vendredi 29 décembre 2017

Balzac digeste ou : suivez le guide

Que lire ? Par quoi commencer ? Quel titre choisir ? Telles sont les questions que se, et parfois me, posent ceux qui n'ont jamais ouvert un roman de Balzac, ou bien dont la lecture est trop ancienne pour qu'ils s'en souviennent. J'ai déjà répondu, sous la forme d'une demi-boutade, ou même d'un quart-de-boutade : il importe de lire La Comédie humaine dans son entier, du premier au dernier volume, et dans l'ordre prescrit par l'auteur. Mais, naturellement, je me rends compte que, ce disant, je risque de décourager un certain nombre de bonnes volontés. Donc, pour les timorés, je me hasarde aujourd'hui à proposer une sorte de petit guide permettant de parcourir toute la Comédie mais en empruntant des raccourcis, voire des passages souterrains secrets.

Préambulons en rappelant que la dite Comédie humaine  se compose de trois grandes parties, appelées des “études” : études de mœurs, études philosophiques et études analytiques. Je suggère au débutant de se limiter à la première de ces sections, qui est de loin la plus développée et renferme les œuvres les plus célèbres (même si La Peau de chagrin ou Louis Lambert appartiennent à la seconde). Les études de mœurs sont elles-mêmes divisées en six groupes de “scènes” : scènes de la vie privée, de la vie de province, de la vie parisienne, de la vie politique, de la vie militaire et de la vie de campagne. À partir de là, il me paraît indispensable de suivre l'ordre voulu par Balzac (celui que je viens de dire), de lire au moins deux à six romans dans chacune des parties et, là encore, de le faire dans l'ordre indiqué par Balzac, que je vais suivre à mon tour. Voici donc mon choix, évidemment subjectif et surtout, sans doute, affaibli par les défaillances de ma mémoire ou les distorsions de celle-ci.


Scènes de la vie privée.

On commencera forcément par la nouvelle (70 pages) que Balzac a placée en ouverture : La Maison du Chat-qui-pelote. « Le titre désigne une enseigne, écrit Michel Butor dans ses Improvisations sur Balzac, et ce texte est bien une sorte d'enseigne pour toute la Comédie humaine ; c'est comme une clef au sens musical. » On enchaînera avec Mémoires de deux jeunes mariées : sous un titre peu engageant se donne à lire l'un des plus beaux spécimen de ce genre que le siècle précédent avait beaucoup pratiqué : le roman par lettres. Il est ensuite indispensable de lire Béatrix, roman se situant à Guérande et en grande partie empli par la personne de Félicité des Touches, alias Camille Maupin, femme de lettres de génie en laquelle on reconnaît facilement George Sand. On lira aussi la nouvelle intitulée Gobseck, parce que le personnage reviendra dans un certain nombre d'autres romans. Et puis, que serait le monde balzacien sans usurier ? On ne peut évidemment pas se dispenser du Père Goriot, avant de passer aux…


Scènes de la vie de province.

J'avoue que, sur les 11 titres qui composent cette partie – ma préférée, je crois bien, celle à laquelle je reviens toujours le plus volontiers –, j'ai bien du mal à en éliminer quelques-uns ; il le faut pourtant. Je décide donc de me limiter au même nombre de titres que dans le paragraphe précédent : 5. Donc : Eugénie Grandet (évidemment…), Le Curé de Tours, La Rabouilleuse, Le Cabinet des antiques et, bien entendu, Illusions perdues.  Voilà un périple qui, partant de Saumur, vous conduira à Angoulême, après être passés par Tours, Issoudun et Alençon ; sans compter quelques séjours parisiens. Mais c'est avec bien des déchirements que je me suis résolu à éliminer Ursule Mirouët (Nemours) et La Vieille Fille (encore Alençon).


Scènes de la vie parisienne.

