samedi 5 mai 2018

Un plongeon dans l'immaturité

Witold Gombrowicz, 1904 – 1969.

Relire Gombrowicz, c'est en quelque sorte s'offrir une cure de doute, un bain d'incertitude touchant parfois à l'angoisse ; c'est en tout cas s'exposer à voir le monde autour de soi devenir flou, et vaciller ses garde-fous les mieux établis. C'est, en un mot, se laisser aller à un plongeon en saut de l'ange dans cette immaturité qui est le pivot des quatre romans écrits par le Polonais (qui, bien sûr, me haïrait pour le réduire ainsi à sa polonité), à commencer par le tout premier, Ferdydurke, par quoi il me semble nécessaire d'aborder l'ensermble. Les thèmes principaux de toute l'œuvre y sont déjà agissants : l'infantilisation, la cuculisation, la dissolution de la forme, le “viol par les oreilles”. Le titre du roman n'a rien à voir avec son contenu : Gombrowicz prétendait l'avoir choisi parce qu'il était rigoureusement imprononçable pour un larynx polonais.

On poursuivra avec Trans-Atlantique. (Une chose, en préambule : si l'on n'a pas aimé Ferdydurke, il est à mon sens inutile d'aller plus loin. Mais je puis me tromper.) En 1939, un peu plus d'an après avoir publié à Varsovie le roman dont je viens de parler, Gombrowicz s'embarque pour l'Argentine, dans ce qui est censé être une sorte de “tournée promotionnelle” des intellectuels polonais. Il est à Buenos-Aires depuis huit jours lorsque les armées allemandes envahissent la Pologne ; alors que le bateau de retour s'apprête à larguer les amarres, Gombrowicz redescend à terre avec ses deux valises : après de violentes hésitations, il vient de choisir de rester en Argentine ; il va y passer 24 ans. Ce sont les huit premières années de cet exil qui forment le sujet de Trans-Atlantique, ou plutôt sa source, car il s'agit bel et bien d'un roman, où l'action est condensée en un mois. La communauté polonaise en exil réagira assez violemment contre Trans-Atlantique, qu'elle ressent comme une inqualifiable agression envers “le pays”. Après ce livre-ci, viendront encore La Pornographie et enfin Cosmos ; c'en sera fini de l'œuvre romanesque.

Mais pas de l'œuvre tout court. Car il reste ce monument central qu'est le Journal, commencé en 1952 et poursuivi jusqu'à la mort, en 1969. C'est après avoir lu celui de Gide que Gombrowicz en a l'idée. C'est aussi un moyen de gagner quelque argent – dont il a grand besoin –, en le publiant, mois après mois, dans Kultura, la revue littéraire de la diaspora polonaise. C'est d'ailleurs parce que je suis occupé à relire entièrement les mille trois cents pages de ce livre que je vous inflige la lecture de ce billet. Si l'on voulait tenter de comparer le journal de Gombrowicz avec d'autres, il faudrait se tourner plutôt vers celui de Kafka, ou encore de Pavese, que vers celui de Gide – et encore moins vers Léautaud. (Maintenant que j'y pense, on pourrait aussi trouver quelques points de ressemblance avec le Livre de l'intranquillité de Pessoa.)  C'est-à-dire qu'il n'y faut guère chercher le tableau d'une vie quotidienne (même si le quotidien y a sa part), ni beaucoup d'anecdotes, de “petits faits vrais”. Et, lorsqu'il y en a, des anecdotes et des petits faits vrais, ils sont passés à la moulinette du regard scrutateur et toujours un peu douloureux de l'auteur. D'ailleurs, rien ne nous dit qu'ils ne sont pas inventés pour les besoins de la page. En un mot, nous ne sommes pas devant un journal-agenda, mais plutôt devant une sorte de miroir prismatique dans lequel un certain Witold Gombrowicz tente  de discerner ses véritables traits ; et, ce faisant, nous faire apparaître les nôtres.

Je terminerai en disant que la lecture de Gombrowicz m'a toujours plongé dans un climat particulier, fait, comme je le suggérais en commençant, d'une grande incertitude vaguement teintée d'angoisse. Les quatre romans surtout me font me sentir comme un homme ne sachant pas nager et qui se retrouverait au milieu d'un lac, touchant le fond du bout des orteils, et l'eau affleurant sans encore l'atteindre sa narine : la noyade est envisageable à chaque page qui se tourne.

En définitive, il est possible que je n'aie jamais rien compris à l'œuvre de Gombrowicz.

