vendredi 7 décembre 2018

Nathalie a bien travaillé


Ce fut l'un des plus gros succès de la chanson française, en cette belle année 1964 : Nathalie, de l'immortel Gilbert Bécaud. Les âmes naïves de cette époque y ont vu l'histoire d'une brève mais flamboyante passion, vécue au cœur de la Russie éternelle.

Alors qu'il ne s'agissait que d'une coucherie programmée par les Organes, entre un Occidental un peu niais et un indicateur du KGB.

N'importe quelle personne ayant une connaissance même très approximative de l'URSS vous le confirmera sans une ombre d'hésitation : tout guide ou interprète amené à être en contact avec des étrangers, spécialement des Occidentaux, travaillait obligatoirement pour le KGB ; pas forcément comme membre à part entière, en tant que salarié, mais au minimum comme informateur “bénévole” (et légèrement contraint). 

Cela posé, entrons un peu dans le détail, en suivant vers à vers ce merveilleux texte, tombé de la plume de Pierre Delanoë (lequel n'avait rien à voir avec le Bertrand de sinistre mémoire). La ballade commence ainsi :

La Place rouge était vide
Devant moi marchait Nathalie
Il avait un joli nom mon guide
Nathalie

Déjà, premier étonnement : pourquoi le guide marche-t-il devant le brave petit Français à qui il est censé fournir des explications sur ce qu'il découvre ? La réponse va de soi : cette Nathalie-là cherche d'emblée, par le spectacle de ses jambes et les ondulations de sa croupe, à émoustiller sa proie et, ce faisant, à amoindrir ses défenses intellectuelles.

Remarque annexe : le troisième vers trahit son époque, avec ce genre masculin incongru : aujourd'hui, un parolier scrupuleusement paritaire écrirait sans coup férir quelque chose comme : Elle avait un joli nom ma guidesse ; ce qui empêcherait la Place rouge d'être vide, à cause de la rime. Mais poursuivons. Que fait Nathalie, par ce beau dimanche enneigé (c'est dit dans le deuxième couplet) ? Fait-elle à son aimable touriste un bref historique des monuments qu'il voit ? Non point :

Elle parlait en phrases sobres
De la révolution d'octobre

Nous y sommes : après avoir fait tomber les “défenses immunitaires” du pigeon qu'on lui a confié, en tortillant des hanches devant lui, elle commence sans tarder son bourrage de crâne idéologique. Cependant, comme ils ne se connaissent pas encore bien, elle y va piano, “en phrases sobres” : ce résidu de l'aliénation bourgeoise ne bande encore qu'à moitié, il pourrait regimber. Il va donc falloir passer à la vitesse supérieure, en sollicitant tous ses sens et en amoindrissant encore une lucidité déjà bien vacillante. C'est en effet ce à quoi s'emploie notre sémillante Kagébiste, après avoir sacrifié au rite innocent du chocolat de chez Pouchkine, dont on se demande ce qu'il vient ficher là, sinon rimer avec le tombeau de Lénine. (J'imagine qu'ils auraient pu tout aussi bien aller prendre le thé chez Lermontov, après avoir vu le tombeau d'Oulianov.) Donc, Nathalie enclenche le turbo :

Dans sa chambre à l´université
Une bande d´étudiants
L'attendait impatiemment
On a ri, on a beaucoup parlé
Ils voulaient tout savoir 

Des étudiants ? Des vrais ? Difficile à croire : sachant mieux que personne que leur “amie” Nathalie est en liaison avec le KGB de par son travail de guide-interprète, comment auraient-il la naïveté invraisemblable, pour ne pas dire l'inconscience, de rencontrer un Occidental en sa présence ? Le plus probable est donc que, eux aussi, sont en lien direct avec les Organes, c'est-à-dire le KGB ou l'une de ses annexes. C'est d'ailleurs ce que semble vouloir nous faire comprendre le dernier des vers que l'on vient de citer : Ils voulaient tout savoir. Ben voyons… Nous avons du reste une preuve supplémentaire, et encore plus probante, de l'appartenance de ces “étudiants” aux Organes, quelques vers plus loin :

Et puis ils ont débouché
En riant à l´avance
Du champagne de France 
Et l'on a dansé

QUI, dans un pays communiste digne de ce nom, a la possibilité de se procurer du “champagne de France” ? N'importe quel Russe ayant connu l'Union soviétique vous répondra. Si nous avions affaire à de simples étudiants, ils se torchonneraient à la vodka frelatée en avalant quelques rondelles de concombre, et s'écrouleraient demi-morts au bout d'une petite heure. Donc, là encore, nous sommes en présence d'indicateurs – volontaires ou contraints, peu importe – qui tentent de saouler leur gibier, afin de “tout savoir”. Mais comme leur pêche aux renseignements ne doit pas être entièrement satisfaisante, on décide soudain d'abattre l'atout maître :

