vendredi 10 janvier 2020

En attendant Marguerite

En début de soirée, hier, j'ai terminé L'Œuvre au Noir. Roman superbe, d'une écriture à la fois dense et d'une lumineuse limpidité, un roman “historique” – on y suit toute la vie de Zénon, médecin, philosophe et alchimiste flamand du XVIe siècle – qui évite avec un naturel parfait, et comme allant de soi, tous les pièges du genre. Et j'avais bien hâte de poursuivre mes lectures yourcenardiennes, grâce au volume Pléiade devant arriver ici dans quelques jours, qui contient les Œuvres romanesques de la dame.

Seulement, il fallait les franchir, ces quelques jours. Quoi lire en attendant ? Quel pont jeter entre Marguerite et Marguerite ? Quelle œuvre devais-je choisir qui ne pâtît pas trop du voisinage avec les siennes ? Quel écrivain élire qui ne fît pas triste figure et, en outre, me permît de rester plus ou moins dans la tonalité ? Bien entendu, j'ai trouvé (si j'étais resté sec, je ne serais pas occupé à écrire ce billet, on s'en doute) : André Fraigneau.

Au début des années trente, peut-être encore précairement assurée du lesbianisme qui allait devenir son estampille, Marguerite Yourcenar tomba assez violemment amoureuse de l'écrivain qui était également son éditeur, André Fraigneau donc, que quinze ans plus tard, les fameux Hussards allaient revendiquer comme figure plus ou moins paternelle ; ou disons : grand-fraternelle. Si l'on était adepte des gamineries psychanalytiques, on suggérerait ici que l'inconscient sexuel de Marguerite l'a, pour ménager l'avenir, habilement poussée à jeter son dévolu sur un homme parfaitement hors de son atteinte, puisque homosexuel lui aussi, et résolument. De fait, pour s'exprimer en langage brut, la future dame aux foulards des Monts-Déserts (Maine, USA) se prit alors un méchant râteau, dont elle n'allait pas tarder à se consoler auprès de Grace Frick, passant ainsi des bras fermés de son éditeur français à ceux grand ouverts de sa traductrice américaine.

J'ai donc, voilà une couple d'heures, rouvert Les Étonnements de Guillaume Francœur, ensemble de trois courts romans ayant pour pivot commun le personnage éponyme, écrits à peu près à l'époque où leur auteur claquait la porte de sa chambre au nez de l'éplorée Marguerite. Jusqu'à présent, c'est un choix dont je n'ai qu'à me féliciter : je me trouve En bonne compagnie, pour reprendre un autre titre de Fraigneau. Mais il ne faudrait tout de même pas que l'académicienne traînât trop en chemin.

25 commentaires:

  1. De Marguerite avez-vous lu "Les mémoires d'Adrien" et qu'en pensez-vous ?
    II y a fort longtemps j'en avais commencé la lecture mais n'étais pas allé au-delà des 20 premières pages...

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    1. Lu – avec enthousiasme – il y a une trentaine d'années : j'attends la Pléiade pour soumettre le livre à une relecture…

      Sinon, il s'agit des Mémoires d'Hadrien avec une H ! L'histoire veut que, recevant son contrat d'édition avec le titre écrit comme vous l'avez fait, Marguerite Yourcenar aurait rompu tout net avec son éditeur pour porter le livre chez un autre.

