samedi 28 décembre 2019

Les bienfaits du paraître


Dans L"Immortalité, le dernier roman que Milan Kundera a écrit dans sa langue, l'un des personnages, Avenarius, se pose une question intéressante. Soit une femme aussi belle que célèbre, considérée par le monde entier comme la plus séduisante, la plus sexy, la plus etc. Si, dans un gigantesque sondage planétaire, on demandait à tous les les hommes ce qu'ils choisiraient entre : 1) passer une nuit d'amour avec elle, mais sans que personne n'en sache jamais rien, ou 2) parader à son bras dans tous les lieux en vue durant une journée entière, mais en sachant que tout rapport sexuel sera exclu, quelles seraient les réponses données, et dans quelle proportion ?

Ni Avenarius, ni Kundera lui-même ne se hasarde à répondre. Mais on peut tenter de le faire à leur place. Je crois que beaucoup d'hommes, sans doute même à une assez forte majorité, opteraient pour la nuit d'amour secrète. Du moins, c'est ce qu'ils prétendraient face au sondeur. Parce qu'ils verraient là une manière irréfutable d'affirmer deux choses : 1) qu'ils sont de vrais mâles, vraiment virils, vraiment amoureux des femmes ; 2) qu'ils méprisent l'esbroufe, qu'ils ne se soucient pas de paraître, qu'ils ne sont pas de ridicules petits coqs de village. Et je pense que, dans la foulée, pour donner par contraste encore plus de valeur à cet autoportrait rapidement tracé, chacun s'arrangerait pour laisser entendre que, à son avis, la majorité des hommes – c'est-à-dire de ses concurrents – préféreraient certainement s'exhiber au bras de la star plutôt que de la posséder réellement, trahissant par là une virilité peu assurée d'elle-même, ainsi qu'un souci exagéré de la gloriole. Et tout le monde ressortirait du sondage fort satisfait de soi-même.

Cependant, si l'on se place d'un strict point de vue utilitaire, stratégique, l'option de la nuit d'amour secrète me paraît mauvaise. En tout cas se retourner contre celui qui l'a choisie en pensant redorer le blason de sa virilité. Car enfin, même avec la femme la plus convoitée du monde, il s'est décidé pour une seule nuit. Laquelle peut en outre fort bien s'avérer lamentablement ratée, tourner au fiasco d'anthologie pour toutes sortes de raisons. Mais même si sa nuit est dans l'ensemble satisfaisante pour les sens et pour l'ego, une chose est certaine : elle ne se renouvellera pas. Point de lendemain, comme disait Vivant Denon.

À l'inverse, que va-t-il se passer pour l'homme qui, meilleur tacticien, aura délibérément privilégié le paraître, c'est-à-dire choisi de passer une journée dans tous les endroits en vue de la ville, amoureusement enlacé avec son symbole érotique planétaire ? Certes, il ne couchera pas avec. Mais, dès le lendemain, il va voir accourir vers lui des dizaines de femmes, irrésistiblement attirées par son prestige sexuel tout neuf, telle la limaille de fer par l'aimant fraîchement remagnétisé. Et plus il en viendra, plus son pouvoir d'amant-aimant se renforcera : il n'aura plus assez de nuits à lui pour combler – ou décevoir – toutes ces candidates, désireuses de s'emparer d'une partie du charme magique de l'homme qui a vu l'homme qui a vu l'ours. Alors que, loin de cette fête des sens perpétuelle, le malheureux ayant choisi la nuit d'amour secrète avec sa Marilyn, sa Marlène ou sa Greta aura depuis longtemps retrouvé la blême réalité de ses soirées télévisées et de ses masturbations vagues.

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La boutique est rouverte… mais les anonymes continueront d'en être impitoyablement expulsés, sans sommation ni motif.