mercredi 7 novembre 2018

Je me suis souvenu du 11 avril 1975


Il aura fallu près de sept cents pages à Alexandre Issaïévitch Soljénitsyne pour se faire expulser d'URSS, mais enfin, ça y est : depuis ce matin, entre six et sept, le voici en Europe de l'Ouest. Et parce que l'épisode est très brièvement évoqué, je me suis souvenu de l'avoir vu en direct à la télévision française, lors de son passage à Apostrophes du 11 avril 1975 (j'avais bien entendu oublié la date, mais j'aurais en effet situé la chose cette année-là, ou peut-être à la fin de 1974). 

Je me suis souvenu surtout de la honte ressentie alors par le jeune homme que j'étais, en voyant Jean d'Ormesson et Jean Daniel, invités là on se demande encore pourquoi, se mettre à se chamailler comme des gamins et… mais non, l'image est encore trop noble pour eux, en la circonstance : ils étaient, ces deux pontes des lettres et du journalisme, telles deux punaises minuscules se livrant à un simulacre de combat d'antennes, sans s'apercevoir qu'ils se trouvaient juste sous la semelle d'un géant, qui aurait pu les écraser dans la seconde (mais alors : quelle humeur visqueuse aurions-nous vu se répandre ?), mais qui s'est contenté, durant le temps que dura cette picrocholine escarmouche parisienne, d'observer les deux blattes sans rien dire, avec un sourire où le mépris le disputait à l'indulgence et à la pitié, le tout rehaussé quand même par un pétillement d'ironie. Je me souviens aussi qu'à un moment, sans doute un peu gêné de l'exhibition de ses cafardeux invités, Pivot a tenté de vaguement s'excuser pour eux auprès du colosse russe impassible. Et que celui-ci lui a répondu quelque chose comme : « Ce n'est rien, j'ai l'habitude de ce genre de choses… » À moins, bien sûr, que ma mémoire ne me trahisse.

Je me souviens finalement que, quelques années plus tard, consacrant un autre numéro d'Apostrophes à Soljénitsyne dans sa maison du Vermont, Pivot eut la prudente sagesse de n'emmener avec lui ni d'Ormesson, ni Daniel, ni personne. On finit toujours par s'habituer plus ou moins aux parasites chitineux qui galopent dans la cuisine et nichent dans les placards à provisions ; mais de là à les emporter avec soi en voyage, il y a des limites.

27 commentaires:

  1. Vous vous souvenez, vous vous souvenez…, c'est bien joli, mais moi, je ne me souviens pas !
    Pourtant je suis sûre d'avoir vu cette émission, puisque je n'en ratais aucune. Aussi je trouve qu'il eût été élégant de votre part de nous mettre cette émission en lien, ne serait-ce que pour que notre mémoire défaillante ait une chance de se hisser à la hauteur de la vôtre !

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    1. Vous êtes une grande fille, vous allez nous trouver ça toute seule…

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    2. Vous mettez le doigt sur un drame moderne : il y a tant de choses que les grandes filles savent faire toutes seules, mais qu'elles auraient néanmoins du plaisir à ce que les messieurs le fassent pour elles !

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    3. Voici l'épisode en question ( c'est donc si difficile de taper sur google "Apostrophes 11 avril 1975 " ? )

      https://www.youtube.com/watch?v=q5ZBKIpxn3o

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    4. Galant homme, vrai gentleman, vous auriez pu ajouter pour Madame Mildred un petit know how sur le copier-coller de vos références si aimablement fournies...

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    5. Merci au Dr. Arié !

      Non, Barbara, c'eût été parfaitement inutile car je fais partie de ces femmes qui n'ont pas "l'esprit beaucoup plus grand qu'un dé à coudre" !

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    6. « je fais partie de ces femmes qui n'ont pas "l'esprit beaucoup plus grand qu'un dé à coudre" ! »

      Plaignez-vous : cela représente plus du double que ce dont dispose un blogueur de gauche de modèle standard !

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    7. Ce que je trouve épatant avec Barbara, c'est qu'elle arrive à donner l'impression que c'est involontaire, alors que c'est involontaire.

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    8. Pour changer de l'humour facile, je tiens à ajouter cette fois-ci avec le plus grand sérieux, que j'ai beaucoup de considération pour Madame Mildred, son érudition et ses traits d'esprit raffinés...

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  2. "colosse russe" il y a au moins quatre s là-dedans?

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    1. J'ai écrit “colosse russe impassible” : cela fait six s…

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  3. Je me souviens-enfin, pas sur l'instant télévisé: j'étais trop jeune-je me souviens,dis-je, de cette ridicule et interminable prise de bec entre d'Ormesson et Daniel.
    Surtout Jean Daniel,aussi ampoulé que ses éditoriaux précieux et filandreux,qu'il pondait en première page de son cher Obs'...

    Vendémiaire.

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  4. Le profil de gauche n’est pas celui de Céline ??? Ah mince alors….

