mercredi 1 février 2023

Prenez les patins !


 Drôle d'idée que de parcourir la Russie en janvier.

lundi 30 janvier 2023

François-René et le Petit Chinois

 

Changeons pour ce soir de monture, voulez-vous ? Ramenons Muray à l'écurie, pour un repos amplement mérité après nos galops de ces derniers jours, et faisons un peu prendre l'air au coursier Chateaubriand, avec un simple paragraphe des Mémoires d'Outre-Tombe.  Pour l'apprécier à sa juste valeur, on se contentera de remplacer “choléra” par… par quoi, d'ailleurs ? Eh bien, tenez, tout à fait au hasard : par “covid-19”. Donc, voici :


« Le choléra nous est arrivé dans un siècle de philanthropie, d'incrédulité, de journaux, d'admiration matérielle. Ce fléau sans imagination n'a rencontré ni vieux cloîtres, ni religieux, ni caveaux, ni tombes gothiques ; comme la terreur en 1793, il s'est promené d'un air moqueur, à la clarté du jour, dans un monde tout neuf, accompagné de son bulletin, qui racontait les remèdes qu'on avait employés contre lui, le nombre des victimes qu'il avait faites, où il en était, l'espoir qu'on avait de le voir encore finir, les précautions qu'on devait prendre pour se mettre à l'abri, ce qu'il fallait manger, comment il était bon de se vêtir. »


(Cela dit, je vous dois un aveu : je n'ai nullement “changé de monture” comme annoncé, dans la mesure où c'est bien dans le journal de Muray que je suis tombé (voire outre-tombé) sur la citation de Chateaubriand. Disons que je les ai attelés ensemble et n'en parlons plus.)

dimanche 29 janvier 2023

Je vous en remets une louchette ?


 Une louchette de Muray, c'est-à-dire un paragraphe. Il a été écrit en février 1993 et, à une minuscule exception près, il pourrait dater de ce matin. Voici :


« SDF au lieu de clochard, ethnie au lieu de race, érémiste au lieu de pauvre, agent de fabrication au lieu d'ouvrier, technicien de surface au lieu de balayeur, quartier sensible au lieu de banlieue de merde, beur au lieu d'Arabe, black au lieu de nègre. Quoi encore ? Devoir d'ingérence au lieu de business ? Tourisme au lieu de destruction ? Kouchner au lieu de Tartuffe ? Cordicole au lieu d'ordure ? Je me souviens qu'en lisant le livre de Hilberg sur la destruction des Juifs d'Europe, j'avais été visité par l'idée que l'euphémisation était toujours une façon d'aider ses propres bourreaux. Les futurs exterminés des camps nazis appelaient entre eux le crématoire “la boulangerie”, et les malades en route pour la chambre à gaz des “musulmans”. C'était une manière d'essayer d'accepter l'abomination. L'ennemi parle toujours euphémistique. C'est même, et plus que jamais aujourd'hui, un des très bons critères permettant de l'identifier. La police de la pensée n'a jamais été fondée sur de meilleurs sentiments qu'aujourd'hui. »


On aura compris que la minuscule exception dont je parlais est, ici, constituée par l'exemplarité de Kouchner, pantin humanitaire dont plus personne, en ce siècle, ne doit encore savoir de qui il a bien pu s'agir. 

On observera par ailleurs que cette euphémisation dont parle Muray – et on pourrait s'amuser à prolonger la liste des exemples qu'il donne – va très bien de pair avec la dramatisation bouffonne, la mise en tragédie à tendance mélo qui sévissent en d'autres domaines, quand une gifle devient féminicide, qu'un regard se mue en agression, qu'une invite se fait harcèlement.

Dans le même temps, les bombardements sont ripolinés de frais en frappes aériennes. Bien content encore quand elles ne sont pas en outre chirurgicales – c'est-à-dire, je suppose, destinées à soigner les populations qui ont eu la mauvaise idée d'habiter en dessous.

samedi 28 janvier 2023

Plaidoyer pour les femmes exotiques


 À la fin de 1992, il y a donc trente ans plus une poignée de semaines, Philippe Muray notait ceci dans son journal, que je refeuillette depuis quelques jours :

 

« […] la métamorphose des femelles occidentales, dans les trente ou quarante dernières années, a rendu désirables toutes les femmes du monde sauf celles d'Occident.

« Qui, de gaîté de cœur, choisirait de vivre avec une Française ou une Américaine ?

« Qui peut rêver, rêver d'une Française ? D'une Allemande ? D'une Suisse ? D'une Américaine ? D'une Hollandaise ? Et maintenant, hélas, depuis que leurs pays montrent tant d'ardeur pour l'Europe, qui peut rêver d'une Italienne ou d'une Espagnole ?

« Femmes occidentales, horribles petites cafteuses françaises, désastreuses Européennes et vos grandes sœurs frénétiques, les abominables Américaines, vous savez que vous n'avez plus aucune chance avec les hommes ! Votre seul espoir, c'est de refiler au plus vite la disgrâce de votre émancipation au reste de l'humanité féminine ! Par Saint Nietzsche, par Saint Sade et par tous mes saints, on vous en empêchera ! »


C'est par l'optimisme presque béat de sa dernière phrase que Muray date fâcheusement. Car si j'en juge par l'atonie virile des hommes de moins de quarante ans actuels, ces élégantes et fluettes larves paritaires, ce n'est pas demain qu'ils seront en mesure d'empêcher quoi que ce soit, ni même d'oser l'imaginer, dès lors que leurs dragons reproductibles auront haussé un sourcil. Je peux les comprendre : même si c'est peu valorisant pour l'amour-propre, ou ce qui en reste, il est tout de même moins dolore de se faire traîner dans la boue que devant un tribunal.

C'est une réflexion assez semblable à celle de Muray que Catherine et moi nous faisons régulièrement, lorsque nous regardons une série télévisée américaine dans laquelle on nous laisse entrevoir ce que peut être la vie familiale, avec ou sans enfants, mais de préférence avec, de tel ou tel personnage ; réflexion sous forme interrogative : 

« Mais comment les mâles américains ont-ils encore le courage, ou l'inconscience, ou le masochisme, de se lier par contrat nuptial avec leurs compatriotes femelles ? » 

Car quel que soit le genre, la tonalité, l'esprit de ces séries, il en va toujours, ou presque toujours (les exceptions sont rares) de même : l'épouse ne sait faire que deux choses, alternativement et selon des dosages qui varient finalement assez peu : pleurnicher ou récriminer. Et s'il est une expression qu'un mari américain a intérêt à apprendre dès le lendemain de sa nuit de noces, car elle lui servira presque quotidiennement jusqu'à ce que mort ou divorce s'ensuive, c'est bien : I'm sorry !

