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vendredi 3 mai 2013

La rugueuse courtoisie des restaurateurs belges


 Comme une certaine Rania, employée du Trésor public, a daigné se pencher sur mon cas ces temps derniers, il a bien fallu que, équipé de mon casque de spéléologue, j'effectue une plongée dans la masse désordonnée de mes “justificatifs” ; j'ai donc secoué la boîte qui les contenait. Parmi ces paperolles tombant en cascade sur mon bureau, se trouvait le “ticket client” du restaurant bouillonnais où nous déjeunâmes, le señor Yanka et nous-mêmes, le 4 décembre 2011 (c'est écrit sur le ticket client). Je ne m'étais pas, alors, avisé de la formule qui concluait ce document financier de première importance ; elle se présente exactement ainsi :

VOUS AVEZ PAYE
AU REVOIR

Le restaurateur belge, surtout lorsqu'il est francophone, a parfois la courtoisie un peu rugueuse. Nous avions néanmoins excellemment déjeuné, il m'en souvient, à la table du fond, à droite.


vendredi 30 octobre 2009

Ambiance de merde (et Didier Goux bien puni)

En un sens, c'est bien fait pour ma tronche. Il y a peu, juste avant les coups de deux heures, je me dirigeais d'un pas viril vers la boulangerie pour y faire l'emplette d'un sandwich thon-crudités, Giorgio Bassani sous le bras, quand l'envie m'a poigné d'un risotto aux champignons et d'un pichet de sauvignon. Je ne suis pas censé, à midi, me livrer à des dépenses aussi somptuaires mais, mesquinement, je me suis dit qu'après le bouquet de roses d'hier, l'Irremplaçable n'oserait pas trop gueuler aux petits pois. J'ai donc parcouru trois mètres cinquante de plus et ai poussé la porte de L'Ambiance d'à côté.

Le difficile, dans ce restaurant très mal insonorisé, est de bien choisir sa place, surtout si l'on prétend lire en déjeunant, ce qui se trouvait être mon cas. D'un coup d'œil expert, je remarque que la salle de gauche (l'ancienne salle "fumeurs"...) est relativement désencombrée. Et que les deux filles installées au fond en sont déjà au café. C'est donc très logiquement que je décide de bivouaquer dans leurs parages immédiats. Mal m'en a pris.

D'abord parce que, au moment où je suis ressorti de l'établissement, elles y étaient encore, ces deux malfaisantes. Et surtout, parce que l'une d'elles, non contente d'être laide, la trentaine mais vieille par anticipation, aigre de le savoir, n'a pas arrêté de jacter, d'une voix forte et ferrugineuse, de choses parfaitement inintéressantes, "professionnelles", et dans une langue répugnante (« En fait, à partireu d'là, c'qu'est important, tu vois, c'est l'bouche-à-oreille... »). Au point que j'avais le plus grand mal à m'imaginer dans les ruelles de Ferrare et à y suivre M. Bassani.

Vers la fin du repas, j'en suis arrivé à me dire que ce devait être l'esprit malin de l'Irremplaçable qui m'avait envoyé ces deux sorcières sonores pour me punir d'ainsi gaspiller l'argent du ménage : la parano n'était pas loin...

Pourtant, je ne regrette rien. Hier après-midi, fumant une cigarette en bas, je me suis soudain demandé ce que devenait Jean-Pierre Lacoste, pas vu depuis des mois. Ce Lacoste-là est directeur artistique du magazine Onze. Je le connais depuis 25 ans, l'époque où je travaillais (et lui aussi) rue de Berri et où nous allions régulièrement déjeuner ensemble, avec deux ou trois autres journaleux, dont Jean-Michel Larqué (celui-là, je le cite uniquement pour faire baver les footeux âgés...) Et, tout à l'heure, quittant L'Ambiance, qui vois-je entrer dans la boulangerie jouxtative ? Mon Lacoste. On a parlé une dizaine de minutes au milieu de ce que j'hésite à qualifier de "rue", et on s'est séparé très satisfaits l'un de l'autre.

De plus, le risotto était acceptable.

jeudi 17 septembre 2009

Un plat qui se mange d'une seule main, je vous prie...

