vendredi 24 mai 2013

Vivre ensemble : si même les écrivains morts s'y mettent, maintenant…


« […] En tout cas, les familles modernes présentent sous les étiquettes conventionnelles les plus cruels phénomènes de divorce secret, de mésintelligence foncière, quelquefois de haine, qui se comprennent trop quand on pense à leurs origines. Il se fait depuis cent ans des mélanges de province à province et de race à race qui ont chargé notre sang, à tous, d'hérédités par trop contradictoires. Des gens se trouvent être, nominalement, de même famille, qui n'ont pas un trait commun dans la structure mentale et morale. Par suite l'intimité quotidienne entre ces êtres devient une cause de conflits quotidiens, ou de dissimulation constante. »

Paul Bourget, Le Disciple, Livre de poche, p. 136.

Et en plus il n'a pas fait beau…


« Le parti de l’In-nocence note qu’en l’espace de quelques jours à peine, presque de quelques heures, l’historien Dominique Venner a mis fin à ses jours au pied de l’autel majeur de Notre-Dame de Paris, en une tentative désespérée pour attirer l’attention d’un peuple hébété sur le Grand Remplacement de population et de civilisation en cours, au bénéfice principal de l’islam ; qu’à Londres un soldat blanc a été sauvagement décapité en pleine rue au cri d’Allah akbar ; que la Suède vit une guerre ethnique ouverte, très semblable à celle qu’a connue la France en 2005, et que tout ce que trouve à dire de ces événements notre télévision officielle, ridiculement, c’est qu’ils « remettent en cause le modèle social suédois » ; que la même télévision, dans le même temps, diffuse un reportage sur les conversions à l’islam dans notre pays, qui s’effectueraient au rythme de quatre mille par an ; qu'en revanche elle ne croit pas devoir donner un instant d’attention à la mort d’Henri Dutilleux, certainement l’un des dix plus grands compositeurs français de tous les temps ; mais qu’elle se prépare, en toute probabilité, à accorder une place considérable au décès de Georges Moustaki, personnage et chanteur sans doute estimable mais culturellement et musicalement insignifiant.

» Le parti de l’In-nocence estime qu’il y a un lien étroit entre l’effondrement culturel dont témoigne l’abolition revendiquée de l’échelle des valeurs culturelles, d’une part, et, d'autre part, l’aveuglement à peine moins revendiqué face au changement de peuple et de civilisation, celui qui a conduit Dominique Venner à son geste fatal et magnifique. La petite bourgeoisie qui règne seule, culturellement, se révèle chaque jour plus incapable et moins désireuse de défendre une civilisation qui au fond ne lui est rien et pour laquelle elle éprouve le même ressentiment haineux que les actuels colonisateurs contre-coloniaux. On a longtemps jugé très abusifs et déplacés les termes de “collaborateurs” et de “collaboration”, pour les promoteurs du remplacisme, les propagateurs de l’hébétude, les réducteurs au conflit social de la guerre de conquête ethnique et autres Amis du Désastre. Il se révèle quotidiennement, hélas, que ces termes sont en tout point pertinents et justifiés. »

Puisque nous sommes dans les nauséabonderies, on lira aussi avec profit l'éditorial de l'Amiral Woland. En se demandant ce qui peut bien passer par la tête de tous ces réacs qui voient le mal partout, alors que, franchement, à part deux ou trois petites incartades du réel, tout semble se passer au mieux dans la belle Europe. Ils doivent être fous, probablement.

jeudi 23 mai 2013

Se dépêcher de dépenser l'argent qu'on n'a pas encore

Que faire, comment réagir, se comporter, lorsque, soudain, une somme d'argent rien moins que considérable mais tout à fait inattendue vous tombe dessus, ou du moins devrait le faire prochainement ? On pourrait, bien entendu, thésauriser, avec l'espoir fou qu'elle vous aidera à survivre aux quatre années d'hollandisme qui nous restent à endurer. Mais elle n'y suffirait pas. L'option la plus sage est donc de la dépenser le plus rapidement possible, avant que le pays ne s'effondre tout à fait, et nous avec. C'est ce que je viens de commencer à faire, en sommant Mme Amazon de m'expédier trois livres toutes affaires cessantes.

Tout d'abord, le premier tome – sur quatre – des Mémoires de ma vie, de Casanova, dans la collection Bouquins ; ensuite, les œuvres complètes (elles tiennent en un seul volume…) de Pierre Veilletet, dont j'ignorais qu'il fût passé sur cette terre jusqu'à ce que je lise, tout à l'heure, la dernière chronique de Denis Tillinac dans Valeurs actuelles ; et enfin, ce livre d'un jeune historien anglais qui, par son sujet, m'a semblé pouvoir être une sorte de prolongation des Terres de sang de Timothy Snyder, lues récemment. Si la Poste ne lambine pas trop, voilà qui devrait meubler les dix jours de vacances qui commencent demain. Sinon, on poursuivra vaille que vaille avec Jules Romains.

Les grands musiciens meurent aussi



Henri Dutilleux, 22 janvier 1916 – 22 mai 2013.

Bienvenue dans le monde enchanté du livre-arnaque


Il y a deux ou trois jours, nous parlions d'empathie, à propos du livre de Line Renaud. Voici donc un exemple a contrario. L'auteur s'appelle Fabien L. (on ne va pas, en plus, lui faire de la publicité). Son ouvrage, si on peut dire, s'intitule JOUR DE CHANCE et est sous-titré : Le jour qui a changé leur vie. On notera la pataude répétition dès la couverture, donc ; le reste n'est pas mieux écrit, qu'on se rassure.

Le principe est simple : on prend 140 chanteurs “d'hier et d'aujourd'hui” et on raconte en trois paragraphes ce fameux jour où leur destin a basculé. Et si leur destin n'a pas basculé ? On raconte quand même. Ce qui donne ce néant imprimé que j'ai sous les yeux, après qu'il m'est tombé des mains. Par exemple, tel chanteur – j'ai déjà oublié lequel – a vu son destin basculer le jour de ses quatre ans, lorsque ses parents lui ont offert un électrophone. Stupéfiant, non ? Cet autre chantait dans un cabaret lorsque, un soir, un producteur d'une maison de disques est venu l'écouter. On reste sidéré à l'idée qu'un producteur de maison de disques puisse avoir l'idée d'aller écouter de jeunes chanteurs, non ? 

Le pis est que, chaque fois que l'auteur, ou disons plutôt le compilateur, se mêle de parler d'un chanteur que je connais assez bien, je repère au moins deux grossières erreurs dans son texte ; d'où il est facile de déduire que les autres doivent en être truffés aussi. Au bout de cinquante pages, on oscille entre la colère et le rire nerveux.

On se console en se disant que cet escroc au petit pied n'en vendra pas cent. En tout cas on espère.

mercredi 22 mai 2013

Dernière lettre de Dominique Venner


« Je suis sain de corps et d’esprit, et suis comblé d’amour par ma femme et mes enfants. J’aime la vie et n’attends rien au-delà, sinon la perpétuation de ma race et de mon esprit. Pourtant, au soir de cette vie, devant des périls immenses pour ma patrie française et européenne, je me sens le devoir d’agir tant que j’en ai encore la force. Je crois nécessaire de me sacrifier pour rompre la léthargie qui nous accable. J’offre ce qui me reste de vie dans une intention de protestation et de fondation. Je choisis un lieu hautement symbolique, la cathédrale Notre-Dame de Paris que je respecte et admire, elle qui fut édifiée par le génie de mes aïeux sur des lieux de cultes plus anciens, rappelant nos origines immémoriales. 

» Alors que tant d’hommes se font les esclaves de leur vie, mon geste incarne une éthique de la volonté. Je me donne la mort afin de réveiller les consciences assoupies. Je m’insurge contre la fatalité. Je m’insurge contre les poisons de l’âme et contre les désirs individuels envahissants qui détruisent nos ancrages identitaires et notamment la famille, socle intime de notre civilisation multimillénaire. Alors que je défends l’identité de tous les peuples chez eux, je m’insurge aussi contre le crime visant au remplacement de nos populations. 

» Le discours dominant ne pouvant sortir de ses ambiguïtés toxiques, il appartient aux Européens d’en tirer les conséquences. À défaut de posséder une religion identitaire à laquelle nous amarrer, nous avons en partage depuis Homère une mémoire propre, dépôt de toutes les valeurs sur lesquelles refonder notre future renaissance en rupture avec la métaphysique de l’illimité, source néfaste de toutes les dérives modernes. 

