samedi 27 août 2016

De l'utilité comptable du beurkini


La nécessité d'une aussi stupide polémique ne m'est pas apparue tout de suite, il me faut l'avouer : que pouvait bien me chaloir la manière dont, sur le sable ou les galets tout empoissés d'huile solaire, se vêtaient ces corps innombrables en état de mort cérébrale, ou au moins de catalepsie bronzante ? Mais, à force de me poser la question, j'ai fini par discerner une bonne raison de ne point empêcher l'usage du beurkini, et même, éventuellement, de le promouvoir.

Imaginons que, dans trois jours ou l'été prochain, un petit détachement de bons musulmans surarmés décide de s'en aller kärchériser une plage du Midi ou de la côté atlantique, à grandes rafales zigzagantes de Kalachnikov : comment feront ces moissonneurs de l'éternel enfer pour séparer le rare et précieux bon grain des respectueuses croyantes de l'ivraie des mécréantes impudiques ? Jusqu'à maintenant, ce devait être un casse-tête tel qu'il expliquerait assez bien que ces glorieux combattants ne soient point encore passés à exécution. Désormais, l'affaire sera simple : il leur suffira, d'un coup d'œil, de repérer les beurkinis, avant d'éviscérer en large et en travers toutes les salopes qui n'en portent mie. Non seulement ils feront là œuvre pie, mais en outre ils cloueront le bec méphitique de leurs détracteurs qui, avec la mauvaise foi qui les caractérise le plus souvent, osaient prétendre jusqu'à récemment que ces braves soldats dAllah tuaient aveuglément.

jeudi 25 août 2016

La photo lugubre du jour


La France d'avant, la France de pierre et d'air, contemplant les déjections bariolées que la modernité la plus échevelée, malgré les pots de chambre retournés en casques, a répandues sur ses tapis de sable et de siècles. Et il nous prend des impatiences : voyant tel méchef, qu'attend donc l'archange pour, d'un trait de feu, leur accabler le chef ?

vendredi 19 août 2016

Simon Leys ou l'anti-Belkacem

Simon Leys / Pierre Ryckmans sur le quai de la gare de Canberra, le 26 avril 2014, quatre mois avant sa mort.

Je dois d'abord adresser un grand merci à l'ami cher qui m'a chaudement recommandé la biographie de Simon Leys, sous-titrée : Navigateur entre les mondes. Elle est signée d'un certain Philippe Paquet, dont je n'avais onc ouï dire quoi que ce fût. Me renseignant, je découvris qu'il était coiffé de la triple casquette de sinologue, d'historien et de journaliste, ces deux derniers couvre-chef ne m'incitant guère à commander son œuvre. Fort heureusement, l'enthousiasme de l'ami fut plus fort que mes préventions, car il s'agit d'une biographie remarquable, telle qu'on n'en voit que rarement paraître en France – mais il est vrai que l'auteur est belge, à l'instar de son modèle. Il n'est pas si facile, pour un biographe, de trouver la bonne distance où se situer par rapport à son personnage, de repérer la frontière toujours assez mouvante qui sépare l'empathie de l'approbation béate, de se garder aussi bien de l'hagiographie que de l'enquête de police vétilleuse. Philippe Paquet y parvient sans peine apparente. Pas facile non plus de reconstituer les divers milieux, époques, pays dans lesquels a vécu le modèle, de les restituer vivants, aussi bien dans leur unité que dans leurs contradictions, d'en montrer les énigmes et d'en suggérer les clés. Là encore, M. Paquet s'en tire avec les honneurs. Comme, en sus de tout cela, il écrit dans une langue claire et précise, jamais jargonnante (mais qui trébuche à quelques reprises, pourtant ; notamment lorsqu'il semble croire que “expérience” et “expertise” sont, en français, synonymes…), et même assez élégante, il n'est pas exagéré de dire (formule journalistique) que ces six cents pages sont une complète et passionnante réussite. Il est vrai que l'homme qu'il a pris pour sujet est à soi seul un monument, dont on se sent parfois absurdement fier d'avoir été le contemporain ici-bas.

J'ignore tout à fait où l'on peut joindre M. Paquet ; si je le savais, je lui poserais sans tarder la question qui me taraude, depuis plusieurs jours que je vis partiellement avec lui. À plusieurs reprises, il fait allusion au journal que, si j'ai bien compris, Pierre Ryckmans a tenu pendant toute sa vie, ou, au moins, durant une très longue période. Et je donnerais gros pour savoir s'il est prévu d'éditer ce journal, et si oui dans des délais qui ne m'obligeraient pas à le consulter post mortem. Pour finir, et parce qu'il faut bien que je justifie mon titre racoleur, voici quelques lignes de Simon Leys. Elles sont tirées du discours qu'il prononça le 18 novembre 2005, lorsqu'il fut reçu docteur honoris causa de l'Université catholique de Louvain, où Pierre Ryckmans avait fait une partie de ses études, un demi-siècle plus tôt. Les voici :

« Si l'exigence d'égalité est une noble aspiration dans sa sphère propre – qui est celle de la justice sociale –, l'égalitarisme devient néfaste dans l'ordre de l'esprit, où il n'a aucune place. La démocratie est le seul système politique acceptable, mais précisément elle n'a d'application qu'en politique. Hors de son domaine propre, elle est synonyme de mort : car la vérité n'est pas démocratique, ni l'intelligence, ni la beauté, ni l'amour – ni la grâce de Dieu. […] Une éducation vraiment démocratique est une éducation qui forme des hommes capables de défendre et de maintenir la démocratie en politique ; mais, dans son ordre à elle, qui est celui de la culture, elle est implacablement aristocratique et élitiste. »

Son biographe rapporte que le vénérable auditoire de Simon Leys avait été quelque peu secoué, ce jour-là, à Louvain, en l'entendant commencer son discours par une citation de Flaubert (dans une lettre à Tourgueniev) : « J'ai toujours tâché de vivre dans une tour d'ivoire. Mais une marée de merde en bat les murs, à la faire crouler. » Simon Leys n'a jamais eu la langue dans sa poche, en les deux acceptions du mot langue : on s'en apercevra en lisant ou relisant la plupart de ses essais, qu'ils concernent ou non la Chine.

lundi 15 août 2016

Angoisse culinaire


On ne se représente que malaisément la déprime qui doit s'emparer de notre estomac lorsqu'il voit arriver un plat de tripes.

vendredi 12 août 2016

Mousse ! Il est donc marin, ton père ?

Pourquoi la solitude (qui est la mienne depuis hier et pour deux semaines) me ramène-t-elle toujours à Tristan Corbière ? (À François Villon aussi, mais restons pour ce soir avec Corbière.) Qu'est-ce qu'un vieil homme comme je le suis devenu sans m'en apercevoir a en commun avec ce Breton mort à 29 ans, né cent dix ans avant moi ? Pourquoi, installé dans mon fauteuil de salon, suis-je revenu ici pour tracer ces lignes ? 

Si l'on était tenté de croire Wikipedia, Corbière serait une figure du “poète maudit”. Mais non ! Pourquoi maudit ? Parce qu'il était malade et se croyait laid ? Qu'il a aimé une femme et une seule sans être payé de retour ? Parce qu'il rêve d'une épopée de marin et qu'il ne peut rien faire d'autre que lire les poètes qu'il aime et qui, d'une certaine façon, l'écrasent ?

Parce que ses Amours jaunes, son seul livre,  tomberont dans un silence parfait, et que Paul Verlaine ne les relèvera qu'après sa mort ? Parce qu'il rêvait de grand large et vécut confiné et souffrant ?

