mercredi 18 septembre 2019

Moi, un manuscrit


Je viens de consacrer toute cette matinée – moins une quarantaine de minutes, distraites pour aller, par voies et chemins, faire gambader Charlus – à ce petit livre original et fascinant. Il s'agit d'un récit d'aventures s'étalant sur environ mille ans, à côté de quoi les pérégrinations d'un Indiana Jones passeront pour de simples promenades d'après-dîner. En dehors du “personnage” central, on en croise une foule d'autres, dont certains fort célèbres : Érasme, Henri Estienne, Thomas More, pour ne citer que les trois noms qui me viennent à l'esprit, et d'autres qui, bien que plus obscurs au profane, n'en sont pas moins, au regard de notre histoire, d'une importance capitalissime, comme aurait dit Proust. Pour en savoir plus…

Eh bien, ma foi, pour en savoir plus, on commencera par “cliquer” sur l'illustration ci-dessus afin de l'agrandir, ce qui rendra lisible le texte de couverture, lequel n'est rien d'autre que le début du premier chapitre. Ensuite, il n'y aura plus qu'à embarquer et à sillonner l'Europe en tous sens, à la suite de cette Anthologie palatine, vieille dame millénaire encore capable de séduire, d'amuser, d'instruire, et peut-être même de choquer.

mercredi 11 septembre 2019

Pour une nouvelle croisade féministe


Depuis quelques jours, la progressistosphère est toute bruissante d'indignation, en raison d'une vague d'homophobie – ne devrait-on pas plutôt dire, dans ce cas précis : une ola d'homophobie ? – qui déferlerait sur les tribunes et les pelouses des stades, semant la mort, le chaos et la désolation, telle une peste noire dans la France médiévale. Homophobie car, si j'ai bien compris, supporters, joueurs, arbitres, marchands de glaces en cornets : tout le monde s'entre-traiterait volontiers d'enculé. Ce qui semblerait signifier que, dans l'esprit de ces êtres, sans doute un peu frust(r)es, l'enculage serait un domaine exclusivement réservé à nos frères pédés.

Pour mettre fin à de tels préjugés, évidemment inacceptables (on est quand même en 2019, quoi, merde !), je pense qu'il est grand temps que nos sœurs de combat, nos défonceuses de plafond de verre, nos vaillantes féministes en un mot, se lancent dans une nouvelle croisade, en exigeant des pouvoirs publics la mise en place d'une sodomie strictement paritaire.

mardi 10 septembre 2019

Les forçats du travail de deuil


Bel éclat de rire tout à l'heure, à propos de cette affaire de Caravelle, abîmée en mer entre Nice et Ajaccio en 1968, dont j'ignorais absolument tout et pour laquelle Macron vient de demander la levée de je ne sais quelle classification “secret défense”. De toute façon, mon hilarité ne venait pas du dossier lui-même, dont je me fous rigoureusement, mais de la phrase prononcée par l'avocat niçois qui s'occupe de cela, et qui ne semble pas du tout effrayé par la menace du ridicule. Voici ce qu'a déclaré Me Sollacaro : « Tous les feux sont au vert pour qu'il y ait une reconnaissance politique pour dire voilà ce qu'il s'est passé. Les morts pourront reposer en paix, et les familles faire leur deuil. »

Bon, on lui accordera par indulgence spéciale le cliché fourbu de ces feux qui ont l'amabilité de passer au vert quand on leur demande, y compris en pleine mer. On trouvera déjà plus incongru le fait que les morts aient pu continuer à s'agiter durant tout ce temps au lieu de reposer en paix comme c'est habituellement leur tendance. Mais ce que je trouve irrésistible, c'est cette conclusion à propos des familles qui vont pouvoir “faire leur deuil”. On peut en effet imaginer leur soulagement : 51 ans passés à attendre, à se retenir de rire et de sourire, à se contraindre à la triste figure, à verser des torrents de larmes chaque matin, comme si c'était toujours le premier depuis l'accident… tout cela parce qu'il n'était pas question de “faire son deuil” avant de tout savoir sur les circonstances du crash. Comme il a dû leur paraître long, ce demi-siècle, à nos toujours sanctifiées familles-de-victimes ! Comme il devait leur tarder qu'il finisse, ce Jour des morts éternel !

Le pis est que, sans doute, leur calvaire n'est pas terminé, mais va seulement changer de nature. Parce qu'enfin, après un demi-siècle passé sous les crêpes noirs, on peut imaginer que nombre de ces affligés à perpète doivent aujourd'hui avoir, à la louche, entre 90 et 120 ans : allez donc vous attaquer à un travail de deuil digne de ce nom à des âges pareils ! En tout cas, voilà un record de “deuil en longueur” qui va être bien difficile à battre, c'est déjà une belle consolation. 

À moins qu'on ne retrouve inopinément, un de ces jours prochains, quelque par entre Castille et Estrémadoure, une ou deux familles-de-victimes des marins de ce galion espagnol coulé dans des circonstances mal élucidées au large de Saint-Domingue, en l'an de grâce 1562… Mais comment dit-on travail de deuil, en langue cervantessienne ?

dimanche 8 septembre 2019

Transmutation oblique de l'Un un en Un plusieurs

Ne reculant devant rien, j'ai choisi pour titre de ce billet à haute concentration philosophique celui de la thèse soutenue autrefois par Anicet Broutard, titulaire de la chaire d'ontologie créative au Collège de France, et accessoirement l'un des plus réjouissants personnages du nouveau roman de Michel Desgranges. Pour ceux qui ont eu le bon goût et le plaisir de lire Une femme d'État, du même et chez le même éditeur (Les Belles Lettres), il s'agit là du second tableau de ces Mœurs contemporaines dans l'étude desquelles notre auteur s'est courageusement et brillamment lancé. Et Dieu seul sait, peut-être, jusqu'où cette exploration le mènera !

D'emblée, le lecteur des Philosophes est plongé dans la tragédie la plus radicale. Anicet Broutard, déjà évoqué, se trouve dans un rayon de supermarché, son philosophone à la main et dûment branché, lequel appareil vient de lui rappeler qu'il est censé rapporter à Mélanie, sa douce épouse (et savoureux personnage, elle aussi !), un bidon de produit adoucissant pour le linge. Et c'est le drame :

« Il n'y avait pas un bidon du produit recherché, mais exactement onze, de marques et de contenances différentes, qui semblaient tous avoir les mêmes qualités, et de manière également superlatives. Il se trouvait donc devant ce que son École nommait un être-totalité plurielle et ses collègues mathématiciens un ensemble, et il allait devoir rassembler forces, énergie et même courage pour provoquer dans ladite totalité une rupture radicale en en extrayant un élément ; […] »

On ne déflorera aucun suspense en révélant qu'Anicet Broutard va piteusement échouer dans cette mission. Mais, dès ces deux ou trois premières pages, le lecteur se retrouve plongé dans un monde délirant, asilaire, psychiatriquement administratif, auquel, en essayant de le penser, nos malheureux philosophes ne font qu'ajouter un peu plus de confusion, une rasade d'irréalité supplémentaire. Et le lecteur, déjà réjoui par le sens du cocasse et du saugrenu que déploie l'auteur, et qui semble inépuisable, se dit qu'il se trouve en face d'une pochade qui va lui faire passer un bien agréable moment d'hilarité bon enfant. 

Il se trompe.

Oh ! certes, il va rire beaucoup et souvent, ce lecteur ! À chaque paragraphe, en vérité. Mais, parallèlement, il va sentir poindre en lui une sourde inquiétude. Quelque chose comme cette à peine perceptible amorce de douleur que l'on ressent juste avant qu'un mal se déclare pour de bon. Car ce monde totalement fou, pris dans les rets d'une bureaucratie qui aurait fait reculer Kafka lui-même, il va se mettre assez vite à lui en rappeler un autre, et de plus en plus à mesure que les pages se tournent. Le nôtre, évidemment. Pas le nôtre dans tant de mois ou dans X années : non, le nôtre maintenant. Michel Desgranges n'est pas un caricaturiste, c'est un portraitiste. Ou, si l'on préfère, un paysagiste. Il rend compte très scrupuleusement de ce qu'il voit autour de lui, autour de nous, mais en ayant pris soin de faire tomber les palissades équitables et bariolées qui tentent de dissimuler la réalité des villes, et s'être employé à laver les couches de maquillage citoyen dont nos contemporains se peinturlurent la face avant de s'exhiber à l'air libre.  Si bien que ce que l'on prend d'abord pour les trouvailles cocasses d'un satiriste hors pair sont en fait les observations objectives d'un moraliste qui n'estime même plus nécessaire de se moquer : il lui suffit de mettre dans la lumière ce que nous ne voyons pas encore tout à fait distinctement pour outrager le monde, ainsi que le recommandait Philippe Muray. 