Et quand la chambre fut vide
Tous les amis étaient partis
Je suis resté seul avec mon guide
Nathalie

Plus question de phrases sobres
Ni de révolution d´octobre
On n´en était plus là 

 En effet, il est temps d'en finir : Nathalie devient Mata-Hari et, comme on l'y a sans doute fortement encouragée dans les locaux de la Loubianka, elle paie de sa personne, malgré le peu de désir que lui inspire sans doute ce pauvre Français puant l'alcool et la vieille transpiration (il a bu et dansé, je vous le rappelle), espérant recueillir, après la turlute caucasienne et la brouette biélorusse, d'ultimes confidences sur l'oreiller. Quant à Gilbert (appelons-le ainsi : je trouve que Bécaud avait ce sourire à la fois niais et fat qui convient tout à fait à son personnage), quant à Gilbert, donc, sûr que son charme naturel a suffi à mettre sur le dos sa petite colombe des steppes, il n'en doute pas une seconde :

Que ma vie me semble vide
Mais je sais qu´un jour à Paris
C'est moi qui lui servirai de guide
Nathalie, Nathalie

Car, bien entendu, à l'ère khrouchtchevo-brejnevienne, toutes les étudiantes soviétiques obtenaient leur visa pour Paris sur un simple claquement de doigts. Il aura déjà bien de la chance, ce pauvre Gilbert, si ses ébats avec cette redoutable pouffiasse n'ont pas été filmés et s'il ne se retrouve pas, victime d'un impeccable chantage, obligé de trahir son pays, au risque d'aller ensuite croupir dans les geôles de la République gaulliforme.

Mais le disque s'est fort bien vendu : on était d'indécrottables romantiques, en 1964.

38 commentaires:

  1. Magnifique ! A une exception près. A la place de : "mettre sur le dos sa petite colombe des steppes", ce qui pue le "bourgeois", j'aurais dit : "mettre à quatre pattes" ce qui sent bon le révolutionnaire progressiste.

    RépondreSupprimer
  2. Précision historique: il n'y avait pas de Café Pouchkine à Moscou au temps de Gilbert Bécaud. La réalité a suivi la chanson: https://cafe-pushkin.ru/fr/histoire/

    Et à présent, il y a aussi un Café Pouchkine à Paris, tout près de la Madeleine.

    RépondreSupprimer
  3. Romantiques, non pas forcément, en 1964 le bon peuple de France adorait l'URSS comme la majorité de ses "élites intellectuelles".
    Aujourd'hui, on a même le Staline du pauvre : Mélenchon, deuxième personnalité préférée des Français après le Hulot. On pourrait en faire une chanson. Mais qui tiendrais le rôle de Nathalie ?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. En 1964, le bon peuple votait en majorité pour de Gaulle et ses candidats : ils ne devaient donc adorer l'URSS qu'assez modérément.

      Supprimer
    2. 1964, c'est juste 4 ans avant 1968, le PCF devait être systématiquement à 25% de l'électorat et les français ne sont pas à une schizophrénie près. Aujourd'hui il adorent Hulot, mais détestent ses taxes

      Supprimer
  4. C'est incroyable comment cette idée morte qu'est le communisme vous fascine encore...
    Belle explication de texte toutefois, je n'avais jamais envisagé Nathalie de cette façon.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Malheureusement, ce n'est pas une idée morte.

      D'autre part : moi non plus, avant hier, je n'avais jamais envisagé la chanson sous cet angle : je crains que Soljénitsyne et son Archipel n'aient une bizarre influence sur moi…

      Supprimer
  5. Hilarant.
    Et vous réussissez à rendre Nathalie beaucoup plus attirante qu'elle ne l'est dans la chanson. Enfin une explication de texte justifiée !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'espère que la note comptera pour le bac de français…

      Supprimer
  6. Votre explication de texte est excellente mais incomplète. Que dire de "Moscou, les plaines d'Ukraine et les Champs Elysées, on a tout mélangé" ? Confusion mentale due à l'alcool ou reflet de l'ambition russe d'annexer la France et de défiler sur la plus belle avenue du monde ?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. En effet, je me suis montré incomplet. Mais c'est que je ne voulais pas accabler nos camarades collectivistes…

      Cela dit, je pense mériter un grand procès public car, d'une certaine façon, j'ai bel et bien trahi les attentes du prolétariat mondial.

