ils ont peur de leur ombre dès que se manifeste une intervention un peu puissante. Toutes les palinodies leurs sont bonnes lorsqu'il s'agit de flatter le pouvoir. Leur prétendue indépendance dont ils parlent est une plaisanterie. Plus ils gravissent les échelons des honneurs, plus ils sont serviles. »

Il y en a deux pages de la même eau ; à les lire, on se dit qu'on a drôlement de la chance d'avoir échappé à cela et de vivre dans une époque où la justice est enfin pleinement indépendante. Mais Maurice Garçon ne fait pas, et c'est heureux, que “parler boutique”. Les lecteurs de ce blog qui s'y plongeront auront l'occasion de croiser des silhouettes qui leur sont déjà familières, à commencer par celles de Jean Galtier-Boissière et de l'indispensable Paul Léautaud ; au milieu de dizaines d'autres, car le cher Maître a, comme on dit, connu tout le monde. Ce qui ne signifie pas qu'il a aimé ou admiré tout le monde ; on n'est pas chez Gabriel-Louis Pringué, loin s'en faut : sa dent est aussi acérée que sa plume est crépitante, et l'ironie de son regard se teinte de juste ce qu'il faut de misanthropie pour la rendre savoureuse. En plus, il sait écrire.

Quelques lignes, cependant, m'ont fait sursauter. Me Garçon n'y est pour rien, puisqu'elles se trouvent dans la note des éditeurs signée par Pascale Froment et Pascal Fouché, les deux maîtres d'œuvre de cette excellente édition (pas trop de notes de bas de page, et qui disent sobrement ce qu'elles ont à dire pour l'information du lecteur). Ils écrivent ceci : « Après lectures et relectures croisées, la décision de supprimer maints passages s'est imposée d'elle-même, sans douleur notable. Le Journal gagnait à être allégé de généralités, de récits de voyages surannés, de répétitions et, parfois, de digressions qui nous paraissaient de moindre intérêt. »

Eh ! tout beau, Messeigneurs ! Comme vous y allez ! L'auteur digresse, donc l'éditeur dégraisse ? C'est un peu trop de zèle ! Vous n'avez peut-être, à supprimer “maints passages”, ressenti aucune “douleur notable”, mais je sens bien, moi, que j'en éprouve une petite, et persistante, à l'idée d'être privé de ces “maints passages” que vous caviardâtes ! Et ces digressions qui vous ont paru “de moindre intérêt”, sachez que j'aurais bien aimé en juger par moi-même. Enfin, je vais vous faire une confidence qui vous surprendra sans doute : dans les journaux et les mémoires, j'ai toujours eu une tendresse particulière pour les “récits de voyages surannés” ; bien que ne parvenant pas tout à fait à décider si ce que vous jugez suranné sont les voyages ou leurs récits.

À ce détail près, félicitation pour votre travail et pour la belle apparence du volume. En espérant que vous êtes, à l'heure où j'écris cela, occupés à travailler d'arrache-clavier aux tomes suivants. Garçon ! La même chose…

samedi 16 mai 2015

L'âme de Charlus traîne par ici


Charlus n'est pas un nom qui nous porte chance ; et encore moins aux chiens à qui nous l'attribuons. Le premier, en 1999, nous ne l'avons gardé que deux ou trois semaines. Il est de toute façon mort aujourd'hui, forcément, mais j'ai souvent pensé à lui, et j'espère que l'homme à qui nous l'avions donné alors lui a fait une vie digne de ce nom.

Le second est mort la nuit dernière, la parvovirose a eu le mot de la fin, ainsi qu'elle l'a fréquemment si j'en crois Wikivirus. Hier soir, sa “mère porteuse” nous a passé un mail pour nous dire que Milos (le futur Charlus, donc) venait de partir aux urgences vétérinaires, suite à une brutale aggravation de son état. Elle nous demandait de ne pas trop nous attendre à une issue heureuse. J'ai bien compris, alors, que cette jeune femme charmante tentait de nous préparer ; qu'en réalité, Milos ne partait pas aux urgences mais à la piqûre et à l'incinérateur, sous les ricanements du Parvomachin, resté maître du terrain – et c'est ce dont, en effet, elle nous a avisés en fin de matinée.

Je l'ai très bien pris, j'en étais même assez admiratif de moi-même, alors que cela m'arrive assez rarement. Après tout, ce chien pas encore tout à fait chien, nous ne le connaissions pas : que pouvait me faire qu'il mourût ? On me l'aurait mis sous le nez au milieu de trois de ses frères que j'aurais été incapable de dire : c'est lui. Alors ? Restons raisonnables et droits, tout de même !

Il n'empêche : ce chien que nous n'avons pas eu, que nous avons aperçu une fois, il y a dix jours, au milieu d'autres chiots semblables à lui, eh bien je ne cesse d'y penser depuis que je sais qu'il est mort. Je me surprends à imaginer ce qu'il aurait pu “donner” adulte, je lui construis un caractère, je bâtis des souvenirs – non pas pour Catherine et moi, mais pour lui, pour lui avec nous, ce qui est le comble de la sottise, ou de l'attendrissement de vieillard ; justement, je le vois dans sa vieillesse, c'est-à-dire par-delà ce temps énorme pour lui qu'auraient constituées les dix ou douze ou quatorze années prochaines. Pour tout dire, et bien que je ne tinsse pas tant que cela à voir arriver un nouveau chien ici, je ressens tout de même, du fait de sa mort, une sorte de regret, de frustration de ce qu'il n'a pas été. Je pense aussi à ce qu'on l'a laissé souffrir, alors qu'il aurait été si simple et si humain de mettre fin tout de suite à cette pauvre vie qui n'en a pas été une. J'essaie de me mettre dans la cervelle d'un chiot de deux mois, intubé de partout, incapable de bouger, souffrant mille morts sans savoir pourquoi, séparé de sa mère et de ses frères et sœurs ; tout cela pour disparaître à peine né, dans un dernier spasme de douleur. Évidemment, je n'y parviens pas. Il vaut mieux que je m'arrête là.

