lundi 21 mai 2018

Trois chiens dont deux fantômes


Trois générations de chiens, photographiés au même endroit de la Côte blanche, à quelques centaines de mètres de la maison ; trois chiens qui ne se sont jamais connus les uns les autres. Balbec d'abord, qui occupe la photo “qui est dans la photo”, puis Elstir, son successeur bernois…


… et, ce matin même, Charlus, dont on notera que sa pilosité crânienne a évolué de telle façon qu'il ne ressemble plus du tout au punk qu'il était vers trois ou quatre mois, mais qu'il prend chaque jour des allures de plus en plus donaldo-trumpiennes. D'ici à ce qu'il bombarde la Corée du Nord et nous brouille avec les mollahs iraniens, il n'y a pas des kilomètres.

dimanche 20 mai 2018

L'air de la bêtise, 6


DISSEMBLANCE

– Il n'y a pas besoin de vivre longtemps en Allemagne pour y constater une dissemblance frappante entre les marmots de dix à douze ans et les adolescents qui atteignent leur quinzième année.
G. Lenôtre, Prussiens d'hier et de toujours, 1915.


DIX-SEPTIÈME SIÈCLE

– Holà, mon bonhomme ! cria d'Artagnan à un paysan qui travaillait son champ de pommes de terre.
Alexandre Dumas, Les Trois Mousquetaires, 1844.

– Vous êtes, dit Colbert, aussi spirituel que M. de Voltaire.
Alexandre Dumas, Le Vicomte de Bragelonne, 1848.


DOS

– J'avais à peine tourné le dos que je le vis prendre son journal.
Gérard de Nerval, Portrait du Diable, 1839.


DREYFUS (Affaire)

– Il ne faudrait pas s'imaginer que l'affaire Dreyfus puisse exercer la moindre influence sur l'esprit public…
C. Blanc, Le Petit Caporal, 22 novembre 1894.


DRUIDES

– Les druides vivaient au fond des cavernes creusées dans les roches dont les Gaulois n'avaient pas à s'approcher. Ils sacrifiaient à leurs dieux des victimes humaines, soit des animaux, soit même des hommes.
Jean Guiraud (dir.), Nouveau cours d'histoire de France, cours préparatoire, 1930.


ÉCHECS

– Le jeu d'échecs, véritable sport de l'esprit, développe et épanouit les facultés mentales. Pour cette raison, le Secrétaire d'État à la jeunesse et aux sports a décidé de stimuler la pratique du bridge auprès de la jeunesse.
Bulletin de presse du Secrétariat d'État à la jeunesse et aux sports, 1976.


ÉCOSSAIS

– Leurs noms barbares sont le symbole infernal de leur naturel. Je ne m'attendrais à aucune commisération de la part d'un homme nommé Mac Colleitock.
John Milton (1608 – 1674).


ÉGLISE CATHOLIQUE

– L'Église catholique est la première organisation financière du monde, car elle totalise toutes les juiveries.
Augustin Chirac, Les Rois de la République, 1883.


ENVIRON

– On avait relevé environ dix-sept cadavres.
Hurlevent, feuilleton de Lyon-Républicain, 12 avril 1937.


ERRATUM

– Une inversion regrettable dans notre édition d'hier nous a fait mettre le tableau concernant les prix de la viande de porc à la place de celui qui traitait des départs en vacances des personnes âgées.
La Charente libre, 15 août 1975.

– Plougasnou (rectificatif). – Dans l'avis mortuaire de remerciements concernant M…, il fallait lire “ainsi qu'aux six porteurs bénévoles” et non “ainsi qu'aux supporters bénévoles”.
Le Télégramme de Brest, 11 octobre 1976.

vendredi 18 mai 2018

Les méritoires tentatives de Chronopost


Quand je disais, il y a quelque temps, que la Poste ressemblait de plus en plus à une administration africaine, peut-être me montrais-je d'une trop grande sévérité envers les dites administrations sub-sahariennes. J'attendais ce matin le dernier volume paru du journal de Renaud Camus, Juste avant après. Il m'étais dûment annoncé par mon “suivi de colis”, mais, en réalité, je ne l'attendais qu'à moitié, et même au quart : je commence à connaître les zigotos employés par Chronopost. De fait, ça n'a pas manqué : peu après neuf heures, lorsque j'ai de nouveau consulté le suivi en question, il m'a été notifié qu'une “tentative de livraison” avait été faite et que, pour la suite, je devais me référer à l'avis de passage déposé dans ma boîte aux lettres ou encore contacter mon “transporteur”. Contacter, il n'y fallait bien sûr point songer : sans doute tout à leurs transports, ces gens ont décidé une bonne fois pour toutes d'être résolument injoignables. Quant à l'avis de passage, il ne pouvait y en avoir, ni dans ma boîte, ni ailleurs, puisque, de passage, il n'y avait pas eu non plus.

C'est une fatalité assez récente mais qui se multiplie à l'envi, ces tentatives de livraison, et je crois avoir compris ce qui se passait. Avant de donner mon explication (hypothétique, certes), je dois préciser qu'à moins d'accomplir sa tournée avant cinq heures du matin, le livreur de Chronopost n'aurait eu aucun mal à voir sa tentative pleinement couronnée de succès : il y a une grosse cloche accrochée juste à droite du portail, et toujours l'un de nous deux – Catherine ou moi – à l'intérieur de la maison pour l'entendre et accourir.

Donc, mon avis, c'est qu'aucune tentative n'a été faite. Pourquoi ? Parce que, dans sa nonchalance et son manque de conscience professionnelle, mon livreur a dû s'apercevoir qu'il n'avait pas assez de colis à déposer au Plessis-Hébert pour que je méritasse qu'il fît un détour : il devait être bien plus agréable pour lui de terminer sa tournée avec une demi-heure d'avance, voire davantage. La dernière fois qu'un tel contretemps s'est produit, la première tentative a été suivie d'une seconde, le lendemain. Et ce n'est que le troisième jour que mon colis m'a été remis… par notre factrice habituelle lors de sa tournée quotidienne. Je serais prêt à parier une assez grosse somme que c'est encore elle qui va m'apporter le journal de Camus demain. À moins que le fantôme de chez Chronopost ne se décide à une nouvelle tentative sabbatique, auquel cas le colis ne m'arrivera que lundi – ou plutôt mardi, puisque lundi sera pentecostal.

Pendant ce temps, lorsque Amazon a la bonne idée de faire appel à une véritable entreprise, du genre d'UPS, le colis promis m'arrive toujours, non seulement au jour, mais également à l'heure annoncés. Ce qui est évidemment très mal car c'est, sans doute possible, l'une des conséquences visibles de l'ultralibéralisme qui ravage notre pauvre France ; et contre lequel Chronopost lutte de plus en plus efficacement.

