
Après avoir sottement laissé passer l'heure d'ouverture du R.I.E (je deviens moderne), et avoir reculé devant le sandwich au saucisson de la boulangerie (pour une raison qui sera peut-être dévoilée ultérieurement), je me suis résolu à une expérience coûteuse (pas fâchée, Catherine, pas fâchée !) mais très riche en vitamines et protéines :
L'Ambiance d'à côté.
J'aurais aimé que vous fussiez là, pour voir la mine de Mme Catherine (pas la mienne, cette de
L'Ambiance), lorsque je lui ai commandé “l'assiette fraîcheur”. Charitablement, tout en enregistrant mon souhait d'une écriture nerveuse, elle m'a prévenu que ce n'était
pas forcément le genre de plat que j'aimerais.
Là-dessus, l'assiette arrive. Déjà, elle est carrée au lieu de ronde, ce qui induit immédiatement la méfiance, le soupçon, le plissement de nez. Quant au contenu, qui ressemble curieusement à un potager arcimboldesque, c'est en effet, emphatiquement, superlativement, ce qu'il convient d'appeler de la “bouffe de pédé”.
[Pause : avant que les chasseurs de
----phobes n'enclenchent les chargeurs des kalach', je signale que cette amusante expression, “bouffe de pédé”, je l'ai entendue pour la première fois il y a environ 28 ou 30 ans, émise par deux potes homos. Elle entendait désigner (et flatteusement, ce soir-là) le type de restaurants apparus dans ces années, où l'on vous nourrissait de petites purées de légumes, de saumon cru à l'aneth, à l'extrême limite de chèvre-chaud-sur-son lit-de-frisée, le tout dans des proportions éloignant toute idée d'adiposité chez le consommateur – on ferme le ban.]
Donc, mon assiette carrée arrive, très joliment colorée. Autour de moi, parmi le personnel, la tension est palpable, l'appréhension épaisse. On s'attend, je suppose, à ce que je pousse un rugissement sauvage tout en ventilant mon arcimboldo façon puzzle, dans tout le restau. Histoire de laisser grimper la tension, je lis encore trois ou quatre pages des
Cahiers de la Petite Dame, avant d'attaquer cette espèce de jardin botanique.
Dans l'assiette m'attendent : des crevettes (repliées en position fœtale dans l'angoisse de ce qui les attend), l'inévitable salade pour faire masse, du concombre et de la tomate découpés en minuscules cubes arrosés de fromage blanc, quatre quartiers de
pamplemousse et... et... dans une
verrine (oui, je sais, c'est terrible)... du
quinoa. On comprend mieux l'angoisse du personnel.
N'étant pas sadique, je finis par goûter. Une bouchée. Une autre. Une troisième... Les filles, terrorisées, n'osent plus décarrer de derrière le comptoir. Et c'est M. Daniel, le patron, qui, prenant violemment sur lui, s'approche de ma table :
Lui (sourire faraud) : – Alors, Monsieur Didier ? C'est comment ?
Moi (ton neutre, volontairement déstabilisant) : – C'est tellement n'importe quoi que c'en devient grandiose, presque émouvant.
Ne sachant trop ce que je veux dire par là, il préfère en conclure (je le vois au relâchement musculaire soudain de toute sa personne) que son “assiette fraîcheur” a passé la barre, et qu'aucune déflagration nucléaire n'est plus à craindre.
De fait, j'ai tout mangé, fort étonné de moi-même. Néanmoins, pour viriliser un peu l'affaire, j'avais pris la précaution de noyer mon assiette carrée sous une pluie drue de tabasco ; et de la faire glisser avec un pichet de sauvignon – mais un seul, afin de conserver à ce repas stupide son côté joyeusement hypocalorique.