dimanche 27 janvier 2019

La devanture de Monsieur Angelo


Il y avait un des Charlots qui s'appelait comme ça : Rinaldi ; mais le nôtre n'en est évidemment pas un : il siège à l'Académie. Il a écrit un certain nombre de romans dont je me suis fait la promesse, jadis, de ne jamais lire une ligne, du jour où j'ai découvert sa réponse à un journaliste en mal en d'inspiration et de talent, qui avait demandé à un certain nombre de plumitifs locaux dans quelle tenue ils écrivaient ; réponse de l'Angelo : « En costume, gilet et cravate, par respect pour la langue française. » Avec le recul, je me demande si ce n'était pas de l'humour ; toujours est-il que, à ce jour, ma promesse a été tenue.

J'ai cru pouvoir y faire une entorse – à peine une entorse : une foulure, une vague luxation –, en achetant Service de presse, le volumineux recueil de ses chroniques littéraires de L'Express, parue entre 1976 et 1998, dont je viens d'avaler les deux cent cinquante premières pages, ce qui m'a conduit jusqu'en 1985, année où le socialisme mitterrandien continuait à faire rage, mais où la démence sociétale ne s'exprimait encore qu'à bas bruit. Que peut-on dire de M. Angelo Rinaldi ? On peut déjà dire qu'il n'est pas Bernard Frank, et que ce n'est pas la phrase ampoulée, parfois embarrassée d'elle-même, de ces chroniques, ce genre “m'as-tu-vu-quand-j'écris”, qui va me donner envie de rompre ma promesse et de me précipiter vers ses romans. Le lecteur, souvent impatienté, a envie de lui dire et redire : « Angelo, arrête de te tenir aussi droit, desserre-moi cette maudite cravate et tâche d'écrire simplement ce que tu as à nous dire ! »

Car voici un homme qui a des choses à nous dire ; c'est même pour cela que, passé le premier agacement devant ses paragraphes qui abusent du droit d'être profus, on persiste dans sa lecture, qu'on savoure avec une délectation grandissante ces petits gâteaux qu'il nous sert, un peu trop surchargés en arabesques de chantilly mais de haute saveur. M. Rinaldi sait lire, il connaît les bons auteurs ; plus amusant, il sait aussi très bien reconnaître les mauvais, les poussés du col, les gonflés à l'hélium. Et, bien entendu, il nous met aisément dans sa poche, dès lors qu'il se trouve d'accord avec nous pour saluer celui-ci ou piétiner celui-là ; ce qui, à la grande satisfaction vaniteuse du lecteur, se produit relativement souvent.

La lecture de ces chroniques, qui furent hebdomadaires puisque leur support l'était, leur lecture a cependant un effet collatéral pouvant à la longue s'avérer économiquement dommageable :  M. Rinaldi étant largement plus cultivé qu'on l'est soi-même (mais c'est normal, il est aussi nettement plus vieux : on a encore le temps de se rattraper, on l'aura à l'usure…), ce sont des légions (ou plus modestement des cohortes) d'écrivains jamais lus, voire tout à fait inconnus, qui déboulent d'entre les pages, se transformant aussitôt en irrésistibles tentations d'achat. Comment ? Vous dites ? Purdy ? James Purdy ? Un Américain ? Romancier ? Ah ! mais il me le faut  ! Comment ai-je pu vivre aussi longtemps sans lire Les Œuvres d'Eustace de James Purdy ? C'est à n'y pas croire… Et Edmund Wilson donc ! Pourquoi diable personne ne m'a-t-il jamais enjoint d'ouvrir ses Mémoires du comté d'Hécate ? Réparons l'oubli, réparons ! Et il y a les grands anciens qui reparaissent, les perruqués et les poudrés. Quoi ? Qu'apprends-je ? Le cardinal de Bernis, que l'on vient tout juste de croiser chez Casanova, il aurait écrit des mémoires et on ne m'aurait rien dit ? Pareil pour l'abbé de Choisy ? C'est un peu fort, tout de même ! Allez, hop : tout le monde dans le panier Amazon ! et on se serre un peu, pour ceux qui ne vont pas manquer d'arriver ensuite.

