lundi 2 mars 2015

Qu'il n'y a pas d'islamo-fascisme



Depuis soixante-dix ans, lorsque surgit un phénomène qui les défrise, ébranle leurs certitudes, dérange leur confort idéologique à poutres apparentes et parquets peints, les consciences de gauche s'empressent de l'enfouir dans le bahut ventru qui trône au milieu de leur salon, sur lequel est inscrit en grosse lettres brunes le mot fascisme. Ce régime politique étant mort sans chance de retour, ils avouent par là, par ce rejet vers un passé qui les sécurise dans la mesure où il ne risque plus de bouger, leur refus de comprendre quoi que ce soit aux nouvelles menaces qui se profilent : ils se montrent pour ce qu'ils sont, de parfaits réactionnaires

Et puis, bon sang, pourquoi aller forger à tout bout de champ des néologismes aussi mal conformés, désagréables à l'oreille et à l'esprit ? Les barbares ne leur suffisent donc pas, qu'il leur faille en plus les barbarismes ? Pourquoi donc tirer du néant lexical cet islamo-fascisme et ces islamo-fascistes, quand on dispose déjà de deux mots polis par les siècles et compréhensibles par tous : islam et musulmans ?

dimanche 1 mars 2015

Appel au secours


Une angoissante interrogation métaphysique nous a taraudés hier soir, Catherine et moi, nous gâchant presque le doux bonheur de l'apéritif vespéral que nous nous étions autorisé ; et j'aimerais beaucoup que m'en délivrent celles et ceux d'entre vous qui ont la malchance de fréquenter des adolescents, soit comme parents, ou comme professeurs, ou encore comme violeurs en série. La question est la suivante :

Les jeunes cons d'aujourd'hui portent-ils une montre au poignet ?

Le problème fut soulevé par Catherine, penchant pour la négative à cause des téléphones portatifs qui, au milieu de huit cent cinquante autres fonctions parfaitement inutiles, donnent l'heure – ce qui ne manque effectivement pas de sens. 

samedi 28 février 2015

Nocturne


Combien sommes-nous, à cette heure, qui n'entendons rien ? Aucun bruit ? Nulle parole ? Pas de sonnerie de téléphone ? Aucune trace sonore humaine ? Ni klaxon, ni crissement de pneus ? Même pas un enfant pleurant ? Tous les oiseaux au lit, pas de chien aboyant ? Juste un vent négligent qui fait vibrer un peu des choses indéterminées au grenier, et encore. Comment peut-on être jeune, et avoir des goûts de jeune ? Des besoins de bruit, d'agitation, des désirs de secousses, des envies de bouger ? Il faudrait se souvenir : c'est trop fatigant.

Pendant ce temps suspendu, dans les recoins du clavier ou de l'écran, des personnages attendent avec une certaine impatience, mais bien élevés, que le montreur de marionnettes daigne à nouveau tirer ses pauvres ficelles. Il le fera : attendez un peu.

vendredi 27 février 2015

Décision irrévocable


La décision rigolote que je viens de prendre est la suivante : en dehors des visiteurs “historiques” de ce blog, qui se reconnaîtront (et ils sont peu nombreux), je n'accepterai plus les commentaires que de gens qui auront un prénom et un nom, dans cet ordre, et quoi que puissent avoir envie de dire ici les réfractaires au nouvel ordre des choses.

D'autre part, seront impitoyablement détruits les commentaires qui ne commentent rien, les intervenants qui n'interviennent pas, les preneurs de parole qui ne prennent rien. Que chacun s'y retrouve et en tire les conclusions qui s'imposent.

Voilà.

Le ressort comique


Pour déclencher de grands éclats de rire, provoquer des pouffades d'anthologie, point n'est besoin de longs développements, ni de se ruiner en tartes à la crème : parfois deux phrases courtes et d'apparence bien anodine suffisent ; tout le secret est dans leur juxtaposition. Prenons, à titre d'exemple, les deux qui forment aujourd'hui l'un de ces titres merveilleux dont Atlantico a le secret, sinon le monopole. D'abord :

État islamique : des djihadistes détruisent des antiquités au musée de Mossoul, en Irak.

Puis :

L'Unesco tire la sonnette d'alarme.

jeudi 26 février 2015

J'ai été Charlie bien avant vous


L'explication est dans le journal de janvier.

mercredi 25 février 2015

Paul Léautaud et le commerce de proximité


Mercredi 28 janvier 1931. – Le boulanger chez lequel je me fournis rue Dauphine est un joli voleur, comme tous les commerçants aujourd'hui, et encore plus sa femme. J'ai appris ce soir qu'ils ont perdu récemment un fils de douze ou quatorze ans et qu'ils ont une jeune fille en traitement dans un sanatorium pour tuberculose. J'en suis enchanté. Je fais des vœux pour que la sœur rejoigne le frère.

Journal littéraire, Mercure de France, t.II, p. 679.

De l'utilité des livres par temps froid et humide


Après sa journée de travail, il est employé au Mercure de France, Paul Léautaud a l'habitude, avant de regagner Fontenay-aux-Roses, de monter discuter un moment dans le bureau d'Alfred Vallette, directeur du Mercure, où il est bien rare que ne se trouvent pas aussi d'autres écrivains ; ces conversations vespérales sont l'un des grands attraits du Journal littéraire. Ce soir du 7 février 1930, nous sommes vendredi, il s'y rend comme de coutume ; se trouve là, en plus du patron, la romancière Rachilde, de son vrai nom Marguerite Eymery, Mme Alfred Vallette à la ville. La conversation vient à rouler sur ces volumes que l'on retrouve régulièrement chez les bouquinistes, avec les envois d'auteurs demeurés tels quels, et dont parfois les pages n'ont pas même été coupées ; ce qui signifie que les destinataires ont revendu sans les ouvrir des livres qui leur étaient spécialement adressés par leurs auteurs. L'affaire a resurgi ces derniers temps, dans les courriers littéraires des journaux, comme elle le fait régulièrement ; et le nom de Rachilde a été cité à cette occasion. Celle-ci explique à Vallette et à Léautaud qu'avant de vendre les livres qu'elle reçoit, elle découpe toujours soigneusement les envois ; donc, ces livres qu'on a retrouvé sur les quais, à elle dédicacés, ne peuvent être que des volumes qu'elle a prêtés et qui ont ensuite été vendus par le tiers. Elle conclut son explication en disant : « On ne peut pourtant pas tout garder. » C'est alors que Léautaud intervient :

« Je me mets à dire : “On peut se chauffer avec.” J'explique la manière : les volumes mis à tremper dans l'eau, ensuite retirés et compressés, résultat des sortes de briquettes de papier, excellent combustible. On nous a même enseigné cela pendant la guerre. »

C'est au tour d'Alfred Vallette de prendre la parole, sur ce même sujet ; il raconte ce qui suit, toujours retranscrit par Léautaud dans son journal :

« C'est ainsi que Sansot [éditeur lui aussi] se chauffait. Il avait trouvé un excellent truc pour ses comptes d'auteur. Il ne demandait pas d'argent aux auteurs. Il leur disait : “Je ne vous demande pas d'argent. Je vous publie à mes frais. (…) Seulement, vous m'achèterez tant d'exemplaires, 300 exemplaires, par exemple.” 300 exemplaires, au prix d'avant-guerre, avec le bénéfice que prenait Sansot, cela faisait déjà une somme. Il ne devait donc rien à l'auteur et l'auteur ne lui devait rien non plus. Alors, il se chauffait avec les volumes qui lui restaient. Il s'est chauffé ainsi pendant toute la guerre. »