Tristan Corbière n'est pas maudit : il triomphe par quelques vers, il est vivant, et il rejoint modestement le Villon dont je parlais, en le sachant, par son Pardon de sainte Anne (“Mère taillée à coups de hache…”) qui renvoie à la Ballade pour prier Notre-Dame (“Dame du ciel, régente terrienne…”), et aussi par son épitaphe, qui est un écho de la Ballade du concours de Blois (“Je meurs de soif auprès de la fontaine”…) : “Il mourut en s'attendant vivre, et vécut s'attendant mourir.”

mardi 9 août 2016

Petites fleurs faignasses


C'est nous qui les avons baptisées ainsi, ces rondelles jaunes qui viennent en myriade dans le jardin depuis que, l'été aidant, j'ai cessé de tondre ; j'ignore tout à fait leur vrai nom, mais elles ressemblent plus ou moins à celles de la photo que j'ai choisie. Elles sont assez ridiculement touchantes, en raison de leur petite tête plantée au bout d'une tige trop longue et grêle. Leur surnom vient de ce qu'il ne faut pas compter les voir s'ouvrir avant dix heures du matin, quel que soit le temps, et que, dès quatre heures et demie ou cinq heures, elles sont déjà toutes refermées pour la nuit. On aurait pu aussi les nommer fleurs fonctionnaires.

samedi 6 août 2016

Le vivre-ensemble jeté en pâture


Durant quarante-huit heures, le suspense fut à peine tolérable. La vache solitaire et dépressive avait disparu de son pré et, sans nouvelle d'elle, nous avons oscillé constamment entre le meilleur et le pire, celui-là étant un regain de vie et d'enthousiasme ruminatoire, entraînant un retour de l'égarée parmi ses sœurs de pâture plus lointaine, tandis que celui-ci nous la faisait imaginer pendue de désespoir à la poutre maîtresse de l'étable.

Elle vient de réapparaître, la spleeneuse, et, si elle est toujours en position couchée, elle l'est tout près de notre haie mitoyenne, ce qui veut au moins dire qu'elle a trouvé en elle l'allant suffisant pour boitiller jusqu'ici. En outre, nouveauté, elle est entourée par une douzaine de moutons fraîchement délainés, qui doivent lui constituer ce que, en langage ovin, on nomme je crois une “cellule de soutien psychologique”, chargée de la distraire aussi bellement que possible.

mardi 2 août 2016

La mélancolie noire des bovins solitaires


Depuis trois ou quatre jours, dans la pâture derrière la Case, se trouve une vache, dépendant de la ferme située à l'autre bout de ce pré (voir, colonne de gauche, la couverture de mon journal 2011). Depuis seize ans que nous sommes ici, on y a vu tantôt des chevaux, mais plus aucun depuis plusieurs années, des vaches en troupeau et des moutons, alternativement. Une vache seule, c'est la première fois et nous en fûmes intrigués ; d'autant plus que celle-ci passe des heures sans se lever jamais, broutant couchée, ne se déplaçant que d'un mètre ou deux à la fois, rarement et sans qu'on ait le temps de la voir sur ses pattes, si encore elle s'y met. Il se dégage de cet animal pesant et immobile, comme affaissé sur lui-même, une impression de grande tristesse. Notre très vieille voisine étant venue nous apporter de petites pommes de terre nouvelles de son jardin, de celles dont il n'est nul besoin d'ôter la pelure avant de les manger, Catherine lui a parlé de notre vache solitaire et mélancolique ; et il est apparu que “mélancolique” était en dessous de la vérité. D'après elle, la voisine, la vache vient d'être opérée d'une patte et, depuis, refuse obstinément de se lever : quand les fermiers veulent la rentrer à l'étable, il leur faut faire donner les chiens pour qu'elle consente à se mettre debout. Catherine a d'abord compris que, suite à l'intervention vétérinaire, la station debout lui était encore pénible ; mais la vieille dame a alors ajouté : « Elle se laisse mourir. » Devant la mine dubitative de Catherine, elle a expliqué que c'était déjà arrivé, aux mêmes fermiers, avec une vache qui avait dû subir une césarienne et qui, à la suite de cette opération, s'était réellement laissée mourir, avec un complet succès. Celle-ci, d'après elle, suit le même chemin, victime de ce qu'on hésite un peu tout de même à nommer une dépression. Mais, après tout, pourquoi les bovins ne seraient-ils pas aptes, eux aussi, aux chagrins irréversibles ? D'autant qu'à force de ruminer…

dimanche 31 juillet 2016

L'écrivain, le traître et le petit délateur

Un peu surpris, ce matin, de recevoir déjà La Tour, le journal de Renaud Camus pour 2015, commandé il y a seulement quatre ou cinq jours. Naturellement, comme les années précédentes, j'ai cédé à la puérile pulsion consistant à filer directement à l'index, pour voir s'il était question de moi à un moment ou à un autre. Je n'ai droit, cette année, qu'à une seule “entrée”, celle du premier octobre ; elle n'est guère flatteuse pour moi, je le crains, mais elle mérite d'être un peu discutée. Je vais commencer par recopier le passage, et peut-être m'en tiendrai-je là pour ce soir, car il est un peu long. Voici :

« Plieux, jeudi 1er octobre 2015, minuit moins le quart. Jérôme Vallet a déposé sur Facebook, ce matin, je ne sais pourquoi, une discussion très désagréable à mon sujet, qui s'était déroulée sur le blog de Didier Goux, à son initiative, semble-t-il. Le consensus entre les participants était que mon inspiration littéraire avait subi un terrible rétrécissement, depuis le début du siècle. La majorité des intervenants attribuaient ce désastre à la place croissante de la politique, dans ma vie et dans mes écrits : elle avait terriblement décomplexifié et délittérarisé ma pensée et mon œuvre, qui avaient perdu toute vibration bathmologique de fait de ma concentration obsessionnelle sur des opinions et des thèmes précis, trop clairs, caricaturaux. D'autres, beaucoup moins nombreux, incriminaient l'amour, le bonheur, la vie de couple, trop régulière et paisible. Goux lui-même pensait qu'il fallait surtout chercher du côté de l'âge, de la réduction des moyens intellectuels et de la capacité littéraire, du fait de l'âge.

« Le piquant est que le rencontrant pour la première fois, il y a une quinzaine d'années, et confronté à son enthousiasme délirant qui m'embarrassait un peu (au moins socialement, devant des tiers), je lui avais prédit (un peu pour dire quelque chose) qu'un jour il ne le comprendrait plus du tout, cet enthousiasme ; et que toute cette ferveur exaltée se renverserait en son contraire exact, comme je l'avais vu cent fois arriver chez d'autres. Bien entendu il n'avait pas cru un mot de ce que je lui disais, et jurait ses grands dieux que pareil renversement ne se produirait jamais. »

Voilà le dossier, donc. Commençons par le second paragraphe. D'abord, une première erreur factuelle, dénuée d'importance ici : nous nous sommes rencontrés pour la première fois à la fin de l'année 2006, c'est-à-dire il y a un peu moins de dix ans. C'était à une réunion de lecteurs et d'amis qui, suite à une lecture publique faite par Camus à Beaubourg de l'une de ses églogues, avait eu lieu chez Jean-Paul Marcheschi, dans cette rue dont le nom m'échappe en ce moment, qui commence rue du Louvre, à la hauteur de la Bourse du Commerce (ou anciennement telle). Je ne me souviens pas d'avoir été particulièrement “délirant”, ni même très prolixe dans l'expression de mon enthousiasme – très réel, lui. Mais enfin, le vin rouge aidant, il est possible que je l'aie été. Ce dont je suis sûr, en revanche, c'est que c'est seulement quelques mois plus tard, lors de notre second dîner privé, dans le Gers, que Camus me fit cette réflexion que je l'aimais (ou admirais ?) trop et que, un de ces jours, je lui planterais un poignard dans le dos (ce fut son expression). Et, en effet, je lui avais alors juré que cela n'aurait jamais lieu. D'où son triomphe en demi-sourire et en forme de je-l'avais-bien-dit.

