samedi 5 novembre 2016

Au déplaisir de l'homme



Au plaisir de Dieu, donc. J'en ai lu avec beaucoup de plaisir les cinquante premières pages : je trouvais que d'Ormesson avait une façon très agréable de planter le décor du roman qui allait venir, d'en dresser le cadre, un peu comme le fait magnifiquement Balzac dans nombre de ses romans des Scènes de la vie de province. Passé la centième, il m'a semblé que, pour un roman de six cents pages, l'exposition commençait à devenir un peu large. Et j'ai finalement compris que ce que j'attendais, la mise en branle de personnages, leurs interactions, ce qui allait leur arriver, etc., j'ai compris que tout cela ne se produirait jamais. Pour la raison que d'Ormesson n'a pas écrit un roman (au sens où je l'entends, au moins), mais construit une sorte de théâtre de marionnettes, ou d'ombres chinoises, qui ne sont là que pour illustrer sommairement ce que raconte la voix off – et qui est d'ailleurs loin d'être inintéressant. En fait, pour donner une idée encore plus précise de ce livre, je dirais que son équivalent moderne le plus proche serait le “docu-fiction”, ce genre d'émissions de télévision didactiques, le plus souvent à caractère historique, où l'on illustre le propos du narrateur invisible au moyen de courtes saynètes sommairement interprétées par des figurant en costumes et muets. Encore une fois, ce n'est pas que ce que raconte d'Ormesson soit dépourvu d'intérêt, bien au contraire ; et c'est en outre écrit dans une langue agréable, quoique sans trace de génie. Mais c'est que, au bout de trois cents pages, ce déroulé de trottoir mécanique devient un tantinet ennuyeux, que le spectateur a envie de quitter son fauteuil, de sauter sur la scène, d'arracher le rideau, de pénétrer dans les coulisses,  de secouer ombres et marionnettes, d'écouter résonner les éclats de voix, les pleurs, les cris, les larmes, les grincements de dents, bref : d'entrer dans un roman ; désir dont on sent qu'il sera insatisfait jusqu'au bout. Et, du coup, ayant atteint la gage 350, on referme le livre, en se résignant d'autant mieux à n'en pas connaître la fin que, d'une certaine manière, on en est encore à attendre le début. 

29 commentaires:

  1. Il y a au moins une trentaine d'années j'avais entendu d'Ormesson expliquer à Bernard Pivot qu'il n'avait pas encore écrit le chef-d'oeuvre qu'il était destiné à écrire. Et le voilà expliquant, le plus sérieusement du monde, que quelque jour il se pourrait qu'il se retire dans un monastère pour se consacrer entièrement à cette tache. Dois-je comprendre que ce n'est toujours pas fait ?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je ne sais pas : je n'ai jamais rien lu d'autre de lui. (Et je pense que je vais en rester là.)

      Supprimer
  2. Jamais je n'ai commencé la lecture d'un bouquin de cette andouille sans le finir. Pas l'andouille, le bouquin.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C'est parce que vous êtes un p'tit gars courageux.

      Supprimer
    2. Tu veux dire que tu les as tous lu en entier, ou l'inverse?

      Supprimer
    3. Ni l'un ni l'autre : la phrase veut dire que tout livre de d'Ormesson commencé a été lu en son entier. Mais pas que tous ont été lus.

      Supprimer
    4. Pourquoi lisez-vous ses livres, et en entier en plus, si vous n'aimez pas l'andouille ?

      Supprimer
  3. Comme quoi, il ne faut écrire que des livres de cent pages, cent cinquante. Tiens comme Léautaud, mis à part bien entendu son journal. Faire des films d'heure et quart, et encore. Peindre des tableaux d'un mètre carré, guère plus. Composer des sonates de cinq à dix minutes. Comme disait ma grand-mère : Small is beautifull !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Il existe de mornes et interminables romans de 200 pages (L'Étranger, par exemple) et des "pavés" qui s'avalent comme une bouchée de caviar (n'allons pas plus loin : Proust). Même chose pour la peinture et la musique.

