mercredi 22 juillet 2009

Meurtre gastronomique dans un potager à l'italienne

Après avoir sottement laissé passer l'heure d'ouverture du R.I.E (je deviens moderne), et avoir reculé devant le sandwich au saucisson de la boulangerie (pour une raison qui sera peut-être dévoilée ultérieurement), je me suis résolu à une expérience coûteuse (pas fâchée, Catherine, pas fâchée !) mais très riche en vitamines et protéines : L'Ambiance d'à côté.

J'aurais aimé que vous fussiez là, pour voir la mine de Mme Catherine (pas la mienne, cette de L'Ambiance), lorsque je lui ai commandé “l'assiette fraîcheur”. Charitablement, tout en enregistrant mon souhait d'une écriture nerveuse, elle m'a prévenu que ce n'était pas forcément le genre de plat que j'aimerais.

Là-dessus, l'assiette arrive. Déjà, elle est carrée au lieu de ronde, ce qui induit immédiatement la méfiance, le soupçon, le plissement de nez. Quant au contenu, qui ressemble curieusement à un potager arcimboldesque, c'est en effet, emphatiquement, superlativement, ce qu'il convient d'appeler de la “bouffe de pédé”.

[Pause : avant que les chasseurs de ----phobes n'enclenchent les chargeurs des kalach', je signale que cette amusante expression, “bouffe de pédé”, je l'ai entendue pour la première fois il y a environ 28 ou 30 ans, émise par deux potes homos. Elle entendait désigner (et flatteusement, ce soir-là) le type de restaurants apparus dans ces années, où l'on vous nourrissait de petites purées de légumes, de saumon cru à l'aneth, à l'extrême limite de chèvre-chaud-sur-son lit-de-frisée, le tout dans des proportions éloignant toute idée d'adiposité chez le consommateur – on ferme le ban.]

Donc, mon assiette carrée arrive, très joliment colorée. Autour de moi, parmi le personnel, la tension est palpable, l'appréhension épaisse. On s'attend, je suppose, à ce que je pousse un rugissement sauvage tout en ventilant mon arcimboldo façon puzzle, dans tout le restau. Histoire de laisser grimper la tension, je lis encore trois ou quatre pages des Cahiers de la Petite Dame, avant d'attaquer cette espèce de jardin botanique.

Dans l'assiette m'attendent : des crevettes (repliées en position fœtale dans l'angoisse de ce qui les attend), l'inévitable salade pour faire masse, du concombre et de la tomate découpés en minuscules cubes arrosés de fromage blanc, quatre quartiers de pamplemousse et... et... dans une verrine (oui, je sais, c'est terrible)... du quinoa. On comprend mieux l'angoisse du personnel.

N'étant pas sadique, je finis par goûter. Une bouchée. Une autre. Une troisième... Les filles, terrorisées, n'osent plus décarrer de derrière le comptoir. Et c'est M. Daniel, le patron, qui, prenant violemment sur lui, s'approche de ma table :

Lui (sourire faraud) : – Alors, Monsieur Didier ? C'est comment ?
Moi (ton neutre, volontairement déstabilisant) : – C'est tellement n'importe quoi que c'en devient grandiose, presque émouvant.

Ne sachant trop ce que je veux dire par là, il préfère en conclure (je le vois au relâchement musculaire soudain de toute sa personne) que son “assiette fraîcheur” a passé la barre, et qu'aucune déflagration nucléaire n'est plus à craindre.

De fait, j'ai tout mangé, fort étonné de moi-même. Néanmoins, pour viriliser un peu l'affaire, j'avais pris la précaution de noyer mon assiette carrée sous une pluie drue de tabasco ; et de la faire glisser avec un pichet de sauvignon – mais un seul, afin de conserver à ce repas stupide son côté joyeusement hypocalorique.

16 commentaires:

  1. Y a une parenthèse que je n'entrave pas, très cher ! Mais honnêtement, on s'en fout, je suis franchement bien marré.

    Bizarrement, autant je suis d'accord avec vous sur la verrine (parce qu'en fait, c'est franchement tout sauf pratique et qui plus est, c'est absurde pour toute personne qui sait ce que c'est qu'un assaisonnement) autant j'aime bien les assiettes carrées, parce que je n'aime pas les aliments mélangés de partout façon bouillasse. Pour que ce soit le cas dans une assiette ronde, faut qu'elle soit immense et ça décourage dès le premier coup de fourchette vu qu'on a les coudes qui pendouillent dans le vide.