lundi 11 mai 2015

Après le communisme, le socialisme, le libéralisme : le jardin-d'enfantilisme

Désirs d'avenir…

Lorsque les sociétés occidentales tenaient encore debout, autant dire quand elles étaient inégalitaires, patriarcales, excluantes et formatrices, les enfants passaient l'essentiel de leur temps libre à jouer aux adultes ; c'était leur façon d'exprimer leur impatience d'accéder à cet âge où ils pourraient enfin pousser la porte du monde, et ils trépignaient de cette petite taille qui les empêchait encore d'en atteindre la poignée. Aujourd'hui que l'on a descendu la clenche à quarante centimètres de la moquette moelleuse (ne pas risquer de s'écorcher les genoux en tombant), ils peuvent ouvrir la porte quand ça leur chante ; mais ça ne leur chante plus guère puisque, de l'autre côté, ils ne découvrent que l'immense jardin d'enfants où leurs parents s'ébattent, très semblable au leur quoiqu'un peu grimaçant encore. Il y eut un naguère où retomber en enfance faisait de vous un objet de pitié ou de moquerie plus ou moins attendrie. À compter du moment où il s'agit de s'élever en enfance, la moquerie n'est bien sûr plus de mise, le sérieux le plus imperturbable doit régner sans partage ; car les enfants sont toujours sérieux, c'est ce qui les rend souvent un peu pénibles, en tout cas sans attraits particuliers : c'est la civilisation, l'éducation patiente qui leur donnaient, jusqu'à peu, la possibilité de devenir légers, d'apprendre les vertus de l'humour, l'élégance gratuite, la profondeur pleine de grâce. Toutes choses que les anciens adultes d'Occident ont perdu, qui n'ont plus guère d'occupation que d'attendre l'heure de la cantine ; en tuant le temps comme des enfants, c'est-à-dire en jouant aux grandes personnes, réussissant par là à devenir plus pesants à mesure qu'ils se font plus vides.

À partir de ce constat, tout ou presque devient explicable car cohérent, pour ne pas dire inéluctable, de ce que les derniers adultes ont tendance à prendre pour des manifestations certaines d'aliénation psychique. Le mariage “pour tous”, par exemple, est un produit parfaitement naturel de notre jardin-d'enfantilisme. De même qu'un enfant n'avait besoin, pour devenir justicier, que du costume et du masque de Zorro, les jardin-d'enfantilistes possèdent une panoplie qui ne cesse de s'élargir, l'écharpe tricolore et le voile de tulle deviennent tout à fait suffisants pour qui a décidé de jouer au papa et à la maman, et d'y jouer dans le plus grand sérieux évidemment : l'imagination en état d'ébriété fera le reste. Comme chez les vrais enfants d'avant, à cette différence qu'eux savaient qu'ils jouaient et que, bientôt, leurs parents allaient les appeler pour les devoirs. Les jardin-d'enfantilistes ne supportant rien d'autre que des droits, personne ne se risque plus à interrompre leurs petites mises en scène. Il reste bien encore quelques grincheux pour grommeler que leurs décors sont de carton et leurs costumes trop grands pour eux, mais on compte sur la lassitude, le cancer et quelques séances aux tribunaux pour leur apprendre à se taire, à ne plus casser l'ambiance.

J'aurais pu prendre d'autres exemples. L'acceptation béate de l'immigration de masse, notamment : il y a toujours de la place pour les petits nouveaux, dans le jardin d'enfants. On se poussera un peu, je te prêterai la voiture de pompiers si tu veux. Et s'il n'y a pas assez de jouets, on pleurera assez fort pour qu'on nous en apporte d'autres, crise pas. J'aurais pu aussi m'appuyer sur la mutation de l'Éducation nationale en Grande Garderie, qui passe encore parfois pour un désastre alors qu'elle est d'une cohérence parfaite ; mais je me serais donné la partie un peu trop belle, tant l'affaire devient évidente depuis que nous avons la nouvelle directrice du jardin, la belle qu'a sème le vent sans risque de récolter la moindre tempête. Car le retour du réel n'est pas pour demain. D'ailleurs, vous m'y faites penser : puisqu'on a si bien réglé son compte à hier, cet ogre qui faisait peur aux enfants, il serait peut-être temps de s'occuper de son cas, à celui-là aussi. Beau chantier de jeunesse en perspective.

dimanche 10 mai 2015

Philippe Muray, l'espion qui mimait


Ayant eu suffisamment de persévérance et d'endurance pour venir à bout des 650 pages serrées du XIXe siècle à travers les âges, que l'on dirait écrit par un homme en complet état d'ébriété métaphorique, je m'en suis récompensé en reprenant le premier tome – le seul disponible pour l'instant – d'Ultima Necat, le journal de Muray : mon idée était d'en relire les années 1983 et 1984, c'est-à-dire celles durant quoi il écrit et où paraît son essai touffu, pour ne pas dire équatorial, voire amazonien. À la première lecture, je n'avais pas été frappé comme je le suis que, dans ce journal, se trouvent données noir sur blanc toutes les explications permettant de comprendre pourquoi Muray ne pouvait guère qu'échouer comme romancier. On devine aussi assez bien comment s'est finalement fait le passage du XIX siècle vers les futurs Exorcismes – mais j'y reviendrai un autre jour (ou pas, comme disent les blogueurs finauds). Pour ce soir, je voulais simplement (et voilà, c'est fini : à force de le lire utilisé à tort, à travers et à contretemps, je ne peux plus employer l'adverbe juste ; les légions d'ignares, sourds à leur propre langue, finiront par nous rendre muets de scrupule), je voulais simplement, disais-je, recopier ce petit passage du 16 janvier 1985, afin de vous faire sourire s'il se peut :

« Ne pas être de gauche parmi des gens de gauche et ne pas le dire est un plaisir sadique. Exercer son sadisme aujourd'hui peut passer par là. Il peut y avoir une manière sexuelle de ne pas être de gauche. Les gens de gauche aujourd'hui – justement parce qu'ils ne se soutiennent pas d'une idéologie pour être de gauche – sont de gauche parce qu'ils sont gentils. Vous trouvant gentil à votre tour, ils ne doutent pas un instant que vous ne soyez vous aussi de gauche. Leur diriez-vous que vous ne l'êtes pas, ils ne le croiraient pas. Ils sont dans la position de ceux qui autrefois ne voulaient pas croire que tel ou tel, qui était si bien, était par exemple en réalité pédé. Ne pas être de gauche relève plus ou moins encore du secret. Du sexuel par conséquent. Du penchant pas racontable. Du fantasme. De la tendance nocturne. Il y a un plaisir sûr, un plaisir sadique, à laisser parler des gens de gauche, à les voir vous mettre implicitement dans le même bain qu'eux, à évoluer avec vous sur la base d'une complicité qui est un fait de nature à leurs yeux… Et à être bien entendu tout le contraire… Ne pas être de gauche, c'est évaluer de l'extérieur la croyance. La foi. L'illusion. C'est aussi l'occasion unique de voir la croyance. C'est être un peu Dieu… »

Philippe Muray, Ultima necat, I, Les Belles Lettres, p. 537.

vendredi 8 mai 2015

Est-ce qu'on va bientôt nous foutre la paix avec le nazisme ?