Seulement, Camus se trompe : bien loin de se transformer en “son exact contraire”, cet enthousiasme d'il y a dix ans est demeuré intact, pour les livres de lui publiés à cette époque et pour l'écrivain qu'il était (et est peut-être encore, après tout, même s'il persiste à n'en plus guère donner de preuves éclatantes). En clair, alors que par ce billet – que je vais aller relire ainsi que tous ses commentaires – j'exprimais, il me semble, une inquiétude au sujet de son pouvoir créateur, lui préfère se placer sur le terrain de la trahison. Or, il me semble que toute personne qui décide de rendre publics ses écrits accepte par là même, ou devrait accepter, que tel ou tel lecteur, après avoir été enthousiasmé par celui-ci, se déclare déçu de celui-là. On n'entre pas dans l'œuvre d'un écrivain comme on le fait en religion ; et, plongeant dans celle de Camus il  a dix ans, m'y immergeant totalement durant deux ans, et ne l'abandonnant jamais ensuite, je n'ai pas pour autant fait acte d'allégeance inconditionnelle à son auteur ; il n'y eut, entre nous, ni adoubement ni ordination : seulement, de moi vers lui, et c'est déjà beaucoup, une admiration pour la plupart des livres qu'il a écrits depuis 40 ans. Mais lui-même semble voir les choses autrement et plus ou moins me refuser cette liberté de jugement dont je parle, puisque, deux paragraphe plus loin, il évoque ma “désertion” ; or, je ne me souviens pas d'avoir jamais signé d'engagement ferme dans une quelconque armée camusienne.

Je viens de rechercher le billet mis en cause par Camus : impossible de mettre la main ni l'œil dessus ! Me voilà donc un peu embarrassé pour aborder le premier paragraphe, auquel je comptais arriver maintenant. Ce dont je me souviens, c'est d'y avoir envisagé, en tant qu'hypothèse, un tarissement, total ou relatif, de la veine créatrice, ou disons purement littéraire. Mais je suis bien certain de n'avoir jamais parlé de “réduction des moyens intellectuels”, ce qui aurait équivalu à traiter Camus de semi-gâteux, ou en voie de gâtification, chose qui ne m'a jamais effleuré l'esprit. Et parler, en ce qui me concerne d'un “abandon” est tout aussi inexact, puisque je n'ai jamais cessé de lire les livres de Camus à mesure qu'ils paraissaient, à en rendre compte souvent dans le blog, à dire mon adhésion presque complète (presque parce que je trouve l'expression Grand Remplacement plutôt malheureuse en elle-même) à ses thèses “politiques” et à recommander toujours aussi chaudement la lecture de son œuvre, comme un certain nombre de mes amis pourrait en témoigner.

Il y a tout de même une chose amusante, dans ces deux paragraphes, c'est lorsque Camus se demande pourquoi Jérôme Vallet a cru bon de transporter billet et commentaires sur Facebook. Comme s'il était surpris de ce petit jet de bile, évidemment destiné à semer la zizanie entre lui et moi, de la part d'un individu dont, lors de ce même dîner où il prophétisait son assassinat par moi, Camus nous avait dit ne plus le supporter, ni lui ni ses interventions sur les différents forums. Sur ce, je vais retourner à La Tour, dans la lecture de quoi, malgré mes divers abandon et trahison, je suis plongé depuis ce matin à peu près sans interruption.

jeudi 28 juillet 2016

Le temps venu des armes lourdes


En juin, on a kärcherisé tous azimuts.

lundi 25 juillet 2016

Asylum, dégâts collatéraux


J'ai acquis récemment un gros coffret de disques “blu-ray” comprenant les quatre premières saisons d'American horror story : un achat que je qualifierai d'anti-alcoolique. En effet, Catherine ayant la ferme intention, le mois prochain, de m'abandonner à moi-même et à mes funestes penchants durant deux semaines, pour aller faire la zouavesse dans une yourte au fin fond d'un bois canadien, il me fallait dresser de solides pare-feu entre moi et ma tendance aux libations massives dès lors qu'une certaine solitude conjugale descend sur la maison. Or, rien de plus efficace, quand on prétend remplacer l'ivrognerie honteuse par une “ivresse douce et raisonnée”, pour parler comme Juan Carlos Onetti, que la perspective d'une soirée de télévision comportant un lot raisonnable de meurtres, tortures, éviscérations en tous genres : la compréhension du scénario, ni la lecture agile des dialogues en sous-titres, ne s'accommode du sommeil plombé qui a tendance à saisir le franc buveur dès lors qu'il s'appesantit dans son fauteuil.

Hélas, comme toutes les âmes impatientes, je n'ai point pu y tenir, et, avant-hier soir, j'ai commencé à regarder les premiers épisodes de la saison 2 (les saisons, ici, sont tout à fait indépendantes les unes des autres, on peut donc gravir cet Éverest par n'importe laquelle de ses faces), qui s'intitule Asylum. Comme ce nom l'indique aux anglophones, et aux moins envasés du bulbe des autres, l'histoire se déroule en un centre psychiatrique où, dans les années soixante, on enfermait les fous criminels. J'ai été bien puni de ma précipitation. Non que la saison soit décevante, au contraire : elle est malsaine à souhait, et les acteurs, Jessica Lange en tête, sont parfaits. Mais il y a des retombées néfastes, dommageables à la santé mentale du téléspectateur.

Dans cet effrayant manoir, soumis à des règles aussi drastiques qu'absurdes, voire sadiques, il en est une particulièrement inhumaine : dans la salle commune, où les fous passent, désœuvrés, le plus clair de leurs journées, est diffusée en boucle, sans jamais la moindre interruption, la chanson de Sœur Sourire que tout le monde connaît. C'est pourquoi, depuis quarante-huit heures, je ne cesse plus, et ma raison en chancelle déjà, de me fredonner à basse voix, et avec un accent guilleret contredisant violemment le désespoir dans lequel je me sens plonger : 

Dominique, nique, nique
S'en allait tout simplement,
Routier pauvre et chantant…

C'est dur.

samedi 23 juillet 2016

Samedi rouge en noir et blanc


La sorte de bonheur que l'on éprouve, d'aucuns la qualifieront sans doute de “malsaine” – ou de “malsain” si l'on choisit d'accorder avec “bonheur”, ce qui peut se soutenir –, alors qu'il n'en est rien. C'est la joie tranquille du sage, ou simplement de celui que le hasard a fait demeurer chez lui, quand le tiers ou le quart de ses compatriotes sont saisis par une impérative bougeotte, à vocation méridionale ou atlantique, et vont se trouver englués dans une mélasse automobile qu'ils auront contribué à créer, dont ils sont l'un des innombrables et minuscules grumeaux. Il n'entre aucun sadisme dans cette évocation, encore adoucie par le voile d'une certaine nostalgie dès que l'on s'avise d'avoir ressemblé assez étrangement au garçonnet souriant sur son tas de valises et de sacs : même coupe de cheveux, même chemisette à petits carreaux, que l'on devine colorée comme un vitrail ou un livre d'images, même salopette dont les bretelles prennent un malin plaisir, tantôt l'une, tantôt l'autre, à glisser des épaules où elles devraient demeurer assujetties. C'est que l'on a, depuis ce temps comiquement ou tristement lointain – c'est selon –, appris les vertus de l'immobilité, d'abord chez Baudelaire, sans trop y croire, puis en soi, à mesure que fatigue et lassitude établissaient leur empire : on s'est mis, peu à peu, à craindre le tumulte et le mouvement et à ne plus trop s'enivrer des ombres qui passent ; on reste ici, où les aléas nous ont déposés, parce que l'on s'est persuadé, à force, que c'est chez nous. Et l'on regarde avec une gentille ironie ceux qui viennent de quitter maisons et villages pour aller se jeter dans l'écheveau des échangeurs et, un peu plus loin, sacrifier au rite de l'octroi rebaptisé péage ; sans pouvoir s'empêcher de songer que, peut-être, malgré les apparences brouillonnes qu'ils offrent, ceux-là sont plus avisés que nous, qui, par ces transhumances saisonnières et encore bon enfant, s'entraînent avec prudence à de plus vastes migrations.

