Parce qu'il fut question de Darwin en décembre…
lundi 30 janvier 2017
samedi 28 janvier 2017
Tu reviendras à Robert Rodriguez
N'hésitons pas à le dire liminairement (Catherine devrait rapidement m'appeler son liminaire céleste, je pense) : Robert Rodriguez est le meilleur cinéaste vivant ; en tout cas celui qui donne naissance aux films les plus réjouissants – ou jubilatoires, pour jargonner comme mes ex-confrères. Par Wikipédia, j'apprends qu'il a vu le jour en 1968 et mesure 1,87m : cela lui fait un point commun avec votre serviteur, je vous laisse deviner lequel, hélas. On apprend aussi que, né à San Antonio, Texas, il est d'ascendance mexicaine, ce qui ne surprendra personne, au vu de son nom ridicule (on ne peut pas s'appeler Robert Rodriguez, bon sang ! pas plus que Marcel Kurosawa ou Karl-Heinz Perrichon).
Depuis un quart de siècle, notre Chicano-texan a œuvré dans différents genres. Les deux où il réussit le mieux sont d'une part ce que j'appellerais le burlesque horrifique, et d'autre part une ultra-violence volontairement outrancière, qui n'est pas sans rappeler Bip-Bip et Vil Coyotte, ou encore certains dessins animés de Tex Avery. Dans ce dernier genre, je recommanderai le diptyque Machete et Machete kills, avec Danny Trejo, qui est par ailleurs le cousin de Robert. Comme souvent chez Rodriguez, on y croise d'assez nombreuses vedettes (De Niro, Steven Seagal, Don Johnson, Bruce Willis, Quentin Tarantino et d'autres), visiblement ravies de venir camper de véritables ordures durant deux ou trois scènes. On peut aussi se risquer du côté de Desperado, dont la vedette est Antonio Banderas.
Pour ce qui est du burlesque horrifique, deux titres s'imposent ; d'abord Une nuit en enfer, film de vampires totalement à l'ouest (du Pecos) mettant en scène George Clooney, Harvey Keitel, Juliette Lewis et Quentin Tarantino (avec une brève mais commotionnante apparition de Salma Hayek), qui se retrouvent coincés dans une sorte d'immense “bar à sang” où ils doivent tenir jusqu'au lever du jour ; ensuite, on ne manquera sous aucun prétexte Planète terreur. Comme le titre le suggère, il s'agit d'un hommage aux séries B des années soixante et soixante-dix, que l'on projetait dans les cinémas dits “de quartier” (rappelons pour les moins de 50 ans qu'à l'époque le mot “quartier” s'employait au singulier et n'était nullement synonyme de casbah ou de village nègre). L'hommage est aussi réaliste que possible, puisque l'image a tendance à trembler un peu (par moment…) et à être traversée de zébrures et de points lumineux intempestifs (là encore, à certains instants judicieusement choisis). Le clou est, aux deux tiers du film, lorsque la pellicule prend carrément feu et qu'un panonceau intercalaire nous prévient qu'une bobine est manquante ; moyennant quoi, effectivement, on se retrouve avec un gros “blanc” dans le déroulement de l'intrigue, des personnages qui étaient séparés se retrouvent au même endroit, d'autres qui vaquaient sur leurs deux jambes agonisent sur un grabat, etc., sans qu'aucune explication ne soit donnée, ce qui est rigoureusement sans importance, vu le côté foutraque du scénario. Dans cette joyeuse pochade, où un gaz secret fabriqué par un ignoble militaire (Bruce Willis) transforme les gens en monstres pustuleux, avides de bouffer votre cervelle (et davantage si gros appétit), on retrouve le petit Freddy Rodriguez, qui n'a pas de lien de parenté avec Robert et que connaissent bien ceux qui ont regardé la série Six feet under ; il y a aussi l'indispensable Quentin Tarantino, en violeur psychopathe. On notera que, pour accroître encore le côté “séance de quartier”, Rodriguez propose, au début du film, une bande-annonce, avec Danny Trejo ; laquelle bande deviendra Machete trois ans plus tard : c'est probablement le seul cas, dans l'histoire du cinéma, où une bande-annonce a entraîné la réalisation du film lui correspondant, et non l'inverse.
Si après ça vous n'êtes pas convaincu de vous y précipiter, vous pouvez toujours vous rabattre sur l'un ou l'autre de ces films français “de fille”, mettant en scène des trentenaires-qui-s'interrogent-sur-leur-couple-et-leur-désir-d'enfant : c'est tout ce que vous aurez mérité.
mercredi 25 janvier 2017
Michel Houellebecq ou la bourde présidentielle
À la page 235 de La Carte et le Territoire, on tombe sur une
énorme bourde, due évidemment à Houellebecq lui-même, mais qui semblerait prouver en outre
que, chez les éditeurs en général et chez Flammarion en particulier, les
livres sont relus par des gougnafiers, voire pas relus du tout. Voici
ce qu'on trouve : « Il se souvenait également [Jed Martin] de “La
force tranquille”, ce slogan inventé par Jacques Séguéla qui avait
permis, contre toute attente, la réélection de François Mitterrand en
1988. Il revoyait les affiches représentant la vieille momie pétainiste
sur fond de clochers de villages. Il avait treize ans à l'époque, etc. »
Or, c'est évidemment en 1981 que ce slogan a permis non la réélection
mais l'élection de Mitterrand. Que Houellebecq se soit emmêlé les
crayons, c'est tout à fait plausible, et même compréhensible ; ce n'est
en tout cas pas moi qui lui jetterai la pierre : d'un bout à l'autre du Chef-d'œuvre,
à propos de Charlie et de son père, j'ai imperturbablement confondu les
Kabyles avec les Berbères sans jamais m'en apercevoir, à aucun moment
de l'écriture ni dans l'une ou l'autre de mes nombreuses relectures.
