mardi 23 janvier 2018

Monsieur Durand ou les nouveaux déboires intérieurs


S'ils n'étaient d'un maniement aussi pratique et d'un abord aussi agréable, il y a beau temps que j'aurais cessé d'acheter des volumes de la Pléiade, en tout cas de ceux publiés ces quarante dernières années. Depuis deux ou trois jours que je relis François Mauriac (Mémoires et Nouveaux mémoires intérieurs), je ne cesse de pester contre celui que j'ai entre les mains, où sont réunis les essais autobiographiques de l'écrivain. Il date de 1990 et sa réalisation a été confiée à un certain monsieur Durand (quelle funeste idée on a eu de l'en faire sortir !). Ses notes occupent trois cents pages sur mille trois cents, ce qui est déjà une preuve de sans-gêne. Mais surtout, pour une qui se révèle utile, informative, précisante, les neuf autres ne sont là que pour permettre à M. Durand d'étaler sa cuistrerie satisfaite d'universitaire au petit pied, n'étant que du bavardage n'ayant qu'un rapport fort ténu avec le texte qu'on est occupé à lire. Mais, pour M. Durand, la moindre idée qui traverse le casier à fiches lui tenant lieu de cerveau vaut la peine qu'on interrompe grossièrement le lecteur pour l'informer que “sur cette question Mauriac n'a pas toujours été d'un avis aussi tranché” ou bien lui indiquer que telle transition est particulièrement subtile (sous-entendu : moi, universitaire, moi spécialiste, je te fais remarquer, épais lecteur, humain approximatif, ce qui t'aurait immanquablement échappé sans moi). Bien sûr, on finit par ne plus y aller patauger, dans ce palus de fin de volume, mais tout de même : le simple fait de se souvenir qu'il y est suffit à ce qu'un léger agacement persiste au fond de soi.

Cela n'est pourtant pas de taille à gâcher le plaisir que j'éprouve à relire  les Nouveaux Mémoires intérieurs, que j'ai toujours préférés à ceux qui ne le sont pas, nouveaux. Publiés en septembre 1965, cinq ans exactement avant sa mort, par un homme octogénaire de fraîche date, il s'agit en fait, pour l'essentiel, d'articles précédemment écrits, et souvent parus dans des revues ou journaux, mais que Mauriac a cousus ensemble avec une telle habileté qu'il faudrait être un lecteur plus aiguisé que moi pour y repérer les raccords : c'est une sorte de patchwork que l'art a transformé en un linceul impeccable. Car il y est beaucoup question de la mort, dans ces Mémoires-là ; celle de l'auteur qui s'approche, bien sûr ; aussi celle des nombreux témoins de son enfance, dont les ombres reprennent vie dès qu'il pousse, en fin de chaque printemps, la porte de Malagar. Finalement, c'est plutôt dans des teintes automnales que baigne le livre, et l'on pressent que l'hiver ne tardera plus, même s'il arrive éclairé par les lumières d'une foi vivante, tantôt douces et diffuses, tantôt zébrantes comme l'orage.

Pourtant, Mauriac ne serait pas Mauriac si, dans ce climat de fin de veille, il ne s'autorisait encore quelques coups de patte, griffes seulement à demi rentrées. Du reste, Mauriac a rarement eu à se servir de l'épée qu'il porte au côté les jours de réception académique, lui qui est capable de vous tuer proprement son homme avec une simple épingle mouchetée ou un couteau à beurre. On peut donner un exemple de sa manière d'exécuter un individu en se donnant l'air de l'absoudre : une sorte de bénédiction capitale, si l'on veut, comme on prononce une peine du même nom.

Dans son chapitre XII, il revient sur la revue catholique qu'il a fondée en 1930, Vigile, à la direction de laquelle il a eu la malencontreuse idée d'associer celui qu'il nomme – ou plutôt ne nomme pas – l'abbé X, lequel se comporte dès le début comme un censeur inquisitorial, auquel il est hors de question de résister, tant il sait se montrer non seulement autoritaire mais manipulateur. Et voici comment Mauriac conclut les quelques paragraphes qu'il lui consacre : « […] si donc je pensais avoir le droit de le blâmer, bien loin d'admettre qu'il ait pu avoir le moindre tort, il soupirait : « Je savais que je devais aujourd'hui souffrir par vous ! » Et il offrait à Dieu sa souffrance. Il se faisait martyr et il me faisait bourreau. J'avais beau protester, taper du pied : plus je m'irritais et plus il s'offrait en holocauste. » Et c'est maintenant que le picador plante sa banderille : « Il faut se garder de rappeler à ce propos certains traits de Tartuffe qui ressemblent à cette ruse ; car chez l'abbé X il n'y avait nulle tromperie. Il ne trompait que lui-même et à son insu. »