Gagner une guerre mondiale pour en arriver à ça…
Je n'en puis plus, vraiment. Notre époque est obsédée par le nazisme – et sa variante méridionale, le fascisme – à un point qui tourne à la maladie mentale. Chaque matin on voit se lever une nouvelle moisson de valeureux combattants qui appelle à la résistance contre des choses mortes depuis bientôt un siècle. (Pour ce qui est des menaces réelles, ne comptez pas sur eux : on ne peut pas être partout.) Regardez les programmes proposés par les différentes chaînes de télévision qui prétendent se dédier à l'histoire : quatre sur cinq de leurs émissions sont consacrées à la Seconde Guerre mondiale, à Hitler, au fascisme et à ses résurgences fantasmées. Cette obsession va de pair avec une montée de l'intolérance et des anathèmes absurdes. Ainsi, il y a peu, les sinistres guignols présidant aux destinées de Paris ont refusé à Henri Dutilleux une plaque commémorative, pour cause de quelques notes alignées sur une portée entre 1940 et 1945. Vous verrez que le temps ne sera pas long avant que l'on revivifie la notion de péché originel : il sera enjoint aux enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants, et pourquoi pas cousins, neveux, etc. de condamner sur la place publique les agissements de leurs pères et, ensuite, de laver leurs flétrissures par leur comportement citoyen exemplaire. 

Récemment, un ami plus âgé que moi me disait que cette obsession, après avoir sévi durant trois ou quatre ans après la Libération, ce qui est compréhensible, avait presque totalement disparu, pour ne revenir que dans les années soixante-dix. Entre temps, il était tout à fait possible et naturel d'inviter ensemble, dans des débats, des colloques, etc., d'anciens résistants et d'ex-collaborateurs, un soldat de l'armée de Leclerc et un volontaire de la division Charlemagne, sans qu'ils se départent de la plus élémentaire courtoisie ; c'est une chose qui est, dans ses journaux et mémoires, confirmée par Galtier-Boissière.

Aujourd'hui, l'hystérie est telle que l'on a l'impression, en voyant errer en rond tous ces petits Jean Moulin – récemment rebaptisés Charlie – de contempler des aliénés à la mode de nos grands-pères, ceux qui se prenaient pour le Christ ou pour Napoléon. La différence est que les déments d'hier ne convainquaient personne, et même ne s'y essayaient pas vraiment ; alors que ceux d'aujourd'hui vous enjoignent sous la menace de basculer à votre tour dans leur folie.

mercredi 6 mai 2015

H 16 et son Petit Traité d'anti-écologie

H 16 est un homme malade… H 16 est un homme méchant. Alors que les écologistes forment une ronde rieuse et pleine d'avenir sous un ciel bienveillant, il rampe dans le souterrain que chacun cherche à obstruer et nous y entraîne à sa suite, afin de nous montrer les pauvres décors qu'y entreposent les clowns citoyens qui entendent bien régenter le monde. Il a raison de se cacher sous un masque à gaz : il doit être atrocement laid, si l'on en juge par la noirceur de son âme, laquelle se révèle dans ce répugnant opuscule que les Belles Lettres se déshonorent d'avoir publié ces jours derniers. 

Son Petit traité d'anti-écologie est sous-titré, de façon odieuse, À l'usage des lecteurs méchants. Quel cynisme ! Quel mépris pour les marshmallows éco-responsables que nous nous efforçons d'être, chaque fois que nous fermons le robinet au moment du matutinal brossage de quenottes ! Quelle enfance pénible, voire martyre, a dû être la sienne pour qu'il en vienne à oser réfuter le réchauffement climatique, abondamment prouvé, tous les blogs de gauche vous le confirmeront ? La fin des énergies-qui-puent ? La menaçante existence du Chat spatial géant rose ? Qui fera le compte des haines et des frustrations qui ont pu donner naissance, dans le cerveau plus bouffé qu'une couche d'ozone de ce garçon, à ces 107 pages évidemment marquées du sceau de Monsanto, de Jean-Marine Le Pen, du fantôme de Pinochet, de deux ou trois laboratoires pharmaceutiques aux noms soigneusement cachés, de quelques sionistes retors, d'une société secrète anti-GIEC, bref : d'un Satan ripoliné, cet anti-socialiste dont le nom est Légion ?

Certains vertueux prétendent que les gloussements et les ricanements ont une influence directe sur le réchauffement climatique. S'ils ont raison, H 16 portera une lourde responsabilité dans l'explosion prochaine de la planète et l'avènement immonde du libéralisme. Le pire, c'est qu'il a l'air de s'en foutre.

lundi 4 mai 2015

Comment les écrivains écrivent…

M. Claude Carron est écrivain ; c'est ce qu'il proclame. Il est surtout commentateur attitré à l'enseigne de Sarkofrance, où il tient le rôle du gauchiste envieux et aigri, mais entortillé dans un indéfectible amour du peuple dont le drapé évoque davantage le plomb que le satin. À la suite d'une envolée particulièrement abstruse – mais l'homme en est fécond –, je lui avais adressé la remarque suivante :

« Vous faites de si méritoires efforts pour coller à l’image que j’ai de vous que c’en devient touchant. »

Bien entendu, tout en me disant inexistant, il n'a pas manqué de me répondre à son tour. Et ça donne ceci :

« Mister mes goûts : J’ai au moins cet avantage sur vous, que je ne cherche même plus à tenter de percevoir une quelconque image pour essayer de vous représenter. Vous êtes tout bonnement inexistant. Un non citoyen qui se pavane dans une curieuse jouissance passive de spectateur fabriquant la tuile qui va lui arrive en pleine tronche. Un « malgré-nous » de la citoyenneté qui essaie d’exister en déposant son mépris de la chose publique, comme un constipé larguant son laborieux caca dans un mépris libérateur,quoi. PDR. ARAMIS »

On notera que M. Carron est, à ma connaissance, le seul blogobouliste qui signe chacune de ses interventions de son véritable nom ET d'un pseudonyme, lequel lui va aussi bien qu'à moi un tutu de danseuse étoile. L'avantage de ses commentaires est qu'ils nous dispensent de lire ses livres, dont on suppose qu'ils doivent être écrits à peu près dans la même langue. Merci pour ce temps gagné, donc.


samedi 2 mai 2015

Philippe Muray à travers mon âge


J'ai repris Le XIXe siècle à travers les âges, je ne sais même pas pourquoi. Lecture passionnante, par ce qui y est dit (ce lien indubitable, tu par tout le monde, entre socialisme et occultisme), et horripilante par cette manière qu'avait Muray d'écrire avant de se découvrir lui-même, de savoir ce qu'il avait l'intention de dire : cette façon d'entasser les phrases sans verbe, d'accumuler les comparaisons sans être capable d'en choisir aucune… Du coup, on arrive à se demander si Muray était écrivain. Si on se réfère à ses romans, la réponse est évidemment : non. Rien de plus pâteux, de moins lisible que ces pavés tournant sur eux-mêmes, s'engluant dans ces phrases mal bâties, redondantes, m'as-tu-vu-quand-j'écris, etc. Pourtant, dès qu'on revient aux Exorcismes spirituels, on retrouve une espèce de maître, un souverain ayant trouvé non seulement sa matière mais la langue pour la dire, et comme personne. Que s'est-il passé entre ce pavé de 1984, difficile à digérer, horripilant par cette langue qui ne cesse de s'effondrer sous son propre poids – gros gâteau aux apparences allemandes –, et cette aisance, cette parfaite agilité qui se donne à lire deux ou trois ans après ? Qu'est-il arrivé à Philippe Muray, dans ces moments-là ? Il faudra attendre la suite du journal pour espérer le savoir. Mais je pense qu'on n'en saura rien.

