dimanche 13 octobre 2013

Le diamant dans le tombeau


Le Comte de Monte-Cristo est une sorte de roman hindou ; et pas seulement parce que le comte en question, une fois sa vengeance consommée à Paris, effectuera dans les années 1850 un périple dangereux dans les hautes vallées des Indes, du moins si l'on veut bien en croire François Taillandier*. Il l'est parce qu'il n'y est question, au fond, que de morts et de renaissances sous une forme nouvelle, c'est-à-dire de métempsycose. Monte-Cristo n'est pas Edmond Dantès déguisé, ni même transfiguré : il est véritablement quelqu'un d'autre, qui ne peut venir au monde qu'en raison de la mort de Dantès. Le plus étrange est que le jeune marin de Marseille semble le savoir : ne se glisse-t-il pas de lui-même dans le suaire ? Dix ans plus tard, le comte lui-même devra mourir afin de se délivrer de ce qu'il vient d'accomplir de terrible : dans les dernières pages du roman de Dumas, on le voit disparaître, aux sens classique et moderne du terme, en une sorte d'assomption horizontale, puisque  ce n'est pas le zénith qui le ravit à l'affection de Maximilien Morrel et de Valentine de Villefort, mais le point de fuite de l'horizon marin.

La mort et la renaissance impliquent la tombe, le caveau, la crypte ; de fait les sépulcres sont bien là, mais ils ne se contentent pas de remplir leur simple fonction de réceptacles pour gisants ; c'est même la seule chose qu'ils ne font pas. Le cachot du château d'If est à l'évidence un tombeau, mais il enferme un Dantès vivant, qui ne mourra qu'au moment où, précisément, il s'en extraira. La grotte secrète de l'île est aussi une tombe ; elle a même des allures de sépulture pharaonique, en raison des fabuleuses richesses qu'elle abrite et de son inviolabilité ayant résisté aux siècles. Mais c'est une tombe qui ne renferme aucun cadavre et qui, au contraire, va donner la vie, engendrer un homme, le comte de Monte-Cristo : cette tombe se fait berceau, tel le Nil pour Moïse. Elle redeviendra sépulcre à la toute fin du livre, mais de nouveau un sépulcre vide de corps, puisque le bateau disparaît déjà au loin de l'île, emportant le nouvel avatar du personnage. C'est d'ailleurs par là que Dantès est une figure hautement christique (en plus d'être hindoue : un syncrétisme acrobatique qui ne lui va pas si mal) : il entre au tombeau en plongeant dans son cimetière marin et, quand il ressort peu après de la grotte insulaire, il est devenu quelqu'un d'autre, son visage est si changé que personne ne le reconnaît, ainsi qu'il est dit de Jésus après la résurrection. (Il y a aussi la tombe du nouveau-né enterré vivant dans le jardin de la maison d'Auteuil et “ressuscité” aussitôt après : encore une sépulture vide…)

Évidemment, qui dit Christ dit Dieu et sous-entend Diable. C'est là que surgit le personnage central du roman, son pivot, sa colonne maîtresse : l'abbé Faria. Son surgissement même le place d'abord du côté du démon : il jaillit littéralement des profondeurs de la terre, de sous le tombeau ; il est celui qui peut vivre dans l'absolue ténèbre. Mais, tout de suite après, il se transforme en une sorte de démiurge qui, s'emparant de la glaise brute qu'est Dantès, va façonner Monte-Cristo. L'abbé Faria est le diamant enfoui dans ce tombeau, à quoi répond le trésor contenu dans l'autre tombeau, celui de l'île. Cesse-t-il pour autant d'être le Diable ? Pas sûr. Car cette nouvelle créature à qui il insuffle la vie, il va la posséder, au sens le plus démoniaque du mot, sous le nom d'esprit de vengeance ; le propulsant comme une flèche, il va lui faire répandre avec une effrayante efficacité la misère (Danglars), la destruction (Morcerf), la pestilence (Villefort), la mort. De cette emprise, Monte-Cristo va se défaire in extremis, en épargnant la vie de Danglars et en sauvant celle de Valentine de Villefort. Il paie cette liberté cruellement acquise en mourant une seconde fois, pour tenter de devenir un troisième homme, dont Dumas ne dira rien : à nous de l'imaginer, comme a tenté de le faire Taillandier, avec, il me semble, un succès très mitigé.

