dimanche 7 juillet 2019

Léautaud et Gainsbourg connaissent la musique


Extrait du Journal littéraire de Paul Léautaud, en date du 13 juillet 1931 – qui tombait cette année-là un lundi. On retrouvera le passage en question dans le deuxième volume du Mercure de France, aux pages 812 et 813. Voici :

« Il y aurait un petit chapitre à écrire contre la musique, comme l'art le plus primitif, le plus sauvage, celui qui s'adresse le plus, pour ne pas dire uniquement, à nos sens, à notre instinct. L'origine de la musique est certainement l'homme primitif, tapant en cadence deux morceaux de bois l'un contre l'autre et gigotant en cadence avec ces frappements. Un enfant au bord de la mer, qui entend le bruit du roulement des vagues et cherche à l'imiter avec sa bouche : hou-hou, hou-hou… fait de la musique. C'est à la musique que le plus grand nombre, les parties les plus basses de la société sont le plus sensible. Il n'importe pas de savoir quelle musique. C'est de la musique, ce point suffit. Voyez partout le pullulement des phonographes ou des gramophones. A tous ces gens, l'idée ne serait pas venue d'avoir des livres, de se former une bibliothèque. La musique devenue possible à domicile, ils se sont jetés dessus et chaque soir se repaissent de ce vacarme sonore. Preuve que la musique s'adresse aux parties les plus primitives de notre être : je vais quelquefois dîner à Robinson, dans une guinguette. Un affreux gramophone doublé d'un haut-parleur jette sur les dîneurs les flots d'une musique basse et scandée, et je sens naître, sourdre en moi je ne sais quelle envie de me lever et de m'élancer à gigoter comme le dernier sauvage de la plus lointaine peuplade aux sons du tam-tam de sa tribu. Non, ce n'est pas l'intelligence, l'esprit, la faculté de méditation, les parties nobles de son être qu'atteint et que satisfait la musique, et ce n'est qu'un mot qu'elle est le premier des arts. De son plus bas degré à son plus haut elle n'est qu'un vacarme aux scandements duquel nous serions prêts à aller de sauts en sauts, sous une impulsion toute physique.

« Que vous soyez touchés par la musique des rues, celle des bastringues, celle de l'Opéra, celle de Wagner, celle de Debussy ou celle la plus dernière venue, c'est la partie nègre en nous qui est satisfaite, et la musique, quelle qu'elle soit, n'est qu'un bruit. Si bien un bruit, que la musique la plus récente est composée des bruits de l'usine, d'un chemin de fer, d'une foule, des cris d'une assemblée. Et ce que je dis ici de la musique se pourrait dire aussi de la danse : agitation toute physique, de satisfaction toute physique, dans tous les modes qu'elle revêt. On n'imagine pas un homme au cerveau pensant aimant à s'entourer du bruit d'une musique quelle qu'elle soit, ou se laissant aller à gigoter comme un pantin livré à on ne sait quelles ficelles. »

Il n'est évidemment pas anodin que ce texte ait été écrit au soir d'un 13 juillet, veille de Fête nationale, avec tout ce que cela suppose de sonores réjouissances populaires… et d'agacement chez l'homme épris de silence. Et l'on se prend à jubiler, à jubiler dans le vide hélas, en songeant à ce que pourrait écrire Léautaud si, par miracle, il avait vécu assez longtemps pour connaître nos démoniaques 21 juin post-modernes.

Laissons, en guise de bonus dominical, le mot de conclusion à Serge Gainsbourg :


7 commentaires:

  1. Pour illustrer votre billet, de Gainsbourg j'aurais choisi "Chez les yé-yé" qui me semble mieux adaptée aux propos de Léautaud.

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    1. Oui, enfin, les yé-yé à l'époque de Léautaud… Alors que des déménageurs de pianos et des charlestons, ça, il a connu !

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  2. C'est sur de tels sujets qu'on se rend compte à quel point jazzman manque ici !
    Mais pour en revenir à vous, il est surprenant pour ne pas dire stupide que vous ayez arrêté votre citation alors que le PLUS INTERESSANT était à venir, n'importe quel musicien vous le dirait.
    Ainsi me revient le souvenir de cet ami compositeur avec qui j'étais à New-York, qui un soir m'a entrainé vers la fenêtre grande ouverte sur la ville et m'a dit : "Écoute ! Un jour j'écrirai cette musique !"

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    1. Et c’est Debussy qui vous emmenait à l’école chez les sœurs ?

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    2. Sous le titre : "néantisation" (par le ridicule) de la chose rapportée.
      Si cela vous amuse...

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  3. "Vous me demandez si je connais le mot énergie ? Assurément je le connais et je peux même fixer l'époque de sa naissance : c'est depuis qu'on a des convulsions en entendant la musique."

    Madame du Deffand, extrait d'une lettre à la duchesse de Choiseul, 1779.

    Moi aussi je suis exaspérée par l'omniprésence de la "musique" ou plutôt du bruit, déversé par la radio qu'on met absolument partout : quand vous attendez à une station de métro, dans les bus, sur les parkings, même dans les halles lorsque vous faites vos courses... PARTOUT ! Faut qu'il y ait de "l'animation", ah ! c'est le grand mot. Occuper l'attention et les oreilles de tous par la saturation, toujours dans un but d'abrutissement et de décérébration générale, c'est surtout ça.

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  4. Puisque tout le monde semble très pris ailleurs, et a décidé de se désintéresser du sujet, voici donc ces quelques lignes auxquelles je tiens :

    "...Tous les bruits sont de la musique. On a vu en ce temps des musiciens mettre en musique, plutôt incorporer à la musique, les bruits d'un train roulant, d'une usine en action, d'une foule manifestant.
    Tous les bruits, qui tous ont un rythme, sont de la musique. Roulant dans un train, écoutez le bruit saccadé, répété par instants réguliers, du développement des roues. Il y a une cadence, u rythme. C'est de la musique."

    Et Léautaud ne croyait pas si bien dire !

    Quant à ce musicien qui n'était pas Debussy, je l'ai retrouvé sur YouTube :

    https://www.youtube.com/channel/UCn_09sMt7giH0MP43F79z_A

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