jeudi 6 septembre 2018

Dracula, petite suite


Il y a des écrivains qui ont cette malchance que les personnages qu'ils ont créés deviennent si célèbres, si autonomes, qu'eux-mêmes disparaissent derrière eux et, parfois, s'évanouissent purement et simplement. C'est presque le cas de Cervantès, par rapport à ses deux Manchegos errants ; heureusement pour lui, comme il est l'un des plus grands écrivains que l'Occident ait offerts au monde, il est parvenu à survivre à côté de Don Quichotte, en dépit des monstrueuses niaiseries sous lesquelles on a enseveli ce dernier – je pense en particulier à cette comédie musicale américaine des années soixante, dont Jacques Brel a, chez nous, porté la bêtise jusqu'à l'incandescence. Cervantès est assez grand pour être encore lu.

Je crains qu'il n'en aille pas de même pour ce pauvre Bram Stoker : son Dracula semble l'avoir littéralement – et littérairement – vidé de son sang, réduit à l'état de spectre vaguant. Ensevelis que nous sommes sous les adaptations, notamment cinématographiques – et certaines sont plus qu'honorables –, qui lit encore Dracula, le roman ? Moi, je l'ai lu.

Il m'est malheureusement impossible d'en dire rien : j'avais 14 ans. Je suis bien certain de l'âge, pour une fois, car j'avais trouvé le volume dans la bibliothèque d'une villa surplombant Alger, qu'occupait alors mon oncle René Salez, qui, Pied-noir né ici même, était alors le représentant d'une firme batave ayant pour nom Van Omeren – orthographe non garantie. Ce René-là n'était mon oncle que par alliance, ayant épousé ma tante Danielle, l'une des sœurs cadettes de ma mère.  Il a cessé de l'être, mon oncle, lorsqu'ils ont divorcé, après un séjour meurtrier à Kinshasa, capitale de l'ex-Congo belge – je veux dire : meurtrier pour leur couple, René ayant rencontré là-bas une charmante et féconde Portugaise qui, par la suite, lui a donné les enfants que Danielle n'était pas en état de porter.

Il a encore plus cessé d'être mon oncle à la mort de ma tante ; laquelle, bien qu'étant l'antépénultième de la fratrie Jadoulle, dans l'ordre chronologique, a trouvé moyen de mourir la première des sept, et avec beaucoup d'avance. Il est d'ailleurs curieux de noter que le deuil suivant – et le dernier à ce jour – fut celui de sa cadette Martine : chez les Jadoulle, on semble prédisposé à mourir dans le désordre, voire à rebours ; et je ne serais pas plus surpris que cela si, au bout du compte, et bien qu'étant l'aînée, ma mère finissait par enterrer tous les autres, y compris moi-même si ça se trouve.

Ou alors, c'est le climat. Car nos sœurs, Danielle et Martine, étaient toutes deux, après mainte errance, parties vivre au bord de la Méditerranée, près de Nice, ayant, à peu d'années de distance, épousé deux frères Jacob, Yves et Marc (respectivement). Ma tante Danielle était une raciste à l'ancienne, décomplexée et joyeuse, qui détestait les Arabes en bloc (influence de René Salez ? Je ne saurais le dire) ; elle faisait donc preuve d'une certaine logique en épousant un Juif – mais c'est une suite dans les idées qu'il me semble hasardeux de lui attribuer ; je crois plutôt au coup de cœur, lui-même engendré par une réaction naturelle des muqueuses : les filles Jadoulle de la jeune génération avaient le sang plutôt bouillonnant. Loin de moi l'idée de soupçonner je ne sais quels miasmes provençaux ; il n'empêche qu'elles ont toutes deux succombé à ce cancer qui, pour le moment, a épargné leurs frère et sœurs aînés, lesquels se sont cantonnés plutôt dans les brumes septentrionales, les embruns normands et les humidités du Val de Loire.

Tout cela nous a beaucoup éloignés de ce pauvre Bram Stoker, et même de son envahissant Dracula. Mais quoi : je ne me souviens pas, je ne me souviens pas, qu'est-ce que vous voulez que je dise de plus ? Je ne suis même pas sûr d'avoir eu le temps de le lire jusqu'au bout, ce pauvre roman : j'avais 14 ans, je le rappelle ; et, à cet âge, même si on a l'impression d'être entré dans le monde adulte et qu'on va bouffer l'humanité entière, on se plie encore à l'emploi du temps que parents et oncles ont prévu pour eux et pour vous. En revanche, je crois revoir assez bien le salon où…

Mais si je me mets à parler de l'Algérie, on est encore là demain. J'avais sûrement dû interrompre ma lecture pour aller visiter les ruines de Tipasa, forcément. Mais comme je ne suis pas Albert Camus, nous en resterons là.

31 commentaires:

  1. J'ai bien lu Manon l'Escaut à douze ans et L'Amant de Lady Chatterley, à quatorze, et je ne vais pas en faire tout un plat !
    P.S. J'ai cherché JADOULLE dans mon Larousse des noms et prénoms de France - qui aurait dû se trouver entre JADIN et JAEGER - mais il n'y était pas !

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    1. Je vous ferai une réponse à la Léo Ferré : « Y'en a pas un sur cent, et pourtant ils existent ! »

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    2. "Manon l'Escaut à douze ans et L'Amant de Lady Chatterley à quatorze." Et vous y avez compris quelque chose ?