Tout Mauriac est là : on ferait une lourde erreur en établissant un parallèle entre mon abbé et l'ignoble Tartuffe. Mais, en l'affirmant, je mets tout de même côte à côte l'abbé et Tartuffe ; ne serait-ce que pour indiquer le chemin “interdit” à ceux qui ne l'auraient pas repéré tout seuls. 

Bien sûr, les traits de ce genre ne sont pas très nombreux dans ces Nouveaux Mémoires, alors qu'ils fourmillent dans le Bloc-Notes, car le ton adopté et le climat créé ne s'y prêtent que peu. Mais, parfois, le bretteur ne peut s'empêcher de pousser une botte, avant de retourner se blottir au coin de son feu, l'œil encore tout pétillant de ce bref assaut. Et le lecteur se prend à rêver, quelques secondes seulement mais avec gourmandise, de la manière dont François Mauriac aurait accommodé notre fâcheux M. Durand.

29 commentaires:

  1. "car chez l'abbé X il n'y avait nulle tromperie. Il ne trompait que lui-même et à son insu."

    C'est plutôt conciliant comme remarque au regard de la rouerie de ce "monsieur le curé".

    Mais j'avoue que c'est une arme que j'admire chez ceux qui aprés un épisode de grosse colère, arrive à la canaliser pour être encore pire que l'ennemie :-D

    Hélène dici

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  2. Je ne sais si Mauriac y serait parvenu mieux que vous mais je trouve que vous avez déjà très sévèrement accommodé le fâcheux M. Durand !

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  3. Ça doit pouvoir se massicoter la Pléiade...
    Exit l'omnipotent Durand !

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    1. Massicoter un volume de la Pléiade ! Foutredieu ! Vous meriteriez bien qu'on vous priva de quelques semaines de lectures.

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    2. Ce qui est amusant chez le cuistre-hors oubli bien compréhensible dû à la précipitation-,c'est qu'il veut flatter le maître de céans,tout en privant le subjonctif de deux attributs.
      Il n'est pas appelé imparfait pour rien..

      vendémiaire.

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    3. Où l'on s'aperçoit qu'un "imparfait" est jugé par un parfait connard.

      Flatter, flatter...
      Vous avez le jugement bien prompt et la langue fort mal pendue !
      À vous lire, je constate que vous n'êtes pas avare non plus de fautes de grammaire, de conjugaison, de syntaxe et d'erreurs typographiques.
      Le "cuistre" vous salue bien bas cher vendémiaire.

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    4. Ceci dit M. Goux, cette énormité est effectivement impardonnable.
      Le coup du massicot peut-être ?

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    5. Oh, rassurez-vous, je la trouve tout à fait pardonnable ! D'autant que je savais bien que, venant de vous, elle ne pouvait être imputable qu'à l'étourderie jointe à un défaut de relecture avant "clic"…

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    6. Vous avez raison: voilà qui apprendra à tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de porter un jugement hâtif et aventuré..
      "On se tait plus par jugement que par bêtise."
      "La parole est d'argent, mais le silence est d'or."
      Et un dernier pour la route: "Passer pour un connard aux yeux d'un cuistre putatif est une volupté de fin gourmet".

      Vendémiaire.

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  4. Vivement la retraite ! pour se plonger dans tout ce que vous nous donnez envie de lire ou de relire : Balzac, Oates, Mauriac...

    Agnès Démay

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  5. Déjà deux commentaires anodins aux fraises ? Que pasa ?

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  6. Je n'ai pourtant fait aucun commentaire sur les chaussures de basket 39-45...

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    1. Commentaires si laconiques et inutiles que je pensais qu'il ne s'agissait pas de vous : j'ai régulièrement un ou deux dérangés mentaux qui empruntent diverses identités pour venir ici y déposer leurs énigmatiques petites crottes.

