mardi 10 septembre 2019

Les forçats du travail de deuil


Bel éclat de rire tout à l'heure, à propos de cette affaire de Caravelle, abîmée en mer entre Nice et Ajaccio en 1968, dont j'ignorais absolument tout et pour laquelle Macron vient de demander la levée de je ne sais quelle classification “secret défense”. De toute façon, mon hilarité ne venait pas du dossier lui-même, dont je me fous rigoureusement, mais de la phrase prononcée par l'avocat niçois qui s'occupe de cela, et qui ne semble pas du tout effrayé par la menace du ridicule. Voici ce qu'a déclaré Me Sollacaro : « Tous les feux sont au vert pour qu'il y ait une reconnaissance politique pour dire voilà ce qu'il s'est passé. Les morts pourront reposer en paix, et les familles faire leur deuil. »

Bon, on lui accordera par indulgence spéciale le cliché fourbu de ces feux qui ont l'amabilité de passer au vert quand on leur demande, y compris en pleine mer. On trouvera déjà plus incongru le fait que les morts aient pu continuer à s'agiter durant tout ce temps au lieu de reposer en paix comme c'est habituellement leur tendance. Mais ce que je trouve irrésistible, c'est cette conclusion à propos des familles qui vont pouvoir “faire leur deuil”. On peut en effet imaginer leur soulagement : 51 ans passés à attendre, à se retenir de rire et de sourire, à se contraindre à la triste figure, à verser des torrents de larmes chaque matin, comme si c'était toujours le premier depuis l'accident… tout cela parce qu'il n'était pas question de “faire son deuil” avant de tout savoir sur les circonstances du crash. Comme il a dû leur paraître long, ce demi-siècle, à nos toujours sanctifiées familles-de-victimes ! Comme il devait leur tarder qu'il finisse, ce Jour des morts éternel !

Le pis est que, sans doute, leur calvaire n'est pas terminé, mais va seulement changer de nature. Parce qu'enfin, après un demi-siècle passé sous les crêpes noirs, on peut imaginer que nombre de ces affligés à perpète doivent aujourd'hui avoir, à la louche, entre 90 et 120 ans : allez donc vous attaquer à un travail de deuil digne de ce nom à des âges pareils ! En tout cas, voilà un record de “deuil en longueur” qui va être bien difficile à battre, c'est déjà une belle consolation. 

À moins qu'on ne retrouve inopinément, un de ces jours prochains, quelque par entre Castille et Estrémadoure, une ou deux familles-de-victimes des marins de ce galion espagnol coulé dans des circonstances mal élucidées au large de Saint-Domingue, en l'an de grâce 1562… Mais comment dit-on travail de deuil, en langue cervantessienne ?

19 commentaires:

  1. Eh bien, contrairement à vous, je me souviens très bien de cette affaire de la Caravelle Ajaccio-Nice !
    Je connaissais une famille qui était à bord, et bien que je ne lui eût pas souhaité un destin aussi tragique, je peux vous assurer que mon travail de deuil a été vite fait.
    Il ne faudrait pas que vous insistiez beaucoup pour que je vous raconte toute cette histoire.

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  2. Holidays, oh holidays
    C'est l'avion qui descend du ciel
    Et sous l'ombre de son aile
    Une ville passe
    Que la terre est basse
    Holidays
    Holidays, oh holidays
    Des églises et des HLM
    Que fait-il le Dieu qu'ils aiment?
    Qui vit dans l'espace
    Que la terre est basse
    Holidays
    Holidays, oh holidays
    De l'avion, l'ombre prend la mer
    La mer comme une préface
    Avant le désert
    Que la mer est basse
    Holidays
    Holidays, oh holidays
    Tant de ciel et tant de nuages
    Tu ne sais pas à ton âge
    Toi que la vie lasse
    Que la mort est basse
    Holidays
    Holidays, oh holidays
    C'est l'avion qui habite au ciel
    Mais n'oublie pas, toi si belle
    Les avions se cassent
    Et la terre est basse
    Holidays

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  3. Ah mais je vous arrête, c'est bien tout le contraire : les familles, n'ayant pu faire leur deuil, ont logiquement dû passer toutes ces années à nocer, c'est l'évidence. Loin des crêpes noirs, c'était la chandeleur tous les jours ! Et voilà qu'un avocat bien avisé, rigoureux gardien des convenances funèbres, leur a tout simplement intimé l'ordre (c'est le plus souvent ce qu'on intime) de revêtir leurs brassards noirs et de se lamenter fissa, avec pleureuses et tout le tintouin. Non mais enfin ! Tout ce tapage depuis tout ce temps, ça devenait indécent.

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    1. Non, je ne suis pas d'accord. Faire son deuil, il me semble, signifie quelque chose comme : apprendre à digérer une absence, passer outre, reprendre une vie normale, laisser la mort derrière soi, etc. Par conséquent, tant que le deuil n'a pas été fait, on demeure affligé.

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  4. Il faudrait limiter l'expression à " faire son deuil" : comme toujours, c'est le mot "travail " qui dérange ( 35 h. par semaine ? Allez, au boulot !)

    Elie Arié

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    1. C'est que la véritable expression parle de “travail DU deuil”, qui, elle, est cohérente et signifie ce qu'elle veut dire : que le deuil agit sur l'affligé comme un baume, l'aide à surmonter la peine, le manque, etc.

      Les imbéciles qui sont nos contemporains en ont fait ce “travail DE deuil” qui n'a plus rigoureusement aucun sens.

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    2. C'est ennuyeux que vous m'avez appris ça; maintenant, si je veux parler correctement et dis "travail DU deuil ", tout le monde se moquera de moi :" Quel inculte !"

      Elie Arié

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    3. (suite ) Mais cette étrange tendance à transformer des expressions très claires en d'autres qui ne veulent rien dire et sont pourtant unanimement adoptées n'est pas propre à nos contemporains.
      ("Parler comme une vache espagnole " pour "comme un basque l'espagnol ", " pommes de terre en robe de chambre " pour "en clef des champs ", etc.)
      Îl n'y a même pas l'excuse d'une plus belle euphonie qui l'emporterait sur le signifiant !

      Elie Arié

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    4. Correction : "pommes de terre en robe de chambre" au lieu de " en robe des champs "

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    5. Dommage : j'aimais beaucoup vos pommes de terre "en clef des champs" !

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  5. Oui, c'est probablemnt un essai de missile à l'ile du Levant qui a manqué sa cible mais pas la Caravelle.
    Ils ont aussi balancé un missile dans le jardin de Brigitte Bardot qui heureusement n'a pas explosé (le missile, pas Brigitte Bardot...)

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    1. À moins que la cible n'ait justement été la Caravelle, allez savoir : onoudipatou

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  6. On dirait que vous ne connaissez ni la psychogénéalogie ni la légendaire rancune corse.

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    1. Ah ! si l'appareil était bourré de Corses, c'est autre chose, en effet !

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  7. Si je me souviens bien, cet accident a eu lieu pendant une campagne de tirs de missiles a l’île du Levant. Secret défense levé, va y avoir des surprises!

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  8. Vous oubliez la légendaire longévité des corses.

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    1. Si elle est vraiment légendaire, c'est-à-dire irréelle, il n'y a rien à craindre.

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