On me dira que cette vision du couple – forcément caricaturale – émane de l'indécrottable misogynie du mâle blanc et obtus qui bidouille les scénarios. Que nenni ! Nombre de ces séries sont en grande partie écrites par des femmes… qui œuvrent exactement dans la même tonalité que leurs confrères. Ce qui laisserait à penser que non seulement c'est la réalité qu'elles décrivent, mais qu'en plus elles la trouvent suffisamment satisfaisante pour ne pas se soucier de la dissimuler,  ou au moins de l'arranger un peu.

Du reste, peut-être bien qu'elles l'arrangent ; et que, in real life, tout est encore bien pire.

Pour en revenir à Muray, on terminera en constatant que, dans son appel à négliger les harpies d'Occident au profit des femmes et filles exotiques, il annonçait les romans de Michel Houellebecq – en particulier Plateforme –, qui, en cette année 1992, étaient sur le point de naître.

mercredi 25 janvier 2023

Les facéties de Dame Ternette


– Dame Ternette, ici, a sombré dans un coma sans doute maléfique le dimanche 15 au soir. Bon, pas grave : on commence à avoir l'habitude, dans nos sauvages contrées.

– Dès le lendemain, on nous annonçait que le prince charmant – encore appelé : agent Orange – avait déjà sauté sur son fringant coursier et que, si tout se passait bien, il pourrait réveiller la belle d'un baiser… le lundi 23 en fin de journée. Au vu d'un tel délai, j'ai compris que, restrictions budgétaires obligent, on lui avait troqué son coursier contre un percheron voire un ardennais de labour. D'autre part, je m'inquiétai aussitôt pour ce pauvre prince : à prendre un baiser non consenti à la Belle Endormie, ne s'exposait-il pas à une bonne vieille mise en examen pour harcèlement sexuel ? Je n'avais plus un poil de sec.

– Le 24 au soir, le message orangé restait inchangé et, par conséquent, nous promettait une reconnexion pour la veille au soir…

– Ce matin, l'Orange virait au gris et nous annonçait que “la panne étant plus grave que prévue, la connexion ne pourrait être rétablie que le 6 février en fin de journée”. Je notai illico l'aveu qui nous était fait : la panne était prévue ! Comme quoi les complotistes n'ont pas toujours tort, et qu'on a bien raison de se méfier des nuisances de l'agent Orange.

– À  deux heures et demie ce même 25 janvier, la connexion du 6 février était bel et bien rétablie. Et sans même attendre la traditionnelle “fin de journée”.

Quant à Dame Ternette, elle est radieuse et fraîche comme une rose tout juste déclose.

dimanche 15 janvier 2023

Mâles au dodo, femelles au boulot

La nullité me laisse rêveur de cet argument brandi depuis quelques jours par les opposants à la réforme des retraites – dont, par ailleurs, je me fous totalement. En gros, d'après ces énervés professionnels, il serait inhumain de repousser l'âge du départ à 64 ans car, à ce moment, “29% des hommes les plus pauvres sont déjà morts”.

Sans doute, sans doute. Et ? Ferai-je preuve d'une nauséabonderie excessive si je fais remarquer qu'à 62 ans, l'âge actuel de mise en sommeil, le pourcentage des hommes pauvres “déjà morts” doit être à peine inférieur, et que nul n'a jamais songé à le brandir comme argument ? Sera-ce du mauvais esprit si je signale en passant que, vivant dans de moins bonnes conditions, les pauvres ont toujours eu la fâcheuse et déprimante tendance à mourir plus tôt que les riches, et ce quel que soit l'âge du départ en retraite des uns et des autres ? 

Et puis, quoi : si l'on tient à tout prix à raboter toutes les inégalités, il serait temps de songer à la plus criante et la plus pérenne, celle qui conduit les femmes à vivre en moyenne six ans de plus que les hommes. Pour mettre fin à ce scandale, je propose une solution toute simple, à inclure d'urgence dans la réforme : 

laisser la retraite des mâles à 62 ans et passer celle des femelles à 68.

Avantage collatéral d'une telle réforme : durant les années où leurs épouses travailleront encore quand eux resteront à la maison, les hommes pauvres de plus de 62 ans pourront vraiment se reposer ; et, ainsi, peut-être, rattraper les hommes riches dans leur enviable longévité.

Je me demande d'ailleurs comment le gouvernement a pu avoir l'inconscience de se lancer dans ce gigantesque chantier parsemé de chausse-trapes sans avoir l'élémentaire prudence de me consulter longuement au préalable.

Décidément notre président GSF (Grand Syndic de Faillite) n'est entouré que de galopins sans cervelle ni jugement, d'impulsifs branquignols. 

Tant pis pour eux.

samedi 14 janvier 2023

Comment transformer une descente du KGB en soirée mondaine

Vladimir Boukovsky, 1942 – 2019.
 

Je sais que mon titre a des allures de gag ; ce pourrait être un genre de farce tirée d'un film de Lubitsch. Ce n'est que la réalité de ce qui se produisit mainte fois à Moscou à la fin des années soixante et au début de la décennie d'après, si l'on en croit les mémoires de Vladimir Boukovsky (… et le vent reprend ses tours, Robert Laffont).

On me demandera peut-être à quoi il est bon de lire, ou relire, ce livre, de s'intéresser encore à toutes ces “vieilleries” d'un demi-siècle. J'y vois au moins deux raisons : 1) car tel fut ma fantaisie et mon bon plaisir ; 2) parce qu'il est hautement intéressant – et réconfortant – de voir sur quatre cents pages se dessiner la silhouette d'un homme qui, durant exactement vingt ans (1957, prise de conscience – 1976, expulsion d'URSS), de sa quinzième année à sa trente-quatrième, n'a jamais cédé un pouce de terrain, fait la moindre concession à l'ubuesque tyrannie dans laquelle le hasard l'avait fait naître ; et qui, pour s'opposer à elle, a fait preuve de ressources multiples, toujours sous-tendues par une volonté que n'ont jamais brisée la prison ni l'hôpital psychiatrique.

