mercredi 27 mai 2015

Les mères, les filles, et le facteur qui n'arrive toujours pas


Paul Morand a parfois des réflexions surprenantes, dans ses lettres – Jacques Chardonne aussi, mais ce n'est pas mon propos aujourd'hui. Ainsi, dans une du 23 octobre 1963, alors qu'il est en train de parler de Madame de Sévigné : « Comment une femme si fine a-t-elle pu être folle de Madame de Grignan, assommante personne ; que les lettres de cette dernière aient été détruites m'apparaît comme providentiel. »

Outre que la seconde partie de la phrase risque de faire bondir les distingués sévigniens de ce siècle, c'est la première qui m'a interloqué ; Morand semble oublier un léger détail : que Mme de Grignan était la fille de Mme de Sévigné. L'immense bonheur d'être mère ne m'a pas été donné, mais enfin, même vu de l'extérieur, il me semble que le lien qui unit une femme à sa fille, et qui peut d'ailleurs autant les faire se haïr que s'aimer, ressortit davantage à la dépendance qu'à je ne sais quelles affinités électives. Partant, il importe peu que Mme de Grignan soit assommante ou que sa compagnie soit un charme perpétuel : si sa mère lui adresse, quasiment chaque jour, ces lettres dont nous nous délectons aujourd'hui, c'est pour tenter, vainement, de combler le manque dont elle souffre ; dont elle souffre presque physiquement. On peut considérer, comme Morand le fait, que Mme de Sévigné était folle de sa fille ; mais se demander pourquoi est sans objet.

14 commentaires:

  1. Moi aussi je suis folle de mes filles mais je doute que mes sms passent à la postérité…

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  2. Comme le dit le proverbe napolitain, "Ogne scaraffone è bello 'a mamma soja." ("Même un cafard est beau aux yeux de sa mère").

    Ce qui complique encore les choses dans le cas de Mme de Grignan est que le jugement que l'on peut porter sur elle est largement inspiré par ce qu'en dit sa mère dans sa correspondance, puisque nous n'avons guère d'autres sources (Saint-Simon ne l'aimait guère, mais La Fontaine l'évoque très favorablement dans la dédicace de sa fable "Le Lion amoureux")...

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    1. D'ailleurs, Morand ne dit pas du tout sur quoi, ou sur qui, il se fonde pour la trouver "assommante".

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  3. Je ne vois là qu'une des ces "manières" de parler qu'on avait à l'époque dans les milieux intellectuels, et particulièrement chez les gays. Une façon négligente de parler des femmes, comme s'il s'agissait d'une espèce animale assez rustique et peu présentable. Ce qui était souvent le cas.

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    1. Eh bien ! ce pauvre Morand serait ravi de se voir embrigader parmi les gays !

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    2. A fréquenter Cocteau, Proust, et tous les salons parisiens avec pignon sur rue, il était inévitable qu'il en adoptât quelques "éléments de langage".

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    3. On ne prête qu'aux riches !

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    4. Ah bon, parce que Cocteau et Proust étaient "gays" ? Et ils parlaient des femmes "comme s'il s'agissait d'une espèce rustique et peu présentable" ? Décidément, on en apprend tous les jours !

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  4. Parti sur Internet à la recherche de la réponse à cette énigme, je trouve sur wikipédia ce jugement de Bussy-Rabutin : " Cette femme-là a de l'esprit, mais un esprit aigre, d'une gloire insupportable, et fera bien des sottises."

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  5. Ce qui est embêtant c'est ce facteur qui n'arrive toujours pas.

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    1. ...et pourtant les lettres nous sont parvenues.

      Majeur

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  6. "C'est pour tenter, vainement, de combler le manque dont elle souffre ; dont elle souffre presque physiquement" : oui, entièrement d'accord avec vous...

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  7. Peut être justement feint il d'ignorer ce détail, manière de faire un peu d'humour ?

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