Mais au moins, là, c'était une bourde que le correcteur des Belles
Lettres n'avait aucun moyen de détecter (Charlie, après tout, aurait
très bien pu être réellement kabyle…). Tandis que la confusion entre les
deux élections de “la vieille momie pétainiste” aurait dû sauter aux
yeux de n'importe qui, à plus forte raison d'une personne dont c'est le
métier de traquer ce genre d'absences. Du boulot de Berbère, quoi.
(Depuis
une semaine, je fais l'expérience de relire les six romans de
Houellebecq, dans leur ordre chronologique et sans la moindre
interruption entre chaque : lecture massive qui permet de dégager
quelques lignes de force, pas forcément apparentes en mode “lecture
courante”, et de constater que ces six livres sont fortement liés les
uns aux autres, chacun agissant comme une rampe de lancement pour le
suivant. Je parle de tout cela de manière plus développée dans le journal – parution prévue le 27
février – depuis quelques jours, mais ne pense pas que j'aurai la
patience de tout reprendre pour en faire un billet…)
mardi 24 janvier 2017
Salon d'attente
Non, rien… c'est seulement que j'en avais un peu assez de tomber sur le râtelier jaunissant de Son Éminence Lévy (je sais, ça sonne bizarre ; presque aporétique…), chaque fois que j'ouvrais ce blog. Il fallait tourner la page… Mais, comme je n'ai, malgré d'intenses efforts cérébraux, trouvé d'inspiration pour vous écrire le moindre poulet, laissez-moi, en guise d'amuse-esprit temporaire, vous proposer ce petit Poussin.
vendredi 20 janvier 2017
Bernard-Henri et moi
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| Bernard-Henri Lévy tentant de se faire la tête d'Élie Wiesel. |
Comme je m'y attendais plus ou moins, mon dernier billet a provoqué une sorte de mini-bronca chez certains de mes commentateurs habituels, qui ont trouvé que j'avais fait preuve, envers Bernard-Henri Lévy, d'une excessive bienveillance. Voici, par exemple, ce que m'écrivait avant-hier, dans un himmel, l'excellent Jacques Aboucaya : « Si les lettres houellebecquiennes présentent un intérêt certain parce qu'elles respirent, si je puis dire, le “premier degré”, celles de son interlocuteur me semblent beaucoup plus fabriquées, artificielles. J'ai eu l'impression qu'il adoptait une posture, ce qui est bien dans la manière d'un personnage pour lequel je vous trouve plutôt mansuet... » Cela étant, juste après ces lignes, leur auteur précisait qu'une nouvelle lecture d'Ennemis publics ne serait sans doute pas superflue, pour, peut-être, nuancer voire contredire son impression initiale. D'autres honorables correspondants se montraient moins amènes, affublant le sieur Lévy des épithètes malsonnantes qu'on lui accole généralement ; et, du même coup, daubaient un peu sur mon compte, moi le gogo qui m'étais laissé prendre dans les rets d'un escroc de cette envergure.
Ils ont peut-être raison ; et je sais bien, depuis fort longtemps, à quel point il convient de mépriser le personnage, ou au moins d'afficher hautement ce mépris commun. Je noterai, de façon liminaire, qu'il est tout de même curieux de voir tant de gens se préoccuper si fort et si régulièrement d'un individu dont ils professent à grand bruit la complète inexistence. Cela écrit, il me faut confesser une chose : je n'ai jamais lu le moindre livre de Bernard-Henri Lévy ; ni même un chapitre d'aucun ; pas le moindre petit paragraphe. Je ne l'ai jamais non plus écouté ni regardé lorsqu'il passe à la télévision, ou alors deux minutes, le temps d'un zappage express. Tout au plus ai-je dû lire une douzaine des Bloc-note qu'il publie chaque semaine dans Le Point : aucun ne m'a jamais soulevé d'enthousiasme, mais je n'y ai pas trouvé non plus matière à détestation de leur signataire. En résumé, je puis dire que je ne connais pas Bernard-Henri Lévy et que, de ce fait, je n'ai aucune prévention contre lui : c'est à peu près dans cet esprit que j'ai abordé la lecture de sa correspondance croisée avec Michel Houellebecq.
Je dis “à peu près” car, tout de même, les deux épistoliers n'étaient pas égaux sur la ligne de départ ; d'abord parce que je connais assez bien et aime beaucoup l'œuvre de Houellebecq, ainsi que l'homme qu'il semble être ; ensuite parce que, malgré tout, les flots d'injures déversés sur la tête de Lévy depuis plusieurs décennies étaient parvenues jusqu'à mes oreilles et avaient bien sûr tendance à m'influencer au détriment de l'écrivain. Ce sont d'ailleurs elles, ces injures, qui, par une sorte d'effet de retour, m'ont fait éprouver une agréable surprise en découvrant ses lettres. Bien sûr – et je l'ai dit dans mon billet précédent –, M. Aboucaya n'a pas tort lorsqu'il note que Lévy ne peut s'abstenir d'une certaine esbroufe, de prendre la pose ; mais il m'a semblé, à moi, que cette tendance à ne jamais se défaire de son armure, à toujours se considérer comme sa propre statue et, donc, à refuser de se risquer au bas de son cheval ni de son socle, tout cela faisait partie de lui, intimement ; et que, par conséquent, c'est peut-être en jouant le jeu du naturel et du “sans façon” qu'il serait devenu artificiel.
