dimanche 3 février 2019

Le Cénotaphe de Newton


Terminé aux aurores, un peu avant elles, même, Le Cénotaphe de Newton, de M. Dominique Pagnier ; roman vaste, ondoyant, divers, profus, labyrinthique, que je serais bien en peine de résumer s'il me fallait le faire – mais quel intérêt de résumer un roman ? Le cénotaphe de Newton (illustration choisie) est un projet de monument dû au grand architecte classique Étienne-Louis Boullée (1728 – 1799), qui circule dans tous le roman de M. Pagnier. Il y circule ou il l'englobe ? Lui confère son unité ou le diffracte à l'infini ? Il est son axe de rotation ou son point fixe  ? Difficile à dire, plus encore à soutenir sans doute. En tout cas, nous sommes là devant – ou plutôt dans – un roman à la construction implacable, presque diabolique de précision, mais qui se laisse difficilement voir, tant est intense le tournoiement des lieux, des époques et des gens par lequel le lecteur est emporté. On y parcourt l'Europe entière, mais surtout sa partie septentrionale, et de préférence germano-austro-russe, ce qui n'exclut nullement quelques incursions plus furtives dans l'Espagne de la Guerre civile, la Champagne actuelle ou le Paris de la Révolution. On est aussi, et presque sans cesse, d'un paragraphe à l'autre, transporté dans toutes les époques du XXe siècle, dont sont privilégiés certains “nœuds”, pour parler comme Soljénitsyne : le déclenchement de la Révolution d'Octobre, l'édification du mur de Berlin, le moment de son effondrement, la fin des années soixante, le milieu des années quatre-vingt, et encore quelques autres… On plonge dans les archives de la Stasi est-allemande, à la recherche des traces de la dynastie Arius, cependant que, simultanément, nous voyons vivre ses  membres sur plusieurs générations, s'allier à d'autres familles, se marier, divorcer, mourir, avoir des enfants qui eux-mêmes, etc. Et tous sont liés d'une façon ou d'une autre, réunis puis séparés par les hoquets de l'histoire, portés ou submergés, ou les deux successivement, par les vagues totalitaires qui se répandent sur l'Europe ; et le miracle est que le lecteur ne se perd jamais dans ce dédale, ou alors très fugitivement, durant un paragraphe ou deux, et qu'il se trouve rapidement comme faisant lui aussi partie de cette famille unique et tentaculaire, dont certains membres s'efforcent à un oubli impossible, quand d'autres à l'inverse fouillent sans fin le passé, en grattent les traces les plus infimes à la recherche d'une origine, d'une cohérence, d'une explication qui leur échappe toujours, à commencer par le narrateur français, celui qui rend compte, celui qui dit “je”, mais qui est, tout autant que les autres, pris dans le maelström commun. Au bout du compte,  le lecteur se demande si ce gigantesque kaléidoscope historico-biographique n'est pas le cénotaphe de Newton lui-même, à l'intérieur duquel il se serait retrouvé pris sans avoir jamais eu vraiment conscience d'y être entré. Et sans savoir, une fois le livre refermé, s'il parviendra à en sortir – c'est-à-dire à commencer un autre livre, comme si rien de tout cela n'était advenu.

25 commentaires:

  1. Que voilà un magnifique billet ! ( ou bien fallait-il écrire "voici" ? J'hésite ! Il faudra qu'on m'explique mieux)
    Mais rassures-vous, "au bout du compte", il restera toujours et encore des lecteurs pour d'autres "Sérotonine" ou d'autres "Brigade mondaine" !

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    1. "Voilà" me paraît très bien.

      En principe, voilà et cela désignent les choses dont on vient de parler, tandis que voici et ceci annoncent ce dont il va être question dans la suite. Mais la règle est de moins en moins respectée, je crois : même Houellebecq écrit "ceci dit" quand il faudrait "cela dit".

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    2. C'est bien de cette vôtre remarque concernant Houellebecq que vient mon hésitation. Car il n'y a pas que Vendémiaire qui ait lu TOUT le Journal !
      Donc, merci pour la leçon de grammaire que j'avais sollicitée. Ceci dit, j'hésite encore, car ne serais-je pas autorisée à écrire : cela dit, j'hésite encore ?

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  2. Évidemment vous allez dire que je suis pire que justine Putet, rosière de Clochemerle, mais sur une tablette difficile de lire un texte si ramassé.
    Hélène dici

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  3. Si, mais uniquement pour traiter des dossiers importants (et ce n'est pas de la tarte).
    Je ne peux pas m'en servir pour me balader sur internet, c'est trop risqué.
    Hélène dici

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  4. Évidemment vous allez dire que je suis pire que madame la baronne Alphonsine de Courtebiche*, mais de si longs billets provoquent chez moi des douleurs occultes dues à la station assise.
    Hélène indicible

    Didier Goux, toujours imperturbable - Vous n'avez pas de coussins chez vous ?

