lundi 6 novembre 2017

Apollinaire en mai


L'élasticité du temps, sa plasticité, demeure un fait étonnant. (J'ai l'air un peu de découvrir la lune tout à trac, mais c'est que connaître l'existence d'un phénomène est une chose, et que l'éprouver en est une autre.) Pour un homme de, mettons, soixante-dix ans, le demi-siècle qui vient de s'écouler est presque quantité négligeable : quand il songe à ses vingt ans, il lui semble qu'il vient à peine d'en claquer la porte derrière son dos ; peut-être même la sent-il entrebâillée encore. Mais dès que l'on envisage la même durée dans des époques où nous n'étions pas, dans les incertains d'un passé sépia, alors les décennies prennent des allures de siècles. Imagine-t-on, par exemple, que si Guillaume Apollinaire avait vaincu sa grippe ibérique et vécu aussi longtemps qu'un Marcel Jouhandeau, il aurait pu arpenter certaines rues partiellement dépavées de Paris (J'erre à travers mon beau Paris / Sans avoir le cœur d'y mourir) durant les plus fortes nuits de mai 68 ? Le mugissement des sirènes de police lui eût alors couvert le bêlement des ponts ; ce qui, peut-être, lui aurait confirmé la justesse de sa vision passée : À la fin tu es las de ce monde ancien. Et il serait passé, du petit pas incertain et peureux de son âge, s'éloignant lentement sur le bord de la Seine, un livre ancien sous le bras.

24 commentaires:

  1. De même, avez-vous remarqué comme le temps s'écoule de plus en plus vite au fur et à mesure que l'on prend de l'âge ?
    Parmi les amis d'Apollinaire nés à la même époque, Picasso est l'un des rares à avoir connu 1968. Beaucoup n'ont pas dépassé les fifties

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    1. Picasso a toujours été dans tous les bons coups. C'est encore lui qui déjeunait en tête à tête avec Léon-Paul Fargue lorsque celui-ci a eu l'attaque qui l'a laissé hémiplégique, en 1943.

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  2. Ce que vous dites est vrai et très joliment exprimé ! Cela m'a remis en mémoire ce jour où, alors qu'il était jeune médecin, mon mari est rentré à la maison, disant : "Tu te rends compte, j'ai vu un vieux monsieur tout à l'heure, dont le grand-père était né sous le règne de Louis XV !"

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    1. Cela me rappelle cette anecdote des Demeures de l'esprit, où Renaud Camus se souvient de sa première visite à Nohant (il avait une dizaine d'années), où vivait encore la petite-fille de George Sand, Aurore. Et Camus de s'émerveiller, cinquante ans plus tard, d'avoir pu connaître une femme que Flaubert avait fait sauter sur ses genoux quand elle était enfant (ce dont, en effet, on trouve trace dans la correspondance de Flaubert, au moment de la mort de Sand).

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  3. Appolinaire aurait eu 88 ans en mai 68. Je ne sais s'il se serait beaucoup promené dans les rues de Paris.
    Je me souviens d'Aragon, qui lui en avait 71 à l'époque et déjà je le trouvais bien "dépassé", le pauvre, avec ses airs évaporés ;)

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    1. Mais Morand, à 88 ans, était tout à fait ingambe ! Il est d'ailleurs mort à la suite d'un malaise qu'il a fait… dans sa salle de gymnastique.

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    2. Ce qui confirme bien que le sport est dangereux pour la santé.

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    3. Ben non, au contraire, puisqu'il a fait du sport toute sa vie, ce qui l'a gardé en bonne santé jusqu'à la fin (la preuve, c'est qu'il arrivait à faire de la gymnastique à 88 ans).

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    4. Et le manque d'humour encore plus. Car certaines blagues éculées sont un signe de manque d'humour. Il est beaucoup plus drôle de les prendre à rebours.

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  4. A propos de Jouhandeau me revient cette anecdote relatée dans le dernier Pauline Dreyfus, Le Déjeuner des barricades : alors qu'il se trouvait boulevard St.Michel, bousculé par la horde des étudiants en colère, il leur a crié
    - Arrêtez, dans 10 ans, vous serez tous notaires !"

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    1. "Vous pensiez, ils seront, chapeaux mous et ventres ronds,
      notaires"...

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  5. D'ailleurs je vous recommande la lecture de cet écrivain, Pauline Dreyfus, petite-fille de Fabre-Luce, elle a eu accès à d'étonnantes archives.
    Comme son grand-père était très ami avec Paul Morand, elle nous fait bénéficier dans son Immortel enfin, d'anecdotes passionnantes.

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  6. quand il songe à ses vingt ans, il lui semble qu'il vient à peine d'en claquer la porte
    A condition d'être aveugle et sourd, c'est possible...
    Il a vécu la mort du récepteur de radio à lampes.
    Il a vécu la naissance et la mort du disque vinyl 33t.
    Il a vécu la naissance et la mort du téléviseur à tube cathodique.
    Il a vécu la naissance et la mort de l'appareil de photo réflex à miroir mobile.
    Il a vécu la mort de la roulette mécanique et la naissance de la fraise hydraulique chez son dentiste.
    Il a vécu la naissance et la mort de l'anesthésie par seringue en verre chez ce même dentiste.
    Il a vécu la naissance et la mort de l'avion long courrier à hélices.
    Et je ne parle pas des voitures, des ordinateurs à cartes perforées...la liste serait trop longue...
    Ah mais c'est vrai que vous ne pensez qu'à la littérature qui n'est passée que des caractères mobiles en plomb au format PDF...rien en somme...
    Bref, comme vous le disiez un jour, vous êtes un témoin de votre époque...

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    1. Je crois que nous ne nous sommes pas placés exactement sur le même plan, vous et moi.

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    2. C'est vrai, ce n'est d'ailleurs pas la première fois qu'on en parle.

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  7. Etrange conversation entre un écrivain et un extraterrestre...

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    1. Oui, mais écrivain en bâtiment. Son instrument favori reste le rouleau et sa référence littéraire le nuancier pantone (période Marcel Proust par coquetterie). Moi, j'ai beaucoup fait l'extra dans les buffets de Bernard, ce qui nous fait un point commun en vernissage. Toute ressemblance avec des personnages blablabla etc.

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  8. "Pour un homme de, mettons, soixante-dix ans, le demi-siècle qui vient de s'écouler est presque quantité négligeable : quand il songe à ses vingt ans"

    Je peux vous assurer que,pour un homme de 79 ans,il n'en est rien,et qu'il a l'impression qu'à 20 ans,il vivait dans un monde plus proche de celui du Moyen-Age que de celui d'aujourd'hui, tant toutes les idées qui "allaient de soi" ont été balayées.

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    1. Vous vous maintenez à la surface matérielle des choses, ce n'est pas sur ce plan que je me plaçais. Il faudrait que je développe cela dans un autre billet : en aurai-je le courage ?

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    2. Non, je ne parle pas du plan matériel, mais des celui des valeurs.

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  9. On peut comparer cela à la profondeur de champ…
    Au-delà de notre propre histoire, il nous est difficile de voir clair dans un passé qui nous est étranger. Les formes y sont floues, comme les sensations qu’on peine à deviner.
    Notre cœur a gardé bien visibles, à longueur de bras à peine, les moindres objets qui composent la scène, notre scène.

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    1. Ah ! tout de même, il en est un pour se situer sur le même plan que moi ! Je me sens moins seul, tout à coup…

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