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  2. un homme qui aime le tabasco ne peut pas être complètement mauvais. (pour le quinoa en verrine (surenchère) je compatis.

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  3. Mais dites donc, on se laisse presque aller à la world-food par ici !
    La vieillesse (enfin le début, je suis cordial) est vraiment un naufrage ! :-))

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  4. Les crevettes sont toujours en position fœtale.

    Aller manger des salades flétries dans des bouges ritals alors que c'est l'été !

    hmmm, la salade du jardin, la nouvelle pousse toute tendre, le mesclun, ou celle un peu dure qui pique sous la langue. Les jeunes artichauts, les timides petites pommes de terre rondes comme des billes, les œufs durs au cœur orange éclatant, la tomate encore tiède du soleil du matin, le blanc du poulet rôti de la veille, la vinaigrette avec de l'ail haché, l'oignon nouveau et le vert de l'oignon, quelques fromages par derrière avec une tranche de pain de ménage et un fond de Bourgueuil innocent, un fruit de saison, et voilà...

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  5. Le quinoa, c'est meilleur en émulsion.

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  6. Suzanne, je suis libre à dîner ce soir. C'est à quelle heure ? J'aurai volontiers porté du sauvignon ou encore un Pouilly fumé, mais quelqu'un ici s'enfile toutes les bouteilles derrière la cravate.

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  7. Frederique M,

    Ce soir, c'est tomates chez moi.
    Videz les tomates, remplissez-les de riz cuit que vous aurez saupoudré de persil haché et fourrez-les au milieu d'une noix de Saint-Jacques, vingt minutes à four chaud, hop. Pas de vin, mais un cidre un peu brutal.

    (il est bien, ce nouveau blog "cuisine")

    Malavita : vous faites un régime, vous, hein, c'est ça ?

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  8. « et avoir reculé devant le sandwich au saucisson de la boulangerie »
    J'ai compris : vous vous êtes converti à l'Islam !...

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  9. Dans le genre gastronomique : "c'est tellement n'importe quoi que c'en devient grandiose, presque émouvant."

    http://www.youtube.com/watch?v=IEHVrTsZj68

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  10. Dorham : je viens de tout relire (dure épreuve) et je ne vois pas où est ce problème de parenthèse...

    Et mort à la verrine, bordel ! Les vrais hommes (et les vraies femmes femmes) bouffent dans des assiettes, bordel !

    Mère Castor : Catherine vous racontera à quel degré on est tombé...

    Poireau : elle l'est, en effet. Oubliez-le tant que vous n'y êtes pas.

    Suzanne : oui, oui et re-oui, comme souvent ! Sauf pour le "fond de bourgueil" : pourquoi un fond ?

    Malavita : pfff...

    Frédérique : Ceci n'est pas un blog de lesbiennes alcooliques : si on veut boire, il est nécessaire d'inviter le taulier.

    Pascal : vous n'êtes pas très loin ! (Et, en même temps, très très loin...)

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  11. Je commence à avoir les crocs, avec tous ces récits de bouffe.
    Alors comme ça tout le personnel du restaurant n'osait presque plus respirer en vous contemplant devant votre assiette carrée ?

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  12. Didier : le saucisson en question était hallal ! (Conglomérat de hachis de dinde et d'olives !)

    Emma : J'aimerais vous y voir, vous, à servir une assiette de taffiolles à notre Goux affamé et mal léché !

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  13. Suzanne, est ce qu'on ne fourrerai pas plutôt la noix saint Jacques au milieu du riz ?
    Didier, ne vous immiscez pas dans une histoire naissante, je vous prie et prenez deux ou trois pintes avant de nous rejoindre, on ne badine pas avec les boissons par chez nous.

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  14. Et pendant ce temps là, chez vous, il y a de la piperade.

    et c'est comment au RIE ?
    (ça fait cantine d'infanterie)

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  15. Ce billet n'est pas crédible. Surtout le nombre de pichets de Sauvignon.

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  16. Frédérique : d'accord, je vous laisse...

    Audine : une cantine d'infanterie s'appelle un mess... Voire un mess de requiem si l'on y mange vraiment très mal.

    Nicolas : c'est pour ça que je l'ai écrit : parce qu'il n'est absolument pas crédible, et pourtant rigoureusement exact.

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