Vu l'abondance des cheminées dans les maisons de campagne des éditeurs, il serait peut-être intéressant de mener une petite enquête sur ce sujet, afin de vérifier si les mœurs ont autant évolué qu'on cherche à nous le faire croire.

lundi 16 février 2015

Le petit Commerce de Paul Valéry


Lorsque, après la Première Guerre, la gloire a fondu sur lui, à la fois littéraire et mondaine, après des années de semi-obscurité, Paul Valéry s'est trouvé confronté à un dilemme, que raconte Paul Léautaud dans son journal, notamment à la date du 8 juin 1926, après sa rencontre avec le libraire Robert Télin. La vogue subite dont Valéry est l'objet fait que, soudain, tout écrit autographe de lui commence à prendre une valeur marchande de plus en plus grande ; c'est d'ailleurs pour cela que Léautaud a pris langue avec Télin : il envisage de vendre – et vendra effectivement – les quelque soixante-dix lettres qu'il possède de Valéry, et le libraire s'est proposé comme intermédiaire.

Paul Valéry, dont Léautaud, alors, vient de découvrir qu'il s'était mis à aimer beaucoup l'argent, voit se multiplier les occasions de vendre cher ses manuscrits à de riches amateurs. Un jour, notamment, un libraire nommé Lang (!) lui offre cinq mille francs pour celui d'Eupalinos (environ dix mois du salaire de Léautaud au Mercure de France). Or, ce manuscrit n'existait pas. Valéry a tout naturellement proposé de lui en faire un, afin de contenter son client – et il l'a fait.

Plus tard, ayant reçu trois ou quatre offres d'achat pour le manuscrit de La Jeune Parque, qui n'existait pas davantage, Valéry a sans sourciller fait le nombre requis de textes autographes, avec des variantes et des corrections différentes sur chacun d'eux.

Si Léautaud raconte cela, on sent bien que c'est pour tenter d'apaiser sa mauvaise conscience de vendre les lettres de jeunesse de celui qui fut son ami intime, dans les dernières années du XIXe siècle. Il n'y parvient d'ailleurs pas tout à fait.

vendredi 13 février 2015

Aller au-devant de la hache

Dans la préface qu'il a écrite voilà une vingtaine d'années à son Théâtre, et qui est recueillie dans Domaine public, Jean Dutourd observe que « le succès de Beaumarchais a été fait par des gens dont l'intérêt et même la survie étaient à l'opposé de ses idées ». Puis, il enchaîne sur ceci :

« Ce phénomène n'est ni rare ni surprenant : une société qui ne croit plus en elle applaudit à ce qui la détruit. Nous l'observons aujourd'hui dans les pays occidentaux, et singulièrement en France, où la bourgeoisie ne manque jamais une occasion de faire chorus avec les gens acharnés à renverser le régime qui la préserve. Il y a dans le caractère gaulois un curieux désir de suicide, qui s'est manifesté périodiquement au cours de notre histoire. Les aristocrates de 1788 comme les bourgeois de maintenant se donnaient les gants d'aider à l'accouchement des idées nouvelles, avec lesquelles leur existence était incompatible. Peut-être y a-t-il aussi, dans cette attitude, un fond de peur. Les transfuges de classe pensent obscurément que s'ils s'enrôlent assez tôt dans le parti ennemi, ils seront sauvés. Précaution inutile. Ce sont les premiers sacrifiés. » (Éditions Flammarion, pp. 320-321.)

Encore le bon Jean Dutourd n'a-t-il pas eu la chance de connaître la sénestre blogoboule padamalgamisée jusques aux tréfonds, ni les agenouillements et les à-plat-ventrades de nos fiers rebelles écolo-gauchistes au moindre froncement de sourcils mahométans, dont les tremblements phobiques sont confortés à chaque renforcement de leur grande armée couchée, qui se proclament Charlie parce qu'ils n'osent pas encore implorer « Grâce ! Grâce ! Je suis Abdul ! », et ne s'aperçoivent pas qu'ils se sont mis d'eux-mêmes dans les deux positions les plus favorables à la décollation capitale.  – Dans un coin du tableau, Michel Houellebecq tristement ricane.

jeudi 12 février 2015

Les barbarophobes sont-ils encore debout ?

Aux alentours de l'an 400 après Jésus-Christ – les historiens s'écharpent encore quant à la date exacte –, le jeune Synésios de Cyrène, futur évêque de Ptolémaïs, fait devant l'empereur la proclamation suivante :

« Seul un téméraire ou un songe-creux peut voir parmi nous en armes une jeunesse nombreuse, élevée autrement que la nôtre et régie par ses propres mœurs, sans être saisi de crainte. Nous devons en effet, ou bien faire un acte de foi dans la sagesse de tous ces gens, ou bien savoir que le rocher de Tantale n'est plus suspendu que par un fil au-dessus de nos têtes. Car ils vont nous assaillir aussitôt qu'ils penseront que le succès est promis à leur entreprise. À dire vrai, les premières hostilités sont déjà engagées. Une certaine effervescence se manifeste çà et là dans l'empire, comme dans un organisme mis en présence d'éléments étrangers, rebelles à l'assimilation qui assure son équilibre physique. »

J'ai trouvé ce texte hautement “résonnant” à la page 292 du superbe ouvrage de Michel De Jaeghere, évoqué déjà il y a peu : Les Derniers Jours, sous-titré : La Fin de l'empire romain d'Occident. Et, pendant que je vous tiens, je ne vais pas résister au plaisir de vous donner aussi cette forte évocation de Ravenne, où la cour impériale vient de se réfugier après avoir évacué Milan (nous sommes en 403, ce qui est moins chic que de circuler en Jaguar). Elle est due à la plume de Sidoine Apollinaire, né à Lyon en 430 et mort à Clermont cinquante-six ans plus tard :

« Dans ce marécage sont continuellement inversées les lois de la nature : les murs tombent, les eaux stagnent ; les tours flottent, les navires sont échoués ; les malades se promènent, les médecins sont alités ; les bains sont glacés, les appartements brûlants ; les vivants ont soif, les morts nagent dans l'eau ; les voleurs veillent, les autorités dorment ; les clercs pratiquent l'usure, les Syriens le chant des Psaumes ; les commerçants font la guerre, les moines du commerce ; les vieillards aiment la balle, les jeunes gens, les dés ; les eunuques aiment les femmes, les fédérés, la littérature. »

C'est à la page 300 du même ouvrage.  Bien entendu, on se tromperait gravement si l'on voyait, dans l'un ou l'autre de ces deux extraits, une façon détournée de parler de l'époque et du monde auxquels nous sommes condamnés.

mardi 10 février 2015

Michel Leter, écrivain Capital


Il me semble que je viens de lire un livre remarquable. Si je dis qu'il m'en semble, c'est que, toute forfanterie mise à part, j'ai dû en comprendre à peu près trente pour cent et assimiler environ le quart de ces pour-cent ; c'est dire à quel point je suis l'homme pour en parler, d'ailleurs je serai bref et prudent. Certaines parties m'ont d'avantage retenu que d'autres : cela vient de la quantité d'intelligence qui m'a été impartie et de la conformation particulière de celle-ci. Par exemple, tout ce que dit Michel Leter de l'usage fait par Marx des métaphores pour cacher la merde au chat (il ne le dit pas exactement comme cela) m'a évidemment passionné ; de même son démêlage lumineux des liens entre socialisme et antisémitisme. J'ai été aussi très content, fort accessoirement, d'apprendre que l'ancêtre du grand économiste français Destutt de Tracy (le père de l'idéologie, nous dit Leter) était arrivé d'Écosse en France pour s'y mettre au service de Charles VII, que sa descendance fit allégeance à Louis XI, turbulent fils du précédent, et que, pour remerciement de leurs états dans la garde écossaise, les quatre frères du clan Stutt reçurent, en Berry, la seigneurie d'Assay : c'est à l'ombre de ce château, au bord du canal de Briare, que nous vécûmes quatre ans, Catherine et moi, de 1992 à 1996 ; mais Leter – preuve que son travail est incomplet – n'en fait nulle mention. 