Comme cette partie est de loin la plus fournie (19 titres), je m'en autoriserai 8. Certains Balzaciens me reprocheront sans doute d'éliminer les trois romans regroupés sous l'appellation “Histoire des Treize” (Ferragus, La Duchesse de Langeais et La Fille aux yeux d'or) : ils auront sans doute raison, mais je dois confesser que ces histoires de mystères et de conspirations m'ont toujours un peu ennuyé. Nous attaquerons donc directement par l'Histoire de la grandeur et de la décadence de César Birotteau, que nous complèterons, parce qu'elle s'y rattache, avec la nouvelle intitulée La Maison Nucingen : on ne peut pas vraiment connaître Balzac si on ignore le banquier Nucingen. Il sera temps ensuite de s'attaquer au plus volumineux de tous les romans de l'auteur : Splendeurs et Misères des Courtisanes, qui aurait pu s'intituler : Apothéose de Vautrin (dont vous aurez fait la connaissance dans Le Père Goriot, avant de le retrouver à la fin des Illusions perdues). J'ai un faible pour Les Secrets de la princesse de Cadignan (que vous avez rencontrée dans Le Cabinet des antiques, lorsqu'elle n'était encore que duchesse de Maufrigneuse ; ce qui n'était déjà pas mal), sans doute parce qu'on y voit le pompeux et trop parfait Daniel d'Arthez des Illusions perdues se comporter en amoureux benêt et se faire plus ou moins rouler dans la farine. Ensuite, deux des plus grandes œuvres de Balzac, regroupées sous l'appellation de Les Parents pauvres : La Cousine Bette pour commencer et Le Cousin Pons pour suivre. Deux romans vertigineux, fortement déconseillés aux bisounours amateurs de happy ends. Après plus de trente ans de lectures régulières, je ne parviens toujours pas à sortir indemne de La Cousine Bette. Et nous quitterons Paris avec Un prince de la Bohème et Les Comédiens sans le savoir. (Comme je me sens soudain pris de remords envers les Treize, on pourra remplacer ces deux derniers titres par Ferragus et La Duchesse de Langeais…)


Scènes de la vie politique.

La section ne comportant que quatre titres, le choix est plus facile, et même évident à mon sens : il faut lire Une ténébreuse affaire puis Le Député d'Arcis. Les deux se suivent, mettent en scène les même familles d'Arcis-sur-Aube, le premier au moment où le consulat devient le Premier Empire, le second en 1839. Je viens tout juste de relire Une ténébreuse affaire, qui tourne autour de celle du duc d'Enghien. J'étais persuadé – je l'ai écrit hier dans mon journal – que je n'avais jamais rien compris à ce roman. En fait, si, je le comprends fort bien au moment où je le lis. Mais, sitôt la dernière page tournée, je redeviens rigoureusement incapable de dire de quoi il parle, comment il se déroule, etc. C'est une sensation bien étrange. Quant au second, il a malheureusement le défaut d'être inachevé, Balzac étant mort avant d'en écrire la seconde partie ; mais il mérite néanmoins la lecture que vous en ferez.


Scènes de la vie militaire.

La section ne comprend que deux titres : Les Chouans, tout premier roman signé par Balzac de son nom, en 1829 – dont j'ai un souvenir mitigé et qu'il faudrait bien que je relise – et Une passion dans le désert, très étrange nouvelle contant les amours d'un soldat français avec sa panthère (une vraie panthère et de vraies amours !).


Scènes de la vie de campagne.

Je suis vraiment désolé pour ceux qui frisent l'overdose balzacienne, mais sur les quatre romans qui composent cette section, aucun ne me paraît pouvoir être éliminé. Ce sont : Les Paysans (mon préféré du lot…), Le Médecin de campagne, Le Curé de village (mon second préféré…) et enfin le célèbre Lys dans la vallée que, je le chuchote aussi peu fort que possible, j'ai toujours trouvé royalement emmerdant, mais que d'autres – le philosophe Alain par exemple – tiennent pour un inégalable chef-d'œuvre.


