jeudi 7 décembre 2017

Un curé fou et argentin


Connaissez-vous Leonardo Castellani ? Probablement pas ; moi-même j'ignorais son existence il y a encore quelques jours. Argentin, né dans ce pays en 1899 et mort dans sa capitale en 1981, il était prêtre, théologien, romancier, poète et polémiste féroce. En plus de sa langue natale, il parlait couramment le français, l'italien, l'allemand, l'anglais, plus un peu d'hébreu et de portugais ; bien entendu, il lisait couramment le grec et le latin. Il était jésuite, mais si encombrant et remuant, si volontiers sarcastique envers ses maîtres, que la Compagnie a fini par le chasser de son giron. Il a écrit et publié plusieurs dizaines de livres, dans tous les genres, sans compter les milliers d'articles donnés aux journaux et revues. Jusqu'à présent, rien, rigoureusement rien de lui n'était disponible en français (à part La catharsis catholique dans les exercices spirituels d’Ignace de Loyola, sa thèse de philosophie qui, rédigée à Paris, le fut directement en notre langue). C'est pourquoi il faut rendre à Érick Audouard l'hommage qu'il mérite, pour avoir traduit ce choix de textes de celui que ses ennemis – et Dieu sait s'il en avait – avaient surnommé le curé fou ; hommage que partagera Pierre-Guillaume de Roux qui a édité Le Verbe dans le sang.

Leonardo ne mâchait ni ses mots ni sa pensée. Il fait souvent penser à une sorte de Quichotte furibond qui, au lieu d'une lance, brandirait la Croix. Sa verve est aiguë, et c'est un pourfendeur de premier ordre, surtout quand il s'attaque aux statues les plus solides, que ce soit celles de Rousseau, de Hobbes, de H.G. Wells et même, suprême audace, la plus indéboulonnable de toutes pour un Argentin : celle de Sa Majesté Jorge Luis Borges. Mais toutes ses polémiques, toute cette alacrité critique se ramèneraient à peu de chose sil elles n'étaient constamment arc-boutées sur une foi exigeante, sur un sens et des impératifs moraux trempés dans le même acier que sa plume. Une lecture à la fois revigorante et réjouissante, donc, notamment dans les portraits qu'il brosse d'un certain nombre d'écrivains. Même lorsqu'il les admire, sa lucidité et son recul font qu'il ne ferme jamais les yeux sur leurs côtés médiocres ou déplaisants, si jamais il lui semble qu'ils en ont. C'est notamment le cas pour Léon Bloy, dont il dit qu'il mendiait sur ses grands chevaux. Il n'y a guère que G.K Chesterton pour trouver entièrement grâce à ses yeux. En revanche, Anatole France ressort en lambeaux de l'article qu'il lui consacre dès les années 30. On souhaite que d'autres traductions suivent, mais on se rend bien compte que l'espoir reste  faible : le curé fou n'est guère dans l'esprit du temps. Par exemple ceci : « On peut être nationaliste sans avoir de foi chrétienne, par simple bon sens. Répétons-le, l'attachement que nous éprouvons pour la terre de nos pères est naturel, et l'amour de la patrie, tel qu'il a été façonné par notre civilisation, est une réalité, non une utopie. Il ne peut exister de patriotisme universel qui ne soit au bout du compte une adoration de l'homme par lui-même (de l'homme-Dieu ou de l'homme-contre-Dieu). Et tant qu'il y aura des hommes, il ne pourra cesser d'exister un patriotisme argentin, français, anglais, etc. Nous défendons la nécessité de la nation. Pour nous, une nation est un regroupement naturel d'êtres humains déterminés par des impératifs spirituels, culturels, historiques et géographiques irrévocables. »

Merci bien, Monsieur le curé, merci bien.

26 commentaires:

  1. Après le Colombien, Davila, c'est au tour de l'Argentin, Castellani, en faisant l'impasse sur Johnny !
    Cela ne manque pas d'un certain panache !
    Merci bien, Monsieur le blogueur, merci bien.

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    1. C'est fascinant cette capacité qu'ont certaines personnes à vouloir ravaler les plus grands au rang des médiocres.
      Trouver de la transcendance chez Chevenement c'est comme découvrir de l'intelligence chez Royal (Ségolène), c'est non seulement impossible mais risible. Ne transformez pas l'or en plomb, c'est la marque des petits esprits, comme celui de Ségolène (Royal).

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  3. Répétons-le, l'attachement que nous éprouvons pour la terre de nos pères est naturel, et l'amour de la patrie, tel qu'il a été façonné par notre civilisation, est une réalité, non une utopie.

    Que l'on aimerait entendre nos curés parler ainsi.
    C'est bien simple : s'il y en avait un je retournerais tous les dimanches à la messe.

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    1. Et vous ne seriez pas sur de pouvoir trouver une place libre dans l'église !

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  4. Si ce jésuite argentin pouvait nous faire oublier l'autre!

    Joël

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  5. Bonjour Monsieur Goux :

    Argentin et jésuite : il aurait dû être élu pape. Ce Castellani me semble être infiniment plus intéressant que le filet d'eau tiède politiquement correct qui sert de pape actuellement.

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  6. Il m'a l'air très bien, ce curé. Dommage qu'il ne soit pas devenu pape !

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  7. Tout le monde semble d'accord sur la question, on dirait…

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    1. J'ai un doute. C'est un jésuite tout de même !
      Je pense qu'il a écrit, avec talent, car il n'avait pas été élu Pape.
      Bergoglio, s'il n'avait pas été élu, serait journaliste à Libération.

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    2. Mais est-ce qu'un jésuite viré manu militari est encore un jésuite ? C'est toute la question.

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  8. L'avez-vous déjà lu ? Je comptais vous l'envoyer, après -ou avant de- l'avoir lu, puisque je l'ai commandé et reçu en même temps que le Chef d'œuvre de Michel Houellebecq. Pour un livre que vous considériez un peu cher, j'vous f'rais dire qu'il n'y a que 4,5 tout petits euros de différence de prix entre les deux !

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    1. Oui, le livre a été lu. Mais merci d'avoir pensé à moi.

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  9. Splendide l'extrait que vous publiez.
    Votre texte est enthousiasmant et monsieur le curé en ressort flamboyant.
    Hélène dici

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  10. Il est loin de la bonhommie et de la bienveillance de l'abbé Mugnier, mais il me parait tout à fait convenable ce curé !
    On en redemande.

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    1. Abbé Mugnier dont je viens de recevoir sa correspondance avec Marie Noël, d'ailleurs.

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    2. Ah bon ? Je n'en connaissais pas l'existence !
      Je vais me renseigner, merci Didier.

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  11. Dernier paragraphe à faire lire d'urgence au Macron hurleur et à sa maîtresse d'école,si il n'est pas trop tard.

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  12. Un curé, fût-il jésuite, se permettant de brocarder le grand Borges n'est pour moi qu'un triste sire. Et dans ce cas, il suffit de regarder la photo du rustre pour se poser des questions sur sa santé mentale...

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    1. Hé ! hé ! hé ! On tient à ses petites statues, à ce que je vois…

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    2. Castellani n'est pour rien dans la mort de Borges, mais les Hélvètes sont-ils (vraiment) innocents ?

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  13. Est-ce iconoclaste de dire que ce confrère, furieusement sympathique quoi que jésuite, ajoute à la folie avec ce béret à l'envers...

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  14. Merci Didier. Grâce à vous j'ai découvert ce Monsieur qui est exceptionnel. Merci.

    Joël

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