» Je demande pardon par avance à tous ceux que ma mort fera souffrir, et d’abord à ma femme, à mes enfants et petits-enfants, ainsi qu’à mes amis et fidèles. Mais, une fois estompé le choc de la douleur, je ne doute pas que les uns et les autres comprendront le sens de mon geste et transcenderont leur peine en fierté. Je souhaite que ceux-là se concertent pour durer. Ils trouveront dans mes écrits récents la préfiguration et l’explication de mon geste. »

mardi 21 mai 2013

L'étrange fin d'un homme d'honneur


J'apprends à l'instant, grâce à Corto, que Dominique Venner, le fondateur et directeur de la Nouvelle Revue d'Histoire, à laquelle je suis abonné depuis quelques années, s'est suicidé cet après-midi en se tirant une balle, devant l'autel de Notre-Dame de Paris. Je ne sais s'il a laissé derrière lui une explication de son acte, et surtout du lieu choisi pour le perpétrer. Pour le moment, donc, silence.

lundi 20 mai 2013

L'empathie est un métier (en tout cas c'est le mien)


Quand on m'a refilé ce pavé, mercredi dernier, je n'ai pas pu m'empêcher de soupirer : 450 pages d'autobiographie de Line Renaud, à lire aussi vite que possible pour y trouver un “sujet”. D'accord, c'est vrai, c'est mon travail. Mais Line Renaud, tout de même ! Je m'en fous, de Line Renaud ! Je serais incapable de fredonner trois vers de l'une de ses chansons ! Par rapport à ma vie, en plus, elle tombe dans un trou : trop vieille pour être ma mère, trop jeune pour grand-mère. Mais enfin, c'est mon travail, de lire ce livre. Quand je prends le volume, il en tombe une sorte de carte de visite. Je la ramasse et j'y lis ceci :

En hommage de l'auteur
absent de Paris

J'ignorais absolument que se pratiquait encore cette manière de dire aux journalistes : « Je vous emmerde profondément, vous pouvez crever, jamais je ne vous dédicacerai mon livre, espèce de rat inutile. » Pour le coup, Line Renaud me devient tout de suite plus sympathique, plus proche. Mais enfin, je reste professionnellement contraint de lire ses 450 pages, et la chose ne m'amuse pas plus que cela. Or…

Or, je constate une fois de plus – car depuis un an et demi je lis beaucoup de biographies et d'autobiographies – que je suis incapable de rester en dehors de la vie d'une personne, pour peu qu'on la déploie devant moi, même si cette personne ne m'intéressait nullement avant et ne m'intéressera plus ensuite – ce qui est le cas de Mme Renaud.

D'où vient, d'où naît cette bizarre empathie ?  D'abord, évidemment, de la manière dont est rédigé le livre que j'ai entre les mains. Celui de Line Renaud est un modèle, pour cela : dès le début, et jusqu'au bout, elle trouve la bonne distance pour parler d'elle-même. Cette petite gamine du Nord ouvrier qui a connu toutes  les célébrités du showbiz international entre 1950 et aujourd'hui pourrait se vanter ou, tout aussi bien, se rabaisser de manière artificielle : elle ne fait ni l'un ni l'autre. En revanche, elle se jauge elle-même assez bien, je crois.

De toute façon, même si son livre avait été raté (ou même s'il avait été plus réussi, par exemple si je l'avais écrit, moi, plutôt que ce pauvre Bernard Stora qui, non content d'être un cinéaste sans intérêt, est également incapable de se hisser à la hauteur de son sujet), ça n'aurait pas changé grand-chose en ce qui me concerne.  Plonger dans la vie d'une personne donnée finit toujours par faire vibrer quelque chose en moi, à partir du moment où cette vie se dessine. Si bien que, parfois (mais ça me fout la trouille et j'évite d'y penser trop), je me dis que je serais capable de me passionner pour la vie d'un imbécile-à-prénom, tout droit sorti d'une émission de télé-réalité. 

(Mais il est vrai que je ne puis plus critiquer ces émissions-là, puisque je n'en ai jamais regardé qu'une seule, Le Grand Perdant, et que je suis immédiatement tombé dedans, tel Obélix dans sa marmite.)

Tout cela m'a éloigné de Line Renaud, évidemment. Il se passe ceci : j'ai lu son livre, j'ai écrit l'article que l'on attendait de moi, je devrais donc n'y plus penser, puisque je n'y avais jamais pensé avant. Or, “depuis j'y pense toujours”, comme disait Victor Hugo. 

Et je suis presque sûr que quand Line Renaud mourra (sauf si elle vit jusqu'à 115 ans et que je meurs avant elle), eh bien ! j'aurai l'impression que disparaît quelqu'un qui a a compté dans ma vie, uniquement parce que j'aurai, quelques heures dans la mienne, lu son histoire.

Ce qui semble signifier que ce métier qui est le mien, ne laisse pas entièrement vierge de tout sentiment personnel.

dimanche 19 mai 2013

Le ressenti, mon petit vieux, il n'y a que ça de vrai !


Lorsque l'indignation psittaciste s'allie à une faible capacité d'argumentation, on obtient parfois des résultats curieux. Le blogueur nommé Bembelly, Lyonnais d'origine africaine (je le précise car cela joue son rôle dans la bonne compréhension de ce qui va suivre), me fait l'honneur d'un très court billet, sur le mode “plus jamais ça”. L'objet de son vertueux courroux : un échange de commentaires chez Nicolas, entre le dit Nicolas et moi. À propos de l'adoption du mariage guignol, Nicolas avait écrit :

Dans 10, 20 ans…les jeunes homos n'auront plus honte de se balader main dans la main.

Trouvant son envolée plaisamment bisounoursienne, je lui réponds ceci :

C'est sûr ! D'ailleurs c'est déjà largement le cas dans toutes ces riantes cités qui entourent Paris ou bordent Marseille.

À quoi Nicolas ajoute :

Si votre dernier combat est de mettre l'homophobie sur le compte de l'immigration, je ne peux rien. J'ai bistro.

Il n'en faut pas plus pour enflammer notre bon Bembelly, qui rédige un court billet intitulé Homophobie : Riante pensée et dérapage de Didier Goux. Homophobie, dérapage : parfait, on sait que l'on vient de pénétrer dans la xylolangue (j'ai d'abord voulu tenter quelque chose avec xylophone, mais ça prêtait à confusion).  Voici le texte :

Décidément, la bêtise humaine prend des proportions obscènes. Homophobie, racisme ambiant, la récréation verbale continue... Dans le billet de Nicolas "MPT et bravo aux CC" sur la Validation du Mariage pour tous par le Conseil Constitutionnel, cette sortie de route de DidierGoux…

Là vient se placer la capture d'écran de mon court échange avec Nicolas, puis la conclusion de l'Indigné :

Bonne remarque de Jegoun car, par "riantes cités qui entourent Paris ou bordent Marseille", il faut lire "les banlieues".
Riantes cités?
Cette riante pensée de Didier Goux est à inscrire sur le mur des cons.

Pour commencer, je suis d'accord avec la punition : je préfère me retrouver sur le mur des cons que d'être affilié au syndicat de la magistrature. Sinon, je ne me serais même pas avisé de ce coup de papatte un peu balourd si Nicolas n'avait attiré mon attention sur lui. Lorsque j'arrive, les commentaires ont commencé. Bembelly, notamment, a ajouté ceci :

Ce que j’épingle (comme toi dans ton commentaire), c’est le trait facile entre banlieue et homophobie. S’ il n’a pas le courage de dénoncer les cathos et autres "casseurs de pédés", alors qu’on fiche la paix à ces riantes cités de banlieue.

Comme je suis un garçon sociable (bien qu'homophobe et dérapant), je me fends d'une petite réponse :

Je suis désolé, mais les bandes de cathos casseurs de pédés n’existent que dans vos fantasmes et vos préjugés. Alors que sont nombreux (et assez faciles à trouver si on le veut) les témoignages – évidemment anonymes – de jeunes Arabes ou noirs des banlieues, qui expliquent que, homosexuels, ils sont obligé [sic !] de quitter non seulement leur cité mais aussi la ville où elles se trouvent [re-sic !] pour pouvoir avoir des aventures amoureuses ou sexuelles. ils disent aussi vivre dans la terreur constante que leurs copains viennent à apprendre leur "différence".
Mais continuez à traquer l’homophobie chez les catholiques : c’est beaucoup plus satisfaisant pour l’esxprit [re-re-sic !] et c’est absolument sans risque.