J'ai évoqué l'existence de liens entre socialisme et antisémitisme : Leter, sur ce sujet comme sur les autres, ne se contente pas d'affirmer. Sa lecture du Sur la question juive de Marx est ravageuse. Encore plus terrible peut-être, la démonstration qu'il donne de l'appétence au plagiat, pour ne pas dire au pillage, de Karl Marx, dans l'œuvre des économistes français du XIXe siècle, de ce Destutt-de-mon-village jusqu'à Frédéric Bastiat en passant par foule d'autres. Plagiat “économique”, là ; mais aussi pompage politique des théoriciens socialistes français, dont j'ai un peu la flemme de vous recopier les noms (Considerant, Dunoyer, Quesnay…).

J'ai oublié de dire que Leter est, au départ (mais au départ de quoi ?), professeur de lettres ; ce qui fait, sans doute, qu'il a lu Philippe Muray et qu'il le convoque d'une manière que celui-ci (mais allez donc faire parler les morts…) aurait probablement acceptée ; et Stendhal aussi ; et quelques autres, dont Balzac. 

Je m'arrête là. Dans dix minutes, je vais me traiter d'imbécile, pour avoir oublié telle chose que je voulais absolument dire, parce qu'elle m'avait emporté, la lisant : tant pis. Je vais conclure là-dessus : j'ai commencé ce livre en me disant que je n'en dépasserais pas le tiers (et, de fait, j'ai transpiré durant ce premier tiers) ; à présent, je me demande quand va paraître le volume deuxième de ce Capital, dont il doit y en avoir quatre, et je m'en impatiente déjà.

C'est vous dire.

samedi 7 février 2015

Attention, livre très dangereux !


Depuis quand n'a-t-on pas ouvert le Journal de voyage en Italie de Montaigne ? L'Histoire des Francs de Grégoire de Tours ? A-t-on jamais lu une seule ligne de Souvestre et Allain, ces duettistes de l'horreur ? Du Bellay, depuis quand le négligeons-nous ? Et le citoyen Célestin Guittard, donc ! Ce Monsieur Tout-le-Monde parisien qui tient son journal sous la Terreur sans comprendre goutte à ce qui se déroule sous ses yeux – préfiguration de l'habitant type de la blogoboule –, comment a-t-on pu se dispenser de lui pendant si longtemps ? Et pourquoi ne possède-t-on pas, là, juste à main droite, à côté du Littré, le Grand Larousse universel du XIXe siècle ? Et puis, et puis… Découvrir Custine ! Relire Benda ! Reprendre Montherlant ! Retenter Melville ! Revenir à Constant ! Essayer Rosny ! L'angoisse monte rapidement, en même temps que tous ces désirs crépitent. On se prend à transpirer d'abondance, et, si l'on attrape un chaud-et-froid en sortant d'ici, ce sera la faute de M. Dutourd, qui, par ces chroniques rassemblées, tente de nous prémunir Contre les dégoûts de la vie, mais assurément pas contre les envies brutales de littérature ni, donc, contre les yeux qui larmoient, les gorges qui ardent et les nez qui ruissellent. Cependant, on lui pardonnera facilement car, s'il est deux choses qui rappellent l'enfance heureuse, quand elle le fut, ce sont bien les lectures avides et les inhalations.

jeudi 5 février 2015

Le capital m'est tombé dessus…


… Plus exactement, il s'est posé dans ma boîtes aux lettres ce matin. Si j'en crois l'avertissement liminaire, ce volume de quatre cents pages devrait être suivi de trois autres, respectivement sous-titrés Le Mythe du capitalisme, Théologie du capital et enfin Être et capital : pour une philosophie de l'avoir.

Je comptais recopier ici le dernier paragraphe de la quatrième de couverture, mais je m'aperçois que c'est exactement ce qu'a fait Michel Desgranges dans son billet d'hier. Puisque me voilà grillé, contentons-nous d'indiquer les trois parties de ce premier tome :

– Anthropologie du capital,
– Sociologie du capital,
– Poétique du capitalisme.

Cela peut sembler rébarbatif ; mais, pour avoir aléatoirement grappillé quelques pages çà et là dans le volume, je puis déjà dire que la lecture en est rendue fort agréable par une écriture fluide et point du tout jargonnante, encore moins jargonneuse, et bien évidemment pas jargonneresse. Et puis, un auteur qui peut intituler un chapitre Marx, né trop tard dans un monde trop vieux, ou encore Hyperboles, hypotyposes, hypallages, celui-là a toutes chances d'être un honnête homme.

lundi 2 février 2015

Entre tatillons de la syntaxe…


Terminé hier, juste avant le dîner, le journal 2014 de Renaud Camus, intitulé Morcat.(la libraire est par là). Tout au long de ces six cents pages, je n'ai cessé de me féliciter d'avoir renoncé à la lecture quotidienne en ligne, qui m'avait beaucoup frustré en 2013 : ces deux derniers jours, j'ai retrouvé, intact, le plaisir que j'ai depuis au moins huit ans maintenant, à lire ce journal d'une seule coulée. Évidemment, c'est la loi du genre, certaines parties m'ont moins intéressé que d'autres ; c'est notamment le cas de toutes les péripéties politiques, la campagne électorale du NON, en particulier. Mais enfin, c'est loin d'être l'essentiel du volume, Dieu merci. Pour le reste, je me suis trouvé particulièrement sensible (ben tiens !) à la façon dont Camus traite de la fuite du temps, de la perte en général, du monde que l'on va peut-être quitter (je veux dire : peut-être bientôt…), dont on regrettera les splendeurs, mais certainement pas ce qu'il est si acharné à devenir.

J'ai beaucoup souri. En raison de cet  humour dont Camus se départ assez rarement, et qui est très efficace sur moi, mais aussi grâce à son comique involontaire, lequel intervient dès qu'il est question de ses ennuis de santé, et principalement urinaires (ce n'est certes pas le monorénal que je suis qui lui jettera la pierre…). Camus fait partie de ces gens, que je crois assez nombreux – peut-être le bon docteur Pluton saura-t-il nous éclairer à ce sujet, ou le bon docteur Arié –, qui révoquent presque systématiquement en doute ce que leurs disent les médecins de leur état et qui, aussitôt, s'empressent d'établir à la place du leur un diagnostic hautement fantaisiste de leur cru. Parmi les écrivains du XXe siècle, ils sont au moins deux, à ma mince connaissance, à être, ou avoir été, affectés de cette étrange maladie mentale : Marcel Proust et Renaud Camus. Je crois que, dans ce domaine, le second fait preuve d'une loufoquerie encore plus réjouissante que le premier – mais il faudrait se reporter à la correspondance de Proust pour pouvoir comparer utilement.