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  5. Je n'aurais pas osé l'écrire, mais je le pense aussi fort que vous.
    Souvenir d'une envie de ficher des baffes.
    Hélène dici

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  6. Je me souviens de Soljénitsyne souriant et tentant de mettre fin à cette prise de bec d'Ormesson/Daniel :" Messieurs (Gospoda) , enfin, je vous en prie ! "

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  7. J'étais trop jeune en 75 pour voir ce type de programme. En revanche, je me souviens très bien de l'émission dans le Vermont et de la très forte impression qu'elle a fait à l'adolescent que j'étais. J'y pense chaque fois que Soljénitsyne est évoqué.

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  8. Un autre petit bout ici, où nos deux cloportes se font plus discrets.

    Alain

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  9. Je me suis souvenu surtout de la honte ressentie alors par le jeune homme que j'étais, en voyant Jean d'Ormesson et Jean Daniel, invités là on se demande encore pourquoi, se mettre à se chamailler comme des gamins
    Et voilà, on leur sert une chutzpah 12 ans d'âge en fût de chêne, et ils recrachent ça comme de la piquette...
    J'ai épluché les commentaires sous la vidéo, presque tous vous donnent raison (les niais), mais j'ai déniché une perle d'un certain Bruno Carlier :
    Pour tout militant de la liberté, la critique du Goulag va de pair avec la critique du capitalisme, autre forme d'oppression de l'homme par l'homme. Le fait que le communisme stalinien se soit rendu coupable de multiples atteintes aux droits de l"homme ne fait pas de l'occident un paradis, où tout serait bon dans le meilleur des mondes (même si on ajoute l'adjectif possible) ... Guerres coloniales, néo-esclavagisme, famines, analphabétisme, sont encore le lot quotidien de millions d'être humains dans ce beau système libéral d'économie de marché organisé par l'occident. Jean Daniel a raison de s'insurger contre le rideau de fumée que d'Ormesson - en faux Candide orienté - jette sur cette réalité. Rien à voir avec un prétendu nombrilisme bien au contraire.

    Alors, on fait moins le malin, hein ?

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    1. Je dois reconnaître que vous avez déniché une perle !

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    2. jazzman, le dénicheur !

      https://www.youtube.com/watch?v=J8SqYpPd-NU

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    3. Trop fort ! Georgette Plana, il fallait oser le faire…
      "Il était rusé comme une fouine" : suivez mon regard !

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  10. Bon, maintenant qu'on a bien rigolé, j'avoue que ces histoires d'écrivains dissidents m'ont toujours parues très suspectes.
    D'abord, certains se demandent ce que Jean Daniel et Jean d'Ormesson faisaient sur le plateau. Il fallait bien respecter le quota de juifs (90% sauf erreur) comme dans toute émission de TV juteuse, et il fallait aussi prévoir les risques de dérapage qui étaient connus. En fait les risques étaient très faibles puisque Soljénitsyne attendra encore une bonne vingtaine d'années pour déraper avec Deux siecles ensemble.
    Un commentateur Gouxien a déclaré c'est avec son stylo qu'il a ébranlé le monde(communiste). Ah bon. J'ai lu d'autres hypothèses pas moins vraisemblables sur l'effondrement de l'URSS, mais nous sommes sur un blog judéo-littéraire, alors je m'abstiendrai.
    Dans la vidéo proposée par Alain Jacques, Jean d'Ormesson pose la grande question que tout le monde se pose aussi mais comment avez-vous développé vos extraordinaires faucultés mémorielles, saperlipopette. Il est vrai que l'aspect mémoriel intéresse particulièrment la communauté, mais je me demande si la majorité des goyim ne s'en contre-pignole pas à deux mains.
    Bon prince, Soljénitsyne se fend d'une anecdote à propos d'une fouille au corps pour le délester de ses petits papiers, mais il omet de nous parler du stylo-bille, problème qu'il partage pourtant avec Anne Frank. Dommage. Encore un domaine où les filles sont avantagées...

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    1. Votre cas commencerait presque à devenir inquiétant, vous savez ?

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    2. Euh...bon...certains passages sont à prendre aux deuxième degré, voire plus si entente. Mais on ne serait peut-être pas d'accord sur leur découpage...

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    3. J'aurais pu ajouter également qu'une partie du journal d'Anne Frank a été écrite au stylo-bille, qui ne sera inventé que plusieurs années après sa mort, ce qui fait que le stylo-bille d'Anne Frank est un running-gag dans certains milieux.

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    4. Ce que je trouve épatant chez jazzman, c'est qu'il arrive à donner l'impression que c'est volontaire, alors que c'est volontaire.

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    5. Meuh non,trombone bouché à l'émeri,c'est Soljénitsyne lui même qui m'a révélé qu'il avait utilisé un stylo-bille,crayon,plume d'oie et fusil à bouchon lui ayant été confisqués à l'entrée.

      Vous êtes sûr que d'Ormesson en était lui aussi?
      Je me disais aussi! ça devait venir du nez: il m'a toujours paru louche...

      Vendémiaire.

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