jeudi 17 mai 2018

La démolition du Crétin


Le point commun le plus remarquable aux écrivains de droite du second XIXe siècle et du premier XXe, c'est leur détestation quasi frénétique de Zola. De Barbey d'Aurevilly à Kléber Haedens, en passant par Goncourt ou Daudet, ils ne peuvent s'empêcher de le piétiner, puis de cracher sur ce qu'ont laissé leurs lourdes bottes. Le plus enragé est bien entendu Léon Bloy. J'ai passé les deux premières heures de la matinée à lire son Je m'accuse…, tout entier consacré à sa bête noire (ou devrais-je dire : à l'une de ses bêtes noires ?). Je dois reconnaître que la charge est si outrée qu'elle devient rapidement fort réjouissante, et même d'une irrésistible drôlerie par endroit. Il est vrai aussi que Bloy se fait le jeu facile en choisissant pour cible Fécondité, ce roman aussi grotesque qu'illisible (je le sais : j'ai essayé). Il me répondrait sans doute qu'il n'a pas choisi. Et, en effet, c'est ce roman-là qui, alors, au tournant du siècle, paraissait en feuilleton dans L'Aurore, la gazette de Clemenceau (et du J'accuse zolien…). C'est donc un journal de bord de sa détestation du Crétin – surnom dont il l'affuble – que nous donne Bloy, qui s'astreint chaque matin, avec un masochisme dont il est le premier à rire, à lire la tartine du jour et à nous rendre compte, avec une féroce maniaquerie, de ses énervements, écœurements, colères, éclats de rire, etc. Lecture jubilatoire, finalement, même pour quelqu'un comme moi, qui ai toujours placé Zola assez haut sur ma petite échelle personnelle.

lundi 14 mai 2018

Petit exercice de zénographie


On pourrait dire de Zeno ce que Michel Foucault affirmait d'Hervé Guibert : « Il ne lui arrive que des choses fausses. » À bien y regarder, on pourrait encore dire la même chose d'Italo Svevo, l'auteur de La Conscience de Zeno, l'un des meilleurs romans du XXe siècle, paru en 1923.

(Il est d'ailleurs intéressant, et curieux, de noter que presque tous les très grands écrivains européens du XXe siècle sont concentrés dans son premier tiers : Proust, Kafka, Joyce, Pessoa, Musil, Mann – pardon pour ceux que j'oublie – et, donc, Svevo.)

Italo Svevo, comme son prénom l'indique, est un romancier italien. Sauf qu'il ne s'appelle pas comme ça et qu'il a attendu l'âge de 57 ans pour devenir italien : né à Trieste en 1861, Ettore Schmitz devra attendre 1918 et le rattachement  de sa ville natale à l'Italie pour cesser d'être autrichien.  Quant à son pseudonyme, il signifie “Italien Souabe”, double affirmation correspondant à l'origine juive allemande de son père et à la langue dans laquelle il va choisir de devenir écrivain. Lui-même prétendra avoir opté pour le pseudonyme afin de se déschmitzifier

Ses débuts en littérature sont rien moins que fracassants : en 1892 et 1898, il a publié – à compte d'auteur – deux romans, Una Vita et Senilità, dont les ventes et le retentissement feraient passer Le Chef-d'œuvre de Michel Houellebecq pour un triomphe de librairie. Découragé par ce double silence abyssal, il décide de renoncer à toute ambition littéraire. (Sauf qu'il continue d'écrire, presque en cachette, “pour le tiroir”. Un peu comme le fumeur qui, après avoir annoncé à tous qu'il arrêtait, va furtivement s'en griller une dans les toilettes.) Dans sa vie officielle, Ettore Schmitz s'occupe des usines de son beau-père, lequel a mis au point une peinture spéciale pour coques de  navires qui est en train de faire sa fortune.

C'est même parce qu'une nouvelle usine va s'implanter en Angleterre (la Navy s'intéresse à la peinture pour coques…) qu'Ettore est contraint, en 1907, de se mettre à l'anglais. Il s'inscrit à l'école Berlitz de Trieste, où on le confie à un jeune Irlandais de 25 ans. Un certain James Joyce. Bien que séparés par un quart de siècle, les deux hommes deviennent amis et vont rendre chacun un inestimable service à l'autre : Joyce va redonner à Svevo le goût d'écrire un nouveau roman, par son enthousiasme pour les deux premiers ; Svevo (ou plutôt Schmitz) va fournir à Joyce l'un des modèles principaux du Leopold Bloom d'Ulysse

C'est en 1923 que paraît La Conscience de Zeno. Joyce, devenu entretemps ce que l'on sait, qualifie le roman de chef-d'œuvre – ce qu'il est en effet – et l'expédie dare-dare à Paris, où il atterrit entre les mains de Benjamin Crémieux et de Valery Larbaud ; lesquels vont, dès 1926, révéler et imposer le génie de Svevo en France, cependant qu'Eugenio Montale (poète italien, futur prix Nobel) fait la même chose dans son pays, en déclarant que “ce méconnu est un second Proust”, parenté que souligne également Crémieux.

Enfin déschmitzifié, Italo Svevo va donc enfin pouvoir vivre pleinement la vie d'écrivain auquel il n'a au fond jamais cessé d'aspirer… Ah ! non : en 1928, il se tue bêtement dans un accident de voiture.

Que des choses fausses, je vous dis, que des choses fausses…

(Et je m'aperçois que mon but initial était de braquer mon petit projo sur La Conscience de Zeno, que je finis de relire avec jouissance et jubilation, mais que je n'ai fait que parler de son auteur. C'est dommage, parce qu'il s'agit d'une œuvre profondément originale (surtout pour son époque : premier grand roman inspiré par la psychanalyse, mais déjà fort critique envers elle), d'une intelligence scintillante et profondément drôle. Mais, après tout, vous n'avez pas besoin de moi pour vous en apercevoir : lisez-le et puis c'est tout.)

dimanche 13 mai 2018

L'air de la bêtise, 5


CHÔMAGE

– Le chômage, né du manque de travail, n'a qu'un seul remède : le travail. Tout le reste n'est que palliatif.
Journal d'Argenteuil, 2 janvier 1932.


CONFLIT ISRAÉLO-ARABE

– Arabes et Juifs doivent régler ce problème dans un véritable esprit chrétien.
Warren Austin, délégué des États-Unis à l'ONU, 1948.


CRAYON

– Lui aussi avait été de toutes les batailles, au premier rang, revolver d'une main, carnet de l'autre, et la mitraille ne faisait pas trembler son crayon.
Jules Verne, L'Île mystérieuse, 1874.


CRI

– Au cri que la Pudica avait jeté, à ce cri sorti comme d'une vulve de louve, tant il était sauvage, et qui me vibrait encore dans les entrailles, une femme de chambre était montée.
Jules Barbey d'Aurevilly, À un dîner d'athées, 1874.


CROCODILE

– Les femmes en Égypte se prostituaient publiquement aux crocodiles.
P.-J. Proudhon, De la célébration du dimanche, 1850.


CULTURE

– Moi qui suis cultivé, je ne trouve pas de mal en moi, et spontanément en toute chose je me porte à ce qui me semble le plus beau. Si tous étaient aussi cultivés que moi, tous seraient comme moi dans l'heureuse impossibilité de mal faire.
Ernest Renan, L'Avenir de l'intelligence.


CYCLISTES

– Tout porte à croire maintenant que la cause des cyclistes combattants est à peu près gagnée.
Commandant Mordacq, Les Cyclistes combattants, 1910.


DELAWARE

– Le Delaware coule parallèlement à la rue qui suit son bord.
F.R. de Chateaubriand, Voyage en Amérique, 1827.


DIDEROT

– Lorsque j'entendis l'hôte s'écrier de sa femme « Que diable faisait-elle à sa porte ! », je me rappelai l'Harpagon de Molière, lorsqu'il dit à son fils : « +Qu'allait-il faire dans cette galère ? »
Denis Diderot, Jacques le fataliste.


DIEU

– Dieu jouit continuellement par 810 passions différentes qu'il satisfait et développe continuellement.
Charles Fourier, Égarement de la raison, 1847.

– Si Dieu existait, pourquoi les hommes auraient-ils d'inutiles et inallaitables mamelles ?
Octave Mirbeau, L'Écho de Paris, 25 août 1890.