C'est alors que je m'attire cette réponse, censée je suppose me clore le bec et que je trouve irrésistible de drôlerie involontaire :

Mes parents sont dans une riante cité de la région parisienne…
Et ne sont pas homophobes.

Donc, désormais, les jeunes habitants de ces cités pourront se promener main dans la main, et même se rouler des pelles devant le Lidl, en toute quiétude : les parents de M. Bembelly n'étant pas homophobes, ils n'ont absolument plus rien à craindre.

L'affaire ne s'arrête pas là car, un peu plus bas, un autre commentateur, David Burlot, pourtant estampillé gauchiste grand teint, se mêle de me donner plus ou moins raison, quant à l'empathie éprouvée par les jeunes-à-guillemets des banlieues vis-à-vis de l'homosexualité. Ce qui achève d'énerver notre fiston d'homophiles, dont le ton se fait abrupt :

Ce qui m’importe c’est ce que JE ressens.

Eh bien, voilà, il fallait commencer par là ! Peu importe la réalité, donc, peu importe que les catholiques n'organisent plus de ratonnades anti-homos depuis magnifique lurette, peu importe que ces mêmes homos soient en revanche traqués dans les banlieues allogènes, ainsi qu'ils le disent eux-mêmes. Ce qui compte, et qui compte seul, c'est le ressenti de M. Bembelly. Et aussi le fait que ses parents ne soient pas homophobes. Avec ça, on a bien progressé, la vérité ne devrait pas tarder à émerger du puits.

Ce que je trouve le plus amusant, c'est cette façon tout à fait décomplexée, ou plus probablement inconsciente, de faire avec un parfait naturel ce qu'on interdit à ses adversaires supposés de pratiquer eux-mêmes ; à savoir, ici, la fameuse généralisation, le très-honni amalgame.

Si, demain, une bande de quatre ou cinq jeunes-à-guillemets envoie un homosexuel – avéré ou simplement soupçonné – à l'hôpital, il faudra surtout bien se garder de la moindre allusion à une possible homophobie de ces “banlieue-là” et considérer ce déchaînement de violence haineuse comme un fait divers rigoureusement isolé et non susceptible de se reproduire, sauf par pure et très peu probable coïncidence.

Mais, de son côté, cela ne gêne absolument pas M. Bembelly de s'appuyer sur l'homophilie supposée de deux personnes (à savoir son père et sa mère) pour en conclure que les banlieues ne sont pas du tout homophobes et que dire qu'elles le sont constitue un grave “dérapage”.

On pourrait aussi bien se demander au nom de quelle mystérieuse solidarité (de classe ? Ethnique ? Géographique ? Autre ?), M. Bembelly se présente comme personnellement outragé – non seulement lui, mais ses parents, qu'il a la grossière habileté de mettre en avant, sans doute pour m'inciter au silence plus facilement – lorsque l'on fait, devant lui, une remarque critique, une allusion ironique à ce qui se passe dans les cités en question. Est-ce que, vivant dans un village normand, je monte sur mes grands chevaux (de labour) si l'on dit devant moi que les gens de la campagne sont des bouseux déculturés ? Ou que les journalistes sont des lopettes bien pensantes ? Ou que les gros ont tendance à bander mou ? Pourquoi, toujours ou presque, cette inébranlable obstination à “faire front”, quitte à défendre pour cela l'indéfendable ? 

samedi 18 mai 2013

Charles Trenet, de la fenêtre d'en haut


Je comptais bien profiter de ce 18 mai et des cent ans qu'il aurait eus pour parler encore un peu de Charles Trenet. Mais comme mon alter ego, Pierre-Marie Estir, a publié hier une sorte d'hommage au centenaire, dans un prestigieux hebdomadaire national, j'opte pour la solution du moindre effort en transportant son article ici. Voici donc :
 
-->
Ce 18 mai, samedi, Charles Trenet aurait eu cent ans ; plus exactement : il aura cent ans, puisqu’il n’est pas réellement mort, il fait juste semblant, depuis le mois de février 2001. Il l’avait d’ailleurs annoncé lui-même dès le début des années cinquante, dans cette chanson si célèbre qu’on en oublie qu’elle a été à l’origine écrite pour Jacqueline François :

Longtemps longtemps longtemps
Après que les poètes ont disparu
Leurs chansons courent encore dans les rues
[…]
Leur âme légère c’est leurs chansons
Qui rendent gais qui rendent tristes
Filles et garçons…

Très belle chanson, n’est-ce pas ? Qui a en plus le mérite de nous faire souvenir que la locution “après que” est suivie de l’indicatif et non du subjonctif : Trenet est, avec Brassens, le chanteur qui maîtrise le mieux la langue française…

Cette année 2013 marque en fait un double anniversaire : celui du centenaire de sa naissance, donc, mais aussi le 80ème de sa première apparition sur scène, flanqué de son acolyte d’alors, Johnny Hess. Ensemble ils écrivent et composent sur un coin de table leur premier tube ; mais ce sera pour Jean Sablon, grande vedette d’alors :

Vous qui passez sans me voir
Sans même me dire bonsoir
Sans me donner d’espoir…

Après quatre années de duo, c’en sera fini de Charles et Johnny : en 1937, Trenet se lance seul, et c’est tout de suite la renommée, puis la gloire. La lumière dans laquelle surgit alors le jeune Narbonnais de 24 ans est si vive qu’elle va avoir cet inconvénient de laisser dans l’ombre toute une part de lui-même, et qui n’est pas la moins intéressante, loin de là : le Trenet nostalgique, doux amer, le poète du temps qui file trop vite et de façon irrémédiable, le témoin d’un passé disparu. D’ordinaire, si l’on prononce le nom de Trenet, chacun voit aussitôt surgir devant ses yeux la silhouette bondissante d’une sorte de farfadet blond, chapeau en arrière, œillet à la boutonnière, chantant sur les rythmes d’un swing endiablé : Y a d’la joie ! Bonjour bonjour les hirondelles, ou bien : Boum ! quand notre cœur fait boum ! ou encore : Mam’zelle Clio ! Mam’zelle Clio ! Le premier jour je me rappelle C’était chez des amis idiots. Bref, on pense au fameux “fou chantant”.

Celui-là, le Trenet d’avant-guerre est inoubliable, bien sûr. Mais puisque nous parlons d’un vieux poète qui s’apprête à fêter ses cent ans, nous avons choisi de nous souvenir de l’autre, celui qui vient après ; celui qui, dès la fin des années quarante, s’aperçoit avec mélancolie que Le temps qui passe nous a volés.

Le plus souvent ces petits bijoux, qui arpentent avec regret le Boulevard du temps qui passe dont parlait Brassens, ne sont pas parmi les chansons les plus célèbres de Trenet. À l’exception de la toute première d’entre elles, enregistrée en 1942 (Charles n’a même pas trente ans !). Souvenez-vous de ce miracle :

Ce soir le vent qui frappe à ma porte
Me parle des amours mortes
Devant le feu qui s’éteint
[…]
Que reste-t-il de nos amours ?
Que reste-t-il de ces beaux jours ?
Une photo, vieille photo de ma jeunesse…

Le thème du temps qui se dilue, du passé qui s’évanouit, vient de faire son entrée dans l’univers du fou chantant et ne le quittera plus. Il ira même, c’est normal, en s’accentuant à mesure que les années le vieilliront. Certaines chansons qui brodent sur ce thème sont d’une tristesse poignante, presque “cafardeuse”. Mais comme Trenet est un poète délicat et pudique, l’auditeur un peu distrait, ou trop pressé, peut passer à côté de cette tristesse sans même la remarquer. Où un Jacques Brel va verser des torrents de larmes sur la Mathilde qu’est revenue ou se répandre en imprécations sur les femmes infidèles (voire leur pisser contre…), Charles Trenet, lui, se contente de nous murmurer qu’Il y a parfois des p’tits regrets qui viennent vous pincer le cœur, avant de s’éloigner sur la pointe des pieds. Ne pas s’appesantir, surtout ; n’insister jamais. Trenet aurait pu faire sien le merveilleux vers de Philippe Desportes, poète du XVIe siècle finissant : Le temps léger s’enfuit sans m’en apercevoir

À mesure que le temps léger s’enfuit, les êtres chers disparaissent, et la mort fait son entrée dans l’œuvre de Trenet. La sienne d’abord, dans la folle complainte de 1952 :

J’étais seul sur les routes
Sans dire ni oui ni non
Mon âme s’est dissoute
Poussière était mon nom

Près de trente ans plus tard, il évoquera celle de la seule femme qu’il ait jamais vraiment aimée, sa mère, survenue à la toute fin des années soixante-dix. Il consacrera une chanson à sa mémoire, dans son disque sorti en 1981, qui est une évocation nostalgique et tendre de leur passé commun :

Que veux-tu que je te dise
De Narbonne de ses églises
Maman ?