Je ne donnerai qu'un exemple (après en avoir coché des dizaines…) de ce phénomène. On le rencontre aux pages 166 et 167 du roman. Le passage met en scène Laurent, ancien haut fonctionnaire, le seul transfuge du roman précédent, Une femme d'État. Pour des raisons que le lecteur découvrira, et qui n'importent pas ici, notre énarque a décidé de faire élire Anicet Broutard à l'Académie française. Et il voit se dresser devant lui un obstacle de taille :

« […] il découvrit qu'une forte bourrasque de parité réparatrice menaçait de perturber les prochaines élections académiques. Tout était né de quelques touitts glapis par des associations bien en cours (collectifs de poétesses violées, ethnologues abusées et romancières harcelées) qui avaient observé que s'il était bien gentil d'élire désormais autant de femmes que d'hommes, quid du passé ? D'un passé où il crevait les yeux que les différentes classes de l'Institut avaient été peuplées depuis leur création d'un nombre d'hommes infiniment supérieur à la quantité de femmes auxquelles fut octroyé un habit vert ? Il était facile de faire le compte (il fut fait, par un collectif de doctorantes en muséographie) et d'en déduire combien de femmes devraient désormais siéger dans les diverses Académies pour que soit pleinement réparée une aussi sexiste injustice (selon les estimations d'un collectif d'intermittentes du spectacle et statisticiennes du dimanche, ce n'est qu'à partir de l'an 3029 que l'on pourrait à nouveau autoriser un homme à entrer à l'Institut). »

Se produit là le phénomène que j'évoquais plus haut. Dans un premier temps, le lecteur laisse fuser un petit rire sardonique, tout en rendant hommage à l'imagination de l'auteur. Aussitôt après son rire se fige, lorsqu'il acquiert l'intime mais absolue conviction que, au moment même où Michel Desgranges écrivait le paragraphe qu'on vient de lire, quelque part en Europe, ou en Amérique du Nord, les membres et membresses d'une quelconque association lucrative sans but étaient bel et bien en train de réfléchir à cette même parité réparatrice. Et de le faire très sérieusement, avec le soupçon d'indignation vertueuse nécessaire. Et il en va à peu près de même pour les situations et péripéties a priori cocasses qui ne cessent de survenir à flot presque continu : c'est parce qu'elles ne sont cocasses qu'a priori qu'elles deviennent rapidement inquiétantes, ou au moins refroidissantes.

Il s'ensuit que le lecteur, d'abord enclin à se moquer des malheureux philosophes qui se débattent dans cette gabegie et tentent de la penser, ce lecteur se met à s'apitoyer sur eux, éprouverait bientôt le besoin de les réconforter. Bref, s'il continue à bien voir leur imposture, et s'il n'est pas encore prêt à faire d'eux des héros, il lui semble nettement qu'ils sont perdus dès le départ, condamnés d'avance. Et il se sent tout disposé à les regarder comme de simples victimes.

Ce serait trop se presser. Car le livre de Michel Desgranges n'est pas un simple tableau descriptif des aberrations contemporaines, même s'il est aussi cela, et avec une puissance comique difficile à égaler : c'est surtout un roman. Ce qui revient à dire qu'il va s'y passer des choses qu'aucun des protagonistes n'aurait jamais pu prévoir, même dans ses plus lovecraftiens cauchemars. Et ce qui survient soudain va chambouler le jeu des pensionnaires de l'asile-monde aussi sûrement que le Woland de Boulgakov débarquant dans la Moscou stalinienne. Son nom, à ce Diable, à cet ancestral et implacable ennemi des philosophes depuis des amas de lustres, est encore plus terrible qu'aucun de ceux que l'on connaissait dans les siècles passés, nul ne peut le prononcer sans trembler, tant sont noires les perspectives de destruction qu'il fait planer sur notre château de cartes biseautées.

Il s'appelle… le RÉEL.

Parvenu à ce stade, le critique ne peut que s'arrêter et rentrer dans le silence. Car les effets de l'irruption que l'on vient d'évoquer passent les pouvoirs de sa plume – et même les touches de son clavier ont tendance à sauter toutes seules hors de leur support métallisé. Et puis, il sait que ce n'est pas à lui, ni même à l'auteur,  d'apporter la réponse à la question posée dès l'entrée du roman, « imposteurs ou héros ? ». C'est désormais au lecteur de s'y coller. Qu'il pense à se munir d'une gourde de gnôle et d'un gilet de sauvetage : ça va tanguer méchamment durant la traversée.

mercredi 4 septembre 2019

Shaw must go on

G.B. Shaw, 1856 – 1950

Socialiste, végétarien, antialcoolique : a priori, George Bernard Shaw possède tout ce qu'il faut pour déplaire à l'homme de bien, une sorte de trinité infernale. Mais ce même homme de bien, incarné pour l'heure en votre serviteur, est capable de passer outre ses puériles préventions et d'affirmer que les Écrits sur la musique, de ce turbulent Irlandais sont une lecture constamment excitante, souvent cocasse, toujours pertinente. Chacune de ces chroniques – qui s'étalent de 1876 à la mort de leur auteur – est un zakouski aux épices éternellement fraîches, que l'on savoure avec la gourmandise de l'affamé qui a déjà hâte de mordre dans le suivant.

Bien vite se pose la double question : pourquoi et comment puis-je m'intéresser à des chroniques journalistiques vieilles de plus d'un siècle, rendant compte de concerts où de toute façon, vivant à cette époque, je ne serais point allé – même étant londonien de souche – et au cours desquels, souvent, furent joués des musiciens dont je connaissais à peine l'existence, et parfois pas du tout ? Aussitôt, un nom, double lui aussi, a surgi à mon esprit somnolent : Paul Léautaud / Maurice Boissard ; dont j'ai lu et relu les chroniques théâtrales, pratiquement contemporaines des articles de Shaw, avec la même sorte de jubilation, alors qu'elles aussi concernaient des événements et des auteurs dont je me fichais comme d'une cerise.

C'est évidemment que, quand des articles de journaux ou de revues ont le bonheur d'être nés sous la plume non de journalistes mais d'écrivains, leur sujet n'importe presque pas – je mets ici un “presque” parce que, tout de même, je me sens plus d'appétit pour telle chronique de Shaw si elle parle de Wagner ou de Toscanini, que si elle a pour prétexte un obscur noircisseur de portée écossais ou une soprano germanique dont je n'avais jamais entendu parler. Cependant, même celles-là, je me garde de les “sauter” (je parle évidemment des chroniques…), car toutes sont susceptibles de renfermer des perles précieuses, ou quelque poche sous-textuelle de gaz hilarant – exactement de même que chez Léautaud / Boissard. 