Parmi ces ressources, l'humour, le sens de la cocasserie, l'attrait du pied-de-nez, et le talent de jouer de ces cordes-là. Ce qui me ramène, et vous avec, à mon titre.  Nous sommes donc autour de 1970, juste avant ou juste après. Sentant les lézardes se multiplier et s'agrandir, la dictature soviétique multiplie de son côté les arrestations, les descentes, perquisitions, presque toujours suivies de procès. Comment transformer cela en jeu ? En occasions de fêtes entre amis ? Je cède la parole à Boukovsky :

« Quand on se retrouve sans cesse avec les amis, il est facile de détecter le moment où se produit dans leur appartement quelque chose de suspect : leur téléphone ne répond pas, mais les fenêtres sont éclairées. Ou bien on s'est donné simplement rendez-vous, et les voilà disparus, ils n'arrivent pas : pourquoi ? Mystère. Et immédiatement, les coups de téléphone à travers tout Moscou : perquisition chez les Untel ! Taxi, en vitesse : les invités arrivent de toutes parts rapidement. Exact, perquisition. On laisse entrer tout le monde, mais laisser sortir, interdit. L'appartement regorge de monde : tapages, rires. Pas moyen de se retourner. L'un arrive avec une bouteille de vin, l'autre avec une pastèque. On en fait les honneurs à chacun, en se payant la tête des tchékistes. Dans le va-et-vient, des papiers vont s'égarer dans les poches des invités : du samizdat encombrant, des lettres imprudemment conservées et autres pièces à conviction. Allez donc prendre en filature une foule pareille !

« Les tchékistes, ruisselant de sueur, tentent de chasser les intrus : qu'est-ce que vous faites là ! Mais tous connaissent leur affaire : la loi interdit d'expulser les personnes présentes, tant que dure la perquisition. Prenez patience. Sur la table, le Code pénal, à la disposition de quiconque veut le consulter.

– Pas si fort citoyens !

– Et où est-il dit qu'il est défendu de faire du vacarme pendant une perquisition ? Montrez l'article ! »

Et la fête continue tant que dure la perquisition, c'est-à-dire, assez souvent, “jusqu'au bout de la nuit”, comme dit une publicité occidentale.

Dans son livre, Boukovsky fait découvrir à son lecteur bien d'autres façons, pas toujours aussi drôles, de résister à cette “bêtise au front de taureau” qui caractérise essentiellement les régimes communistes en général et le pouvoir soviétique en particulier. Il me semble, au bout du compte, que si l'on devait tirer une leçon unique de ces mémoires foisonnants et éblouissants de santé, sans jamais la moindre trace d'apitoiement ou de glorification de soi, ce serait quelque chose comme : aller porter le fer sur le terrain de l'adversaire (Boukovsky excelle à ce jeu dangereux), ne jamais céder, ne jamais reculer, ne jamais plier.

Ce qui est plus facile à énoncer qu'à mettre en pratique chaque jour durant vingt ans.

jeudi 12 janvier 2023

Des risques de la lecture en automobile, y compris à l'arrêt

Mais qu'as-tu donc dit, Graham, qu'as-tu donc dit ?

 Il y a parfois des frustrations qui vous tombent dessus sans s'être annoncées. Je me trouvais tout à l'heure à Pacy, dans la voiture – moteur coupé pour sauver la planète –, attendant Catherine qui naviguait entre église et pharmacie – médecine du corps, médecine de l'âme. J'empoigne le second volume de L'Esprit des lettres de Jacques Laurent, que j'ai assigné à résidence sur la banquette arrière afin qu'il m'aide à combler ce genre de menus temps d'attente. J'en étais arrivé à l'article qu'il écrivit juste après la mort de Colette, en 1954 donc ; et je tombe sur ce paragraphe, qui se trouve être le deuxième (c'est moi qui souligne) :

« Mon intérêt, dans les lignes qui suivent, se limitera aux funérailles de Colette. Il n'est pas question du refus, pour une fois digne, de l'archevêché, ni de la sotte intervention de Graham Greene. C'est bien le caractère national des funérailles qui me retient. »

Monsieur Laurent, je vous le dis rondement et sans fioriture : vous m'emmerdez considérablement ! C'est que, depuis plus d'une heure que j'ai lu votre incise malencontreuse, je ne pense plus qu'à cela : quelle fut-elle donc, cette “sotte intervention de Graham Greene” que vous passâtes si cavalièrement sous silence, la pensant, je suppose, connue de tous ? Pas moyen, au moins dans l'immédiat, d'éclaircir la chose ! Et, la découvrirait-on, cette intervention, est-il bien sûr que nous la jugerions aussi sotte que M. Laurent nous le dit ? Allez savoir ! Peut-être y trouverait-on matière à discussion – voire à débat, comme on dit si imbécilement de nos jours.

Le seul avantage des interrogations entre lesquelles je me débattais, faisant presque tanguer l'habitacle qui m'hébergeait, c'est que Catherine, soudain, se trouvait de nouveau assise à ma droite dans la voiture et que j'avais perdu toute conscience du temps, lequel en avait profité pour s'enfuir sans m'en apercevoir.
 
Mais tout de même…

lundi 9 janvier 2023

Et les chuchoteurs se mirent à parler

Comment rendre compte d'un tel livre * ? Quels mots trouver pour évoquer ces légions de fantômes qui se matérialisent et prennent chair à chaque page que l'on tourne ? Poser la question, c'est déjà admettre que l'on n'y parviendra pas ; ou fort mal. Pourtant, parvenu presque au bout de ces huit cents pages, le lecteur se sent comme tenu de s'y essayer.