Là encore, la douleur et le chagrin refusent de s’étaler en place publique. Et, pour leur tenir la bride, le fils orphelin préfère se contenter d’évoquer les lieux bénis de l’enfance, arpentés avec sa mère encore jeune. Ces résurrections des lieux du passé sont nombreuses chez cet homme qui, pourtant, dans les interviews qu’il donnait, aimait à répéter que seul l’avenir l’intéressait – encore une façon de ne pas s’apitoyer sur soi-même, et surtout de refuser l’apitoiement des autres : question de savoir-vivre vis-à-vis du public. Mais dans l’œuvre, il en va tout autrement. Trenet évoque Le piano de la plage, ce vieux bonhomme qui jouait, plutôt mal, des airs dont les jeunes baigneurs d’alors ne savaient pas qu’ils allaient revenir les hanter toute leur vie. Ou bien ses Jeunes années, qui n’en finissent pas de courir dans la montagne, dans ces Pyrénées qui chantent au vent d’Espagne. Ou même simplement un Coin de rue :

Je m’souviens d’un coin de rue
Aujourd’hui disparu
Mon enfance jouait par là
Je m’souviens de cela
[…]
Tout ce qui fut et qui n’est plus
Tout mon vieux coin de rue

Je pourrais vous en citer vingt, trente autres, de ces chansons mélancoliques qui tentent de redonner vie à la poussière du temps. Il faudrait aussi parler de cette mystérieuse et troublante Hélène, petite fille (ou adolescente ?) qui fut sans doute le tout premier amour du jeune Charles, et qui revient hanter plusieurs de ses chansons, notamment cette Folle complainte que nous avons déjà évoquée, mais aussi Mon vieux ciné, autre œuvre à haut pouvoir nostalgique…

Mais ce serait sans doute une mauvaise idée : on prendrait le risque de tomber dans le pathos et les larmes, ce qui déplairait fort à l’artiste que nous avons voulu célébrer. Mieux vaut l’aider à souffler ses cent bougies, tout en se demandant comment un Charles Trenet peut bien s’y prendre pour occuper ses années d’éternité, ce qu’il fait de ses journées célestes. Ce qu’il fait ? Peut-être bien ceci :

Par la porte entrouverte
Il revoyait des souvenirs
Un fantôme une rue déserte
Un adieu qui va finir
Il revoyait toute sa vie
Et tout seul il rêvait d’un amour
D’impossibles retours…

Peut-être aussi qu’il s’amuse à nous contempler, nous autres, petits vivants temporaires, depuis sa Fenêtre d’en haut.

Pierre-Marie ELSTIR

jeudi 16 mai 2013

L'odieuse discrimination gagne du terrain et envahit nos campagnes !


Jusqu'où ira le racisme viscéral des Français blancs, ventripotents et ivres de bière ? De ce point de vue nous en arrivons, je n'ai pas peur de le dire, à des sommets dans la dégringolade. Voilà-t-il pas qu'un magasin provincial d'une chaîne de grande distribution spécialisée dans la bricolerie et le jardinement (je ne donne par son nom afin d'éviter que tous les réactionnaires à binette et à tournevis ne se précipitent chez eux pour y déposer leurs nauséabondes oboles), voilà-t-il pas, disais-je, que ces salauds se sont avisés de scotcher sur leurs caisses un avis rédigé comme suit (approximativement : je n'ai pas noté les termes exacts) :

Nous informons notre aimable clientèle que, désormais, 
nous n'accepterons plus les chèques émanant des départements 92, 93 et 95.

Suis-je le seul citoyen responsable de ce pays en perdition, et chatouillé sous la plante des pieds par ses démons les plus sombres, à s'indigner de l'inqualifiable discrimination dont est ici victime le Val-de-Marne ?

mercredi 15 mai 2013

Les îliens sont partout !


Ça ne pouvait pas ne pas y arriver, l'occasion était trop belle, forcément. J'apprends, sur un site que mon masochisme foncier m'incite à consulter souvent, que l'illustre Fondation du mémorial de la traite des noirs s'est empressée de porter plainte contre le député Vialatte, auteur d'un touite à la stupidité avérée, relevant de la grosse plaisanterie de comptoir en fin d'apéro.

On espère évidemment, pour ces braves gens faisant à la fois œuvre utile et flèche de tout bois (d'ébène, si j'osais…), qu'un juge impartial leur donnera raison et surtout leur accordera des dommages et intérêts substantiels. Là-dessus, ne se tenant plus de joie ni d'impatience, la fondation du mémorial part un peu en vrille et écrit : « En s’attaquant à la mémoire des millions de Français descendants d’esclaves, etc. » Diable ! il y aurait donc, en ville, des millions de Français descendants d'esclaves ? Mais qui sont-ils ? Où se cachent-elles, ces légions ? Comme, presque par définition, ces descendants-là ne peuvent pas nous arriver directement d'Afrique, on ne voit guère, pour répondre à la définition de la fondation du mémorial, que nos amis antillais, réunionnais et guyanais. Et ils seraient des millions ? Hé bé… je ne savais pas les îliens si prolifiques. À ce compte-là, les descendants des pêcheurs de Sein doivent être au moins deux cent cinquante mille, au bas mot. Quant à la diaspora de Saint-Pierre-et-Miquelon, je préfère n'y point songer.


mardi 14 mai 2013

Le grand perdant est un peu à la ramasse


Comme je m'étais payé sa fiole, hier, parce qu'il ne publiait pas de nouveau billet, Nicolas me rend la monnaie aujourd'hui. Je pourrais lui répondre avec la phrase rituelle des conducteurs de camionnette parisiens qui bloquent les rues étroites pendant vingt minutes : « Je travaille, moi, Monsieur ! » Mais ce serait un peu facile. J'ai pensé lui balancer la réponse récemment servie par Jean-Jacques Goldman à Johnny Hallyday et Céline Dion, qui lui réclamaient tous les deux de leur écrire un nouvel album : « Non, désolé, je n'ai plus d'idées… ». Mais ce ne serait pas la vérité.

La vérité est que j'ai commencé, hier soir, un billet consacré au Grand Perdant (The biggest Loser, en V.O.), une émission de téléréalité américaine dont je suis depuis deux mois la septième saison, avec une passion proche de l'hébétude et voisine de l'idiotie. Seulement, lorsque j'ai eu terminé le premier feuillet, approximativement, je me suis aperçu que je n'étais qu'à l'entrée de mon sujet et que tout cela menaçait d'être fort long. Comme, de plus, chemin faisant, je sirotais mon quatrième Ricard, dosé comme pour un légionnaire retour de Camerone, il m'a semblé que l'alcool n'allait pas tarder à l'emporter sur l'acuité intellectuelle, et j'ai sagement jugé qu'il était préférable de surseoir.

Et voilà pourquoi je n'ai rien publié aujourd'hui. Mais vous ne perdez rien pour attendre : les obèses vont débarquer d'un jour à l'autre.

lundi 13 mai 2013

L'honneur du 13 mai 1958 (exercice de grandiloquence)


Nul ne peut savoir quand, ni même si, on reverra en France des hommes de cette trempe, ceux que Lartéguy appelait les Centurions, et dont le général Massu fut sans doute l'un des plus beaux fleurons. Combat perdu d'avance, sursaut désespéré de l'honneur ? À l'évidence. Mais ce type de raidissement ultime trouve tout de même sa récompense, en ce que la cause de ces soldats reste dans les mémoires justement comme une cause ; il rappelle à voix ténue qu'une flamme peut être préservée, dans l'espoir qu'un jour, plus tard, on trouvera pour la faire grandir à nouveau de ces Français taillés dans le bois dont on nourrit les brasiers.

dimanche 12 mai 2013

À poil devant le polyprisu !


