vendredi 28 août 2015

Adieu Paludes


Tel est le titre du journal de juillet.

jeudi 27 août 2015

Et nous revenons chez nous


Ce n'était pas arrivé depuis des mois. J'avoue avoir aimé la sécheresse, en raison de mon peu d'appétence pour la tondeuse à gazon, dont ce climat stupidement méditerranéen monté vers le nord m'a dispensé durant deux mois. Or, depuis ce matin, et même peut-être avant, je ne sais pas, je dormais, il pleut. Lentement, lourdement, une pluie appliquée et consciencieuse, régulière, ininterrompue, tranquillement normande ; elle me convient. Les odeurs s'exhalent, le monde semble s'étrécir par le poids des nuages. D'où je suis, je vois Boulou, le chat obèse, replié sur le paillasson et attendant que la porte lui soit ouverte. Il y a les bruits, piquetés, discrets, insistants tout de même, rassurants d'une certaine manière, des gouttières et des arbres. On se demande alors comment vivent les bêtes, dehors, et notamment les petits de l'année, qui ont cru naître le mois dernier dans une sorte de garrigue touristique et se retrouvent dans cette terre détrempée, grasse, patiente, environnées par cette herbe redevenue goulue, sous ce modeste déluge qui semble éternel. Boulou attend, je le vois. Bien sûr, cette reverdure va nous obliger, demain, après-demain, à sortir la tondeuse. On fait semblant de s'en désoler, on en est en fait très content.

Le temps d'écrire ces dix lignes, la pluie s'arrête. Mais nous sommes assurés depuis ce matin d'être en Normandie ; elle va donc reprendre. Le vent a disparu, pour que les gouttes tombent droites et impassibles. Il reste quelques gargouillis dans les gouttières. Puis tout se tait, le silence tombe comme une chape. Boulou, sur son paillasson, s'est endormi. – Non, ça y est, il s'en va.

samedi 22 août 2015

Tristesse des romans


Je ne connais rien de plus triste, dans la littérature française, que les dernières pages du Vicomte de Bragelonne. À chaque mort, celle de Porthos – titanesque, surhumaine, presque enviable et pourtant à se taper la tête contre les rochers qui l'ensevelissent –, celle d'Athos qui s'apparente à un suicide ou plutôt à une assomption, puis enfin celle de d'Artagnan, qui est un couronnement, le lecteur se recroqueville dans son fauteuil, en veut presque à Dumas de lui infliger pareil arrachement, tout en sachant qu'il ne pouvait faire autrement. Et il ne faudrait pas oublier Mousqueton, le valet de Porthos, qui, après l'ouverture du testament de son maître lui léguant tous ses vêtements, est retrouvé mort par d'Artagnan, au milieu des habits en question. Il y a aussi Aramis, condamné à rester vivant, et honoré, et puissant, et riche, c'est-à-dire damné.

Rien de plus triste ? Si, finalement. Reportez-vous loin en arrière. Souvenez-vous de vos genoux écorchés et de cette édition pour enfants de Sans famille. L'ouverture du roman : Rémi est empli d'une joie à la fois simple et intense, la Mère Barberin, parce que c'est la Chandeleur, je crois, va faire des crêpes. Ils sont deux, dans cette misérable bicoque, cette vieille femme et Rémi, qui ne sait pas que son enfance va se terminer ce soir. Car, soudain, la porte s'ouvre, et entre le Père Barberin. (Je ne me souviens pas d'où il vient ni pourquoi il était absent ; mais, le lecteur-enfant que je fus a étiré le temps comme on l'a tous fait dans la vie réelle, et il lui semble que ce représentant de l'autorité, du monde extérieur, effrayant, est parti extraordinairement longtemps. Toute la vie, peut-être.)

Le Père Barberin exige sa soupe, et il veut du beurre dans cette soupe. La soupe de Barberin est l'intrusion du monde dans le petit univers clos et douillet de Rémi. (L'enfant bien nourri de 1964 ou 65 ne comprend pas très bien où est le problème, il ne sait même pas que l'on met du beurre dans  la soupe. Du reste, il préfère le saucisson et le camembert ; néanmoins, il pressent l'orage et il poursuit sa lecture.) La Mère Barberin, tremblante devant l'homme comme une femme à l'ancienne mode, tente de négocier : moitié de son pauvre bout de beurre pour la soupe du revenant,  moitié pour les crêpes de l'enfant ; c'est-à-dire moitié pour  le monde, moitié pour l'enfance.. Le Père Barberin, alors, pique le bout de beurre entier et le plonge dans la soupe : il n'y aura pas de crêpes.

J'ai lu plusieurs milliers de livres depuis. Aucun ne m'a plongé dans de tels abîmes de tristesse, assortis de mes premiers mouvements de révolte. Même pas les mousquetaires.

Sans famille est, je crois, une chose miraculeuse et fragile, comme un amour silencieux d'adolescence : il ne faut pas y revenir. Ce serait gâcher, casser, saccager.

mercredi 19 août 2015

Ultimes métamorphoses des Mousquetaires

À lui seul, Le Vicomte de Bragelonne est deux fois plus long que Les Trois Mousquetaires et Vingt ans après réunis : environ cinq millions de signes ; c'est son premier gros défaut. L'intérêt ne parvient pas à se maintenir durant ces innombrables pages, d'autant moins que le roman présente, à peu près en son milieu, un énorme ventre mou, lequel est constitué par la valse des différentes amours péniblement niaises, mettant en scène Louis XIV, Louise de La Vallière, Henriette de France, Raoul de Bragelonne, le comte de Guiche, le duc de Buckingham, ainsi que deux ou trois autres godelureaux et godelurettes de moindre envergure. Il y a là trois ou quatre cents pages que le relecteur prévenu ne fait que parcourir aussi rapidement que possible, à seule fin d'y débusquer les chapitres concernant les différentes intrigues et mettant en scène les quatre héros, savoureuses pièces de viandes que Dumas a vicieusement entrelardées dans ce paquet de mauvaise graisse.

Le deuxième gros défaut du roman est constitué par son personnage éponyme. Raoul de Bragelonne est un concentré de vertu, de droiture, de piété filiale, de dévouement au roi, d'honneur, de… Raoul de Bragelonne est un concentré, et il n'est rien d'autre. Il l'est à un point, concentré, que, tel un trou noir retenant captive toute lumière, il ne laisse jamais échapper la plus petite réaction humaine, le moindre trait de caractère un peu inattendu, le plus infime éclair d'humour ou de folie. Il est tellement ennuyeux qu'on en arrive à se dire que tout ce qu'il mériterait, ce serait de passer sa vie entière en tête à tête avec Louise de La Vallière ; et le lecteur excédé finit par accueillir sa mort avec la satisfaction d'une revanche personnelle enfin assouvie. Au fond, Raoul de Bragelonne, c'est son père, Athos, si celui-ci n'avait pas eu la chance de rencontrer Milady et de souffrir abominablement par elle.

Néanmoins, il faut lire Le Vicomte de Bragelonne ; pour le reste, c'est-à-dire pour le carré d'as. (Je dis cela si l'on a la chance d'être né garçon : si l'on est une fille, je suppose qu'on préférera les pages que je viens d'évoquer.) Athos, dans cette partie, me paraît le moins intéressant des quatre, sans doute à cause de ce boulet de paternité qu'il traîne à sa jambe. D'Artagnan prend des couleurs plus subtiles, des teintes d'automne ; il s'insinue en lui un peu de ce désenchantement de l'homme qui s'aperçoit que le siècle est en train de le laisser derrière lui et a du mal, peine et révolte mêlées, à y consentir. Mais ce sont surtout Porthos et Aramis qui subissent la plus étonnante métamorphose. 

Je parle au singulier car il leur arrive la même chose, avec bien sûr des résultats fort différents, à savoir une amplification telle de leurs personnes, de leurs caractères, qu'ils cessent sous nos yeux d'être humains pour se transformer en des sortes de héros mythologiques, des créatures de légendes. Porthos était une force de la nature : il devient titanesque ; capable, dans le parc du surintendant Fouquet, à Saint-Mandé, de déraciner des hêtres, de briser le tronc des chênes, simplement pour y récupérer les petits œufs des mésanges, verdiers ou grives qui y couvent. Et il se fait alors des omelettes de plusieurs centaines de ces œufs : Porthos est devenu Gargantua.

