vendredi 5 février 2016

Trop de notes, Monsieur Mozart !


Marcel Proust ayant fini par mourir, je suis passé de sa Correspondance à celle de Gustave Flaubert, lue déjà entre 1982 et 2007, à mesure que paraissait l'un ou l'autre des cinq volumes de la Pléiade qui la contiennent. Me voici rendu au début du deuxième tome, dont la majeure partie est constituée par les lettres à Louise Colet, écrites durant l'élaboration de Madame Bovary. Les diverses éditions de la Pléiade récentes (moins de quarante ans, en très gros) souffrent souvent d'une pléthore de notes, dans lesquelles ne s'étale à peu près rien d'autre que la cuistrerie de leurs auteurs qui, telles des verrues ou des boules de gui, aiment à croître aux dépens de leurs malheureux hôtes. M. Jean Bruneau, le maître d'œuvre de l'édition Flaubert, présente, lui, la particularité peu courante de se rendre importun à force de modestie : quand ses camarades d'appareil (critique) tiennent à avoir un avis sur toute chose et à le faire longuement savoir dans leurs excroissances éditoriales, M. Bruneau se donne régulièrement le scrupule de nous informer qu'il ne sait rien, interrompant ainsi notre lecture pour nous laisser ignorants comme devant. Un exemple ? Fort bien. 

Admettons que Flaubert écrive à Mme Colet quelque chose comme : « Hier, à Rouen, je suis tombé sur l'Unijambiste, que je n'avais pas vu depuis dix ans. » Ici, un appel de note. Aussitôt, on se précipite en fin de volume, avide d'apprendre qui se cache derrière le sobriquet ; et l'on tombe sur une ligne de M. Bruneau, rédigée à peu près en ces termes : « Je ne sais absolument pas quel personnage Flaubert désigne ainsi. » Ou encore, en cas de citation flaubertienne dans une lettre : « Je n'ai pas pu retrouver à quel poème appartient ce vers. » Les notes de ce types se comptent par nombreuses dizaines – elles ont tendance à m'agacer un peu.

Par un phénomène de compensation bien excusable, on sent M. Bruneau tout heureux, presque frétillant, lorsqu'il est assuré de quelque chose et peut nous en faire part, s'imaginant sans doute que son lecteur, quand il tourne une page, oublie instantanément tout ce pouvaient contenir les précédentes. Ainsi, dans sa lettre à Louise Colet datée du 25 septembre 1852, Flaubert écrit, au milieu d'un paragraphe : « Mais quand est-ce que j'aurai fini ce livre ? » Là, note ; on y va ; et on lit cette précision aussi capitale que laconique : « Madame Bovary ». Or, voilà déjà presque un an que Flaubert transpire “comme cent mille nègres” (l'expression est de lui, désolé…) sur ce roman-là, dont il parle longuement dans chaque lettre qu'il envoie à sa maîtresse. Mais M. Bruneau, lui, sait que son troupeau est parfois distrait, et qu'il se pourrait fort qu'il ait oublié que Flaubert, en 1852, n'écrit ni L'Éducation sentimentale, ni La Légende de saint Julien l'Hospitalier. Il reste au lecteur interrompu la consolation d'imaginer les rugissements de Gustave lui-même, s'il s'était vu infliger un traitement semblable.

34 commentaires:

  1. "Au dépend" ! Serait-ce ainsi que la nouvelle réforme recommande de l'écrire ?

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  2. Vous rendez-vous compte qu'en plein débat sur la réforme de l'orthographe, à laquelle je m'oppose, sur le blog du Merle Moqueur, à votre ami Jacques Etienne, vous avez écrit ci-dessus :

    -"Les diverses éditions de la Pléiade récentes (...) soufrent "
    -"aiment à croître au dépend de leurs malheureux hôtes"
    -"dans lesquelles ne s'étalent à peu près rien d'autre que la cuistrerie"

    Un coup de mou, ou de riesling ?

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    1. Ça va, ça va, les deux instit' : je corrige !

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  3. Flaubert, j'ai toujours eu du mal avec. Salammbô s'arrête pour moi après l'incipit. Ce qui suit me fut très indigeste. Pareil pour l'éducation sentimentale, peut-être les quelques premières pages. Mais je pense que cette indifférence à Flaubert m'a été transmise par une professeurE de Français absolument nulle qui dégoûtait plus qu'elle ne faisait aimer. Passons sur Flaubert et revenons aux notes.