vendredi 15 juillet 2016

De la maladie mentale chez les poids lourds


Cela devient très curieux à observer, de la part de nos “autorités” aussi bien morales que politiques, ces phénomènes de déni face aux actes de guerre menés contre nous par les musulmans (oui, oui : je stigmatise ; et, circonstance aggravante, je le fais en toute connaissance de cause). Plus la violence monte, plus, évidemment, il devient difficile de masquer sa source quasiment unique, et plus elles s'y emploient, avec une sorte de frénésie dont on sent bien qu'elle a annihilé chez nos impavides élites tout sens du ridicule. Ainsi, depuis ce matin, à propos du carnage qui a eu lieu à Nice, on parle sans honte, dans diverses gazettes, de “camion fou” ou de “chauffard”. Car chacun sait, et depuis toujours, qu'un poids lourd peut soudain, et sans prévenir, perdre l'esprit. On sent bien que, si le prochain kamikaze mahométan fait huit cents morts plutôt que quatre-vingts, il va devenir un “conducteur imprudent”. On le tancera fermement pour avoir eu le pied “un peu lourd” sur l'accélérateur et, après lui avoir implacablement retiré six points sur son permis, pour le conscientiser au niveau du conduire-ensemble un juge l'enverra, dans le cadre des travaux d'intérêt général, qui ont toujours donné de si merveilleux résultats, on l'enverra donner des cours de code de la route aux enfants des écoles, afin de les sensibiliser au problème de l'incivilité routière, laquelle peut frapper n'importe qui, de 7 à 77 ans.

Quant aux rescapés, nos bons apôtres ordonnateurs de cellules de soutien psychologique les enjoindront une fois de plus de “conserver leur rage bien au chaud pour plus tard”.

jeudi 14 juillet 2016

Chaque saison a ses fêtes


Le premier jour de l'année, la tradition veut que l'on mettre le téléviseur sous tension dès midi, afin de suivre, parfois d'une oreille un peu distraite, et souvent d'un œil agacé, le concert du Nouvel An retransmis du Musikverein de Vienne. C'est un plaisir que l'on peut s'offrir partout en France, pour peu que l'on possède le récepteur idoine. 

Le 14 juillet, les réjouissances commencent un peu plus tôt et développent un nombre considérablement plus élevé de décibels ; de plus, elles ont lieu dehors plutôt qu'au salon. Elles ont surtout ceci de précieux, voire de snob, que seuls quelques happy few géographiques peuvent en jouir, à savoir la poignée de privilégiés vivant entre Évreux et Mantes. Nous voulons parler de la mise en formation de la Patrouille de France qui, attendue tout à l'heure au long des Champs-Élysées, décrit auparavant, à l'aplomb de nos crânes, de majestueuses et tonnantes arabesques à basse altitude – sans aller toutefois jusqu'à écimer trembles et peupliers. 

C'est ainsi que l'on a pu nous voir, Catherine et moi, plusieurs fois durant l'heure qui vient de s'écouler, nous précipiter dehors au moindre vrombissement collectif, abandonnant chaque fois nos activités respectives, elle la confection d'une mystérieuse salade, moi la lecture de La Maison Philibert de Jean Lorrain. Jusqu'à ce que, lentement, tout bruit de moteur s'amenuise au Levant puis disparaisse, laissant les oiseaux et les longs-courriers reprendre la maîtrise des airs.

lundi 11 juillet 2016

Bulletin de cure


Il y a donc trois jours que le geste fatal – ou qui sauve, c'est selon – a été accompli. Les prémisses en avaient été posées la veille, par un billet au titre prémonitoire : Sécession radicale (descendez de dix ou quinze centimètres, vous le trouverez). Vingt-quatre heures plus tard, vendredi, je dynamitai du bout de l'index non seulement la blogroll officielle, mais encore les blogs et forums que je tenais en liste cachée, ne conservant que deux ou trois sites d'information ; geste accompli avec tout de même une infime trémulation car je me demandais ce qui allait se produire ensuite.

Eh bien, il est arrivé que je me suis fort bien porté, depuis, de ce qui aurait pu se vivre comme un sevrage, avec son cortège d'effets secondaires, et qui n'a été qu'une libération, toute simple mais intense et fort agréable. Me dire, deux ou trois fois par jour, que, dans les cloaques où je pataugeais encore naguère, les mêmes batraciens continuent de produire les mêmes bulles méphitiques, et que j'en ignore désormais l'éclatement de surface, voilà qui ne cesse de me procurer cette sorte de frétillement des papilles que l'on éprouve juste avant la première gorgée d'un vin que l'on sait être gouleyant. Jusques aux livres que je lis, qui m'en semblent plus beaux et plus larges.

jeudi 7 juillet 2016

Sécession radicale


C'est fini, je ne peux plus. J'ai fait des efforts, pourtant ; ç'a duré plusieurs années : je m'armais de patience et de mansuétude, me disant que cela leur passerait et que, après tout, mes frères humains n'avaient jamais été parfaits, ni moi. Mais je ne peux plus.

Les z'élites et leurs zélotes peuvent être qui ils veulent, porter les noms les plus prestigieux du moment, j'ai pris, il y a à peine plus d'une minute, cette décision de rupture radicale, alors que, sur Causeur, j'avais commencé à lire un article de Jacques Sapir consacré à je ne sais déjà plus quoi (et m'en félicite) : à la troisième ou quatrième ligne est arrivé ce semblant de verbe : acter. Bien sûr, je l'ai déjà vu passer trente fois, ou cent trente, ou mil e tre ; mais, soudain, je n'ai plus pu ; et j'ai pris le large. Je n'en veux pas spécialement à M. Sapir qui, après tout, n'est qu'un économiste, c'est-à-dire l'équivalent moderne d'un alchimiste médiéval ou d'un haruspice antique : c'est tombé sur lui, c'est tout. La décision s'est formée en une fraction de seconde : à partir de tout à l'heure, je cesserai immédiatement de lire tout article faisant grincer ces sortes de crécelles à lépreux : acter, éponyme (quand il est mal employé, c'est à dire presque constamment), initier, etc.

Je vais me priver de pensées profondes ou au moins de vues intéressantes, dites-vous ? Non, je suis persuadé du contraire : je crois que toute personne me disant qu'une décision a été actée est une personne qui, littéralement, ne sait pas ce qu'elle dit, qui ne s'entend pas parler ; de même celle qui pense avoir initié un projet, ou sa voisine qui croit que Madame Bovary est le roman éponyme d'Emma. Ils barbotent et clabotent : ils ne parlent pas.