Aramis va subir une mutation analogue, mais, lui, ce sont ses dons pour l'intrigue et ses appétits de pouvoir qui vont enfler jusqu'à une démesure proche de la folie. Devenu général des Jésuites, il affirme disposer de richesses à peu près illimitées et déclare tranquillement à Fouquet, peu avant la chute de celui-ci, qu'il est désormais “au-dessus des rois et des trônes”. Aramis s'est transformé en un Monte-Cristo faustien. Et c'est sans doute pour cette prétention à égaler Dieu qu'il sera le plus cruellement puni des quatre, puisque condamné à demeurer sur terre après la mort de ses trois amis ; en attendant pire, sans doute. D'où les derniers mots de d'Artagnan agonisant : « Athos, Porthos, au revoir. – Aramis, à jamais adieu ! » Et Dumas d'appuyer, dans son ultime phrase : « Des quatre vaillants hommes dont nous avons raconté l'histoire, il ne restait plus qu'un seul corps : Dieu avait repris les âmes. »

mardi 18 août 2015

La voix des morts 2 (en “temps réel”)


C’est l’histoire d’un acteur de seconde zone. Avant que j’arrive dans le film, sa femme et sa fille sont violemment mortes, et il a fait une tentative de suicide, à la suite duquel sa vie est devenue assez mouvementée : il ne cesse de croiser des gens qui vont mourir prochainement, si possible de mort violentes et originales, et il les voit émettre des rayons lumineux, ce qui le perturbe quelque peu.  Parfois il les empêche de défunter, parfois non. Un jour, il sauve son infirmière d'après suicide, une blonde moche avec deux mèches violet fluo sur le côté, qu’on n’a jamais vue dans aucun film et qu’on ne reverra probablement pas. Elle est veuve et son mari était un prof de musique super cool que les enfants adoraient : au lieu de les faire chier avec « do ré mi », il leur faisait chanter des trucs des Beach boys et d’autres groupes hyper fun du même genre ; elle l’invite à un festival d’enfants braillards qu’elle organise depuis qu’elle est veuve, deux ou trois jours plus tard.

En attendant, le héros va voir une autre veuve, celle d’un type qui, si j’ai bien compris, a vécu la même chose que le héros, mais avant. Elle lui dit qu’elle l’attendait et elle le laisse seul dans le bureau de son mari. La télé se dérègle comme dans les années soixante,  les plombs sautent, des sortes de zombis apparaissent ; et la veuve, qui entrouvre la porte du bureau pour passer la tête, nous apprend qu’elle ne l’est pas, veuve, mais que son mari est chez les dingues ; le héros y va. Il lui demande pourquoi il a tué sa femme et sa fille. L’autre, dos tourné, lui balance tout à trac :  « Qui a été sauvé doit tuer. » Il envoie encore quatre ou cinq sentences imbitables du même tonneau. Puis, il se retourne et montre sa gueule complètement niquée du côté gauche, avant de devenir fou furieux. Le héros achève de lui rectifier sa face. C’est vachement violent.

Le héros rentre chez lui, avec le journal intime du fou, plein de croquis qui font peur, mais hyper bien dessinés. Là-dessus, l’infirmière au sourire niais se pointe, pour lui rappeler qu’elle l’a invité et, visiblement, dans l’espoir de s’en prendre un petit coup entre les baguettes. Mais le héros a un peu la tête ailleurs. D’ailleurs, il dort mal et fait des tas de cauchemars qui font du bruit dans la télé : même Bergotte sursaute.

Mais enfin, on le retrouve avec l’infirmière, en train de s’arsouilller au picrate sur un banc. Ils se prennent la main et elle l’entraîne dans un bar à billard.  Elle rit tout le temps, elle est excitée comme une puce, on l’entend clapoter d’ici. Mais lui, il pense tout le temps à sa fucking femme morte et, du coup, il n’est pas tout à fait au top côté bandaison. Finalement, il se casse ; il y a des zombis en noir et blanc dans la rue, et il se retrouve chez lui. Ça devient un peu confus, peut-être parce que je rédige en même temps et que je suis obligé de regarder le clavier, n’étant pas dactylo. Lui, par contre, comme tous les héros de films, tape avec ses dix doigts, ce qui m’énerve.

« Que celui qui est intelligent compte le chiffre de la bête », dit alors celui qui a tué sa femme et sa fille, et qui a miraculeusement retrouvé une trombine intacte : on se doute qu’on est dans le passé. Le héros ne comprend toujours rien, visiblement, et moi non plus. Il fait une addition de je ne sais quoi et aboutit à un total de 666. Là, le spectateur réalise qu’on ne rigole plus. Le héros découvre que Lucifer est un ange déchu qui est devenu le diable : y a pas d’âge pour apprendre les trucs essentiels. Il téléphone à l’infirmière, qui essaie de la jouer chatte, sans succès, et juste après il y a un pianiste à l’air dément dans un hôtel de luxe. Le héros prévient son pote nègre par téléphone : « Il est possible que le diable soit en train de jouer avec moi. »  Ah, meeerde…

Le pianiste, fort raisonnable jusque-là, se met à jouer des trucs ignobles, genre Boulez, puis sort un flingue de son sac de sport posé à ses pieds. On a beau l’exhorter : « Put the gun down ! », y a pas mèche. Le héros arrive à l’hôtel. Pourquoi ? Ben… parce que l’infirmière lui a dit d’y aller. (Je sais, ça devient pénible…) Le héros se bat avec le pianiste, et le demi-queue laqué noir tombe du deuxième étage, mais au ralenti ; ce qui ne l’empêche pas d’écrabouiller la réceptionniste. Le pianiste a l’air tout désolé ; quant au héros, il commence à se rendre compte que les deux expressions faciales qui sont à sa disposition deviennent insuffisantes pour la complexité de son rôle. Néanmoins, il fonce au récital de chansons d’enfants (là, on bascule vraiment dans un film d’horreur) où l’a invité l’infirmière. Sur le chemin, l’image passe brusquement au noir et blanc, et sa bagnole est traversée par trois ou quatre spectres lumineux à vélo.

Le chœur d’enfant est atroce à  supporter pour le spectateur, heureusement des spectres apparaissent, tandis que le héros se demande ce qu’il va faire du flingue qu’il a piqué au pianiste. Puis le concert est fini, et l’infirmière vient se frotter à lui comme une goule en chaleur. Il lui dit qu’il doit lui parler, ce qui ne semble pas correspondre à ses attentes immédiates. Mais c’est qu’il veut la sauver malgré elle. Pas de chance, il se fait virer par les appariteurs musclés. Il a l’air furieux – c’est-à-dire qu’il a la même tête que depuis le début du film. Il suit l’infirmière affolée de la touffe, chacun dans sa voiture, par les rues désertes. Elle rentre dans un bar de nuit, peut-être dans l’espoir d’y ramasser une bite en déshérence, mais on n’est sûr de rien ; il la rejoint. Là, c’est lui qui émet des rayons lumineux comme s’il allait mourir : il le prend super mal et fait la même tête qu’avant. Il dit à la blonde qu’il est « so sorry » de l’avoir sauvée et il braque son flingue sur elle (un truc a dû m’échapper). Sauf qu’il y a trois flics dans le bar en train de s’empiffrer de donuts, et que c’est lui qui se fait plomber. Mais il a l’air content parce que la malédiction est vaincue (enfin, je suppose). Là, c’est l’infirmière qui semble ne pas aller très bien ; l’ambulance l’embarque, les plombs sautent dans le bar, l’ambulance fait des zigzags, l’infirmière hurle, ses yeux se révulsent, je crois qu’il faudrait vraiment qu’un type se dévoue pour elle. Là-dessus, apparaît le zombi en noir et blanc du héros, et l’ambulance fait un accident, mais pas grave parce qu’elle a réussi à éviter le camion-citerne grâce au zombi du héros ; lequel a la tête du type qui se demande ce qu’il est venu faire dans ce film. Le dernier plan c’est l’autre dément avec sa demi-gueule ravagée, dans sa cellule psychiatrique. Et, enfin, sur fond de générique, le spectateur qui se demande pourquoi il n’est pas allé se coucher une heure plus tôt.

vendredi 14 août 2015

Mes excuses à Dumas

 
Je dois demander pardon. Dans un billet, non récent mais pas si ancien, j'ai dit qu'Alexandre Dumas était le prince des “écrivains en bâtiment”. Non seulement ce n'est pas vrai, mais j'en arrive à me demander si mes petites frontières sont aussi pertinentes qu'elles en ont l'air.