Le sous-titre du livre d'Orlando Figes, historien anglais des plus remarquables, ce sous-titre dit à la fois tout et peu de choses : Vivre et survivre sous Staline. Il dit tout sur le sujet de son extraordinaire livre ; mais rien, rien encore, à propos de ces dizaines, ces centaines d'hommes et de femmes dont il a recueilli les témoignages avant qu'ils ne disparaissent, dont il a lu les journaux, mémoires, lettres, dont il a interrogé les descendants, etc. Et il ne dit rien de l'art prodigieux avec lequel il a composé sa fresque, orchestré et dirigé cette immense cacophonie de souffrances, de misères, de malheurs, de morts, de trahisons quotidiennes et, parfois, de sublimes dévouements.

Comme le dit Emmanuel Carrère dans sa préface, « Ce livre est né d'une urgence : la génération qui avait accédé à l'âge adulte sous Staline était en train de disparaître, ceux qui avaient connu la répression avaient plus de quatre-vingts ans […], il restait à faire quelque chose qui ne pouvait être fait qu'à ce moment-là, juste avant que les dernières voix se taisent ».

Les Chuchoteurs est composé de neuf chapitres strictement chronologiques, qui sont comme les stations du chemin de croix de la Russie entre 1917 et 1956 (bien que l'ultime de ces stations, intitulée Mémoire, s'étale de 1956 à 2006, date qui est le temps présent du livre). Et c'est parce que cette chronologie est rigoureuse que certains individus, certaines familles apparaissent dans un chapitre, puis s'effacent pour laisser place à d'autres individus, d'autres familles, avant de revenir trois ou quatre chapitres plus loin, lorsque la tyrannie les rempoigne ou que le temps les libère… momentanément.

Ces individus, qui sont-ils ? À de rares exceptions près – l'écrivain Constantin Simonov par exemple –, des inconnus, des anonymes, des silencieux, appartenant à toutes les classes de l'Union soviétique : paysans, ingénieurs, professeurs, ouvriers, artistes, policiers, membres de la nomenklatura ou semi-vagabonds. Tous destinés à disparaître et ressuscités ici. Grâce à Figes, ils cessent d'être anonymes et se mettent à nous parler. Et leur présence devient évidente.

Prsésence renforcée par les dizaines de photographies qui jalonnent le livre : clichés en noir et blanc, souvent d'assez mauvaise qualité, faisant émerger des visages, quelques bribes de décor parfois, par quoi le lecteur est pris souvent plus violemment encore que par le texte qui les entoure et les justifie. 

J'ai ainsi rêvé longtemps, à la page 104, devant la photo de la famille Vittenbourg, prise en 1925 à Olguino, station huppée du golfe de Finlande, pas très loin de Saint-Pétersbourg. On y voit, dressée en plein air, la table de ce qui semble être un goûter.  Autour, Pavel et Zina, les parents, jeunes et assez élégants, et leurs trois filles, Veronica, Valentina et Evguenia, toutes trois vêtues de robes blanches légères et dont les âges s'échelonnent de 3 à 13 ans. Les deux aînées ont leurs cheveux bruns nattés, la plus jeune, cheveux plus courts, est assise dans une chaise haute de bébé et tourne la tête vers le photographe – et donc vers nous, vers moi.

Ici, à la page 104, j'ignorais encore ce qui allait arriver à Pavel, le brillant géologue, à Zina, sa femme médecin, ni quels vents contraires allaient disperser leurs trois filles, si sages devant leur tasse de thé et leur part de gâteau. Mais le fait de savoir qu'il allait fatalement se produire tôt ou tard une violente déflagration dans leur vie somme toute privilégiée, cette prescience me rendait plus intense, plus authentique l'existence qui fut la leur, qui était encore la leur au moment où le photographe appuyait sur le déclencheur.

Et je me rends compte que, comme pressenti, je suis en train d'échouer : si je fais mine de me concentrer sur le paradis perdu des Vittenbourg, c'est tout bonnement pour tenter de masquer mon impuissance à évoquer, seulement évoquer, l'ensemble du gigantesque tableau offert par Orlando Figes.

C'est peut-être normal, après tout. Il doit en aller de ce chemin de croix livresque comme de tous les autres : en parler ne sert à rien, il faut le parcourir – mieux : le lire.

* Orlando Figes, Les Chuchoteurs – Vivre et survivre sous Staline, Denoël, 2007, 792 p.

dimanche 8 janvier 2023

Quand on s'promène au bord de l'eau…

 

Ce serait tellement plus drôle d'aller patauger dedans

plutôt que de rester assis au bord.

Mais il y a cette maudite laisse…

dimanche 1 janvier 2023

Le partage des ans

 

En décembre, longue remontée de l'Orénoque.

jeudi 29 décembre 2022

Pensées du dernier jour (ou presque)

Les gens qui se font un blé noir ont les moyens de déjeuner tous les jours de pain blanc.   

 

– Une prostituée native de Sainte-Mère-l'Église, dont le nom de guerre serait Omaha Bitch.

 

–  L'homme descend du singe : le darwinisme. L'homme descend des singes : un safari. 

 

–  S'il se trouvait, par ici, un spécialiste des peuples guerriers de l'Antiquité, je lui serais reconnaissant de bien vouloir laisser, de son savoir, quelques Thraces sur ce Scythe.

 

Un chrétien qui séduit une jeune et belle juive est un véritable play-goy.  

 

Si tu voulais manger du homard, il aurait suffi que tu me l'écrivisses. 

 

Le monde à l'envers : mon chien est décédé et le voisin mord. 

 

Lire une grammaire comme un récit de voyages. 

 

L'Italien, un Monsieur qui s'ignore. 

 

Quand un Ibère et une Helvète engendrent une fille, c'est une Hispano-Suiza, en général superbement carrossée. 

 

En cas de régime strict, ne jamais déjeuner en compagnie d'un gros mangeur : il y a risque d'obésité passive. 

 

Un Croate peut-il se permettre d'être acerbe ? 

 

– Donner régulièrement du sucre à son cheval, afin de lui éviter l'hippoglycémie.

 

– Très mauvais pour le souffle, le riz indien peut même rendre basmatique.

 

– L'homme est une truie qui doute d'être habitée par un cochon qui sommeille. 

mardi 27 décembre 2022

Tomber dans le panneau… mais lequel ?

3 Billboards est un film émouvant, dur et drôle : bizarre cocktail mais parfaitement réussi par Martin McDonagh, déjà auteur d’un savoureux Bons Baisers de Bruges, avec notamment Colin Farrell et Brendan Gleeson, subtil acteur irlandais à trogne de buveur de stout. Ce film-ci est porté par un trio d’acteurs eux aussi parfaits : le toujours remarquable Woody Harrelson, le toujours jubilatoire Sam Rockwell… et Frances McDormand, colonne centrale du dit trio.