Au fond, la seule chose que je pourrais reprocher à Bernard-Henri Lévy – mais elle est essentielle à mes yeux –, c'est que ses lettres à Michel Houellebecq ne m'ont à aucun moment donné envie d'ouvrir l'un ou l'autre de ses livres. Ce qui revient, finalement, à me montrer nettement plus implacable que tous ses détracteurs habituels, ma sentence n'étant rien d'autre, à ma minuscule échelle, qu'un arrêt de mort.
mardi 17 janvier 2017
Ennemis publics
J'y suis allé un peu en traînant les pieds ; pas tout à fait comme un électeur de gauche se préparant à voter pour Chirac en mai 2002, mais pas loin. Du reste, lorsque ces Ennemis publics avaient paru, en 2008, ils avaient été le premier livre signé par Michel Houellebecq que je renonçai à lire. C'est, on l'aura sans doute compris, qu'il ne le signait pas seul…
Qu'est-ce qui m'a fait changer d'avis ? La lecture du Cahier de L'Herne, probablement, où il est fait allusion à cette correspondance d'un genre particulier. J'ai donc sauté le pas (et, croyez-moi, sauter le pas tout en traînant les pieds, voilà qui n'est pas donné à tout le monde…) ; en me disant que je pouvais bien, compte tenu de mon amour pour lui, faire à Houellebecq ce menu sacrifice de lire aussi les lettres de Bernard-Henri Lévy : après tout, les siennes étaient peut-être son chef-d'œuvre, comment le savoir ?
La très-excellente surprise de ces trois cents pages est qu'il n'y a rien à en jeter. Les lettres de Houellebecq sont sans doute les meilleures, les plus rageuses, les plus sombres, les plus émouvantes aussi, parfois (suis-je bien objectif ?) ; mais celles de Lévy se maintiennent à une hauteur d'intérêt tout à fait respectable. Certes, il ne peut pas complètement s'empêcher de matamoriser, lorsqu'il parle de ses guerres ou de ses croisades ; cependant, il joue le jeu du débat, l'échange est sans complaisance excessive de part ni d'autre ; et bien qu'il ait averti d'entrée de jeu son correspondant qu'il était absolument rétif à ce que tous les deux appellent la “littérature de l'aveu”, Lévy semble néanmoins parvenir à fendre un tant soit peu la carapace. Je dis “semble”, car il se pourrait qu'il s'agisse d'une habileté calculée de sa part. D'un autre côté, pourquoi l'évidente sincérité dont paraît faire preuve Houellebecq ne serait-elle pas, elle aussi, le produit du talent et d'une certaine rouerie ? Après tout, cette correspondance de six mois a été entreprise dans le but, reconnu dès le départ, d'une publication immédiate, dès la dernière missive écrite.
Mais le lecteur candide que je sais être parfois a d'emblée décidé d'ouvrir aux duettistes une ligne de crédit illimité ; et il s'en est, ma foi, fort bien porté.
mardi 10 janvier 2017
Houellebecq diffracté
Le Cahier de L'Herne consacré à Michel Houellebecq – reçu ce matin et, donc, simplement feuilleté, humé, pour l'instant – présente les qualités et les défauts de cette publication bien connue ; lesquels procèdent d'ailleurs tous deux d'une même cause, qui est la multiplicité des contributeurs. L'avantage de ce foisonnement d'esprits divers, c'est que cela donne, à la lecture, une impression de… foisonnement ; aussi bien dans les styles que dans les thèmes abordés, les éclairages, les angles, etc. Son inconvénient est que cela rend la qualité de l'ensemble pour le moins hétérogène : si certains intervenants semblent avoir réellement quelque chose d'un peu original à dire sur l'écrivain pris pour cible, d'autres, moins inspirés, se contentent de délayer de plates explications de texte, à peine supérieures à ce qu'on pratiquait en classe de terminale, au temps où les lycées de France faisaient autre chose que de la garderie. Enfin, il y a les pas-inspirés-du-tout qui, pour dissimuler le vide, l'emplissent de phrases amphigouriques et péremptoires, laissant au lecteur une irritante impression de sottise : la sienne ou celle de l'auteur, c'est péniblement indécidable. Mais enfin, n'y aurait-il d'intéressant qu'un tiers de ces presque quatre cents pages – et il me semble en avoir compté davantage –, cela vaudrait encore la peine.