Le lecteur pourra s'amuser également d'une chose qui n'est nullement drôle pour l'auteur, à savoir ses démêlés internétiques avec trois ou quatre aliénés, fous furieux, déments en liberté même pas surveillée ; des guignols bave aux lèvres qui ne cessent de l'accuser des pires maux du temps (racisme, antisémitisme, extrême-droitisme, etc.), mais qui pimentent leurs cris d'orfraies et leurs indignations de chaisières de ce qui se fait de plus crapuleux et ordurier en matière d'insultes anti-homosexuelles. On ne donnera aucun nom (mais Camus, lui, les donne…) ; disons que le chef de file de ces camisolards s'est fait, dans la blogoboule, la réputation – méritée – d'écrire le français comme un Basque espagnol.

Une autre bonne nouvelle (mais quelle était donc la première, déjà ?) est que, Camus ayant moins voyagé en 2014 que certaines autres années, le journal est moins envahi par les jérémiades hôtelières ; il y en a juste ce qu'il faut pour convaincre et rassurer le visiteur régulier que, oui, ouf ! on est bien chez Camus et nulle part ailleurs. 

Le dernier membre de la phrase précédente est tout à fait bancal syntactiquement (rassurer que…), je le sais mais le laisse néanmoins, car il va nous faire office de transition. À la date du 23 juillet (page 349), Camus aborde justement cette question de la correction, voire de l'hyper-correction, au travers de quelques exemples de phrases qui, d'après lui, ne devraient pas pouvoir s'écrire (même si, pour l'une d'elles, il reconnaît qu'elle n'aurait nullement gêné un Saint-Simon). Ainsi : « Je ne voulais pas qu'il vienne et c'est exactement ce qu'il a fait. » Il a bien sûr raison, la phrase pêche par sa syntaxe, dans la mesure où le “ce qu'” de “ce qu'il a fait” ne se rapporte à rien.  Mais, aussitôt, Camus convient que la solution de remplacement, correcte, elle, n'est guère satisfaisante : « Je n'avais aucune envie de le voir venir, et c'est exactement ce qu'il a fait. » En effet, la première phrase est beaucoup plus satisfaisante pour l'œil et l'oreille, si elle ne l'est pas pour la syntaxe ; plus rapide, plus fluide, plus élégante en un mot.

Il cite un autre exemple, qu'il dit caricatural, et de fait, on peut trouver qu'il est, qu'il se constitue presque en gag. Néanmoins, je me sentirais tout prêt à l'avaliser, à l'accueillir, à lui fournir des papiers en règle et des prestations sociales d'urgence, tant les substituts corrects qu'on peut lui trouver font lourdauds à côté de lui. Voici : « Elle adore tout ce qui est anglais, et d'ailleurs elle y passe l'été. » Si une telle phrase me venait sous la plume, je suis presque certain que je la garderais ; même si, en dehors de Camus qui est hors concours, il n'est pas facile de trouver plus tatillon de la syntaxe que moi. Mais je ne le suis pas au point de me muer en une sorte de syntaxidermiste – Camus non plus, d'ailleurs.

C'est en tout cas le précieux mérite de ce journal ; de ce journal dans son immense ensemble, pas uniquement du volume qui vient de paraître : on peut, presque à chaque page, s'arrêter de lire pour dialoguer silencieusement et à perte de vue avec son auteur, sans le lasser jamais.

Des reproches ? Non, en vérité aucun. Vraiment ? Même pas un tout petit, pour jouer les critiques objectifs ? Allez, si vous y tenez : pourquoi diable Renaud Camus s'obstine-t-il, tout au long de ce livre, à écrire “minuit et demi” au lieu de “minuit et demie” ?

vendredi 30 janvier 2015

Le blues du chanteur


C'est une vérité admise, intouchable, presque sacrée depuis la pauvre comédie de Berger et Plamondon : tous les hommes d'affaires sont des ratés, même lorsqu'ils ont réussi ; tous, si on les pousse un peu, n'ont que ce lamento à la bouche (obligatoirement goualé dans les aigus pour montrer qu'on a de la voix) : J'aurais voulu… être un artiiiiiiiiiiste ! 

Or, rien n'est plus faux, évidemment. Les hommes d'affaires rêvent probablement de tas de choses – accroître leur chiffre d'affaire, bouffer leur concurrent direct, se taper un top model international, divorcer de leur emmerdeuse de femme sans que ça leur coûte trop cher, enrayer les métastases de ce putain de cancer, etc. –, mais certainement pas de devenir un guignol à paillettes beuglant dans un micro devant un parterre d'abrutis des deux sexes.

En revanche, être un artiiiiiiiste, être reconnu comme artiiiiiiiiste, c'est typiquement un rêve de chanteur ; et la preuve qu'ils n'en sont pas, des artistes, c'est qu'il répète toute les cinq minutes qu'ils le sont. Revisionnez sur Youtoube toutes les interviews de Michel-Ange, Mozart, Racine, Goya, Beethoven, Proust, Picasso et les autres : jamais vous ne les entendrez se revendiquer artiiiiiiistes. Simplement parce que ça leur semble aller de soi : est-ce qu'un humain normal passerait son temps à faire remarquer qu'il a deux bras et deux jambes ? Qu'il est capable de s'exprimer dans un langage articulé ? Vous voyez…

Il y a aussi un autre rêve qui tenaille les batteurs de planches, encore plus prégnant peut-être, on en voit des exemples tous les jours ; et c'est celui de devenir hommes d'affaires. J'aurais voulu être un businessmaaaaaaan ! Le voilà, le vrai rêve du chanteur.

Catherine et Bergotte ont failli attendre


Tant espérée qu'elle était, la neige est là depuis une dizaine de minutes ; elle ressemble un peu à des flocons de purée Mousline tombant de leur sachet de plastique dans la casserole. Elle “tient” au sol, alors que, contrairement à Catherine et Bergotte qui frétillent de la promenade en vue, je ne tiens pas spécialement à elle. Mais, dans sa tanière, l'ours hébertiste s'en moque : il y a des victuailles dans la souillarde et du pain en tranches dans le congélateur : que pourrait-il bien nous arriver ?

jeudi 29 janvier 2015

mercredi 28 janvier 2015

Peut-on lire Maurice Druon ? On peut.


N'ayant jamais lu une ligne de Maurice Druon, et n'en souffrant pas plus que cela, pourquoi ai-je soudain éprouvé le besoin de combler cette lacune, il y a quelques jours, et de commander Les Grandes Familles, roman qui obtint le prix Goncourt en 1948, comme me le rappelle utilement Wikimachin ? Qu'importe, cela fut fait. Une chose agace dès les premières pages, mais l'auteur n'y est pour rien : c'est que, lorsque apparaît un personnage, vient aussitôt se glisser, en insistante surimpression, le visage de l'acteur qui en interprétait le rôle dans le film de La Patellière, savoureusement dialogué par Audiard. C'est encore plus criant lorsque la description de Druon ne “colle” pas avec le comédien : imagine-t-on sans sursauter Gabin affublé d'un collier de barbe noire? Blier maigre ?