Il n’est nullement étonnant que l’actrice se retrouve là, elle qui illumina littéralement le Fargo des frères Coen, ses mari et beau-frère : 3 Billboards doit beaucoup aux deux frangins, plus précisément à leur art presque unique de dessiner des personnages englués dans une bêtise congénitale qui leur est à la fois un cocon et une prison, dans laquelle ils se lovent ou se débattent avec plus ou moins de conviction et d’atouts ; en tout cas, ils tentent de faire avec. Et l’émotion naît – une émotion non sollicitée, non frelatée, et donc singulièrement efficace – lorsque, soudain, parce qu’il s’est passé quelque chose, cette bêtise est déchirée par un brusque et inattendu éclair. Le personnage qui est ainsi brutalement “éclairé” peut alors (c’est souvent) dérailler complètement, mais il peut aussi (parfois) s’acheminer vers une sorte de rédemption, s’élever de quelques centimètres au-dessus de lui-même. C’est ce qui se produit pour le personnage joué par Sam Rockwell, peut-être le plus intéressant des trois que j’évoquais il y a un instant.

 Bref, voilà un film, et ils ne sont pas si nombreux finalement, qui doit fort bien supporter d’être revu trois, quatre, six fois, à intervalles plus ou moins longs, sans jamais en souffrir, et même en y gagnant un peu de patine à chaque fois. C’est d’ailleurs, aussi, le cas de Fargo.

samedi 17 décembre 2022

Goncourt de prison

Jurés Goncourt procédant au vote final.

 Découverte, à l'instant, d'une chose absolument merveilleuse, qui me fait osciller de l'incrédulité à l'hilarité – et retour. 

En plus de cette invention déjà ancienne – et néanmoins absurde – qui s'appelle le “Goncourt des lycéens”, voici qu'existe désormais un “Goncourt des détenus”. Tout premier du genre, celui de cette année, nous apprend l'Académie du même nom, a été attribué par cinq cents taulards votant dans 31 centres pénitentiaires.

C'est évidemment une excellente initiative, mais je la trouve tout de même un peu trop “attrape-tout”, un peu trop globale. Et je le verrais bien, ce Goncourt des détenus, se ramifier presque à l'infini : Goncourt des assassins par égorgement, Goncourt des violeurs, Goncourt des pilotes de camions fous, Goncourt des voleurs de sacs à l'arraché, Goncourt des flambeurs de voitures, etc. 

Si l'on diversifie suffisamment, on devrait vite arriver à ce que chaque roman publié en septembre obtienne son petit Goncourt en décembre. 

Ce qui serait, n'en doutons pas, un grand facteur d'apaisement au sein de la gent livresque.

lundi 12 décembre 2022

Durs à queer


 Deux titres d'Atlantico, le premier d'hier, le second de ce jour, qu'il serait sans doute particulièrement nauséabond de prétendre rapprocher l'un de l'autre. Je le fais pourtant, n'étant pas plus que cela dérangé par les relents méphitiques se dégageant de ma personne :

1) Selon une étude de Cambridge, moins de la moitié des étudiants se déclarent désormais hétérosexuels.

2) Le nombre des adolescents atteints de troubles mentaux ou qui se suicident explose.

Ce sera tout pour ce matin.

samedi 10 décembre 2022

Le mobil du crime


 Désireux de me reposer un peu des fracas de la guerre de 14, qui fait actuellement rage dans le Journal de Maurice Garçon, j'ai saisi à main gauche l'un des trois volumes de Donald Westlake qui m'attendaient sans impatience notable sur la desserte. Son titre français était : Comment voler une banque.

Le petit pion syntactique qui loge dans une partie de ma tête soulève aussitôt la paupière de celui de ses deux yeux qui ne dort jamais et fronce simultanément le sourcil lui correspondant : ce titre est incorrect ! On ne peut pas voler une banque : on peut juste la dévaliser ; ou à la rigueur, si l'on tient à l'encanaillement, la braquer – ce qui n'est déjà pas si mal.

Il ne m'a fallu qu'une vingtaine de pages pour comprendre que le pion avait tort et que, dans le roman-ci, Dortmunder et son guignol's band avaient effectivement en projet de voler une banque ; au sens propre.

L'affaire était rendue envisageable par le fait que, en attendant la démolition puis la reconstruction de cette agence de Long Island, les guichets et surtout le coffre-fort avaient été installés de l'autre côté de la rue, dans un imposant mobil home. Il ne va donc s'agir “que” de trouver une cabine de semi-remorque, de l'atteler à l'engin et d'emporter la banque ailleurs, loin, dans un coin discret, pour lui faire tranquillement sa fête.

Lorsque Stan Murch, le chauffeur attitré de la bande pénètre dans l'arrière-salle du O.J. Bar, il apporte aux autres deux nouvelles, une bonne et une mauvaise comme il est de règle. La bonne, c'est que le mobil home en question est bel et bien muni d'un crochet permettant de l'arrimer à un camion.

La mauvaise nouvelle, c'est qu'il est totalement dépourvu de roues.

À l'heure où je mets sous presse, nous en sommes là.

lundi 5 décembre 2022

En revenant de la Nouvelle-Orléans

 

Treme – à prononcer Trémé – est un quartier de la Nouvelle-Orléans ; c'est même l'un des plus anciens. Il est aussi le centre de la culture noire et créole de la ville. La série qui porte ce nom, Treme, a été imaginée, créée, et en grande partie écrite, par David Simon, auquel on devait déjà la meilleure série policière jamais proposée à la télévision : Sur Écoute, en anglais : The Wire.

Treme est une réussite au moins égale à Sur Écoute.

Ses quatre saisons, originellement diffusées de 2010 à 2013, se déroulent donc à la Nouvelle-Orléans, durant les trois années qui ont suivi le passage de l'ouragan Katrina, en 2005. S'agit-il d'une série politique ? Policière ? Musicale ? Sociale ? Intimiste ? C'est tout cela à la fois, et encore davantage, les différents plans s'entrelaçant et s'équilibrant d'une manière absolument parfaite, servis par un rythme jamais défaillant, totalement exempt de ces “trous d'air” qui plombent trop de séries télévisées.