Alexandre Dumas est un écrivain. Tout court. Il suffit pour s'en persuader, comme je le fais en ce moment, de relire sa trilogie mousquetairienne. Essayez, plongez-vous dans l'épopée : vous y serez happé dans la seconde, vous ne pourrez plus vivre hors de ce premier XVIIe siècle, vous goûterez les fumets des viandes que nos mousquetaires dévorent et lamperez les vins de bourgogne ou de champagne qu'ils avalent à grandes gorgées.

Puis, vous passerez des Trois Mousquetaires à Vingt ans après ; alors, vous sentirez passer le vent du temps, de la vieillesse, vous penserez à vos propres amis, dont vous avez bien évidemment le numéro de téléphone dans votre agenda, mais que vous n'appelez jamais. Vous aurez le cœur serré quand les quatre amis se retrouvent opposés, deux à deux, prêts à tirer l'épée les uns contre les autres, parce que le vent de l'histoire les a conduits là, place Royale (actuellement place des Vosges), et que le temps les a marqués sans qu'ils l'aient su.

C'est à ce moment que Dumas est un écrivain, et un grand. Parce qu'il sait faire briller le soleil de la jeunesse sur Les Trois Mousquetaires, avant d'amorcer un crépuscule qui trouvera sa résolution dans Le Vicomte de Bragelonne.

Donc, si l'on met de côté Stendhal, qui est vraiment à part de tout, le premier XIXe siècle a enfanté deux grands romanciers, dont l'un était aussi un grand écrivain : Balzac et Dumas.

De notre effondrement culturel


À ceux qui qui naïvement me prennent pour un homme cultivé, je vais infliger ce violent démenti : je n'ai jamais lu le Satiricon de Petrone. Or, par un détour sans intérêt, je viens de le recevoir, en “Folio classique”. Classique, n'est-ce pas ? C'est inscrit sur la couverture. En effet, on peut difficilement faire plus classique que cette œuvre de deux mille ans. Recevant le volume, je le retourne, afin d'en voir la “4ème de couverture”, comme on dit. Elle est intéressante. Tout en haut, il y a le nom de l'auteur, en dessous le nom du livre, plus bas celui du traducteur (Pierre Grimal, en l'occurrence). Encore plus bas, un extrait de ce qu'on va lire.

Enfin, en petits caractères, deux lignes dont on suppose qu'elles sont là pour nous donner envie d'acheter le livre. Elles disent ceci : Le Satiricon a inspiré à Fellini un de ses films les plus saisissants. « J'ai fait un film sur l'Antiquité qui raconte une histoire d'aujourd'hui. »

Et voilà. Après deux millénaires d'existence, la seule chose qui sauve l'œuvre de Petrone, pour nous, c'est qu'un pesant guignol cinématographique italien l'ait mis au pillage. Je puis évidemment admettre qu'on aime Fellini, même si je ne le comprends pas, mais enfin, le livre de Petrone n'a-t-il vraiment aucun autre titre de gloire ou simplement d'intérêt que d'avoir servi de prétexte à M. Fellini, qui, en outre, en profite pour nous gratifier d'une superbe ânerie modernœuse, puisque en aucun cas le Satiricon ne saurait raconter une histoire “d'aujourd'hui”. 

Va-t-on bientôt, pour espérer nous faire acheter le Voyage au bout de la nuit, nous signaler que ce roman a été “adapté” en bande dessinée par un nommé Tardi ? Les Fleurs du mal ne se vendront-elles plus que si on choisit d'illustrer leur couverture avec les pochettes des disques de Léo Ferré ? Et, d'ailleurs, qui se soucierait encore d'Alexandre Dumas si ses Mousquetaires cessaient brusquement de passer à la télévision ?

jeudi 13 août 2015

Dos à dos, mais sous le parasol


J'éprouve une horreur quasi sacrée, et un accablement qui l'est à peine moins, dès que j'entends cette expression : renvoyer dos à dos. Renvoyer Pierre et Paul dos à dos, lorsqu'ils s'opposent sur un point ou un autre, c'est se laver les mains, avouer son incompréhension, son aveuglement ou sa frousse ; en se donnant, en outre, des allures d'esprit large, supérieur, surplombant. Par exemple, on peut ainsi renvoyer dos à dos le catholicisme et l'islam, ce qui est une manière dégagée de dire qu'on ne veut pas d'ennui et que, par conséquent, on se gardera bien de voir ce que l'on voit et d'écouter ce que l'on entend.

Néanmoins, et pour une fois, je vais moi aussi renvoyer dos à dos. Paris Plage est une monstruosité dont Philippe Muray a dit tout ce qu'il convenait de penser, si l'on est un esprit à peu près sain. Partant, le fait que la sottise s'invite soudain au cœur de la stupidité béate, et que cet enfer ludique devienne pour une journée Tel Aviv sur Seine, ne pouvait en aucun cas me tirer de ma léthargie estivale. Que les habituels antisémites d'extrême gauche grimpassent aussitôt au sommet des parasols pour s'époumoner et crier au monde leurs indignations soigneusement repeintes en tenue de camouflage n'a pas pu davantage me faire soulever une paupière, tant les pavloveries antijuives des palestinolâtres sont prévisibles et toujours au rendez-vous. Choisir entre les clowns blancs de la mairie de Paris et les augustes des officines judéophobes m'était décidément impossible ; et d'autant plus que, pour les départager, il m'aurait fallu descendre dans leur arène, c'est-à-dire dans ce cloaque festif que sont, en ce moment même, les quais de la Seine.

Je les ai donc renvoyés dos à dos. En espérant que, si jamais l'un ou l'autre vient à se retourner, nos braves CRS condamnés à surveiller ce jardin d'enfants cauchemardesque ne molliront pas de la matraque ni des friandises lacrymogènes.

mercredi 12 août 2015

Tout le monde aime Berthe au grand pied !


Ayant compris – par quel mystérieux biais ? – que son auteur ne tarderait plus à nous faire visite, Golo, chat démago, a tenu à montrer en quelle estime il tenait l'œuvre. On remarquera que les deux poules qui se trouvaient là ne font pas trop les fières.

mardi 11 août 2015

D'Artagnan, ce fils indigne


On se souvient que ce qui met en route l'intrigue des Trois Mousquetaires, ce sont les moqueries suscitées par l'entrée de d'Artagnan, un beau jour d'avril 1625, dans le bourg ligérien de Meung, où, deux siècles plus tôt fut emprisonné François Villon dans les geôles de Thibault d'Aussigny, évêque d'Orléans, et où sera enterré, trois siècles ensuite, le poète régional, partageux, alcoolique et tuberculeux Gaston Couté – mais je m'égare. Moqueries est trop fort : sourires en coin serait plus juste ; et provoqués non par lui-même, fringant jeune homme, mais pour moitié par sa mise de Béarnais désargenté (donc de plouc) et par son vieux cheval jaune, qui appelle irrésistiblement la comparaison avec Rossinante.

Dans la scène suivante, grâce à un petit retour en arrière, on prend connaissance des ultimes recommandations de M. d'Artagnan père à son rejeton, avant son grand départ pour Paris et l'immortalité littéraire. L'une de celles-ci concerne précisément ce cheval, dont le père nous informe que, né chez lui, il a maintenant 14 ans (ou 16 : le livre est resté dans le salon…) ; en foi de quoi, il demande expressément à son fils, eu égard à ce long compagnonnage, de ne jamais le vendre et de l'entourer de soins jusqu'à sa mort. Or, quelle est la première chose que fait ce jeune crétin en franchissant la barrière Saint-Antoine ? C'est de brader le malheureux cheval jaune au premier maquignon venu, sans que Dumas n'éprouve le besoin de nous dire un mot de cette désobéissance flagrante à la consigne qui lui fut donnée cinq ou six pages plus haut. Je continue à trouver cela très bizarre.