Maintenant la question, dont je vois bien que certains de vous se la posent : doit-on lire Maurice Druon ? Le lire aujourd'hui ? Je ne sais pas si on doit, mais en tout cas on peut ; c'est même très agréable, sauf si l'on recherche dans un roman des audaces formelles, une révolution dans le style, etc. Les Grandes Familles auraient parfaitement pu être écrites cinquante voire soixante-dix ans plus tôt, sans y changer un mot : le lecteur de 1900 et celui de 1880 s'y seraient sentis tout à fait chez eux. Pour autant, ce n'est pas rien. Avant d'y retourner – il me faut assister aux obsèques du grand poète Jean de La Monnerie –, je vous en copie une page, prise à peu près au hasard. Juste avant ce passage, Druon vient de parler des vieillards de 1920 (l'époque du roman) et de leur désarroi face au monde qui émerge, suite à la guerre qui vient de s'achever, et que leur âge n'est plus capable de comprendre. Voici :

« On pouvait hausser les épaules : il y avait pourtant d'autres motifs à leurs jugements que le ressentiment éternel des vieillards. Entre les sociétés de 1910 et de 1920 s'était ouverte une crevasse plus profonde, plus certaine qu'entre la société de 1820 et celle de 1910. Il en était de Paris comme de ces gens dont on dit : “ Il a vieilli de dix ans en huit jours. ” En quatre ans de guerre, la France avait vieilli d'un siècle, son dernier siècle peut-être de grande civilisation ; et cette fringale de vivre que connaissait Paris était une avidité de poitrinaire.
» Une société peut être heureuse tout en portant ses lésions internes ; le malheur vient après. Pareillement, une société peut paraître heureuse alors que beaucoup de ses membres souffrent.
» Les jeunes gens reportaient sur leurs aînés la responsabilité de tous leurs maux visibles et prévisibles, de leurs difficultés du jour même, des vagues calamités du lendemain. Les vieillards qui avaient fait ou faisaient encore partie des dix mille s'entendaient accuser de crimes qu'ils n'avaient pas conscience d'avoir commis, d'égoïsme, de lâcheté, d'incompréhension, de légèreté, de bellicisme. Or, leurs accusateurs, pour leur part, ne semblaient pas témoigner de beaucoup plus de générosité, de conviction, ni de pondération. Quand les vieillards leur en faisaient la remarque, les autres s'écriaient : “ Mais c'est vous qui nous avez faits comme cela ! ”
» Et chaque homme, au foyer même des rayons que Paris émettait, suivait le tunnel de sa propre vie ; le passant, inconscient du grand dôme de clarté sous lequel il marchait et qui était visible à plusieurs lieues à l'entour, ne distinguait devant lui que le trottoir sombre. »

(Pages 22 et 23 de l'édition du Livre de Poche.)

samedi 24 janvier 2015

Misère du clocher sur scène


Debout, dos à la porte fermée de la Case, seul avec ma cigarette, et une espèce de silence. Au-dessus de moi quelques étoiles, car le ciel est dégagé ; dix fois moins sans doute que dans l'œil de mon arrière-grand-père, et de ses propres aïeux, à cause des lampadaires de la rue “de derrière”, dont j'ignore le nom, et du halo diffus qui monte de Pacy. En face de moi, légèrement décalé sur la gauche, le clocher de l'église du Plessis, avec son petit coq tournant au sommet. Là non plus, pas moyen de me raccorder à aucune des générations mortes, pour qui, en ce moment, le clocher aurait déjà disparu dans la nuit, quand le mien est éclairé, mis en valeur, par des projecteurs. Et tout va ainsi.

La véritable nature d'un clocher est certainement de se fondre dans le soir, puis de disparaître dans la nuit, quand tout le monde le sait là. Je suppose que, dans les temps anciens, mais fort proches, le clocher n'avait nul besoin d'être éclairé : il était sa propre lumière, même dans la nuit, quand on ne le voyait plus ; l'œil ne le discernait plus : l'esprit le savait là. Et si l'esprit était en berne, un moment, si la bestialité humaine prenait les guides, le clocher était tout de même là, d'autant plus présent qu'il était invisible ; terrible et bienveillant.

Les projecteurs ne sont pas mis en place et allumés pour montrer le clocher, mais pour l'annuler ; pour nier sa lumière propre : on n'éclaire que ce que l'on croit éteint et qu'on ne voit plus.

Les Derniers Jours


Je ne remercierai jamais assez Michel Desgranges de m'avoir conseillé ce livre. N'étant qu'à peine arrivé à la centième de ses six cent cinquante pages, je ne vais pas commencer à plastronner à son sujet. Disons simplement, pour l'instant, que, de nos jours, il devient de plus en plus rare de tomber sur un livre d'histoire écrit dans une langue aussi élégante et claire, dont le propos, pour dense qu'il soit, reste toujours limpide.

Malheureusement, je crains que ce ne soit pas encore le récit minutieux de ce grand effondrement d'empire qui puisse me rendre des envies de sauts et de gambades…

vendredi 23 janvier 2015

Je vous lègue ce monde de merde – pardonnez-moi


Sautera ? Ne sautera pas ? Non, évidemment : je tiens à voir la comédie jusqu'à son terme, c'est-à-dire jusqu'au moment où je la quitterai. J'ai écrit, hier, dix lignes qui m'ont été reprochées ; je comprends ces reproches. Les gens que j'aime aujourd'hui ont tous – et ils sont peu nombreux dans ce “tous” – aux environs de trente ans ; ils deviennent adultes, voire pères et parfois mères, comme ils peuvent, dans un monde que les gens de mon âge leur ont considérablement salopé, sans même savoir ce qu'ils faisaient. (Ne parlons même pas de l'immonde génération d'avant moi, qui ne s'excusera jamais de rien, et sera maudite pour les siècles des siècles – en tout cas j'espère.) Sérieusement, nous n'avons pas su ce que nous avons fait. Nous avons ri et chanté dans une parenthèse qui se referme, et que nous pensions éternelle. (Si vous aviez pu nous voir, à 18 ans, face à ce monde qui ne pouvait aller qu'en s'améliorant ! Si vous aviez pu comprendre notre profonde stupidité !) Nous pensions nos parents en noir et blanc, nous vous voyions encore plus rubiconds que nous-mêmes. Nous étions… peut être pas des médiums, mais des médians : vous alliez, c'était certain, être encore plus progressistes, encore plus gentils que nous. Et il n'en a rien été. Nous vous laissons un monde dur, pénible, envahi, probablement invivable ; et des gens de notre génération qui vous demandent de chanter les louanges de ce qu'on vous lègue. Ne les chantez pas ; refusez le legs ; redevenez guerriers, violents, stupides s'il le faut, assoiffés ; tentez de préserver vos enfants et de leur léguer quelque chose ; apprenez-leur le maniement des armes et offrez-leur des fusils efficaces pour Noël, entraînez-les au combat rapproché, montre-leur les points faibles de leurs ennemis, crachez au visage des collaborateurs mous. Tout cela s'accomplira, ou ne s'accomplira pas, mais sans moi ; c'est pourquoi il m'arrive de désespérer de nous.

Le nouveau panzer de Herr Obertone


L'auteur et son éditeur ont eu la prévenance de m'envoyer le dernier livre de l'ami Laurent Obertone, et je les en remercie. D'après les quelques dizaines de pages que j'en ai lu, ça défouraille à la kalachnikov contre un certain nombre de malfaisants institutionnels, dont mes très-estimés confrères de la presse. J'y reviendrai probablement lorsque j'en serai venu à bout (du livre, et non de mes confrères).

