C'est à cause de la géante biélorusse ; sans elle, rien ne serait arrivé. Mais elle a débarqué peu après neuf heures, sur son scooter qui semble toujours un peu trop petit pour elle, et a eu tôt fait de nous chasser de la maison ; non pas elle, d'ailleurs, plutôt l'aspirateur bruyant qu'elle s'est mise à manier avec une fougue presque sauvage. Bref, ayant pris Sainte-Beuve sous mon bras et ma pipe dans l'autre main, je me suis retrouvé ici, assez confortablement logé dans le fauteuil Lafuma qui, comme chaque année, prend ses quartiers d'hiver dans la Case ; et c'est lui qui a fait que mes yeux se retrouvent à la hauteur d'un volume jaune de chez Grasset, posé à plat sur les trois tomes du Journal littéraire de Léautaud. Ne parvenant pas à lire le titre inscrit sur son dos, j'allongeai le bras pour saisir le volume, et y parvins. C'était Vingt ans avant, la réunion des chroniques données à l'aube des années quatre-vingt par Bernard Frank à ce consternant follicule que fut le Matin de Paris. Que Sainte-Beuve me pardonne, mais je l'abandonnai aussi sec, lui et M. de Rancé, dont il s'occupait à ce moment-là, passèrent illico à la trappe.
Elle sont très bien, ces chroniques de Bernard Frank. Si je voulais me mettre à écrire comme un journaliste, je dirais volontiers qu'après 35 ans elles n'ont pas pris une ride ; au moins pour les antédiluviens qui, comme moi, ont vécu cette période et en conservent quelques souvenirs. J'en ai d'autant plus, des souvenirs, qu'en ces années je tenais assises au Big Buddah, comptoir de la rue Hérold auquel, numéro du jour bouclé, les journalistes du Matin, ou au moins une partie d'entre eux, avaient coutume de venir s'alcooliser et, éventuellement, perdre quelques dizaines de francs au 421. En revanche, je n'y ai jamais vu Bernard Frank : sans doute fréquentait-il des abreuvoirs moins centraux que celui-là. Ou alors, il passait rendre ses cinq ou six feuillets à des heures où moi-même j'officiais à Neuilly-sur-Seine, par ailleurs ville natale de Frank. Petite magie de ces chroniques, donc, faites de multiples et souvent cocasses embardées, mais qui, une fois lues jusqu'au bout, laissent apparaître la cohérence sans faille de leur propos. Chacune d'elles semble un jardin aux sentiers qui bifurquent, mais qui vous conduisent néanmoins au point où l'auteur voulait que vous aboutissiez. Bernard Frank est un véritable écrivain, bien qu'il ait fâcheusement commencé sa carrière aux Temps modernes, sous le grand parapluie sartrien, ce dont généralement on ne se relève pas. Mais je sens bien que depuis un moment on attend de moi que je justifie mon titre. Il m'a été inspiré par le paragraphe que voici, daté du 31 juillet 1981 :
« De réformes en réformes en trente ans – pour ne pas remonter au déluge – on a détruit l'enseignement. Il faudrait tout changer. Tout. Une réaction totale. Ce n'est pas vrai que nos chers petits travaillent trop. Oui, ils sont peut-être plus vifs, et alors ? En vrac : grec et latin dès la sixième. Les langues vivantes s'apprennent à l'étranger ou dans des instituts spécialisés. Retour à l'histoire. L'enchantement d'une histoire continue même si l'on doit devenir plombier ou électronicien. Pas la peine de commenter Boris Vian ou des articles de journaux – même les miens – en classe. Se souvenir qu'il y a temps limité pour la mémoire, pour l'exercice de la mémoire et que si on le laisse passer, c'est foutu. Suppression des ligues de parents d'élèves, de droite ou de gauche. L'école est un club d'où les parents doivent être exclus. Trouver des professeurs qui essaient d'apprendre le français, l'orthographe aux professeurs chargés de l'enseigner, etc. »
On devrait offrir ce recueil de chroniques à tout nouveau ministre, au moment de sa prise de fonction : sa lecture pourrait entraver quelque peu sa propension à la suffisance et développer un sens de l'auto-ironie qui, chez ces personnages, reste trop souvent embryonnaire.




