Grâce à l'esprit inventif et éclairé de M. Paul Kersey, digne quoique épisodique commentateur de ce blog, nous sommes en mesure d'annoncer d'ores et déjà que la vilaine et poussiéreuse polygamie a cessé de vivre et qu'elle sera désormais remplacée par le gentil et rutilant

mariage polymère.

En ce qui concerne les unions polypères, il semble que, pour le moment, leur revendication présente un caractère d'urgence moindre…

Le pétainisme de Sartre

Je reconnais volontiers que mon titre, aussi péremptoire que bref, est certainement abusif. Néanmoins, les lettres que Sartre soldat écrit presque quotidiennement à Simone de Beauvoir entre septembre 1939 et juin 1940, pour passionnantes qu'elles soient généralement, laissent transparaître une assez profonde indifférence politique chez le futur chantre de la littérature dite engagée. Pas une phrase sur le nazisme, sur le fascisme, sur le pacte germano-soviétique ; rien non plus à propos de l'agression et du démantèlement de la Pologne par Hitler et Staline conjointement. Tout se passe comme s'il ne s'agissait là que d'épiphénomènes, d'un bruit de fond fort ténu et incapable de l'atteindre. À partir du 10 juin 1940, les lettres s'espacent beaucoup, du fait des circonstances, et c'est fort dommage. Mais, jusqu'à cette date, le nom de Philippe Pétain n'est pas mentionné une seule fois. Dans ce cas, pourquoi évoquer un fumeux “pétainisme de Sartre” ? En raison d'une phrase, étrange, fortement incongrue, détachée de tout contexte, par laquelle il conclut sa lettre du 29 mai 1940. Alors que l'armée belge vient de capituler et que les lignes franco-britanniques sont enfoncées de partout, Sartre écrit ceci :

« Ce qui me frappe dans tout ça c'est l'espèce de chance historique de l'hitlérisme, qu'on dirait que les États méritent par une sorte de désagrégation profonde et irrémédiable. » (Lettres au Castor, II, Gallimard, p. 258.)

Mériter la déroute… Déliquescence des démocraties… Chance de l'hitlérisme… Il y a tout de même là, me semble-t-il – mais je ne suis pas historien, n'est-ce pas ? – un écho assez troublant de ce qu'était, au même moment, la vision maréchalienne de l'Étrange Défaite.

samedi 11 mai 2013

Oui au mariage pour tous, mais tous ensemble et en couronne !


Je viens de piquer la photo chez Corto, mais j'avais eu l'idée avant d'aller chez lui. (Le chœur antique : « Ouais, tu te défends bien vite, 'spèce de gros plagiaire mal assumé ! ») En découvrant cette réjouissante manifestation de post-modernisme, je me suis dit que, en effet, si nous voulions être vraiment cohérents avec nous-mêmes, obligation morale nous était faite de soutenir dans l'enthousiasme cette légitime revendication des Français-comme-les-autres de Mayotte. Et que nous devions le faire à haute voix, publiquement, en utilisant exactement les mêmes arguments qui ont si bien réussi aux partisans du mariage guignol :

yapadréson
jvoipapourcoi ;
– ça ne retirera rien aux autres ;
– il faut faire reculer la polygamophobie qui conduit direct à Auschwitz ;
– les enfants élevés par un père aimant et cinq mères attentionnées seront plus épanouis que ceux tabassés par un père pédophile et une mère alcoolique ;
– c'est un pas de géant vers l'égalité ;
– de toute façon ça existe déjà ;
– les néo-nazis sont contre, ça prouve bien que c'est super ;
– il faut en finir avec le modèle du couple duocentré ;
– de toute façon, le mariage c'est mort donc pourquoi ne pas l'accorder à tout le monde.

Pour rendre cette juste cause aussi populaire et festive que possible, il reste à trouver un nom à la chose, un truc bien vaselineux pour éviter les tiraillements et les grimaces, de même que le mariage gouino-pédé est miraculeusement devenu “pour tous” ; quelque chose comme plurimariage… polyunion… des mamans dès maintenant… ça mérite qu'on y réfléchisse.

En tout état de cause, il convient de commencer par éradiquer de partout – l'Académie française sera sommée d'y veiller – le singulier du mot “maman” (anciennement :  mère) et d'imposer le pluriel à tous ; ce, dès les livres d'apprentissage à la lecture des écoles primaires, en vertu du sain principe désormais admis jusque dans les campagnes les plus reculées : une bonne éducation de l'enfant vaut mieux qu'une pénible rééducation de l'adulte. 

C'est émouvant, non ? ce grand pas en avant que nous allons faire tous ensemble…

vendredi 10 mai 2013

Oui, il faut commémorer l'abolition de l'esclavage !

Abolition de l'esclavage dans les colonies françaises en 1848

Eh bien, pour une fois, je ne suis pas d'accord avec mes petits camarades nauséabonds : je trouve que c'est une très bonne chose, que cette commémoration-là. Et, dans la mesure où elle permet de glorifier un peu l'Occident chrétien, je regrette même qu'on ne lui confère pas davantage d'éclat et de solennité. Parce qu'enfin qui a aboli l'esclavage partout où c'était possible, et notamment en Afrique ? Les négriers locaux qui vendaient leurs frères de forêts et de savanes à tous ceux qui avaient les moyens de les acheter ? Les Arabes qui venaient là faire leur marché depuis près d'un millénaire ? Non, c'est nous, les Européens blancs. C'est même l'un des aspects les plus positifs de la colonisation, qui pourtant n'en manque pas : au XIXe siècle, chaque fois qu'un nouveau territoire était conquis par l'une ou l'autre des nations européennes, l'esclavage y était aussitôt aboli, le commerce humain interdit et sévèrement réprimé.

C'est une chose dont nous devons nous honorer, et qu'il convient par conséquent de commémorer.

jeudi 9 mai 2013

Sartre, un moderne d'arrière-garde ?


L'impression qui naît, après lecture des quatre-vingts premières pages de L'Age de raison, est celle d'un écrivain finalement moins éloigné qu'il ne l'aurait voulu d'un Roger Martin du Gard, d'un Romain Rolland, voire d'un François Mauriac, malgré l'éreintement de ce dernier auquel Sartre s'est livré dans le premier volume de ses Situations. Penser que les Chemins de la liberté arrivent plus de dix ans après Céline, trente après Proust, qu'ils sont contemporains des premiers essais littéraires de Nathalie Sarraute et du Murphy de Samuel Beckett permet sans doute de mieux comprendre pour quelle raison Sartre a eu si tôt fait d'abandonner le roman. Lorsque, dès 1951, Jacques Laurent s'amusait à établir un parallèle entre Bourget et lui (Paul et Jean-Paul), il ne cédait peut-être pas seulement à des exagérations polémiques. Mais, pour le savoir, il faudrait relire Paul Bourget ; et la vie est bien courte, en ce qu'il reste d'elle…

mercredi 8 mai 2013

Le jour où il neigera des Belges…


Dans l'une des nombreuses lettres quotidiennes, celle du 27 novembre 1939, que Sartre écrivit à Simone de Beauvoir durant toute la “drôle de guerre”, alors qu'il était mobilisé en Alsace et elle demeurée à Paris, j'ai bloqué les roues sur cette phrase :

Donc, hier, il pleuvait des Suisses, pas de sondage.

Il m'a fallu plusieurs secondes pour réaliser que ce mot, “Suisses”, devait être compris en son sens catholique et romain ; et que, donc, ce jour-là, il était tombé des hallebardes. Je me suis tout de suite senti mieux.

Le Front de gauche c'est l'avenir !


mardi 7 mai 2013

Gay comme un mammifère marin à moustaches


Comme je m'y attendais plus ou moins en utilisant l'expression “pédé comme un phoque”, dans le billet précédant de peu celui-ci, un distingué commentateur me fait observer que la véritable comparaison serait “pédé comme un foc”, à cause d'une histoire de voile qui ne prendrait le vent que par derrière.

C'est non seulement controuvé mais tout à fait absurde. Les comparaisons de caractère ou de nature, chez l'homme, n'utilisent le plus souvent comme comparatifs que des animaux, ce qui doit nous venir, j'imagine, des bestiaires médiévaux, du Roman de Renart, etc. C'est ainsi que l'on est jaloux comme un tigre, fort comme un bœuf, méchant comme une teigne, rusé comme le renard, justement, ou malin comme le singe, féroce comme un loup ou bourru comme un ours. On peut aussi avoir un regard d'aigle  et une patience de fourmi, ce n'est pas incompatible. 