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    2. Très belle lecture que Hadrien...enthousiaste également, lu 2-3 fois je crois. Comme j'aimais bien la période, je suis ensuite passé au Julien de Gore Vidal, qui suit à peu près les mêmes trame et narration que Yourcenar sauf que nous avons pour introduire le récit autobiographique de l'Empereur des échanges épistolaires entre 2 de ses maîtres qui commentent son action... tout cela pour dire que lorsque les maîtres de Julien parlent, l'un s'appelle Libanios et l'autre je ne sais plus, ils en profitent souvent pour glisser une méchanceté vis-à-vis d'Hadrien, dans mon style "Quelle fiotte cet Hadrien de s'être entiché de Antinoüs", ou encore "quel manque d'intelligence cet Hadrien" et on sent bien derrière cela qu'en fait c'est Marguerite Yourcenar qui est visée...du style règlements de comptes entre homos... récemment je suis tombé sur l'émission mauvais genre de France Culture dans laquelle ils parlaient du Journal de Julien Green, tout cela pour vous dire que Gore Vidal pourrait être l'alter ego américain de Julien Green. D'autre part, comme la radio publique française est gangrénée par la propagande anti-coloniale, migrante, lgbtq...et que c'est impossible à écouter, il y a heureusement la nuit des rediffusions d'anciennes émissions et je vous assure qu'il y a encore 15-20 ans on parlait un Français acceptable à la radio. C'est triste d'écouter ce que c'était et c'est que c'est devenu. Donc pour vous dire que dans cette série, Les nuits de France Culture, nous avons la rediffusion d'entretiens des années 50 de Paul Léautaud dont vous appréciez le journal il me semble... en lisant la fiche wikipedia, j'apprends que Léautaud est devenu célèbre par ces entretiens. C'est dans ma liste et à écouter prochainement!!

      Pour revenir à Yourcenar, je n'avais pas accroché avec l'oeuvre au noir. Je crois que la raison tenait à l'époque choisie, sortir de l'Antiquité romaine pour arriver le MO-Renaissance avait un saut trop abrupte pour moi.

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    3. Refaites une tentative, pour L'Œuvre au noir : c'en vaut la peine.

      Sinon, je possède le coffret d'une dizaine de CD des entretiens de Léautaud avec Robert Mallet, dont vous parlez : c'est à écouter et récouter sans se lasser !

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    4. J'ai trop d'autres lectures prévues pour re-tenter ce que je n'ai pas aimé déjà une fois... chaque essai a toujours validé ma première impression, donc l'oeuvre au noir... J'ai commencé à écouter ces entretiens; l'émission sur FC est toujours introduite par un type qui vous fait passer pour une demeuré du style 'Est-ce bien nécessaire de repasser ces trucs archiconnus et tellement célèbres", on l'impression que le type nous parle de la rediffusion du Père Noël est une ordure, donc on passe déjà pour un inculte. Sinon j'approuve, c'est plutôt bon, c'est hallucinant de mon point de vue d'entendre quelque qui raconte avoir croisé Victor Hugo et que ce dernier lui a tapoté la joue, sinon j'ai beaucoup avec le père qui demande à son fils d'aller demander des étrennes auprès des actrices et ensuite le darron les récupère. Le type qui mène l'entrevue est assez bon et n'hésite pas à houspiller Léautaud du style "ah vos vers de jeunesse, pas terrible tout de même", lorsqu'on compare au moindre journaliste d'aujourd'hui qui sort la brosse à reluire lors des tournées promotionnelles...

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  2. Moi qui m'attendais à un billet sur "La Vache et le prisonnier", quelle déception !

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    1. Hélas ! ne supportant pas Fernandel plus de 12 ou 15 secondes d'affilée, je n'ai jamais vu ce chef-d'œuvre…

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  3. Comme première femme élue à l' Académie Française en tant qu'écrivain, on pouvait difficilement trouver mieux... ce qu'on ne saurait dire de beaucoup d'hommes qui y ont siégé.

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    1. Oui… mais ça s'est nettement gâté par la suite (côté femmes, veux-je dire).

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    2. Françoise Giroud disait que les femmes ne seraient les égales des hommes que lorsqu'une femme incompétentre serait nommée au poste d'un homme aussi incompétent qu'elle.

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    3. "Nettement gâté par la suite"? Jacqueline de Romilly peut-être? Ou Hélène Carrère d'Encausse? Ou Simone Veil, probablement très au-dessous de Giscard d'Estaing? Ou encore Danièle Sallenave, thuriféraire de votre cher Renaud Camus à une époque où vous n'en aviez jamais entendu parler? Allons, allons, la cause anti-féministe mérite mieux que ça.

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    4. Ç'a justement commencé à se gâter avec Sallenave, il me semble. Et Florence Delay, Dominique Bona, franchement…

      Cela dit, Elie Arié a raison : pourquoi exiger davantage des femmes que des hommes ?