D'autant que, au fil du volume, on tombe à plusieurs reprises sur Michel Houellebecq en personne, soit pour des textes inédits, soit pour des articles publiés à l'origine en revues et devenus difficiles à trouver, surtout si, comme moi, on ne prenait pas la peine de les chercher. Je me suis arrêté dans mon feuilletage sur une double page intitulée La Fête, datant de 2009. Il s'agit d'un texte emblématiquement houellebecquien, c'est-à-dire profondément déprimant et d'une irrésistible drôlerie. En six paragraphes assez courts, il examine les différents types de fêtes que l'on est amené à subir et les effets ravageurs qu'elles ne manquent jamais d'avoir sur ceux qui ont eu la faiblesse d'y participer. Le tout est surmonté d'une sorte de chapeau, que je vous livre en guise de cerise :
« Le but de la fête est de nous faire oublier que nous sommes solitaires, misérables et promis à la mort : autrement dit, de nous transformer en animaux. C'est pourquoi le primitif a un sens de la fête très développé. Une bonne flambée de plantes hallucinogènes, trois tambourins et le tour est joué : un rien l'amuse. À l'opposé, l'Occidental moyen n'aboutit à une extase insuffisante qu'à l'issue de raves interminables dont il ressort sourd et drogué : il n'a pas du tout le sens de la fête. Profondément conscient de lui-même, radicalement étranger aux autres, terrorisé par l'idée de la mort, il est bien incapable d'accéder à une quelconque exaltation. Cependant, il s'obstine. La perte de sa condition animale l'attriste, il en conçoit honte et dépit : il aimerait être un fêtard, ou du moins passer pour tel. Il est dans une sale situation. »
Un peu plus bas, dans le paragraphe intitulé Réunis pour s'amuser, Houellebecq assure que, dans les bals populaires, boîtes de nuit, boum”, etc., l'homme qui parvient à la pénétration d'une femme « ressent alors quelque chose d'analogue au claquement de la partie gratuite sur les anciens flippers ».
Michel Houellebecq est le grand romancier de notre époque.
mardi 3 janvier 2017
Sur place ou à emporter ?
La cabane à graines, c'est un peu comme un Mac Do suspendu : chacun y consomme à sa convenance, ou selon les exigences de sa race. Les chardonnerets, de plus en plus nombreux à mesure que l'hiver gagne en intensité, sont adeptes du “sur place” : quand l'un arrive à la mangeoire, tel celui de la photographie, on peut être sûr, si rien ne vient le perturber, qu'il ne quittera pas la place avant d'être rassasié. Les mésanges, par contre, aussi bien charbonnières que bleues (une de chaque sorte sur la photo) pratiquent un “à emporter” de stricte observance : elles arrivent, se posent, piquent rapidement une graine de tournesol et s'envolent pour aller banqueter plus loin ; certaines se contentent de monter dans le cerisier de deux ou trois branches, d'autres disparaissent dans le verger des voisins ; avant de revenir une minute plus tard quérir une nouvelle graine : un repas très physique, comme on voit. Il y a aussi ceux que l'on pourrait appeler les miséreux – moineaux, pinsons, rouge-gorge essentiellement –, qui se contentent de picorer les graines tombées au pied de l'arbre, sans jamais oser s'inviter au restaurant lui-même : ils “font” les poubelles du fast-food, en quelque sorte. Heureusement pour eux, le gâchis est d'importance, notamment grâce aux verdiers.
J'ai déjà évoqué ici même ces oiseaux qui ne se déplacent qu'en bande et que nous avons surnommés les cailleras, pour ce qu'ils passent plus de temps à s'empêcher les uns les autres d'accéder à la mangeoire qu'à se nourrir ; résultat prévisible de leurs incessantes chicanes : ils font tomber force graines par terre, dont profitent nos miséreux. L'ardeur des verdiers à se battre entre eux, jointe au fait qu'ils semblent néanmoins inséparables et toujours prêts à s'allier contre les mésanges et les chardonnerets, tout ce modus vivendi nous a conduits à l'hypothèse que, peut-être, comme chez certains mammifères affligés de bipédie, il y aurait des verdiers chi'ites et des verdiers sunnites, ce qui expliquerait l'ambiance particulière qu'ils instaurent dès qu'ils arrivent. Nous formons régulièrement des vœux pour qu'il n'existe pas de verdiers salafistes, car l'idée de voir le jardin parcouru en tous sens par de petites bombes volantes n'a rien de rassurant.
Il faudrait aussi parler des merles et de leurs merlettes, chez qui l'ornitho-féminisme ne semble pas encore avoir répandu ses bienfaits ; mais on verra une prochaine fois : pour l'heure, ma propre mangeoire m'attend pour y casser une petite graine.
samedi 31 décembre 2016
Le dit du brouillard
Le brouillard a quelque chose d'apaisant et d'autoritaire. Quand il refuse de se lever, qu'il reste étale durant des jours autour de l'endroit où vous vous trouvez vivre, il semble presque capable d'intimer au temps l'ordre de se taire, ou au moins de la mettre en sourdine, comme il fait avec les panaches des cheminées, qui sortent des bouches sans savoir où aller, avec des airs de petits nuages erratiques.
Le brouillard ne tolère aucun concurrent, et surtout pas le vent ; le brouillard n'est pas du côté de l'agitation. Le brouillard est quasiment le contraire de ces fats de nuages, qui prétendent cacher le soleil : le brouillard annule le soleil. Évidemment, il sait que le soleil gagnera, et très prochainement : le brouillard se sait éphémère. Mais, au moins, le temps qu'il règne, il ne s'offre pas le luxe de se battre contre ses prétendants : il sait qu'il règne, et le fait puissamment.
De son autorité naît l'apaisement des créatures agitées et mortelles, c'est-à-dire : nous. Il y eut, dit-on, des millions de millions d'années durant lesquels la Terre fut enveloppée dans cette ouate qui, ce soir, à un doigt d'un changement d'année, s'appesantit sur toute chose, et fait se dresser les squelettes des arbres, comme s'ils avaient je ne sais quelle fierté à revendiquer, ayant à voir avec leur faculté de rester immobiles et leur longévité.