DISETTE

– La disette fit aux Français le plus beau présent que puisse recevoir un peuple, en lui enseignant l'économie des comestibles.
Des causes de la révolution et de ses résultats, brochure anonyme, 1797.

jeudi 10 mai 2018

Quel imbécile que moi-même !


Depuis avant-hier, je m'étonnais de ce qu'un certain nombre de lecteurs du journal de mars mis en ligne (et “caviardé”) aient pu mettre en doute sa cohérence temporelle ; il m'arrivait même d'en sourire de pitié. Ce n'est qu'il y a une heure que je me suis aperçu de ma grotesque bévue : celui qui fut publié avant-hier n'était pas le journal de mars mais d'avril.

Voici donc (tout aussi caviardé), le véritable journal de mars.


(La conséquence de ce micmac est qu'il n'y aura aucune publication de journal fin mai…)

Mais où est passé Charlus ?


Il joue les céréales killer

mardi 8 mai 2018

Journal caviardé


Changement d'épaule pour le fusil : j'ai finalement décidé de reprendre la publication du journal mensuel, mais en caviardant impitoyablement (moi aussi, je puis être vigilant…) les parties que vous n'êtes pas censés lire ; lesquelles seront signalées par des […] disposés au milieu de “blancs” plus ou moins importants selon la longueur des passages supprimés. Voilà donc ce qui reste du journal de mars

dimanche 6 mai 2018

Pleins feux sur l'éclairage public


Depuis quelques semaines, j'ai un nouveau passe-temps, rendu possible par le fait que je continue à me lever avant cinq heures, c'est-à-dire alors qu'il fait encore nuit. Plutôt qu'un passe-temps, d'ailleurs, je devrais dire un relevé. Ou un compte à rebours. Enfin… Dans la rue de l'Église, au Plessis-Hébert, les lampadaires publics ont été programmés pour s'allumer à six heures précises ; ce qu'ils font avec une ponctualité dont il convient de les féliciter. Il se trouve que c'est également l'heure de l'un de mes cafés du matin, après ceux de cinq heures puis cinq heures et demie, et avant ceux de six heures et demie puis de sept heures. Ma ponctualité à moi tient à la cafetière électrique qui, dans le but probable de sauver la planète, s'éteint automatiquement toutes les demi-heures, comme j'ai déjà eu le bonheur de vous le narrer ici même : pour ne pas oublier d'aller à la cuisine la remettre en route, j'ai pris l'habitude de me “caler” sur le carillon du salon, lorsqu'il sonne la demie et l'heure juste. Une fois debout, j'en profite naturellement pour me servir quelques gorgées du breuvage, allumer une cigarette et aller consommer le tout sur la terrasse, en compagnie du chien. Je suis donc aux premières loges pour voir les lampadaires s'allumer, d'autant que René, le carillon, avance souvent d'une minute ou deux.

Or, si l'éclairage publique s'allume selon l'heure qu'il est, il échappe au temps des hommes pour ce qui est de s'éteindre : c'est alors la luminosité naturelle de l'aurore qui prend la relève du commandement et décide de l'extinction. Si bien que, selon le processus, maintenant bien connu, de l'allongement des jours entre le 24 décembre et le 21 juin, la durée d'éclairage des lampadaires héberto-plessistes tend à subir le même sort que la peau de chagrin balzacienne.  J'ai senti que le tragique dénouement était proche il y a une douzaine de jours, lorsque le temps des illuminations est tombé sous la demi-heure. Ensuite, l'agonie a été rapide : les lampadaires, hier, sont restés allumés exactement cinq minutes et demie, et ce matin cinq.  Je crains qu'avant une semaine ils ne s'enfoncent pour plusieurs mois dans un long jour, qui est pour les lampadaires ce qu'une longue nuit est pour les humains. J'en ressens comme une vague mélancolie, de celles qu'il est préférable de garder pour soi si l'on ne veut pas faire figure de demeuré.

samedi 5 mai 2018

Un plongeon dans l'immaturité

Witold Gombrowicz, 1904 – 1969.

Relire Gombrowicz, c'est en quelque sorte s'offrir une cure de doute, un bain d'incertitude touchant parfois à l'angoisse ; c'est en tout cas s'exposer à voir le monde autour de soi devenir flou, et vaciller ses garde-fous les mieux établis. C'est, en un mot, se laisser aller à un plongeon en saut de l'ange dans cette immaturité qui est le pivot des quatre romans écrits par le Polonais (qui, bien sûr, me haïrait pour le réduire ainsi à sa polonité), à commencer par le tout premier, Ferdydurke, par quoi il me semble nécessaire d'aborder l'ensermble. Les thèmes principaux de toute l'œuvre y sont déjà agissants : l'infantilisation, la cuculisation, la dissolution de la forme, le “viol par les oreilles”. Le titre du roman n'a rien à voir avec son contenu : Gombrowicz prétendait l'avoir choisi parce qu'il était rigoureusement imprononçable pour un larynx polonais.

On poursuivra avec Trans-Atlantique. (Une chose, en préambule : si l'on n'a pas aimé Ferdydurke, il est à mon sens inutile d'aller plus loin. Mais je puis me tromper.) En 1939, un peu plus d'an après avoir publié à Varsovie le roman dont je viens de parler, Gombrowicz s'embarque pour l'Argentine, dans ce qui est censé être une sorte de “tournée promotionnelle” des intellectuels polonais. Il est à Buenos-Aires depuis huit jours lorsque les armées allemandes envahissent la Pologne ; alors que le bateau de retour s'apprête à larguer les amarres, Gombrowicz redescend à terre avec ses deux valises : après de violentes hésitations, il vient de choisir de rester en Argentine ; il va y passer 24 ans. Ce sont les huit premières années de cet exil qui forment le sujet de Trans-Atlantique, ou plutôt sa source, car il s'agit bel et bien d'un roman, où l'action est condensée en un mois. La communauté polonaise en exil réagira assez violemment contre Trans-Atlantique, qu'elle ressent comme une inqualifiable agression envers “le pays”. Après ce livre-ci, viendront encore La Pornographie et enfin Cosmos ; c'en sera fini de l'œuvre romanesque.

Mais pas de l'œuvre tout court. Car il reste ce monument central qu'est le Journal, commencé en 1952 et poursuivi jusqu'à la mort, en 1969. C'est après avoir lu celui de Gide que Gombrowicz en a l'idée. C'est aussi un moyen de gagner quelque argent – dont il a grand besoin –, en le publiant, mois après mois, dans Kultura, la revue littéraire de la diaspora polonaise. C'est d'ailleurs parce que je suis occupé à relire entièrement les mille trois cents pages de ce livre que je vous inflige la lecture de ce billet. Si l'on voulait tenter de comparer le journal de Gombrowicz avec d'autres, il faudrait se tourner plutôt vers celui de Kafka, ou encore de Pavese, que vers celui de Gide – et encore moins vers Léautaud. (Maintenant que j'y pense, on pourrait aussi trouver quelques points de ressemblance avec le Livre de l'intranquillité de Pessoa.)  C'est-à-dire qu'il n'y faut guère chercher le tableau d'une vie quotidienne (même si le quotidien y a sa part), ni beaucoup d'anecdotes, de “petits faits vrais”. Et, lorsqu'il y en a, des anecdotes et des petits faits vrais, ils sont passés à la moulinette du regard scrutateur et toujours un peu douloureux de l'auteur. D'ailleurs, rien ne nous dit qu'ils ne sont pas inventés pour les besoins de la page. En un mot, nous ne sommes pas devant un journal-agenda, mais plutôt devant une sorte de miroir prismatique dans lequel un certain Witold Gombrowicz tente  de discerner ses véritables traits ; et, ce faisant, nous faire apparaître les nôtres.