Évidemment, la dimension musicale est prépondérante. Si le jazz se taille la part du lion, il est loin d'être le seul genre représenté, et représenté “en action”. Car de très nombreux musiciens, locaux ou internationaux, viennent faire preuve de leurs divers talents au fil des épisodes, mais jamais de façon gratuite, plaquée : toujours en étroite relation avec l'un ou l'autre des événements et des personnages. Ils sont présents dans les bars, les clubs, sur scène, au coin des rues ou lors de ces nombreuses fêtes et processions qui ponctuent la vie néo-orléanaise, le point culminant étant le Mardi-Gras et ses étonnants “Indiens” qui, de fait, sont tous des noirs plus ou moins métissés.

Les personnages, disais-je. Ils sont divers, subtils, changeants, jamais manichéens ni tout d'une pièce : ils vivent, là, sous nos yeux. Ils vivent si bien que, lorsqu'il parvient au dernier épisode de la quatrième saison, le spectateur se surprend à ressentir cette forme particulière de mélancolie nostalgique que l'on éprouve lorsque, déménageant d'une ville pour une autre, on sait bien que l'on ne retrouvera plus jamais les gens que l'on a fréquentés, parfois aimés, et qu'on laisse derrière soi. 

On laisse aussi derrière soi les questions en suspens et les problèmes non résolus. La plupart sont liés aux ravages exercés par l'ouragan, aggravés ou au moins prolongés par l'incurie des pouvoirs publics, la bêtise tatillonne des administrations, la mauvaise foi des compagnie d'assurance, la rapacité d'un certain nombre de “reconstructeurs” ; tout cela sur fond d'inefficacité d'une police trop souvent brutale et encline à cacher “la merde au chat” sous les tapis, ou plutôt, ici, dans les décombres des maisons dévastées. Pour tous ces aspects “sociaux”, on retrouve le très grand savoir-faire de David Simon, celui qui avait permis à Sur Écoute d'être la série qu'elle est. 

Mais quelles que soient la maîtrise et l'intelligence avec lesquelles sont traités ces “arrière-fonds”, c'est aux personnages qu'il faut revenir. Car tout commence par eux, tout vit et palpite à travers eux, servis qu'ils sont par des acteurs presque tous remarquables (certains d'entre eux arrivent directement de Sur Écoute, ils ont juste eu à changer de costume…). Parfois découragés mais jamais abattus, optimistes mais non béats, idéalistes sans être niais, ils sont les ornements les plus précieux de la série, les perles du collier dont la Nouvelle-Orléans est le fil.

Pour conclure, je signalerai à l'attention des messieurs de l'assistance – mais aussi à celle de nos sœurs de Lesbos – qu'on croise et recroise au fil des saisons trois ou quatre jeunes femmes non tout à fait désagréables à regarder.

C'est anecdotique mais ça ne gâte rien.

jeudi 1 décembre 2022

Winston aux manettes


Ce fut le cas durant une bonne partie de novembre.

lundi 28 novembre 2022

La franchise est la première qualité d'un défunt


 Joachim Maria Machado de Assis est un écrivain brésilien, ce qui est loin d'être le cas de tout le monde. Il est né à Rio en 1839, d'un père mulâtre descendant d'esclaves et d'une émigrée portugaise. Il quitte l'école à 12 ans pour se mettre à travailler. Autodidacte, il apprendra ensuite le français, l'anglais, l'allemand, le grec ancien ; et se forgera une culture comme on en souhaiterait à tout le monde (mais peut-être que, peuplé uniquement de gens cultivés, le monde se révélerait invivable : hypothèse à considérer sérieusement) et sera l'un des co-fondateurs de l'Académie brésilienne des lettres, dont il deviendra le premier président.

Je suis occupé à relire le premier volume de ce qu'on appelle sa “trilogie réaliste” – par opposition à ses premiers écrits, encore entachés de romantisme –, lequel s'intitule Mémoires posthumes de Bràs Cubas. Le titre n'est nullement mensonger puisque, dans le premier des 160 courts chapitres du livre, le narrateur nous expose en effet les circonstances de sa mort toute récente. Et nul ne songerait à mettre ses paroles en doute puisque “la franchise est la première qualité d'un défunt”.

Ensuite, le senhor Cubas va nous raconter sa vie, la présentant comme une mosaïque plutôt que comme une fresque, tantôt ironique, tantôt macabre, parfois d'un pessimisme noir, lequel est tempéré par un humour vif, lui-même adouci par le voile de la mélancolie, “cette fleur jaune, solitaire et morbide, au parfum enivrant et subtil”.

Machado de Assis est mort en 1908, dans la ville qui l'avait vu naître. Ce qui est d'une cohérence louable.

vendredi 25 novembre 2022

Mari et les sept nains

 

Tiago est un nain andalou. Il vit à Ubeda, où il est tour à tour, chaque jour, cireur de souliers, aide-coiffeur, garçon de ménage au couvent des Carmélites, pourvoyeur de menus services en tous genres pour Mme Polentinos, la tenancière de l'hôtel de passe où il loge. En outre, il se rend tous les après-midis chez don Luis Fernandez de Los Cobos, vieil aristocrate aveugle à qui il lit le journal, et en particulier les comptes rendus tauromachiques ; pour complaire au vieillard, il lui invente des corridas imaginaires lorsque celles du journal ne sont pas propres à satisfaire ses marottes d'aficionado. Un jour, à la suite d'un événement particulier, il décide de quitter l'Espagne pour rendre enfin visite à sa correspondante épistolière qu'il n'a jamais vue – et il part pour Lisbonne. Tout cela prend quelques semaines.


Art est un nain nord-américain, il vit à Chicago. Métis d'un noir et d'une Mexicaine, il est pianiste, comme Art Tatum qu'il révère et dont il porte le prénom. Il n'écoute jamais Lester Young ni Thelonious Monk, parce qu'ils lui font peur. Il déteste les chiens, mais aime beaucoup Wren, la jeune Chinoise fumeuse de joints qui travaille à l'Étoile de Siam, la gargote asiatique occupant le bas de son immeuble de brique, planté au milieu d'un terrain vague. Art est sur le point de sortir son premier disque, mais se fâche avec son producteur, avant de se rendre au Park Wyatt, où il doit accompagner une fille de famille qui enterre sa vie de chanteuse médiocre. Un jour, à la suite d'un événement particulier, il décide de traverser l'Atlantique pour rendre enfin visite à sa correspondante épistolière qu'il n'a jamais vue – et il part pour Lisbonne. Tout cela dure une journée.