Le résultat est que son osier ventru gémit de partout, à ce bon panier Amazon. Ils ont vu trop petit, les dirigeants de la méchante firme capitaliste, avec leur panier : je réclame d'urgence une cantine Amazon ! Une brouette Amazon ! Que dis-je : une benne Amazon ! Heureusement, on peut le vider régulièrement, ce panier en voie d'explosion ; il y a deux manières pour cela. La première consiste à acheter ce qu'on y a déposé au fur et à mesure des nouveaux arrivages ; la seconde, à faire glisser les livres convoités vers ce que nous nommerons le garde-meuble Amazon, et qu'ils appellent, eux : “mettre de côté”. On ne me croira peut-être pas, mais comme je suis un homme de grande raison, depuis hier je ne cesse de mettre de côté ; c'est évidemment pour mieux dépenser plus tard, lorsque la bienveillante Carte dorée aura sauté de ce mois-ci dans le suivant. À moins que, d'ici là, l'envie me soit passée et que je décide de renvoyer à M. Rinaldi ses invendus.

40 commentaires:

  1. Ouyouyouye, je me noie.

    Déjà ne pas connaître Mr Rinaldi est un handicap pour accrocher à ce billet, mais quand on arrive aux écrivains que même l'auteur de ce billet ne connaît pas, il faudrait se rappeler cette citation "le coeur à ses raisons que la raison ne connaît pas" pour ne pas décrocher.

    J'aime bien Didier Goux, ma raison tient la route, et malgré cela .....😬🙄🤔
    Hélène dici

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    1. C'est un billet pour happy few. D'ailleurs, vous voyez : il n'y a que vous et moi…

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    2. Voilà.
      En plus le monsieur a une tête à claques.

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    3. On avait dit : pas le physique, bordel !

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    4. Fewtez vous de moi ! Je ne dirai rien ... 😉
      Hélène dici

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  2. Dans une autre vie, je lisais des chroniques d'Angelo Rinaldi, mais ne me demandez pas où, je serai incapable de vous le dire. En revanche ce que je peux dire c'est que je suis fatiguée de tous ces hommes qui ont "des choses à nous dire" !

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    1. Dans ce cas, continuez à lire les blogs…

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    2. Vous ne croyez pas si bien dire : je sors de chez Bruno Lafourcade où je viens de lire "Le onzième samedi" !

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    3. Ah, mais c'est que M. Lafourcade fait partie des hommes qui ont quelque chose à dire !

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    4. Oui mais M. Lafourcade, de même que Georges de La Fuly, disent des choses qui me sont agréables à entendre, contrairement à ces autres - ils sont nombreux - qui sont contents de s'écouter parler.

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    5. Comme le dit si bien Marlène Schiappa Place aux femmes qui ont "des choses à nous faire".

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    6. L'inconscient a parlé, chapeau bas !

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  3. Découvert cette semaine qu' Amazon, " la plus grande entreprise,du monde"est infichue d' envoyer un colis de France en Angleterre.

    Pour envoyer un DVD en VO à une copine habitant Londres, je me le suis commandé à moi-même en VO ( titre en anglais, pour être certain qu' il est en VO) et le reposterai moi-même à mes frais à Londres.

    Le plus drôle: le colis que j'ai reçu semble bien provenir d'Angleterre (aucune mention de l' expéditeur Amazon, quelques auto-éloges en anglais sur l' emballage recyclable.)

    Moralité: pour poster de France,un DVD par Amazon d'Angleterre à Londres, il faut passer par le circuit Angleterre/Paris (nouveaux frais s'affranchissement)/Londres.

    Heureusement, ça ira sûrement mieux après le Brexit.

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    1. C'est la vieille histoire du 22 à Asnières, quoi…

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    2. Je pense que ce n'est pas impossible. Il suffirait d'ouvrir un compte amazon.uk avec l'adresse de votre copine comme adresse de livraison, puis de payer avec une carte visa internationale votre achat en livre sterling. Je vous laisse le loisir d'essayer la manoeuvre.

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    3. Amazon m'a confirmé téléphoniquement qu"'ils n'envoyaient pas de colis de France au Royaume-Uni

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  4. Si le maniéré Angelo Rinaldi ne vous tente pas,si ce nom ne vous dit plus rien,revenez,pour égayer votre dimanche, aux savoureux aphorismes et délicieux bons mots de Sacha Guitry dans "50 ans d'occupations".
    C'est garanti sur facture et sans rosseries inutiles...

    Vendémiaire.