Certes, il y a quelques exceptions : tel homme sera dit solide comme un chêne ou tremblant comme roseau ; et il arrive que, nous rencontrant, Nicolas et moi finissions la soirée ronds comme des queues de pelle. Mais ces exceptions me semblent trop peu nombreuses pour infirmer la règle, et comparer un homme à une voile de navire est à ce titre hautement improbable. D'autant que, si c'était le cas, il faudrait bien que l'expression “pédé comme un foc” ait pris naissance dans l'univers des marins avant de se propager dans le monde terrien et d'y être déformé par ignorance. Or, d'après les fort modestes recherches auxquelles je viens de me livrer, on n'en trouve nulle trace dans la langue vernaculaire des gens de mer. En outre, comme disait Éole, il semble bien que le foc soit fort loin de prendre le vent exclusivement par derrière. Par conséquent, nous maintiendrons l'expression classique contre vents et marées. 

Au moment de conclure, je me demande soudain si les phoques, du fait de leurs dépravations stigmatisées par le langage populaire, n'auraient pas droit, eux aussi, au mariage pour tous. Et si les otaries sont gouines ou pas. Notre monde n'est qu'un vaste océans de questions sans réponses, dont les points d'interrogation sont les algues dansantes.

Fumer avec Nikos


Il y a moins d'un quart d'heure, au pied de l'immeuble qui m'abrite certains jours de la semaine, j'ai fumé ma cigarette en compagnie de Nikos Aliagas – qui fumait la sienne de son côté, un fucking iPhone vissé à l'oreille gauche (la main droite tenait la cigarette). Au début, je n'étais pas tout à fait certain qu'il s'agît réellement de lui, car il n'était pas comme dans la télé ; il avait l'air normal et ne souriait pas comme un ravi de la crèche dont on chatouille délicatement la base du scrotum avec une plume de koala. Lorsqu'il a eu coupé sa communication, j'ai failli lui dire qu'il ressemblait vachement à Nikos Aliagas. Il m'aurait sans doute répondu qu'il était Nikos Aliagas. Je lui aurais alors rétorqué – car je connais la rapidité foudroyante de mon esprit de rétorquation – que c'était sans doute pour cette raison qu'il lui ressemblait autant. Il aurait souri poliment. S'il n'avait pas souri, j'aurais immédiatement lancé un busard sur le Net pour faire croire à tout le monde qu'il est pédé comme un phoque. Mais en fait, on ne s'est rien dit. De toute façon, les filles auraient refusé de me croire, parce que ce serait vraiment trop affreux.

dimanche 5 mai 2013

Les bons comptes de M. Mélenchon


Le Front de gauche a donc, aujourd'hui, répondu à l'appel de son conducator. Ils étaient 180 000, nous a appris Jean-Luc Mélenchon, avant de s'étrangler de rage parce que les services de la Préfecture n'ont vu, eux, que 30 000 manifestants frontistes (ou frontaux, ou frontaliers, ou frontispices – on ne sait trop). Le petit père des people a aussitôt qualifié ce chiffrage de « ridicule provocation d'un ignorant qui ne connaît même pas la contenance des places et rues de Paris. »

Je n'ai aucune raison de douter de l'honnêteté de M. Mélenchon, ni de ses capacités à résoudre les problèmes de baignoires qui fuient, de trains qui se croisent et de manifestants qui s'écoulent. S'il dit que 180 000 personnes ont répondu à son appel c'est que c'est vrai ; vraie aussi son affirmation comme quoi les compteurs du Préfet sont de gros nazes d'avoir divisé éhontément ce nombre par six.

Par conséquent, toujours en suivant scrupuleusement notre lìder màximo, et parce que les compteurs sont les mêmes d'une manifestation à l'autre, nous sommes enfin en mesure d'établir combien de personnes ont, voilà quelques semaines, j'ai la flemme de rechercher la date exacte, défilé à Paris contre le mariage guignol :

270 000 x 6 = 1 620 000

C'est Mme Frigide qui doit être contente…

Dimanche blogosphéreux mais powétique


Un distingué amateur, niché dans la blogoliste de Nicolas, a eu l'idée, ce matin, de proposer aux foules avides de culture et de beauté un poème de Max Elskamp (1862 – 1931). L'initiative est heureuse : d'une manière générale, on ne lit pas assez Max Elskamp. Comme il a choisi le poème intitulé La Première (dont le véritable nom est Le Matin, mais bon…),  à mon tour de vous offrir La Dernière (dont le vrai titre est en fait La Nuit, mais bon…) :

Et maintenant c'est la dernière
Et la voici et toute en noir,
Et maintenant c'est la dernière
Ainsi qu'il fallait la prévoir,

Et c'est un homme au feu du soir
Tandis que le repas s'apprête,
Et c'est un homme au feu du soir
Qui mains croisées, baisse la tête,

Or pour tous alors journée faite
Voici la sienne vide et noire,
Or pour tous alors journée faite,
Voici qu'il songe à son avoir,

Et maintenant la table prête
Que c'est tout seul qu'il va s'asseoir,
Et maintenant la table prête
Que seul il va manger et boire,

Car maintenant c'est la dernière
Et qui finit au banc des lits,
Car maintenant c'est la dernière
Et que cela vaut mieux ainsi.

Ne nous remerciez pas, M. Fattore et moi-même : c'était de bon cœur.

samedi 4 mai 2013

Il y a deux abonnés au numéro que vous avez demandé


Durant plusieurs années, je n'ai plus été abonné à aucun journal, magazine ou revue. Le plus résistant a été L'Histoire, dont je me suis désabonné rageusement, en 2006, au moment des primaires socialistes préludant à l'élection présidentielle de l'année suivante, en raison d'une “une” qui n'était qu'une éhontée propagande en faveur de Mme Royal ; à la suite de quoi, aucun périodique n'arrivait plus à la maison, en tout cas par voie de poste. Et puis, petit à petit…

Ne pas lire de magazine d'histoire n'a jamais tout à fait cessé de me manquer. Si bien que, découvrant l'existence, en 2010 je crois, de la NRH, la Nouvelle Revue d'histoire, agréablement réactionnaire et de fort bonne tenue, j'ai replongé dans la spirale des abonnements – les vannes étaient rouvertes. Ensuite est venu le tour de la revue dirigée par Marcel Gauchet, Le Débat, point trop coûteuse car bimestrielle ; puis Causeur, pour soutenir modestement le train de vie de l'ami Marc Cohen ; enfin, il y a une semaine ou deux, Valeurs actuelles, car je ne vois pas ce que je pourrais lire d'autre, dans la catégorie “hebdomadaire d'information”. De son côté, Catherine s'est abonnée à La Nef, voilà environ deux ans me semble-t-il, mais elle parle de mettre fin à l'expérience. 

Quand je pense que, à l'extrême fin du XXe siècle, je recevais encore Le Nouvel Observateur toutes les semaines et Le Monde diplomatique chaque mois, je mesure le chemin parcouru ; et frémis des précipices entrevus, frôlés.

Rajout de trois heures : Nicolas me fait judicieusement observer que nous sommes également abonnés à La Hulotte.  Il a parfaitement raison ; mais ça fait si longtemps, que je perçois moins la chose comme un abonnement que comme une sorte de conséquence secondaire naturelle du fait même d'exister : comme un homme doit se raser ou comme une femme a des règles…

vendredi 3 mai 2013

La rugueuse courtoisie des restaurateurs belges


 Comme une certaine Rania, employée du Trésor public, a daigné se pencher sur mon cas ces temps derniers, il a bien fallu que, équipé de mon casque de spéléologue, j'effectue une plongée dans la masse désordonnée de mes “justificatifs” ; j'ai donc secoué la boîte qui les contenait. Parmi ces paperolles tombant en cascade sur mon bureau, se trouvait le “ticket client” du restaurant bouillonnais où nous déjeunâmes, le señor Yanka et nous-mêmes, le 4 décembre 2011 (c'est écrit sur le ticket client). Je ne m'étais pas, alors, avisé de la formule qui concluait ce document financier de première importance ; elle se présente exactement ainsi :

VOUS AVEZ PAYE
AU REVOIR

Le restaurateur belge, surtout lorsqu'il est francophone, a parfois la courtoisie un peu rugueuse. Nous avions néanmoins excellemment déjeuné, il m'en souvient, à la table du fond, à droite.


jeudi 2 mai 2013

Cékikadissa ?


