dimanche 24 mars 2019

Recyclage de vieillerie


Je ne sais plus trop pourquoi je me suis remis, voilà quelques jours, à lire Flannery O'Connor, tantôt ses nouvelles, tantôt sa correspondance – peut-être sans raison particulière, juste l'envie soudaine. Toujours est-il que cette relecture m'a donné le goût de venir ici parler d'elle, de cet écrivain prodigieux, de cette femme à l'humour irrésistible. Or, c'est une chose que j'avais déjà faite, en 2010. Relisant ces “notes” de l'époque (il ne s'agit pas à proprement parler d'un billet, au sens où je l'entends, avec ce que cela suppose de cohérence et de construction), il m'a semblé que je n'avais rien d'essentiel à y changer ni ajouter. Les revoici donc :

Plus que celle du Bien et du Mal en tant que tels, c'est la question du Mal se parant des oripeaux du Bien qui traverse toute l'œuvre de Flannery O'Connor, la sous-tend. C'est-à-dire que le démoniaque y est à l'ouvrage, que la tentation est là, toujours présente, ne relâchant que très rarement son emprise. Satan est presque tout entier contenu dans ce masque que les damnés prennent pour leur visage même. Et on comprend, du coup, pourquoi Flannery O'Connor fut une lectrice passionnée et assidue de Bernanos. Ce phénomène du Mal agitant une caricature de Bien comme un montreur le fait d'une marionnette est particulièrement intense et effrayant dans la nouvelle intitulée Les Boiteux entreront les premiers, où le personnage du père ne cesse de clamer son goût du dévouement, sa passion d'aider autrui, de soulager les misères. Or, pendant que ses lèvres remuent et produisent des sons, ce qu'on voit à l'œuvre c'est sa profonde sécheresse de cœur et d'esprit, lesquels sont le plus grand obstacle à une grâce éventuelle, par la satisfaction qu'ils exposent d'eux-mêmes. Cette sécheresse brutale s'exprime clairement une fois, lorsque le père reproche à son fils de pleurer à l'évocation de sa mère, morte depuis une année à peine. "Tu as tout de même onze ans!", lui dit-il, ce ce ton de componction raisonneuse et mielleuse dont il ne parviendra jamais – sur le temps de la nouvelle – à se départir. Et l'on se doute qu'après le suicide de son fils, parti rejoindre sa maman au ciel après avoir découvert le ciel physique – et seulement lui – au travers d'un téléscope, et à moins d'une grâce dont Flannery O'Connor ne refuse jamais la possibilité, y compris pour ses “damnés”, le père continuera de se dévouer aux autres tout en restant aussi éloigné que possible de la charité.

Il faudrait bien sûr parler du troisième personnage de cette nouvelle, dont le nom m'échappe (je suis dans la Case et le livre est resté à la maison...), ce semi-voyou (délinquant, caillera...) très intelligent, que le père force à venir s'installer sous le toit familial afin qu'il le conforte dans la vision merveilleuse qu'il a de lui-même ; ce garçon toujours soumis à une tension presque inhumaine et qui, dès l'entrée du récit, proclame qu'il est damné et ira rôtir en enfer. De fait, il ressemble puissamment au diable, au Père du mensonge, au Prince de la tentation, et encore plus lorsqu'il brandit la Bible pour mieux détruire le fils. C'est lui qui va lui faire découvrir le ciel, par le téléscope, mais un ciel vide qui ne peut susciter rien d'autre que des hallucinations. De fait, l'enfant croira y découvrir sa mère et se pendra pour la rejoindre.

Dans ce Sud où nous plonge Flannery O'Connor, la religion est omniprésente. Mais, le plus souvent, privée de la charité et de la grâce, elle ne fait que se résoudre en émanations malsaines qui rendent les hommes fous, assassins, alcooliques ou prêcheurs – parfois tout ensemble.

Les nègres sont en toile de fond, aussi fous et haineux que les blancs (pas de rédemption bon marché chez Flannery O'Connor), toujours présents, circulant dans les consciences comme les termites dans une maison de bois, un remords à bas bruit, un exutoire à la violence qui ne résout jamais rien, une vision matérielle, mais niée avec rage et rancœur, du monde dévalant vers le Jugement dernier.