Ultima Necat.

jeudi 30 avril 2015

Laissez-moi vous présenter Charlus, chien immigré de la deuxième génération


Le titre de ce billet n'est qu'un assemblage de mensonges. D'abord, le chiot d'un mois et demi que Catherine tient contre elle s'appelle Milos : il ne deviendra Charlus qu'en arrivant à la maison, le 13 mai prochain. Ensuite, né en France, mais de peu, il ne peut être dit “immigré”, en raison de cet absurde droit du sol qui est le nôtre. Enfin, sa mère étant arrivée des Antilles françaises, elle-même ne saurait être considérée comme immigrée ; donc son rejeton ne peut en aucun cas être de deuxième génération. Tout cela étant posé, passons aux quelques explications nécessaires.

Après les palinodies canines de ces derniers temps, dont je vous ai, sans crainte du ridicule, rendu compte ici ou, nous nous sommes finalement décidés à passer par le canal SPA pour déboucher dans les hauts fonds de l'adoption. Et nous sommes, internet aidant, tombés sur Milos qui, avec sa mère et ses nombreux frères et sœurs jumeaux, se trouvait attendre ses futurs maîtres dans une famille d'accueil, non loin de Gisors, c'est-à-dire à distance commode de chez nous. 

Comme métier, la mère de la portée faisait chienne errante en Guadeloupe. Un peu gourgandine aussi, puisqu'elle n'avait même pas un an lorsqu'elle s'est fait engrosser ; par un vagabond de son espèce, imagine-t-on. Elle a ensuite été recueillie (capturée ?) par une association locale de protection canine qui, travaillant en cheville avec la SPA de métropole, s'est chargée de la faire vacciner et de l'expédier ici. Et ce n'est qu'une fois sur le sol de France qu'elle a mis bas. 

Lorsque Catherine a pris contact, il restait deux chiots à adopter, dont le plus calme de la portée : c'est évidemment celui qui fut choisi, et dont nous sommes allés faire la connaissance ce matin. C'est vrai qu'il a l'air bien tranquille, le futur Charlus.

mercredi 29 avril 2015

Si j'avais les ailes d'un ange…


… je ne ferais pas comme Mike Brant.

mardi 28 avril 2015

Billet pour filles


J'ai choisi celui-ci pour exemple, mais il y en a beaucoup d'autres, exposés ici. Il s'agit de sacs-pour-filles – c'est-à-dire suffisamment vastes pour y fourrer toutes vos petites saloperies inutiles – fabriqués à la demande, dans les couleurs de votre choix (ou du choix de quelqu'un d'autre, si c'est quelqu'un d'autre qui passe commande). Que je trouve fort réussis – et quasiment donnés – ceux que j'ai pu voir et toucher en vrai n'a évidemment aucun rapport avec le fait qu'ils sont entièrement conçus et réalisés par les petits doigts industrieux artisanaux de ma sœur cadette et néanmoins haut-normande. Enfin, Mesdames, allez-y voir, et faites-vous votre idée. Si vous croisez Isabelle sur le blog, dites-lui que je compte l'appeler un de ces jours prochains.

vendredi 24 avril 2015

Putain, on s'est dégonflé !


Une fois tout pris en compte, la facture helvète allait finalement chercher dans les quatre ou cinq écrans plats de bonne taille ; on s'est dit que ce n'était vraiment pas possible d'être aussi con. Et on a annulé. À la place, c'est une bergère beauceronne qui fera son entrée à la maison dès le mois prochain : elle ressemblera à peu près à ça (photo du dessus), avant de devenir approximativement ça (photo du dessous). Ce qu'il y a de bien, c'est que les quelques deux mille euros ainsi économisés pourront être mis en réserve pour financer nos prochaines aberrations mentales, lesquelles ne manqueront pas de se produire avant peu.

En attendant, bouvier ou bergère, de Suisse ou de Beauce, la bestiole s'appellera toujours Oriane.


jeudi 23 avril 2015

Le nom du chien, nom d'un chien !


La décision était prise ; elle était ferme ; elle était irrévocable : jamais plus nous ne serions assez stupides pour acheter un chien de race, coûtant à peu près l'équivalent de trois téléviseurs à écran plat. Jamais. En foi de quoi, il y a moins d'une heure, Catherine a passé commande d'un grand bouvier suisse, à l'élevage du Loiret où, en 2006, nous avons acheté Bergotte (déjà pour le prix de trois téléviseurs à écran plat : on devrait se mettre revendeurs de téléviseurs à écran plat).

Le grand bouvier suisse est un chien ridicule, une sorte d'hybride, dans la mesure où il a la taille de Balbec et le poil ras de Bergotte. On a décidé de prendre une femelle, parce qu'elles sont, dans cette race (pardon pour ce mot honni), réputées plus douces et plus attachées à leur foyer, un peu comme nos mères et, plus généralement, les femmes d'avant 1970. La difficulté va être de trouver un nom proustien commençant par la lettre L. Je crois qu'on a un peu le temps d'y penser, et de consulter l'index de la Pléiade. Mais enfin, il faut y songer. 

Depuis que la décision a été prise et le Rubicon franchi, je regarde les deux chats d'un œil malicieux, tentant d'imaginer leur air effaré, voire scandalisé, lorsque le petit monstre débarquera de la voiture.

Les avantages indéniables de la gueule de bois


À Nicolas.