Je fais sécession ; parce qu'on m'a appris que le viol était une chose horrible, et que ces gens violent ma langue (et la leur : c'est un viol aggravé d'inceste) dès qu'ils ouvrent la bouche. Si j'avais les moyens de leur y enfoncer un tisonnier rougi à chaque fois qu'ils émettent l'une de leurs monstruosités insoupçonnées et satisfaites, franchement je le ferais avec plaisir. Mais ce serait tout à fait inutile : autant s'éloigner.

mercredi 6 juillet 2016

Terrorisme : bref manuel de soumission bêlante


Que faire, face au terrorisme ? Comment réagir pour le contrer, le réduire, l'endiguer ? On a parfois la déprimante impression que personne ne le sait. Heureusement, si ! Certains esprits plus lucides et déterminés ont compris quelles armes il fallait opposer aux assassins et, surtout, dans quelles tragiques erreurs nous devions éviter de tomber. Je vous invite donc à vous rallier sans tarder aux conseils de cet infatigable combattant de l'avenir qu'est le soldat Sarkofrance. En voici un extrait :

La terrorisme à si grande échelle vise une terreur à laquelle il ne faut pas céder. Ne pas céder consiste d’abord à ne pas réclamer à chaque attentat de énièmes nouvelles mesures répressives, ne pas instrumentaliser les drames, ne pas réagir sauf pour exprimer une compassion envers les victimes; ne pas se disputer sur l’interprétation politico-sociale à donner à l’évènement; ne pas s’indigner contre telle ou telle religion.

Donc, premier point important, qu'un vain peuple ignore trop souvent : le terrorisme vise une terreur. Deuxième point, capital : pour contrer les violences, notre seule arme est le “ne pas” : ne pas réclamer (ça ne me viendrait même pas à l'idée), ne pas instrumentaliser (quelle horreur !), ne pas réagir (sauf pour pleurnicher et allumer des bougies), ne pas se disputer (sinon : au coin !), ne pas s'indigner contre la religion (et, bien entendu, ne même pas la désigner). Au cas où l'on douterait de son propre entendement, voire de sa raison, notre débonnaire combattant du ne-pas résume en une phrase sa philosophie de bergerie :

Ne pas céder au terrorisme consiste à ne pas réagir au terrorisme autrement que dans la solidarité et l’émotion.

Traduit du patois ovinophone en langage humain, cela veut dire qu'à chaque bombe doit répondre un nouveau ruissellement lacrymal, et que le moindre Allahou Akhbar ! doit être rendu inaudible par un concert de snif ! avec chœur de bêêê ! 
  
Si, malgré ces sages et judicieux conseils, l'un ou l'autre d'entre vous se sent encore un tantinet agacé par les agissements d'éléments mal contrôlés de notre belle espèce humaine, je l'invite fermement à méditer ce dernier précepte formulé par notre bon pasteur…

Et à conserver sa rage bien au chaud pour plus tard.

Je suppose que le temps n'est pas loin où l'on nous engagera aimablement, en vue de la tonte à venir, à fournir nous-mêmes la tondeuse. Avec le sourire, pour ne blesser personne.

mardi 5 juillet 2016

Le chat, le chien et la collerette

Nous venons d'aller récupérer Golo à la clinique vétérinaire de Saint-Aquilin, suite à une bénigne opération de la patte avant gauche, pratiquée hier soir. Évidemment, afin d'éviter les léchouilleries néfastes, elle est affublée d'une collerette de plastique blanc qui lui enserre la tête à la façon d'un entonnoir : elle semble la tolérer assez bien.

Assez bien pour un chat, ces pittoresques félidés devenant fréquemment à moitié hystériques lorsqu'ils se retrouvent ainsi affublés. Plus confiants, ou d'une nature davantage résignée, les chiens s'en accommodent en général beaucoup mieux ; mais aucun, je crois, au point de Balbec.

Suite à une opération dont j'ai perdu le souvenir de sa nature exacte, il avait dû lui aussi passer par cette épreuve durant une dizaine voire une quinzaine de jours. Dès le lendemain de son retour à la maison, nous comprîmes qu'il était inutile d'attacher l'engin autour de son cou, car il ne cherchait nullement à s'en débarrasser. Au bout de trois jours, nous lui retirions dans la journée puisque, ne nous quittant jamais d'une patte, il était facile de l'empêcher de mordiller les fils de la cicatrice. Nous ne lui remettions la collerette que si nous devions sortir, et chaque soir au moment du coucher. L'affaire était fort simple. Je saisissais l'entonnoir par sa partie large et le tendait vers le chien en disant : « Balbec ! Ta collerette ! » Et, docile, avec même un rien d'empressement, il venait glisser son museau par l'ouverture étroite, avant de rejoindre son panier – ce qui n'est qu'une image car ce chien-là a toujours obstinément refusé de dormir dans le panier que nous avions acheté pour lui, préférant la dureté lisse du carrelage. 

Et voilà comment, depuis une grosse demi-heure, je ne fais que penser à ce gros ours, mort depuis dix ans, presque mois pour mois. La collerette de plastique, c'est ma madeleine à moi.

dimanche 3 juillet 2016

Mort d'un cuistre


J'ai éclaté de rire tout seul, à la surprise légèrement réprobatrice du chat. C'était en apprenant (ici, mais on le trouvera ailleurs) que le vieux politicien bredouillant et stérile qui est mort hier, demandait par testament à ce qu'un hommage national lui fût rendu, aux Invalides, en présence du président de la République. J'ignorais que l'on pût pousser la cuistrerie à ce point où elle confine à la simplesse d'esprit. Une chance que le petit bonhomme n'ait point été de confession catholique : il nous aurait requis le pape et exigé de lui un procès en béatification. Est-ce cela que l'on appelle la retombée en enfance ? Allons, que la République soit bonne fille : qu'elle le lui donne, son petit bout de diplôme post mortem ; et surtout, après cela, que l'on n'en parle plus.

Mallarmé mis en pièces


C'est à l'heure où j'apprenais la mort d'un poète – en même temps que celles d'un politicien stérile et d'un pontifiant prix Nobel – que j'assistais, réjoui et jubilant, à l'assassinat féroce d'un autre. La mise en pièces se produit vers la fin d'un roman de Jacques Laurent, au titre étrange et laid : Le Miroir aux tiroirs. Il s'agit d'un dialogue entre le personnage masculin principal, Jean Brusse, et l'une des femmes qui croisent sa route, Sibylle, qu'il héberge chez lui plus ou moins à son corps défendant. C'est elle qui sonne la charge, laquelle survient sans prévenir, alors qu'il venait d'être question de Molière et, plus brièvement, de Marivaux :

« – Ah ! Vous êtes fort pour détourner une conversation ! Mais vous ne m'empêcherez pas de vous apprendre pourquoi vous adulez Mallarmé. Par intérêt. À la radio, on interview un mec, on lui demande ce qu'il déteste le plus, il répond : « La bêtise ! » et le tour est joué, sans avoir besoin de le dire il s'est décerné un brevet d'intelligence. Eh bien, il suffit de se réclamer de Mallarmé pour être classé dans l'élite. N'importe quel bourge puant accède à l'élite, s'il sait trois vers de Mallarmé, s'il avoue, presque à contrecœur, comme on reconnaîtrait une faiblesse, qu'il a beau faire, il lui faut reprendre son Mallarmé presque chaque jour, du moins s'en réciter quelques passages, qu'il se sait incapable de vivre sans lui, qu'après tout, ajoute-t-il avec un demi-sourire inspiré, c'est un vice mais qu'il est impuissant à lutter contre. Cette sale comédie est indigne de vous.

Jean s'adossa à la cloison et demanda d'une voix patiente :

– Puis-je vous faire remarquer que jamais au grand jamais vous ne m'avez entendu prononcer le nom de Mallarmé ?

– Vous cachez bien votre jeu, d'accord ! Tous les mallarméens sont des sournois. Et pourtant vous n'êtes pas sournois alors c'est à se demander… Vraiment je ne sais pas pourquoi je vous aime.

Ce dernier mot glissa sur Jean ; il l'interprétait dans un sens anodin, dans le sens d'aimer un copain, sa mère ou les épinards. Plus sensible, peut-être parce qu'elle donnait un autre pouvoir au terme qui lui avait échappé, Sibylle se réfugia derrière Mallarmé et se hâta de reprendre son réquisitoire contre le poète abhorré, contre ses dégueulis d'améthyste, ses abîmes savants comme des chiens de cirque, sa ratatouille de clartés mélodieuses, de chevelures de glace, de robes d'airain, ses ragoûts d'azur séraphique, de joyaux en veux-tu en voilà, de suprêmes tisons, de blonds torrents et de diamants fatals.

