mardi 19 décembre 2017

Par la grâce des muses de la téléphonie


Pour des raisons qu'il serait peu intéressant d'exposer ici, nous venons d'acheter un nouveau téléphone ; plus exactement, trois téléphones contenus dans une même boîte, mais, si j'ai bien compris, deux d'entre eux ne sont que les pâles auxiliaires du troisième, celui que nous nommerons donc le “bigo alpha”. Dans le rayon (pardon : le linéaire) du Super U de Saint-Aquilin, deux modèles se proposaient à notre convoitise, l'un à 39 €, l'autre en coûtant une dizaine de plus ; pour rester à la hauteur de notre statut d'enfoirés de nantis, c'est celui-ci que nous élûmes. Je ne dévoilerai pas le nom de l'appareil par souci de discrétion ; disons simplement qu'il commence par giga et se termine par set.  

Nous étions déjà dans la voiture lorsque Catherine, le bébé dans le giron, découvrit sur la boîte les merveilles que l'on nous promettait, sous la forme d'un slogan aussi simple que claquant : Pour des conversations inspirées ! Aussitôt, j'imaginai tout uniment le péril auquel nous venions d'échapper et les félicités prochaines. Eussions-nous choisi le misérable à 39 € que, à peine en ligne, cruellement privés de toute inspiration, après avoir postillonné longuement des “euh” et des “hum”, nous n'aurions plus été capables que de commenter le match de football de la veille, la pauvreté de la nouvelle saison de chasse ou le cliquetis bizarre sous le capot de la bagnole (« Ça doit être un piston qui déconne : j'vois pas d'aut' chose… ») ; cela à notre plus grande vergogne, mais sans être en mesure d'endiguer le flot de banalités vulgaires qui, tels les crapauds du conte, aurait jailli de nos lèvres violies par le mauvais vin ingurgité dès le saut du lit.

Au lieu de quoi, avec notre bijou, nous allions tout naturellement nous mettre à comparer, avec élégance et profondeur, le rôle à la fois poétique et mémoriel de la grive de Montboissier dans les Mémoires d'Outre-Tombe et des clochers de Martinville d'À la recherche d temps perdu ; pour le plus grand bonheur de notre correspondant qui, de son côté, nous répondrait en alexandrins à la rime d'airain, impeccablement césurés à l'hémistiche…

… à condition que lui-même soit équipé d'un téléphone favorisant les conversations inspirées, bien entendu. Dans le cas contraire, s'il a opté pour l'appareil de salaud de pauvre, le risque sera grand de le voir s'obstiner à éructer ses insanités mécaniques et ses platitudes chasseresses, nous faisant irrémédiablement basculer dans le dialogue de sourds.

Par bonheur, comme la surdité du dialogue est la caractéristique première de toute conversation téléphonique, nul ne devrait s'apercevoir de la dissonance.

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La boutique est rouverte… mais les anonymes continueront d'en être impitoyablement expulsés, sans sommation ni motif.