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    3. Je rappelle que Manon Lescaut n'est nullement belge, contrairement à ce que tendrait à suggérer l'orthographe erratique adoptée par nos amis ci-dessus à son encontre.

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    4. Oh ça va ! "Nullement belge", sans doute, mais bien assez gourde pour l'être, si je m'en souviens bien !
      Quant à Chatterley, ce n'était pas difficile à comprendre. J'ai bien tout lu, décidé que c'était dégueulasse, et j'ai jeté le livre - qui appartenait à mon cousin - dans le vide ordures !

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  2. Vous êtes en forme. C'est l'un de vos plus beaux billets.

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    1. Il s'est écrit pour ainsi dire tout seul, tandis que je sirotais mon premier pastis en écoutant La Nuit transfigurée dans sa version orchestrale (mais quel poseur, ce Goux !). Je me suis d'abord dit qu'on verrait à le claviériser demain ; mais, sachant que les billets remis sont des billets jamais écrits, j'y suis allé tout de suite…

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    2. Dirigé par Pierre Boulez, évidemment, nan passque si c'est un chef d'orchestre goy je l'entends dès les premières mesures...
      Citons wikipédé :
      On y perçoit principalement l'influence de Wagner et de Brahms, certains enchaînements harmoniques évoquant fortement Tristan und Isolde et ses accords de neuvième sans fondamentale. Œuvre de jeunesse sans doute, mais qui va déjà bien au-delà des conventions de l'époque. Le jeune Schönberg, âgé de vingt-cinq-ans, a déjà assimilé et dépassé l'art des grands romantiques allemands ; mais l'auteur reste toujours dans les limites de la tonalité. Ce chef-d'œuvre précoce reste l'une des œuvres les plus jouées et les plus applaudies du futur novateur viennois.
      Et on finit par faire du dodécaphonisme sériel en espérant que les mathématiques vous fourniront les idées que vous n'avez pas...
      Car la musique est une course qu'il s'agit de gagner.
      Quoi de mieux que la musique d'ascenseur pour s'élever l'âme ?
      Je suis mort de rire, mais je sais que vous ne m'en voulez pas puisque vous vous en contre-pignolez à deux mains.

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    3. Sinon, c'était la version de Karajan avec le BPO.

      En revanche, hier soir, c'était Webern par Boulez, en effet. Vous voyez : j'aggrave mon cas.

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    4. Et puis, Didier, arrêtez de vous laisser impressionner par jazzman qui lui, n'a pas besoin de se pignoler pour jouir d'avoir pris la place de Georges sur ce blog.

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    5. Mildred, la jalousie vous égare une fois de plus. Vous savez bien qu'entre Goux et moi, c'est purement platonique (ta mère, mais c'est uniquement pour conserver une bonne ambiance).

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    6. Je n'avais pas fait attention à la phrase la plus scandaleuse de wikipédé :
      qui va déjà bien au-delà des conventions de l'époque
      Car voyez-vous, la musique n'est pas affaire d'oreille musicale, mais de conventions !!!
      Heureusement, les compositeurs juifs arrivent pour bousculer ces conventions, sans être handicapés dans cette tâche par une quelconque oreille musicale. Alléluia !!!

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  3. Je n’en reviens pas qu’un type comme vous ait pu avoir 14 ans.

    Cela étant beau billet : le premier paragraphe m’avait décidé à ne lire que le dernier (pour trouver une connerie à commenter) ce qui m’a poussé à tout lire. Comme quoi.

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  4. Allez pas nous choper un choléra...

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  5. Tiens, moi aussi j'ai lu Dracula très jeune, même avant 14 ans je pense. Il était dans la bibliothèque de ma mère dans une édition assez cossue. Je me souviens seulement que la fin m'avait un peu déçu. Il y avait aussi L'homme invisible de Wells que j'avais trouvé plus intéressant. Voilà voilà...

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    1. D'ici à ce qu'on découvre que votre mère et ma tante ne sont qu'une seule et même personne…

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  6. Je n'ai pas lu Dracula mais il n'y a pas de U à vagant. En revanche j'ai lu votre billet. J'ai bien aimé.

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    1. Tiens, oui, vous avez raison ! Je devais être un peu dans le vague…

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    2. Cela dit, avec un minimum de mauvaise foi, j'aurais pu vous répondre que, dans mon esprit, il s'agissait bel et bien d'un participe présent…

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  7. Tiens, voilà un billet riche en informations diverses au prétexte de l'ami des enfants, Dracula…
    On y apprend par exemple que le maître de céans est un pied noir algérien, ce qui dit comme ça de nos jours doit paraître un peu anachronique à tous ceux qui sont nés après 1962.

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    1. Une fois de plus, vous avez lu en diagonale : c'est mon oncle par alliance qui était Pied-noir !

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    2. Rappelons au passage que l'expression "pieds noirs" désigne les Français installés en Algérie au 19ème siècle à l'exclusion de toute autre communauté y compris juive.

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  8. Mais comme je ne suis pas Albert Camus, nous en resterons là.

    Dans les deux cas c'est bien dommage...

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  9. Réponses
    1. Seriez-vous aussi à classer dans la catégorie : "Vil flatteur" ?

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    2. Non, non : excellent est vraiment le minimum que l'on puisse dire, face à un tel bijou…

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