jeudi 20 février 2020

Voyons voir


Il est des gens pour croire que certains esprits particulièrement conformés sont capables de prédire l'avenir. Il en est d'autres pour n'y pas croire, mais regrettant beaucoup que de telles visions ne soient pas possibles, car elles clarifieraient grandement l'obscur paysage temporel qui s'étend devant eux. 

Tous ont tort. Les premiers parce que, en effet, il est impossible de prédire l'avenir, de même qu'il est très difficile de modifier le passé. Quant aux seconds, ils ne se rendent pas compte que si même certaines personnes pouvaient leur révéler de façon certaine ce qui va leur arriver dans les années futures, cela n'éclairerait en rien leur chemin personnel ; peut-être même l'obscurcirait davantage. Prenons deux exemples concrets.

Commençons par le jeune baron d'Anthès, Georges-Charles de son prénom. Admettons que, vers 1835, une véritable voyante, connue pour ne se tromper jamais, ait annoncé à ce futur sénateur du Second Empire que son nom serait encore connu et cité dans la plupart des pays civilisés du monde au début du XXIe siècle. Assurément, ambitieux comme on peut l'être à 23 ans, le jeune Alsacien se serait rengorgé de fierté, s'imaginant une carrière politique et historique aussi éblouissante qu'exceptionnelle. Malheureusement pour lui, la dite carrière sera parfaitement grisâtre, celle d'un politicien sans la moindre envergure. Pourtant, sa voyante ne l'avait pas trompé : on parle encore de lui aujourd'hui (la preuve). Mais c'est parce que, deux ans après cette séance de divination, il allait tuer en duel Alexandre Sergueïevitch Pouchkine.

Faisons, si ce n'est pas trop vous demander, un bond en avant de près d'un siècle et demi. 

En l'année 1975, une autre voyante – peut-être une descendante de la première, allez savoir – prédit à un jeune bachelier d'Orléans, qui se rêve tantôt en Proust et tantôt en Balzac, qu'il va écrire et publier plus d'une centaine de romans, lesquels se vendront, tous titres confondus, à des millions d'exemplaires. On peut tenir pour assuré que, malgré un net surpoids, ce jeune crétin va se mettre à sauter au plafond d'allégresse. D'un côté il a raison de se réjouir, car la prédiction se révélera, un quart de siècle plus tard, scrupuleusement exacte. Et d'un autre côté non, car les livres en question seront des Brigade mondaine.

La morale de cela ? Il n'y en a pas. Enfin, pas à ma connaissance. On pourra éventuellement en tirer la conclusion qu'il faut être particulièrement neuneu pour s'intéresser à l'avenir, ce mirage des songe-creux. Mais c'est là une conclusion toute personnelle.

19 commentaires:

  1. Il manque un mot quelque part.
    Saurez-vous le retrouver ?

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  2. lesquels se vendront, tous titres confondus, à des millions d'exemplaires.

    Ben alors...
    Z'êtes riche !
    C'était combien votre pourcentage sur un exemplaire "Brigade Mondaine" vendu ?
    Je me souviens bien de cette collection mais à cette époque j'étais résolument San A.

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    1. J'étais payé "au fixe", hélas ! Mais enfin, ce n'était pas négligeable non plus. Il ne restait plus qu'à tout claquer au fur et à mesure ; ce que nous avons fait consciencieusement.

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    2. Très sage décision qui vous permet aujourd'hui de vous épargner l'appel téléphonique mielleux de votre conseiller bancaire souhaitant vous entretenir des nombreuses possibilités offertes par les excellent s "produits financiers" que son établissement tient absolument à vous porposer - quand pouvons nous nous rencontrer je vous prie, ce jeudi 11h ou plutôt mardi 14h?
      Vous avez bien fait.

      Ce qui me rappelle ce superbe mot de Edna St Vincent Millay, ffiché sur la porte d'un mien ami :

      My candle burns at both ends.
      It will not last the whole night,
      but ah my foes, and oh, my friends,
      it gives a lovely light.