17 commentaires:

  1. J'ai dû vouloir lire Cosmos, un jour. Je ne suis peut-être même pas arrivée au bout car il ne me reste aucun souvenir de la fin de cette sombre histoire autre que de m'être dit : on ne peut pas empêcher les fous d'écrire, surtout s'ils ont un talent pour le faire. Et après tout, si en plus ça leur fait du bien et leur permet de gagner de l'argent, c'est parfait.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oh, pour ce qui est de gagner de l'argent, en dehors de ses quatre ou cinq dernières années de vie, on ne peut pas dire qu'il ait été très doué !

      Supprimer
  2. Réponses
    1. Si ce n'est déjà fait, vous devriez lire son journal : il me semble qu'il devrait vous intéresser (je dis "vous" en tant que philosophe). 2 volumes en Folio : pas ruineux…

      Supprimer
    2. J'en ai entendu parler. Mais puisque c'est vous qui maintenant me le conseillez, je suis obligé d'en faire l'achat.

      Supprimer
    3. Obligé, non… Disons qu'il pourrait y avoir de fortes mesures de rétorsion en cas de non-achat, c'est tout…

      Supprimer
  3. Gombrowicz est magistral lorsqu'il étrille la routine et l'étroitesse des enseignements dans la Pologne renaissante :
    "Je ne voulais rien savoir du sentimentalisme qui entourait nos périodes d'esclavage, ni des raisons patriotiques – j'exigeais une instruction, une éducation qui ne soient pas basées sur l'acquis polonais, si modeste à l'échelle du monde, mais sur les valeurs universelles de l'humanité, beaucoup plus remarquables.
    (...)
    Il n'est pas sain que la patrie devienne un paravent qui cache le monde – c'est malsain pour cette patrie elle-même."

    Et ce passage plaisant :

    "Pour ma part, si j'ai appris quelque chose à l'école, ce fut plutôt pendant les récréations et par mes camarades quand ils me rossaient... Je m'instruisais aussi en lisant des livres, surtout les interdits, et en ne faisant rien – car la fainéantise et les vagabondages libres de la pensée sont ce qui développent le plus l'intelligence. Je ne suis donc pas favorable à un si grand nombre d'heures de cours qui dévorent la vie personnelle de l'élève – et si de surcroît ces heures sont remplies d'un enseignement dépourvu d'intelligence, étriqué, qui vise seulement à former un professionnel doté de l'automatisme intellectuel d'un marxiste, il n'y a rien à espérer, nous ne serons jamais une nation éclairée."
    Gombrowicz, Souvenirs de Pologne. Folio.

    RépondreSupprimer
  4. Je n'ai lu que Ferdydurke; dès que j'avais l'impression de comprendre quelque chose, la page suivante me prouvait le contraire... En fait en lisant le début de votre article j'espérais que vous pourriez m'éclairer.

    RépondreSupprimer
  5. Flûte je me suis trompée de compte Google...

    RépondreSupprimer
  6. Comme je nage aussi bien qu'une pierre...

    RépondreSupprimer
  7. "Les quatre romans surtout me font me sentir comme un homme ne sachant pas nager et qui se retrouverait au milieu d'un lac, touchant le fond du bout des orteils, et l'eau affleurant sans encore l'atteindre sa narine : la noyade est envisageable à chaque page qui se tourne."

    Tout de suite on a envie de vous suivre :-(

    Hélène dici

    RépondreSupprimer
  8. " Car il reste ce monument central qu'est le Journal"

    Prenez-en de la graine, vous qui avez laissé tomber le vôtre.

    RépondreSupprimer
  9. Lire Gombrowicz n'est pourtant pas si difficile, surtout Ferdydurke et les nouvelles de Bakakai (mémoires du temps de l'immaturité). Il faut juste accepter le décalage permanent, l'ironie et l'absurde en philosophie. Aimer le contre-pied, l'esprit d'escalier et de contradiction. C'est un très grand écrivain, vif, drôle, inventif.
    Pour tenter une comparaison, ce n'est pas plus difficile que la musique de Schoenberg par exemple. L'oreille se fait vite aux ruptures, voire elle les souhaite comme signifiant l'état même de dispersion où se trouve l'auditeur moderne...

    RépondreSupprimer
  10. Gabriel Fouquet7 mai 2018 à 21:23

    Il a aussi écrit une sorte de roman noir - et peut-être parodique: Les Envoûtés. Comme j'ai des goûts de ch... j'avais beaucoup aimé ça. Sinon, il me semble que La Pornographie est plus facile à saisir que Ferdydurke, qui ne manque cependant pas de charme ni de folie. Mais à quoi je n'ai rien compris, bien sûr.

    RépondreSupprimer

Les commentaires anonymes seront systématiquement supprimés, quel que puisse être leur contenu, voire leur intérêt.