J'ai craqué. Un peu sottement, sans doute. J'étais installé dans le canapé du hall, avec Percival Everett. Je suis entré dans une phase intéressante de son Effacement : celle où le narrateur note les progrès, les rémissions brusques, les plongées inattendues de l'alzheimer dont sa mère est atteinte.

D'un coup, je me suis retrouvé – et malgré les gens qui passaient devant moi, ne semblant conscientes de rien du tout – dans une sorte d'entonnoir aux parois parfaitement lisses, presque sans couleur à force de l'être (lisses). Il était environ deux heures dix, et il m'est apparu, de manière violente, que je ne serais pas capable d'aller acheter un jambon-gruyère et de remonter le mastiquer seul à mon bureau.

[À ce stade du récit, l'Irremplaçable a déjà deviné la suite, et les prunelles attentives de mes lecteurs peuvent la voir froncer les sourcils dans un coin du tableau...]

Donc, oui, il a fallu cela : se transporter dans un endroit qui rendrait plus rugueuses les parois circulaires de l'entonnoir, me permettant d'en émerger ; un lieu très circonscrit, commandé par des gens me connaissant, ou, au moins, m'accordant une certaine réalité dans la vie stupide de tous les jours – sinon incontestable du moins tangible – ; des gens dont l'agitation machinale et les sourires commerciaux rendraient cette maladie romanesque incapable de survenir dans la sphère des vivants. Et principalement dans la mienne.

L'Ambiance d'à côté, donc : il n'y avait guère d'autre solution, c'était en tout cas la plus simple – j'y fus. Déjà nanti d'un pichet de sauvignon approximatif, je devine la serveuse s'approchant. Je dis “la serveuse”, parce que mon cerveau se refuse à enregistrer son prénom, depuis plus d'un an qu'elle est là. Je sais bien que ce mini-alzheimer veut juste dire qu'elle n'éveille aucune résonance érotique en moi – de fait, les parois de l'entonnoir se font plus lisses encore qu'avant d'arriver ici : je suis mal parti. Elle me demande :

– Vous avez choisi ?
Il n'est pas question, une seconde de désempoigner le roman dans lequel je glisse en cercles concentriques ; donc je m'entends répondre :
– Je voudrais quelque chose qui se mange d'une seule main, j'aimerais continuer de lire...
Elle, pas surprise :
– Le parmentier de cabillaud aux patates douces ?
Va pour...

J'ai mangé ça, en effet. Ça se picorait (comme disent les femelles journalistes de Elle...) d'une seule main, il n'y avait pas d'arnaque. Pendant mon repas, l'alzheimer a encore empiré, et je n'ai pas goûté grand-chose de ce dont j'ai lesté mon estomac – il m'en reste, encore maintenant, un arrière-goût douceâtre (la patate, supposé-je), pas désagréable mais prégnant : un peu comme l'idée d'alzheimer appliquée à... Appliquée, quoi. J'étais tellement peu là, si arcbouté sur un futur proche que je ne souhaitais pas voir, que j'ai eu du mal à finir mon unique pichet. Néanmoins, j'ai pris sur moi : tous les fronts ne pouvaient s'écrouler en même temps.

– Voici un exemple :

« L'incontinence dont souffrait Mère s'était aggravée et bien qu'elle parût assez valide pour se déplacer, elle s'en abstenait. Quand j'entrai, une infirmière et un aide-soignant changeaient ses draps, ma mère toujours allongée. Elle était découverte de la taille aux pieds et tandis que l'aide dégageait les draps souillés l'infirmière la nettoyait. Je ressortis dans le couloir, avec l'image de ma mère tournant la tête vers moi, ses yeux vides fixés dans ma direction. Elle était si loin de celle qui m'avait dit un jour qu'écouter du Mahler lui faisait voir des couleurs juste avant de pleurer. “Dans la Quatrième symphonie, je vois l'automne, me dit-elle. Les gris cendrés laissent place aux rouges et à l'ocre, tandis que le ciel s'assombrit et que tombe la fraîcheur de la nuit.” Cette femme se faisait torcher par une autre qui n'avait pas la moindre idée de qui était Mahler. »

Percival Everett, Effacement, Babel, p. 315-316.


