dimanche 20 janvier 2019

Le général et son armée

Gueorgui Vladimov, écrivain russe, 1931 – 2003.

L'essentiel du roman de Gueorgui Vladimov, auquel j'ai emprunté son titre, se déroule en vingt-quatre heures environ – peut-être un peu plus –, à la fin de 1943. À la première page, une jeep quitte les bords du Dniepr, avec quatre hommes à son bord : outre le chauffeur, il y a le général, son aide de camp et son ordonnance. Lorsque, 450 pages plus loin, arrivés en vue de Moscou, tel Moïse découvrant Chanaan, ils feront demi-tour pour revenir à leur point de départ, scellant ainsi leur quadruple destin, ils n'atteindront pas Kiev, qui vient tout juste d'être libérée de l'occupant allemand par un général rival du nôtre. De nos jours, si l'on en croit Google Maps, le trajet Kiev – Moscou s'effectue en dix heures et sept minutes. Durant ce temps, par un jeu de flash-back admirablement agencés, on aura suivi, seuls ou ensemble, les quatre occupants de la jeep, de la guerre civile des années vingt, à la défense de Moscou en 1941, en passant bien sûr, et c'est le cœur du récit, par les efforts faits, les manœuvres entreprises, les stratégies mises en place, pour reprendre Kiev – qui, du reste, ne s'appelle pas ainsi dans le roman. 

Le pivot de l'histoire est bien entendu Foti Ivanovitch Kobrissov, général en titre et du titre, commandant la 38e armée soviétique. Personnage à demi-fictif, entouré d'autres qui le sont autant que lui, mais aussi d'acteurs bien réels : Joukov, Khrouchtchev, Beria, Staline, Vlassov, Guderian (scène superbe que celle où l'on voit le général allemand signer l'ordre de retraite de son armée, à Iasnaïa Poliana où il est cantonné, sur le bureau même de Tolstoï). Vlassov aussi, Vlassov surtout est saisi par le romancier dans toute sa complexité, héros de l'Armée rouge devenu traître à sa patrie (avoir tenté de comprendre un tel personnage et de le peindre sous des couleurs vraies sera violemment reproché à Vladimov, lors de la sortie de son roman en 1995, par tous les esprits binaires, les adeptes du “noir ou blanc”).

Malgré ce que je viens de dire, Le Général et son armée n'est pas un roman historique ; ou pas seulement ; ou pas d'abord. C'est le parcours d'un homme, son destin, les déchirements de sa conscience entre son dévouement à sa patrie russe, et donc à ses dirigeants de l'heure, et sa liberté de jugement, son attachement à des valeurs humaines réputées périmées, comme la dignité ou l'attention aux souffrances d'autrui.

Il n'en reste pas moins que c'est aussi un roman de guerre, un roman d'action à la trame serrée, un tableau du second conflit mondial qui, par sa vérité et sa force, rappelle beaucoup l'Août 14 de Soljénitsyne. Du reste, lorsque le roman le plus connu de Vladimov (Le Fidèle Rouslan) fut publié dans le samizdat, à la fin des années soixante, beaucoup de lecteurs crurent que Soljénitsyne en était l'auteur. Et, en 2004, dans la revue Novy Mir, l'auteur de La Roue rouge a rendu un vibrant hommage à celui du Général et son armée, l'inscrivant sans hésiter dans la grande histoire de la littérature russe. Une place qu'à mon sens, le roman à peine refermé, Gueorgui Vladimov mérite pleinement.

45 commentaires:

  1. Quant à moi - mais qui cela intéressera-t-il - j'en suis tout de même arrivée à la page 200 du livre du "plus grand écrivain français contemporain".
    Son sujet c'est lui, et il explique (page 181) "ce n'est pas qu'il soit spécialement intéressant, mais c'est mon sujet."
    Résultat : si j'étais encore cette adolescente irrespectueuse de l'objet-livre que j'ai été par le passé, je n'hésite pas à dire que c'est sans que ma main tremble que j'aurais déjà passé Sérotonine par le vide-ordures !

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    1. Vous faites ce que vous voulez : c'est votre livre et c'est votre vide-ordures…

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  2. Tirez-moi d'un doute: à la 2ème phrase de votre billet, le "quatre " précédant "homme " n' implique-t-il pas un pluriel imposant l' orthographe "hommes "?

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    1. Maintenant que c'est corrigé, il n'est peut-être pas indispensable de maintenir mon commentaire et les 2 suivants (celui-ci inclus ) ?