    Sauf absolue nécessité, je ne lis pas celle qui sont en fin de livre car elles perturbent par trop la lecture, le rythme... Pourquoi d'ailleurs les notes ne sont-elles pas ce qu'elles devraient toujours être, càd des notes de bas de page.

    Éventuellement, on m'opposera la place, mais justement, faire tenir la précision qui enrichit la lecture sur un espace restreint contraint à la concision et à la synthèse. À bas les notes de fin d'ouvrage. Vive les notes de bas de page.

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    1. Je ne suis pas fou non plus de ce que j'appelle le Flaubert "peplum" (Salammbô, Hérodias, La Tentation de saint Antoine). En revanche, je place très haut L'Éducation sentimentale (ainsi que Saint Julien).

      Entièrement d'accord avec vous (et Dame Ariane, plus bas), quant aux notes de fin de volume.

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    2. Enfin quelqu'un pour oser dire qu'il trouve L'Éducation sentimentale indigeste ! On se sent moins seul !

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    3. Si ça peut achever de vous rassurer sur vous-même, Jean-François Revel aimait ironiser sur les gens qui plaçaient L'Éducation au-dessus de Madame Bovary (ce qui est mon cas et, je crois bien, celui de Marcel Proust également).

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  4. “comme cent mille nègres” (l'expression est de lui, désolé…)

    Depuis quand vous vous excusez...repentance, Mea Culpa et tout...tout se perd

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    1. C'était une façon de rendre à César…

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    2. Pas d'anachronismes : à l'époque de Flaubert, et même longtemps plus tard, le mot nègre n'avait aucune connotation péjorative ; voir le célèbre mot du général Mac-Mahon, visitant Saint-Cyr, au premier élève noir de cette grande école: " C'est vous, le nègre ? C'est très bien, continuez ".

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    3. Voilà ce qui s'appelle se vautrer ! Dans le jargon de Saint-Cyr, le mot nègre désignait le major d'une promotion. D'où le : «C'est bien, continuez comme ça» de Mac-Mahon, adressé à un élève officier parfaitement blanc.

      Dans le cas d'un véritable nègre, d'ailleurs, les propos de Mac-Mahon auraient été parfaitement absurdes et invraisemblables.

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    4. Bon, alors une autre, authentique et bien plus récente ( une trentaine d'années.)
      Après l'oral du concours de l'internat des hôpitaux de Paris, un candidat a demandé à un membre du jury pour savoir pourquoi il avait eu zéro ; réponse :" Allez voir Lenègre , c'est lui qui l'a exigé "(Lenègre était un grand cardiologue ); le candidat a alors été voir Turiaf, autre membre du jury, d'origine antillaise, et plus noir que blanc de peau.

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    5. Celle-ci est déjà plus crédible, en effet !

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    6. Notons que votre version, sur Mac-Mahon, est très contestée : il s'agirait d'une visite à l' Ecole Polytechnique, et non à Saint-Cyr; on a pu reconstituer la biographie du "nègre" en question :

      https://fr.wikipedia.org/wiki/Camille_Mortenol

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    7. Il reste qu'il est parfaitement invraisemblable que Mac Mahon (ou n'importe qui d'autre d'ailleurs) se soit adressé à un noir en lui demandant si c'était bien lui le nègre.

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  5. Dans mon édition de Colette, les Notes laissent entendre que le rosier cuisse de nymphe émue et le chat des chartreux n'existent pas, ou qu'il n'en a point été trouvé trace, alors qu'ils existent tous les deux

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    1. En revanche, le rosier chartreux et le chat cuisse de nymphe, eux…

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    2. "le rosier cuisse de nymphe émue"

      J'en ai un ! rose crème, et qui sent bon !

      J'aime beaucoup les lettres de Flaubert à Louise Colet. Ce serait niais si ce n'était pas si amoureux.

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    3. Pas plus que n'existent la rose "fesse de grognasse fouettée" ou le Chat Toyant. Ce qu'on peut regretter vus la richesse qu'on peut supposer à cette teinte comme à ce pelage.

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  6. Ah j'avais oublié ce " comme cent mille nègres" !