Sinon, j'ai trouvé et commandé Le Vicomte de Bragelonne en collection “Bouquins” pour 0,76 €.

samedi 8 août 2015

Comment devenait-on homosexuel au début du XXe siècle ?

Jacques Laurent, écrivain hétérosexuel, 5 janvier 1919 – 29 décembre 2000.

Les Corps tranquilles sont un étrange et énorme roman ; qui tire de cette énormité même une grande part de son étrangeté. Jacques Laurent n'a pas trente ans, lorsqu'il publie dans l'indifférence générale ce moellon (on ne peut plus, ici, se contenter du pavé) de trois millions de signes ; indifférence peut-être provoquée par le fait que tous les projecteurs, en cette année 1948, sont braqués sur Cecil Saint-Laurent et sur sa Caroline Chérie. Le livre fait penser à ces fleuves puissants mais coulant dans des pays presque parfaitement plats, et qui, donc s'élargissent et méandrent à plaisir, le plus imperceptible incident de terrain suffisant à les faire bifurquer à droite ou à gauche, revenir sur leur cours, repartir dans l'autre sens – et ainsi presque à l'infini, comme répugnant à rejoindre la mer. Paul Morand a dit des Corps tranquilles qu'il s'agissait d'un roman “oisif et nonchalant” : il a parfaitement raison. C'est le livre d'un jeune homme qui ne voit pas au nom de quel précepte, étant ici chez lui, il s'interdirait quoi que ce soit. Au premier paragraphe de ces neuf cent pages, il fait descendre son personnage masculin principal, Anne Coquet, dans le métro parisien. Et, d'emblée, on le sent aussi ignorant et curieux que nous de savoir ce qu'il va lui arriver, qui il va rencontrer, quelles femmes vont le séduire, lesquelles il va baiser, etc. (Je dis baiser car le mot fait partie du vocabulaire de Laurent, en tout cas dans ce livre-ci.) Nous ne venons pas d'entrer dans un roman comportant des digressions, mais fait de digressions, au milieu desquelles les nombreux personnages semblent aller et venir, apparaître, disparaître, resurgir, au gré de leur seule fantaisie de personnages, sans que l'auteur ne les contraigne à quoi que ce soit. C'est exactement une lecture d'été, en ce sens qu'elle invite à la fois à la découverte du monde et à une certaine paresse opiniâtre.

Comme il faut bien que je justifie mon titre, en voici un court extrait, tiré de la page 631 de l'édition Stock de 1991. Dans une boîte de nuit parisienne (nous sommes en 1937), le mari et l'amant d'une femme viennent de se découvrir tous les deux cocus, et l'un par l'autre ; ils font la connaissance d'un compositeur d'opérettes, qui se définit lui-même comme tante et, à propos de ses mœurs, leur déclare ce qui suit.

« Ce n'est pas que j'avais une vocation particulière. C'est plutôt ma passivité qui m'y a mené. Que voulez-vous, la société actuelle, elle est faite uniquement pour les tantes. J'exagère ? Écoutez un peu. Supposez un fils unique ; il a, mettons, quinze ans. Où va-t-il ? Au lycée, où on le colle avec d'autres garçons, uniquement des garçons. Le jeudi et le dimanche, eh bien, il sort avec quelques-uns de ses camarades de lycée. Ou il sort avec un cousin, tout le monde trouve ça parfait, avec une cousine, ça fait déjà des “hé ! hé !”. Il fait du sport ? Dans son club, il y a un vestiaire, une douche, uniquement pour les garçons. Quand il prend un wagon-lit, qui a-t-il pour voisin ? Un homme. Même chez le coiffeur, on est séparé. Alors, pour peu qu'on soit un peu paresseux, on va au plus facile, au plus normal, on fait comme moi. Le reste ça suppose des ruses d'apache, un entêtement de chien de chasse, en un mot, l'obsession. Je ne dis pas la vérité ? Si le gouvernement n'aime pas ça, il n'a qu'à faire des pissotières mixtes. »

En attendant Paludes…

dimanche 2 août 2015

Les curiosités de Pierre-Robert Leclercq

Pierre-Robert Leclercq est un écrivain curieux ; je ne veux pas dire par là qu'il est étrange, ou bizarre, mais qu'il aime aller fureter dans des coins où les autres ne s'aventurent pas, ou bien trop distraitement. Prenons le cas d'André Gill, par exemple ; je suppose que vous êtes comme je l'étais lorsque le livre m'est arrivé entre les mains : vous vous dites que, oui, sans doute, cette Anastasie de couverture me dit quelque chose, avec ses grands ciseaux et sa chouette (qui se trouve être également l'emblème de l'éditeur !). Donc, son auteur ne doit pas m'être tout à fait inconnu lui non plus ; mais à part ça…

Si j'évoque un certain cabaret montmartrois s'appelant Le Lapin agile, mais dont le nom fut d'abord Le Lapin à Gill, là, vous commencez à entrevoir une époque, n'est-ce pas ? C'est précisément les époques que Pierre-Robert Leclercq s'entend merveilleusement à faire revivre, grâce à une érudition nonchalante et souriante, sans jamais rien en elle qui pèse ou qui pose. Ici, par exemple, on ne nous raconte pas seulement la vie et l'œuvre de Louis Alexandre Gosset de Guines, qui, donc, prit André Gill pour “nom de crayon” – comme d'autres ont des noms de plume. À la suite de son personnage, déjà fort pittoresque et riche en lui-même, Leclercq fait surgir tout le Second Empire, avec cette fièvre et cette verve qui agitent les journaux, bouillonnent dans les rédactions et inventent mille façons de contourner l'impériale censure… laquelle finit toujours par les rattraper afin de les condamner au silence et parfois à la geôle. On y croise, dans ces deux cents pages bruissantes, moult personnages connus (Nadar, par exemple) ou inconnus – en tout cas inconnus de nous : Pierre-Robert Leclercq, lui, les connaît tous, et les rapides portraits qu'il en trace nous donnent l'étrange certitude qu'il a dû, souventes fois, traîner des nuits entières avec eux, d'abord au marbre, ensuite au zinc. 

André Gill est mort trois semaines avant Victor Hugo, le premier mai 1885. La différence est que lui n'avait que 45 ans et qu'il était, depuis deux ans, “pensionnaire” à Charenton. Mais si vous ne voulez pas quitter Pierre-Robert Leclercq sur une note mélancolique, et si vous pensez, comme on le serine depuis nos arrière-grands-mères, qu'en France tout finit par des chansons, alors ouvrez donc ses Soixante-dix ans de café-concert (1848 – 1918), publié chez le même éditeur : au milieu de trente autres batteurs de planches, vous découvrirez la flamboyante Thérésa, qui fut en quelque sorte la Madonna de trois générations de crinolines, pour baisser finalement le rideau sur Félix Mayol. 

Après ça, on se retrouvera tous à la Cabane bambou.



Mayol (1906)chante:" À la cabane bambou... par trizone

samedi 1 août 2015

Se garer des cloaques de la blogoboule


Il y a tout juste une semaine, je publiais ici même (ayez la bonté de remonter un peu le courant de ce blog…) un billet intitulé assez pompeusement Physiologie du gauchiste ; j'aurais aussi bien pu le nommer Silhouette du malfaisant ou encore Anthropologie du nuisible. C'était ma façon de prendre congé. Aussitôt après, j'ai supprimé de mes liens (mes liens invisibles) trois ou quatre fâcheux, dont je ne comprenais plus, soudain, quel plaisir j'ai longtemps pris à aller patauger dans leurs cloaques : inutile de citer des noms, chacun trouvera facilement de qui je parle. Il faut dire que, de simplement stupides qu'ils étaient et demeurent, ils sont en train de virer au méchant. Par je ne sais quel phénomène de métamorphoses n'ayant rien du tout d'ovidiennes, ou simplement portées par les vents dominants,  les bécasses se sont fait hyènes, et on les voit désormais, l'écume aux babines, hanter les tribunaux, rameuter les juges et exiger des châtiments. Ils les obtiendront ou non, peu m'importe : je ne veux plus aller barboter dans leurs marécages. – Et je m'en sens fort bien.

jeudi 30 juillet 2015

samedi 25 juillet 2015

Physiologie du gauchiste


À Nicolas, social-traître exemplaire.