Un troisième homme ? Et si c'était toujours le même ? Si, au fond, il n'avait jamais cessé d'être le fils de Louis Dantès (1745 – 1815), mais transfiguré par les traversées qu'il a dû affronter : enfer, purgatoire et paradis ? Ces étapes, il les a vécues dans un ordre différent de celui proposé par La Divine Comédie : le paradis en premier (Marseille et Mercedes), l'enfer en second (le château d'If), et pour finir le purgatoire (la vengeance parisienne et le renoncement de dernière minute). Mais c'est sans doute parce qu'il a bien visité ces trois lieux, et que chacun l'a profondément transformé, qu'Edmond a reçu le nom de Dantès.

*François Taillandier, Mémoires de Monte-Cristo, éditions de Fallois.

11 commentaires:

  1. Subtil et profond, ce qui ne va pas toujours de paire. Plus anecdotique : il existe à Marseille une rue Monte-Cristo et une rue Edmond Dantes. Ce sont donc bien deux personnes différentes. Elles sont d'ailleurs séparées par la rue Abbé Faria.

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    1. Il faut toujours faire confiance à la rue…

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  2. Je suis un fan inconditionnel de ce roman. J ai donc apprécié ce billet original parce qu'il décrit une vision de cette histoire que je n avais pas envisagé. Une question cependant.Vous dites que Dantes meurt dès lors qu il s'extrait de son cachot et que la grotte est une tombe sans cadavre d'où naîtra Monte Cristo.
    Ne peut-on imaginer que c'est de la découverte de ce trésor que mourra Dantes et non de son évasion ?

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    1. Je ne crois pas. Il me semble que Dantès meurt en quittant le château d'If, et que Monte-Cristo vient au monde dans la grotte. Entre les deux, il y a les limbes de la mer.

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  3. Je n'avais jamais pensé à faire le rapprochement entre Dantès et Dante, l'hypothèse que vous évoquez dans le dernier paragraphe de votre très beau texte est vraiment passionnante ! Dumas était d'ailleurs (comme Balzac, qui en fait le personnage central de son roman "Les Proscrits") un grand lecteur de Dante et il a même traduit le premier chant de l' "Enfer"...

    Pour renforcer l'aspect christique du personnage de Dantès, on peut aussi remarquer qu'il "meurt" à trente-trois ans en s'évadant de sa prison avant de ressusciter en Monte-Cristo. Bon, il ne reste plus maintenant qu'à trouver le temps pour (re) lire les 1500 pages de ce grand roman !

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    1. On ne va pas se chamailler pour quelques mois, mais je crois bien que Dantès "meurt" à 34 ans et non à 33, dans la mesure où il a tout juste 20 ans au début de l'histoire (1815), et qu'il passe ensuite 14 ans au château d'If. Mais bon : comme on ne sait pas non plus avec exactitude l'âge du Christ…

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    2. On se chamaillera d'autant moins que les âges sont souvent indiqués "à la louche" chez Dumas ; il écrit ainsi à propos de Dantès : "C'était un jeune homme de dix-huit à vingt ans", ce qui laisse ouvertes toutes les hypothèses...

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  4. Combien d'adaptation cinématographique, celle avec Jean Marais reste pour moi, la plus réussie.

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    1. J'ai personnellement un faible pour celle où le personnage éponyme est joué par Louis Jourdan. Mais c'est peut-être parce que je l'ai vue adolescent.

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  5. Bonjour Monsieur Goux
    Dans la "vraie vie" c'est D'Anthès qui expédie un homme au tombeau: Georges d'Anthès tua en duel Alexandre Pouchkine, celui que les Russes tiennent pour leur plus grand poète et romancier.
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Georges-Charles_de_Heeckeren_d'Anth%C3%A8s

    Alexandre Dumas devait très certainement être au courant de cet épisode funeste, et j'ai lu quelque part, mais je ne sais plus où, qu'il se serait inspiré du nom de l'assassin de Pouchkine pour son héros tourmenté.

    Votre texte fourmille de pistes et c'est excellent pour faire cogiter mon esprit, au fond de ma tanière, heureusement plus confortable qu'une cellule du château d'If,

    Pour ce qui est des films de Dantès/Monte Cristo au cinéma et à la télévision je me souviens du téléfilm (pas très bon) avec Dantès joué par Guillaume Depardieu, beau, svelte et naïf, et, une fois mis en cellule, de sa transformation en Gérard Depardieu/Monte Cristo : avec mon mari nous avions éclaté de rire car c'était là le seul cas de séjour en cellule, au pain sec et à l'eau, à l'isolement total, qui faisait prendre trente kilos....

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    1. S'il n'y avait que cela ! Le téléfilm de Dayan/Decoin était grotesque de bout en bout, une véritable trahison du roman à la sauce modernœuse.

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