Ma mère non plus n'a la moindre idée de qui est Mahler. – Chercher l'espoir de ce côté-là.

mercredi 22 juillet 2009

Meurtre gastronomique dans un potager à l'italienne

Après avoir sottement laissé passer l'heure d'ouverture du R.I.E (je deviens moderne), et avoir reculé devant le sandwich au saucisson de la boulangerie (pour une raison qui sera peut-être dévoilée ultérieurement), je me suis résolu à une expérience coûteuse (pas fâchée, Catherine, pas fâchée !) mais très riche en vitamines et protéines : L'Ambiance d'à côté.

J'aurais aimé que vous fussiez là, pour voir la mine de Mme Catherine (pas la mienne, cette de L'Ambiance), lorsque je lui ai commandé “l'assiette fraîcheur”. Charitablement, tout en enregistrant mon souhait d'une écriture nerveuse, elle m'a prévenu que ce n'était pas forcément le genre de plat que j'aimerais.

Là-dessus, l'assiette arrive. Déjà, elle est carrée au lieu de ronde, ce qui induit immédiatement la méfiance, le soupçon, le plissement de nez. Quant au contenu, qui ressemble curieusement à un potager arcimboldesque, c'est en effet, emphatiquement, superlativement, ce qu'il convient d'appeler de la “bouffe de pédé”.

[Pause : avant que les chasseurs de ----phobes n'enclenchent les chargeurs des kalach', je signale que cette amusante expression, “bouffe de pédé”, je l'ai entendue pour la première fois il y a environ 28 ou 30 ans, émise par deux potes homos. Elle entendait désigner (et flatteusement, ce soir-là) le type de restaurants apparus dans ces années, où l'on vous nourrissait de petites purées de légumes, de saumon cru à l'aneth, à l'extrême limite de chèvre-chaud-sur-son lit-de-frisée, le tout dans des proportions éloignant toute idée d'adiposité chez le consommateur – on ferme le ban.]

Donc, mon assiette carrée arrive, très joliment colorée. Autour de moi, parmi le personnel, la tension est palpable, l'appréhension épaisse. On s'attend, je suppose, à ce que je pousse un rugissement sauvage tout en ventilant mon arcimboldo façon puzzle, dans tout le restau. Histoire de laisser grimper la tension, je lis encore trois ou quatre pages des Cahiers de la Petite Dame, avant d'attaquer cette espèce de jardin botanique.

Dans l'assiette m'attendent : des crevettes (repliées en position fœtale dans l'angoisse de ce qui les attend), l'inévitable salade pour faire masse, du concombre et de la tomate découpés en minuscules cubes arrosés de fromage blanc, quatre quartiers de pamplemousse et... et... dans une verrine (oui, je sais, c'est terrible)... du quinoa. On comprend mieux l'angoisse du personnel.

N'étant pas sadique, je finis par goûter. Une bouchée. Une autre. Une troisième... Les filles, terrorisées, n'osent plus décarrer de derrière le comptoir. Et c'est M. Daniel, le patron, qui, prenant violemment sur lui, s'approche de ma table :

Lui (sourire faraud) : – Alors, Monsieur Didier ? C'est comment ?
Moi (ton neutre, volontairement déstabilisant) : – C'est tellement n'importe quoi que c'en devient grandiose, presque émouvant.

Ne sachant trop ce que je veux dire par là, il préfère en conclure (je le vois au relâchement musculaire soudain de toute sa personne) que son “assiette fraîcheur” a passé la barre, et qu'aucune déflagration nucléaire n'est plus à craindre.

De fait, j'ai tout mangé, fort étonné de moi-même. Néanmoins, pour viriliser un peu l'affaire, j'avais pris la précaution de noyer mon assiette carrée sous une pluie drue de tabasco ; et de la faire glisser avec un pichet de sauvignon – mais un seul, afin de conserver à ce repas stupide son côté joyeusement hypocalorique.

dimanche 5 juillet 2009

Los copinos y los coquinos (en castellano de cocina)

Ce garçon, je le connais depuis des lustres. Même qu'en vrai, il ne s'appelle pas [aji], mais simplement aji : il a rajouté les crochets pour frimer. Je n'irais pas jusqu'à dire que je l'ai vu naître, mais disons que je l'ai connu pas bien haut. Depuis, il a grandi et il a même sorti un disque (avec des chansons dedans). Je voulais vous en toucher trois mots – par odieux copinage/coquinage –, mais voilà que l'irréprochable Bruno Maillé l'a fait dès hier, et beaucoup mieux que je ne saurais le faire. Donc, c'est par ici...