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  3. San A. qui lui aussi avait un nègre d'ailleurs. Et comme j'étais un peu devenu expert en quelque sorte, je le repérais dès les premières pages...

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  4. Et si on m'avait dit il y a douze ans qu'un écrivain célèbre allait perdre son permis quelques mois tard après une cuite avec moi, cela ne m'aurait pas empêché de boire.

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    1. Ah tiens !
      J'ai ce point commun avec lui ! Pas d'écrire des bouquins mais d'avoir perdu mon permis à peu près à la même époque en sortant du Pied de Cochon avec un ami et quelques prunes de trop !
      Ça m'avait valu en prime de découvrir le confort des cellules du commissariat du 9ème ainsi que la faune qui les fréquente...

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    2. Moi, cette fois-là, j'ai fini la nuit dans un commissariat douillettement niché au creux de l'A 14, entre Saint-Germain et Poissy. Moment assez agréable et comique, d'ailleurs. L'un des flics présents révisait un examen en vue de monter en grade et se plaignait de la difficulté des questions de "culture générale" posées dans son manuel de révision. Par curiosité, je lui ai demandé de m'en poser quelques-unes… et je répondais à toutes sans la moindre hésitation (elles étaient plutôt enfantines, je dois dire). Les autres flics étaient sciés.

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  5. Une voyante me dit que je serais marié et père de 4 enfants, un seul problème, c'était déjà fait.
    Bonne journée.

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    1. Oui, les gens qui prédisent le passé sont nettement plus nombreux…

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  6. Vous êtes beaucoup trop modeste, Parrain !
    Je viens encore d'ouvrir au hasard "Les filles du Château" que vous m'aviez adressé naguère. Je suis persuadée que sous peu, un de nos savants sociologues viendra nous expliquer que la génération complète de ces petits branleurs qui nous gouvernent, ce n'est ni dans Marivaux, ni dans Stendhal qu'ils ont appris à dessiner leur carte du tendre, mais bien en lisant vos Brigade Mondaine en cachette de leurs sales bourgeois de parents !

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    1. Le pire c'est que c'est possible !

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    2. Mais, tant qu'à faire, j'aurais préféré passer à la postérité pour avoir tuer en duel Bernard-Henry Lévy ou Philippe Sollers. Enfin, un grand écrivain, quoi…

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    3. Plutôt que de tuer la conjugaison du participe passé de "tuer" pour devenir un grand écrivain ?

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  7. Monsieur,
    Vous nous dites qu'il est impossible de prédire l'avenir de même qu'il est difficile de modifier le passé. J'apprécie le choix de vos adjectifs. Il me semble en effet impossible de prédire sérieusement l'avenir mis à part pour quelques propriétés physiques simples. Mais si il est difficile de modifier le passé, la chose n'est pas impossible laissez vous entendre et en effet et d'aucuns ont eu de belles réussites en la matière. Le moyen âge est ainsi devenu une période épouvantable, la révolution française un moment d'allégresse partagé par tous, et la colonisation une "faute de la république". Moi même, je m'emploie régulièrement à modifier mon passé, à élaguer tous les moments pénibles qu'il a comporté pour ne retenir que les moments de grâce et ainsi m'assurer que si ce n'était pas toujours mieux avant, c'est bien pire aujourd'hui.

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    1. Il y a une différence, il me semble, entre modifier la vision que nous avons du passé et modifier ce passé lui-même…

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  8. Acte manqué ou volontaire de votre part, cependant la réalité historique colle à votre billet. Un soir de beuverie entre amis (l'histoire ne dit pas s'il avait perdu des points pour mener sa troïka ce qui expliquerait pourquoi il avait eu besoin de témoins), une cartomancienne lui avait prédit la gloire et une longue vie pourvu qu’il sache éviter vers l’âge de 37 ans le grand danger représenté par un homme en blanc. L'histoire démontrera que ce n'était pas le leshy mais ce goujat de Georges-Charles.

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