De qui peut bien émaner un tel nauséabondage décomplexé et cynique ? Obstruez-vous les naseaux et lisez-moi ça : 

« L’antiracisme tel qu’il a été conduit pendant ces années est contreproductif. Désormais, nous devons dire non à l’antiracisme victimaire, à la diversité revancharde, au multicuralisme culpabilisateur. Les associations antiracistes et de lutte contre les discriminations ont été souvent inféodées à des partis de gauche ou avaient à leur tête des dirigeants de gauche ce qui a introduit un biais. On a pensé que l’antiracisme était forcément de gauche ce qui a rendu la droite silencieuse sur ce sujet et a empêché les associations antiracistes de critiquer la gauche. Nous sommes à la fin d’une vision antiraciste binaire. Non les racistes ne sont pas d’un côté de l’échiquier politique et les antiracistes de l’autre ! »

Réponse : Patrick Lozès, fondateur du CRAN. Encore un “bounty”, nous dira Mamie…

mercredi 1 mai 2013

À quoi tu dépenses ? À rien…

Catherine : « Tu es sûr qu'il n'y a pas une fuite à ton bas de laine ? » Didier : « Ben… je ne crois pas, non… »

Au milieu du quatorzième de ses Carnets de la drôle de guerre (dont hélas plus de la moitié ont été perdus), Sartre en vient à tenter de cerner ce que sont ses rapports avec l'argent – passage particulièrement éclairant pour moi car il me semble avoir, ou au moins avoir eu, à peu près les mêmes. Il commence par ceci :

« En ce qui me concerne, il est vrai que je n'ai jamais eu envie de beaucoup d'argent. Il me faudrait juste un peu plus que je n'ai. Ceci, tout simplement parce que je gaspille l'argent que je gagne. Je ne sais pas m'arranger pour répartir mon avoir sur tout le mois. »

Dans le mille. Lorsque, en 1980 – 1981, je suis entré dans le groupe Hachette, je gagnais environ cinq mille francs ; lesquels étaient en général dépensés dès le 15 ou à la rigueur le 20 du mois. Et je me souviens m'être dit souvent que, si je parvenais à gagner sept ou huit mille francs, je serais le roi du pétrole. Mais je ne rêvais jamais de revenus dépassant ne serait-ce que dix mille francs. De toute façon, comme je ne levais pas le petit doigt pour améliorer ma situation, cela ne risquait pas de se produire.

Pourtant, cela s'est produit, mais par le jeu de circonstances, de hasards et de chances tout à fait extérieurs à ma volonté. Lorsque mon salaire a atteint environ douze mille francs, vers 1985 si j'ai bonne mémoire, je “passais en négatif” dès le 10 de chaque mois à peu près. Quand je suis devenu, par une rencontre fortuite avec Gérard de Villiers, écrivain en bâtiment, et que mes revenus ont été multipliés par deux quasiment d'un jour sur l'autre, j'ai commencé à vivre avec un mois d'avance par rapport au temps réel – c'est-à-dire, en pratique, celui de ma banque. Que faisais-je de cet argent, moi qui, lorsque Catherine est venue vivre avec moi, en 1990, ne possédais rigoureusement rien ? Je rends la parole à Sartre :

« J'ai besoin de dépenser. Non pas pour acheter quelque chose mais pour faire exploser cette énergie monétaire, pour m'en débarrasser en quelque sorte et l'envoyer loin de moi comme une grenade à main. »

Ça, pour envoyer l'argent loin de moi, je fus un dégoupilleur de première. Sartre encore :

« Il y a une certaine sorte de périssabilité de l'argent que j'aime : j'aime le voir couler hors de mes doigts et s'évanouir. Mais il ne faut pas qu'il soit remplacé par quelque objet solide et confortable, dont la permanence serait plus compacte encore que celle de l'argent. Il faut qu'il file en feux d'artifices insaisissables. Par exemple en une soirée. »

Ah ! si l'on parle de soirées, alors je dois dire que, là encore, et sans me vanter, je fus pendant des années un artificier au-dessus de tout éloge. Et quand Sartre affirme que ce qu'il aime c'est qu'il ne lui reste rien à la place de l'argent qu'un souvenir, et quelquefois moins, je ne puis que souscrire. De même souscris-je lorsqu'il dit être atterré de lui-même, avant même la mi-mois, en constatant que tout a déjà filé, sans même qu'il se rappelle vraiment où et pourquoi. Et il évoque cet ami de jeunesse, Guille, qui l'avait encouragé à faire comme lui, savoir s'acheter un petit carnet pour y noter scrupuleusement ses dépenses journalières. « Mais je n'ai jamais pu m'y résoudre », conclut-il.

Moi, oui. Car j'ai évidemment eu mon Guille, en la personne de ma mère. En ces temps où les cartes de crédit n'existaient pas encore, elle m'avait vivement encouragé à noter sur mes talons de chèques l'argent qui me restait depuis l'émission du chèque précédent, en dessous la somme dépensée avec celui-ci ; puis à calculer tout de suite le nouveau reliquat et à l'inscrire tout en bas. Je dois dire que, durant de longs mois, je me suis scrupuleusement tenu à cette discipline maternelle, et qu'elle s'est révélée parfaitement inopérante.

Si d'aventure, un soir, parce que gentiment pris de vin et heureux d'être avec mes trois ou quatre commensaux, je décidais sous le coup d'une inspiration budgétairement néfaste d'offrir le dîner à tout le monde, le talon de mon chèque, une fois l'addition réglée, ressemblait le plus souvent à ceci :

Ancien solde :    – 3250 F
Resto :                     420 F
Nouveau solde : – 3670 F

Et la vie continuait, sans une ombre de remords, ni bien sûr la plus petite velléité d'amendement. Je la gagnais de mieux en mieux, cette vie, l'argent entrait et sortait à la faveur d'un courant d'air, je continuais de ne rien posséder : pas d'appartement bien entendu, mais pas de voiture non plus, pas même un meuble en dehors de mon lit. On ne parlera pas des bibelots, bien sûr ; je me moquais des vêtements, je ne partais jamais en vacances en dehors de la maison de Sologne familiale, je détestais voyager, c'est à peine si j'achetais quelques livres. 

Sartre note : « Ce qui frappe surtout, c'est que cet argent que je dépense, je le dépense à rien. » Je ne saurais mieux dire…

Cet état de chose s'est tout de même atténué en vieillissant, et du fait sans doute de mon changement d'existence à partir de 1990. Mais pas tant que cela. Il y a encore deux ans, avant la réduction drastique de mes revenus du fait de l'arrêt des BM, il nous arrivait régulièrement, à Catherine et moi, lorsque nous jetions un coup d'œil rétrospectif sur nos vingt années de vie commune, de nous poser cette question qui, à ce jour, n'a pas encore reçu de réponse définitive :

« Mais où est passé l'argent ? »

Nicolas J, pochetron mallarméen


La bière est triste, hélas ! et j'ai bu tous les litres…

mardi 30 avril 2013

Jean-Paul Sartre ou la transplantation méthodique


Il arrive, et c'est l'un de leurs grands intérêts, que des textes du passé entrent soudain en résonance, pour ne pas dire en collision, avec des préoccupations que nous pensions être exclusivement les nôtres, projetant alors sur elles un éclairage nouveau, en quelque sorte oblique, qui permet de les examiner mieux, en tout cas sous un angle inusuel. 