Sauf si vous êtes un malheureux insecte urbain, pris dans les lumières et le bruit artificiels, sortez de chez vous, poussez la porte, levez les yeux : le brouillard, terriblement silencieux, implacablement immatériel, va vous écraser d'éternité, c'est-à-dire vous faire croire que, pour vous, la vie va continuer comme elle a commencé. Tâchez de ne pas trop écouter ces fumées du silence.
jeudi 29 décembre 2016
samedi 24 décembre 2016
Les trous noirs n'ont pas de chevelure
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| John Archibald Wheeler, 1911 – 2008 |
Nous parlions hier du côté farceur de Nathalie Sarraute : c'est un trait de caractère qu'elle partage avec certains physiciens, notamment ceux qui s'occupent de relativité générale, et en particulier l'un des plus fameux d'entre eux, John Archibald Wheeler, professeur à Princeton durant 40 ans et l'un des pères de la bombe atomique américaine avec Robert Oppenheimer. Dans les années soixante, plusieurs astrophysiciens, en Amérique, en Angleterre, mais aussi en Russie soviétique, se préoccupaient de déterminer la chose suivante : si une étoile affligée d'une protubérance quelconque se transforme en trou noir, celui-ci sera-t-il doté de la même protubérance, ou bien parfaitement sphérique ? Je vous passe les détails, mais enfin, il fut prouvé que tous les trous noirs devaient être rigoureusement sphériques, quelle qu'ait été la forme des étoiles leur ayant donné naissance. Ce que John Wheeler résuma en une formule : un trou noir n'a pas de chevelure.
En français, la phrase reste tout à fait innocente. Mais on sait qu'en anglais le mot hair désigne tout aussi bien les poils que les cheveux. (Une femme hairy n'arbore pas forcément une crinière de lionne : elle peut aussi être plus intimement nantie d'un superbe tablier de sapeur…) Par conséquent, les physiciens du monde entier – dont l'anglais est la langue commune – purent comprendre que les trous noirs n'ont pas de poils, et ils ne s'en privèrent pas. Ils s'en privèrent même si peu que, en 1969, Simon Pasternack, directeur de la Physical Review, publia une note péremptoire, pour prévenir qu'il refuserait tout article employant cette expression, ne pouvant admettre que de telles obscénités paraissent dans sa très digne revue. Devant le succès remporté par la formule de Wheeler, il dut pourtant finir par s'incliner, et admettre dans ses pages cette chevelure qui le défrisait.
(L'anecdote est tirée du livre de Kip S. Thorne – physicien qui fut l'élève de Wheeler –, intitulé Trous noirs et distorsions du temps. Il s'agit d'un volumineux ouvrage de vulgarisation (650 pages, caractères minuscules…), en tous points remarquable, clair, vivant, parfaitement écrit, accessible aux profanes complets et d'une très grande richesse.)
vendredi 23 décembre 2016
Les centenaires ratés, nouvel épisode
En voici encore une, qui a manqué de souffle au moment de grimper la dernière marche menant au podium : Nathalie Sarraute, 18 juillet 1900 – 19 octobre 1999. C'est ballot, ces neuf mois manquants, juste le temps d'une petite gestation de modèle courant. Cela dit, l'équité m'oblige à reconnaître que, chez les écrivains, les hommes ne sont pas moins ridicules que ces dames, en ce qui concerne le centenariat. Prenez Bernard Le Bouyer de Fontenelle, par exemple, dont les dates fatidiques donnent envie de rougir de honte à sa place : 11 février 1657 – 9 janvier 1757. Un mois et deux jours à tenir, palsambleu ! Il existe par ailleurs une autre différence entre ces deux-là, et c'est que je n'ai jamais, je crois, lu une ligne de M. de Fontenelle, alors que je connais l'œuvre de Mme Sarraute comme ma poche et que je l'aime beaucoup (je ne précise ce point que pour fournir à Michel Desgranges une occasion de se foutre un peu de moi…). À ceux qui seraient tentés d'y aller risquer un œil, je conseillerais volontiers le roman intitulé Les Fruits d'or. Pour ceux que la lecture défrise, il reste la solution de télécharger Pour un oui ou pour un non, pièce assez courte, filmée par Jacques Doillon et splendidement interprétée par André Dussollier et Jean-Louis Trintignant. Pour terminer, on notera que, sous une apparence que l'on peut sans exagération qualifier d'austère, Mme Sarraute savait se montrer farceuse. Ainsi, alors que ses Œuvres complètes venaient de paraître dans la Pléiade, elle s'est empressée d'écrire et de publier l'année suivante, en 1997, un petit roman surnuméraire, de façon à faire mentir le titre de la prestigieuse bibliothèque. Si l'on veut mon avis, elle aurait mieux fait de conserver son énergie pour vivre neuf mois de plus.
lundi 19 décembre 2016
Dieu que les femmes peuvent être décevantes ! (Suite.)
Et qu'on ne vienne pas m'accuser de parti pris, encore moins de misogynie : je n'invente rien, je n'interprète pas, je me borne à constater. Comme ce blog s'en est fait l'écho à plusieurs reprises, ces dames semblent manquer de volonté – surtout vers la fin – au point de n'être jamais fichues de tenir jusqu'à cent ans, alors qu'il leur suffirait de raidir un peu leur volonté durant quelques semaines pour y parvenir. Dernière lâcheuse en date : Mme Zsa Zsa Gabor, qui vient de défunter à un mois et demi de son centième anniversaire, lequel aurait dû survenir le 6 février prochain : honte sur elle.