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  5. Resterons-nous encalminés devant cette devanture jusqu'à la parution du prochain "Journal" ou bien ?

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    1. Ça vous laisse le temps de finir Sérotonine...

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    2. Ce n'est pas aussi simple ! Voilà qu'en fouinant dans ma bibliothèque, je tombe sur un livre que j'avais lu à sa sortie, en 2006, que j'avais évidemment complètement oublié, mais dont la lecture de la quatrième de couverture m'a donné une furieuse envie de le relire. Jugez-en plutôt :

      "Ça a chauffé pendant une semaine dans les journaux. Yann Guillois a cru qu'il se passerait quelque chose. Qu'un homme peuple marcherait sur l'eau. Qu'il dirait que nous sommes tous des hommes politiques, et qu'ensemble nous cherchons le sens. Mais non, rien. Aux tribunes, les leaders des partis suaient comme des veaux, dans l'écroulement des slogans. C'était un peu après Cannes, les marches, la palme, les villas bruissantes de baise, les piscines de champagne. Puis le gratin de Roland- Garros, les puissants flanqués de putes s'aérant la chatte, le chassé-croisé des aoûtiens et des juilletistes, les deux mois règlementaires de peaux épilées. Rien ne remonte des profondeurs, de la colère des Arabes, des Noirs, de l'impuissance des Blancs, de tous ceux qui sentent en eux le sang jeune bouillir pour rien, de la haine de tous pour tous, de l'envie de mort et du désir de fusion. Rien ne filtre. Mer d'huile. Monopole de la surface. Le couvercle est si bien en place que Yann Guillois pourra en dessous crever encore de longues années, à moins d'une gigantesque colère collective."

      Puisse ce livre d'amour arriver jusqu'à vous.

      Jean-Éric Boulin - Supplément au roman national - Stock


      Lisant cela, il m'est tout de suite apparu que Aymeric d'Harcourt et Yann Guillois étaient apparentés. Car j'ai tout de même avancé dans Sérotonine, j'en suis à la page 276 et Aymeric est déjà mort. C'est certain, je vais le finir, mais peut-être pas tout de suite.
      Et si vous me le permettez, encore une petite réflexion sur le style de Houellebecq -comparé à celui de cette page d'un Boulin de vingt-huit ans - qui me paraît fourbu !

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    3. Je vous laisse avec votre Jean-Éric…

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    4. Si c'est pour faire un truc de gonzesse avec la syntaxe de ou bien, c'est noté.
      Si c'est vraiment pour faire changer la photo, il faut remarquer :
      - son air prétentieux
      - ses doigts si boudinés qu'on ne voit pas s'ils sont crochus
      - ses lobes d'oreilles à la François Bayrou
      - Sa calvitie naissante à base de cheveux frisés, ce qui indique qu'un des ses ancêtre venait à peine de descendre du cocotier.
      Effectivement, il n'y avait pas de cocotiers en Afrique avant que les blancs n'en importent, ni d'ananas d'ailleurs, mais halte au racisme primaire.

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    5. Je me demandais, jazzman, poser des questions dont on connaît la réponse, c'est un truc de mec ou bien ?

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  6. Je ne sais pas si vous classez Michel Onfray parmi les hommes qui ont quelque chose à dire, mais, dans ma tournée des blogs, j'ai trouvé un article intelligent qui fera peut-être patienter vos lecteurs qui s'intéressent, de près ou de loin, au mouvement des Gilets Jaunes, et dont vous vous obstinez à ne pas parler :

    https://michelonfray.com/interventions-hebdomadaires/le-baiser-de-judas

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    1. mais oui, moi je l'aime Michel Onfray.
      En plus je le croquerais bien tout cru 😱🙂
      Hélène dici

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  7. https://michelonfray.com/interventions-hebdomadaires/le-baiser-de-judas ?
    Franchement, des considérations de comptoir de bistrot...

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  8. Pour ceux qui voudraient plus que des considérations de bistrot voici Michel Drac dans ses oeuvres. Vous pouvez y aller sans risque, c'est casher bien qu'il prétende que non.
    Un échantillon :
    Dans la situation actuelle, les problèmes ont un contexte, mais pas de solution envisageable.
    Ensuite, dans une autre situation, les problèmes auront un nom et un prénom, et les solutions auront un calibre.