    Je n'ose à peine imaginer ce que deviendrait Flaubert aujourdhui. Sa prose en ferait rugir plus d'un, ses propos sur la démocratie surtout.

    En ce qui concerne les notes, je préfère qu'elles soient sur le bas de la page, cette gymnastique qui oblige à chaque fois d'aller à la fin du livre m'exaspère.
    Une chose encore, quand aujourdhui on lit le moindre article littéraire, il est de plus en plus fréquent de trouver des notes qui semblent s'adresser à une personne d'une autre planète, genre "Saint-Simon était un chroniqueur mondain de l'époque" ou bien Madame de Sévigné, une célèbre épistolière !

    Avec ça, nous voilà bien lotis, "ya pas à dire"

    Tiens, vous me donnez envie de reprendre la correspondance de Flaubert, un beau cadeau de mon père, peu relu en fait.
    Pour le moment je suis (re)plongée dans celle de Michel Ciry.

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    1. Mais il est quasiment centenaire, votre écrivain ! (Dont j'avoue, à ma courte honte, n'avoir jamais lu une ligne…)

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    2. Né en 1919, il a donc 96 ans et se porte comme un charme.

      D'abord musicien, puis graveur, il est surtout connu pour sa peinture.
      Très caustique, il sait envoyer de belles vacheries, tout ce que j'aime !
      Mais on ne peut le résumer à ça, sa lecture est passionnante si on s'intéresse à la vie artistique du XX ème siècle.

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    3. J'ai vu sur Amazon que plusieurs volumes de son journal étaient disponibles à prix raisonnables : conseilleriez-vous de commencer par un récent, ou plutôt par datant d'une vingtaine d'années (ou plus) ?

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    4. Le premier "Le temps des promesses" - 1942-1949, celui que le lis en ce moment est excellent; pour un jeune homme de 24, 25 ans il écrit vraiment bien.
      Sinon, vous pouvez le prendre n'importe quand (comme c'est souvent mon habitude) il est toujours intéressant.
      Hélas, son Journal n'est plus édité depuis 2011, faute d'éditeur. Michel Ciry n'a pas eu l'heur de plaire à ces messieurs, c'est le Renaud Camus du siècle dernier, dans un genre très différent bien sûr.

      Il évoque peu sa vie intime, mais parle de son travail, de celui des autres, car il était invité partout et connaissait tout le monde.
      Il vit à Varengeville, où je souhaite aller un jour, maintenant que je vis pas trop loin !

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  7. Je ne sais si j'ai l'aberlu (oui, moi aussi, je m'essaie à une réforme de l'orthographe) mais le sujet Flaubert, cent fois remis sur le métier, donne toujours aux commentaires ce même parfum de l'entre-soi !

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  8. Les notes en fin d'ouvrage me gonflent fortement aussi.
    D'ailleurs, il doit être bien con votre monsieur Bruneau, il n'avait qu'à foutre des liens hypertextes pour arranger tout le monde.

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  9. Tous les commentaires sont hors sujet sauf celui de FreeCasa. C'est mal.

    Je voulais laissais un commentaire presque hors sujet et j'avais honte dans ce havre de littérature. Mais non.

    Figurez-vous que nos documents professionnels, donc rédigés par des informaticiens, sont truffés de notes de bas de page (c'est aussi lié au fait que les informaticiens aiment bien utiliser les trucs de Word) tout aussi inutiles que "les vôtres". Dans 90% des cas, elles concernent des précisions qui pourraient être apportées dans le texte ou parce que le texte est mal rédigé et que l'auteur, plutôt que de refaire ses phrases, préfère les expliquer...

    Je suis presque le seul à ne quasiment jamais en faire (je le fais pour donner des précisions sans interêt autre que d'expliquer une incongruité, du genre : cette décision nous a été imposée par le Conseil de direction du 19 mars 1956).

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    1. On ne se méfie jamais assez des productions de ce funeste 19 mars-là.

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    2. Vous pourriez me remercier de vous mâcher les commentaires.

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    3. "Je voulais laissais"

      Voilà qui mériterait une explication dans une note en bas de page.

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  10. Je n'ai jamais réussi à lire Salammbô. Lorsque l'accent circonflexe sera ratiboisé, je ferai une nouvelle tentative: cela devrait être plus facile.

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