– Ce soir, à la télévision…

– Il avait horreur de la réalité, criait Sibylle, le cancre ! Il ne savait même pas la transposer. Ses rares bons vers sont du Baudelaire, non pas plagiés mais inspirés par, ce qui est plus délictueux. Ah ! le salaud ! Avec ses bacchantes jaunes, son regard de gardien de prison, je suis sûr qu'il sentait mauvais des pieds. Et quand on pense qu'il lui a suffi d'écrire un sonnet dépourvu de sens pour que par dizaines critiques et érudits s'acharnent, en faisant avouer les mots sous la torture et craquer la syntaxe, s'acharnent à trouver un sens à tout prix comme si leur idole était un demeuré qui n'avait pas été capable d'exprimer clairement ce qu'il avait à dire, ou un aliéné dont les propos devraient être traduits par un médecin ! »

Diatribe réjouissante dans son outrance même, et dont les derniers mots sonnent comme un écho à Paul Léautaud qui, aussi bien devant les vers de Mallarmé que les romans de Dostoïevski, grommelait : « Littérature de cabanon ! », avant de retourner bien vite à Stendhal, dont il partageait la dilection… avec Jacques Laurent.

mercredi 29 juin 2016

De la peine de mort et de l'infanticide

Je ne sais ce qui m'a poussé, ce matin, en ayant terminé avec Les Sous-Ensembles flous de M. Laurent, à reprendre La Vie sur terre de Baudouin de Bodinat, auteur mystérieux et revigorant, à la manière dont peut l'être un Cioran. Quoi qu'il en soit, à la page 52 de cette élégante édition due à L'Encyclopédie des nuisances, je suis tombé sur ce paragraphe (guillemets et italique sont de l'auteur) :

« S'il y a un axiome incontestable en logique, c'est celui-ci : Nemo dat quod non habet. Personne n'est forcé à donner ce qu'il n'a pas. » Et c'est pourquoi en amour les réclamations sont un tort, mais c'est une réfutation de la peine capitale que Nodier fonde sur cet axiome : l'antiphrase est d'une conséquence rigoureuse. Personne ne peut réclamer ou reprendre ce qu'il n'a pas donné. L'argument s'en suit aisément : or, si la vie de procède pas de la société, poursuit-il, s'il lui est impossible d'en accorder le bienfait à qui n'en jouit point et de la rendre à qui l'a perdue, elle sort tout à fait des bornes du droit en s'arrogeant le privilège de la reprendre. […]

Fort bien. L'argument, en effet, me parut non seulement recevable mais en outre judicieux. Seulement, juste après, je m'avisai que, de même que Nodier avait produit une antiphrase de l'axiome latin initial, je pouvais à mon tour établir une antiphrase de cette antiphrase, laquelle me donna ceci : On est en droit de réclamer ou reprendre ce que l'on a donné. Et c'est ainsi que l'on se retrouve tout bête, d'avoir, sans penser à rien moins, justifié l'infanticide.

L'abus de Bodinat est très probablement nuisible à la santé mentale, presque autant qu'à l'optimisme sans cause.

mardi 28 juin 2016

En mai, fais ce que peux


Dans le journal de mai, il n'est question de Vénus ni de Milo. Pourtant…

lundi 27 juin 2016

L'histoire de la Grande-Bretagne vue de Lyon


Entre Rhône et Saône, on connaît à merveille son histoire de l'Europe en général, et celle de l'actuel Royaume-Uni en particulier ; on le prouve tous les jours. Voici ce qu'écrit ce matin un Croix-Roussien pur jus, à propos d'un récent référendum et de ses conséquences (les errances typographiques et syntactiques sont de son fait) :

« Quitter l’Europe et peut-être bien perdre ses alliées historiques (Écosse, Irlande du Nord), c’est une autre conséquence que Londres n’avait pas envisagé. »

Donc, de Bellecour à Perrache en passant par les Terreaux (Les Terreaux : place scandaleusement genrée…), on considère que l'Écosse est un “allié historique” de l'Angleterre, ce qui risque fort de surprendre les deux peuples situés de part d'autre des monts Cheviot. C'est faire assez bon marché de l'Auld Alliance, signée à la fin du XIIIe siècle entre la France et l'Écosse, contre l'Angleterre. Tenons-nous en là : détailler les tensions, luttes, conflits qui, depuis plus de mille ans, ont formé l'essentiel des rapports entre Anglais et Écossais demanderait au bas mot dix fort volumes, que je n'ai guère le temps d'écrire en ce moment.

Il est par ailleurs très sot, ou très fat, de s'imaginer que les soubresauts à venir (éventuellement) n'ont à aucun moment été “envisagés” par le gouvernement britannique, et qu'on est donc le premier à en formuler l'hypothèse.

Mais les Lyonnais, ça ose tout ; c'est même à ça qu'on les reconnaît.

vendredi 24 juin 2016

Quichotte en mer


J'avais vu le film à sa sortie, je devais donc avoir vingt ans, ou vingt-et-un. Je me souviens de l'avoir aimé tout en m'y étant un peu ennuyé : c'est peut-être un privilège des adolescents et des très jeunes hommes, d'être capables d'aimer même ce qui les ennuie, pour peu qu'ils aient l'impression d'y trouver une nourriture ; à moins qu'ils ne voient dans leur ennui le signe de quelques pépites se dérobant à leur entendement et, donc, la perspective de découvertes futures.

Nous avons l'autre soir, à la télévision cette fois, revu Le Crabe-Tambour ; il ne m'a pas ennuyé et m'a encore plu ; ou bien j'ai compris que l'ennui que je croyais le mien est en fait celui qui exsude des personnages principaux, de cette trilogie magnifique que montre la photo ; ennui que l'on devrait mieux appeler désenchantement, perte, repli, renoncement ou simplement chagrin. Dès le lendemain, j'ai commandé le livre, dont je suis rendu à la moitié. On y retrouve les qualités du film, sur lesquelles je n'ai guère envie de m'étendre maintenant, assorties de quelques faiblesses, notamment dans l'écriture de certains passages en forme de brefs interludes, où l'on sent un peu trop, chez Schoendoerffer la volonté de faire poétique.

Je viens de m'arrêter à la page 141 (le roman en compte un peu plus de trois cents), sur un paragraphe qui commence ainsi : « J'ai souvent remarqué que les ravages de la maladie semblent dégager les traits profonds du caractère, décaper les visages du superflu pour faire ressortir l'essentiel. chez les uns on découvre étonné une énergie inconnue, chez les autres une vulgarité, une bassesse insoupçonnée, parfois une innocence d'enfant. » Notation peu originale, et qui ne m'aurait pas arrêté si l'auteur n'avait enchaîné : « Ce qui domine, ce matin, chez le commandant, c'est sa noblesse. Sous la lumière crue de la lampe de chevet qui souligne le squelette de son visage maigre, il me fait soudain penser à Don Quichotte sur son lit de mort dans une illustration de Gustave Doré. » Or, ce commandant, atteint d'un cancer, est celui qu'à l'écran interprétait Jean Rochefort, lequel aurait dû, quelques années ensuite, devenir réellement Don Quichotte pour la caméra de Terry Gilliam, si la maladie – une vraie maladie cette fois – ne l'avait finalement contraint à y renoncer.