La plus voyante des particularités du gauchiste, qui peut sembler paradoxale mais qui est son ressort le plus profond, c'est sa détestation viscérale de tout ce qui est de gauche ; je veux parler des gentils naïfs qui pensent que l'on peut concilier ces deux contraires que sont socialisme et liberté. Cette haine est logique et cohérente, dans la mesure où le gauchiste ne hait rien tant, justement, que la liberté, laquelle semble n'exister que pour infliger de cruels démentis à ses théories absurdes. La répulsion que lui inspirent les démocrates se réclamant des idées de gauche est telle qu'il  préférera toujours s'allier avec les pires monstres, pourvu que ceux-ci les aident à exterminer la race maudite des sociaux-démocrates, quelle que soit la manière dont on choisisse de les nommer. Comme je n'ai pas l'intention d'écrire une étude longue et fouillée sur le sujet, vous chercherez vous-mêmes (et trouverez sans difficulté aucune) toutes les preuves de la constante collusion entre communistes et nazis, dans les années vingt, trente et même quarante du siècle passé.

La libre parole est le second ennemi personnel du gauchiste. Il est tellement imbibé de Bien, si persuadé qu'il sait comment rendre le peuple heureux, au besoin malgré lui, que toute voix discordante, ou même simplement bémolisante, lui est insupportable ; on le voit alors réclamer à grands cris des juges, des lois, des geôles et des bâillons pour tous ceux qui osent délirer un peu différemment de lui. Cette appétence pour la tyrannie, qui est leur caractéristique principale (on connaît leurs émerveillements historiques), ils parvenaient encore à la camoufler à peu près lorsque seuls leurs leaders s'exprimaient, ceux-là ayant acquis suffisamment de rouerie dialectique pour ne pas laisser voir à tout le monde leur vrai visage, qui aurait fait peur aux petits enfants et provoqué des fausses couches chez les jeunes femmes en situation intéressante. Mais, ensuite, sont arrivés les blogs, grâce à quoi le moindre imbécile a pu soudain exprimer le “fond” de sa “pensée”, c'est-à-dire, si l'on préfère se passer des guillemets, la pulsion primale qui lui fait adorer les miradors et les barbelés qui sont autour. Dans les balbutiements et les invectives de ceux-là, on pouvait désormais lire à livre ouvert, ils étalaient sans le savoir ce qu'ils étaient et ce qu'ils sont, des êtres rongés par l'envie, le ressentiment, la haine de tout ce qui prétend vivre sans se soumettre à leurs grisâtres impératifs. Évidemment, parmi ces grimaciers divertissants, le plus intéressant est le camarade Gauche de Combat, simplement parce qu'il est l'un des plus sots, ce qui fait que nul “surmoi” ne vient l'empêcher de dévoiler, billet après billet, l'individu qu'il est vraiment, c'est-à-dire ce molosse édenté, écumant de rage impuissante, prêt à planter ses gencives dans les mollets de toute personne dont l'existence lui semble être un naufrage un peu moins radical que la sienne. – Mais, évidemment, il y en a d'autres, presque aussi amusants.

Bien entendu, la tendance naturelle est de se moquer et d'éclater de rire. N'oubliez tout de même pas – surtout si vous vous pensez et vous dites de gauche – que le rêve ultime et jamais perdu de vue de ces cloportes-là est de vous anéantir, comme ils ont déjà réussi à le faire plusieurs fois dans un passé récent.

vendredi 24 juillet 2015

Après Paludes…


Puisque j'ai appelé Paludes le roman de moi qui devrait paraître (aux yeux éblouis) en début d'année prochaine, et qui ne se nommera évidemment pas ainsi, je viens de décider que le prochain – qui m'occupe fort depuis quelques jours – sera désigné sous le nom de Pot-Bouille. Pour l'élémentaire raison qu'il y sera question d'un immeuble et des gens qui l'habitent. Si jamais je parviens à l'écrire et qu'il est adapté au cinéma, j'espère que j'aurai droit à une distribution aussi glamour que celle qui me sert d'illustration. Mais ça m'étonnerait.

Cela dit, je m'en fous, car je n'ai jamais compris ce qu'on pouvait trouver à Gérard Philipe.

jeudi 23 juillet 2015

La Débâcle : un grand roman qui se termine mal


Pourquoi relire ce roman de Zola, l'avant-dernier des Rougon-Macquart (le dernier est oubliable) ? À cause de Henry James qui, dans sa brève étude sur Zola, en dit grand bien, alors que j'en avais, moi, un souvenir d'une tiédeur extrême, c'est le moins que je puisse dire : ça valait la peine d'y retourner. Souvenir remontant à une trentaine d'années : à l'époque, j'avais souscrit, auprès d'un éditeur par correspondance essayant de faire croire qu'il faisait des livres de qualité, pour les vingt volumes ; ils arrivaient chez mes parents à raison de deux par mois, ce qui m'a fait lire les Rougon comme en me jouant, à mesure des livraisons. J'en ai relu un certain nombre depuis, mais pas celui-là, jusqu'au début de cette semaine.

La Débâcle est l'un des plus épais romans du cycle, découpé en trois parties. Les deux premières sont époustouflantes, qui nous plongent au cœur de la guerre de 70, depuis les premières défaites alsaciennes jusqu'au désastre de Sedan. Naturellement, je suis “bon client” pour tout ce qui concerne les batailles et l'écroulement final : ma famille maternelle est sedanaise, j'ai passé dans cette ville des marches beaucoup de mes vacances d'enfant, j'y ai même vécu quelques mois avec Catherine, en 1997, sur ce même boulevard Fabert où ont vécu mes grands-parents et tous leurs enfants, depuis je ne sais quand jusqu'à 1974. Zola est un homme qui connaît son métier, un romancier consciencieux (et ce n'est pas, dans mon esprit, le rabaisser que de le dire) ; si bien que, comme lors de ma première lecture, j'ai eu ce plaisir rare de me promener dans une ville à quoi ma vie est indissolublement liée, mais telle qu'elle était avant même la naissance de mon arrière-grand-père (1879 – 1968). Par exemple, dans une scène particulière de la deuxième partie, je suis certain que l'on était à quelques dizaines de mètres de la maison que mes parents ont occupée durant la vingtaine d'années de la fin du siècle mort ; et que, plus tôt, dans la première partie, les troupes arrivant de l'Est ont dû passer à moins de cent  mètres de celle que mes grands-parents ont occupée de la retraite de mon grand-père à sa mort.

Mais, évidemment, vous vous en foutez et préféreriez savoir ce que vaut, à mon sens, le livre (je parle des cinq ou six lecteurs qui n'ont pas encore déserté). Il vaut beaucoup dans ses deux premières parties, soit pendant 350 pages sur 520 (dans mon édition ridicule). La maîtrise de Zola, des foules et des hommes, des bataillons et des individus, y est prodigieuse, ainsi que son art d'incorporer les uns aux autres : ce roman suffirait à discréditer pour jamais les mesquineries incessantes de Goncourt à son endroit. Mais le roman décline et devient ennuyeux dans sa dernière partie, lorsque, après le désastre de Sedan, on passe au siège de Paris et à la Commune. Pourkoidon ?

Il me semble que cela tient à ce que Zola a très habilement semé, lors des deux premières parties, des pistes romanesques concernant les divers (et nombreux) personnages qu'il jette dans sa fournaise, par ailleurs admirablement rendue. Le problème est que, Zola étant plus l'écrivain des masses, des mouvements, des convulsions que des destinées personnelles (il est presque l'anti-Balzac de ce point de vue, mais ça nécessiterait un autre billet), lorsqu'il réduit l'angle de sa caméra, si je puis dire, pour se centrer sur ces hommes et ces femmes qu'il a magistralement jetés dans la fournaise de ses deux parties initiales, le lecteur s'aperçoit très vite que… eh bien qu'il se fout de ce qui peut arriver à Pierre, à Paul, ou à Jacqueline et à Ginette : ils étaient parfaitement, avant, incorporés à la pâte volcanique du roman ; une fois extraits, ils deviennent de petits fruits confits sans grand relief, ni couleur, ni saveurs. Et, pis que tout, le dénouement est visible plusieurs dizaines de pages avant qu'il ne se produise. À ce stade, quand se produit enfin ce qu'il attend depuis vingt minutes, le lecteur repense à L'Éducation sentimentale et à la petite phrase couperet précédant le “grand blanc” que Marcel Proust admirait fort à cet endroit : « Et Frédéric, béant, reconnut Sénécal. » À la fin de La Débâcle, nul n'est béant, chacun savait déjà depuis trente ou quarante pages qui allait tuer qui.