En face, chez les hommes, que voyons-nous ? Kirk Douglas ; qui, le 9 décembre dernier, a, dans l'honneur et la dignité, franchi le cap du siècle ; et qui, depuis ce jour, poursuit vaillamment sa route sans concasser l'appareil génito-urinaire de qui que ce soit en ce monde. Heureusement pour la gent féminine, Olivia de Havilland est là pour sauver l'honneur, mais c'est bien peu. De son côté, l'équipe gérontologique de ce blog s'engage avec solennité à surveiller scrupuleusement Mme Danielle Darrieux jusqu'au premier mai prochain.
dimanche 18 décembre 2016
Charles Darwin et les frères ennemis
Dans le domaine de la biologie, de la paléontologie, etc., les néodarwinistes dogmatiques et les créationnistes illuminés forment un duo de frères ennemis dont on ne voit pas comment on pourrait les séparer, chacun ayant tout intérêt à la survie de l'autre. Les créationnistes – c'est-à-dire ceux qui prétendent que Dieu a créé toutes les espèces d'un coup juste après avoir bricolé la Terre il y a quelques milliers d'années – sont indispensables aux néodarwinistes, en ce qu'ils leurs servent de repoussoir, d'épouvantail ; de même que, sur le plan politique, le Front national est nécessaire aux progressistes pour menacer et faire taire tous ceux qui auraient l'idée de remettre un tant soit peu en cause leurs innovations les plus asilaires (c'est le fameux “faire-le-jeu-du-FN”, brandi plusieurs fois par jour et à propos de tout). Tout scientifiques émettant des doutes sur tel aspect de l'évolution par la sélection naturelle, ou faisant remarquer que, au vu des dernières découvertes dans un domaine ou un autre, la théorie initiale a de plus en plus tendance à prendre l'eau, celui-là verra aussitôt surgir devant lui l'un des grands-prêtres assermentés du dogme (Richard Dawkins ou Daniel Dennett, le plus souvent), qui le désignera à la vindicte de la communauté scientifique en l'accusant de “fournir des armes aux créationnistes”, même si le malheureux fourvoyé est aussi athée que vous et moi. À partir de là, il lui deviendra nettement plus difficile de continuer à publier ses futurs articles dans les grandes revues “à référés”.
À l'inverse, les créationnistes ont tout autant besoin des néodarwiniens rigoristes. Les replâtrages, les colmatages et les acrobaties de plus en plus périlleuses que ces derniers sont contraints d'inventer, chaque fois qu'une nouvelle brèche apparaît dans leur arche miraculeuse, donnent davantage de poids aux attaques des premiers, qui les accusent volontiers de vouloir à tout prix camoufler les contradictions du darwinisme et de tenter d'étouffer toute remise en question, même quand elle provient d'un savant se réclamant lui-même du néodarwinisme ; ils finissent par les accuser d'avoir transformé le darwinisme en une véritable secte ; ce qui, venant d'eux, ne manque pas de sel.
Pendant que se déroulent ces querelles de chiffonniers, des savants de plus en plus nombreux, et venant d'un peu tous les horizons mettent à jour des lézardes supplémentaires, ouvrent de nouvelles pistes de recherches, font appel aux modèles mathématiques, à la physique quantique, etc., en sachant qu'ils risquent à tout moment de se faire rejeter dans le camp des créationnistes, ou d'être récupérés directement par eux. Tout cela parce que, au fond, ni les “néo” – dont c'est le gagne-pain –, ni les “créa” – qui en ont besoin comme repoussoir de plus en plus facile à attaquer – n'ont intérêt à ce que l'évolution basée sur la sélection naturelle s'effondre un de ces jours, proche ou lointain, mais de plus en plus envisageable.
Du reste, ce verbe, “s'effondrer”, n'est pas forcément pertinent. Si, en effet, le système de représentation du monde mis en place par Ptolémée et ses successeurs est bel et bien tombé en poussière sous les coups portés par Copernic, Galilée et les suivants, il n'en a nullement été de même pour le système de Newton à l'apparition de la relativité générale d'Einstein : celle-ci n'a pas détruit celui-là, elle l'a en quelque sorte avalé. Mais les lois de Newton continuent d'être valables et utilisables, tant que l'on se cantonne à notre planète : c'est seulement quand on passe à l'échelle de la galaxie et du cosmos qu'elles cessent d'être pertinentes. À l'autre bout du champ, elles ne sont pas valables non plus lorsqu'on s'enfonce dans l'infiniment petit, qui est le domaine de la physique quantique. Peut-être en ira-t-il de même pour la théorie de Darwin, comme un certain nombre de savants tend à le dire de plus en plus ouvertement : l'évolution par la sélection naturelle demeurera sans doute un principe d'explication fiable pour ce qui concerne les micro-évolutions (mutations et sélection à l'intérieur des espèces), mais devra être remplacé par autre chose pour les macro-évolutions (naissance de nouvelles espèces). Quelle “autre chose” ? C'est tout l'enjeu, qui rend la question si passionnante. Apparemment des pistes commencent à se dessiner, des hommes et des femmes s'y sont engagés : certains se perdront en route, mais d'autres arriveront peut-être quelque part.