D'autre part, sachant par le film que, dans quelques dizaines pages, debout sur la passerelle de l'Éole, je vais accoster à Saint-Pierre-et-Miquelon, me voilà fouillant ma mémoire pour tâcher de me souvenir si, oui ou non, Eugène Nicole fait une allusion quelconque à mon Crabe-Tambour dans son Œuvre des mers. Je crois bien que non.

jeudi 23 juin 2016

Petits arrangements entre collègues

Il y avait un bon moment que je n'avais lu un petit livre aussi drôle et pertinent que celui-ci. Il fut publié en 1914, et l'étonnant est que si peu de ses parties accusent leur âge, quand la plupart d'entre elles restent d'une réjouissante – ou déprimante, ce sera selon l'angle de vue de chaque lecteur – jeunesse.

L'auteur était le frère cadet d'Henry de Jouvenel, qui, en plus d'ambassadeur et de sénateur, fut un temps le mari de Colette. Passionné de politique, et impliqué en elle, Robert écrira beaucoup dans les journaux et revues ; et c'est de ces articles que sortira cette République des camarades qui nous occupe. Ce court texte (il doit tout juste atteindre les deux cent cinquante mille signes) se présente comme une sorte de manuel d'initiation presque ethnologique à la vie politique de la IIIe République, ses coutumes, ses mœurs, ses travers, ses pesanteurs, ses aberrations, ses impuissances, etc. Il est divisé en quatre parties, elles-mêmes subdivisées, qui se présentent dans cet ordre : – Le Palais-Bourbon, – Ministres et Ministères, – La Magistrature, – Le Quatrième Pouvoir. Dans chacune, Jouvenel convie son lecteur à une sorte de visite guidée, avec une verve, un humour et un sens de la formule réjouissants (« Il y a moins de différence entre deux députés dont l'un est révolutionnaire et l'autre ne l'est pas, qu'entre deux révolutionnaires dont l'un est député et l'autre ne l'est pas »). La force du livre, en dehors de la justesse du regard et de la cruauté malicieuse du ton, vient d'abord du fait que Jouvenel était un républicain convaincu, tendance radicale, et qu'il ne peut donc être soupçonné de grossir le trait dans le but de déconsidérer “la gueuse”, comme un quelconque bras armé de l'Action française serait tenté de le faire. De fait, il annonce dès son introduction générale, qu'il va s'interdire de “céder à l'attrait du scandale”, c'est-à-dire qu'il n'exposera que les cas les plus normaux, voire banals. Le résultat est que l'on rit beaucoup, au fil de ces deux cents courtes pages, et que l'on s'ébahit encore davantage de constater que, si la République est en effet “stable”, ce n'est pas toujours dans le sens où il conviendrait qu'elle le fût. Un petit extrait, pris à peu près au hasard de ma lecture en cours :

On admire que Napoléon ait pu signer à Moscou le décret qui régenterait la Comédie-Française. Un ministre contemporain fait mieux ; de Paris, il décrète de quelle couleur il faudra repeindre les latrines du port de Toulon.

C'est que nos ministres possèdent des moyens de gouvernement qui manquaient à Napoléon : les transports rapides par chemin de fer, le télégraphe et le téléphone. Ils n'ont pas besoin, eux, de rien laisser à l'initiative de leurs subordonnés. Même lorsqu'il s'agit de la décision la plus urgente, on a le loisir de leur envoyer une dépêche, avant de rien décider.

On s'est demandé quelquefois ce qu'aurait fait Napoléon, s'il avait eu à sa disposition le télégraphe ? Tout porte à croire qu'il serait devenu fou.

Encore Robert de Jouvenel, mort à 42 ans en 1924, n'a-t-il pas connu les fantasias bruxelloises de notre époque. S'il avait pu ne serait-ce qu'entrevoir à quels sommets d'impuissance tatillonne nous allions en arriver, tout porte à croire qu'il serait devenu fou.

dimanche 19 juin 2016

De la stupidité collective des critiques de cinéma


À Élodie

Ce devait être le chef-d'œuvre de l'année 2013 (celle où un chirurgien sans scrupule m'a piqué un rognon et où la Camarde m'a niqué mon père) : Gravity. Le concert de louanges fut assourdissant, je m'en souviens. Ce film marquait, disaient-ils, un “an zéro” de l'aventure cinématographique, frappant d'obsolescence tout ce qui était, dans le genre spatial, venu avant lui. Même Kubrick, avec son 2001, était prié de se recroqueviller dans sa pauvre tombe. Dès ce moment, je doutais un peu, en raison du fait que le rôle principal était tenu par cette ridicule endive humaine de Sandra Bullock, dont il ne me paraissait pas possible qu'un cinéaste, aussi doué pût-il être, sût la métamorphoser en actrice. Mais enfin, tout le monde semblait d'accord, dans les feuilles de chou consacrées au cinéma, pour considérer le chef-d'œuvre nouvellement éclos comme un chef-d'œuvre éternel.

Finalement, je le vis. Onc ne me fut donnée semblable bouse à me mettre sous les yeux, j'en atteste. Jamais ne visionnai film plus pauvre en imagination, davantage ennuyeux et plus pauvrement interprété (il est vrai, pour dédouaner cette misérable Sandra, qu'il n'y avait rigoureusement rien à interpréter) – sorte de jeu vidéo mal boutiqué et même pas interactif.

Conclusion abrupte mais indéniable : les critiques de cinéma sont des cons.

mercredi 15 juin 2016

Cause meilleur, Causeur !


Musant sur la toile, en attendant que cessât l'orage de grêle, je tombai tout à l'heure sur un article de Causeur signé par Roland Hureaux, un contributeur occasionnel du magazine. Son titre était le suivant:

Erdogan et Poutine ne sont pas comparables

Diable ! me dis-je in petto, de quoi va bien pouvoir nous entretenir ce pauvre M. Hureaux, s'il s'interdit de comparer les deux personnages qu'il a pris pour sujets ? Je fus bien vite rassuré en m'apercevant que, les comparer, il ne faisait à peu près que cela, de l'incipit à la clausule. Et je compris alors que, tel un triste blogueux, M. Hureaux pensait que “comparable” est synonyme de “semblable”.

Dans cette même rubrique “petit pion de la parlure”, j'ai noté avec étonnement que Jean-François Revel ignorait le maniement du verbe “se départir”, qu'il conjugue fautivement comme “répartir” alors qu'il doit l'être comme “partir”. (Mais, en écrivant ce paragraphe, voici que je me demande si je n'ai pas déjà signalé ce fait étrange et un peu choquant par voie de blog. – M. Chieuvrou nous dira ça.)

dimanche 12 juin 2016

Le voleur dans la maison vide


Les copieux Mémoires de Jean-François Revel, qui portent le titre que je leur ai emprunté pour ce billet, sont une lecture nécessaire, agréable pour l'oreille car écrits dans une langue élégante et précise, titillante pour l'intelligence et réjouissante pour l'esprit, notamment en raison de l'humour qui s'y déploie partout, et qui se hausse parfois jusqu'à la pointe cruelle dans certains portraits, genre dans lequel l'auteur sait rendre son plaisir communicatif. La pointe, du reste, n'exclut pas la nuance du trait ni la profondeur du regard : on en jugera par ceux qu'il trace de François Mitterrand, de Luis Buñuel, du colonel Rémy, de Jimmy Goldsmith ou encore de Louis Althusser, pour n'en citer qu'un faible nombre. Avec les personnages qui lui semblent de moindre envergure, ou de plus consternante médiocrité, Revel peut se livrer à une exécution féroce en quelques lignes bien ajustées. Témoin ce qu'il dit (p. 580 de l'édition Plon originale) de Jean-Pierre Chevènement, nommé ministre de la Recherche par Mitterrand en mai 1981. Ce jour-là, ayant quitté la direction de L'Express depuis peu, Revel déjeune avec Raymond Aron (qui, lui, est toujours éditorialiste de l'hebdomadaire) et lui parle d'un article à ses yeux “pitoyable”, paru dans le dernier numéro. Il écrit ceci : 

« Il y était question de la récente réorganisation du Centre national de la recherche scientifique par le ministre socialiste, suivant les deux principes du Parti socialiste, c'est-à-dire d'abord l'application de critères idéologiques, ensuite la distribution des places aux amis. Le socialisme se croyait scientifique mais ne croyait pas que la recherche dût l'être. Le coup de force à la fois abêtissant et prédateur du ministre avait choqué les vrais chercheurs au point de provoquer plusieurs démissions réprobatrices. Le CNRS méritait, certes, une “révolution culturelle”, comme aimait à dire le ministre, Jean-Pierre Chevènement. Ce Lénine provincial et béat, rédacteur intarissable de tous les programmes et manifestes de François Mitterrand, appartenait à la catégorie des imbéciles qui ont un visage d'homme intelligent, encore plus traîtresse et redoutable que celle des hommes intelligents qui ont un visage d'imbécile. »

Cela dit, l'épineuse question du tabasco est toujours en suspens.

jeudi 9 juin 2016

D'où viens-tu, mystérieux tabasco ?


