lundi 25 décembre 2017

Balzac ? Au gibet !


Quel bonheur de revenir à Balzac ! C'est une sorte de joie tranquille, apaisante, du type de celle que l'on éprouve, après une absence longue et agitée, à se retrouver chez soi. Je savais de quel Balzac j'avais envie : celui des Scènes de la vie de province. Après quelque hésitation, j'ai piqué droit sur Alençon, pour y rouvrir le Cabinet des antiques (du reste,  on ne nous dit à aucun moment que l'on est bien dans la préfecture de l'Orne ; seulement, on retrouve deux ou trois personnages de La Vieille Fille, roman qui, lui, se passe officiellement à Alençon). J'avais en grande partie oublié à quel point le  personnage central de cette histoire n'est pas le marquis d'Esgrignon, ni sa sœur Armande, ni même ce plat crétin de Victurnien, fils et neveu des deux précités : c'est Chesnel, le notaire dévoué jusqu'à l'aveuglement à la vieille famille d'Esgrignon, dont la faute majeure, aux yeux de Balzac, est de s'obstiner à vivre comme si l'on était encore en 1788 alors que nous sommes, au début de l'histoire, en 1822. C'est d'ailleurs cette obstination à ne pas voir les réalités et les changements du monde qui fournit le terreau où vont germer, puis grandir et proliférer, les catastrophes provoquées par le pâle Victurnien, qui est une sorte de Rubempré n'ayant même pas l'excuse d'un vague petit talent littéraire. Ce falot pommadé n'est en fait que l'étincelle qui permet à Balzac d'enflammer Alençon et de mettre en mouvement les nouveaux mécanismes sociaux et économiques, dans les rouages desquels le vieux marquis d'Esgrignon ne peut qu'être broyé, sans même s'en rendre compte : personnage à la fois comique et attendrissant. Le notaire Chesnel est, lui, une figure tragique en ceci qu'il se retrouve écartelé entre deux mondes et qu'il en souffre atrocement ; car deux hommes, en lui, cohabitent et s'affrontent : d'un côté l'ancien domestique de la maison d'Esgrignon, qui est prêt à se jeter dans le feu pour n'importe lequel des membres de cette famille qu'il révère ; de l'autre, le notaire prudent et avisé qui comprend parfaitement le monde nouveau, mais se trouve frappé d'impuissance dès qu'il s'agit de sauvegarder les intérêts de ses anciens maîtres, en s'opposant à eux et à leurs rêves de perruques poudrées, même de manière déférente. Quant à Victurnien, c'est un beau jeune homme, excellemment éduqué, mais aveuli par une enfance de gros bébé gâté, et surtout par une enfance où il a manqué une mère (on se souvient que Lucien Chardon, lui, a vécu une enfance sans père, ce qui a produit chez lui des résultats à peu près similaires).

Dès que j'en aurai fini avec ce Cabinet, je quitterai Alençon par la route d'Orléans, où je ne m'arrêterai pas (sauf si je tombe sur l'ami Rémi faisant du stop au bord de la route), piquant droit sur Issoudun où m'attendent La Rabouilleuse et le répugnant Philippe Bridau – qui, on s'en souvient, est le frère aîné du peintre Joseph Bridau : encore deux garçons élevés sans autorité paternelle, si ma mémoire ne me joue pas de tours.

Il reste que je me demande par quel miracle nos escouades de progressistes frénétiques, avec ce sens de la liberté qui les caractérise, n'ont pas encore exigé la mise à l'index de la totalité de La Comédie humaine, avant de pendre en effigie un Balzac de paille et d'oripeaux. Car ce gros monsieur-là est capable d'écrire sans rougir des choses scandaleusement inacceptables. Ainsi, à la fin du Cabinet des antiques, le notaire Chesnel meurt, d'épuisement et de chagrin. Et voici l'oraison que nous en fait son créateur : « Ainsi mourut l'un des derniers représentants de cette belle et grande domesticité, mot que l'on prend souvent en mauvaise part, et auquel nous donnons ici sa signification réelle en lui faisant exprimer l'attachement féodal du serviteur au maître. » Une domesticité belle et même grande ? Peut-on imaginer cynisme plus écœurant ? Au gibet, le Tourangeau joufflu ! 

Si encore c'était là un exemple isolé. Mais pensez-vous ! Pour vous permettre d'inculquer à vos enfants et aux enfants de vos enfants une laïque horreur de ce monstre ricanant, voici, pour terminer ce billet et en finir avec son ignoble sujet, un petit florilège, piqué dans le remarquable Balzac et son monde de Félicien Marceau :

– Les prolétaires me semblent les mineurs d'une nation et doivent toujours rester en tutelle. (Le Médecin de campagne)

– Les masses sont inintelligentes, habiles seulement à comprendre le désordre. (Les Employés)

– Défions-nous de ce stupide amour collectif qu'il faut appeler l'humanitarisme. (id.)

– L'égalité sera peut-être un droit, mais aucune puissance humaine ne saura le convertir en fait. (La Duchesse de Langeais)

– L'instruction également dispensée sans mesure aux masses n'amène-t-elle pas aujourd'hui le fils d'un concierge de ministère à prononcer sur le sort d'un homme de mérite ou d'un grand propriétaire chez qui son père a tiré le cordon de la porte ? (Les Employés)

– Un homme doit être, pour la femme qui aime, un être plein de force, de grandeur et toujours imposant. Une famille ne saurait exister sans le despotisme. Nations, pensez-y ! (Physiologie du mariage)

– Qu'est-ce que la femme ? Une petite chose, un ensemble de niaiseries. (La Fille aux yeux d'or)

– [La démocratie est] le pouvoir le plus faux, le plus changeant, le plus oppresseur. (La Vieille Fille)

– Une nation qui a ses deux chambres, une femme qui prête ses deux oreilles sont également perdues. (L'Illustre Gaudissart)

– L'Élection, étendue à tout, nous donne le gouvernement par les masses, le seul qui ne soit point responsable et où la tyrannie est sans bornes. (Avant-propos à La Comédie humaine)

(Il convient tout de même de préciser que certaines de ces sentences sont énoncées non par Balzac directement mais par tel ou tel de ses personnages.)

Que cela, amis progressistes qui me lisez, ne vous tienne pas à l'écart de Balzac ; qui, je le rappelle, n'est pas un romancier dont on peut se contenter de picorer l'œuvre immense : il convient de s'y immerger totalement à un bout et de n'en plus ressortir avant d'avoir atteint le bout opposé. Si vous craignez de manquer de souffle, soyez bien sûr que Balzac vous prêtera le sien.

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