Ajoutons, pour en terminer, que Shaw connaît aussi bien la musique que Léautaud le théâtre, ce qui semble autrement difficile au béotien que je suis en ce domaine. Mais il n'est nul besoin d'être un éminent déchiffreur de partitions pour savourer les 1500 pages de ce volume “Bouquins” : le bonheur et le plaisir sont ailleurs. Du reste, Shaw lui-même disait que son ambition était de réussir à être lu par des sourds. Par conséquent, tout comme je l'ai fait, vous pouvez y aller. Et, même s'il s'agit de musique, y aller sans mesure.

dimanche 1 septembre 2019

De Londres au Suffolk


Il se trouve que mon mois d'août fut très anglais
Surtout vers la fin.

jeudi 29 août 2019

Procès en laudation

Anthony Trollope, 1815 – 1882

Si vous ne connaissez pas Anthony Trollope, ce qui était encore mon cas voilà quelques semaines (merci au Père B. pour m'avoir incité à sa découverte), vous devriez vous précipiter sur ses romans, sans vouloir vous commander. Il en a écrit beaucoup, ce Victorien malicieux, parfois caustique, mais peu ont été traduits, et on les trouve principalement d'occasion. À mon avis, il peut sans difficulté, dans la littérature anglaise du XIXe siècle, prendre toute sa place auprès de Dickens et de Thackeray, pour ne parler que de ses stricts contemporains. D'ailleurs, il ne m'a pas attendu pour l'occuper, je crois. Le roman par lequel je l'ai découvert s'intitule Les Tours de Barchester : livre foisonnant, drôle, assez mordant, sarcastique et néanmoins bienveillant, mettant essentiellement aux prises les hommes d'Église (anglicane, l'Église, ce qui nous vaut quelques portraits d'épouses, de fiancées, etc. plutôt croquignolets) d'une ville imaginaire, leurs manœuvres pour conquérir de minuscules pouvoirs ou le cœur et la main de jeunes filles convenablement dotées, voire de veuves encore attrayantes. 

J'ai enchaîné presque directement sur un autre copieux roman du même : Quelle époque ! (en v.o. : The Way We Live Now). Cette fois, nous plongeons dans les milieux politiques, financiers, aristocratiques de Londres et du Suffolk. On y trouve un lacis d'intrigues diverses et pourtant liées, des portraits savoureux… et toujours des jeunes filles et des dots, ainsi que – ça va ensemble – de jeunes lords désargentés, souvent joueurs et alcooliques, ceci expliquant en partie cela. C'est sans doute par ce roman-ci que je conseillerais pour l'instant d'aborder Trollope. Je dis “pour l'instant” car j'ai demandé à Herr Momox de m'en expédier trois autres, et il n'est pas impossible que, dans ceux-là, se trouve une perle encore plus rare.

À la page 362 de l'édition Fayard, Trollope lance une idée que j'ai trouvée judicieuse. Nous sommes au beau milieu d'une campagne électorale : il s'agit d'élire et d'envoyer aux Communes le nouveau député de Westminster. L'un des candidats, qui est aussi le personnage pivot du roman, Mr Melmotte, est un financier richissime, ou s'affichant tel, d'extraction incertaine, qui s'est lancé dans la campagne avec tout le poids de ses relations et de l'argent qu'il manie. Il me fait un peu penser à Robert Hersant lorsqu'il tentait de devenir député de Neuilly, en 1978, et que, malgré son argent et l'artillerie lourde de ses journaux, il s'était fait renvoyer dans le mur par la très aristocratique Florence d'Harcourt. Dans le roman, un journal se lance dans une contre-campagne systématique, destinée à barrer la route au “nouveau riche”, avec tous les risques de procès en diffamation que cela pourrait entraîner. Et, à cette occasion, Trollope fait la remarque suivante, à laquelle je voulais venir :

« On n'a jamais traîné devant les tribunaux […] un propriétaire ou un rédacteur en chef de journal parce qu'il a attribué une dimension quasi divine à un très médiocre spécimen de l'humanité mortelle. On n'a jamais réclamé des dommages et intérêts à un homme, parce qu'il a attribué à quelqu'un des mobiles nobles. Ce serait peut-être bon pour la politique, pour la littérature, pour l'art – et pour la vérité en général, s'il était possible de le faire. »

Je ne sais pas si ce serait bon, mais je suis sûr que ce serait hautement réjouissant. On pourrait appeler cela des procès en laudation, qui fonctionneraient selon le même principe que leurs frères en diffamation, mais en situation inversée. C'est ainsi, par exemple, que l'on verrait traîner devant les tribunaux – on pourrait même créer une chambre correctionnelle spécialement à cet effet – un journaliste qui aurait écrit que M. Balkany est un homme politique désintéressé, se souciant uniquement du bien de ses administrés. Il serait tôt rejoint par un imprudent animateur de télévision ayant affirmé que tel ou tel imam de banlieue parisienne est un homme de tolérance et de paix, etc. Cela reviendrait, au fond, à compléter les procès contre des phobies de plus en plus nombreuses par des condamnations pour philies ô combien rafraîchissantes.

Je vous laisse méditer sur cette joyeuse perspective, sur ces lendemains rigolards. En attendant, lisez Anthony Trollope, vous vous en trouverez bien.

mardi 20 août 2019

Le caviar à la brouette


Il y a quelques jours de cela, sous un billet particulièrement échevelé qu'elle venait de publier à propos du féminicide, ce nouveau cheval à bascule de nos sœurs de combat, je laissais à la très-charmante Élodie un commentaire qui se voulait en bonne partie humoristique. C'était une façon comme une autre de lui montrer que j'étais passé par chez elle, si on veut, et je crois bien qu'elle l'a pris ainsi. Là-dessus, surgit un énergumène congestionné qui, à son tour, laisse le commentaire suivant, adressé directement à la maîtresse des lieux :

« On se demande pourquoi vous répondez à ce gros beauf enfariné, tortillant son gros cul merdeux, qu'est ce Goux dégoûtant. Ce con mérite à minima le mépris, au pire un crachat sa sale gueule de pédant. »

En tant que pédant estampillé, je me suis empressé de signaler à l'éructant énervé que dans l'expression a minima, il ne fallait pas mettre d'accent sur l'a. Mais ce n'est pas mon objet. Ce qui m'a fasciné (enfin, n'exagérons rien…), c'est de constater, une fois de plus, à quel point certaines créatures, d'un ordre probablement inférieur, mais je ne suis pas zoologue, ignorent tout du maniement de l'injure, de l'insulte, de l'épithète infamante, etc. Et, de ce fait, sont capables, par leur maladresse, de les rendre tout à fait inoffensives. Ils sont inaptes à voir que les insultes sont comme des perles, qui ne prennent tout leur éclat que solitaires et soigneusement serties : l'accumulation sans mesure les affadit, éteint leurs couleurs, brouille leurs reflets, finit par les rendre aussi indiscernables que de vulgaires cailloux. C'est comme d'ajouter dix litres d'eau à trente centilitres d'un grand cru, dans l'espoir d'obtenir davantage de vin et donc d'ivresse : on ne multiplie, à boire le mélange, que les envies de pisser.

Il y a même des effets franchement négatifs : on s'est imaginé cracheur de venin et l'on n'a, au bout du compte, rien fait d'autre que dégobiller sur son propre plastron. Simplement parce que l'olibrius a confondu la richesse et l'excès, ce qui arrive souvent aux esprits rudimentaires. Or, l'excès juge celui qui s'y adonne, de manière souvent implacable et irréversible. Si vous vous présentez chez des amis et leur tendez une jolie boîte de caviar (attention à ne pas rompre la chaîne du froid, malheureux !), vous passerez pour un hôte raffiné. Mais si, empoigné par l'hubris, vous déversez sur leur paillasson une pleine brouette de grains de beluga, il y a grand risque que l'on vous tire longue figure.