Mais, d'ores et déjà, je trouve qu'il devrait y avoir des lois sévères, voire d'exception, pour mettre hors d'état de nuire les éditeurs ayant l'idée vicieuse d'affubler leurs volumes de couvertures rose fluo : il faudrait voir à ne pas trop mélanger gai savoir et gay pride, tout de même.

mercredi 21 janvier 2015

L'Occident au bord de la falaise


Discussion apéritive avec Catherine : où aller ? Où déménager pour éviter les fleuves arabes, les tsunamis africains ? Je lui explique que la question est, en quelque sorte, déjà résolue : ils sont les vainqueurs de demain ; nous sommes les témoins d'une civilisation agonisante, et qui, comme d'habitude, comme les autres avant elle, agonise sous les applaudissements ravis de ceux qui tiennent les micros, qui ont tellement peur de ce qui advient qu'ils tiennent à ce que que ça arrive le plus vite possible, pour en finir une bonne fois (meilleur exemple local : Claude Askolovitch ; mais on pourrait en citer cent autres, de ces égorgés volontaires). L'Europe a commencé de s'abîmer et elle va, sous la forme qu'elle a depuis dix ou douze siècles, mourir pour faire place à autre chose, qui donnera peut-être des résultats magnifiques d'ici deux ou trois siècles, mais qui aura cessé d'être l'Occident, l'Europe. Nous sommes ces générations malheureuses (il y en a eu d'autres) qui voyons mourir notre monde. J'ai de l'admiration pour ceux qui pensent pouvoir encore se battre, comme Renaud Camus et d'autres, mais je crois qu'il est trop tard, et qu'ils le savent, au fond. Je peux admettre que nous disparaissions, même si cela me rend extraordinairement triste ; de toute façon il le faut bien. Ce que je ne parviens pas à comprendre, c'est qu'on soit à ce point aveugle à ce qui arrive, comme le sont ces gens que je lis jour après jour, et qui ne voient pas à quel point les tragédies se répètent selon les mêmes modalités bouffonnes (les Byzantins discutaient, dit-on, du sexe des anges, nous discourons du mariage homosexuel et des acquis sociaux) ; qui semblent même vouloir que tout s'accélère. En fait, ils ne doivent pas être si aveugles que je le dis. Ils sont dans la situation d'un condamné que l'on pousse vers la falaise : la perspective est tellement terrifiante qu'il finit par supplier que l'on aille plus vite et plus fort : qu'il tombe enfin, qu'on en finisse de cette attente. Il en arrive, par effet de terreur, à trouver qu'il mérite vraiment ce qui est sur le point de lui arriver.

Tu viens quand, la neige ?


Depuis une semaine, on t'annonce en grande majesté chaque soir, lors de cette petite messe laïque qu'est le bulletin météorologique de la télévision. Un jour, tu dois tomber sur la Normandie, on se réjouit donc ; ah, manque de chance, on devait être trop près de l'Île-de-France : pas le moindre flocon. Le lendemain, l'épisode neigeux a prévu de se déplacer vers l'Est, jusqu'à la région parisienne : très bien, je sors les raquettes et la luge ! Le lendemain, en ouvrant les volets (image gratuite : on ne les ferme jamais), on se souvient avec un peu de dépit que l'on fait toujours partie de la Normandie, malgré que nous en ayons, et que, donc…

Tu viens quand, la neige ? Ce n'est pas pour dire, mais mon épouse n'a-qu'un-bras s'impatiente. Et même Bergotte se met à humer l'air à la façon d'un husky en manque.

mardi 20 janvier 2015

Le beau jeune homme qui sait ce que Charlie veut dire


À 20 h 21, je n'ai malheureusement plus le temps (je dois aller regarder XMen 2, à 20 h40) de vous démontrer en quelques paragraphes que le sieur Musset est un pâle crétin, ayant autant d'idées derrière le front que de lueurs dans le regard. Tant pis, ce sera pour demain, si je n'ai rien de mieux à faire – ce qui m'étonnerait tout de même un peu. Mais, après tout, vous n'avez sans doute pas besoin de moi, bien que j'eusse deux ou trois remarques savoureuses à faire à propos des pensées de ce garçon. Lisez donc vous-même.

Je signale tout de même, avant de m'enfuir vers d'autres cieux, que ce Musset, comme d'autres qui le furent réellement, se veut écrivain. Il lui arrive même de le prouver, comme dans le quatrième paragraphe du billet mis en lien plus haut ; le voici :

« Le complotisme ne s'est jamais aussi bien porté ? Là non plus, rien de bien nouveau. On cherche à l'hypermarché du net, au gré des prix cassés sur la raison, là où la sophistication de l'absurde est un gage de crébilité, les réponses que l'on ne trouve pas ailleurs. Ni dans des médias trop souvent uniformes, ni dans les livres ou la presse qu'on ne prend plus la peine d'ouvrir (ou d'acheter). Ce combat-là, en revanche, les enseignants (formés à ça) doivent le mener à côté des parents. Mais là aussi ça demandera un investissement et des heures dédiées, et comme Macron a dit qu'il fallait faire des économies : ça sent l'impasse. »

Qu'y a-t-il après l'abondance ? Seb Musset, hélas. Bonne soirée à tous.

lundi 19 janvier 2015

Le socialisme qui radote


[20 novembre 1983.] « À la Closerie, on parle de la situation. Sollers me fait remarquer que la cote de Mitterrand remonte en proportion des morts qui s'accumulent – les soldats tués au Liban, puis les Chiites bombardés il y a deux ou trois jours. Le socialisme du 3e type est de plus en plus nécromaniaque. »

Philippe Muray, Ultima necat, Les Belles Lettres, p. 360.

dimanche 18 janvier 2015

Les Charlie et les Charlotte passeront l'été sans culotte


Cela restera sans doute comme la mutation anthropologique du siècle. Jusqu'en milieu de semaine dernière, les Français étaient des veaux à la mode gaullienne ; le dimanche, par la grâce des quatre millions de résistants descendus aplanir le macadam, nous étions encore des veaux, peut-être, mais des veaux Marengo ; que dis-je ? Austerlitz ! Des veaux Bir-Hakeim ! Comment leur avait-on montré, aux embarbés exotiques, à quel point ils ne nous faisaient pas peur, et combien nous nous gaussions de leurs menaces ! La première page de notre geste combattante venait de s'écrire : on ne reposerait ni les armes ni la plume avant de parvenir à l'ultime ligne du tome dernier. 

Puis, ce furent les soldes ; car il faut bien que, durant la résurrection collective d'un peuple, se poursuive la mort lente des individus. Et alors on vit… rien. Ou plutôt personne, comme les chroniqueurs officiels et grassement prébendés se firent un devoir de le souligner dans leurs lucarnes et colonnes. Au lieu des ruées de déments en pleine crise que nous montrent les caméras d'ordinaire, on ne vit que quelques zombis romériens parcourir comme âmes en peine les immenses allées désertes de centres commerciaux silencieux ; tous les autres étaient restés terrés.

Quelques mauvais esprits crurent pouvoir s'autoriser le ricanement : il était où, le peuple uni qui refusait d'une seule voix l'intimidation et clamait sa non-peur ? Était-il, en quelques jours, revenu de la méthode Coué à la méthode couard ?