Néanmoins, il serait bien dommage de se priver de ce roman. Ne serait-ce que pour voir comment un écrivain de gauche, mais incapable de dire autre chose que la vérité de ce qu'il voit (et, là, Zola rejoint Balzac), parle de cette fameuse Commune dont certains guignols continuent de se gargariser encore aujourd'hui.

mercredi 22 juillet 2015

Chabada bada…


Catherine, ce matin, m'a vertement reproché la photo de mouches illustrant mon billet d'hier soir. Comme je n'ai aucune raison sérieuse de la contrarier, et surtout pas maintenant qu'elle s'apprête à m'abandonner pour huit jours en me piquant ma bagnole, voilà pour elle une photographie de nous, qui lui rappellera sûrement de tendres et tumultueux souvenirs. Ah ! cette époque bénie où nous courions comme de jeune animaux ivres de liberté, face à l'océan immense, avec ce grand chien qui nous aimait ! On dit souvent que la photographie a tendance à épaissir les silhouettes ; j'en puis témoigner : jamais je n'ai eu cette apparence lourdaude, assez empruntée, et Catherine encore moins. Mais quels précieux moments ce furent là ! Le seul bémol de cette merveilleuse folie est que nous n'avons jamais réussi à ravoir nos chaussures, qui nous avaient pourtant coûté un bras. – La perfection n'est pas de ce monde, et encore moins des bords de mer.

mardi 21 juillet 2015

Le deuil des mouches


Nous sommes pris, depuis le début des chaleurs d'été, Catherine et moi, d'une sorte de fureur exterminatrice. Il faudrait nous voir pour y croire, chacun dans son fauteuil ou canapé, un livre dans une main et une tapette à mouche écarlate dans l'autre, la seconde prise d'agitations meurtrières incessantes. Le résultat – dérisoire : les fenêtres sont ouvertes, il en vient toujours d'autres – de nos fureurs méthodiques et maladroites est que le faux plancher du salon a pris en quelques jours des allures de champ d'Eylau ; les cadavres se multiplient, mais ils sont si insignifiants qu'on n'y prête que peu d'attention – et même pas du tout, dans un premier temps : plus les êtres sont petits, moins leur mort a d'importance ; il est facile de rameuter des consciences humaines à propos de la disparition des éléphants ou des baleines, mais la coccinelle qu'on écrase le nez au vent ne sera pleurée par personne, nous sommes bien d'accord.

Toujours est-il que j'ai baissé les yeux, entre deux gorgées et trois phrases ; juste assez de temps pour m'apercevoir que, sur ce plancher jonché, circulaient des mouches bien vivantes. Certaines, la plupart, semblaient ignorer les corps morts, sans doute atrocement mutilés si on les regarde avec des yeux de mouche. Mais quelques-unes circulaient entre les cadavres, s'arrêtaient un long moment sur celui-ci – on voyait bien, du fauteuil, les antennes vibrer –, avant de repartir sur son voisin où elles marquaient une nouvelle pause. Quel était leur manège ? Cherchaient-elle à secouer la léthargie de leur frère ou leur sœur ou leur mère inconnue ? Savaient-elles que la mort rouge et finement grillée, tombée du ciel – leur ciel de mouche – avait frappé ; et rendaient-elles les derniers hommages à la victime étendue sur le dos, peut-être secouée encore d'un dernier frémissement des élytres ? Les mouches, certaines mouches, savent-elles que la mort existe, et que c'est nous qui la leur donnons, pensant à autre chose ? Nous en veulent-elles ? Sommes-nous les ennemis mortels des mouches, ou bien adorent-elles à six genoux ces créatures monstrueusement immenses qui leur permettent de vivre par leurs restes, et les tuent par distraction ou agacement ? Et garderont-elles le souvenir de nous – lequel ? –, quand leurs bourdonnements sera redevenu le seul bruit sur terre, après la prochaine comète qui fondra ou la bombe que nous ferons exploser nous-mêmes ?

vendredi 17 juillet 2015

L'art du portrait : les troubles générosités de Miss Birdseye


L'art du portrait n'est pas donné à tout le monde – on ne voit d'ailleurs pas pourquoi il devrait l'être ; il ne l'est pas chez les peintres, pas davantage chez les écrivains. Henry James, lui, en possède la maîtrise. L'exemple qui suit est tiré du début de son épais roman intitulé Les Bostoniennes, et occupe trois pages (46 à 48) de l'édition Folio. Miss Birdseye est ce qu'on pourrait appeler une vieille militante multicauses, comme il existe des robots ménagers multifonctions. James commence, classiquement, par nous parler de son visage, de ses traits physiques, mais il les fait entrer tout de suite en correspondance avec un certain nombre d'éléments moraux, d'une manière rapide et très générale. Ça commence ainsi : 

« C'était une petite vieille dame avec une tête énorme ; c'est la première chose qui frappa Ransom – ce grand front noble, protubérant, pur et dégarni, dominant une paire d'yeux myopes, bienveillants et las […]. »

Ensuite, d'une phrase sur l'autre, le portrait se fait plus précis, plus personnel ; bien que se cantonnant toujours au physique de Miss Birdseye, il commence à s'en dégager des traits de caractère plus personnels ; et, partant, l'ironie commence à poindre :
 
« Elle avait un visage triste, mou et pâle, qu'on eût dit (ainsi que toute sa tête en général) décomposé et comme effacé par un long séjour dans un acide. L'exercice de la philanthropie n'avait pas donné de caractère à ses traits ; il avait plutôt, à la longue, supprimé tout ce qui était nuance et signification. Les élans de sympathie et d'enthousiasme avaient eu sur eux l'effet qu'ont les siècles et les intempéries sur les vieux marbres en polissant tous les angles et supprimant les détails. Dans cette masse imposante, son frêle petit sourire réussissait à peine à se faire jour. Ce n'était que l'ombre d'un sourire, une espèce d'acompte, un premier versement ; une velléité de sourire qui n'eût demandé qu'à s'affirmer si elle en avait eu le temps, mais qui suffisait quand même pour que l'on se rendît compte qu'elle était bonne et qu'il n'était pas difficile de faire sa conquête. »

James semble en suite s'éloigner de nouveau de son modèle et se met à décrire la manière dont elle est vêtue. Mais c'est seulement une façon de prendre son élan, car il le fait en quelques lignes, pour mieux plonger au cœur de Miss Birdseye. À partir de maintenant, le portrait moral ne se mêle plus à la silhouette physique, mais à la raison d'être sociale. En fait, de sa vêture, il ne ressort à peu près rien d'autre que le fait qu'elle porte une robe courte. C'est, si je puis dire, cette robe qui assure le pont avec la suite :

« Inutile de dire qu'elle faisait partie de la Ligue des Jupes Courtes ; car elle faisait partie de presque toutes les ligues existantes pour presque n'importe quoi. Ce qui ne l'empêchait pas d'être la plus désordonnée, brouillonne, illogique et raisonneuse des vieilles demoiselles ; sa charité qui commençait par soi-même et ne s'arrêtait nulle part, n'avait d'égal que sa crédulité ; sa connaissance des hommes, loin de s'être développée au cours de ses cinquante années de zèle humanitaire, était encore plus limitée, si possible, que le jour où elle était partie en guerre contre les iniquités sociales. […] »

Suit une vingtaine de lignes, par lesquelles James nous montre Miss Birdseye ballottée de meeting en phalanstère, mais toujours en maintenant le lien avec ses particularités physiques : port de tête, voix, etc. Il reste ensuite le plus délicat : passer de l'existence sociale aux traits de caractère les plus fondamentaux, donc les plus enfouis car violemment contradictoires avec le personnage “officiel”, et même aux désirs et aux frustrations de la sexualité ; tout cela assez délicatement pour que, si je puis dire, même le modèle ne s'aperçoive pas du dévoilement dont il est l'objet. On part donc d'un fait social simple et dûment établi : Miss Birdseye est pauvre et l'a toujours été. James écrit :