Je terminerai en disant que la lecture de Gombrowicz m'a toujours plongé dans un climat particulier, fait, comme je le suggérais en commençant, d'une grande incertitude vaguement teintée d'angoisse. Les quatre romans surtout me font me sentir comme un homme ne sachant pas nager et qui se retrouverait au milieu d'un lac, touchant le fond du bout des orteils, et l'eau affleurant sans encore l'atteindre sa narine : la noyade est envisageable à chaque page qui se tourne.

En définitive, il est possible que je n'aie jamais rien compris à l'œuvre de Gombrowicz.

vendredi 4 mai 2018

L'air de la bêtise, 4


BELGRADE

– La ville de Belgrade est, en quelque sorte, le carrefour de l'Europe occidentale et orientale : elle est à mi-chemin entre Paris et Berlin, d'une part, Constantinople et Varsovie de l'autre.
L'Ère nouvelle, 26 août 1926.


BICYCLETTE

– Une bicyclette ne peut avancer que mise en mouvement.
L'Intransigeant, 14 décembre 1906.


BLAGUE

– Blague ! Blague ! Blague ! l'antisémitisme d'Hitler.
Charles Maurras, L'Action française, 19 septembre 1935.


BLANC

– C'est un fait reconnu que le Blanc qui fréquente les milieux des nègres tombe dans un état de dégénérescence le rendant inférieur aux nègres.
Warrington Dawson, Le Nègre aux États-Unis, 1912.


BOLCHEVISME

– La mentalité bolcheviste est aussi vieille que l'histoire. Le Caïn de la bible avait déjà une âme bolcheviste.
Gustave Le Bon, Psychologie des temps nouveaux, 1920.


BOURGET (Paul)

– Avec Paul Bourget, c'est la plus haute figure des lettres françaises qui disparaît.
René Doumic, La Revue des Deux Mondes, 15 janvier 1936.


BRAILLE

– Comprenant qu'il avait affaire à un sourd-muet, l'agent le conduisit au poste. Il fallut faire appel au concours d'un gardien de la paix connaissant l'alphabet Braille pour interroger le voleur.
Le Petit Parisien, 8 juin 1936.


BRAS

– Je dus tâter, à travers l'étoffe légère de la jupe, les muscles de ses bras.
Marcel Prévost, Voici ton maître, 1930.


BRETAGNE

– La place que la Bretagne occupe au centre de l'Europe la rend beaucoup plus curieuse à observer que le Canada.
H. de Balzac, Les Chouans, 1829.


CACTUS

– Est-ce qu'un homme vertueux, un bon époux ne sont pas plus précieux et plus utiles qu'un cactus ou un rhinocéros ?
Bernardin de Saint-Pierre, Harmonies de la nature, 1796.


CALS

– Comme les Juifs, les Anglais détestent avoir des cals aux mains. Les ouvriers et les paysans y ont des mains de duchesse.
Louis Martin, L'Anglais est-il un Juif ?, 1895.


CAVALERIE

– La guerre de l'avenir verra se produire de très grandes charges de cavalerie.
Général Bonnal, Journal des sciences militaires, 1903.

dimanche 29 avril 2018

La guinguette, etc. ou : c'est passé ric-réac


Tout à l'heure, à la suite d'un commentaire un peu trop copieux et bourratif de ma part (moi qui suis d'ordinaire la légèreté même, chacun sait), sur un blog où nous nous invitons parfois lui et moi, M. Arié m'a fait remarquer, avec un nuage d'ironie comme sur le thé le lait, que si c'était pour venir écrire mes billets chez les autres, j'aurais aussi vite fait de rouvrir mon blog (c'est l'idée, c'est pas les mots, comme disait ma rédactrice en chef il y a quelques années). J'ai bien dû reconnaître qu'il n'avait pas tort – donc voilà. Le commentaire dont auquel était le suivant :

« À propos d’anti-sarkozysme (dont il est question un peu plus haut dans ce « fil »), je suis en train de terminer le livre de Patrick Buisson intitulé La Cause du peuple, et je me demande pourquoi, sinon par préjugé, par a-priorisme, il n’est pas devenu la bible de tous les antisarkozystes, tant l’ex-président en ressort en lambeaux. Il n’est d’ailleurs pas le seul, loin de là. Parmi les mieux « servis », Henri Guaino et encore plus Carla Bruni ; mais aussi Brice Hortefeux et NKM. Le livre est évidemment, pour une part, un plaidoyer pro domo, couplé avec une plongée dans le quinquennat de Sarkozy. Mais, s’il n’était que cela, je ne serais sans doute pas allé plus loin que les trente ou quarante premières pages. Or, il se trouve que Buisson est surtout un analyste particulièrement perspicace et profond des fractures béantes qui minent le peuple français (même si on n’est pas d’accord avec ses conclusions). Et que, de plus, il n’est pas, stylistiquement parlant, dénué d’un certain panache, même s’il a l’irritante faiblesse de céder aux tics langagiers les plus stupides de l’époque (« initier » dans le sens de commencer ou lancer, « au final », « acter », etc.) Bref, c’est un livre que tout un chacun pourrait lire avec profit. À condition d’éprouver encore un soupçon d’intérêt pour le peuple français évidemment. »

Au chapitre des curieuses lacunes langagières de M. Buisson, il y a celle-ci qu'il semble ignorer l'existence de deux verbes “ressortir” : l'un, le plus courant, ressortir de, du troisième groupe et voulant dire “sortir à nouveau” ; l'autre, ressortir à, appartient au deuxième groupe et signifie “relever de”. Il est tout de même bien étrange qu'un homme de sa culture méconnaisse ce distinguo, comme il le prouve à deux reprises dans son livre ; qui, malgré cela, reste une riche lecture.

Je ne sais si c'est le fait d'avoir fugitivement fermé blog et journal, et donc de me sentir seul au monde, protégé des chafouins et des envieux, mais je me vautre depuis deux jours dans le réactionnariat le plus éhonté puisque, au sortir du Buisson, je m'apprête à m'enfoncer dans le maquis maurassien, m'étant offert le volume qui vient de sortir dans la collection Bouquins de Robert Laffont, lequel rassemble aussi bien les textes autobiographiques et esthétiques de Maurras que ses poèmes et, naturellement, ses grands écrits politiques.

L'amusant est que la préface à ce recueil de mille deux cents pages est due à un certain Jean-Christophe Buisson : je ne sors pas des lectures épineuses.

lundi 23 avril 2018

En Arles

Paul-Jean Toulet, 1867 – 1920

Dans Arles, où sont les Alyscamps,
Quand l'ombre est rouge, sous les roses,
Et clair le temps,





Prends garde à la douceur des choses.
Lorsque tu sens battre sans cause
Ton cœur trop lourd ;





Et que se taisent les colombes :
Parle tout bas, si c'est d'amour,
Au bord des tombes.


Et ce sera tout.

samedi 21 avril 2018

La leçon sous le cerisier


Fort agréable après-midi, passée à l'ombre du cerisier qui achève de perdre ses fleurs. Charlus se roulait dans l'herbe drue à ma gauche, cependant que Cosmos se risquait à venir jusqu'à mon fauteuil avant de repartir en flèche vers la maison qu'il venait de quitter à pas précautionneux. Tous deux, le chien et le chat, semblaient tenir pour assuré que j'étais bien là, avec eux.

En réalité je me trouvais, 350 ans en arrière, au milieu des steppes de Podolie *, sous la menace des cosaques zaporogues, qui n'allaient plus tarder maintenant à exterminer les Juifs de la région, avec la complicité des Polonais. À exterminer les hommes et les vieillards des deux sexes : pour les jeunes femmes, elles devaient être d'abord violées, comme le veut la coutume, avant d'être vendues au khan pour ses harems.