Mais allez donc faire comprendre ce genre de subtilité byzantine à un hominidé ne sachant même pas écrire a minima

jeudi 15 août 2019

Puisque nous sommes au jour de Marie…


Vous y dansiez petite fille
Y danserez-vous mère-grand
C’est la maclotte qui sautille
Toute les cloches sonneront
Quand donc reviendrez-vous Marie

Les masques sont silencieux
Et la musique est si lointaine
Qu’elle semble venir des cieux
Oui je veux vous aimer mais vous aimer à peine
Et mon mal est délicieux

Les brebis s’en vont dans la neige
Flocons de laine et ceux d’argent
Des soldats passent et que n’ai-je
Un cœur à moi ce cœur changeant
Changeant et puis encor que sais-je

Sais-je où s’en iront tes cheveux
Crépus comme mer qui moutonne
Sais-je où s’en iront tes cheveux
Et tes mains feuilles de l’automne
Que jonchent aussi nos aveux

Je passais au bord de la Seine
Un livre ancien sous le bras
Le fleuve est pareil à ma peine
Il s’écoule et ne tarit pas
Quand donc finira la semaine

dimanche 11 août 2019

De l'ignominie communiste en période de libération


D'anti-allemand et anti-pétainiste qu'il était durant toute la guerre, le journal de Jean Galtier-Boissière devient, dès la Libération, d'un anti-communisme d'autant plus efficace qu'il est toujours d'une ironie cinglante. Toute personne idéalisant encore les FFI (les fifis) et continuant de vouer un culte à tous les ignobles personnages du PCF, les Thorez, les Duclos, les Aragon, et tant d'autres dont les noms ne méritent pas de ressortir des poubelles de l'histoire où ils sont enfouis, tous ces naïfs (au mieux) et crétins (au pire) se devraient de lire ce journal. Ils verraient, au jour le jour et suivant des faits bien précis, jusqu'à quel degré d'ignominie sont descendus les communistes. Là encore, je parle des dirigeants communistes, et non de l'immense troupeau d'imbéciles qui les suivaient sans piper, décervelés qu'ils étaient par une propagande de tous les instants, honteuse, grossière mais très efficace sur leurs esprits faiblards. Ils verraient, ces lecteurs, à quel point fut troublant (et parfaitement mis en lumière par Galtier) le parallélisme entre les méthodes de l'occupant nazi, pour étouffer toute velléité de contestation, et celles du “parti de la Résistance” visant exactement au même but. Et, accessoirement, à faire oublier, dans le tintamarre de ses surenchères, son engagement “collabo” entre septembre 1939 et juin 1941.

Jean Galtier-Boissière, Journal 1940 – 1950, Quai Voltaire, 1077 p. 

samedi 10 août 2019

Palinodies sabbatiques


Depuis quelques jours, le dénommé Guy-Alain Bembelly, alias le Lyonnais exotique, affiche en tête de son blog un tableau d'André Derain ; qu'il accompagne d'une dizaine de lignes prétentieuses et amphigouriques, comme c'est son habitude. Je m'étonne beaucoup de son choix, lui si chatouilleux de la déviance idéologique, si fin détecteur de la plus légère nauséabonderie : personne ne lui a dit que son peintre élu avait, à l'automne 1941, fait partie du tristement célèbre “voyage à Berlin” ? Ni que le même artiste avait, quelques mois plus tard, en juin 1942, été invité à la réception parisienne donnée en l'honneur d'Arno Breker, le sculpteur favori de Hitler, et qu'on l'y avait vu, tout sourire, entouré d'inaltérables démocrates tels que Brasillach, Luchaire ou Déat, toute cette petite bande évoluant sous le regard attendri d'Otto Abetz ? 

Ou bien, en mettant ainsi Derain à l'honneur, notre bon petit gone de la Croix-Rousse n'aurait-il fait que laisser enfin, à son esprit défendant, s'exprimer d'informulées fascinations fascistes qui le tarauderaient depuis toujours, des pulsions de désir inconscientes envers la grande épopée nazie qui n'en pourraient plus de mijoter sous le couvercle progressiste ? Je me demande s'il ne faudrait pas transmettre tout de suite ce dossier explosif et vaguement méphitique au camarade Roland P., alias Gauche de combat, alias d'alias Adolfo Ramirez : lui saura sûrement quoi faire. Non, parce que, si on ne réagit pas tout de suite et énergiquement, dans trois semaines, le mal gagnant, on aura droit, entre Bellecour et Terreaux, à la grande rétrospective Léni Riefenstahl : ça fout un peu la trouille.

jeudi 8 août 2019

Charlus II et Nicolas 1er :


 En version posée…



… et façon selfie !

mercredi 7 août 2019

Tout pour le tsar


Je vais récupérer Nicolas 1er, tsar breton du Kremlin-Bicêtre, à la gare de Vernon, à six heures moins le quart, pour peu que la SNCF respecte ses engagements horaires. Tout est en ordre pour le recevoir selon son rang : bière et vins blancs sont au frigo, les fromages en vont sortir bientôt, la blanquette de veau n'attend plus que d'être doucement mise à réchauffer, le tiramisu est prêt. En outre, j'ai fait disparaître les mouches mortes jonchant les parquets, de manière à ce que l'hôte n'ait pas l'impression d'être reçu dans une bauge. J'ai même ramassé les merdes de Charlus ponctuant le jardin, bien que l'auguste visiteur ne soit guère du genre à aller spontanément gambader dans l'herbe. Il était au départ question qu'il nous arrive flanqué de son garde du corps nègre, mais celui-ci s'est honteusement défilé : il y a des remises en esclavage qui se perdent. Enfin : pour n'être que tripartite, la conférence promet d'être tout de même joyeuse, avinée, calorique et volubile.

lundi 5 août 2019

Une famille des années 60…


Ma sœur Isabelle étant née en décembre 1964, j'en déduis que cette photo – dont je me souviens parfaitement : mon père était tout fier de son nouvel appareil qui possédait ce qu'on appelle, je crois, un “déclencheur à distance”, ou “différé” ; enfin, on voit ce que je veux dire –, que cette photo, donc, a été prise au tout début de 1965, vu le très jeune âge de la benjamine, dans les bras de notre mère. Je suis assis au centre, très reconnaissable grâce aux bretelles. Philippe se croise les bras, sans doute pour se faire passer pour plus sérieux qu'il n'est, ou bien parce qu'il s'est cru dans une photo de classe. Quant à mon père, son sourire un peu crispé s'explique par le fait qu'il lui fallait se dépêcher de s'installer, son cadet dans le giron, avant que le déclencheur automatique fasse son office. C'était à Lahr, Allemagne, et nous avions, tous, la vie devant nous.

jeudi 1 août 2019

D'un journal à l'autre


Il fut l'hôte permanent de ce mois de juillet.

dimanche 28 juillet 2019

Ernst et Paul


Le 13 août 1944, alors qu'il va quitter Paris d'une minute à l'autre, l'un des derniers appels téléphoniques d'Ernst Jünger est pour Paul Léautaud. En quelques phrases rapides, ils se disent l'estime qu'ils ont l'un pour l'autre, et leur souhait commun de pouvoir se revoir, une fois le cauchemar général dissipé. Deux hommes, deux écrivains, qui sont à la fois dans la guerre et au-dessus d'elle.

samedi 27 juillet 2019

Les voleurs de phare


Dans le Maigret qu'elle est occupée à relire, Catherine vient de tomber sur l'expression : piquer un phare. Pour la tranquillité de l'esprit, on préfère supposer que la bourde incombe à un ouvrier typographe saoul plutôt qu'à Georges Simenon lui-même. Cela nous a aussitôt fait repenser, tous les deux, à ce jeune reporter d'un grand hebdomadaire populaire français ne paraissant pas le dimanche qui, dans l'un de ses articles, avait parlé de découvrir le poteau rose

mercredi 24 juillet 2019

Pisseuse climatique


Toujours plongé dans son journal, je songeais tout à l'heure aux ricanements et aux imprécations de Léautaud s'il avait pu assister à cette pantalonnade toute récente, d'une pisseuse scandinave reçue à l'Assemblée nationale, avec tous les honneurs et un sérieux papal, pour y parler… du climat. Je lis çà et là que quelques députés ont tout de même évité que le ridicule de l'Assemblée fût complet, en protestant contre une telle guignolerie. J'ai peur que leur voix ne soit pas suffisante pour éviter le naufrage. Ces histoires de “dérèglement climatique” (comme si le climat avait jamais été “réglé” ! et par qui ?) tourne au barnum mystico-millénariste le plus réjouissant. Et ce sont les mêmes esprits forts qui viendront dauber sur les superstitions religieuses : ils sont en plein dedans, la transcendance en moins ; mais avec, en plus, la perspective se rapprochant chaque jour davantage d'être cruellement démentis par les faits. Cela ne les gênera d'ailleurs pas : lorsque le grotesque les aura entièrement recouverts, il y a fort à parier qu'ils auront déjà oublié leurs prédictions à la Philippulus et enfourché d'autres canassons fantasques.

lundi 22 juillet 2019

Nous autres, femmes noires…


[…] maintenant qu'on en parle, je m'étonne que l'on n'ait pas encore vu surgir, sur les plateaux de télévision ou entre les colonnes des journaux, quelque leucoderme ravagé de modernité, venant assurer aux populations somnolentes qu'il importera désormais de le considérer comme un noir, car c'est à la suite d'une tragique erreur de la nature qu'il est né dans une peau blanche, alors qu'il se sent, et est assuré d'être, “noir dans sa tête”. 