Les Mémoires de Roger Moore (First éditions), parus il y a quelques jours, et lus par devoir professionnel, sont un entassement paresseux d'anecdotes le plus souvent sans intérêt, balancées en vrac dans les 260 pages du livre. En fait, il s'agit d'un gigantesque name dropping, d'où il ressort que Mr Moore est fort satisfait d'avoir pu fréquenter tant de gens célèbres. Il faut cependant lui reconnaître un certain humour, évidemment so british, et aussi de nous offrir tout de même quelques petits paragraphes divertissants ; tel ce mot de Frank Sinatra, à propos de la gueule de bois : 

« Je plains les gens qui ne boivent pas. Quand ils se réveillent le matin, ils savent qu'ils ne se sentiront pas mieux de toute la journée. »

mercredi 22 avril 2015

Dorham se trompe


Ce matin, Dorham fait un billet dans lequel il évoque Richard Anthony. Il se moque gentiment de lui parce qu'il était gros : ce n'est pas très gentil. Gros, il l'était en effet – et doit l'être encore, même si plus pour très longtemps –, mais ce n'est pas là-dessus que Dorham se trompe. Il commet l'erreur de la plupart des gens pour qui un personnage public n'existe que s'il passe à la télévision au moins une fois par semaine : les autres, comme notre Richard, seraient donc des has been. Il faudrait savoir ce qu'on entend par là exactement ; mais enfin, si je me cantonne à une traduction littérale, l'expression semble désigner des gens qui ont été ; dans le cas présent, accoler l'étiquette à M. Anthony signifierait qu'il a été chanteur, dans un passé relativement lointain et indifférencié (avant la naissance de M. Dorham, en gros).

Rien n'est plus faux. Comme un certain nombre d'autres disparus-des-écrans, Richard Anthony n'a jamais cessé d'être chanteur, de vendre des disques, de donner une centaine de récitals par an, devant des salles pleines et enthousiastes, etc. Seulement, on ne parlait plus de lui dans les journaux et revues nationaux, il ne passait en effet plus à la télévision et, au lieu de se produire au Palais des Sports de Lyon, il était plutôt à l'affiche de la salle des fêtes de Vouziers (Ardennes). Les gens du cru se voyaient annoncer l'événement par cinquante lignes et une petite photo dans leur quotidien local, ils découvraient quelques affiches désuètes sur leurs murs, et c'était tout. Il n'empêche que, le soir du spectacle, la salle était systématiquement pleine (si elle ne l'était pas, c'est qu'il y avait un match de football au stade d'à côté). Il en est longtemps allé de même pour des has been tels que Dave, C Jérôme, et d'autres, qui ont toujours vécu fort confortablement de leur petite industrie mélodique, alors même qu'on les croyait, que Dorham aurait pu les croire, en maison de retraite, voire au cimetière.

Il y a longtemps que vous n'avez vu Adamo à la télévision ? Oui, hein ? Pour autant, je me contenterais très volontiers du dixième de ce peut lui rapporter le métier qu'il continue d'exercer.

Les has been se portent bien, ne soyez pas inquiets pour eux. À part Richard Anthony, tout de même.

lundi 20 avril 2015

Le fantôme insatisfait de la rue Lepic


Pourquoi ? Qu'est-ce qui m'arrive ? Par quelle alchimie me trouvé-je désarmé, hébété, au bord des larmes même, disons-le au risque du ridicule, dès que je vois des photos de rues et de gens, de ces gens qui posent sagement, et fiers, pour le photographe de 1900 ou 1920, ces époques que je n'ai évidemment pas connues et dont personne ne m'a jamais parlé, ou à peine et quand je n'étais pas en âge de les entendre ? D'où viennent ces effusions que je voudrais laisser aller vers tous ces morts ? Dans les romans et les films de science-fiction, ceux qui sont propulsés dans le futur se souviennent toujours de leur époque d'origine. Et si ce n'était pas le cas ? Si j'avais été cet homme au canotier vers qui s'avance une femme en cheveux, mais que je n'en sache plus rien ? Si je pensais réellement être le fils de Christiane et Daniel Goux, alors que mon âge est celui de leurs grands-parents ? Cela expliquerait bien des choses, n'est-ce pas ? Cette fenêtre de proue, au volet à demi fermé, au-dessus de la boutique de vins et liqueurs, c'était peut-être ma chambre ? La rue Lepic, bon sang ! Le jeune Léautaud y passait, pour rejoindre l'étude Lemarchis où il était clerc : je le connaissais peut-être ? Pas Proust, non, évidemment : que serait-il venu traîner dans ce quartier, sauf s'il avait suivi un peu trop longtemps une gouape en casquette et à la mèche sur l'œil ? Est-ce que j'y allais traîner le soir, dans ces caf'conc' que j'évoquais hier ? Ce serait assez mon genre, oui : on peut sauter d'une époque à l'autre, on ne doit pas changer à ce point. J'ai peut-être été amoureux d'Eugénie ? Je me serais moqué du nabot Toulouse, un soir de forte libation ? Est-ce que j'ai connu le grand effondrement d'août 14 ? Ou bien l'ange m'a-t-il soustrait avant, pour me transporter dans un berceau du mois de mars, 42 ans plus tard ? Et la femme en cheveux, elle m'a regretté longtemps ? Est-ce qu'elle est morte centenaire, vers 1980, pensant encore un peu à moi, quand ma seconde existence amorçait déjà sa descente ?

dimanche 19 avril 2015

70 ans de Café-Concert



Le livre m'est arrivé par l'attention d'un ami cher, en même temps que deux autres – deux autres livres – dont nous reparlerons peut-être. Son titre est celui que j'ai pris pour ce billet ; il est sous-titré : 1848 – 1918 : belle époque qui se termine mal, comme l'on sait. J'avais lu, il y a longtemps, un livre de Pierre-Robert Leclercq consacré à Bernanos ; il est peut-être encore ici, enfoui quelque part. Celui-ci, que publient les Belles Lettres, est évidemment plus léger, mais il n'est pas moins érudit. Et ce fut une lecture parfaite pour un dimanche paresseux et ensoleillé. J'ai évidemment appris des tonnes de choses, puisque je ne savais rien, en dehors des quelques noms d'artistes qui traînent encore dans ma mémoire et dans les vôtres. J'ignorais par exemple que les musicos, dont notre fatuité fait une abréviation moderne, existaient déjà à la fin du Premier Empire, qu'ils étaient dits aussi goualeurs et goualeuses, et qu'ils pouvaient être itinérants ou attachés à un lieu fixe dans un quartier donné. Voici, en quelque sorte, l'acte de naissance des futurs caf'-conc' :

« […] un soir de l'hiver 1729, chez Landelle, naît la Société du Caveau. Le lieu a imposé le nom. Le règlement qui acompagne la création est sans surprise : à chaque réunion, faire preuve de son amour du vin et des femmes ; avoir composé une chanson et la chanter ; toute œuvre jugée médiocre expose au châtiment suprême, boire un verre d'eau ; chacun paie son dîner. Il n'est pas stipulé que la présence des femmes n'est pas souhaitée. Cela va de soi. »