Jacques est un nain de Gascogne. Contrefait, bossu, boiteux, sa description fait penser à Michel Petrucciani, sauf qu'il ne joue pas de piano contrairement à Art. Entre son père et sa mère, il porte tous le poids moral de sa propre disgrâce et se laisse traîner de lieux de pèlerinage consacrés en fontaines miraculeuses sans jamais protester. Après la mort de son père devenu alcoolique, il se fait lui-même alcoolique, au sein de la même bande de Gascons dont il devient une sorte de mascotte. Puis, renonçant à l'alcool, il prend le chemin de Compostelle : c'est Jacques le Minus – son surnom à l'école – claudiquant à la rencontre de Jacques le Majeur. Un jour, à la suite d'un événement particulier, il décide de rendre enfin visite à sa correspondante épistolière qu'il n'a jamais vue – et il part pour Lisbonne. Tout cela s'étale sur de nombreuses années.

En dehors de leur correspondante lisboète, ces trois nains n'ont aucun point de contact entre eux (même si, un jour, sur une plage des environs d'Arcachon, Jacques lit un roman de la Série noire se déroulant à Chicago). Quant à la correspondante, elle apparaît une fois dans chacun de ces trois chapitres, en une très courte annotation rédigée à la première personne, imprimée en italique – et c'est pour nous avertir que le temps n'est pas encore venu pour elle d'intervenir dans l'histoire.

Elle ne ne prend vraiment la parole que dans les toutes dernières pages de cette première partie, intitulée assez mystérieusement (mais en fait pas tant que ça) : Les Invités sont des fuyards. C'est pour nous présenter, brièvement, les quatre autres nains qui, d'un peu partout, s'apprêtent eux aussi à converger vers Lisbonne…
 
 
Dans la seconde partie du roman de Pierre Veilletet dont je parle ici, apparaît donc la mystérieuse correspondante de Lisbonne, narratrice éponyme répondant au nom de Mari-Barbola. Il s'agit de la naine que l'on voit au célèbre tableau de Velazquez, Les Ménines – titre que Mari-Barbola dit ne pas aimer : elle préfère l'appeler La Familia –, sur la droite de la toile, avec le chien couché à ses pieds.

Car tel est le scoop que nous assène le romancier bordelais : en cette fin de vingtième siècle – le livre est paru en 1988 –, Mari-Barbola, arrivée d'Autriche en 1649, avec sa maîtresse Marie-Anne, bientôt Mariana, qui s'apprête, à 14 ans, à devenir reine d'Espagne en épousant son oncle, Philippe IV, Mari-Barbola la naine est toujours vivante ! Il n'y a d'ailleurs aucune raison d'en douter puisqu'elle est là, devant nous, à nous raconter certains épisodes de sa très longue vie, dont elle-même ne s'explique pas très bien la pérennité.

Mais pourquoi cette correspondance assidue avec les sept nains que j'évoquais en commençant ? Quelle raison de les réunir à Lisbonne, où elle vit depuis de nombreuses décennies dans un isolement presque complet ? Qu'attend-elle d'eux et de leur réunion autour d'elle ? Que veut-elle leur donner ou leur prendre ? Quel secret leur confier ou leur arracher ?

Je ne vous en révélerai rien. Comme le dit un jour, à la Casa del Tesoro, Velazquez à Mari-Barbola : « Tout est caché. » 

À moins d'ouvrir et de lire le roman de Pierre Veilletet.

samedi 19 novembre 2022

Paree sera toujours Paree !


 Le 23 avril 1945, Churchill, Premier ministre pour encore un petit trimestre, adresse au Foreign Office la note suivante :

« Je ne considère pas qu'il faille modifier les noms qui sont familiers depuis des générations en Angleterre pour suivre les caprices des étrangers qui habitent dans ces contrées. Il ne faut surtout pas abandonner Constantinople, même si l'on peut préciser ensuite Istamboul entre parenthèses à l'intention des ignares. La malchance poursuit toujours les gens qui changent le nom de leur ville. Si nous n'y mettons pas le holà, la BBC se mettra à prononcer Paris “Paree”. Les noms étrangers ont été faits pour les Anglais, et non les Anglais pour les noms étrangers. Je date cette note de la Saint-Georges. »

Et moi, cette note, pour peu que l'on remplace “Anglais” par “Français” dans l'avant-dernière phrase, je la contresigne avec vigueur le jour de la Sainte-Élisabeth de Hongrie ! Mais force est de constater que, sur ce front comme sur tant d'autres, nos positions ont considérablement reculé : nous n'en sommes plus à défendre Constantinople, hélas, mais à tenter de préserver Stamboule des attaques de l'Istanbul des anglophones ; encore ce combat-là est-il déjà largement perdu. 
 
Peut-être est-il encore temps de préserver Pékin de la malfaisance de mes ex-confrères, qui croient passer pour bien informés et plus intelligents chaque fois qu'ils écrivent le ridicule Beijing. En revanche, je crains fort qu'il ne faille passer Ceylan et Formose par profits et pertes, pour faire semblant de nous accommoder des pénibles Sri-Lanka et Taïwan
 
 Et je ne serais qu'à demi surpris – quand même je le serais douloureusement – si, demain, dans telle ou telle feuille de chou prétendument française, je voyais apparaître un incongru London en remplacement du vieux Londres.

Ville qui, l'air de rien, nous ramène à sir Winston et à sa note.

vendredi 11 novembre 2022

L'effet Westlake

 

À Jacques Étienne, qui comprendra.

 

Quelqu'un qui pénétrerait sans prévenir dans notre salon, vers le milieu de l'après-midi, pourrait penser qu'il vient d'entrer par mégarde dans la salle de repos d'un asile d'aliénés, voyant ces deux presque vieillards, chacun dans son fauteuil, les yeux baissés vers les genoux et ponctuellement secoués, chacun à son tour et à intervalles presque réguliers, par un petit rire aussi soudain que vite étouffé. 