jeudi 15 décembre 2016
Le lecteur imprudent
On m'y reprendra, à suivre les conseils littéraires des astrophysiciens ! Parce que, dans son Destin de l'univers, Jean-Pierre Luminet parlait avec faveur du Voyageur imprudent de René Barjavel, comme de l'un des premiers romans à explorer le thème du paradoxe temporel, j'ai commandé le livre. Je viens de le terminer (au triple galop), et c'est une sombre déception. La seule chose indubitable qui se dégage de cette histoire est l'ennui. Ennui au présent, avec une historiette d'amour d'une harlequinesque niaiserie, sur fond de Seconde Guerre mondiale (le roman a été écrit entre 1942 et 1943). Ennui au futur, lorsque le héros-voyageur se projette jusque vers l'an 100 000 (à quelques mois près), pour nous décrire laborieusement, pesamment, une humanité totalement métamorphosée et asservie par une sorte de “devenir-fourmi” : mutations absolument impossibles en un temps aussi court, que Barjavel tente de faire passer par l'invention d'une mystérieuse “force”, dont on ne sait trop si elle est psychique ou arrivée d'ailleurs, et qu'il tire de son chapeau faute d'avoir trouvé mieux. Ennui, enfin, au passé, dans la troisième partie du roman, lorsque nous sommes propulsés en 1890 d'abord, puis en 1793 où se déroule le fameux paradoxe temporel dit “du grand-père”, auquel l'auteur ne parvient plus à nous intéresser, après les deux cents pages mornes qu'il vient de nous infliger. Et c'est avec une certaine satisfaction teintée de sadisme que le lecteur voit s'évanouir dans le néant ce héros inter-temporel qui, de toute façon, n'avait à aucun moment réussi à exister vraiment, à peine davantage que sa fiancée désespérément falote et d'une raideur comique sous son armure de vertus domestiques. Le seul véritable paradoxe, au bout du compte, est que ce roman médiocre ait pu acquérir le prestige qui semble être, encore aujourd'hui, le sien. À moins que sa raison d'être profonde fût de prouver l'absence complète de goût littéraire chez les lecteurs de science-fiction.
mercredi 14 décembre 2016
Et Dieu reconnaîtra les chiens
| Otello dit Balbec, 1998 – 2006 |
Au fond, la nuit ayant passé, elle ne me convient guère, ma vision d'un paradis canin que j'exposais hier soir ; en ceci qu'elle implique un éden séparé pour nous autres (à moins de tous nous parquer à l'entrée d'une cuisine, sous une pluie régulière de peaux de saucisson, ce que je conçois mal). Or, si je n'ai rien contre l'idée d'un séjour paradisiaque à durée indéterminée – encore qu'il m'arrive de frémir en songeant à tous ceux que je risque d'y retrouver, au détour d'une sente de nuages –, il me déplairait fort que l'on n'y croisât ni cador ni greffier, ni même opossum ou scolopendre : une éternité sans bestioles, et pour peu que le havre divin soit sonorisé telle une vulgaire quinzaine commerciale sublunaire, voilà qui, à mes yeux morts, commencerait à ressembler foutrement à l'enfer. Et puis, enfin : vous imaginez l'humeur exécrable dans laquelle doit être Paul Léautaud, si jamais ses chiens et ses chats sont ad mortem confinés dans une zone inaccessible du jardin enchanté ? Il doit casser l'auréole de tout le monde depuis plus de soixante ans, l'animal ! Non décidément, et même si c'est là une solution bien peu satisfaisante, le plus prudent me paraît encore de rester en vie.
mardi 13 décembre 2016
Paradis pour tous, y compris les cons
« Mais enfin, Bergotte, pousse-toi : tu l'as eu tout à l'heure, ton poulet ! » Ainsi parlait Catherine il y a dix minutes, débarrassant son assiette vide, cependant que je lichais la mienne. En effet, une heure plus tôt, au sous-sol, la chienne s'était régalée (ça se voyait) de la peau de la volaille dont j'achevais de consommer la viande.
Et je dis : « En fait, le paradis, dans un cerveau de chien, ce doit être d'être couché à l'entrée d'une cuisine, et que, régulièrement, toutes les cinq minutes, tombe dans sa gueule entrouverte une peau de poulet ou de saucisson, le gras du jambon, l'os de l'entrecôte, les miettes du gâteau, etc. à l'infini des temps. »
Alors Catherine, emplie d'admiration, me dit : « Oui, sans doute tu as raison, ô luminaire de toute mon existence ! »
Et bouillonnant de l'enthousiasme qu'ainsi elle m'insufflait, je poursuivis, tout en lui tendant mon assiette désormais vide : « Au fond, ces braves camarades canins rêvent autant que nos frères musulmans, qui s'imaginent qu'un paquet indéterminé de vierges viendra compenser leurs frustrations terrestres, pour peu qu'ils aient auparavant déchiqueté un nombre conséquent d'infidèles festifs à la kalachnikov : cela ne leur arrivera jamais, ni à ceux-ci, ni à ceux-là, mais rend certainement leur pauvre vie plus supportable. »
Elle en fut frappée, en convint, et rendit grâce à ma sagesse, tandis que je bottais le cul du fucking clébard, qui trouve toujours le moyen d'être en plein milieu du passage, notamment quand on débarrasse la table.