Si vous le voulez bien, je tenterai demain d'établir un autre guide du même genre, mais cette fois pour les œuvres de Raymond Radiguet, ce qui devrait m'éviter de passer la moitié de l'après-midi devant ce fucking clavier mal tempéré.

14 commentaires:

  1. Bizarre que dans "Scènes de la vie privée" vous n'ayez pas cité "Le Contrat de mariage" pour lequel un certain monsieur Citron a écrit une préface de plus de vingt pages, et qui se termine ainsi :
    "... Chaque phrase, en feignant d'exprimer une pensée, en dissimule une autre. Délicatesses de sentiment, raffinements de luxe ? Décor. Solennités juridiques ? Façade. Nous sommes en pleine jungle. Le mariage de cette société-là, est une chasse à l'argent ; la fille un appât ; le contrat est un piège ; et ce n'est qu'au moment où son sort est irréversiblement fixé que l'homme comprend enfin que la belle-mère était le chasseur et qu'il était le gibier. Drame véritable, à ras de terre, sans fait divers, sans héros apparent, et qui porte un masque comique - comme la vie."

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    1. Je l'ai éliminé à regret, celui-là ! Et d'autant plus que je venais tout juste de le relire, comme on le verra dans mon journal de décembre.

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  2. Ah! la grande classe, Didier ! Merci pour toute cette belle lecture que je me réserve avec gourmandise pour dès que j'en aurai terminé avec quelques indispensables besognes...

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    1. Expédiez-moi ces besognes rapidement et plongez aussitôt dans le grand bain balzacien !

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  3. " il a malheureusement le défaut d'être inachevé, Balzac étant mort avant d'en écrire la seconde partie"

    L'excuse me paraît un peu facile !

    Cela dit, vous donnez l'envie de lire et relire Balzac. J'en suis à regretter que ma fille ait, dans son déménagement précipité laissé ses œuvres complètes à un triste gougnafier !

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    1. Partir sans ses Balzac ? Ah, les femmes, je vous jure…

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  4. Quel travail ! Chapeau, l'artiste!
    Mais je me tâte, je me tâte...Au lycée (honte sur moi !) Balzac et Stendhal sont les deux seuls grands romanciers avec lesquels je n'ai jamais accroché (et que de temps perdu à étudier des gens sans intérêt comme Boileau...); alors que Flaubert, ce fut d'emblée le coup de foudre.

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    1. Loin de moi l'idée de vous forcer la main… mais enfin, c'est notamment en pensant à vous et à votre précédent commentaire que j'ai rédigé ce billet…

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  5. Si apres ce billet, il reste des indecis pour plonger dans le grand bain balzacien, ce dont je doute, alors peut etre que cette discussion entre Jean Dutour et Maurice Bardeche leur permettra de faire le pas: https://www.youtube.com/watch?v=PQGApu4sJPY

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  6. L'absence du Colonel Chabert me peine un peu ; une pensée pour cet homme qui survit un temps au monde passé avant d’accepter de se perdre dans l’anonymat de l'hospice(les bisounours peuvent y aller voir sans danger : pas de risque que cette histoire ne les touche).

    Eli

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  7. M. Goux,

    Je vous rejoins tout a fait lorsque vous dites dans le preambule de votre billet qu'il faut lire toute la comedie humaine comme un ensemble. Vous rejoignez Marcel Poust qui dans Jean Santeuil fait dire à l’écrivain B. qu’il faut lire tout Balzac , parce que " la beauté n’est pas dans un livre, elle est dans l’ensemble"
    En parlant de Proust et de Balzac, je me souviens d'un billet amusant et profond de votre ami l'Amiral Woland qui comparait l'effet que lui produisait un retour chez Balzac a un retour chez Proust. Mais comme mon internet est aussi mal range que ma bibliotheque je n'arrive plus a remettre la main dessus, ce qui est fort dommage.

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    1. Tiens, je ne m'en souviens pas, de celui)là ! (Je parle du billet, pas de Woland…)

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