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    2. Mais si, mais si ! Comme ça, tout le monde verra que vous êtes plus préoccupé de mes fautes d'inattention que de ce que je dis (ou tente de dire…) : bien fait pour vous !

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    3. Pour nourrir le débat, en cette période de Grand Débat, je dirais qu'une "faute d'inattention", quoi qu'on puisse en penser, dire ou écrire est, sans aucun doute possible, de l'attention, alors qu'une "faute d'attention" elle, est de l'inattention.

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    4. On peut voir les choses ainsi en effet… mais on peut aussi les voir autrement ! La différence tient à ce que j'envisager le mot comme un nom commun (J'ai commis UNE faute due à l'inattention), cependant que vous l'employez en tant que préposition (je me suis trompé faute (par manque) d'attention).

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    5. Tout de même, la grande supériorité des mails sur la bonne lettre manuscrite d' autrefois est qu'ils transforment les fautes d' orthographe en fautes de frappe, de clavier ou d' inattention.

      ( Ah, le beau temps des lettres manuscrites, où l' on recommençait les brouillons jusqu'à ce qu' ils soient parfaits, dont on recevait la réponse 15 jours plus tard, qu' on pouvait conserver 50 ans, et parfois publier lorsqu' elles le méritaient...Qui publiera nos mails dans 1 ou 2 siècles ?)

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  3. Hors sujet : est-il vrai, comme le prétend Jégou, que Juan Sarkofrance ( ah, ce pseudo !) vous a viré de son blog à la demande d' un Lyonbais mécontent ? C'est tout de même difficile à croire...

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    1. C'est pourtant la stricte (et fort divertissante) vérité. Voyez ici, dans les derniers commentaires.

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  4. Celui qui dit la vérité, il faut l'exécuter, en somme ?

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    1. N'exagérons rien : tous ceux qu'on a exécutés ne disaient pas la vérité...Par exemple, voyez Jégou, qui dénonce les procédés de Juan à votre égard, m'a depuis longtemps exclu de son blog (pour désaccord, pas pour trollage).
      La censure est le propre de l'homme.

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    2. Mais si, mais si : exagérons !

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  5. Pour ceux qui commencent à s'ennuyer - il doit sûrement y en avoir - je signale, à toutes fins utiles, que page 227, Houellebecq m'a envoyé ici :

    https://www.youtube.com/watch?v=OorZcOzNcg

    en disant : "...je tiens à le signaler dans la mesure où la beauté peut servir à quelque chose, enfin on a dû se le passer trente ou quarante fois…"

    Bon ! Je ne me le repasserai pas trente ou quarante fois, mais je reconnais que venant juste après le chapitre sur le pédophile allemand c'était assez bien venu !

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    1. Vidéo non disponible ! (disent-ils.)

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    2. https://www.youtube.com/watch?v=OorZcOzNcgE

      Ceci alors ?

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    3. La vache ! C'était quand même un putain d'album ce “In Rock” ! La voix de Gillian, c'était kèk chose, non ? Et Blackmore n'était pas vraiment un handicapé du manche.

      Tenez, pour la peine, je vous mets un lien tout propre.

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    4. Si vous lisez les commentaires, il y en a quand même qui remarquent que le public à l'air de se faire chier...
      Ce à quoi d'autres répondent que c'est parce qu'ils n'ont pas conscience de vivre un moment historique. Un peu comme aux concerts de Boulez, quoi...

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    5. Et j'ajoute que le dernier caractère manquant lors du copier-coller, c'est bien un truc de gonzesse.

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    6. @Mildred
      Vous devriez essayer d'écouter des choses moins soporifiques :-)

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    7. Ajoutez, ajoutez, jazzman, pratiquement TOUT ce que j'écris ici, c'est pour que vous en ajoutiez ! C'est pas un vrai truc de gonzesse ça ?

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    8. C'est quand même bien bon Deep Purple...

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    9. Ça dépend quoi ! Le disque enregistré avec un orchestre symphonique londonien était tout de même une splendide daube ! Et l'interminable solo de batterie sur l'album live enregistré au Japon était particulièrement pénible : l'impression qu'il durait des heures…

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  6. Ah Mildred ! Merci pour cet instant (moi pas plagier)
    L'orgue Hammond, pure merveille, son inégalé, et on voudrait nous faire croire que c'était pas mieux avant ?
    Des clous !
    Hélène dici

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  7. Alleché par le billet, on se précipite chez Amazon. Patatras: pas disponible neuf et une offre d'occasion à 40 euros.
    Tant pis, on va essayer le Fidèle Roslan.