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  9. Didier Goux, il y a quelque temps de cela, vous me charriâtes publiquement parce que j’avais eu l’impudence d’utiliser, dans les commentaires de votre blog, l’expression « au final ». Expression ridicule, imbécile, atroce, dont j’avais immédiatement reconnu les qualités, quoique je fusse vexé comme un pou d’être pris en flagrant délit de conformisme. Me piquant d’éviter les expressions à la mode (surtout quand elles sont nulles, c’est-à-dire tout le temps), je m’étonnai moi-même d’avoir été distrait : mon sens critique ayant un peu baissé la garde, « au final » s’était glissé entre mes oreilles subrepticement, et m’avait ridiculisé devant le Web mondial plié en quatre. Je vis soudain la vérité et c’est vous, Goux, qui fûtes l’artisan de cette épiphanie.
    Eh bien je vais vous rendre la monnaie de votre pédagogie, et pas plus tard que là tout de suite ici-même ! Dans votre billet sur Rinaldo Angeli, vous écrivez « à bas bruit », expression nouvelle qui est, sur l’échelle des expressions-nouvelles-que-personne-ne-sait-d’où-elles-sortent, ce qu’on appelle un must. C’est d’abord un must parce que je mets le cosmos au défi de me trouver une occurrence de ce truc avant 2016. C’est un must parce qu’un bruit ne saurait être bas : il peut être faible, faiblichon, imperceptible (mais alors, demeure-t-il un bruit ? je sais pas), léger, petit (« je me divertirai à petit bruit » - Molière, don Juan), mais bas, jamais ! C’est enfin un must parce que ni Proust, ni Homère, ni Dosto, ni Hugo, ni Retz, ni casanova, ni ma grand-mère ne se sont appuyés sur « à bas bruit » pour bâtir leur œuvre !
    Qu’est devenu ce blog ? ! Pourquoi pas « les hommes et les femmes de ce pays », pourquoi pas « y’a pas photo », pourquoi pas « c’est que du bonheur », pourquoi pas « le deuxième effet kiss-cool » ? je pose la question. Non mais allo quoi !

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    1. Mon cher, il ne me reste plus qu'à me présenter devant vous à genoux, revêtu d'une robe de bure, et vous présentant humblement les clefs du Plessis-Hébert sur un coussin de satin brodé d'or, en signe de reddition honteuse et sans condition.

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    2. un bruit ne saurait être bas
      Voilà ce qui arrive quand on sort de son domaine de compétence. Un bruit est défini par des caractéristiques de son spectre acoustique (dont on peut discuter), pas par sa puissance.
      Dans la littérature technique, cela fait bien longtemps qu'on parle par exemple de transistor à bas bruit ce qui est un raccourci pour à bas niveau de bruit

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    3. Ah ! ben, pour le coup, voilà que je me redresse fièrement !

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  10. Ah, si on va chercher les transistors et la littérature technique, alors...
    Quant au technicien acoustique Jazzman, à qui je laisse sans barguigner toute la compétence technique qu'il veut, je lui fait remarquer qu'un bruit n'est ABSOLUMENT PAS défini (au sens "complétement défini") par des caractéristiques acoustiques. ça, ce sont les techniciens qui le croient, comme les spécialistes du cerveau croient que les flux chimiques définissent les sentiments amoureux. Ne croyez pas que votre domaine de compétence soit si vaste...
    Quand ma boulangère définit le bruit du pain chaud sortant de son four comme un bruit "délicieux", un bruit "délicat", les techniciens et les transistors n'ont rien à dire.
    En fait, voilà le truc : on parlait langue française, et on s'amusait...

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    1. Si vous vous amusiez, ce n'était pas nécessaire de répondre en pulvérisant la chutzpah à la lance à incendie.

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  11. Le mot chutzpah sort de mon domaine de compétence ! c'est quoi t'est-ce ?

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    1. C'est ça gros malin, tu n'as pas google ?
      Tu ne sais pas que je suis goy et pas toi ?

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  12. Woputain, je suis tombé sur quoi là ? Je me casse.

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    1. Ah ben, ça, quand on s'en prend à Jazzman, faut pas s'attendre à garder ses plumes au sec, hein ! Il a vite fait de vous démonter la tronche à grands coups de Protocole des sages de Sion, le bougre.

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    2. Et dire qu'il y a encore des gens qui doutent de la faillite de notre système de santé. Ils ont jamais commenté ici !

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