Et l'on voit tout au long de ces 180 pages défiler ces grands disparus dont les noms seuls, parfois aussi un titre sauvé de l'oubli, surnagent encore : Dranem, Georgius, Eugénie Buffet, Fragson, Montéhus et, bien entendu, Félix Mayol, qui fut le dernier grand et dont je vous ai fait, pour commencer, visiter la cabane Bambou afin de vous mettre un peu en joie ; Mayol dont Proust écrivait, dans une lettre à Reynaldo Hahn : « Si je pensais pouvoir pour une somme modique le faire venir et lui faire chanter Viens, Poupoule ! et Un ange du pavé je le ferais. Il a quelque chose de Cléo qui dansait en marchant. » On imagine très bien Mayol se dandinant et se livrant à ses chatteries au pied du petit lit de fer, dans la chambre tapissée de liège…

Mais c'est assez parlé. Je vous laisse avec Eugénie Buffet. Sois bonne, ô ma chère inconnue


vendredi 17 avril 2015

Salle d'attente


Quand vous aurez une ou deux heures à passer dans une salle d'attente d'hôpital (ce qui arrive, vous verrez), surtout si votre rendez-vous est avec un chirurgien indélicat, non dans sa pratique mais dans ses rapports moraux avec autrui – comprenez, je vous prie : qui est toujours infernalement en retard sur l'horaire qu'il a lui-même fixé –, je vous conseille, ce jour-là, de vous munir d'un volume de Léautaud. Écartez d'emblée In Memoriam : les quatre-vingt mille signes de cette merveille risqueraient de ne pas vous mener au bout de votre attente.  Choisissez plutôt Passe-Temps, non seulement en raison de son titre, bien qu'il soit approprié à votre épreuve : dans cet esprit, Propos d'un jour n'est pas mal non plus ; mais restons-en à Passe-Temps.

Prenez-le car les courts textes qui le composent vous aideront à endurer la promiscuité de vos contemporains, punis le même jour que vous. Vous supporterez avec plus d'indulgence la vue de ce quinquagénaire en bermuda (cette horreur, cette négation de toute civilisation, s'écrit-elle au singulier ou au pluriel ?) et baskets, baise-en-ville en simili-cuir reposant sur les génitoires assoupis, chaînette dorée au cou, qui tient à deux mains son Charlie-Hebdo éployé, ce qui l'empêche d'en mettre une devant sa bouche quand il bâille. Sa petite moustache grise, taillée à la française, doit l'aider, on l'espère, à aborder joyeusement les petits jeunes gens aux terrasses estivales.

Les railleries de Léautaud vous feront oublier – presque – les ron-ron de joie fabriquée qui tombent du téléviseur accroché juste sous le plafond, trop haut pour être atteint par des mains humaines, des fois qu'un patient, rendu furieux par l'apparente immobilité du temps, décide de se dédommager en quittant la clinique l'écran plat sous le bras. Puis, quand l'homme de l'art appellera enfin votre nom, que vous reconnaîtrez à peine de l'avoir tant attendu, vous aurez eu la très belle consolation de faire, avant, la connaissance de Mme Cantili.

dimanche 12 avril 2015

Soutenir Léautaud tant qu'il n'est pas trop tard

La photographie est de qui vous savez.

Il est temps que les foules se lèvent et poussent un grand cri d'indignation, afin que Paul Léautaud et son journal fassent enfin leur entrée en ce palais de la Pléiade, seul digne d'eux. Que les grands de ce monde ne se bercent point d'illusions : il ne s'agit nullement d'une prière mais d'une exigence. Il faut donc que nous soyons aussi nombreux que possible à signer cette pétition. Dès que nous atteindrons la trentaine, nous nous scinderons en deux groupes, qui déferleront simultanément sur le boulevard Berthier et la rue Sébastien-Bottin, où sont sis les sièges de la SPA et de l'épicerie Gallimard. Et nous les ferons plier ou bien rompre.

samedi 11 avril 2015

Le déshonneur de la Pléiade


Dans six jours, on pourra donc lire les immortels chefs-d'œuvre de Jean d'Ormesson dans la Bibliothèque de la Pléiade. Les boutiquiers qui président aux destinées de la maison Gallimard ont dû s'aviser qu'il y avait là un peu de monnaie à se faire, pour parler aussi vulgairement qu'ils doivent penser. 

Pendant ce temps, le Journal littéraire de Paul Léautaud n'est plus disponible que sur les sites de vente d'occasion, le Mercure de France – qui appartient aux boutiquiers déjà évoqués – ne jugeant pas utile de refaire une édition de ce monument, ce qui devrait les faire violir de honte. C'est évidemment Léautaud qui aurait toute légitimité à entrer dans la Pléiade, et non ce pauvre d'Ormesson, dont les livres tomberont en poussière le jour même où on le portera en terre, avec tous les honneurs qui ne lui sont aucunement dus. Car ceux qui ont lu les quelque sept mille pages de l'édition en trois volumes du Mercure ont été comme moi irrités, frustrés par ces lignes de pointillés remplaçant des passages que Léautaud lui-même jugeait, à son époque, “trop vifs pour être imprimés” ; et aussi par ces gens dont les noms sont remplacés par des initiales. Or, 59 ans ont passé depuis la mort de Léautaud (comme il a replié son parapluie trois semaines avant que j'ouvre le mien, je ne me trompe jamais dans le calcul…), les personnes dont il parle le sont aussi, mortes, et il serait grand temps de donner enfin une édition complète du Journal littéraire. Cela dépend de trois “personnes” : la bibliothèque qui détient le manuscrit complet du journal, la maison Gallimard qui en possède les droits par le biais du Mercure de France, et la SPA, puisque c'est cette société dont Léautaud a fait son ayant-droit, si c'est bien le terme correct ; son héritière, si l'on préfère. On ne voit pas ce qui pourrait empêcher ces trois entités de se mettre d'accord pour publier rapidement l'édition définitive que les léotaldiens attendent ; à part, peut-être, la conjonction de l'incurie des uns avec l'indifférence des autres.

jeudi 9 avril 2015

Trente ans de dîners en ville

Gabriel-Louis Pringué est debout, une tasse à la main.