L'idéal de la modernité deux-en-un serait évidemment de dégotter un homme blanc qui affirmerait être en réalité une femme noire ; et si possible lesbienne, ce qui lui permettrait de continuer à baiser comme avant, voire davantage, sans être obligé de franchir le passage, toujours un peu délicat, qui mène de l'hétéro à l'homosexualité, sans passer par la case “bi” ni recevoir vingt mille. Avec un peu de chance et de persévérance, il pourrait peut-être même gagner l'Eurovision d'ici un an ou deux.

Dans le même ordre d'idée, on se prend à rêver qu'un jour prochain, au fond capitonné de l'une de ces unités psychiatriques qui font l'orgueil de notre beau pays, un fou – pardon : une personne en situation de non-conformité psychique –, qui jusque-là se prenait pour Napoléon Bonaparte, apparaisse au personnel soignant nimbé d'une sorte d'aura fluo et clame de sa belle voix de basse-taille qu'il sera dorénavant Joséphine de Beauharnais.

C'est pour le coup que la compétition serait rude, à la prochaine Eurovision.

samedi 20 juillet 2019

Léautaud futurologue


C'est la guerre, l'envahisseur est partout. Non, ne bougez pas, restez tranquillement installés devant votre écran : je veux dire que, où je suis rendu du Journal littéraire, août 1940, les lou-ou-ou-ou-oups sont entrés dans Paris, également dans Fontenay-aux-Roses. Paul Léautaud, qui bien entendu n'a pas bougé de chez lui durant ce qu'on a appelé l'exode, se déclare lui-même très excité par les événements ; et, de fait, ses notations quotidiennes deviennent de plus en plus nombreuses et fournies. Son journal, s'il ne l'était déjà, devient passionnant, en ceci qu'il se fait la caisse de résonance de tous les bruits et rumeurs que son auteur attrape au vol ici ou là, et qu'il permet donc de se faire une idée assez juste de ce que pouvait être, en ces premières semaines d'occupation allemande, l'étonnant tissu d'informations vraies et de théories délirantes dans lequel les gens – et lui comme les autres – essayaient de retrouver quelques repères, deux ou trois points fixes. Léautaud a souvent des idées absurdes, en tout cas fausses, lorsqu'il se mêle de conjecturer au sujet de l'avenir, immédiat ou plus lointain. Cependant, il lui arrive de lire correctement dans sa boule de cristal ; comme ce 6 août, par exemple :

« L'aviateur Lindbergh a donné son opinion sur la guerre actuelle, la question de l'Angleterre et celle de l'Amérique. Le Matin publie cela. Parce qu'il a traversé l'Atlantique, cet individu se croit un grand politique. Il tranche des problèmes les plus importants aujourd'hui, universellement. C'est à se tordre ! […] À ce train, nous verrons un jour un champion de boxe, une vedette de cinéma ou un coureur automobile s'ériger en grand diplomate. Ce sera la dégringolade qui continuera, commencée avec les bavards de la Révolution française. »

Ce n'était pas si mal pressenti. On se souvient que, deux ou trois ans plus tôt, Ortega y Gasset avait roidement “ramassé” Albert Einstein, lui disant en substance qu'être un grand physicien ne lui conférait pas automatiquement la capacité de comprendre mieux que le premier quidam la guerre civile espagnole, ni par conséquent le droit de raconter n'importe quelles sottises à son sujet, comme il venait de le faire par voie de presse.

Tous les deux étaient simplement en avance de quelques décennies sur les événements, et surtout Léautaud : il fallait encore attendre que les Ardisson et les Ruquier viennent à maturité pour que s'ouvrent grand les micros et que se déversent sans barrage les flots de la bêtise péremptoire.

jeudi 18 juillet 2019

La méthode Coi


J'ai finalement trouvé le moyen de ne plus être importuné par les démarcheurs téléphoniques – que leur race soit maudite jusqu'au jour du Jugement –, ou en tout cas de l'être nettement moins. Je suis heureux de vous faire profiter de ma trouvaille. Elle est fort simple : il suffit, lorsque votre téléphone  se met à sonner, de prendre la communication… et de vous abstenir de communiquer ; c'est-à-dire de vous cantonner dans une inébranlable expectative en demeurant impeccablement muet.  Si, par extraordinaire, votre numéro a été composé par une vraie personne, laquelle est connue de vous et a effectivement des choses à vous dire, elle va forcément, après une seconde ou deux de silence, se manifester par des sons articulés, tels que : « Allo ? », ou bien : « Machin Truc ? », ou encore : « Il y a quelqu'un ? », voire : « Sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille », mais c'est nettement plus rare.  Si cela se produit, c'est que vous êtes toujours dans la vie réelle, le monde d'avant : comportez-vous alors comme vous en avez l'habitude. Dans le cas contraire, qui tend à devenir le plus fréquent,  il peut se passer deux choses, exclusives l'une de l'autre :

1) Une voix féminine enjouée et enregistrée vous félicite d'avoir gagné un superbe… (Là, en principe, vous avez déjà raccroché) ; ou bien, moins enjouée mais tout aussi féminine, vous informe qu'une anomalie a été détectée dans votre… (clic !). 

2) Dès que vous-même avez dit “allo ?”, ou bien “j'écoute !”, ou encore “l'espoir luit comme un brin de paille dans l'étable”, une voix non enregistrée mais toujours féminine va se manifester sans attendre, avec un accent blédard fleurant bon les ruelles tortueuses et les murs blanchis à la chaux, pour vous demander si vous êtes bien Monsieur Goux, ou Monsieur Didier, vu qu'elle ne fait pas la différence entre votre nom et votre prénom – un peu comme vous avec Abdelaziz et Bouteflika. Bien entendu, comme vous êtes un être civilisé, c'est-à-dire en voie de disparition, vous répugnez à raccrocher au nez d'une demoiselle, fût-elle ultra-méditerranéenne, et vous voici donc embarqué dans des phrases maladroites, des excuses empêtrées, des interruptions vicieuses – tout cela vous faisant complètement perdre le fil de ce qu'était occupé à vous raconter Paul Léautaud, en son entrée de journal du 18 avril 1938, alors que, justement, André Gide venait d'entrebâiller la porte de son bureau du Mercure de France. Bref, vous finissez tout de même par vous débarrasser d'Aïcha, mais vous sentez bien que le sourd agacement qui subsiste en vous va mettre un certain temps à s'évacuer. Du coup, vous plantez là Gide et Léautaud, pour sortir fumer une cigarette sur le balcon, ce qui n'est pas très bon pour votre santé…

Or, grâce à ma méthode – que nous devrions, j'y songe, nommer la “Méthode Coi” –, vous pouvez vous épargner de tels désagréments. En effet, l'expérience a prouvé que si, après avoir empoigné le récepteur, on restait absolument silencieux, dans plus de neuf cas sur dix la communication s'interrompait d'elle-même, sans qu'aucune Zoubida ne se soit manifestée, ni même aucun son fait entendre. Ce qui vous a permis, à vous, de prendre la communication puis de l'abandonner sans pour autant interrompre Léautaud, puisque rien ni personne n'est venu vous distraire de lui.

Pourquoi, si l'on ne prend pas l'initiative de la parole, la communication s'interrompt-elle presque toujours, avant même d'avoir commencée ? Diverses hypothèses et théories sont en cours d'élaboration, au 19 de la rue de l'Église, ce sera pour une prochaine fois : je ne voudrais pas, m'étalant indûment, faire plus de tort à Léautaud que le fléau dont nous venons de parler ; je sens qu'il ne me le pardonnerait pas.

lundi 15 juillet 2019

En grève de La Grève

Alissa Zinovievna Rosenbaum, dite Ayn Rand, 1905 – 1982.

