dimanche 26 mai 2019

La leçon du professeur Didier ou : Apprenons à vivre dans l'avenir


Je viens de relire Uranus avec un plaisir intact ; au point que, saisi par l'enthousiasme, j'ai aussitôt commandé le film que Claude Berri avait tiré du roman de Marcel Aymé, et dont je garde également un bon souvenir – mais chacun sait que, se rattachant par nature au passé, les souvenirs sont forcément suspects : on ne sait jamais trop quelle nauséabonderie ils traînent après eux, ces cochons-là ! Le temps révolu, justement, est une chose qui préoccupe beaucoup l'un des personnages d'Uranus, professeur de son état, qui affirme ceci à l'un de ses collègues (Folio, p. 225) : « Les leçons du passé tirent notre jeunesse en arrière alors que, pour elle, il est grand temps d'apprendre à vivre dans l'avenir. » Et, reprenant la parole, l'auteur enchaîne :

« Précisément, le professeur Didier avait imaginé une méthode dont il attendait beaucoup. Il s'agissait d'abord de donner à l'enfant le sens du présent et de l'avenir. Pour cela développer en lui dès le jeune âge l'idée qu'il n'y a rien de permanent et que tout ce qui appartient au passé est chose vile et indécente ; lui apprendre à considérer les êtres et les actions sous leur aspect futur et à en déboîter toutes les possibilités ; entraîner son esprit à suivre et à saisir simultanément plusieurs conversations, plusieurs idées et à procéder par bonds ; obliger les élèves à jouer à des jeux dont les règles se transforment sans cesse par leurs soins ; ne leur faire lire que des histoires ayant trait à une époque encore à venir, les verbes étant tous au futur et la psychologie des personnages comportant toujours des marges d'incertitude ; supprimer l'histoire, les cimetières, les bibliothèques et tout ce qui retient l'esprit de se projeter dans le futur. »

Contemplant la troupe de nos bougistes actuels, et la joyeuse guirlande de leurs méfaits, le digne professeur Didier serait sans doute aux anges de constater que, 70 ans après son irruption dans le livre de son créateur, son programme a été parfaitement réalisé. C'est du reste tout au long du roman que Marcel Aymé se montre visionnaire et prouve tranquillement qu'il discerne déjà fort bien les humains qui arpenteront après lui les rues de France. Il va même jusqu'à esquisser le portrait d'un personnage que nous connaissons bien et chérissons tout autant, j'ai nommé l'irremplaçable Adolfo Ramirez, alias le glorieux Gauche de Combat :

«  La dénonciation, du moment où elle servait les intérêts de la cause, lui semblait chose naturelle et, plus généralement, il tendait à considérer toute disposition au mouchardage comme une vertu révolutionnaire. Ainsi qu'il l'avait souvent expliqué à Gaigneux, la délation, ignominieuse dans une société bourgeoise où elle fournit des victimes à l'oppression capitaliste, devient l'exercice de la plus élémentaire honnêteté lorsqu'elle est au service de la lutte prolétarienne et c'est du reste une des plus belles raisons d'espérer dans l'univers marxiste que des actes ordinairement réputés criminels s'y transforment en pratiques vertueuses du simple fait qu'ils trouvent là une objection utile à la communauté. Lui-même ne se faisait pas faute d'épier ses collègues, entre autres, et de fournir sur leur compte tous les renseignements dont le parti pouvait tirer quelque profit. »

Bref, lisez ou relisez Marcel Aymé, puissant antidote à la connerie omnipotente. Ce sera toujours plus intelligent et utile que d'aller, aujourd'hui, perdre votre temps dans les écoles et les mairies…

9 commentaires:

  1. Amusant : je tire de ce texte les conclusions strictement inverses des vôtres, et l'ai posté dans le blog de Juan à l'intention de ceux qui croient que les "avantages acquis " le sont définitivement dans un monde en pleine mutation.

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    1. C'est le propre des vrais écrivains : on y trouve tout ce qu'on veut bien y mettre…

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    2. À part ça, je ne trouve nulle part votre commentaire chez Anastase…

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  2. Stupéfiant de lucidité le premier extrait. Je dois dire que je me souviens mal de "La Jument verte" (pas vu le film), par contre je garde un excellent souvenir de "La Vouivre" qui m'avait beaucoup plu (pas vu le film non plus), et j'ai "Travelingue" qui m'attend dans mes piles de livres... Sans intention de m'arrêter là.

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  3. Aux alentours de la trentaine, un certain Mr. Fournel - le père de l'écrivain Paul Fournel - me rendait régulièrement visite pour me proposer de très beaux livres à acheter. Parmi ceux-ci j'ai six volumes de Marcel Aymé et, le croirez-vous, pas de Uranus !
    Tous ces livres que j'achetais, j'étais censée les lire "plus tard", quand j'en aurais le temps. Je n'imaginais pas, que le moment venu où j'eus enfin "le temps", je n'aimerai plus lire des romans.
    Je viens de prendre en mains "La belle Image" qui est magnifiquement illustré mais dont les pages ne sont pas encore coupées !

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  4. Vous m'excuserez, mais je suis en train de raconter des histoires chez Tandonnet :

    https://maximetandonnet.wordpress.com/2019/05/27/le-gouffre/

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  5. Tiens, y en a un autre qui a sacrément l'air en rogne aussi :

    https://www.youtube.com/watch?v=ojKi14kpp3E

    Le bonjour chez vous, et vive Macel Aymé, bien sûr !

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