      Si vous voulez éviter les confusions, vous seriez bien avisé de ne pas les imiter…

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    2. Je pensais naïvement que c'était plus élégant que le célèbre "+1", comme quoi même sur les blogs littéraires...

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  7. Et encore,lorsque les notes sont en bas de page,ça passe encore,mais lorsqu'il faut aller les chercher en fin de volume,la gymnastique est encore plus pénible.
    Certains auteurs sont emmerdants pour ça,je pense en particulier à Pierre André-Taguieff,qui truffe ses livres de renvois...
    Alors,on soupire et on va y jeter un oeil,malgré tout.

    Vendémiaire.

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    1. Les notes en bas de page trop longues ou trop nombreuses (ou les deux à la fois)qui occupent la moitié de la page,ce n'est pas mieux.

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    2. Il y a des artistes de la note de bas de page. Certains y mettent l'essentiel, et l'anecdotique dans le corps du texte. Pierre Jourde a écrit un texte d'une demi-page, avec une note de bas de page qui en fait quatre ou cinq, mais c'était pour rigoler. Ce qui plaît à certains intellectuels, dans la note de bas de page, outre le fait que ça épate le badaud, c'est le côté mise en abyme, avec des niveaux de lecture qui s'enchevêtrent. Un truc à la Borges, quoi.
      Mais le plus souvent c'est surtout un truc pénible à lire.

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    3. Il conviendrait de faire une différence nette entre les auteurs qui produisent leurs propres notes (le plus amusant, dans ce domaine, étant Frédéric Dard ; mais Simon Leys et Jean-François Revel ne sont pas mal non plus), et les notes greffées par des tâcherons à diplômes sur le texte de gens qui les dépassent de cent coudées ; un peu comme le gui se comporte avec le chêne.

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  8. Contrairement à vous j'aime assez la présence de ces notes. Mais bien sûr il est préférable qu'elles soient pertinentes et apportent vraiment un plus. Et non comme vous dites des tâcherons à diplômes qui souvent d'une cuistrerie insupportable.
    J'apprécie tout particulièrement, par exemple, le travail de Martine Sagaert sur le Journal et Ainsi soit-il ou Les jeux sont faits, d'André Gide.
    Ou celui du très brillant Peter Schnyder dans certaines Correspondances, comme celle avec Maria van Rysselbergue.
    Des notes judicieuses, bien référencées ajoutent du plaisir à ma lecture.

    Mais ce monsieur Durand, rien que le nom déjà...ne m'inspire pas trop.
    Inconnu au bataillon !

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    1. Ah mais, moi aussi j'aime beaucoup les notes ! À condition qu'elles soient rédigées au service de l'auteur et de son lecteur, et non pour l'imbécile gloriole de celui qui les pond.

      En fait, je crois que nous sommes d'accord.

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  9. J'ai oublié de dire que bien sûr j'adore ces Nouveaux Mémoires intérieurs de Mauriac, comme tout ce qu'il a écrit d'ailleurs, avec une préférence pour ses Bloc-Notes que je relis souvent.

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    1. Je garde un souvenir plus que mitigé de ses romans. Mais ils furent lus il y a si longtemps qu'ils mériteraient sans doute une nouvelle visite…

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    2. En fait, il n'y a pas de doute, vous êtes d'accord !

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    3. Ah oui, il me semble que les romans de Mauriac méritent votre relecture, et je croirais volontiers que vous pourriez en être plus agréablement surpris que vous ne le pensez.
      Ma propre lecture d'iceux ne date pas d'hier non plus, mais j'ai le souvenir de textes très fins. J'y étais venue tardivement et ça avait été une belle découverte, tardivement dis-je car, dans ma famille, on avait des principes : on ne lisait pas Mauriac, ce chrétien de gauche, gaulliste de surcroît, non mais !

      Agnès Démay

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  10. "Et c'est maintenant que le picador plante sa banderille" Ignoreriez-vous, cher Didier, qu'un picador ne saurait planter de banderilles ? Il est à cheval, muni d'une lance et intervient avant que les peones n'entrent en scène (au deuxième tercio de la corrida)avec leurs banderilles. Votre erreur est cependant si pardonnable que je semble être le seul à l'avoir notée.

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