Heureusement, on fit vite taire ces fâcheux et l'on expliqua que si les Français ne s'étaient pas jetés en hordes sur les petites culottes printemps-été, c'était par pudeur et dignité. En signe de respect pour ses martyrs, le peuple de France, aux beaux jours revenus, ira donc cul nu ; comme il avait déjà la tête vide, il sera tranquille : on ne pourra plus rien lui voler.

samedi 17 janvier 2015

Muray suscite


Le journal de Philippe Muray, nous apprend-on, comptera six volumes (de six cents pages, si l'on se réfère à ce premier), qui paraîtront à raison de deux par an. Je viens de recevoir le premier, très beau livre, d'une sobriété qui fait honneur à son éditeur, avec qui, comme chacun le sait, je n'ai aucun lien particulier pouvant m'entraîner à en dire du bien. Pour ce qui est de la compréhension du titre, les non-latinistes – c'est-à-dire désormais tout le monde, moi y compris hélas – en trouveront l'explication ici. Le sous-titre peut également surprendre : comment un journal pourrait-il être autre chose qu'intime ? Et comment pourrait-il n'être que cela ? Il est possible que, dans sa postface, Anne Sefrioui, veuve de l'écrivain et maître d'œuvre de cette édition, donne des éclaircissements : on verra.

On verra car, déjà que je ne lis jamais les préfaces avant de plonger dans le texte qu'elles bornent, à plus forte raison les postfaces, évidemment, même si j'en connais l'auteur (ou l'auteure ou l'auteuse ou l'autrice ou l'auteresse, pour le plaisir de faire ricaner Muray),  et alors par de multiples côtés, je vous prie de le croire : Anne et moi, c'est un peu comme si, ne se voyant presque jamais, on se connaissait de tout temps ; c'est un peu bizarre. – Mais revenons à Muray.

La plongée dans ce journal, pour qui a lu et relu et rerelu et tralalu les Exorcismes spirituels, Après l'histoire, ou l'Empire du Bien, c'est du brutal, comme on dit dans les Tontons. Si j'étais journaliste et que je devais justifier mon salaire par une recension,  je dirais que l'on découvre un Muray d'avant Muray : ça impressionnerait beaucoup mes abonnés et pourrait me servir pour une demande d'augmentation. Le problème (pardon : le souci), c'est que ce serait tout à fait stupide, et c'est pourquoi vous allez forcément le lire dans vos journaux habituels.  Il n'y a pas, il ne peut y avoir de Muray d'avant Muray. Sans doute y a-t-il un Muray qui – dans les quelque cinquante pages que j'ai lues – cherche à être Muray, et se cogne un peu la tête contre des murs dont nous, lecteurs du futur, savons bien qu'ils n'existent pas ; ou, en tout cas, qu'il va bientôt les enfoncer avec la facilité d'un enfant en bas âge plongeant son index dans son assiette de purée. 

Ce que l'on voit et lit, c'est un jeune homme, d'après l'état-civil, qui n'a pas encore trouvé le moyen de devenir le jeune homme qu'il sera ensuite. La lecture est parfois éprouvante – on le sent se regarder écrire, on voit la bave des années soixante-dix comme celle du monstre dans Alien. Mais, dès cette première année – je ne suis pas allé plus loin ce soir –, au détour d'un paragraphe, on sent poindre Muray, exactement comme on voit arriver Balzac dans les romans d'avant Les Chouans.

Il est beaucoup question de René Girard, en cette année 1978, la première du journal, qui commence au 17 août. C'est bien normal : en mars de cette même année paraissait Des choses cachées depuis la fondation du monde, l'un des trois ou quatre livres les plus importants de Girard, que Muray a repérés et compris d'emblée. Quant à moi, je ne découvrirais Girard que trois ou quatre années plus tard. C'est aussi à cette époque de sa vie qu'il commence à écrire des Brigade mondaine, ce que je ferai moi-même à partir de 1986. La première leçon à tirer de ce journal, c'est donc que Philippe Muray a toujours quelques années d'avance sur Didier Goux ; si cette avance pouvait s'allonger un peu en ce qui concerne nos morts respectives, ça m'arrangerait, merci.

jeudi 15 janvier 2015

Revenons aux choses importantes


Le journal de Léautaud m'a entièrement repris. Il y a vraiment des moments où, emporté, je me dis durant une seconde ou deux que je vais, demain, aller lui dire tout l'intérêt qu'il suscite en moi. Et puis, juste après, le retour douloureux, très aigu, de la conscience du temps irrémédiablement mort. C'est que, cette conscience, nul ne l'a plus que lui, aussi. Si bien que, quand il retourne ses pas dans le quartier de la rue des Martyrs, vers 1910, et qu'il se prend à évoquer ce qu'il y a vécu trente ans plus tôt, avec une justesse dans la nostalgie dont je connais peu d'équivalents – et même peut-être aucun, en fait –, le lecteur naturellement porté à ce même type d'abandon ne sait plus du tout s'il doit déplorer la perte du Paris que regrette Léautaud, où bien de celui dans lequel il circule et qui, pour lui, est tout aussi fantastiquement lointain. Et chaque homme ou femme croisé dans ces pages, qu'il soit écrivain connu ou cocher de fiacre ou concierge – et d'ailleurs les écrivains ne sont pas ceux qui vivent forcément le plus – semble s'extraire d'une photographie grisâtre et vaguement floue dans ses fonds, pour retrouver, le temps d'un paragraphe, la vie naturelle qui l'a quitté – où qu'il a quittée – voilà plus d'un siècle. Dans le journal de Léautaud, le temps guette à chaque page, et d'un même mouvement il abdique ses pouvoirs.

Les Charlie liputiens attendaient leur pitance


Finalement, la grosse différence entre la France à encéphalogramme plat d'aujourd'hui et l'Union soviétique d'antan, c'est que jamais les Russes, à ma connaissance, n'ont fait la queue sur les trottoirs pour acheter la Pravda. J'espère au moins que Sa Gracieuse Majesté Virus de Rhinite s'en est donné à cœur joie : après les petits yeux qui pleurent, les gros nez qui coulent.

mercredi 14 janvier 2015

Un nouveau slogan pour les Charlie-de-la-Terre



« Il est incompréhensible que vous envisagiez de vous retourner contre la liberté. Mais si vous n'aimez pas la liberté, pour l'amour de Dieu, faites vos valises et dégagez ! Si vous n'aimez pas vivre ici, en Occident, parce que quelques humoristes, dont vous n'appréciez pas le travail, font un journal, je vous dis d'aller vous faire foutre ! »
 
Ahmed Aboutaleb, maire de Rotterdam, arrivé aux Pays-Bas, de son Maroc natal, à l'âge de 15 ans.