J'avoue qu'il m'ont bien déçu, ces cosaques zaporogues, qui trônaient assez haut dans mon estime, depuis que j'avais pris connaissance, chez Apollinaire, de la fin de non-recevoir, superbe d'impertinence et de santé, par eux adressée au sultan de Constantinople :

                                                         Bourreau de Podolie amant
                                                         Des plaies des ulcères des croûtes
                                                        Groin de cochon cul de jument
                                                       Tes richesses garde-les toutes
                                                       Pour payer tes médicaments

Comme quoi, il n'est pas toujours très judicieux de se fier à une première impression ; surtout dès qu'il est question de cosaques.

* Sholem Asch, La Sanctification du nom, dans le volume intitulé Royaumes juifs, trésors de la littérature yiddish, Robert Laffont, Bouquins.

mercredi 18 avril 2018

Remarques basiques sur roman hassid

Le gang des frères Singer : Israël Joshua (à g.) et Isaac Bashevis.

C'est une ornière dans laquelle tous trébuchent un jour ou l'autre : au milieu d'une page parfaite, d'un paragraphe miroitant de toutes ses facettes, soudain la phrase idiote, la remarque saugrenue. Le mal, j'y insiste, ne frappe pas uniquement les romanciers tâcherons dans mon genre ; même les plus grands n'y échappent pas : on a tous en mémoire les fameuses vertèbres que Proust voyait au front de Tante Léonie.

J'y pensais tout à l'heure, poursuivant ma lecture de l'excellente Famille Karnovski d'Israël Joshua Singer. À la page 508 de l'édition Folio, je tombe sur cette phrase : « Quand l'oncle Harry pénétra dans le quartier juif, Jegor se mit à faire ouvertement la grimace, à éternuer et à tousser sans aucune nécessité. » Quelqu'un, dans l'aimable assistance, connaît-il ou a-t-il connu une seule personne capable d'éternuer volontairement ? Et, d'autre part, depuis quand l'éternuement est-il un signe de désapprobation ? Alors qu'il aurait été si simple que Jegor – cet adolescent pénible et touchant – se contentât de renifler, de soupirer, voire d'expectorer par la vitre baissée de la Chevrolet d'oncle Harry…

Évidemment, dans le cas d'un roman écrit dans une langue étrangère, on vient tout de suite buter sur la question : qui a commis la bourde : l'auteur ou son traducteur ? Irritante incertitude ! La seule solution serait de se reporter à l'œuvre originale, mais j'ai peur que mon yiddish ne soit bien rouillé…

*****

Par ailleurs, il serait bon que je me décidasse à tenter d'écrire quelque chose d'un peu sérieux sur les frères Singer, dans l'intimité de qui je vis depuis déjà quelques semaines, sur la manière dont leurs romans se croisent, s'interpellent, se répondent, y compris après 1943, lorsque Isaac Bashevis reste seul, du fait de la mort de son aîné. Il me faudrait aussi essayer de montrer en quoi et pourquoi le cadet me semble encore supérieur à son devancier dans les lettres, bien qu'Israël Joshua soit déjà un romancier remarquable. Et il faudrait dire un mot d'Esther Kreitman, sœur aînée des deux autres et elle aussi écrivain ; mais à un niveau sensiblement inférieur, m'a-t-il semblé, ce qui a fait saigner ce sens aigu de la parité que l'on me connaît.

Ce sera pour un autre jour : il commence à faire chaud, j'ai le jardin à tondre, avant de rejoindre les Karnovski de trois générations, qui, au seuil de la troisième partie du roman, viennent de quitter Berlin (à mon avis ils ont bien fait) pour Manhattan, où les accueille le jovial et volubile Hatskl, devenu Harry. Et d'autres romans du gang Singer m'attendent derrière.

lundi 16 avril 2018

Vous avez aimé « au final » ?


Vous devriez adorer et chérir son digne rejeton (c'est moi qui souligne, évidemment) :

Ce que montre Caplan, c’est que si le diplôme est payant pour ceux qui arrivent à terminer la course, au global la société enregistre des pertes immenses.

(Trouvé ici.)

samedi 14 avril 2018

Il ne faut jamais espérer, pauvre Lélian


Quel génie malin m'a poussé, hier soir, parce que j'étais victime d'une rupture de stock livresque, à tirer de son rayon la biographie de Verlaine par Troyat ? En tout cas, j'ai payé, et je continue, l'initiative au prix fort. Non que le livre soit mauvais : comme toutes les biographies écrites par l'académicien, c'est du travail honnête et sérieux, on ne se moque pas du client.

Mais peut-on imaginer une vie plus déprimante que celle de Paul Verlaine ? Même Dostoïevski n'aurait pas osé faire descendre aussi bas l'un de ses personnages (si, peut-être, tout de même…). C'est d'ailleurs à lui que fait souvent penser Verlaine, ou plus précisément à son homme du souterrain lorsqu'il pousse son cri de rage et de souffrance : « Moi je suis seul, et eux ils sont tous ! » Bref, me voilà tout chagrin depuis ce matin, comme si une partie des misères affligeantes qui n'ont cessé de gangrener le poète était restée collée à ma peau et refusait de s'en détacher. Cela ressemble à une gueule de bois carabinée qui durerait l'existence entière.  Rien ne réussit, jamais, dans cette misérable vie – exception faite des poèmes sublimes, bien entendu. Et quand quelque chose menace de se transformer en succès, même aussi pâle que possible, quand le mauvais sort semble faire un instant relâche, Verlaine lui-même prend sa relève et piétine ses moindres chances avec une efficacité diabolique.

Et puis, bien sûr, la question majeure, mais dont personne ne possède la réponse : comment font-ils pour cohabiter sous le même front immense, ces deux hommes ? D'un côté la brute alcoolique et violente, qui, fou d'absinthe, arrache son fils de trois mois du berceau et le jette contre le mur avant de commencer à étrangler la mère ; et, de l'autre, celui qui écrit quelques heures plus tard :

                                                     Écoutez la chanson bien douce
                                                     Qui ne pleure que pour vous plaire.
                                                     Elle est discrète, elle est légère :
                                                     Un frisson d'eau sur de la mousse !

Quel Dieu ou quelle malchance (les démons du hasard, qu'évoquera plus tard Apollinaire) s'acharne sur lui d'un bout à l'autre de ses jours ? Pourquoi, alliée au génie pur et lumineux, une telle existence, qui donne envie de s'asseoir par terre et de laisser les larmes venir ? Quel épisode plus atroce et pitoyable que la mort de la seule femme qui l'ait toujours soutenu, qui ne se soit jamais dégoûtée de lui ni de ses outrances, de ses plongées au caniveau, c'est-à-dire sa mère, Stéphanie ?

Nous sommes à l'été 1885, on vient d'enterrer Hugo ; Verlaine a trouvé à se loger dans un hôtel gourbiesque du quartier Bastille : il y occupe une chambre au sol en terre battue, au rez-de-chaussée, et n'a qu'un couloir à traverser pour rejoindre le bistrot des propriétaires du taudis. Tout s'illumine quand, une fois de plus, cédant à son appel, Stéphanie quitte son logement d'Arras pour venir habiter près de son fils : on lui donne la chambre située juste au-dessus de la sienne. Elle se mue aussitôt en garde-malade : l'hydarthrose cloue Paul à son lit. Mais voici venir un hiver humide et glacial, la vieille dame de 77 ans tombe malade, doit s'aliter : pneumonie. Au milieu de janvier,  l'état de Stéphanie empire, on perd tout espoir. Paul Verlaine demande à être monté à son chevet. Mais il ne peut pas se mouvoir, à cause de la jambe qui lui refuse tout service, et l'escalier est trop étroit pour laisser passer une civière. Paul reste donc en bas, sachant que, là, juste au-dessus de sa tête, est en train d'agoniser celle qui lui a toujours tout sacrifié. Et il sera hors d'état encore d'assister à son enterrement. 