Sur le site de Contrepoints, Damien Theillier (“Monsieur Crevette”, pour les initiés…), professeur de philosophie, libéral voire libertarien en acier trempé – et néanmoins homme hautement fréquentable –, donne à ses lecteurs quinze conseils de livres à emporter en vacances. Quatorze d'entre eux ne m'intéressent nullement, dans la mesure où ce sont des ouvrages traitant principalement d'économie, ou d'économie politique, ou d'autres domaines du même ordre, qui tous me plongent dans un ennui profond, presque belle-au-bois-dormantesque. Mais, au milieu de ceux-là, il encourage à lire La Grève d'Ayn Rand, en présentant celle-ci comme une grande romancière. Là, je regimbe, mon cher Damien, je regimbe même nettement ! 

Je l'avoue : je n'ai pas lu ce roman-ci ; mais sur les conseils enthousiastes des époux Theillier, dispensés un jour que je déjeunais chez eux, en me forçant à ne boire que de l'eau car il fallait bien que je ramenasse la voiture à la maison ensuite, je me souviens d'avoir acquis son autre roman, Fountainhead, adapté au cinéma par Vidor (avec Gary Cooper) sous le titre français de Le Rebelle.Quelques jours plus tard, parvenu à grand-peine, et avec moult énervements, au bout de cet indigeste pavé, je m'étais fait la réflexion que Mme Rand était peut-être un penseur d'importance, un authentique luminaire libertarien, mais qu'elle ne serait jamais romancière ; en tout cas, qu'elle ne l'était nullement au moment où elle avait écrit et publié cette chose. Je pourrais développer, mais je n'en ai guère l'envie. En tout cas, je doute fort qu'elle se soit soudainement muée en grand écrivain de romans, entre son premier et son deuxième livre, celui que recommande si chaudement Damien Theillier : son Rebelle était si pâteux, si démonstratif, le personnage principal en était si faux, si horripilant, que je ne pense pas qu'elle ait pu faire beaucoup mieux ensuite, la distance étant vraiment trop grande entre ce que j'ai eu le malheur de lire et ce que j'appelle un vrai roman. 

Je continuerai donc à faire grève de cette Grève-là, n'en déplaise à l'un de mes deux philosophes préférés. Mais enfin, vous ferez, mes chers douze, exactement comme vous voudrez.

dimanche 7 juillet 2019

Léautaud et Gainsbourg connaissent la musique


Extrait du Journal littéraire de Paul Léautaud, en date du 13 juillet 1931 – qui tombait cette année-là un lundi. On retrouvera le passage en question dans le deuxième volume du Mercure de France, aux pages 812 et 813. Voici :

« Il y aurait un petit chapitre à écrire contre la musique, comme l'art le plus primitif, le plus sauvage, celui qui s'adresse le plus, pour ne pas dire uniquement, à nos sens, à notre instinct. L'origine de la musique est certainement l'homme primitif, tapant en cadence deux morceaux de bois l'un contre l'autre et gigotant en cadence avec ces frappements. Un enfant au bord de la mer, qui entend le bruit du roulement des vagues et cherche à l'imiter avec sa bouche : hou-hou, hou-hou… fait de la musique. C'est à la musique que le plus grand nombre, les parties les plus basses de la société sont le plus sensible. Il n'importe pas de savoir quelle musique. C'est de la musique, ce point suffit. Voyez partout le pullulement des phonographes ou des gramophones. A tous ces gens, l'idée ne serait pas venue d'avoir des livres, de se former une bibliothèque. La musique devenue possible à domicile, ils se sont jetés dessus et chaque soir se repaissent de ce vacarme sonore. Preuve que la musique s'adresse aux parties les plus primitives de notre être : je vais quelquefois dîner à Robinson, dans une guinguette. Un affreux gramophone doublé d'un haut-parleur jette sur les dîneurs les flots d'une musique basse et scandée, et je sens naître, sourdre en moi je ne sais quelle envie de me lever et de m'élancer à gigoter comme le dernier sauvage de la plus lointaine peuplade aux sons du tam-tam de sa tribu. Non, ce n'est pas l'intelligence, l'esprit, la faculté de méditation, les parties nobles de son être qu'atteint et que satisfait la musique, et ce n'est qu'un mot qu'elle est le premier des arts. De son plus bas degré à son plus haut elle n'est qu'un vacarme aux scandements duquel nous serions prêts à aller de sauts en sauts, sous une impulsion toute physique.

« Que vous soyez touchés par la musique des rues, celle des bastringues, celle de l'Opéra, celle de Wagner, celle de Debussy ou celle la plus dernière venue, c'est la partie nègre en nous qui est satisfaite, et la musique, quelle qu'elle soit, n'est qu'un bruit. Si bien un bruit, que la musique la plus récente est composée des bruits de l'usine, d'un chemin de fer, d'une foule, des cris d'une assemblée. Et ce que je dis ici de la musique se pourrait dire aussi de la danse : agitation toute physique, de satisfaction toute physique, dans tous les modes qu'elle revêt. On n'imagine pas un homme au cerveau pensant aimant à s'entourer du bruit d'une musique quelle qu'elle soit, ou se laissant aller à gigoter comme un pantin livré à on ne sait quelles ficelles. »

Il n'est évidemment pas anodin que ce texte ait été écrit au soir d'un 13 juillet, veille de Fête nationale, avec tout ce que cela suppose de sonores réjouissances populaires… et d'agacement chez l'homme épris de silence. Et l'on se prend à jubiler, à jubiler dans le vide hélas, en songeant à ce que pourrait écrire Léautaud si, par miracle, il avait vécu assez longtemps pour connaître nos démoniaques 21 juin post-modernes.

Laissons, en guise de bonus dominical, le mot de conclusion à Serge Gainsbourg :


vendredi 5 juillet 2019

Du presque neuf avec du déjà vieux


Alternativement avec celui de Léautaud, j'occupe mes journées de solitaire en relisant mon propre journal (panachage qui semblerait traduire une pulsion masochiste difficilement niable). J'en suis à l'année 2012 et, à la date du 8 novembre, je viens de tomber sur ceci que je vous livre :

« Je crois que, pour peu qu'on ne m'oblige pas à écouter les navrantes productions de Björk, j'aurais bien aimé être islandais ; faire partie d'un petit peuple de trois cent mille personnes, sur une île suffisamment septentrionale et lointaine pour être inaccessible aux sapajous exotiques, revendicatifs, violents, pleurnichards et inutiles ; parlant une langue délicieusement incompréhensible à tout le reste de la terre : vraiment, j'aurais bien aimé. Et je pense que je ne serais jamais sorti de ce petit périmètre, s'il m'avait été par bonheur échu. Mais français je dois continuer d'être, hélas, international et stupide. Quand va-t-on se décider à importer des elfes plutôt que des trolls ? »

Un septennat plus tard, le fait de n'être pas islandais me semble toujours aussi regrettable. Mais il est vrai que je ne sais absolument rien de cette île, ni surtout de ses habitants : peut-être, à l'instar de ces grands crétins blonds que sont leurs cousins scandinaves, sont-ils ravagés de modernité galopante, et béats d'admiration devant le moindre peuple-du-soleil venu.

Par ailleurs, deux jours plus tard, j'écrivais ceci, qui n'a rien à voir, à propos du Cousin Pons de Balzac, que j'étais alors occupé à relire :

« Je me souviens que, la première fois, j'avais été saisi d'une intense pitié pour le personnage principal, au vu des mécomptes qu'il ne cessait d'encaisser jusqu'à l'ultime conclusion. Mon sentiment est quelque peu différent cette fois-ci : Pons est une sorte de maniaque, de possédé par une idée fixe, c'est-à-dire de ces personnages qui, chez Balzac, ne peuvent que mal finir, même lorsque leur passion n'est en soi pas mauvaise, et même noble : ce n'est pas son amour des chefs-d'œuvre de l'art qui détruit Sylvain Pons, mais le fait que cet amour l'envahisse au point de supprimer tout le reste. En ce sens, il est une sorte de frère jumeau du père Goriot. Chez Pons, il y a en plus cette passion assez grossière de la bonne chère, des repas plantureux, qui le pousse à endurer sans piper mot toutes les vilenies qu'on lui fait subir, si c'est la condition pour continuer d'être invité à se goberger. Et, là, c'est plutôt au baron Hulot de La Cousine Bette, qu'il ressemble. Bref, je n'ai plus si envie que cela de le plaindre : suis-je devenu un lecteur plus lucide, ou bien serais-je en voie d'endurcissement ? »

Il serait intéressant, sept ans après, de me livrer à une lecture supplémentaire de ce Cousin, pour voir lequel des deux sentiments à son endroit est aujourd'hui le mien… ou s'il m'en pousse un troisième, tout à fait inédit.