Ayant de lui l'image d'un homme sérieux, ne parlant jamais sans savoir, ni même par simple ouï-dire, j'ai tendance à accorder une foi de charbonnier à ce que je puis trouver dans les livres de Jean-François Revel ; vers qui, de toute façon, me pousse une sympathie spontanée, motivée par son patronyme véritable. C'est resté vrai pour ses mémoires, Le Voleur dans la maison vide – que je relis depuis hier avec une délectation sans mélange (et sur quoi je reviendrai peut-être dans les prochains jours) –, en tout cas jusqu'à la page 218 de l'édition Plon originale. Voici ce qu'on trouve, en cet ultime feuillet du chapitre IV du livre sixième (nous sommes en 1950, Revel vient d'arriver au Mexique, où il va enseigner durant trois ans) : 

« Le tabasco, ce jus de piments rouges qui sert à relever les bloody-merries [Revel orthographie ainsi, curieusement] et le guacamole (purée d'avocats), fut inventé et commercialisé, dans ses fioles si reconnaissables, par un Franco-Mexicain, Clemente Jacques […]. J'eus son fils comme élève, ce qui me valut de recevoir en cadeau assez de tabasco pour épicer tout le lac de Chapala si j'avais voulu. Par la suite, une firme agro-alimentaire américaine a racheté le brevet et changé la marque, en effaçant hélas ! la triomphale devise qui en rehaussait les étiquettes : « Esa si que pica! » (« Celle-là, oui, elle pique ! »).

Le problème est que, si l'on consulte la fiche Wikipédia de la sauce piquante en question, on y lit qu'elle fut inventée en 1868 par Edmund McIlhenny, un banquier du Maryland arrivé en Louisiane en 1840. Et l'on trouve reproduite, un peu plus bas, une publicité pour le tabasco datant du tout début du XXe siècle. L'affaire se complique encore lorsqu'on découvre qu'il existe bel et bien, encore aujourd'hui, une société mexicaine du nom de Clemente Jacques, spécialisée dans l'agro-alimentaire, et notamment dans la commercialisation de sa “fameuse recette” de piments jalapeños ; sauf que le Clemente Jacques éponyme aurait fondé sa maison en 1884, ce qui le met un peu âgé pour avoir confié son fils aux talents pédagogiques de Revel au milieu du siècle suivant.

Je crois que je vais me remettre au ketchup.

samedi 4 juin 2016

De la fiabilité de nos sens – et de notre entendement


Je suis tombé amoureux d’Édith Piaf aux alentours de ma quinzième année. Durant fort longtemps, lorsque j’écoutais sa chanson Les Amants merveilleux, je l’entendais, sans le moindre doute possible, évoquer une certaine Petite rue des airs ténus. Un jour, sans raison particulière ni disposition nouvelle identifiable, j’ai brusquement compris qu’il s’agissait d’une Petite rue déserte et nue.

Encore, dans ce cas, l’erreur restait-elle à peu près compréhensible, dans la mesure où les mots que je croyais entendre présentaient malgré tout un sens vaguement cohérent : on pouvait imaginer les rengaines d’un accordéoniste dans le lointain, ou le piano d’une jeune fille à l’étage d’un immeuble…

Le cas de mon père est plus étonnant. Lorsque lui parvenait aux oreilles, ou simplement à la mémoire, la chanson Luna Park, il suivait Yves Montand à la fête foraine en question, Dans le jour cru des longues zahartes. C’est moi qui, un soir, à la table du dîner, lui ai fait observer qu’il se promenait plutôt Dans le jour cru des lampes à arc. J’étais déjà adulte, alors, ce qui fait que mon père avait cru à l’existence de ses longues zahartes durant plusieurs décennies, sans en être plus que ça perturbé. « Ça m’a étonné les premières fois, répondit-il à ma question, mais je me suis dit qu’il devait s’agir d’une chose dont j’ignorais l’existence, ou le nom. Et puis, comme c’est ce que Montand chantait… »

En effet, une fois que l’ouïe, ou un autre de nos sens, est tombée dans une ornière de ce genre, elle ne peut plus en sortir, à moins qu’on ne l’en tire par la force : impossible d’entendre autre chose, impossible même d’envisager qu’il puisse se dire autre chose ; on échafaudera les explications les plus abracadabrantes si nécessaire, plutôt que d’envisager une éventuelle déficience de notre propre entendement. Mais, une fois que l’on a été détrompé, et que l’on a reconnu son fourvoiement, il devient tout autant impossible de réentendre ce qu’on avait cru d’abord.

Mes deux exemples – et chacun a les siens dans ce domaine – sont évidemment anecdotiques et ne tirent aucunement à conséquences. Il en va autrement dans le domaine des faits et de leurs conséquences, où les ornières sont encore plus profondes et s’en extraire beaucoup plus difficile ; certains êtres, d’ailleurs, y passent la totalité de leur existence, malgré les dizaines de dépanneuses et de tracteurs envoyés à leur secours. C’est que leurs ornières, étant de nature essentiellement idéologiques, leur sont devenues vitales, et qu’en sortir leur serait aussi douloureux que l’arrachement d’un membre. C’est ainsi que votre voisin communiste, malgré l’avalanche de preuves que vous lui présentez, continue de croire que le marxisme est une clé essentielle pour la libération de l’homme et sa félicité future ; et c’est pour la même raison que votre collègue d’extrême droite reste fermement assuré que les États-Unis d’Amérique ne songent qu’à asservir la totalité des pays de la planète, noyautés qu’ils sont, secrètement, par le lobby juif. (On notera au passage que votre voisin communiste peut très bien accomplir l'exploit, et il l'accomplit fort souvent, d'à la fois admirer un système totalitaire, de vouer aux gémonies une démocratie et d'être antisémite.)  Pour celui-ci comme pour celui-là, le voisin et le collègue, la petite rue de Piaf continuera d’être celle des airs ténus, et Montand se baladera éternellement entre deux alignements de longues zahartes.

lundi 30 mai 2016

Scène de rue avec trio d'enfants


Ils étaient donc trois, comme indiqué dans le titre, qui débouchaient d'une ruelle perpendiculaire à la mienne au moment où je parvenais à sa hauteur, me dirigeant vers la seule boulangerie de Pacy ouverte le lundi ; deux filles et un garçon, âgés de huit à dix ans : je ne suis pas spécialiste. Leurs propos, d'abord indistincts, devinrent brusquement compréhensibles à l'instant de notre réunion. L'une des fillettes disait : « En tout cas, moi c'est simple : je devrais pas le dire, mais jamais j'épouserai un noir. » Elle était elle-même la seule noire de ce petit ensemble.

Dernier printemps laborieux ?


Parce qu'il est beaucoup question de retraite, en avril