      Supprimer
    2. Je suis bien d'accord avec vous ! lire 200 pages d'un roman d'aujourdhui est pire que relire le Paradis perdu de Milton, et ce n'est pas peu dire.

      Supprimer
    3. Tiens, c'est amusant : il y a quelques jours, je ne sais plus à quel propos, je me disais que je devrais bien relire le livre de Milton…

      Supprimer
    4. En effet ! Ce qui est encore plus amusant, c'est que c'est Renaud Camus qui m'a donné l'idée de le relire. Dans son Journal Travers, il évoque la relecture du Chant VIII comme un supplice pire qu'une séance de sodomisation non désirée.
      Du coup j'ai eu envie de le revoir ça de plus près.

      Supprimer
  4. Vous avez bien du courage ! J'avoue pour ma part n'avoir jamais réussi à finir un de ses ouvrages, tellement ils me font bailler.
    L'homme lui-même, maniéré à souhait, ne semble là que pour apporter son petit pensum, sa petite rédaction de l'année qui lui donnera l'impression de mériter son statut d'aristo. En fait, il se fiche de la plèbe...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Mais moi aussi, je me fiche de la plèbe !

      Supprimer
    2. Peut-être, mais ce que vous écrivez a une certaine épaisseur.
      Contrairement à la prose éthérée de Jean d'O. !

      Supprimer
    3. Et voilà que j'écris "épais" à c't'heure…

      Supprimer
  5. Le meilleur livre de Jean d'Ormesson, c'est "Histoire du juif errant" ; érudit, drôle et passionnant.
    J'ai bien aimé "Au plaisir de Dieu" ; il y a des choses très justes sur l'évolution des familles de la noblesse.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ah, merci Athéna ! Je m'y suis attelé (au Juif errant), non sans peine, mais y ai également pris du plaisir -ce n'était pas un plaisir facile. Je ne le regrette pas, mais en resterai là pour cet écrivain ; ce billet et ses commentaires dont le votre m'en convainquez.

      Supprimer
    2. S'atteler à un Juif errant : fatigant…

      Supprimer
  6. Très réussie, votre dernière phrase.

    D'Ormesson a le sens du titre des livres "Le Vagabond qui passe sous une ombrelle trouée, Mon dernier rêve sera pour vous,Garçon de quoi écrire, Un jour je m'en irai sans en avoir tout dit, ", etc.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ah, tiens, cela me fait penser que j'ai lu, il y a longtemps, son livre sur Chateaubriand, dont vous citez le titre !

      Supprimer
    2. En fait, vous en voulez à d'Ormesson parce que vous n'êtes pas certain d'entrer comme lui dans la Pléiade de votre vivant.

      Supprimer
    3. Mais je ne lui en veux nullement ! Et j'ai dit que son livre était loin d'être exempt de qualités.

      Supprimer
  7. Ce monsieur écrit des livres, je pensais qu'il n'écrivait que des billets sur le Figaro et de temps en temps causer dans la boite à images avec ses petites lunettes sur son front.
    Apparemment, ses livres sont aussi pénibles que le bonhomme.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Les petites lunettes sur le front, c'était Jean Dutourd…

      Supprimer
    2. J'ai vu Jean Dutourd aux "Grosses Têtes" lors d'un enregistrement de l'émission.
      Il y avait aussi Jacques Martin et Jean Yann et Alice Sapritch.
      Un grand moment.

      Supprimer
    3. Philippe Tesson aussi possède un front myope, nécessitant le port de lunettes de vue.

      Supprimer
  8. Moi D'Ormesson, je ne le connais que par Ferrat « Ah monsieur d'Ormesson - Vous osez déclarer - Qu'un air de liberté - Flottait sur Saïgon - Avant que cette ville s'appelle Ville Ho-Chi-Minh » Mais peut-être y a-t-il d'autres entrées?

    RépondreSupprimer

Les commentaires anonymes seront systématiquement supprimés, quel que puisse être leur contenu, voire leur intérêt.