Revenons donc sur ces 30 ans de dîners en ville, qui assureront l'immortalité à Gabriel-Louis Pringué, n'en doutons pas. J'ai dit que c'était Jean-François Revel qui m'avait donné l'envie de ce livre et de son auteur, par la manière fortement ironique dont il en parle, au détour d'une page de son Sur Proust, republié à la fin des années quatre-vingt par Grasset dans ses Cahiers Rouges. Voici un petit extrait de ce qu'il en dit :

« Pringué croit au “monde”, à l'image parfaite que s'en faisaient en 1900 ceux qui n'y allaient jamais. Tout en y allant, c'est comme eux qu'il le voit. Pour lui, les salons sont peuplés de femmes “diablement» jolies (c'est son adverbe) ; les reines ont toujours un port de reine ; les auteurs à la mode font leur entrée en “lançant trois ou quatre mots d'esprit”, tout comme dans l'imagination des enfants un héros du Far West ne se déplace qu'en tirant des coups de pistolet. »

Ce qui est piquant, dans le livre de Pringué, c'est qu'il ne se contente pas d'affirmer que toutes les duchesses et les marquises qu'il fréquente ont un sens de la répartie à assommer un bœuf : il en donne des exemples ; et c'est le décalage entre son admiration éperdue et la nullité de ce qu'il cite qui produit un irrésistible effet comique. Les plus réjouissantes de ces citations sont celles qui émanent de “grands esprits”, voire de “profonds philosophes” – abondamment titrés, il va sans dire. Prenons par exemple Mme Manœuvrier-Duquesne, dont l'esprit est évidemment “étincelant” et la beauté “parfaite”. Voici ce qui sort de cet esprit : « La nature est un grand livre ouvert sur lequel chacun se penche mais qui est rédigé en caractères secrets. » Ou bien ceci : « Le souvenir erre souriant parmi les deuils dans cette union de la vie et de la mort qui accompagne nos pas. » Ou encore : « L'amour est la seule richesse qui ait cours à la fois dans le temps et dans l'éternité. » Autant de pomposités creuses qui laissent pantelant ce bon Gabriel-Louis.

Du reste, son livre n'est qu'un interminable exercice d'adoration de près de 400 pages. Adoration pour la duchesse de Clermont-Tonnerre, entre autres, laquelle « délivrait des sentences de haute philosophie ». Vous voulez quelques échantillons de pensée de cet Aristote à corset ? Voici : « On ne comprend vraiment la vie qu'au moment de la quitter. » « En général, on n'aime jamais qu'à contretemps. » « L'expérience est un fruit que l'on ne cueille que mûri et inutilisable. »

La comtesse de Durfort, elle aussi, produit des phrases de haute philosophie. Gabriel-Louis nous en prodigue une : « Vivons au jour le jour, chaque heure est une voyageuse qui vient timidement à nous. Recevons-la avec des brassées de rose et des sourires. Cela sera mieux pour elle et pour nous. »

Fort heureusement, pour ce qui est de sa postérité, Gabriel-Louis peut compter sur l'intempérance fleurie de son style. Lorsqu'on écrit avec le petit doigt en l'air, cela donne des choses comme celles-ci :

« Les épaules de Mme de Montebello, dignes de la sculpture antique, sortaient de corsets intelligemment lacés par de patientes caméristes de tout repos. »

« Majestueuses, sur un rythme lent, passaient les belles duchesses, […] et l'effervescente Marie-Thérèse, duchesse d'Uzès, dont on sentait bondir le sang russe à travers la steppe de son esprit étincelant et fantasque. »

« L'une d'elles, personnage redoutable, […] était une sorte de couleuvre se glissant partout et sans arrêt avec des instincts de pieuvre […]. »

« […], le silence mystique des murs étant la plus généreuse des éloquences. »

« Le marquis de Castellane amusait son dilettantisme en des gestes de porcelaine de Saxe. »

« Ce ménage évoluait dans l'auréole d'une extrême politesse. »

Et maintenant que vous savez qu'une couleuvre peut avoir des instincts de pieuvre et que la politesse laisse des auréoles, vous pouvez reprendre une activité normale.

mercredi 8 avril 2015

Au Guy l'an neuf


J'avais totalement oublié ce billet. C'est normal : vu l'heure à laquelle il a été publié et son style pâteux, l'auteur devait en être assez considérablement alcoolisé, supposé-je. Apparemment, il n'a pas échappé à M. Guy Birenbaum (j'écris son nom en entier pour lui faire plaisir, car il précise qu'il dispose de toutes les “alertes Google” pour être averti dès que quelqu'un, dans le monde, se penche sur son cas), puisque, grâce à lui, à ce billet, j'ai les honneurs de son dernier livre, appelé sans doute aux plus hautes destinées et aux plus forts tirages. C'est Nicolas qui me le signale. Voici ce qu'il m'envoie, c'est un extrait du livre en question :


Nicolas me précise qu'il n'a pas (encore…) lu le livre de Birenbaum, mais qu'«on» lui a obligeamment envoyé cette “capture”. Nicolas a donc des amis attentionnés qui aimeraient que ses yeux se dessillent et qu'il se rende enfin compte à quel point je suis une ordure infréquentable. Quelque chose me dit qu'ils ont encore du boulot à fournir.

J'ai donc relu ce billet oublié, ainsi que les 47 commentaires qui l'accompagnent. En dehors du style discutable de l'homme pris de boisson, je n'en renie rien : mon opinion concernant Guy Birenbaum n'a pas changé, non plus que celle que j'ai de Claude Askolovitch. (Il y a quelque temps, ce même Nicolas me signalait que Birenbaum me détestait, ce qui m'avait fait bien plaisir : on n'a pas tous les jours l'occasion d'exister dans l'esprit d'un prince des médias.) Et je redis que ces gens, et d'autres avec eux, se feront égorger avec le sourire (sauf peut-être sur la fin), un de ces jours. Je crains d'ailleurs pour eux que ce jour se rapproche, et je m'étonne qu'ils ne le sentent point.

L'extermination que l'on sait a eu pour effet secondaire de rendre les Juifs fiers et durs : c'est ainsi que je les aime. Israël prouve chaque jour que l'homme n'a pas encore abdiqué totalement son existence.  Les carpettes birenbaumesques et askolovitchiennes me rendent triste et inquiet.

mardi 7 avril 2015

Autour de deux phrases


Dans la même double page (216 – 217) des Mémoires d'Hélie de Saint Marc, sous-titrés Les Champs de braise (Perrin, collection Tempus), je tombe sur deux phrases qu'il rapporte, dont la capacité de résonance me semble indéniable. La première lui est dite par un journaliste ; nous sommes en 1957, au plus fort de la bataille d'Alger. Le journaliste, qui n'est pas nommé, lui dit ceci : « Saint Marc, le pire est à craindre. Les démocraties n'ont jamais su combattre les ennemis de la démocratie. » Il semble, en effet, qu'en près de soixante ans elles n'ont toujours pas appris à le faire.

Ensuite, Saint Marc se met à parler de la torture, laquelle vient de faire en Algérie son apparition, sinon officielle, du moins admise. Il précise d'emblée qu'il n'a pas eu à affronter le terrible dilemme de ses camarades, officiers de la Légion comme lui, puisque, à cette période, il avait été détaché de son unité combattante pour entrer au cabinet du général Massu. Par conséquent, il s'interdit de porter un jugement sur ceux qui durent y faire face, de “prendre la pose du chevalier blanc”. C'est alors qu'il cite cette phrase de Saint-Exupéry : « Puisque je suis l'un d'eux, je ne renierai jamais les miens quoi qu'ils fassent. Je ne parlerai jamais contre eux devant autrui. S'il est possible de prendre leur défense, je les défendrai. S'ils sont couverts de honte, j'enfermerai cette honte dans mon cœur et je me tairai. Quoi que je pense alors d'eux, je ne servirai jamais de témoin à charge. »

Ne pas prendre la pose du chevalier blanc, refuser d'être témoin à charge, ne jamais renier les siens, accepter sa propre part de leur honte et les défendre malgré tout : combien aujourd'hui, et je ne veux nommer personne, sont enragés de faire exactement l'inverse ? 

