dimanche 2 août 2015

Les curiosités de Pierre-Robert Leclercq

Pierre-Robert Leclercq est un écrivain curieux ; je ne veux pas dire par là qu'il est étrange, ou bizarre, mais qu'il aime aller fureter dans des coins où les autres ne s'aventurent pas, ou bien trop distraitement. Prenons le cas d'André Gill, par exemple ; je suppose que vous êtes comme je l'étais lorsque le livre m'est arrivé entre les mains : vous vous dites que, oui, sans doute, cette Anastasie de couverture me dit quelque chose, avec ses grands ciseaux et sa chouette (qui se trouve être également l'emblème de l'éditeur !). Donc, son auteur ne doit pas m'être tout à fait inconnu lui non plus ; mais à part ça…

Si j'évoque un certain cabaret montmartrois s'appelant Le Lapin agile, mais dont le nom fut d'abord Le Lapin à Gill, là, vous commencez à entrevoir une époque, n'est-ce pas ? C'est précisément les époques que Pierre-Robert Leclercq s'entend merveilleusement à faire revivre, grâce à une érudition nonchalante et souriante, sans jamais rien en elle qui pèse ou qui pose. Ici, par exemple, on ne nous raconte pas seulement la vie et l'œuvre de Louis Alexandre Gosset de Guines, qui, donc, prit André Gill pour “nom de crayon” – comme d'autres ont des noms de plume. À la suite de son personnage, déjà fort pittoresque et riche en lui-même, Leclercq fait surgir tout le Second Empire, avec cette fièvre et cette verve qui agitent les journaux, bouillonnent dans les rédactions et inventent mille façons de contourner l'impériale censure… laquelle finit toujours par les rattraper afin de les condamner au silence et parfois à la geôle. On y croise, dans ces deux cents pages bruissantes, moult personnages connus (Nadar, par exemple) ou inconnus – en tout cas inconnus de nous : Pierre-Robert Leclercq, lui, les connaît tous, et les rapides portraits qu'il en trace nous donnent l'étrange certitude qu'il a dû, souventes fois, traîner des nuits entières avec eux, d'abord au marbre, ensuite au zinc. 

André Gill est mort trois semaines avant Victor Hugo, le premier mai 1885. La différence est que lui n'avait que 45 ans et qu'il était, depuis deux ans, “pensionnaire” à Charenton. Mais si vous ne voulez pas quitter Pierre-Robert Leclercq sur une note mélancolique, et si vous pensez, comme on le serine depuis nos arrière-grands-mères, qu'en France tout finit par des chansons, alors ouvrez donc ses Soixante-dix ans de café-concert (1848 – 1918), publié chez le même éditeur : au milieu de trente autres batteurs de planches, vous découvrirez la flamboyante Thérésa, qui fut en quelque sorte la Madonna de trois générations de crinolines, pour baisser finalement le rideau sur Félix Mayol. 

Après ça, on se retrouvera tous à la Cabane bambou.



Mayol (1906)chante:" À la cabane bambou... par trizone

6 commentaires:

  1. Savoir si Aristide Bruant - fort pittoresque, lui aussi - a une place chez votre écrivain curieux ?

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    1. Il en parle même dans les deux (si ma mémoire ne me trahit pas) !

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  2. il dit quoi ferré à propos de son singe?

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  3. Oui oui, bien sûr, mais attendez d'avoir vu Les petits crobards de Guillaume Canet, avec Marion Cottillard dans le rôle d'Anastasie (qui vous la coupe avant que vous ayez eu le temps de la sortir).

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  4. Il existe également une biographie écrite par Jean Valmy-Baysse (1874-1962), Le Roman d'un caricaturiste, André Gill, parue en 1927. J'ai la réédition qu'en ont faite les Éditions du Félin en 1991 sous un titre qui se voulait sans doute plus accrocheur : André Gill l'impertinent (on a quand même évité le André Gill:un rebelle). Cette réédition ne comporte malheureusement pas les quatre gravures hors texte en couleurs de l'édition originale, mais présente, outre des dessins en noir et blanc, deux photos poignantes d'André Gill, le regard vide, à l'asile d'aliénés de Charenton, dont la seconde a été prise en compagnie de son ami Émile Cohl venu lui rendre visite.

    Puisque j'en suis à déballer mes jouets, je ne résiste pas à montrer deux des ouvrages que j'ai très récemment achetés pour quelques malheureux euros, le premier lors d'un vide-grenier à Tours et le second sur le marché d'Uzès : Le Café-concert, de François Caradec et Alain Weill, et La caricature du second Empire à la Belle Époque, 1850-1900, de Philippe Roberts-Jones.

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