C'est que Catherine et moi sommes, depuis quelque temps, plongés dans les romans de Donald Westlake, lesquels ont sur nous deux cet effet hilarant et spasmodique. En plus, comme nous lisons les mêmes, mais ni en même temps ni obligatoirement dans le même ordre, chacun commente ensuite pour l'autre le passage qui l'a fait pouffer – tout en sachant qu'il est mauvais pour qui surveille son poids de pouffer entre les repas.

Une turne de dingues, je vous dis.

jeudi 10 novembre 2022

Charlux fiat

Quatre heures et demie, 

profiter des derniers éclats du soleil d'automne 

avant qu'il ne disparaisse derrière le toit des voisins :

la preuve par le chien.

 


 

jeudi 3 novembre 2022

Léger retard à l'allumage…


 

… retard dont l'explication est donnée fin octobre.

samedi 29 octobre 2022

Des gars, des eaux

Donald Westlake, 1933 – 2008.

 Imaginez cela : juste avant de vous faire serrer par la police fédérale, vous avez eu le temps de planquer votre magot – sept cent mille dollars – dans un cercueil plombé et d'enterrer icelui  à l'abri des regards, juste derrière la bibliothèque de Putkin's Corners, une petite ville de l'État de New York. Quand vous ressortez du pénitencier, 26 ans plus tard (pour cause de surpopulation carcérale et quand bien même vous aviez pris sept fois perpète), personne n'a mis la main dessus, là n'est pas le problème.

Votre problème, c'est que, profitant que vous aviez le dos tourné, l'État a édifié un gigantesque barrage et noyé toute la vallée de Putkin's Corners : vos sept cent mille dollars gisent désormais par vingt mètres de fond. Or, à 70 ans, vous comptez très fermement sur eux pour vous permettre de prendre votre retraite de malfrat ascendant psychopathe léger sur une plage mexicaine. Comment faire ? Votre première idée est d'aller demander de l'aide à votre ancien compagnon de cellule, John Dortmunder. Lequel, pour vous dissuader de faire sauter le barrage à la dynamite en noyant au passage les quelques centaines d'habitants de la vallée en aval, va s'efforcer de trouver une solution plus économe en vies humaines.

En vies humaines mais pas en péripéties, déconvenues et embardées de tous genres ; d'autant que Dortmunder a fait appel aux services d'une bande de guignols génétiquement approximatifs, qui semblent souvent être le résultat d'un accouplement entre les Tontons flingueurs et les frapadingues de Fantasia chez les ploucs.

Au fil des six cents pages de ce Dégâts des eaux (éditions Rivages/noir), Donald Westlake va faire découvrir beaucoup de choses qu'ils ignoraient à ses lecteurs, depuis la plongée en eaux troubles jusqu'à la découverte d'une ville fantôme de l'Oklahoma, déserte à l'exception d'un tireur embusqué qui, depuis 26 ans, guette sa proie humaine dans la lunette de son fusil. Et si les pignoufesques héros de cette épopée devront bel et bien s'immerger dans le lac de barrage, c'est davantage dans l'hilarité que les lecteurs de Weslake seront plongés.

Avec, en prime, la fort agréable certitude, une fois l'aventure achevée, de pouvoir retrouver John Dortmunder quand ils le voudront, puisque Donald Westlake a fait de lui le personnage central d'une bonne dizaine de ses romans, écrits dans la même tonalité de fun majeur.


jeudi 13 octobre 2022

J'ai les mémoires qui flanchent…

 Une même question me revient chaque fois que je lis un livre du genre “mémoires” – en ce moment, par exemple, les Confessions de Rousseau : comment font-ils ? Comment font ces gens pour avoir gardé présents et ordonnés dans l'esprit autant de souvenirs, d'anecdotes, de pensées qu'ils ont eu trente ou quarante ans plus tôt, avec leur chronologie, leurs enchaînements, etc. Il me semble que si on me mettait devant une page blanche (qui d'ailleurs serait plutôt un clavier…) avec pour mission de rédiger les miens, de mémoires, on ne tirerait pas dix pages de moi. Et il ne faudrait pas s'attendre à découvrir une sorte de fleuve dans sa continuité et la logique de son cours : ce serait plutôt quelques ilots secs et lointainement parsemés sur une mer immense dans laquelle l'essentiel de mes jours resterait englouti.

Bien sûr, on peut supposer que, parmi ces mémorialistes, certains ont pu s'appuyer, le moment venu, sur la masse de documents qu'ils avaient pris soin de collecter et conserver durant leur vie, du journal qu'ils tenaient depuis leur plus jeune âge, etc. Mais ce n'est pas le cas de tous. 

Rousseau par exemple, au moins dans sa jeunesse, que je parcours à sa suite actuellement, a mené une vie assez itinérante, voyageant de Turin à Annecy, d'Annecy à Paris, puis à Lyon en passant par Genève ou Vevey, et ainsi de suite, se déplaçant presque toujours à pied et, donc, avec un très mince bagage : on ne le voit pas s'encombrer d'une masse de documents le concernant, année après année. Du reste, s'il avait eu cette habitude, ou s'il avait tenu un journal, il n'aurait sans doute pas manqué de nous le dire, précisément dans ces Confessions qu'il a écrites en son vieil âge. 

Enfin, bon : le mystère demeure entier pour moi, fait d'incompréhension mêlée d'une assez forte  et respectueuse admiration devant des cervelles si bien ordonnées.

samedi 8 octobre 2022

Courte fable onomastique


De Basses qu'elles étaient, les Pyrénées et les Alpes éprouvèrent un jour le besoin de se faire Atlantiques et de Haute-Provence ; 

froissées de se voir Inférieure, la Loire et la Seine exigèrent d'être désormais Atlantique et Maritime ; 

pour finir, les Côtes du Nord renièrent le Septentrion pour devenir d'Armor.

Mais, durant ce temps, le Bas-Rhin demeura ce qu'il était. 

Ce qui tendrait à prouver que les Alsaciens sont sensiblement plus intelligents que le reste des Français ; 

ou, en tout cas, moins sensibles aux séductions vulgaires du tourisme.