« Personne n'aurait pu dire de quoi elle vivait ; chaque fois qu'on lui donnait de l'argent, elle le donnait aussitôt à quelque nègre ou à un réfugié. C'était la moins partiale des femmes, mais, tout compte fait, elle donnait ses préférences à ces deux spécimens de l'humanité. La Guerre civile lui avait enlevé un des éléments essentiels de son activité ; car avant cela,  ses meilleurs moments avaient été ceux où elle s'imaginait qu'elle facilitait l'évasion de quelque pauvre esclave noir. »

Une âme aussi généreuse que romanesque, au dévouement inébranlable, donc ? C'est à voir. Car, juste après ce que je viens de citer, James enchaîne :

« C'était à se demander si parfois, au fond de son cœur, elle ne souhaitait pas que les noirs fussent encore en esclavage, afin de participer à ces évasions palpitantes. Elle avait souffert de même lorsque plusieurs despotes avaient été renversés, car, au cours de ses jeunes années, elle s'était consacrée au sauvetage des conspirateurs en exil. Ses réfugiés tenaient une grande place dans son cœurs ; elle passait son temps à quêter de l'argent pour quelque Polonais au teint blême, à chercher des élèves pour quelque Italien dépourvu de tout. »

C'est le Polonais qui va permettre à Henry James de descendre jusqu'aux tréfonds de Miss Birdseye, jusqu'à ce qu'une “vieille demoiselle” a de plus profondément enfoui et dissimulé, c'est-à-dire ses pulsions sexuelles. Pour cela, il évoque avec une certaine malice la rumeur d'un “sentiment tendre” qu'aurait eu Miss Birdseye jadis pour Polonais, lequel aurait disparu en emportant tout ce qu'elle possédait. James s'empresse de déclarer qu'il s'agit là d'une pure légende, puisque Miss Birdseye n'a jamais été amoureuse, « même dans son jeune temps, que des causes, et ses désirs ne se portaient que vers l'émancipation de tous les opprimés ». Il lui reste à décocher l'ultime flèche à son modèle, celle qui achève de la mettre à nu devant nous :

« Mais ç'avait été quand même la plus belle époque de sa vie, car au temps où les causes se présentaient sous les traits d'intéressants étrangers (les Africains étaient-ils autre chose que des étrangers ?), elles avaient nettement plus de charme. »

Tout cela, évidemment, n'explique en rien pourquoi, ce matin, peu avant neuf heures, alors que je n'y songeais nullement la minute d'avant, j'ai tiré ce roman du rayonnage où il dormait depuis près de dix ans, sans jamais avoir été ouvert.

mercredi 15 juillet 2015

Que fait-on, après Paludes ?


Au début, c'est facile : on saute partout comme Zébulon, en se disant qu'on a réussi à finir Paludes. Ça dure quelques jours, et encore : on n'a plus l'âge ni le ressort de rebondir bien longtemps. Ensuite, un peu essoufflé, on se fait croire qu'il est hautement nécessaire de relire Paludes ; de l'amender, le polir, le lustrer ; et on le fait : c'est très agréable, sans risque, pas trop de dépense cérébrale. On referais bien ça, ce lustrage du poil, pendant les quinze années à venir, c'est si doux ; mais la voix tombe du ciel : « C'est parfait, ne touchez plus à rien ! » Parfait, on en doute ; mais enfin, si l'ordre est de n'y plus toucher, à ce machin (qui, par ailleurs, commence justement à vous sortir par les yeux)…

Et la question pénible arrive : on fait quoi, maintenant ? C'est le moment où on se rend compte qu'on n'a jamais vraiment su ce que voulait dire le mot solitude

lundi 13 juillet 2015

Arnaud Mercier, grand méritant du désastre


« Il tente de capitaliser sur ses compétences économiques attestées à priori par ses diplômes et ses expériences acquises, y compris dans le secteur bancaire. Il cultive un profil qui se veut intermédiaire entre l’élu militant (l’élection au suffrage universel et/ou les positions de pouvoir au sein de l’appareil partisan valant carte d’accès à bord du gouvernement) et le technocrate expert (seule son expertise justifierait sa nomination au gouvernement), tout en penchant davantage du côté de l’expertise. »

La bouillie dont je viens, qu'on me pardonne, de vous infliger la lecture, est sortie du cerveau d'un certain Arnaud Mercier (il parle d'Emmanuel Macron, mais, en l'occurrence, on s'en moque). Ce Mercier-là, nous informe-t-on ici, est professeur en sciences de l'information et de la communication à l'université de Lorraine, responsable de l'Observatoire du webjournalisme au sein du CREM et chercheur associé au Laboratoire Communication et Politique (LCP) du CNRS. Cet impressionnant palmarès n'empêche nullement notre âne couronné de s'exprimer dans un sabir qui serait répugnant s'il n'était aussi risible, ni de croire que les mots expérience et expertise sont interchangeables.

M. Mercier est certainement l'exemple parfait de ce qu'est un diplômé d'après la catastrophe ; un grand méritant du désastre.

dimanche 12 juillet 2015

jeudi 9 juillet 2015

Heureusement que Simone n'a pas vu ça…


Ça s'appelle Zombeavers ; on comprendra que, sans être exagérément anglophone, le titre m'ait attiré comme un ruban de glu la mouche. L'œuvre elle-même est d'un classicisme rassurant : une cabane au fond des bois, mais garnie d'un lac, pour expliquer les castors, trois pétasses, trois semi-mongos et en route. La première scène est curieuse. On y découvre deux bas du front, très “Amérique profonde”, dans un pick-up transportant des bidons de déchets toxiques (le spectateur ne voit évidemment rien venir). Pour occuper le temps de caméra qui leur est imparti, ils se mettent à parler de leurs expériences homosexuelles réciproques, ce qui, malgré les apparences, est tout à fait sans fondement. Puis, parce qu'il est plongé dans l'étude de son téléphone portable, le chauffeur explose une biche qui stationnait au milieu de la route.  Le co-pilote descend, constate qu'il y a des boyaux plein la calandre et les pare-chocs, remonte, regarde son pote d'un air triste et lui dit : « Je ne crois pas qu'elle s'en sortira. » C'est la minute humoristique du film. Comme le pick-up, au moment de l'impact, a fait un méchant écart, l'un des bidons de déchets toxiques a sauté hors de la benne pour rouler jusqu'à la rivière ; le spectateur se demande bien pourquoi.

Ensuite arrivent les trois filles : une blonde en pleine déception amoureuse, une brune à lunettes, meilleure amie de la blonde, une chaudasse rigolote qui, dans trois minutes, ôtera son haut de bikini pour aller se baigner et justifier l'interdiction aux moins de douze ans. Elle a également avec elle une sorte de chien de poche à poil ras. Elles entrent dans la cabane en rondins et s'installent ; il s'agit d'un week-end “no boys”,  du coup elles ne parlent que de bites. La blonde a vu, sur Facebook, une photo de son mec en train d'embrasser une fille, dont le visage est caché par ses cheveux. Le spectateur se demande s'il ne s'agirait pas de la meilleure amie à lunettes, assise juste à côté d'elle sur le canapé ; évidemment, c'est elle.

Le trio part se baigner dans le lac, voit un barrage de castors maculé de traces vert fluo et passe cinq minutes à se demander si les castors pissent vert fluo. Elle croisent un ours énorme et un chasseur qui leur demande de s'habiller un peu plus décemment, parce qu'il y a des familles avec enfants dans la région. On n'a toujours pas vu le moindre castor, mais on devine qu'ils ne doivent pas être bien loin.  Les filles rentrent au chalet et tombent d'abord sur le couple de vieux voisins, puis sur leurs trois petits copains respectifs, qui ont enfreint la consigne et ont décidé de venir. La chaudasse et la à lunettes montent dans les chambres tirer un coup, mais pas la blonde parce qu'elle est fâchée. D'ailleurs, elle file s'enfermer dans la salle de bain, et tombe sur un zombeaver dans la baignoire ; elle crie. Son petit ami a beau cisailler la bête en deux avec le tisonnier, la bestiole aux yeux luminescents refuse catégoriquement de crever. Ensuite c'est la nuit, puis le matin.