Ces Mémoires de Saint Marc sont un livre essentiel, douloureux et revigorant tout en même temps ; un livre à lire debout, si je puis me permettre ce petit accès de grandiloquence. Comment, après cela, revenir aux dîners en ville de ce pauvre Pringué ? Il faudra bien laisser passer quelques jours.

lundi 6 avril 2015

Pour saluer Gabriel-Louis, le ravi du Faubourg


Il y avait longtemps que je n'avais lu quelque chose d'aussi involontairement cocasse que ces 30 ans de dîners en ville de Gabriel-Louis Pringué, dont Revel puis Galtier-Boissière m'avaient successivement donné l'envie. L'admiration naïve, pour ne pas dire “simple”, qu'il porte à tout ce qui est du “gratin”, sans le moindre discernement, ni le plus léger doute, les hyperboles alambiquées que lui inspire sa vénération pour cette noblesse par qui il n'en revient pas d'être reçu, tout cela donne une puissance comique dévastatrice à son livre. Il est si outré en sa latrie, si émerveillé devant des “mots” d'une consternante platitude, que l'on finirait par croire que son but secret était en réalité de déconsidérer ce Faubourg Saint-Germain qu'il livre en pâture à notre esprit un tantinet plus critique que le sien. Je me réjouis déjà du billet plus approfondi que je compte lui consacrer d'ici un jour ou deux.

samedi 4 avril 2015

L'effondrement de la civilisation commence peut-être par là

Une fois n'est pas coutume, je crois : je vais me vanter. Par des chemins tortueux qu'il n'est pas besoin de retracer, j'ai vu arriver un jour le manuscrit de ce livre dans ma boîte aux lettres. Je n'en étais pas spécialement ravi : je déteste qu'on me prenne comme lecteur témoin, comme référence, comme ce que vous voudrez. Cela me charge d'une responsabilité qui outrepasse largement le poids que mes épaules sont à même de supporter, et je fais mienne la position inébranlable de Paul Léautaud, qui peut se résumer ainsi : que chacun se démerde.

Néanmoins, avec des soupirs navrés dont mon épouse doit se souvenir encore, j'ai ouvert ce paquet de feuilles sorties d'imprimante, qui ne portait pas de titre encore, si je me souviens bien ; ou alors un autre, que j'ai oublié. La première chose qui m'a frappé, après trois ou quatre pages, fut la parfaite et sobre élégance de la langue dans laquelle ce “paquet” était écrit : dans ce monde où un blogueur passe pour un intellectuel raffiné dès lors qu'il est capable d'accorder un participe passé, c'était une bouffée d'air, que ce livre. Maintenant, il s'agissait de se pencher sur ce que disait l'auteur : c'était une nouvelle épreuve pour moi, qui ne mets jamais les pieds dans une bibliothèque, qui ne l'ai plus jamais fait depuis cette époque très lointaine de ma jeunesse où celle d'Orléans était installée “de toujours” dans l'ancien évêché, dont je garde des souvenirs pieux, déjà évoqués ici même

Or, il se trouva que je lus ces deux ou trois cents pages dactylographiées avec un intérêt croissant à chaque chapitre. En tant que “réactionnaire patenté et indécrottable”, je me doutais bien que les bibliothèques actuelles ne ressemblaient plus que de loin à celles que j'avais connues ; je savais qu'elles montraient une fâcheuse tendance à muter pour devenir médiathèques, voire ludothèques ; j'ignorais qu'elles fussent à ce point agonisantes, et c'était un homme y ayant consacré toute sa vie professionnelle, jeune encore, qui me le démontrait, sans excès, sans cris, sans tambourinages excessifs, ce qui rendait sa démonstration encore plus glaçante. 

Bien que toujours peu confiant dans mon propre jugement, j'expédiai dare-dare cette grenade dégoupillée à Michel Desgranges ; il me fit la grâce de se trouver d'accord avec moi et fit jouer ses relations occultes pour que le livre fût mis à la disposition de tous, ce qu'il est désormais.

Si vous faites partie de ceux qui pensent que le niveau monte, que l'humanité de demain sera forcément mieux, meilleure, plus douce, intelligente, cultivée, etc., que celle d'aujourd'hui, dispensez-vous d'acheter ce livre : vous risqueriez d'avoir l'impression d'un complot contre votre vision rose-bonbon de vous-même. En revanche, si vous avez envie de savoir de quelle façon votre monde s'assombrit, bascule, renonce à lui-même, alors lisez-le. Vous vous ferez de la peine, à cause de ce qu'on vous y dit, et plaisir en découvrant que des jeunes gens de France savent encore manier l'outil qu'on leur a donné en partage : leur langue ; et qu'ils espèrent toujours sauver ce que vous (nous…) avez laissé partir à vau-l'eau.

Un reproche ? Un bémol ? Oui, tout de même, un : ce pseudonyme que l'auteur a cru devoir accepter. Virgile Stark, franchement… Pourquoi pas Monsieur Spock ou Captain America ? Du reste, il n'a pas entièrement tort de s'être dissimulé derrière ce paravent : notre belle société, qui a de la liberté plein la bouche, la supporte de moins en moins, et celui qui dit la vérité court de plus en plus le risque d'être exécuté.

mercredi 1 avril 2015

L'ineffaçable différence entre elles et nous


Lorsque l'aberrante indifférenciation sexuelle actuellement à l'œuvre sera parvenue à son terme, quand les femmes n'auront plus ni seins ni cellulite, que les hommes auront été amputés des gonades et du cerveau, que tout le monde sera vêtu en Charlie de carnaval, il restera toujours un moyen de distinguer les mâles des femelles de l'espèce. Il suffira pour cela de se poster dans un hall d'entreprise muni de portillons à badge et d'observer. Tous les post-humains qui se présenteront au tourniquet leur petit rectangle de plastique déjà en main auront été les hommes ; ceux qui, obstruant le passage, passeront cinq minutes à fouiller toutes leurs poches dans le mince espoir de retrouver leur sésame seront des souvenirs nostalgiques des anciennes femmes. 

lundi 30 mars 2015

Journal pas trop littéraire


Il est plusieurs fois question de ce monsieur, en février