samedi 16 novembre 2019

Les préjugés de Winston, les partis pris de Churchill


Si elle est passionnante, cette vie de Winston Churchill, cela doit beaucoup à son personnage principal et fort peu à son biographe. Je n'avais encore rien lu de François Bédarida, historien catholique-de-gauche, dont Dame Ternette m'apprend qu'il est mort en 2001 : ce n'est pas ce livre-là qui me fera regretter mon ignorance. M. Bédarida écrit un français certes correct, mais uniquement dans les nuances de gris – avec beaucoup de gris et peu de nuances. De plus, on sent dès les premières pages qu'il n'est pas homme à se laisser intimider par un cliché, encore moins à reculer devant lui quand il se présente au bout de sa plume : on se taille la part du lion, on fait d'une pierre deux coups, etc. C'est très reposant, en un sens, très grand-public ; c'est assez vite lassant. M. Bédarida n'est pas davantage du genre à éviter les explications passe-partout, surtout lorsqu'elles sont dans une tonalité psychanalytico-café-du-commerciale : il s'en donne à cœur joie (moi aussi, je sais jongler avec les clichés…) dès qu'il s'agit d'exposer les rapports du futur Prime avec ses parents – image du père, absence de la mère, blablabla…

Mais l'une des grandes affaires de M. Bédarida, celle qu'il ne semble jamais perdre de vue, même si c'est du coin d'un œil discret, c'est de nous assurer que, s'il est arrivé à Sir Winston de penser très mal, lui, au moins, pense toujours très bien. Très comme il faut. Très “dans les rails”. Cela éclate dans le passage dont je vais donner un extrait (c'est moi qui mets l'italique). On vient d'aborder un sujet ô combien épineux, la vision que pouvait avoir le jeune Churchill, secrétaire d'État aux colonies, de l'Afrique et de ses habitants de souche :

« […] Il faut dire que Churchill lui-même partage très largement les préjugés raciaux et colonialistes de son milieu et de son temps. Dans son univers, il existe une hiérarchie à l'intérieur de l'espèce humaine […]. “Les indigènes, écrira-t-il retour d'Afrique à propos des Kikuyu, sont des enfants, enjoués, dociles, mais ils gardent quelque chose de la brute.” Le seul espoir pour les arracher à “leur dégradation actuelle […], c'est l'auguste administration de la Couronne”. On ne saurait imaginer plus belle accumulation de clichés… Ces partis pris raciaux, Churchill les conservera toute sa vie : jamais ils ne cèderont devant l'idée de l'unité du genre humain ni devant le principe de l'égalité des races. »

Le lecteur sympathisant du parti socialiste et abonné à Témoignage chrétien peut respirer : M. Bédarida et lui-même sont et resteront du bon côté de la barrière, tandis que Sir Winston continuera à moisir dans les ténèbres engendrées par ses préjugés et ses partis pris.  Car il va de soi que, sur ce sujet, Churchill ne saurait avoir ni idées ni opinions : seulement des préjugés et des partis pris.

Malheureusement, porté trop haut par la vague progressiste qui le soulève, M. Bédarida se perd de vue et en arrive à se trahir plus ou moins. Lorsqu'il admet que l'unité du genre humain n'est qu'une idée, et non un fait, et surtout quand il avoue que l'égalité des races n'est qu'un principe. Or, un principe, c'est soit une proposition initiale, posée et non déduite, soit une règle s'appuyant sur un jugement de valeur. C'est à dire à peu près le contraire d'une chose prouvée par les faits, démontrée par la science, etc. Ce qui, bien sûr, n'empêche nullement Winston Churchill d'être gravement coupable de n'y pas adhérer, et de prétendre se baser sur ses propres observations plutôt que sur les principes de son futur biographe.

Le plus amusant est que M. Bédarida ne s'aperçoit pas que, pris par son élan, il en arrive à donner des armes à plus progressiste que lui, à risquer le débordement sur sa gauche. Car se cramponner au principe de l'égalité des races, c'est considérer comme avérée l'existence des dites races. Et ça, on le sait bien, c'est digne des heures les plus sombres, et il serait scandaleux que cela restât impuni.

Finalement, M. Bédarida a sans doute bien fait de quitter ce monde à l'orée du millénaire : s'il avait vécu, traînant partout après lui cette casserole raciale, il aurait vu de quel bois de justice se chauffaient les associations lucratives sans but ni raison.

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