mercredi 10 mai 2017

Le roman façon puzzle

Julio Cortazar, 1914 – 1984.

Marelle est un roman étrange, saugrenu, puéril, dense, ludique ; et je pourrais encore ajouter une douzaine d'autres adjectifs qui lui correspondraient tout aussi bien. Sa construction “expérimentale” fleure bon les années soixante et le boom des écrivains latino-américains. Julio Cortazar fut d'abord argentin, c'est-à-dire qu'il fut beaucoup moins “latino” que bien d'autres, moins luxuriant qu'un Alejo Carpentier, moins tropical qu'un José Donoso, etc. Il possède d'autant plus cette cérébralité que l'on retrouve chez d'autres romanciers argentins, à commencer par Borges, qu'il a vécu à Paris durant les trente dernières années de sa vie.

Marelle est une sorte de vaste puzzle de près de 700 pages très serrées, distribuées en 155 chapitres de longueurs fort inégales, qui peut s'assembler de deux manières, ainsi qu'il est indiqué en préambule. On peut, traditionnellement, commencer le roman par le chapitre premier et lire les autres en suivant ; auquel cas, l'auteur nous avertit que nous devrons nous arrêter à la fin du chapitre 56, le reste n'ayant pas d'intérêt pour nous. Sinon, on peut aussi attaquer Marelle par le chapitre 73 pour, ensuite, se laisser guider dans le labyrinthe : au bas de chaque chapitre est indiqué le numéro de celui que l'on doit lire juste après. La première conséquence d'un tel parcours zigzagant est que, à force de sautiller d'une case à l'autre de cette gigantesque marelle, on ne peut plus savoir où on en est ; au bout de quelques heures de lecture, il devient impossible de discerner si on a lu un quart du roman, ou plutôt la moitié, ou si l'on s'approche des trois quarts : c'est le côté à la fois ludique et, il faut le dire, assez puéril, dans la mesure où, passé la première surprise, on discerne assez mal ce que cette “innovation” apporte. Car, finalement, il s'agit seulement de la réunion d'un roman plutôt traditionnel (mais pas tant que ça tout de même, et surtout fortement intellectuel), celui qui occupe les chapitre 1 à 56, assorti, ponctué, enluminé par ses nombreux commentaires, digressions, précisions, etc., qui occupent donc les chapitres 77 à 155, lesquels auraient parfaitement pu venir prendre place aux endroits où l'auteur a souhaité qu'on les lût. 

J'ai l'air négatif, comme cela, mais en réalité, mes retrouvailles avec ce livre, découvert aux alentours de ma vingtième année, sont plutôt heureuses, contrairement à celles vécues la semaine dernière avec Cent ans de solitude. Pourtant, à ceux qui ne connaîtraient rien de Cortazar, je déconseillerais de commencer par là : non seulement c'est du brutal (même si j'ai connu un Tchèque qui en lisait au petit-déjeuner…), mais surtout, le roman n'est pas le point fort de l'écrivain : les nouvelles sont le sommet de son œuvre. On peut trouver l'un ou l'autre de ses différents recueils pour à peine quelques euros : Les Armes secrètes, Octaèdre, Tous les feux le feu ou encore Façons de perdre.

Pour ceux qui aiment les chutes de billet en forme d'anecdote, on se souviendra que Julio Cortazar a obtenu la nationalité française en 1981, par la grâce de François Mitterrand, le même jour que Milan Kundera (mon Tchèque de tout à l'heure…). Ce qui a fait dire à je ne sais plus quel mauvais esprit, probablement réactionnaire, que Cortazar et Kundera étaient les deux seules nationalisations réussies par le socialisme.

12 commentaires:

  1. Et dire qu'avec tout ça, vous ne nous avez même pas expliqué pourquoi le livre s'appelle "Marelle" plutôt que "Chat perché", "Colin-maillard" ou n'importe quoi d'autre ?

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    1. Un roman qui ne marche pas en ligne droite et unique mais vous fait sauter de case en case, tout de même…

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    2. I apologize, comme on doit dire en Macronie, j'avais mal lu !

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  2. Franchement: ce genre d'exercice (sauter du chapitre x au chapitre Y, au lieu de les aligner), est-ce de l'invention littéraire ou de la sodomisation de diptères ?

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    1. Ce n'est pas gratuit, pas totalement. Par exemple, le fait de savoir que les chapitre 57 à 155 sont facultatifs (ou, plus exactement, ne sont pas à lire si on a choisi la lecture linéaire) donne une grande liberté vis-à-vis d'eux, une certaine désinvolture. On se sent tout à fait autorisé à ne pas les lire, ou seulement à moitié, ou trop vite, etc., sachant que, après le point final, l'auteur nous remettra sur les rails.

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  3. A propos d’argentins, je suis justement en train de terminer ceci, que vous connaissez, je suppose…

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    1. J'ai lu L'Invention de Morel, comme tout le monde, mais rien d'autre, je dois l'avouer.

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    2. Ses autres romans, sans être mauvais, ne sont pas indispensables. Bioy, comme Borges et Cortázar, fut avant tout un nouvelliste.

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  4. Et Mélenchon dans tout ça ? On voit bien que vous vous en foutez!

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  5. Je n'ai lu que "Les Gagnants" de Cortázar. A côté de "La Marelle", il est d'une grande simplicité on dirait !
    Quand mes copains de gauche m'expliquaient que Mitterrand faisait de grandes choses je leur répondais "oui, oui, la naturalisation de Kundera !"

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    1. Il s'agit de son premier roman. Pas vraiment ce qu'il a fait de mieux…

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