Finalement, ce n'est pas si ridicule que cela, de relire son propre journal. D'ailleurs, en y pensant, à quoi servirait-il de tenir un journal, si c'était pour ne jamais retourner y mettre un peu le nez ?

mercredi 3 juillet 2019

À cul nu


Je découvre que, par la grâce d'une loi sur le point de devenir agissante, la fessée sera désormais interdite en France, comme elle l'est déjà ailleurs, grâce au Ciel. C'est évidemment une excellente chose : le retard de notre pays, en ce domaine, devenait difficilement supportable. Mais cette remarquable avancée n'est évidemment pas suffisante. Si on veut que les choses bougent vraiment, qu'une vraie conscience giflophobe pénètre et s'incruste dans chaque famille, qu'elle soit pluri ou monoparentale, on ne pourra faire l'économie d'une grande campagne d'information lancée auprès de notre belle jeunesse, et ce dès la maternelle. Car il est plus que temps d'instituer de vrais comportements citoyens, sous tous ces préaux où règne encore trop souvent la loi du silence ainsi que d'odieux tabous patriarcaux. Il va donc être nécessaire d'expliquer à toutes les petites têtes blondes ou brunes, filasses ou crépues, qu'il est désormais de leur plus absolu devoir de courir dénoncer aux autorités compétentes leur parent 1 ou leur parent 2, dès lors que celui-ci ou celui-là se sera laissé aller sur leur personne à quelque contact sub-dorsal un peu trop appuyé de la paume. Sinon, la loi risquerait de rester lettre morte, de se prendre une sévère déculottée, voire de finir en pantalonnade – ce qui serait proprement désespérant.

Et puis, ces files d'enfants devant tous les commissariats et officines de France, attendant leur tour de dénoncer leurs géniteurs déviants, voilà qui rappellera de doux souvenirs à tous les enthousiastes du communisme, tout autant qu'aux nostalgiques du Troisième Reich.

Si la délation n'y suffit pas, il faudra songer, dans un second temps, à équiper appartements et maisons individuelles de caméras dans chaque pièce – y compris dans les toilettes, car il y a des vicieux –, caméras dont l'installation, supportée financièrement par les propriétaires, pourra donner lieu à des crédits d'impôt. De toute façon, peu importe les moyens et leurs coûts : il est urgent que la fessée cesse. Knout que knout.

lundi 1 juillet 2019

Il est parfois bon de prendre les choses au tragique…


C'est particulièrement vrai en ce qui concerne juin.

samedi 22 juin 2019

Et avec ça, un petit morceau de Cantal ?


Pour voyager sans quitter son fauteuil, vous ne trouverez pas mieux. Surtout si vous aviez choisi la Haute-Auvergne comme but de votre pérégrination immobile. Avant ce très-précieux Dictionnaire passionné et impertinent du Cantal, Pierre Moulier, en preux Sanflorain qu'il est, avait déjà publié maint ouvrage sur ce département qu'il aime, connaît et surtout habite au plein sens de ce dernier verbe. Je me souviens notamment d'un livre consacré aux christs romans d'Auvergne qui, je n'hésite pas à le dire, a changé ma vie – ou peu s'en faut.

Ainsi qu'il est logique pour un dictionnaire, celui-ci commence à A (comme Ailleurs) et se termine à W (comme Who's who), la Haute-Auvergne étant probablement brouillée avec la trilogie terminale : X, Y et Z ; on ne saurait l'en blâmer, chacun ayant droit à ses petites fâcheries. Plutôt que passionné, ce dictionnaire aurait dû être amoureux : j'avais ardemment poussé l'auteur dans cette voie-là, qui me semblait meilleure. C'est finalement sans importance, puisqu'il est l'un et l'autre : on parlera donc de passion amoureuse, laquelle n'exclut pas la lucidité, voire, au fil de certaines entrées, une certaine vachardise goguenarde. C'est pourquoi il mérite tout autant son second qualificatif, impertinent. Et puis, si l'on n'est pas vachard au pays de la salers aux belles cornes et de l'aubrac aux yeux de velours, où le sera-t-on ?

Source de plaisirs variés (visuels, gustatifs, intellectuels, polémiques…), le dictionnaire de Pierre Moulier est aussi une mine de renseignements dont on se demande, après lecture, comment on avait pu vivre dans leur ignorance. Par exemple, saviez-vous que, en 1850, la moitié des boulangers de Madrid venaient du Cantal ? Et que, de ce fait, il n'était pas rare de croiser, entre Planèze et Margeride, de braves Auvergnates somptueusement parées de bijoux andalous. Vous découvrirez aussi les charmes prenants de la tôle ondulée, et spécialement de la tôle ondulée rouillée : ce n'est pas une blague. Bien entendu, c'est la moindre des choses, vous ressortirez de ce livre amoureux des vaches, de préférence à n'importe quelle autre bestiole imaginée par le Créateur. À ce sujet, Moulier est formel :

« Le chien est facilement obséquieux, le mouton est bête comme ses pieds, le cheval est hautain, la poule et le lapin ne méritent même pas qu'on leur donne un qualificatif, mais la vache est spontanément aimable, modeste, serviable. Tout le monde aime les vaches, sauf les psychopathes, qui sont peu nombreux, et les crétins de la ville allergiques à la campagne (il y en a). La bonhommie de cette brave et honnête créature déteint sur les gens ; cela nous fait du bien et nous rend meilleurs. Tant qu'il y aura des vaches dans le Cantal, tout ira bien. L'équilibre cosmique sera respecté et l'espoir sera permis. »

« Spontanément aimable », Pierre Moulier ne l'est pas toujours. En tout cas, cette amabilité, qui est certainement le fond de son caractère, il sait la mettre un moment en sourdine si les circonstances l'exigent. Par exemple, aux entrées “éoliennes” ou “touristes” ou “théâtre de rue”, pour n'en citer que trois. D'une façon générale, on ne peut pas dire que la festivisation obligatoire, cette murayenne caractéristique de notre époque, on ne peut pas dire qu'elle le fasse bondir de joie, dès lors qu'elle prétend imposer ses lois stupides au pays qu'il aime. Et on sent bien l'agacement qui pointe derrière son sourire, lorsqu'il nous apprend que, dans un but louable de “pipolisation de la vie rurale”, le maire communiste de Carlat avait, sous le règne de Nicolas Sarkozy, imaginé de jumeler sa commune avec un village italien appelé Bruni – ce qui eut effectivement lieu.

De précieux, le dictionnaire passionné et impertinent vous deviendra nécessaire, si jamais vous envisagiez de vous lancer dans cette branche d'activité parfois fructueuse qu'est le “roman de terroir” : avec une générosité toute cantalienne, Pierre Moulier vous fournira, à l'entrée correspondante, une douzaine de titres non encore utilisés mais en parfait état de marche, des silhouettes de personnages indispensables ainsi que quelques ébauches d'intrigues. Tout cela sans le moindre supplément de prix.