Ce n'est qu'un épisode parmi des dizaines d'autres qui jalonnent toute une existence, dont les dernières années se résumeront presque exclusivement à une lamentable navette entre les garnis les plus sordides et les salles communes des hôpitaux parisiens, sous l'œil féroce et bête des deux prostituées qui le volent comme dans un bois, chacune à son tour et parfois en même temps. C'est pourtant cet homme-là qui affirme encore :

                                                    L'espoir luit comme un brin de paille dans l'étable.

La lueur doit être bien faible, certes. Mais Paul Verlaine, titubant sous les chocs et l'alcool, affirme qu'elle est là, qu'elle existe. Qu'elle résiste. Et qu'il la voit.

lundi 9 avril 2018

Adieu couilles aimées…


Le titre de ce billet pourra sembler vulgaire aux esprits non avertis, alors qu'en fait il ne l'est nullement puisqu'il s'agit d'un demi-alexandrin venu sous la plume de Jean Genet : quand c'est de la powésie, c'est pas tromper.

Sinon, en effet, Charlus a quitté la clinique vétérinaire (dite également : hosto-à-pioupiou) de Saint-Aquilin peu après quatre heures, délesté de ces petits attributs qui font souvent la fierté des jeunes mâles – on se demande bien pourquoi. Et j'entends déjà certains de vous hurler au sadisme naziforme, y compris parmi ceux qui trouvent parfaitement normal de castrer les matous. En quoi ce qui est acceptable pour un chat ne le serait pas pour un chien ?

Et puis, qui est vraiment le sadique ? Celui qui tarit en amont la source d'un désir que l'animal n'a encore jamais ressenti et ne ressentira donc jamais ? Cela reviendrait à plaindre Louis XIV parce qu'il n'a jamais eu le téléphone à Versailles. Ou bien cet autre, qui laissera son animal être affolé par toutes les femelles chaleureuses passant à moins d'un kilomètre de sa maison, mais en prenant soin de solidement l'y calfeutrer pour être sûr qu'il n'aille pas les rejoindre ? Je vous laisse méditer là-dessus.

La seule chose dont je me sente un peu coupable, c'est de lui imposer durant dix jours cette fucking collerette, sans pouvoir lui expliquer que c'est pour son bien et que je reste, malgré elle, le plus gentil des papas ch'ponks.

L'âge des ténèbres est de retour, et il n'est pas content


Ce n'est pas un film parfait qu'a réalisé Denys Arcand en 2007, mais c'est à coup sûr l'un des plus déprimants que je connaisse, même si l'on y rit beaucoup : d'un rire toujours un peu étranglé, néanmoins. Nous avons replongé dans L'Âge des ténèbres hier soir, parce que le DVD venait d'en arriver, et que nous avions déjà revu, avant notre échappée alsacienne, Le Déclin de l'empire américain suivi par Les Invasions barbares. Je ne reviendrai pas sur les imperfections de ce troisième volet du triptyque (scènes oniriques trop nombreuses, longueur de l'épisode moyenâgeux…) ; mais, comme je ne trouve rien à y redire ni changer, je vous remets un long extrait de ce que j'écrivais à propos du film il y a tout juste huit ans. Voici :


[…] il s'agit d'une œuvre forte, sombre, glaciale, tranchante, parcourue de bout en bout (sauf la fin, encore une fois) par un ricanement de tête de mort. Mais, pour autant, il ne s'agit pas d'un film réactionnaire. Dans la tonalité générale de cet Âge des ténèbres, un motif réactionnaire (c'était-mieux-avant) sonnerait encore comme une note fausse et joyeuse. Et ce qui nous interdit de céder à cette pente douce, c'est l'épisode à peu près central – mais tout de même décalé vers la conclusion – du tournoi moyenâgeux. Scène burlesque, volontairement outrée et trop longue, mais indispensable pour amputer tout le monde de toute velléité d'espoir. On peut déplorer ce monde, il est naturel que l'on en souffre – comme de son cancer futur, complaisamment mais froidement décrit au personnage central —, mais il est hors de question de l'annuler au profit de celui qui s'est effacé devant lui. Déplorer le passé serait revenir aux tournois de chevalerie qui, eux-mêmes, étaient déjà des combats “pour rire”. Et si on se mêle d'y revenir en effet, les armures se mettent à sentir la boîte de conserve, à sonner comme elle. Et la dame pour qui l'on se bat – dans une scène gesticulante et farcesque qui nous ramène à Chaplin, origine du cinéma comme la chevalerie l'est de l'Occident – n'est plus rien d'autre que de la chair à psys, une pauvre illuminée dont la prise sur le réel est peut-être encore moindre que celle de la mère de Jean-Marc Leblanc, que sa maladie d'Alzheimer plonge dans un silence incompréhensif, d'une intensité pénible.

Car il s'appelle bien entendu Jean-Marc Leblanc. Sa malédiction s'origine dans son état-civil, et aussi dans ce visage qui ne peut plus exprimer quoi que soit, alors que celui de sa mère est d'une furieuse intensité de douleur. Il est Leblanc. Ses seuls amis sont un nègre (ce n'est pas moi qui emploie le mot, mais eux-mêmes) et une lesbienne, qui, écrasés par les mêmes forces mécaniques, finissent eux aussi par devenir des Leblanc comme les autres : c'est l'assimilation terminale. Le nègre a encore la force de “se taper la femme blanche”, mais c'est à la suite d'un speed dating grotesque et morne, et elle est elle-même déjà morte (une sorte de Leblanc au carré), et on sent bien que lui-même n'en a plus pour longtemps : il est encore plus ou moins un souvenir de brousse, un parfum de savane, mais presque entièrement happé, déjà, par le gouvernement provincial du Québec dont il fait désormais partie, telle une métastase rendue inoffensive dans un organisme immunisé contre tout. Il ne sera plus nègre très longtemps : on lui apprendra rapidement à rire selon la technique des voyelles, internationalement reconnue.

J'ai parlé de Chaplin à propos du burlesque de la scène médiévale. Il réapparaît à ce qui aurait pu, aurait dû être la vraie fin du film, sept à huit minutes avant celle qui nous est proposée. Jean-Marc Leblanc sort de sa maison après avoir dit son fait à sa Desperate housewife hyper-battante, et part sur la route, vers l'horizon. Sauf qu'il n'y a pas d'horizon, bouché qu'il est par les pavillons cossus de cette sorte de Wisteria Lane montréalais. Et qu'il n'est pas filmé à hauteur d'homme, mais écrasé par une caméra surplombante. Et qu'on a compris depuis déjà longtemps qu'il fera la route seul, parce que le temps des Paulette Goddard est bien passé, les temps modernes sont derrière nous.

vendredi 6 avril 2018

L'écroulement du monde


La famille Moskat, éponyme de l'ample roman d'Isaac Bashevis Singer, vit à Varsovie depuis toujours. Ce sont des Juifs hassidim, de plus ou moins stricte observance selon les individus. Nous la découvrons, cette famille, au moment où Reb Meshulam, le patriarche millionnaire, vient de prendre épouse pour la troisième fois : lui-même se demande bien quel coup de folie l'a empoigné ; ses enfants, déjà adultes, encore bien plus. Mais, en dehors de ce petit soubresaut dans les habitudes, on baigne dans l'éternité, tout semble immuable, on est assuré qu'aucun bouleversement ne viendra secouer ces Juifs pieux, solidement ancrés dans leurs habitudes féodales. Nous sommes, dans ces premiers chapitres, à l'orée des années 10 du XXe siècle.