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    5. Sallenave, thuriféraire de Renaud Camus ? Vous m'étonnez beaucoup.
      Ceci dit : qu'est-ce qu'un " écrivain compétent " ?

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    6. Sallenave a défendu Camus un temps… avant de faire méchamment volte-face.

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    7. Je ne souviens plus à quel siècle ça c'est gâté côté hommes.

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    8. Mais, en réalité, ça ne s'est jamais gâté : il y a toujours eu des branquignols et des fruits secs, à l'Académie. Sauf que, ceux des époques antérieures, on les a complètement oubliés.

      Pour les femmes, l'Académie avait frappé si fort ses deux premiers coups (Yourcenar et Romilly) que ça ne pouvait guère que décroître ensuite.

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  4. ... une sorte de généralisation du principe de Peter qui vise à ne pas discriminer les hommes et les femmes :
    « avec le temps, toute société hiérarchisée sera composée d'individus incapables d'assumer leurs responsabilités ».

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    1. Voir Margaret Thatcher, Indira Ghandi, etc. ( j'espère que vous m'éviterez le ridicule "ce sont les exceptions qui confirment la règle")

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    2. Les femmes sont venues en politique lorsque le pouvoir n'y était plus. Préalablement, elles se sont mises à conduire quand on a multiplié les limitations, à aimer le football lorsque ce sport s'est transformé en immense marché de consommation etc. Tout ceci pour la simple raison qu'elles ne transgressent pas. Le métier de la transgression par excellence est celui d'écrivain, vous ne trouverez que peu de femmes parmi les plus prestigieux auteurs (ça ne remets en rien le talent de Yourcenar qui peut être une exception). De nos jours, elles sont mises en avant pour de mauvaises raisons. Elles sont l'armée de réserve du capitalisme. Je dis pour de mauvaises raisons car il y a beaucoup de bonnes raisons de les mettre en avant, il ne s'agit pas d'une diatribe contre les femmes. En revanche, leur faire croire qu'elles sont des wonderwoman alors que bien souvent les périodes matriarcales sont des périodes peu engageantes est une arnaque dont elles sont les premières victimes. Les pseudos progressistes les ont transformées en produit de consommation.

      Le principe de Peter vise moins à ne pas discriminer qu'à célébrer une forme d'entre-soi, un népotisme nouvelle formule et une célébration de la ruse, de l'auto-communication autour de soi qu'une recherche des compétences sur la base de faits. Le faussel (expression camusienne) l'emporte sur le réel.

      Dire à quel siècle cela s'est gâté côté hommes revient à revenir au lendemain de la Première Guerre Mondiale si on s'en tient à Bernanos. Ce qui est vrai c'est que ça a glissé lentement mais ces dernières années ça s'accélère.

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    3. Il y eut des femmes guerrières, les amazones ne sont qu'un fantasme de série américaine.
      Chez les scythes, elles combattaient à cheval, au Dahomay,elles formaient un régiment qui posèrent problème aux français.
      Lors du second conflit, les femmes russes combattirent dans des unités qui allaient au front.
      Certaines dans une unité d'aviation que les Allemands avaient surnommée" Les sorcières de la nuit".
      Quant aux femmes sur la route ne pas oublier Michelle Mouton qui ne faisait pas que de la figuration .

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    4. https://fr.wikipedia.org/wiki/Amazones_du_Dahomey

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    5. J'aime la légende des Amazones guerrières qui se coupaient un sein pour mieux tirer à l'arc.

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    6. https://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-Les_Amazones-9782707194664.html

      Si le sujet vous intéresse.

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    7. Plus récente et authentique, il y a la reine kabyle Dihya( et juive d'après Shlomo Sand) :


      https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Dihya_(reine)

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    8. Il s'agit d' une reine guerrière, en voici un autre exemple :

      https://fr.wikipedia.org/wiki/Boadic%C3%A9e

      En 2019, dans les arènes de Nîmes, une reconstitution eut lieu sur cette reine celte.
      Événement mené de main de maître par Monsieur Eric Tessier.

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