Dans ses Carnets de la drôle de guerre, Sartre s'intéresse de très près, en cette fin d'année 1939, à la question des migrations organisées (litote pour ne pas dire forcées…) des populations alsaciennes en direction du Limousin – phénomène qui le touche de près, et intimement, puisque l'on sait que l'écrivain était limousin par son père et alsacien par sa mère. Plutôt que de migration ou d'exode, Sartre parce de “transplantation méthodique”. Par ce mot, méthodique, il entend souligner le fait que ce sont des villages entiers qui ont été transplantés, avec leurs municipalité, leur administration, etc. Et voici ce qu'il écrit (page 60) : 

« Le résultat est évidemment paradoxal : en les isolant, on les eût désarmés, plongés dans un milieu social qui les aurait pénétrés. Mais voilà qu'on a transplanté de petites collectivités entières avec leurs représentations collectives, leurs mœurs, leurs rites, mais privées de l'ambiance à laquelle ces mœurs et ces rites s'adaptent : climat, géographie, civilisation matérialisée dans l'architecture, le style des maison, la culture. On devine que le ritualisme social s'exaspère et devient frénétique, à proportion que les bases réelles lui manquent davantage. Il s'agit maintenant d'une sorte de société sans terre, rêvant sa spiritualité au lieu de la saisir à travers les mille besognes de la vie quotidienne. Cela provoque l'orgueil, comme réaction de défense, et un resserrement maladif des liens sociaux. Voilà une société frénétique et en l'air. »

Méditons, mes bons amis, méditons… Même si, évidemment, le parallèle entre la France d'aujourd'hui et le Limousin de 1939, ainsi que celui des Alsaciens de cette époque avec nos jeunes-à-guillemets hors-sol relèvent tous deux de la haute voltige la plus hasardeuse.

Juste après, sans la moindre transition, Sartre se livre à une charge furieuse contre les populations limousines, en des termes qui, aujourd'hui, lui feraient frôler la correctionnelle. Parlant des Alsaciens : «  On les a envoyés chez les croquants limousins, les derniers des hommes, arriérés, obtus, âpres au gain et misérables. Ces Alsaciens, encore tout éblouis par le souvenir de leurs cultures méthodiques et soignées, de leurs belles maisons, tombent dans ces campagnes, dans ces villes sales, chez des gens méfiants et laids, sales pour la plupart. […] Leurs habitudes de propreté ont dû être choquées par ces petites villes, comme Thiviers où, il y a encore douze ans, les ordures ménagères et les excréments se déversaient dans les sentines. »

Lorsque arrive le nom de Thiviers, la raison de cette diatribe émerge soudain : cette petite ville de trois mille habitants (aujourd'hui), située en Dordogne mais aux confins du Limousin, est le berceau de la famille Sartre, celle que l'écrivain a toujours rejetée pour son compte personnel, se voulant résolument du côté des Schweitzer, sa famille maternelle. Et voilà que, sous ses yeux, et à l'échelle d'une région entière, on place officiellement les Schweitzer sous la domination des Sartre : c'est plus qu'il n'en peut supporter, même si, bien entendu, il ne fait aucune allusion à lui-même dans tous les passages des Carnets qui traitent de ce sujet, sur lequel il revient à mainte reprise, presque obsessionnellement. La guerre, même lorsqu'elle est drôle, a parfois des conséquences secondes tout à fait inattendues.

lundi 29 avril 2013

Noël au pastis, mars à l'hôpital (proverbe héberto-plessiste)

Nouvel hôpital d'Évreux, en bordure du terrain de golf…

Un bâtiment que j'ai assidument fréquenté au mois de mars.

Les blogueurs sont-ils des bouffons moralisants ? L'avis de Sartre sur la question

Je ne sais déjà plus par quels méandres m'est arrivée, il y a deux ou trois jours, l'envie de relire Les Carnets de la drôle de guerre ; toujours est-il qu'après en avoir terminé avec Vue d'œil, le journal 2012 de Renaud Camus, j'y ai cédé sans résistance. (Et, après tout, peut-être que la perspective de passer de Camus à Sartre a été un déclencheur suffisant.)

Ces Carnets montrent Sartre à son meilleur, me semble-t-il : un homme, un philosophe brusquement détaché de tout ce qui avait jusque là constitué sa vie ; une pensée privée de ses moindres repères et qui voit bien qu'une occasion unique lui est donnée de se reconstituer, non pas à l'identique, comme on rebâtirait une maison écroulée exactement selon les plans d'origine, mais au contraire en prenant prétexte de cette “mise à terre” pour tenter de devenir radicalement autre, tel un insecte se dégageant de sa chrysalide déjà morte. En voici un court extrait, tiré de la page 31 de l'édition première (Gallimard, 1983), à seule fin de justifier si faire se peut mon titre plus ou moins racoleur – il est daté du 17 novembre 1939, Sartre se trouve alors cantonné à Brumath, en Alsace  :

« Cette fois l'attitude est prise : je deviens un bouffon moralisant. Naturellement je n'ai pas besoin de dire que je me fous comme du tiers et du quart de libérer Paul de ses servitudes. C'est l'attitude qui me plaisait ; elle me permettait de décharger ma bile, d'exposer mes idées, de faire des discours truculents, de jouer un personnage. Car je suis social et comédien – ici par ennui, sans doute, et par besoin de dépenser un trop-plein de turbulence, ailleurs pour faire le joli cœur, d'autres fois simplement pour refléter dans les yeux d'autrui une figure nette. Et puis c'était, je pense, une manière d'avoir des rapports suivis avec les acolytes : comme ils ne m'amusent pas, il fallait bien que je m'amuse d'eux, c'est-à-dire que je « me joue à eux », comme dit Montaigne ; je les entraînais dans une comédie que je me donnais, sous prétexte de la donner à Mistler ; j'y vois aussi comme une espèce de recul pudique, une façon de ne pas vouloir être avec eux sans cérémonie, précisément parce que nous vivons sans cérémonie. Ce ne sont pas des excuses que je donne, mais des explications. Toujours est-il qu'il ne fallait pas m'y prendre, ce n'était tolérable que sous forme de batelage gratuit. Et puis, ce jour du 13 Novembre, je m'y suis laissé attraper. Heureusement que ma prompte déconfiture m'a ramené à la raison. Je suis revenu depuis à une distribution de blâmes désordonnée et sans dessein. Je crois qu'ils me supportent mieux ainsi ; ils aiment mieux expliquer ces blâmes par mon agressivité que par mon prosélytisme. »

Et je me demande, ce recopiant, si la majuscule initiale à “Novembre” est due à Sartre lui-même ou s'il s'agit d'une coquille de l'éditeur. 

Là-dessus nous filons à Rouen, pour voir si, par hasard, François H. ne serait pas planqué dans un recoin sombre de la ville.

dimanche 28 avril 2013

Didier Goux a plus de couilles que François Hollande (et Catherine Goux itou)


Demain, M. et Mme Goux, du Plessis-Hébert, iront arpenter les salles du musée des Beaux-Arts de Rouen. L'aventure est apparemment à haut risque, et nous avons bien failli tout remettre sine die. Mais, finalement, considérant le volume de nos paires de nos balloches bene pendentes, nous avons décidé que nous irions quoi qu'il arrive à Rouen demain. C'est une chose que le président de la République aurait dû faire aujourd'hui, il était prévu qu'il le fasse, en compagnie de trois ou quatre des ******** qui lui servent de ministres. Il a courageusement annulé au dernier moment. Il doit évidemment y avoir un motif officiel à cette dérobade : je ne veux même pas perdre mon temps à chercher lequel.

La trouille. Les chocottes. La courante. Les flubes. Le  président a le tracsir et l'admet officiellement. Peur de la France, peur des Français, quels qu'ils puissent être : des margino-gauchistes, des centro-nauséabonds, des extrêmes-cathos, et sans doute d'autres. Il ne doit guère plus y avoir que Nicolas J, et une poignée de blogoravis de la crèche autour de lui, pour empêcher notre caudillito de se bunkériser tout à fait : bientôt, les seules sorties officielles de François H. seront pour la Comète du Kremlin-Bicêtre ; et encore : avec cars de CRS jusqu'à la porte d'Italie d'un côté et Villejuif de l'autre.

Pourtant, il était bel et bien prévu que le président normal de tous les Français le fasse, ce déplacement en Seine-Maritime. Il avait même eu des exigences citoyennes et laïques assez surprenantes (je cite mes confrères régionaux) : 

« Découvrant que François Hollande devait prononcer un discours devant une immense toile représentant une scène à caractère religieux, et devant l’impossibilité technique de déplacer ce tableau à la taille XXL, les autorités avaient demandé aux employés du musée de tendre une immense bâche bleue. »

C'est tellement beau, tellement con, tellement inespéré, qu'on se demande si ça n'a pas été inventé par un plein bataillon de taupes identitaires nauséabondantes pour discréditer notre président-de-pour-cinq-ans. Mais non, c'est vrai ; les laïcards névrotiques qui errent actuellement dans les palais nationaux ont réellement exigé cela, ils n'ont pas hésité à plonger à ces profondeurs. Parvenu à ces barbotages fangeux, il me semble qu'il n'est même plus nécessaire d'exprimer la moindre critique.