Sinon, il y a aussi un accès direct.

vendredi 22 mai 2009

Le lendemain de la veille

Le titre est une expression de mon oncle/beau-père, pour désigner un lendemain de cuite – c'est-à-dire un lendemain. Je devais vraiment être en vrac, ce matin, car je suis parti de la maison sans :

1) ma montre,
2) mon i-pod,
3) MON LIVRE.

Partir sans un livre ne m'arrive absolument jamais. Sauf, à la rigueur, si c'est pour aller acheter un pack de douze chez l'Arabe de Pacy, en prévision d'une alcoolisation vespérale. (J'ai les meilleurs rapports qui soient, avec l'Arabe de Pacy : je l'appelle "Monsieur", lui aussi, on se serre la main depuis peu, on parle du temps qu'il a fait, qu'il fait et fera ; je sacrifierais d'un cœur allègre 352 Céleste imbéciles pour garder cet Arabe-là en vie et en activité – et il s'en trouve encore pour me penser raciste, pfff !)

Bref. Le plan était d'aller me chercher un sandwich à la boulangerie, puis de prendre un pichet café à la terrasse de L'Ambiance d'à côté. Comme une défilongée (mot en vigueur dans ma famille ardennaise) de lycéens idiots encombrait la boulangerie, je me suis contraint à déjeuner à L'Ambiance. Changement de carte ! Parmi les nouveaux plats, un "filet mignon de porc aux pruneaux", accompagné de spaghettis. L'Irremplaçable cuisinant régulièrement le filet mignon, je me dis que la comparaison sera intéressante – je la pressens à son avantage, n'étant pas d'une objectivité parfaite.

Je suis à mille lieues en dessous de la vérité : onc ne vis un mignon filet aussi dur, aussi sec, aussi rétif à la manducation – et c'est pour ne rien dire de la sauce, gluante à souhait et souffrant d'un défaut de sapidité rédhibitoire. Si Catherine, d'aventure, me sert un truc de ce genre, je la répudie aussi sec (comme le filet).

Néanmoins, le moment est agréable : il fait beau, je suis seul, je parcours un livre (trouvé dans un de mes tiroirs) amusant. Il y a ce léger décalage par rapport à la vie réelle (celle des autres) propre aux "lendemains de la veille" chers à mon tonton Serge. Je vois passer un grand con de trente ans, monté sur patins à roulettes et suivi par son fils, casqué, sur une trottinette : je me demande pourquoi les enfants d'aujourd'hui auraient encore cette hâte à devenir "grands" qui nous a caractérisés, puisque leurs propres parents se comportent comme des demeurés infantiles. Dix minutes plus tard, passent à côté de ma table, un père en shorts (il est vrai qu'à Levallois-Perret, la plage n'est jamais bien loin) et son fils de dix ans en pantalons : inversion des codes, générations de merde.

Finalement, pour accompagner la fin de mon pichet, je me replonge dans mon livre : Dictionnaire des clichés littéraires, d'Hervé Laroche, éditions Arléa. Je souris tout seul, comme un gosse idiot. C'est un peu facile, mais bien observé. Un exemple :

« défendre (se) : se défendre est banal, mais ne pouvoir se défendre est spécialement intéressant. Ne jamais se priver de signaler tout ce que les personnages ne font pas, et encore moins ce qu'ils font mais auraient pu ne pas faire. Robert ne pouvait se défendre d'un pénible sentiment de gêne devant cette franchise inattendue. On sait ainsi trois choses : que Robert éprouve de la gêne ; qu'il a voulu ne pas l'éprouver ; qu'il n'y est pas parvenu. Tout cela sans que Robert se soit confié à quiconque. »

Voilà.

jeudi 7 mai 2009

Flash tranquille

Tout à l'heure, allant boire un café (version pour l'Irremplaçable) ou un quart de sauvignon (version tout public), en lisant Philippe Jullian (voir le billet précédent), à L'Ambiance d'à côté, je me retrouve à la table voisine d'une jeune femme, au cou Modigliani mais à la chair Rubens. Elle porte une jupe plissée rouge, sa coiffure est d'un temps révolu, la carnation de son visage aussi ; elle lit Totem et Tabou de Freud. Elle sort au bout de dix minutes, sans que nous ayons échangé un regard.