    You

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  8. A tous ceux qui ont eu du plaisir à écouter Deep Purple, ce n'est pas moi qu'il faut remercier mais Michel Houellebecq. Et à ce propos je dirai que je suis enfin entrée dans le livre qui, selon moi, commence à la page 239. Il reste donc une centaine de pages ce qui pourrait faire un livre honorable, en fin de compte.

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    1. Prenez votre temps, prenez votre temps...

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    2. J'ai quand même atteint la page 252 ! Et c'est vraiment un plaisir d'avoir quitté les enculettes et autres masturbations physiques et mentales pour en arriver au coeur du sujet ! S'il n'y a pas de rechute, je sens que je pourrais devenir une fan !

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    3. Tenez pour vous Mildred, ça aussi c'est bon.
      Et mettez-moi ça à fond la caisse s'il vous plaît !

      https://youtu.be/n2_X4VTCoEo

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    4. Roadhouse Blues, ouais, ça ne doit pas être si mauvais puisque j'avais acheté la partition en son temps.
      Il y a des choses intéressantes à dire sur les partitions, mais ce n'est pas le sujet. Si quand même, pensez à quelqu'un qui parlerait de littérature, mais n'aurait jamais acheté un livre de sa vie...

      Ma chanson préférée des Doors, c'est Soul Kitchen pour ce vers très inspiré : Let me sleep all night in your soul kitchen.
      C'est ça la poésie. En une phrase, Jim Morisson nous apprend que les femmes ont une âme, et que dans cette âme, il y a une cuisine dans laquelle elles font mijoter d'incroyables trucs gastronomiques et plus si entente.
      Il y a aussi une très belle vidéo sur Riders on the Storm où l'on voit cette vielle porte de Ray Manzarek dont les gonds commencent à grincer, mais dont les doigts dansent toujours sur le clavier. Le clavier d'un Fender Rhodes, tant pis pour Madame dici à qui on pourrait faire bouffer du DX50 en lui disant que c'est du Hammond, je prends les paris (Hilton, oui, mais en levrette avec la tête enfoncée dans l'oreiller).

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    5. @jazzman
      Ah, Ha! Merci pour lien de Ray Manzarek.

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  9. Excellent commentaire de Jazzman… J’aurais pu le faire !!!!

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    1. Je doute que vous eussiez pu faire celui de 23:15 !!!

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  10. Barbara Dennerlein et Rhoda Scott - Orgue Hammond B3
    Superbe.

    https://m.youtube.com/watch?v=Ra4kYAYCdeI

    Hélène dici

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    1. Rhoda Scott Come Bach to Me, toute ma jeunesse. C'est un des premiers concerts que j'ai vus, elle était venue à Lausanne dans les années 70 au Palais de Beaulieu qui est connu pour sa célèbre foire agricole.
      Y a des trucs parfois, on se demande qui a bien pu organiser la tournée.
      Un soir, j'ai vu Dollar Brand à l'Aula de l'Ecole de Commerce de la Servette à Genève. Surréaliste.

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    2. Dollar Brand est l'un des premiers pianistes de jazz que l'on m'ait fait entendre. Ensuite, il est devenu Abdullah Ibrahim pour tenter de m'échapper, mais ça n'a pas marché, finaud comme je suis.

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    3. Je vous donne en avant-première un extrait de texte :
      Une fois j'ai joué un morceau de Dollar Brand à un copain percussionniste qui ne le connaissait pas. Il m'a dit oui, mais tu le joues à 4 temps alors que c'est à 5 temps. Je lui ai demandé comment il pouvait en être sûr, et il a rigolé. Il ne perd rien pour attendre, je vais faire un chapitre sur les batteurs, vous allez voir.

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  11. Ai-je été absent trop longtemps mais il m’apparaît surprenant que vos commentateurs, dorénavant, n'évoquent à aucun moment l'article qui est censé motivé les débats. Cela ne manque, cependant, pas de charme. Décidément, ce Houellebecq a bien du talent.

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    1. D'un autre côté, que dire quand le billet traite d'un livre et d'un auteur dont vous n'avez jamais entendu parler ?

      (On peut aussi se taire, remarquez… mais c'est la solution de facilité.)

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  12. Quel poète, tout de même, ce Jazzman.

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    1. Comme disait Francis Blanche : il est poète à seize heures. Heureusement, vers seize heures quinze, seize heures trente, ça lui passe.

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    2. Merci pour lui, comme dirait Mildred, ou Alain Delon.

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