Comme il fait beau, on retourne au lac se baigner (le script tiendrait facilement au verso de votre carte de crédit). C'est là que le grand niais de la chaudasse disparaît soudain dans l'eau (bizarrement, il se baigne avec un bonnet de laine sur la tête) pour réapparaître avec son pied à la main, non par l'effet d'une quelconque souplesse, mais parce qu'un zombeaver vient de le lui cisailler à ras la cheville. Tout le monde se réfugie sur la barge au milieu du lac, laquelle est rapidement cernée par les castors, qui font très très peur. Et qui mordent, en plus. Le petit ami disgracié de la blonde a l'idée qui sauve : il attrape le chien de la chaudasse et le balance à la baille le plus loin possible ; bien vu : les zombeavers se précipitent pour le boulotter et les autre peuvent regagner la rive, puis la cabane en rondins. Là, la chaudasse crache le morceau et annonce à la blonde que c'est sa meilleure copine à lunettes qui a roulé la galoche facebookienne. Mais tout le monde s'en fout un peu, car les castors attaquent méchamment, en fonçant dans les carreaux des fenêtres. On voit les filles leur donner des coups de couteaux en caoutchouc, pas trop fort pour ne pas risquer de blesser la main du machiniste qui est à l'intérieur du beaver

À partir de là, ça devient un peu plus confus et précipité. La blonde entre dans la chambre de la copine à lunettes et grimpe langoureusement sur le lit où elle est étendue, comme pour un plan gouines, ce qui manque un peu de cohérence. Au lieu de ça, elle se met à perdre toutes ses dents, tandis que lui poussent deux énormes incisives de beaver et des yeux fluo. Dans la scène suivante, on découvrira qu'elle possède également, désormais, accrochée au coccyx, une superbe queue plate dont elle bat furieusement le plancher disjoint. Le réalisateur semble maintenant pressé d'en finir, tout le monde devient rapidement zombeaver par morsures réciproques, y compris les vieux voisins, le chasseur et l'ours. Mais pas la chaudasse qui parvient à rejoindre la route en claudiquant, appuyée sur une hache qui lui sert de béquille (un peu plus tôt, elle s'est jetée du premier étage à travers une vitre et s'est pété la cheville). Elle voit arriver un pick-up, et son petit visage s'éclaire enfin d'un sourire de gratitude. Mais comme le bas du front du début est de nouveau occupé de son téléphone plutôt que de la route, il emplafonne la chaudasse de belle manière.

Noir, générique.

lundi 6 juillet 2015

Soigne ta clausule, Ursule !


La dernière phrase d'un livre est importante ; c'est celle qui donne au lecteur l'impression sur laquelle il va rester (à condition toutefois que les trois ou quatre cents pages la précédant n'aient pas été sabotées par l'auteur). L'idéal est bien sûr qu'elle soit dans la tonalité qui a ouvert le livre. Ce qui revient à dire qu'une clausule ne doit pas être insipide (et encore moins incipit, sous peine de mettre votre livre sens dessus dessous), sauf si, justement, vous avez voulu composer votre roman en insipide dièse mineur. L'exemple le plus rebattu est bien sûr celui de Proust, commençant sa Recherche sur le mot “Longtemps” et la finissant sur le mot “Temps” (les deux avec majuscule initiale). Quoi qu'il en soit, on tâchera que la dernière phrase ait le plus de résonance possible, afin de prolonger l'effet donné par le livre – si effet il y a bien eu (sinon, inutile de se fatiguer pour cette fucking clausule).

La dernière phrase d'une introduction ou d'un avant-propos répond à d'autres exigences : elle doit inciter fortement ll'hypothétique lecteur, toujours prompt à se défiler, à poursuivre sa lecture, à entrer dans le vif. Dans ce genre, celle qui clôt l'introduction à La Cabale des dévôts de Jean-François Revel me semble parfaite ; la voici :

Ce livre est entièrement négatif ; si vous aimez les pensées positives, ne l'ouvrez pas.

dimanche 5 juillet 2015

Dieu n'aime pas les vide-grenier


La parenthèse stupidement sudiste et calorifère que nous venons de vivre ces derniers jours a été refermée dans le courant de cette nuit. Au matin, le thermomètre de la terrasse indiquait 17° raisonnablement celsius, et la pluie qui tombe maintenant a cette régularité de bon aloi dont les Normands et la terre qui les porte sont friands ; en tout cas, à quoi ils sont accoutumés. Il était de toute façon impossible qu'il en allât autrement, puisque c'est aujourd'hui que se tient l'annuel vide-grenier du Plessis-Hébert, lequel ne saurait avoir lieu dans d'autres conditions que pluvieuses. Ce qui tendrait à établir que le mercantile déplaît au divin, ou bien que Dieu a parfois un esprit quelque peu farceur.

jeudi 2 juillet 2015

Et maintenant… que vais-je fai-reu ?


Aujourd'hui, à midi trente-cinq, j'ai posé le point final à Paludes.

mercredi 1 juillet 2015

Les gens crédules qui font du sentiment


Ils sont parfois curieux, les gens. Ils se mettent des idées incongrues en tête, on se décarcasse durant des mois, parfois des années pour la leur en ôter, et voilà qu'à peine guéris ils foncent droit sur une autre, tout aussi folle. Ainsi, il y a quelque temps de cela, les Français ont commencé à se plaindre de l'insécurité qui régnait dans leur pays et avait tendance à s'y étendre. Il n'a pas fallu moins de deux ou trois armées de sociologues appointés pour leur faire admettre qu'il n'y avait aucune violence nulle part, en tout cas pas davantage que n'avaient eu à en supporter leurs pères, et qu'ils souffraient tout bonnement d'un sentiment d'insécurité. Eh bien, depuis trois jours, voilà qu'ils recommencent, mais cette fois avec la chaleur ! Combien de temps va-t-il falloir aux rares lucides pour leur faire comprendre qu'ils sont en vérité atteint par un sentiment de chaleur ? C'est à désespérer.

(Pendant ce temps, Mme Parasol Indréloire nous explique qu'il « ne faut pas hésiter à boire ». J'ai beau tourner et retourner la question, je ne parviens pas à comprendre pourquoi une personne sensée, surtout si elle a soif, hésiterait à boire. Personnellement, ayant placé horizontalement deux bouteilles de riesling dans l'armoire-à-frimas de la cuisine, je sais bien que nulle hésitation, le moment venu, ne viendra suspendre mon geste. Et j'essaierai de ne point céder à je ne quel sentiment d'ébriété.

mardi 30 juin 2015

La Note de service


Il est relativement rare qu'une simple et concise note de service ait le pouvoir de déclencher, chez celui qui a l'idée saugrenue de la lire, la perplexité, puis l'hilarité, et enfin une certaine dose de désarroi. Ce matin, dans une grande entreprise de presse européenne dont je tairai le nom, j'ai découvert celle-ci :


RÉUNION GÉNÉRALE

Objet : en raison de l'actualité, le pot hors-série, Tuc et champagne est reporté et remplacé par une réunion charte de bonne conduite vendredi 26 juin 2015 à 12 H 00, bureau 291.

lundi 29 juin 2015

Journal de mai


Il est à sa place habituelle.

dimanche 28 juin 2015

Un goût dépravé pour l'égalité ou Le Socialisme est parmi nous


« Il y a en effet une passion mâle et légitime pour l'égalité qui excite les hommes à vouloir être tous forts et estimés. Cette passion tend à élever les petits au rang des grands ; mais il se rencontre aussi dans le cœur humain un goût dépravé pour l'égalité, qui porte les faibles à vouloir attirer les forts à leur niveau, et qui réduit les hommes à préférer l'égalité dans la servitude à l'inégalité dans la liberté. Ce n'est pas que les peuples dont l'état social est démocratique méprisent naturellement le liberté : ils ont au contraire un goût instinctif pour elle. Mais la liberté n'est pas l'objet principal et continu de leur désir ; ce qu'ils aiment d'un amour éternel, c'est l'égalité ; ils s'élancent vers la liberté par impulsion rapide et par efforts soudains, et, s'ils manquent le but, ils se résignent ; mais rien ne saurait les satisfaire sans l'égalité, et ils consentiraient plutôt à périr qu'à la perdre. »

Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, I, Folio, p. 104.