Bref, vous l'avez déjà compris : contrairement à ma détestable habitude, je vous parle aujourd'hui d'un livre réellement indispensable. Je pourrais d'ailleurs aligner trente ou quarante excellentes raisons de se précipiter sans délai sur ce dictionnaire. Finalement, pour ne pas vous retenir trop longtemps, ce qui serait une impolitesse, je n'en conserverai que deux, totalement subjectives, et donc fondamentales. Que je grouperai de la façon suivante :

Un homme qui, d'une part, affirme que le jambon de pays doit toujours être tranché épais, et qui d'autre part a l'excellent goût de citer mon cher Saint-Amant (1594 – 1661), cet homme-là mérite absolument d'être non seulement lu, mais suivi par les voies et les chemins où il prétend nous mener.

mercredi 19 juin 2019

Et si Œdipe était innocent ?


À relire la pièce, on comprend très bien pourquoi René Girard s'est penché avec autant de gourmandise sur l'Œdipe roi de Sophocle : elle est une presque parfaite illustration de ses hypothèses, concernant le bouc émissaire et son expulsion violente de la communauté humaine, afin de ramener la paix et la concorde au sein de celle-ci. 

Œdipe a-t-il tué son père, Laïos ? C'est, pour le moins, douteux. Et c'est Sophocle lui-même qui nous instille nettement ce doute, en insistant par deux fois, dans la première moitié de sa tragédie, sur le fait que le seul survivant du massacre où ont péri le roi de Thèbes et sa petite suite a formellement et publiquement déclaré ensuite qu'ils avaient été attaqués par plusieurs brigands. À fort juste titre, pour faire pièce aux accusations du devin Tiresias, Œdipe demande donc qu'on aille chercher ce témoin, devenu berger, afin qu'il redonne son témoignage. Car comme le dit un personnage – Jocaste, si je me souviens bien – « si Laïos a été tué par plusieurs, il n'a pu l'être par un seul. » Autrement dit, dans ce cas où le témoignage du rescapé serait maintenu, Œdipe, voyageur solitaire, serait du même coup innocenté du crime. Ou, à tout le moins, il subsisterait à son bénéfice de raisonnables présomptions d'innocence. 

Or, dans la seconde moitié de la tragédie, il n'est plus question d'entendre cet homme, ce témoin oculaire, que, pourtant, on est allé chercher. Même Œdipe à présent n'y pense plus, persuadé qu'il est, désormais, de sa culpabilité, comme doit l'être, d'après Girard, tout bon bouc émissaire. Une culpabilité reposant sur des coïncidences assez fumeuses, et que le témoignage du domestique de Laïos suffirait à entacher de doutes puissants. La mécanique est en marche, inexorable, ce témoignage pourtant essentiel est devenu inutile, plus rien ne doit venir se mettre en travers de la double culpabilité d'Œdipe, qui doit à tout prix être expulsé (lui-même le réclame à grands cris) pour que la peste s'éloigne de Thèbes et que les femmes puissent se remettre à enfanter, elles qui avaient fort mystérieusement cessé de le faire. 

Dans ces conditions, pourquoi Sophocle mentionne-t-il à deux reprises ce fameux témoignage, au lieu de le passer simplement par pertes et profits ? Pourquoi insister sur le fait que Laïos a peut-être été tué par une troupe de brigands et non par un homme isolé comme l'était Œdipe sur la route le menant à Thèbes ? Ne pourrait-ce être parce que lui-même, examinant de près le mythe avant de composer sa tragédie, s'est mis à nourrir une certaine suspicion à propos du prétendu parricide œdipien ? Soupçon qui, deux bons millénaires plus tard, ne semble jamais avoir effleuré Freud, qui bien entendu en avait absolument besoin pour sa quincaillerie. Soupçon qui n'effleure pas non plus le responsable de l'édition Pléiade de la pièce de Sophocle, lui qui qualifie de détail le fait que Laïos pourrait avoir été tué par une bande armée, détail sur lequel, trouve-t-il, Œdipe s'obnubile. Mais qui ne s'obnubilerait pas, à sa place, sur ce genre de “détail” qui peut vous innocenter d'une accusation infamante et rédhibitoire ?

Il reste, évidemment, qu'Œdipe a bel et bien, ensuite, devenu roi de Thèbes, couché avec Jocaste, et qu'il lui a fait des enfants. Oui, mais… est-on certain que Jocaste est bien sa mère ? Certes, Œdipe est un enfant abandonné, tout comme a été abandonné le fils de Laïos et Jocaste à sa naissance. D'accord, il a été confié à un domestique pour être lâché dans la montagne, lequel domestique l'a confié à un berger, lequel berger l'a ensuite donné à ses parents adoptifs, roi et reine de je ne sais plus quelle cité. Mais est-on vraiment sûr que ces deux nourrissons n'en fassent qu'un ? Après tout, dans la mythologie grecque, ils se comptent par douzaines (j'exagère un peu, d'accord), ces enfants que l'on abandonne à la sauvage nature, suite à un oracle funeste. Voilà une époque où vous ne pouviez pas faire un pas dans la campagne sans croiser un berger portant un enfant abandonné dans les bras ! On me dira que, dans la pièce de Sophocle, le berger en question et le messager qui a reçu l'enfant de lui se reconnaissent, ce qui est censé valoir certificat quant à l'identité royale d'Œdipe. Mais en fait, non : le messager affirme reconnaître le berger, lequel, d'abord, ne l'identifie nullement, même s'il finit par se laisser convaincre. Et tout cela pour des faits qui doivent remonter à près de 40 ans, puisque, au moment de la pièce, Œdipe a déjà eu quatre enfants de Jocaste : deux garçons, Étéocle et Polynice (les “frères ennemis” de la première pièce de Racine), et deux filles, Ismène et la célèbre Antigone, lesquels ne sont déjà plus de prime jeunesse, puisqu'on va voir, dans Œdipe à Colone, autre tragédie de Sophocle, Antigone guider les pas de son père aveugle à travers la Grèce. 

Bref, toute cette affaire est un peu louche. Heureusement, comme il est un peu tard, désormais, pour établir une éventuelle innocence de ce malheureux Œdipe, les psychanalystes peuvent continuer à roupiller tranquilles.

samedi 15 juin 2019

Et de Troie


Terminé l'Iliade ce matin. Il était temps : je commençais à en avoir plus que mon soûl, de tous ces carnages humains et de ces continuelles chamailleries divines. Oh ! je ne regrette pas le voyage, ça non ; même si les croisières en trière, ça devient vite monotone (d'autant que, la nourriture à bord, merci bien… régime crétois matin, midi et soir, il faut pouvoir supporter…). Mais enfin, il se passera longtemps avant que me revienne l'envie d'un petit séjour sous les murailles de Troie : pris entre les Danaens bien tressés et les Troyens aux chevaux bien domptés, on finirait par se prendre un mauvais coup d'estoc à la jugulaire ou un javelot perdu à la jointure des cuirasses.

D'un autre côté, c'était ma deuxième lecture d'Homère, la première remontant à mon adolescence, cet âge où on lit absolument tout, avec une gourmandise proche de la goinfrerie rabelaisienne. Or, on dit que jamais deux…

mercredi 12 juin 2019

La trottinette tueuse : droit de suite


J'ai publié hier soir, ici même, un micro-billet pour dire que m'avait fait sourire le titre suivant, lu sur Atlantico : « Paris : un jeune homme meurt dans un accident de trottinette. » Je n'avais pas pris la peine, alors, de lire l'article lui correspondant, me fichant comme de l'an 40 des détails du drame. Malgré tout, comme saisi d'un vague remords, ou d'un retour de curiosité, je viens d'y aller voir, et ne le regrette pas. D'abord parce qu'on apprend que, à plus de dix heures du soir, cet imbécile trottinettomobiliste a jugé pertinent de refuser la priorité à une camionnette, ce qui n'a pas fait diminuer mon semblant d'hilarité. Mais surtout parce que l'article se termine sur cette information capitale dans tous les sens du terme : « La maire de Paris, Anne Hidalgo a annoncé une série de mesures qui seront appliquées très prochainement contre la prolifération des trottinettes sur les trottoirs de la capitale.  » 

Fichtre ! Déjà, une mesure, ç'aurait été beau. Mais une série de mesures ? On en reste béant d'admiration, pantelant de respect, confit en dévotion progressiste. On va voir ce qu'on va voir. Nous saurons trouver les réponses dignes de ce défi majeur. La grande lutte est en marche, ça va trotter grave.