Lorsque le roman s'achève, 850 pages plus avant, l'armée du IIIe Reich est occupée à envahir la Pologne et à bombarder sa capitale. Tout va bientôt se terminer, et le lecteur sait comment, pour les quatre générations de Moskat qu'il a vu vivre et vieillir devant lui. Mais, pour Reb Meshulam et sa descendance, l'écroulement du monde a déjà eu lieu. De larges fissures sont apparues dans l'édifice qui semblait aussi solide que le temple de Jérusalem, et qui va crouler comme lui. Le ferment le plus visible de la dissolution, c'est la mort du patriarche et les dissensions provoquées par son héritage. En apparence au moins. Car, en réalité, le drame est plus profond, le mal vient de plus loin : c'est le XXe siècle naissant qui constitue l'acide le plus corrosif.

Car les Moskat se sont divisés contre eux-mêmes. Il y a les Moskat “modernes”, ceux dont les filles n'hésitent pas à fréquenter des goyim et qui rêvent de l'Amérique, où ils vont aller vivre en effet. Il y a les Moskat “sionistes”, qui frémissent de partir pour la Palestine, y fonder une colonie pieuse ; certains franchiront le pas et les mers. Et il y a les Moskat qui, à partir de 1917, se laissent happer par la tentation diabolique du communisme russe. Enfin, il faut compter avec les influences diverses et contradictoires des éléments extérieurs à la famille proprement dite.

Tout cela donne un foisonnement de personnages aux prénoms exotiques, mais au milieu de qui le lecteur ne se perd jamais ; sauf dans la dixième et dernière partie, mais c'est normal : à ce moment, alors que tous les Moskat se retrouvent à Varsovie pour la Pâque de 1939, la famille n'est déjà plus qu'un champ de ruines, et ses membres eux-mêmes ont bien du mal à se reconnaître entre eux, à retisser les liens de parenté, entre ceux qui arrivent de New York, les autres qui débarquent de Jérusalem et les derniers qui sont demeurés dans la capitale polonaise. Peu de temps après cette ultime réunion, qui n'est déjà plus qu'un simulacre désespéré pour retenir le temps, les bombes se mettent à pleuvoir sur Varsovie. Le roman se termine par ces lignes :

Et Hertz Yanovar éclata en sanglots. Il tira d'une de ses poches un mouchoir jaune et se moucha. L'air à la fois confus et honteux, il ajouta, comme pour s'excuser :
« Je n'ai plus du tout de force. »
Il hésita un instant, puis dit en polonais :
« Le Messie va bientôt arriver. »
Asa Heshel, stupéfait, le regarda :
« Que voulez-vous dire ?
– La mort est le Messie. Voilà la vérité. »

jeudi 5 avril 2018

Dialogue express


« Pour ce soir, j'ai prévu des haricots rouges à la bretonne…

 – ?

 – Un chili Concarneau. »

mercredi 4 avril 2018

Demain, nous serons t'ici…


À compter de demain après-midi – sauf si voyage pourvu d'anicroches –, nous bivouaquerons entre ces murs jusqu'à samedi matin, accompagnés de Charlus dont ce sera le baptême du feu hôtelier…


… Le vendredi en fin d'après-midi, après une journée passée pour moitié (la première) dans les rues d'Obernai et pour moitié (la seconde) au mont Saint-Odile voisin, Catherine ira se faire tripatouiller en cet endroit aqueux et glauque, où l'on ne court aucun risque de me voir risquer un orteil : chacun son goût, n'est-SPA ?…


… Enfin, à l'heure où les vieux fauves alsaciens et normands vont boire, c'est ici que nous recevrons nos amis strasbourgeois (en réalité ils sont schilikois, mais il m'a semblé que ce serait un peu trop forcer sur la couleur locale) : nous tâcherons de célébrer dignement et joyeusement, quoique avec un peu de retard, la fin du carême pré-pascal. Je suis presque certain qu'on va y arriver.

dimanche 1 avril 2018

L'air de la bêtise, 3


ART

– L'art est aussi la cause principale de la dépravation des hommes au point de vue des relations sexuelles, si importantes dans la vie sociale.
Léon Tolstoï, Qu'est-ce que l'art ? 1898.

– Pour faire une œuvre d'art, la matière première ne suffit pas ; il faut un artiste.
Le Gaulois, 10 novembre 1902.


ATOME

– Le moment est venu d'extirper de la physique aryenne les derniers vestiges de l'esprit sémite. L'atome allemand ne ressemble en rien à l'atome judéo-marxiste.
Johannes Stark, prix Nobel 1919, Les Grands Hommes devant la science, 1938.


AUTOPSIE

– On tente de camoufler en accident le lâche assassinat de Marseille. Mais l'autopsie démontre que la victime a été tuée d'un coup de feu tiré par les communistes.
L'Ami du peuple, 28 avril 1936.


AUTRUCHE

– L'élevage de l'autruche commence, à Madagascar, à être très actif. Cet animal est appelé par les indigènes “oiseau-chameau”, parce qu'il se couche comme le chameau, en pliant les jambes de devant, en appliquant à terre sa poitrine, puis en pliant les jambes de derrière.
Le Petit Var, 16 juin 1908.


AVIATION

– Je ne crois pas du tout que l'aéronautique entre jamais en jeu pour modifier de façon importante les moyens de transport.
H.-G. Wells, Anticipation, 1902.


BAISER

– Le baiser sur la bouche, c'est-à-dire sur les lèvres, dit baiser nominal, est certainement préhistorique, mais sûrement pas si ancien que la femme. Je le fais désormais remonter, au plus, à l'âge de bronze.
Dr Marcel Baudouin, Le Maraîchinage, coutume sexuelle du pays de Mont (Vendée), 1917.

– Un vrai baiser produit tant de chaleur qu'il détruit les germes.
Dr S. L. Katzoff, avril 1940.


BALZAC

– Il a tout l'air d'être occupé à finir comme il a commencé… par cent volumes que personne ne lira.
Sainte-Beuve, Portraits contemporains, 1840.

– Quel homme aurait été Balzac s'il eût su écrire !
Gustave Flaubert, Correspondance, décembre 1852.


BAUDELAIRE

– Il eut la chance de trouver Edgar Poe et de le traduire. Il eût dû n'être jamais qu'un traducteur, lui qui ne savait ni inventer ni voir, et qui, à court d'idées, à bout de ressources, pour conquérir au moins la réputation d'originalité, fourbit son imagination et affola sa sensibilité.
Jules Vallès, La Rue, 7 septembre 1867.


BEETHOVEN

– Beethoven a toujours été pour moi comme des sacs de clous qu'on renverserait avec, de temps à autre, un coup de marteau.
John Ruskin, Correspondance, 6 février 1881.

vendredi 30 mars 2018

Radiateur communautaire


On a bien chaud aux pattes et au ventre ; 
en outre, on est hors de portée du chien.