      Supprimer
  7. Mais que j'ai ri 🤣🤣🤣🤣
    Et pourtant j'adore les chansons de Bécaud, elles sont peu foldingo ... tout ce que j'aime.
    Hélène dici

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C'est votre côté "stalinien festif"…

      Supprimer
    2. Il y a toujours une part de "bon" dans l'être humain (même si elle est extrêmement bien cachêe).
      Bien, je crois qu'à partir de désormais jusqu'à dorsénavant (San Antonio) on va encore plus m'aimer.😬😬😬
      здоровье !!!

      Hélène dici

      Supprimer
    3. "ou" bien sûr et je dois dire aussi que la musique donnait une résonance qui effaçait la platitude des paroles... Mais c'est vieux (comme nous) tout ça. Concentrons nous sur le don d'organe qui, contrairement aux idées reçues, concerne les valeureux sexagénaires et demi que nous sommes! Evidemment faudra trier et se méfier de ne pas transplanter du Chablis premier crue "Montée de Tonnerre" ou ,plus humblement ,du Vacqueyras qui tâche et embrume...

      Supprimer
    4. Ah, merde ! En parlant d'«organes», j'aurais bien dû me douter que j'allais vous attirer par ici…

      Supprimer
  8. Je trouve qu'avec la turlute caucasienne et la brouette biélorusse,vous frisez le graveleux.
    Vous avez négligé d'y ajouter une autre spécialité ouzbek: la cravate de notaire...

    Vendémiaire.




    Vendémiaire.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Il y avait encore des notaires, en Russie soviétique ?

      Supprimer
    2. Vous,alors!
      La branlette sibérienne, si vous préférez...

      Vendémiaire.

      Supprimer
  9. Si vous voulez voir la Nathalie en question :

    http://kalinareynier.wixsite.com/coup-de-coeur/single-post/2014/04/03/%C2%AB-Nathalie-%C2%BB-AU-CAF%C3%89-POUCHKINE

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Toujours en retard d'un wagon stolipyne, Monsieur Arié ! Votre scopitone est celui que j'ai mis gentiment en lien dès la première ligne de mon billet…

      Supprimer
    2. C’est vrai qu’une fois oté la moujik, ne reste plus qu’une grosse cosaque blonde...

      Supprimer
    3. Parce que, maintenant,il faut regarder les billets avant de les commenter? Drôle de blog...

      Supprimer
    4. J'admets être parfois d'une exigence à peine supportable…

      Supprimer
  10. "du champagne de France"? On ne pouvait certes pas s'en procurer au Goum! Cela confirme qu'on avait affaire à des membres de la nomenklatura.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Il n'y avait jamais rien au Goum,à part des sardines portugaises (après la révolution des oeillets); mais autant de vrai champagne et de caviar dans les magasins réservés aux touristes et aux membres de la nomenklatura.

      Supprimer
  11. "La Place rouge était vide"; eût-elle été noire de monde que c'eût été un oxymore...

    RépondreSupprimer
  12. Non c'est pas possible, je ne peux pas vous laissez dire que que " que Bécaud avait ce sourire à la fois niais et fat qui convient tout à fait à son personnage".
    C'était une excellent compositeur et interprète, et il jouait parfaitement les textes de sesl chansons.
    Vous ne l'avez pas vu chanter "la vente aux enchère, l'absent, et maintenant etc".

    Il était bien mieux que ce que vous laissez entendre
    L'alcool l'a lessivé, c'est tout.
    Hélène dici

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. « Non c'est pas possible, je ne peux pas vous laissez dire que que " que Bécaud avait ce sourire à la fois niais et fat qui convient tout à fait à son personnage". »

      Et vous comptez m'en empêcher comment ?

      Supprimer
    2. "Et vous comptez m'en empêcher comment ?"

      Par la magie vaudou.👻👻👻
      Hélène dici

      Supprimer
  13. Décortiquage magistral. J'ai toujours trouvé cette image d'étudiants soviétiques se payant du champagne tout à fait invraisemblable.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Sauf si le KGB leur a ouvert pour l'occasion une "ligne de crédit"…

      Supprimer
  14. Les Français ont poussé le romantisme assez loin à en juger par le nombre de petites "Nathalie" qui ont fleuri dans le paysage à cette époque.

    RépondreSupprimer
  15. Le lien du Dr. Arié ne marchant pas, j'ai cherché la photo de Nathalie et l'ai trouvée.

    RépondreSupprimer

Les commentaires anonymes seront systématiquement supprimés, quel que puisse être leur contenu, voire leur intérêt.