Les prêcheurs ne sont fous que parce qu'ils invoquent un dieu auquel ils tournent le dos ; leurs disgrâces physiques plaident contre eux, en même temps qu'elles pourraient être une occasion de rachat.

Le soleil change de forme, de couleur, de taille et de nature selon qu'on le supporte ou le contemple. Mais il est toujours là, pour qui veut bien s'en aviser : Tout ce qui s'élève converge.

Si peu d'amour au fond. Et lorsqu'il survient, il se gauchit, s'exacerbe et se dénature. Pas davantage de sexe ou à peine : l'élan vital fait défaut.

Chaque personnage, par la profondeur du regard et la puissance du verbe, est retourné comme une peau d'animal écorché et contraint de montrer son vrai visage ; lequel peut être soit brûlé soit illuminé.

15 commentaires:

  1. Je crois que nous avons tous des vieilleries que nous recyclons de temps à autre - et je ne parle pas de textes écrits mais plutôt de livres lus. Ainsi en est-il pour moi qui ai ressorti je ne sais combien de fois, et maintenant encore - Dieu sait pourquoi - "Reflections in a golden eye" de Carson McCullers.
    Je ne sais si c'est "l'écrivain prodigieux" ou son "humour imprévisible" ou cette façon de parler du "Mal se parant des oripeaux du Bien" qui m'ont fait penser à elle.
    En tous les cas voici ce qu'en disait Tennessee Williams : "I have found in her work such intensity and nobility of spirit as we have not had in our prose-writing since Herman Melville."
    Peut-être que je me trompe mais peut-être, d'après ce que vous en dites, cela pourrait aussi convenir pour à Flannery O'Connor que j'ai lue il y a bien des années et que j'ai hélas oubliée.

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    1. Permettez-moi, puisque nous sommes encore tout seuls, de vous rappeler que vous êtes un écrivain, et donc qu'il conviendrait que vous vous en souveniez aussi.
      Je ne suis pas loin de penser que tout ce temps que vous continuez à consacrer à la lecture, c'est du temps que vous volez à l'écriture, et c'est très dommage !

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    2. La littérature n'y perdra rien…

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    3. Pas certain du tout que le temps consacré à la lecture ne profite pas à l' écriture.. Tout le monde n'est pas écrivain de naissance, comme Minou Drouet.

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    4. "La littérature n'y perdra rien…" Je me demandais : avez-vous tort d'avoir raison ou avez-vous raison d'avoir tort ?

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    5. Un peu des deux, sans doute.

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    6. Je viens de commander les romans et nouvelles de Mrs McCullers (un volume de 1200 pages…). Je me souviens de l'avoir lue il y a au moins trente ans… et d'en avoir tout oublié, comme il se doit !

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  2. Les stoïciens sont trop orgueilleux et l’homme n’est « ni ange ni bête », etc..
    Cette dame n’était peut-être pas sarcastique, elle aurait été moins sévère en lisant et relisant MM. Erasme et Pascal à mon avis.
    Laure CP

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    1. Je pense que Miss O'Connor ne vous a pas attendue pour lire Pascal…

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    2. Rhoooh!
      C'est l'âge ou le pinard?
      "pas attendu"...

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  3. Des corps sans âmes qui s'agitent pour exister un peu,
    Une âme qui s'échappe d'un corps tout neuf et va rejoindre les étoiles.
    Très joli billet.
    Hélène dici

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  4. Trouvé à l'instant en ouvrant mon Baudelaire au hasard :

    L'homme a, pour payer sa rançon,
    Deux champs au tuf profond et riche,
    Qu'il faut qu'il remue et défriche
    Avec le fer de la raison;

    Pour obtenir la moindre rose,
    Pour extorquer quelques épis,
    Des pleurs salés de son front gris
    Sans cesse il faut qu'il les arrose.

    L'un est l'Art, et l'autre l'Amour.
    - Pour rendre le juge propice,
    Lorsque de la stricte justice
    Paraîtra le terrible jour,

    Il faudra lui montrer des granges
    Pleines de moissons, et des fleurs
    Dont les formes et les couleurs
    Gagnent le suffrage des Anges.

    La Rançon - Pièces diverses XIX - Les Épaves

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  5. Je l'ai lue grâce à vous, grâce à ce non-billet de 2010 et je ne l'ai pas regretté.

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