(On notera que ce blog, qui, au départ et même à l'origine, faisait preuve d'une certaine tenue intellectuelle et d'une indéniable rigueur morale, tend à se confondre de plus en plus avec La Meute des gâteux…)

mercredi 28 mars 2018

La taraudante question du soir


Elle m'est venue, cette question, alors que nous regardions, d'un œil amusé mais un peu nonchalant, Sylvie et le fantôme de Claude Autant-Lara, film de 1945. « Pourquoi, me suis soudain demandé, en voyant Jacques Tati traverser une porte de chêne fermée, pourquoi les fantômes passent-ils aussi facilement à travers huis et murailles, alors qu'on ne les voit jamais disparaître à travers les planchers qu'ils arpentent nuitamment? Est-ce affaire de volonté ? Ou auraient-ils, en quelque sorte, la plante des pieds étanche ? » Je n'ai, pour l'instant, trouvé aucune réponse qui me satisfasse pleinement.

dimanche 25 mars 2018

L'air de la bêtise, 2


ALTERNANCE SOCIALISTE

– Si nous n'étions pas arrivés, la France était condamnée à disparaître en 1990.
Jean-Pierre Chevènement.

– Le lendemain de l'élection, des millions d'ouvriers ont passé le portail de leur usine plus droits, plus fiers.
Pierre Mauroy.


ÂME

– Nous sommes aujourd'hui semblables à des ballons dégonflés. Ce gaz merveilleux, qui fut la religion, est devenu plus lourd que l'air : les âmes ne montent plus !
Albin Valabrègue, Le Christianisme pour tous, 1895.


AMÉRICAINS

– Je ne crois pas à la stabilité du gouvernement américain.
Joseph de Maistre, Considérations sur la France, 1797.

– Ainsi les Américains sont comme des enfants inconscients qui vivent au jour le jour, privés de toute réflexion et de toute intention supérieure.
Friedrich Hegel, Le Fondement géographique de l'histoire universelle, 1830.


ANGLAIS

– Les fondateurs de la nation anglaise, aussi, descendaient des tribus perdues d'Israël, Saxon étant manifestement une corruption de Isaac's son, fils d'Isaac.
Cité in Pall Mall Gazette, 3 avril 1894.


ANONYMES

– De nombreux anonymes signent le livre placé devant le domicile de Raymond Poincaré.
L'Intransigeant, 17 octobre 1934.


APARTHEID

– L'apartheid a réussi en République sud-africaine, pays dans lequel Noirs et Blancs vivent libres et heureux.
Robert Anders, Rivarol, 16 décembre 1965.



APPÉTIT

– Comme l'âme d'un animal est très susceptible par rapport à sa condensation très puissante, il arrive qu'elle est forcée d'attirer à elle des substances pour amortir les rayons des autres objets, qui autrement la dissoudraient. C'est pourquoi les animaux mangent continuellement. Plus un être animé est à la vue des regards des objets, plus il a d'appétit. Ainsi donc, un prisonnier qui n'a que quatre murs autour de lui a bien moins d'appétit que s'il était en plein air.
J. Puthod, La Vérité, 1874.


ARABES

– Les Arabes vivent de peu ; mais cette sobriété ne doit pas leur être comptée comme vertu ; elle est le résultat de leur paresse originelle.
Dr Bodichon, 1855.

– On peut impunément battre l'Arabe, ce clown tout cabriolant ; c'est un polichinelle en caoutchouc, s'aplatissant sous le poing, et tout aussitôt remis en forme. […] L'Arabe est prolifique à un point extraordinaire – je crois bien que le hareng seul lui est sur ce point supérieur.
Jean Revel, Chez nos ancêtres, 1888.


ARISTOTE

– Aristote est, à juste titre, surnommé le prince des philosophes de l'Antiquité. S'il eût été éclairé des lumières de l'Évangile, il eût poussé très loin les questions dogmatiques et morales.
Abbé Migne, Encyclopédie théologique, 1850.

vendredi 23 mars 2018

Deux bourreaux pour un seul épouvantail


Ce matin, tout à l'heure, à peine déclosant mes paupières, je me suis dit comme ça : « Tiens ! Et si je profitais de cette journée de relatif loisir pour exécuter Nicolas Rey ? L'écarteler en place de Grève avant de disperser les morceaux aux quatre vents du non-esprit ? Oui, oui : faisons cela ! »

J'allais sans barguigner davantage mettre cette promesse intime à exécution, elle aussi, lorsque je me suis aperçu que j'avais été devancé dans cette tâche salutaire ; que j'avais, par conséquent, une sorte de collègue de bourreau. Comme le travail avait été rigoureusement mené, je ne vis guère l'intérêt de m'acharner sur les restes du supplicié, d'éparpiller encore davantage les brins de paille ayant empli l'épouvantail.

Cela m'arrangeait foutrement, n'ayant jamais lu une ligne de Nicolas Rey. Enfin, je crois.

mercredi 21 mars 2018

Enfin l'printemps ou la ruée au panier


Le 20 de chaque mois, comme une nouvelle naissance, c'est un compte “carte bleue” totalement vierge qui s'ouvre, ce qui permett la création d'un nouveau budget culturel, autorisant de ce fait une ruée massive en direction du panier Amazon, dans lequel on a soigneusement entreposé les livres que l'on n'a pas eu le front d'acheter sur l'exercice précédent, lequel était déjà honteusement déficitaire. Viennent donc d'arriver par porteur spécial, souriant et néanmoins barbu :

– Lucien Febvre, Le problème de l'incroyance au XVIe siècle, La religion de Rabelais (Albin Michel).

– Amos Oz, La boîte noire (Folio).

– Chaïm Potok, Je m'appelle Asher Lev, 10/18).

– Isaac Bashevis Singer, La famille Moskat (J'ai lu).

Comme on peut le constater, la juiverie effectue un vrai beau retour à l'avant-scène, après avoir été délaissée durant quelques semaines (mais pas tant que cela, puisque Léon Werth et Victor Klemperer ont fait partie des intérimaires).

On attend un retardataire demain :

– Robert Walser, Le brigand (Gallimard – L'imaginaire).

Tout cela représente un total de 2498 pages : on devrait pouvoir tenir un petit moment.

mardi 20 mars 2018

Le nouveau cancer réactionnaire


C'est un mal étrange et terrible qui frappe Catherine depuis quelques mois. Dès le début de l'hiver, elle s'est mise à faire preuve d'une implacable étourneauphobie, digne des heures les plus sombres de l'histoire naturelle. Lorsque les froidures sont arrivées, les oiseaux du ciel – ainsi qu'on les nomme dans les zoos, par opposition aux pensionnaires ailés – ont rapidement pris l'habitude de sautiller jusqu'au narthex de notre poulailler où, profitant de la bénévolence d'Odette et Nana, ils pouvaient se gaver de graines et de mie de pain ramollie dans l'eau.

Or, si Catherine tolère parfaitement bien les moineaux, mésanges, pinsons, rouge-gorge et même merles, elle est saisie de fureur dès que deux ou trois étourneaux ont le front de pénétrer eux aussi dans le temple nourricier. Et l'on peut la voir, ouvrant la fenêtre, se mettre à gesticuler et à pousser des pschttt ! sonores afin d'effrayer les infortunés et les contraindre à quitter les lieux le gésier vide (si les étourneaux ont bien un gésier, ce que je ne saurais garantir). Certes, de nature peu craintive, les volatiles reviennent se goinfrer à peine la fenêtre refermée. Néanmoins, cette soif de discrimination, cette stigmatisation, cette façon de chasser au plumage comme d'autres au faciès, me dévoile soudain une âme plus noire que je n'aurais osé l'imaginer, se vautrant sans le moindre remords apparent dans le réactionnariat le plus vil et virulent.

Heureusement encore que la maison n'abrite pas de jeunes enfants : quel triste exemple ce serait pour eux !