    *Ce clin d'oeil littéraire vous est gracieusement offert par Google, pourfendeur de cuistres à Menlo Park, Californie, depuis 1998.

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    1. Cela sent bon l'expérience des longues années passées au dernier rang, prés des radiateurs.
      Ca me parle 🤣
      Hélène dici

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  5. À lire votre description, on a l'impression qu'il y a quelque chose du pendule de Foucault, Umberto Eco, mais réussi...

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    1. Je ne crois pas, non. Cela dit, il y a très longtemps que j'ai lu le roman d'Eco qu'il ne m'en reste que fort peu… d'échos.

      Quand je dis "non", c'est pour dire que le fatras pseudo-scientifique que l'on trouve chez l'Italien est totalement absent ici.

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    2. Cela dit, au lieu de faire des jeux de mots merdiques, je ferais mieux de surveiller la construction de mes phrases !

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  6. Que disgrazia ! Tutto qua è anche burla !

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    1. Comme il semblerait qu'on va avoir du temps pour peaufiner les commentaires, je corrige, car j'eus dû écrire : "Che disgrazia !"

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  7. Ou si vous préférez, dans la langue de Newton : What a pity ! Here too, evrything is tricks and jokes !
    Oncle Jacques, si j'ai fait des fautes, vous me corrigerez. Merci !

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  8. Très beau billet.
    L'écriture court vite, mais son déplacement d'air nous entraîne facilement.
    Le temps y est très clair et la visibilité digne d'un jour d'été.
    Le livre ?
    Je fais confiance à Didier Goux lorsqu'il nous dit que l'on quadrille un siècle d'histoire et cela sans être perdu un seul instant.
    Cerise sur le gâteau, petite piqûre de rappel sur les moments décisifs en Europe.

    Hélène dici

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    1. Le roman m'a paru excellent. Conviendra-t-il à tout le monde ? C'est une autre affaire…

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  9. Dites donc autour des 22 heures vous nous avez fait quelques frayeurs !
    Votre blog était out...
    Heureusement ça n'a pas duré !

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    1. Je n'y suis pour rien ! Et d'autant moins que, à l'heure que vous donnez, j'étais au lit…

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  10. Umberto Eco m'a toujours posé un gros problème sur le plan littéraire.
    Esprit brillantissime dans différents domaines, il n'a jamais réussi un roman de la perfection du "Nom.de la Rose", qui peut être lu (mais aussi résolu au niveau de la découverte du coupable ) à différents niveaux : polar, mais aussi théologique pour ceux qui ont les connaissances suffisantes en ce domaine.

    Or, je me souviens qu'un écrivain italien méconnu lui a intenté un procès en plagiat pour le thème si particulier du "Nom de la Rose":j'ignore quelle en a été l'issue.

    Mais le fait est que (en dehors du très raté "Pendule de Foucault", inventaire laborieux et sans créativité de diverses formes d' ésotérismes ), Eco a écrit des choses très intéressantes ou amusantes, mais rien qui approche le niveau de la structure si originale et complexe du "Nom de la Rose ".

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    1. Eco était un roublard, un malin, un faussaire doué, tout ce que vous voulez. Mais certainement pas un écrivain. Plutôt un genre de Paul-Loup Sulitzer pour intellos ou voulant passer pour tels (d'où son succès… que je lui envie bassement, il va sans dire !).

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  11. Peut-être une petite devinette pour essayer de faire avance le schmilblic :
    Comment appelle-t-on un policier édenté prétentieux et stupide qui dévale un escalier ?

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    1. La réponse est : un condé sans dents, condescendant, con descendant.

      Merci à Quentin de l'ENSCR pour la devinette.
      Excuses à monsieur Arié qui évidemment, trop intelligent et trop subtil était, comme souvent, à côté de la plaque.
      Et en attendant qu'il se passe quelque chose ici, allez chez l'ami Georges, vous allez aimer !

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    2. Prévert avait tiré bien plus de " concupiscent".

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    3. Bien essayé, monsieur Arié, mais un peu à côté de la plaque tout de même, car n'était-ce pas de la "concupiscence" que Prévert avait fait : conque - huppe - Ys - Hans ?

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  12. La scène des Incorruptibles de Brian de Palma, dans la gare de Chicago, qui rappelle le berceau de l'escalier d'Odessa du Cuirassé Potemkine ?
    Mais pourquoi "édenté", et le rapport avec Eco ?

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