jeudi 23 juin 2016

Petits arrangements entre collègues

Il y avait un bon moment que je n'avais lu un petit livre aussi drôle et pertinent que celui-ci. Il fut publié en 1914, et l'étonnant est que si peu de ses parties accusent leur âge, quand la plupart d'entre elles restent d'une réjouissante – ou déprimante, ce sera selon l'angle de vue de chaque lecteur – jeunesse.

L'auteur était le frère cadet d'Henry de Jouvenel, qui, en plus d'ambassadeur et de sénateur, fut un temps le mari de Colette. Passionné de politique, et impliqué en elle, Robert écrira beaucoup dans les journaux et revues ; et c'est de ces articles que sortira cette République des camarades qui nous occupe. Ce court texte (il doit tout juste atteindre les deux cent cinquante mille signes) se présente comme une sorte de manuel d'initiation presque ethnologique à la vie politique de la IIIe République, ses coutumes, ses mœurs, ses travers, ses pesanteurs, ses aberrations, ses impuissances, etc. Il est divisé en quatre parties, elles-mêmes subdivisées, qui se présentent dans cet ordre : – Le Palais-Bourbon, – Ministres et Ministères, – La Magistrature, – Le Quatrième Pouvoir. Dans chacune, Jouvenel convie son lecteur à une sorte de visite guidée, avec une verve, un humour et un sens de la formule réjouissants (« Il y a moins de différence entre deux députés dont l'un est révolutionnaire et l'autre ne l'est pas, qu'entre deux révolutionnaires dont l'un est député et l'autre ne l'est pas »). La force du livre, en dehors de la justesse du regard et de la cruauté malicieuse du ton, vient d'abord du fait que Jouvenel était un républicain convaincu, tendance radicale, et qu'il ne peut donc être soupçonné de grossir le trait dans le but de déconsidérer “la gueuse”, comme un quelconque bras armé de l'Action française serait tenté de le faire. De fait, il annonce dès son introduction générale, qu'il va s'interdire de “céder à l'attrait du scandale”, c'est-à-dire qu'il n'exposera que les cas les plus normaux, voire banals. Le résultat est que l'on rit beaucoup, au fil de ces deux cents courtes pages, et que l'on s'ébahit encore davantage de constater que, si la République est en effet “stable”, ce n'est pas toujours dans le sens où il conviendrait qu'elle le fût. Un petit extrait, pris à peu près au hasard de ma lecture en cours :

On admire que Napoléon ait pu signer à Moscou le décret qui régenterait la Comédie-Française. Un ministre contemporain fait mieux ; de Paris, il décrète de quelle couleur il faudra repeindre les latrines du port de Toulon.

C'est que nos ministres possèdent des moyens de gouvernement qui manquaient à Napoléon : les transports rapides par chemin de fer, le télégraphe et le téléphone. Ils n'ont pas besoin, eux, de rien laisser à l'initiative de leurs subordonnés. Même lorsqu'il s'agit de la décision la plus urgente, on a le loisir de leur envoyer une dépêche, avant de rien décider.

On s'est demandé quelquefois ce qu'aurait fait Napoléon, s'il avait eu à sa disposition le télégraphe ? Tout porte à croire qu'il serait devenu fou.

Encore Robert de Jouvenel, mort à 42 ans en 1924, n'a-t-il pas connu les fantasias bruxelloises de notre époque. S'il avait pu ne serait-ce qu'entrevoir à quels sommets d'impuissance tatillonne nous allions en arriver, tout porte à croire qu'il serait devenu fou.

6 commentaires:

  1. Il y a avait un bon bon moment qu’un de vos billets n’avait commencé par deux coquilles dans la même phrase.

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    1. En en effet ! Ce doit être Al Alzheimer qui s'invite…

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    2. A moins que ce ne soit Riri Sling ?

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  2. A propos de "fantasias bruxelloises", il faut lire Baudelaire qui est intarissable sur la Belgique :

    "L'annexion est un thème de conversation belge...
    Je suis contre l'annexion. Il y a déjà bien assez de sots en France, sans compter tous nos anciens annexés, Bordelais, Alsaciens, ou autres.
    Mais je ne serais pas ennemi d'une invasion et d'une razzia, à la manière antique, à la manière d'Attila. Tout ce qui est beau pourrait être porté au Louvre. Tout cela nous appartient plus légitimement qu'à la Belgique, puisqu'elle n'y comprend plus rien. - Et puis, les dames belges feraient connaissance avec les Turcos, qui ne sont pas difficiles..."
    Baudelaire Oeuvres complètes - Sur la Belgique - XXI. L'annexion - (Bouquins)

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  3. Je crois avoir lu il y a très longtemps, ce petit livre qui m'avait bien fait sourire.
    "Je crois"? Alzheimer, moi aussi?

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  4. Il y a aussi la Républiqie des Professeurs de Thibaudet qui est bien aussi !
    J'ai un exemplaire de l'épique qui est mal-en-point...
    Un autre témoignage de la grande compétence des formidables gens de gauche sans qui tout progrès serait inconcevable.

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