lundi 18 novembre 2019

Les scandaleux propos de Monsieur Paul


« Ce qu'il faut dire, c'est que c'est une chimère de vouloir offrir au public d'autres œuvres que celles qu'il aime et de croire qu'il saura les apprécier. L'éducation artistique du public ? l'art pour le peuple ? tout ce qu'on a rêvé dans ce sens ? Autant entreprendre de rendre intelligents et sensibles les gens qui ne le sont pas. Vous n'empêcherez jamais que certaines gens se plaisent mieux au café-concert qu'à une pièce d'Ibsen et entendent mieux les polissonneries de certains vaudevilles que la passion de Racine ou l'esprit de Beaumarchais. C'est même ce qui fait la valeur des pièces d'Ibsen, la beauté de Racine et l'esprit de Beaumarchais de n'être pas entendus d'eux. Je suis gêné d'exprimer de tels lieux communs. J'ajouterai que tout est bien ainsi. J'ai horreur des rustres qui font des grâces et j'aime mieux un brave imbécile qui se satisfait de choses à sa mesure que le même faisant l'entendu à d'autres qui l'ennuient en secret. Qu'on laisse l'art tranquille. Notre époque n'a déjà abaissé que trop de choses. Qu'on ne se mêle pas d'enseigner ce qui ne s'enseigne pas, ce qui est don, sens, aspiration, compréhension naturels et, malgré tout ce qu'on peut dire de contraire, l'apanage d'une élite. Les choses à apprendre au peuple ne manquent pas, auxquelles il est d'ailleurs aussi rétif. […] Depuis le temps que la plaisanterie dure, avec le théâtre pour le peuple, les musées du soir et l'art pour tous, les gens qui y ont cru devraient en être revenus. »

Ce qui précède est extrait par moi d'une chronique théâtrale de Maurice Boissard – c'est-à-dire Paul Léautaud, comme l'on sait –, publiée dans la NRF du 1er novembre 1921. C'est un paragraphe que l'on devrait donner à lire et à méditer à tous ceux qui déplorent l'absence d'une télévision “de qualité”, et qui voudraient voir éclore çà et là dans le paysage des “chaînes culturelles”. Depuis le temps, comme dit ce scandaleux élitiste de Léautaud, ils devraient savoir qu'une telle invention est purement aporétique. Il suffit de constater dans quelle insondable médiocrité a sombré Arte pratiquement dès le lendemain de sa création, et de ricaner doucement devant les pathétiques efforts que font ses dirigeants successifs pour (re)gagner une audience qu'ils n'ont jamais eue. Tous les patrons de télévision savent qu'introduire du culturel dans leurs programmes aurait, sur les chaînes qu'ils dirigent, le même effet que proposer une pastille de cyanure à un individu suicidaire. De fait, ils s'en gardent bien.

9 commentaires:

  1. Ben oui, le cul on voit bien ce que c'est, mais la turelle???

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  2. L'ennui, c'est qu'il y a toujours plus cultivé que soi, et des gens qui pensent la même chose de vous,de moi et de Léautaud.

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  3. 'Don Juan' de Marcel Bluwal, en 1965.
    Le meilleur.
    A cette époque, il n'y avait pas encore la couleur, mais il y avait déjà le son.
    (sinon, il y a aussi 'Jeanne d'Arc au bucher' de Karl Dreyer, en 1928, avec Antonin Artaud, sans la couleur ni la son ni les images, un truc qu'on regarde ailleurs).
    J'ai appris hier.

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  4. C'est bien ce que je me disais : après Léautaud il n'y a plus eu de culture ! D'un autre côté, ça repose !

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  5. N'ayant jamais lu une ligne de Léautaud ni de Valéry (sauf Le Cimetière Marin, bien sûr, mais je préfère celui de Brassens ), j'hésitais dans lequel des deux me lancer, sachant qu'à mon âge je n'vais que peu de chances les terminer - et même d'en terminer un seul. Finalement, j'ai choisi les Carnets de Valéry.

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    1. Mauvaise pioche ! (Même si Valéry et Léautaud étaient des amis de jeunesse.)

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