On attend d'une minute à l'autre les déclarations des maires de grandes villes françaises… Restez à l'écoute… Ça s'en vient… Ce ne sera plus très long…

lundi 12 janvier 2015

Finalement, c'est quoi, être Charlie ? Eh bêêê…


Les manifestations des “Charlie”, mélange indigeste de larmoiements auto-satisfaits et de puériles rodomontades, ont fait que j'ai oscillé durant deux jours entre l'exaspération et l'abattement. La quantité de bêtise sentimentale qui s'est déversée dans la blogoboule fut absolument hallucinante. Et tous ces gens, bien entendu, sont d'une sincérité à front de taureau : si encore ils trichaient, comme le font à l'envi les politiques depuis cinq jours, ce serait encore tolérable, l'habitude jouerait. Mais là… tous ces braves gens, partout, qui, durant quelques heures, se sont mués en hérauts de la liberté, comme les enfants enfilent leur habit de Zorro le matin de Noël, c'était à pleurer de pitié ou à trépigner de fureur. Et, par là-dessus, le concert unanime des voix z'autorisées, pouvoir, presse et bien entendu showbiz confondus, nous enjoignant, nous intimant de rompre aussi vite que possible tout lien qui pourrait nous être venu à l'esprit entre ces assassinats ignobles et la religion qui les a rendus possibles et même largement suscités. Quatre ou cinq millions de “gentils”, à battre la semelle sur le macadam en étouffant sous leur propre compression, qui seront tout surpris, la semaine prochaine ou dans un mois, lorsque d'autres sauvages recommenceront la même chose ailleurs, sans tenir le moindre compte de leur “formidable démonstration de force et d'unité”. Heureusement, j'avais mon antidote : le journal de Léautaud. Des journées comme celles-là, où la sottise tremblotante se fait à ce point unitaire, c'est à décider de ne plus jamais sortir de chez soi, avant le jour béni de son propre enterrement.

Ça n'a rien à voir avec l'islam…

Anita Ekberg, 29 septembre 1931 – 11 janvier 2015.

… Et pour une fois c'est vrai.

dimanche 11 janvier 2015

Les Charlie ont plein air, les RAVALIS tremblent


Ce mot de “terroriste” est vraiment trop dur, trop cruel, pour désigner de pauvres enfants perdus de la République, depuis le berceau en butte au racisme et à l'exclusion. C'est pourquoi j'ai résolu de les appeler désormais des RAVALIS (Rien À Voir Avec L'ISlam), puisque, nous dit-on, c'est leur principale caractéristique et, en quelque sorte, leur socle commun. 

Tout à l'heure, donc, les Charlie vont organiser une grande farandole balisée, afin de montrer aux RAVALIS qu'ils n'ont même pas peur d'eux ; un peu comme des enfants qui, marchant sur un sentier forestier et s'apercevant que la nuit commence à tomber, éprouvent soudain le besoin de se serrer les uns contre les autres en chantant à tue-tête des refrains martiaux de bons petits soldats. Et ils seront tous Charlie.

Tous Charlie, mais chacun gardant son quant-à-soi. Par exemple, j'en vois déjà qui tordent sérieusement le nez depuis qu'ils ont appris la probable présence de M. Netanyahou, ce petit Hitler circoncis, à la farandole. On se demande d'ailleurs ce qu'il vient faire là, dans la mesure où, les tueurs, celui de Vincennes notamment, n'ayant rien à voir avec l'islam, il est fort probable que leurs victimes n'avaient non plus rien à voir avec le judaïsme. Il y aura aussi les Charlie qui ne veulent pas de Marine Le Pen parce qu'elle a raté son examen de républicanisme, d'autres Charlie qui aimeraient bien virer Mme Merkel parce qu'elle n'est pas gentille avec les Grecs ; on verra aussi, je suppose, quelques CdC (Charlie des Cités), qui ne seront sans doute que très peu nombreux, mais c'est bien normal puisqu'on leur répète depuis quatre jours que tout cela n'a… n'a… rien à voir avec l'islam ! Bravo, dans le fond…

De toute façon, malgré ces menues réserves sans importance, on peut être sûr que la farandole sera très réussie, impressionnante de dignité ; et la foule, recueillie à s'en mouiller les braies. Le seul oubli, pour moi incompréhensible, c'est le lâcher de ballons multicolores : ç'aurait, sur les toits de Paris si chers au poète, désennuyé les tireurs d'élite.

samedi 10 janvier 2015

Mon menu antiterroriste de demain midi


D'aucuns, se sentant l'estomac citoyen et la conscience dans les talons, iront demain déjeuner d'une choucroute place de la République, ce qui ne va pas manquer de porter un coup terrible au moral des tueurs musulmans, qui affûtent déjà leurs armes dans un discret pavillon de banlieue, pour, d'ici quelques jours ou semaines, fêter dignement leur libération anticipée des geôles de la nation. Ne voulant pas être en reste d'un repas hautement signifiant, j'ai pris la décision ferme, héroïque même, de me nourrir dominicalement de saucisson et pinard (ou de saucisson-épinards, si jamais j'éprouve un soudain besoin de verdure). Après cela, et une fois la digestion faite, j'irai peut-être, pour faire plaisir à Suzanne, jeter quelques têtes de porc sur des femmes voilées – mais ce n'est pas certain : il est possible que ma naturelle nonchalance l'emporte sur mon islamophobie rabique. D'autant que, faire reculer le terrorisme à coups de fourchette et de glotte, on a beau dire, ça fatigue assez vite.

vendredi 9 janvier 2015

Tous unanimes derrière Depardieu !


Suis-je vraiment le seul (je sais bien que non) à m'apercevoir que les torrents de larmes prévisibles qui se déversent depuis avant-hier sur la blogoboule – et ailleurs aussi, malheureusement – l'instinct grégaire qui pousse les moutons compassionnels à se serrer les uns contre les autres dans les avenues et sur les places publiques, l'unanimisme émotionnel, suis-je seul à me dire que l'on est là dans l'exact contraire, la négation radicale de ce qu'on a pu appeler jadis “l'esprit Charlie Hebdo”, lequel n'était déjà plus, d'ailleurs, qu'une forme abâtardie de l'esprit d'Hara-Kiri ?

jeudi 8 janvier 2015

Longue vie au président Ben Abbès !


J'ai presque terminé la lecture de Soumission : heureusement pour moi, ce n'est nullement LE chef-d'œuvre… Disons que le roman se situe dans l'honnête moyenne de la production houellebecquienne : inférieur à Extension du domaine de la lutte et aux Particules élémentaires, mais nettement supérieur à La Possibilité d'une île ; disons du niveau de Plateforme ou de La Carte et le Territoire. Le personnage principal – et à peu près unique – est une copie conforme de tous les “héros” des livres précédents, atteint des mêmes symptômes (solitude, aboulie…) et souffrant des mêmes manques affectifs et sexuels. La différence est évidemment la “toile de fond” science-fictionnelle, c'est-à-dire l'élection d'un musulman comme président de la République ; mais ce n'est, justement, guère plus qu'une toile de fond – en tout cas à une centaine de pages de la fin –, et je trouve qu'entre elle et le héros, la carburation ne se fait pas toujours très bien. Néanmoins, l'idée d'une alliance de la gauche avec le nouveau parti musulman que Houellebecq imagine, pour barrer la route de l'Élysée au Front national, semble assez crédible, si l'on en juge par les faiblesses coupables, et même assez dégoûtantes, de la gauche actuelle envers “nos” musulmans.

J'ai tout de même souri lorsque François, le personnage en question, émet l'hypothèse que certains discours de Marine Le Pen pourraient avoir été (en 2022, donc) écrits par Renaud Camus sous la surveillance de Florian Philippot. Du reste, j'ai souri plus d'une fois car, dans celui-ci comme dans les précédents, Houellebecq déploie le même humour ravageur.

Il n'empêche qu'aller organiser un massacre à Charlie-Hebdo le jour de la sortie de son livre, dans le seul but de lui assurer un plus grand retentissement, était sans doute exagéré.