Nous conclûmes ensemble, tout en refermant le lave-vaisselle, que nous avions bien fait d'adopter un chien plutôt qu'un mahométan, et je me resservis un demi-verre de riesling, afin d'attendre l'heure de Breaking Bad. La vie pouvait être belle, tant que, sur trente millions d'amis, les quadrupèdes l'emportaient encore sur les enturbannés.
lundi 12 décembre 2016
Petite leçon d'astronomie, II
De ma lecture du remarquable – quoique assez ardu en certains de ses confins… – livre de Jean-Pierre Luminet, Le Destin de l'univers (deux volumes en collection Folio), je puis d'ores et déjà tirer une conclusion dont le caractère aporétique n'est qu'apparent ; je vous la livre :
Les trous noirs sont troublants.
samedi 10 décembre 2016
Ce qu'on ne veut pas voir ou La Leçon d'astronomie
Un certain matin de juillet, en l'année 1054, un astrologue chinois, Yang Wei-T'e, remarqua dans le ciel l'apparition d'un astre extraordinaire : précédant le Soleil de quelques minutes, l'étoile inconnue s'éleva au-dessus de l'horizon, beaucoup plus brillante que toute étoile jamais observée, et même que Vénus. Yang la baptisa illico Étoile invitée. La nouvelle venue resta apparente – y compris en plein jour – durant 23 jours, puis encore deux ans mais seulement de nuit ; après quoi, elle disparut. Sans bien entendu le savoir, ce brave astrologue extrême-oriental avait assisté à l'explosion d'une supernova, dont l'éclat équivalait à celui de 250 millions de soleils. Il ne fut d'ailleurs pas le seul à noter le phénomène, puisqu'on en retrouve des traces dans d'autres chroniques astrologiques, chinoises mais aussi japonaises.
En revanche, en Occident, rien. Pas la moindre trace de l'étoile invitée que, pourtant, les astrologues européens n'avaient pu manquer de repérer. Pourquoi un tel mutisme ? Étaient-ils tous devenus aveugles en même temps ? D'une certaine manière oui. L'Occident vivait alors sous un paradigme aristotélicien intangible, lequel affirmait que les cieux étaient immuables, et les étoiles accrochées à une “sphère des fixes” (les Orientaux d'alors, eux, admettaient les changements célestes). Par conséquent, une anomalie telle que cette invitée surprise étant à la lettre impensable, les astrologues de chez nous ne l'ont effectivement pas vue ; ou, s'ils l'ont vue, se sont empressés de se persuader qu'ils avaient été victimes d'une illusion de leurs sens ; et se sont bien gardés d'en faire état par écrit.
Ce n'est qu'en 1731 que John Bevis, un astronome amateur anglais, découvrit une nébuleuse dans la constellation du Taureau, laquelle fut ensuite baptisée nébuleuse du Crabe : il s'agissait bien du résidu gazeux engendré par l'explosion de la supernova immédiatement repérée par les astrologues orientaux, ainsi que l'établit avec certitude Edwin Hubble en 1928. (Immédiatement est une façon de parler : la nébuleuse du Crabe étant située à environ 6500 années-lumière de nous, l'explosion avait en réalité eu lieu vers 5400 avant Jésus-Christ.)
Il va de soi, je pense, que je n'ai raconté cette histoire qu'à seule fin d'inciter mes aimables commentateurs à en appliquer le principe, non seulement à d'autres domaines scientifiques que l'astronomie, mais également à des champs n'ayant rien à voir avec la science – la sociologie par exemple.. Au fond, cette cécité volontaire des astronomes médiévaux ne fait rien d'autre qu'illustrer la phrase de Proust, disant en substance que la raison n'a aucun pouvoir dans le monde où évoluent nos croyances, que ce n'est pas elle qui les a créées et qu'elle est tout autant incapable de les détruire. Ou bien, encore plus simplement, le diction populaire qui prétend que « il n'y a pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir ».
La “preuve” a contrario de ce phénomène existe, elle aussi fournie par l'observation du ciel. Le 11 novembre 1572, l'astronome danois Tycho Brahé repéra une étoile nouvelle dans la constellation de Cassiopée, qui resta durant plusieurs jours plus brillante que Vénus elle-même. Il s'agissait également de l'explosion d'une supernova ; sauf que, cette fois, tout occidental qu'il était, Tycho Brahé, soutenu par le roi du Danemark, se mit à étudier scientifiquement sa découverte, au lieu de la passer par profits et pertes comme ses devanciers de l'an mil. Pourquoi ? Parce que le paradigme aristotélicien (on pourrait dire aussi : ptoléméen) commençait à se fissurer et à prendre eau de toutes parts (Galilée et Kepler ne sont plus bien loin…) et qu'il devenait pensable de passer outre. L'œil était alors en pleine conquête de la permission de voir.
(Je comptais, au départ, poursuivre ce billet en développant un peu cette notion de “paradigme” à laquelle j'ai fait rapidement allusion, parce qu'elle me semble avoir une grande importance pour le monde actuel, et pas seulement dans le domaine des sciences. Mais cela le mettrait beaucoup trop long, si tant est qu'il ne le soit pas déjà. J'y reviendrai donc un de ces jours prochains. Sans doute…)
jeudi 8 décembre 2016
Petite illustration d'un effondrement culturel
« Créé il y a 60 ans par le dessinateur
André Franquin, le personnage de Gaston Lagaffe est à l'honneur avec une
grande exposition organisée à partir de mercredi par le Centre Pompidou
à Paris, jusqu'au 10 avril 2017. » (Source.)
Après le Nobel de littérature à Bob Dylan, il est parfaitement cohérent et logique que Mickey se retrouve au musée ; en attendant Salvatore Adamo à la Scala de Milan. Il paraît qu'il se trouve des gens combatifs pour vouloir sauver l'Occident : ils envisagent de sauver quoi, exactement ?
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